2003
Les Cahiers de la Shoah
Violence de guerre et génocide. Le cas des Einsatzgruppen en Russie
[1]
Christian Ingrao
Le génocide des Juifs est essentiellement connu, pour reprendre la démarcation classique adoptée par Raul Hilberg
[2], dans la variante qui a consisté à acheminer les victimes vers des installations d’extermination fixes, dans lesquelles elles furent mises à mort par les gaz. Il n’en reste pas moins que les premières opérations à caractère génocidaire ne furent pas effectuées dans ces installations, mais bien par des groupes armés qui prirent en charge des exécutions en masse au cours desquelles une grande partie des communautés juives de Russie et des pays baltes disparurent presque complètement.
Comprendre le déroulement de ces opérations, comprendre, surtout, ce qui conduisit les acteurs à envisager l’extermination à grande échelle des communautés juives, représente, aujourd’hui encore, l’un des fronts pionniers de l’historiographie du nazisme
[3]. Pour mettre ce mécanisme en lumière, il est nécessaire de faire appel à toutes les ressources que la pratique historique offre à l’historien.
Il convient ainsi, en premier lieu, de s’interroger sur la mise en place des Einsatzgruppen, ces groupes mobiles de policiers envoyés en Russie dans le sillage des troupes de conquête. Tenter de comprendre les missions qui leur sont confiées, ainsi que l’évolution de leur pratique qui bascule en quelques mois, par des franchissements de seuils successifs, vers le génocide. Il est, enfin, possible d’essayer de comprendre la violence mise en œuvre en leur sein comme résultant d’une dynamique sociale qui permet d’appréhender les mécanismes mentaux qui la rendent possible.
Les Einsatzgruppen. Institutions, missions, pratiques répressives
Quand les autorités nazies décidèrent, au début de l’année 1941, d’envahir l’URSS en une campagne rapide et décisive, les échelons les plus élevés de la Wehrmacht négocièrent avec les organes SS de répression du Troisième Reich pour que les armées d’invasion fussent suivies de détachements de policiers chargés de maintenir l’ordre dans les territoires occupés
[4].
Les
Einsatzgruppen étaient donc des unités de police formées de fonctionnaires de la Gestapo et de la police criminelle, d’officiers SS du
Sichercheitsdienst et d’agents techniques en grand nombre
[5]. Entièrement motorisées, celles-ci avaient pour principale mission d’assurer un maintien de l’ordre volant, évoluant au fur et à mesure que les troupes avançaient. Après la phase d’invasion, les groupes étaient transformés en bureaux régionaux et locaux de la police et des services de sécurité
[6]. Leurs personnels restaient donc souvent en place dans les pays occupés, ce qui explique que seuls quelques officiers aient servi dans plusieurs groupes, et que pratiquement aucun homme de troupe n’ait fait deux campagnes au sein des
Einsatzgruppen. Quand les groupes sont réunis à l’orée d’une campagne, les hommes qui en font partie n’ont aucune expérience de ce que doit être l’« intervention à l’étranger
[7] », le « voyage à l’Est
[8] » qu’est le service dans les
Einsatz-grupppen.
Les groupes envoyés en Russie étaient au nombre de quatre, répartis en zones géographiques. Ils étaient tous composés de
Sonderkommandos et d’
Einsatzkommandos. Les premiers se différenciaient des seconds par le fait qu’ils étaient plus faibles numériquement, que leurs missions ressortissaient plus au travail de renseignement, aux opérations de commandos et de sabotage, avec une sur-représentation relative des officiers SS du SD, alors que les
Einsatzkommandos étaient formés de policiers de la Gestapo et de la Kripo en plus grand nombre, et qu’ils étaient spécialisés dans les arrestations, les interrogatoires et les missions inquisitoriales
[9].
L’Einsatzgruppe A, le plus important en effectifs avec près de 1.000 hommes, se vit confier la zone Nord, avec comme objectif Leningrad. Il était composé de deux Einsatzkommandos, les EK 2 et 3, et de deux Sonderkommandos, les SK 1a et 1b.
L’Einsatzgruppe B était destiné à la partie centrale du front, avec la Biélorussie. Il comptait 750 hommes, répartis pour une centaine d’entre eux au sein de l’état-major et d’un commando spécial Moscou – avec à sa tête le professeur Franz Six, colonel SS et titulaire d’une chaire de l’université de Berlin –, tandis que les 650 hommes restant se répartissaient dans les deux Einsatzkommandos (EK 8 et 9) et les deux Sonderkommandos (SK 7a et 7b) qui se partageaient le territoire dévolu au groupe en bandes relativement égales.
L’Einsatzgruppe C, lui, s’était vu confier le quadrillage de l’Ukraine du Nord, avec Kiev comme objectif principal. Comme les deux précédents, il comptait deux Einsatzkommandos (EK 5 et 6) et deux Sonderkommandos (SK 4a et 4b), et était de force sensiblement égale à l’Einsatzgruppe B.
Quant à l’
Einsatzgruppe D, il avait été formé en hâte quelques jours seulement avant l’attaque du 22 juin, et se chargea de la partie Sud du front, avec la Crimée et le Caucase comme objectifs. Il comptait quatre
Sonderkommandos (10 a et b, 11 a et b) et un
Einsatzkommando (
EK 12). Il était le plus faible numériquement, avec 500 hommes au maximum
[10].
Les Einsatzgruppen, plus profondément, ne représentaient pas véritablement une nouveauté dans une campagne qui, pourtant, était pensée en rupture avec les conflits précédents. De telles unités avaient déjà été envoyées en Autriche, dans les Sudètes en Tchécoslovaquie et en Pologne. Les ordres confiés aux groupes stipulaient que leurs missions étaient les suivantes :
« a] : la protection (Sicherung) de l’ordre nouveau contre toute attaque et tout trouble ;
b] : l’arrestation de toutes les personnes connues comme hostiles au Reich ;
c] : la confiscation de toutes les archives et des dossiers concernant l’activité des personnes et des organisations hostiles au Reich ;
d] : la liquidation des organisations hostiles au Reich ou poursuivant des objectifs hostiles à celui-ci.
e] : l’occupation de tous les locaux des polices criminelle et politique tchèques ainsi que de toutes les organisations poursuivant des objectifs de police politique ou criminelle [11]. »
Ces ordres, donc, n’étaient pas inédits : ils avaient en effet été édictés pour l’invasion de l’Autriche et restaient valables pour Barbarossa. Même si les nazis concevaient dès l’abord cette nouvelle campagne comme une guerre totale, une guerre raciale dans laquelle il convenait de susciter des pertes massives parmi les populations civiles des territoires occupés, ils n’envisagèrent pas dans ce cadre d’opérations meurtrières, mais bien des missions sécuritaires
[12]. Si les unités employées jusqu’en Tchécoslovaquie s’étaient ainsi consacrées à des tâches de police politique relativement classiques, dans le prolongement direct de ce qu’était la Gestapo dans le Troisième Reich
[13], il n’en avait déjà pas été de même en Pologne. À ordres équivalents en Pologne et en Autriche, les groupes s’étaient révélés bien plus meurtriers en Pologne
[14]. L’imaginaire sécuritaire avait ainsi déjà pris en charge des changements de seuils déterminants dans la pratique de violence des groupes, mais Barbarossa, « Grande Guerre raciale
[15] », vit apparaître des ordres prévoyant pour la première fois la mise à mort systématique de certaines catégories de cibles des commandos. Parmi les objectifs des commandos en URSS, les ordres édictés par Heydrich, le chef du RSHA, stipulaient :
« 4] : exécutions.
Sont à exécuter tous les fonctionnaires du Komintern (ainsi que, d’une manière générale, tous les politiciens professionnels communistes), les fonctionnaires de rang supérieur et moyen du comité central, des comités de république ou de rayon du Parti, ainsi que les fonctionnaires subalternes radicaux [de ces institutions], les Juifs en place dans l’État et le Parti, tous les autres éléments radicaux (saboteurs, propagandistes, francs-tireurs (Eckenschützer), auteurs d’attentats, agitateurs), dans la mesure où [italiques dans l’original, CI] l’on n’a pas besoin d’eux pour livrer des renseignements d’ordre économique ou politique qui pourraient être d’importance particulière pour les mesures de police politique à venir, ou la reconstruction économique des territoires occupés [16]. »
Ainsi les groupes prévoyaient-ils en URSS l’exécution de certaines catégories de prisonniers, mais encore une fois, l’argumentaire légitimant les mises à mort restait d’essence sécuritaire : c’est pour rétablir l’ordre que les commandos fusillaient, tout comme ils l’avaient fait en Pologne. Hormis cet inventaire des opposants devant être immédiatement exécutés en Russie, les ordres dispensés aux groupes furent donc d’une remarquable fixité, ce qui ne fut pas le cas de leurs pratiques.
En Autriche, dans les Sudètes et en Tchécoslovaquie, phases principales d’expansion de l’imperium nazi lors desquelles les groupes furent organisés pour la première fois avec de tels ordres, les pratiques des
Einsatzgruppen coûtèrent la vie à quelques centaines de personnes dans chaque cas, au maximum
[17]. Il ne faut évidemment pas sous-estimer la violence déployée par les activistes nazis et les policiers des groupes : nombre d’opposants au régime choisirent de se suicider pour éviter de tomber vivants entre les mains des groupes. Il n’en reste pas moins que les chiffres d’exécutions sont incomparablement plus bas dans ces cas précis que lors de l’engagement d’
Einsatzgruppen dans les campagnes de Pologne et d’URSS. Même si les groupes opérant en Pologne tuèrent plus de 10.000 personnes, ce n’est qu’en URSS que les
Einsatzgruppen devinrent véritablement les outils d’une politique génocidaire et tuèrent, pour les six derniers mois de 1941 seulement, près de 550.000 personnes. Si l’on rapporte ce chiffre au nombre d’hommes et à la période d’activité des groupes pour avoir une idée de la fréquence statistique de la confrontation au meurtre des hommes qui en font partie, on arrive au résultat suivant : si les victimes étaient réparties régulièrement dans le temps et par personne, chaque membre de ces groupes aurait tué
une personne par jour pendant six mois. La linéarité statistique de ce chiffre, qui ne peut qu’être indicatif et ne correspond à aucune réalité – certains membres des groupes n’ont jamais tué, et d’autres ont tué bien plus et bien plus souvent –, ne doit pas masquer la très nette évolution des pratiques de violence
[18].
Celle-ci est marquée par deux caractéristiques. La première est l’élargissement des cibles. À l’origine, les groupes n’exécutent que des hommes, adultes ou adolescents. Ne concernant dans les deux premières semaines du conflit que des ensembles de victimes relativement réduits
[19], la pratique meurtrière des groupes tend à s’étendre et à se systématiser au cours du mois de juillet 1941. L’
EK 3, commando de l’
Einsatzgruppe A, qui a laissé un décompte journalier des exécutions qu’il a effectuées, constitue un observatoire idéal de cette évolution. Après deux exécutions particulièrement massives, datant du jour de son installation à Kovno et du lendemain, durant lesquels 463 puis 2.514 Juifs sont exécutés au Fort VII
[20] (ouvrage de fortification datant de la Russie tsariste, transformé par le
SK 1b en camp de concentration et d’exécution pour la population juive
[21]), le groupe exécute une trentaine de Juifs par jour entre le 7 et le 19 juillet 1941
[22]. À partir du 21 juillet, le nombre quotidien d’exécutions s’élève à une centaine d’individus, pendant une semaine, puis à 300, pendant une autre semaine, pour finir par atteindre, au cours de celle du 7 au 14 août 1941, le chiffre journalier de 500 victimes. Durant cette phase, le groupe vise ainsi, de façon de plus en plus systématique, les Juifs adultes, qui forment le plus gros des contingents de victimes. Un second groupe de victimes intéresse cependant ce bilan si précis : il s’agit des femmes. Elles ne font pas partie des victimes désignées dans les ordres de Heydrich. Largement exclues du monde combattant, elles ne font pas non plus l’objet des fusillades sommaires initiales. Pourtant, dès le 9 juillet, le groupe commence à exécuter en nombre limité des femmes – juives, ou lituaniennes communistes. Ces exécutions, qui ne concernent jamais plus de 20 personnes à chaque fois, sont opérées de façon régulière à partir du 18 juillet, c’est-à-dire à l’orée d’un premier stade de systématisation de la fusillade des hommes. À partir du 1
er août, les femmes sont exécutées par groupes de cinquante, et ces effectifs augmentent régulièrement dans la semaine du 8 au 15 août
[23].
Ce que l’on observe ici, parallèlement à la systématisation des pratiques de mise à mort d’adultes de sexe masculin, consiste bien en une forme progressive d’élargissement du spectre des victimes, miroir de l’accoutumance à la violence des hommes du commando qui, sélectionnant leurs victimes, transgressent de plus en plus fréquemment la barrière du genre. Le second stade observé, entamé avec le mois d’août, est celui de l’adjonction systématique des femmes aux tueries jusque-là centrée sur les hommes, et cette fois en groupes massifs, même si celles-ci ne représentent que 10 % du total des victimes.
Le saut suivant, effectif dès la mi-août, est celui, absolument déterminant, de l’inclusion des enfants dans les tueries. Contrairement au processus observé dans le cas des femmes, ce franchissement de seuil s’effectue sans progressivité aucune : à suivre le rapport Jäger, le commando n’a encore exécuté aucun enfant quand, les 15 et 16 août 1941, il procède à l’exécution de 3.000 femmes et enfants juifs à Rokiskis. À partir de cette date, femmes et hommes sont fusillés en nombre sensiblement égal, avant que le commando n’exécute, dès la semaine suivante (23 août), plus d’enfants que d’adultes. Dans tous les cas, à partir du 26, il commence à exterminer des communautés entières, et n’effectue plus même le décompte entre hommes, femmes et enfants ; c’est alors qu’apparaît l’expression : « tous les Juifs, hommes, femmes et enfants
[24] ».
Le processus de mutation de la violence meurtrière exercée par le commando peut ainsi être caractérisé comme un continuum, avec un élargissement progressif et une systématisation du massacre des adultes. Un continuum qui le mène d’une violence conçue comme une violence de guerre, motivée par le maintien de l’ordre, à une violence presque exclusivement dirigée contre les femmes et les enfants d’un ennemi défini racialement, avec, c’est manifeste dans les derniers jours du mois d’août, un objectif d’éradication totale
[25]. La pratique est alors devenue très nettement génocidaire, même si on sait maintenant que l’ordre d’extermination des populations juives d’Europe n’a pas encore été diffusé par Hitler et les principaux dignitaires SS
[26].
Les dynamiques sociales de la violence génocidaire
Tout au long des premiers mois de l’opération Barbarossa, il est une question qui revient en arrière-plan d’un grand nombre de rapports des groupes à Berlin : celle de l’attitude des tireurs face aux massacres mis en place. Face, donc, à cette évolution en continuum que nous venons de décrire. Tous les rapports insistent sur les « tensions psychiques » auxquelles les hommes des groupes sont sujets, « du fait des exécutions nombreuses
[27] ». L’un des facteurs qui permettent de comprendre pourquoi les chefs de groupes s’inquiètent de ces « tensions nerveuses » tient au fait que les hommes envoyés en Russie ne sont pas des professionnels de la fusillade ou du meurtre. Officiers de la SS ou policiers de la Gestapo, ils sont essentiellement des enquêteurs, des fonctionnaires et n’ont, pour la plupart, jamais tué un homme
[28].
C’est bien ce que racontent nombre d’anciens membres des commandos quand, dans les années 50-60, ils se retrouvent face à la justice, en tant qu’accusés ou comme témoins. Parmi les milliers de témoignages décrivant les activités des Einsatzgruppen, celui d’un ancien sous-officier du Sonderkommando 7a, Claus Hueser, est particulièrement éclairant quant aux circonstances et aux modalités de mise en place de cette première gestuelle de violence. Voici ce que décrit l’ancien officier SS, poussé dans ses retranchements par le procureur :
« Comme je l’ai dit dans le procès-verbal, il régnait à l’endroit de l’exécution un désordre effrayant. On tirait partout alentour dans le plus grand désordre. Ainsi, l’exécution ne se déroula pas en ordre militaire. Cela tient peut-être au fait que le Dr Blume se soit placé à l’arrière-plan. Durant cette exécution, aucun partage des tâches ne fut effectué, de manière que certains membres du commando puissent organiser une allée [de gardes, CI], tandis que d’autres auraient conduit les Juifs de la place [où étaient gardées les victimes, CI] aux fosses d’exécution, et que d’autres encore opèrent les fusillades elles-mêmes. Comme je l’ai déjà décrit, tout se passait plutôt de façon que les Juifs devaient s’allonger face contre terre à une vingtaine de mètres de la fosse. Des tireurs isolés venaient alors les chercher, les menaient au bord de la fosse et les tuaient d’un coup de revolver dans la nuque. À cette occasion, le désordre s’est petit à petit intensifié par le fait que de plus en plus de victimes se sont défendues, ont crié et se lamentaient. Cela ne se passait pas comme dans ces exécutions plus tardives que m‘a racontées le juge d’instruction, dans lesquelles, comme on me l’a dit, les victimes étaient amenées aux tireurs se tenant près des fosses, lesquels tiraient au minimum jusqu’à ce que le magasin de leur pistolet soit vide. Il régnait là [au contraire, CI], un tel tohu-bohu que des individus avaient la possibilité de se soustraire au fait de tirer. À mon avis, il est tout à fait possible que certains membres du commando aient tiré quinze à vingt fois et que d’autres n’aient pas tiré du tout. […]
La manière dont se déroula l’exécution à Vitebsk fut particulièrement pénible pour tous les participants. Les victimes ne furent pas les seules à en souffrir : les membres du commando se trouvaient dans un état de nervosité extrême. C’est ainsi qu’il se produisit de façon répétée des bousculades inattendues entre des membres du commando qui descendaient et ceux qui avançaient vers la fosse avec une victime. Les individus réagissaient avec une sensibilité exacerbée, et partout l’on entendait des cris. Le fait qu’aucune instruction précise quant à la façon dont devaient être opérées les exécutions n’ait été donnée, était en partie responsable de ce grand désordre. Les membres du commando se trouvèrent ainsi, brusquement, face à face avec les victimes de l’exécution, savaient que les victimes devaient être tuées devant les fossés de défense, et qu’ils devaient le faire avec leur pistolet. On ne leur avait rien dit d’autre que de tirer dans la nuque. Il n’y a pas eu, en revanche, d’instruction [précisant, CI] comment cela pouvait être fait le plus rapidement et le plus sûrement possible. […] [29] »
Ce qui importe, dans ce témoignage, est tout autant l’impréparation des meurtriers que la description en creux de ces savoir-faire qu’ils mirent très vite en place lors des tueries suivantes. Si le SS-Sturmbannführer Dr Walter Blume, chef du commando, a fait par la suite preuve de plus de sang-froid devant ses troupes, il n’a jamais caché la répulsion que lui inspirent cette mission, l’exprimant même involontairement par ses réactions corporelles. De fait, Hueser l’a bien marqué, il est absent lors de la première exécution opérée par le groupe. Ce texte illustre en fait la profondeur de l’inexpérience, voire du désarroi qui saisit la hiérarchie SS – le cas de Blume, pour clair qu’il soit ici, n’est pas unique. Blume a, en l’occurrence, littéralement laissé ses hommes livrés à eux-mêmes pour effectuer ce qui est leur première exécution de masse.
Blume s’appuie en second lieu sur cette absence pour décrire tout ce que le commando n’avait
pas prévu dans cette exécution – et implicitement, ce qu’il mit en place dans les semaines suivantes. La sélection des sites d’exécution, le creusement préalable de fosses destinées à l’ensevelissement des corps, le partage des tâches entre commando de garde des victimes, groupes d’acheminement et pelotons de tir représentaient les éléments d’un savoir-faire logistique dont dépendait en grande partie le fait qu’une « opération » se « passât bien »
[30]. En second lieu, le fait d’apprendre à tirer sur les victimes de façon à provoquer une mort instantanée et sûre fit l’objet d’une réunion ultérieure, durant laquelle Blume transmit à ses hommes des informations d’ordre anatomique et balistique permettant aux tireurs de tirer une balle dans la nuque de leurs victimes en provoquant leur décès immédiat et en réduisant le risque de laisser des survivants. Le processus mis au point revêtait par ailleurs l’avantage, appréciable aux yeux des hommes comme à ceux de leurs officiers, de rendre les opérations plus rapides, et de diminuer ainsi la confrontation à la violence infligée. Vitesse et exhaustivité : telles étaient en fait les deux contraintes auxquelles devaient se conformer les procédures de mise à mort décrites en négatif par Hueser, procédures que les cadres des
Einsatzgruppen organisèrent rapidement après avoir surmonté ce désarroi initial
[31].
Au-delà de l’attitude de la hiérarchie, la déposition de Hueser donne de précieux indices sur ce que Walther Sathlecker, le chef de l’
Einsatzgruppe A, nommait les « tensions psychiques » dont souffraient les hommes de son groupe en raison du « grand nombre d’exécutions »
[32]. Celles-ci étaient extrêmement mal organisées dans les premières semaines du conflit, comme en témoigne le cas de Vitebsk, décrit ci-dessus par Claus Hueser. De ce fait, les hommes vécurent ces exécutions sur le mode du traumatisme de la violence infligée, et il est intéressant de tenter de comprendre comment ils consentirent, malgré la répulsion que leur inspirait le fait de fusiller, à tuer en masse.
Les premières fusillades intervinrent dès les deux premières semaines de l’opération Barbarossa. Celle-ci avait fait l’objet d’une intense préparation durant laquelle les SS des Einsatzgruppen suivirent des séries de conférences mobilisant les représentations du communisme et de la judaïté en cours en Allemagne. Un exemple, relativement banal, de vade-mecum distribué aux troupes d’invasion de l’URSS permet de se faire une idée de l’état d’esprit des troupes qui entrèrent en Russie le 22 juin 1941 :
« Soldats ! Vous allez combattre un ennemi duquel vous ne pouvez attendre des méthodes de combat [dignes d’un] adversaire loyal et chevaleresque. L’Armée rouge bolchevique sait qu’elle va au-devant d’un anéantissement certain par l’armée allemande, et va de ce fait employer les moyens les plus répugnants et les plus déloyaux.
[…]
On doit s’attendre à des attaques de nuit contre les postes, les petites unités, les colonnes d’arrière-garde, les véhicules en panne. […]. Pour tout soldat allemand, le fait de ne laisser aucun camarade tomber aux mains de l’ennemi est une affaire de devoir et d’honneur.
[…]
Vous devez par ailleurs vous attendre à ce que les morts et les blessés que vous rencontrerez lors de l’avance ne se fassent passer pour tels que dans le but de vous prendre sous leur feu à bout portant ou par derrière. […] Soyez tous méfiants, quand vous avancez vers des morts ou des blessés !
[…]
Vous êtes habitués à ce qu’un adversaire qui s’avance vers vous les mains levées ait l’intention de se rendre. Chez les bolcheviks, cela peut aussi souvent être une ruse, pour reprendre le combat dans votre dos. Ne traitez quelqu’un comme un prisonnier que lorsque vous êtes sûrs qu’il est désarmé. Ne laissez aucun prisonnier sans gardes.
[…]
Nous devons être assurés que les bolcheviks emploient des gaz de combat pour la première fois dans cette guerre, et ce sous toutes les formes existantes. Si vous êtes attentifs à ce danger, nos protections sont efficaces contre tous les types de gaz. Masques à gaz […] et anti-poisons doivent être constamment à portée de main et en état de marche. On ne nous arrêtera pas avec des routes infestées de gaz. Vous savez comment on les reconnaît et comment on les neutralise.
[…]
Ne mangez rien de ce que vous trouvez ; ne buvez pas l’eau de fontaines qui n’ont pas été examinées. Vous devez vous attendre à ce que tout soit empoisonné.
[…]
Le pays et sa population sont contaminés par le typhus, le choléra et la peste : des maladies, qui, grâce à l’hygiène du peuple allemand, ont depuis longtemps disparu chez nous. Vous êtes vaccinés contre la contamination et n’avez rien à craindre. Préservez-vous malgré tout de tout contact étroit avec la population et ne buvez pas d’eau qui n’ait au préalable été portée à ébullition.
[…]
Des parachutistes en civil vont tenter de combattre dans notre dos. Ce ne sont pas des soldats, mais des francs-tireurs : ils doivent être liquidés. Faites attention ! Soyez durs et inflexibles partout où vous rencontrerez de telles méthodes de combat – peu importe qu’il s’agisse de civils ou de soldats. Tant que vous n’observerez pas de telles attitudes chez l’ennemi, comportez-vous comme vous le faisiez avant. Quelle que soit la façon dont l’ennemi combat, vos armes habituées à la victoire l’anéantiront [33]. »
Ce type de discours instillait la peur en diluant les points de repère des troupes combattantes, et légitimait par avance toutes les violences que pouvaient commettre les troupes allemandes. Fait fondamental, il estompait notamment la barrière entre combattants et non-militaires, donnait à la violence de l’ennemi un caractère d’ubiquité qui légitimait par avance l’agression systématique des civils russes par les soldats de la Wehrmacht. S’imaginant trouver la violence derrière chaque maison, voyant dans chaque civil un partisan possible
[34], les soldats de la Wehrmacht pénétrèrent ainsi en Union soviétique dans un état proche de la psychose
[35]. Or, les circonstances de l’entrée en URSS revêtirent un caractère particulier, qui allait jouer un rôle fondamental dans la cristallisation, dès les premiers jours du conflit, de comportements d’une brutalité inouïe de la part des soldats allemands, et plus encore des membres des
Einsatzgruppen. Un mois avant l’invasion, en effet, le NKVD opéra, sur toute la marge occidentale du pays, une gigantesque rafle d’opposants non-russes et de nationalistes, baltes et ukrainiens notamment. En Ukraine et dans les pays baltes, les hommes du NKVD furent surpris par l’invasion allemande. Soupçonnant leurs prisonniers – et les organisations auxquelles ils appartenaient– de pouvoir se muer en collaborateurs appréciables des Allemands en cas d’occupation, et incapables d’organiser leur transfert vers l’intérieur du pays, ils les exécutèrent en masse au moment de l’arrivée des Allemands
[36]. Ceux-ci découvrirent donc, dans les prisons des villes frontalières d’Ukraine et des pays baltes, le spectacle macabre de montagnes de corps en instance de décomposition. Des corps qui, de surcroît, avaient souvent été mutilés par des organisations nationalistes et ukrainiennes désireuses de prouver l’inhumanité de la police stalinienne et des Juifs qui, à leurs yeux, la dirigeaient
[37]. Les hommes des
Einsatzgruppen, chargés de la mise en sûreté des bâtiments, furent souvent les premiers spectateurs de ces massacres, et leurs rapports témoignent du rôle que joua cette découverte dans l’économie de la croyance nazie. Le cas de Tarnopol, petite ville d’Ukraine, peut faire figure d’exemple paradigmatique de cette dynamique
[38] :
« À Tarnopol, ont été menées au total 127 exécutions. Au même endroit, les Russes se sont déchaînés de la même manière qu’à Lemberg et Dubno avant leur fuite. À l’occasion d’exhumations, ont été retrouvés les corps de 10 soldats allemands Presque tous avaient les mains liées derrière le dos, les corps portaient les traces de graves mutilations. Les yeux avaient ainsi été crevés, les langues arrachées, les membres détachés des corps.
Le nombre d’Ukrainiens tués par les Russes, parmi lesquels se trouvaient des femmes et des enfants, peut être définitivement fixé à 600. Depuis l’occupation de l’Ukraine, le nombre des victimes des Russes est estimé à 2.000. L’intelligentsia ukrainienne a été anéantie en son entier. […] En 1939, étaient planifiées des opérations de déportation. […] Dans cette ville, qui devait compter 12.000 Ukrainiens, 10.000 Juifs et 10.000 Polonais, on ne compte plus que 10.000 Ukrainiens…
Les troupes traversant la ville qui ont eu l’occasion de voir ces horreurs, et en tout premier lieu les cadavres des soldats allemands, ont frappé et molesté quelque 600 Juifs et ont mis à sac l’intérieur de leurs maisons [39]. »
Le récit de l’officier SS qui rédige ce rapport mêle deux séries de faits : d’une part, l’exécution de nationalistes ukrainiens et leur mutilation post-mortem par leurs propres partisans et, d’autre part, le lynchage des soldats allemands qui tombèrent entre les mains d’une population civile et de quelques corps de troupe russes paniqués, qui les exécutèrent et les mutilèrent sous le coup de la rage provoquée par l’invasion surprise allemande. Ces deux événements, indépendants l’un de l’autre, sont interprétés par l’officier comme résultant de la seule action d’un NKVD à ses yeux largement dominé par les Juifs. Les représentations nazies, qui faisaient de Barbarossa le combat racial décisif déterminant le sort de la Germanité affrontant les « hordes judéo-bolcheviques », se trouvaient confirmées au centuple. La rhétorique nazie acquit par cette interprétation le sceau de la vérification empirique, le statut de témoignage oculaire indiscutable. Et de fait, au plan individuel, le spectacle de cette violence perçue comme une « violence juive et communiste », première expérience de la violence de guerre, conforta les acteurs dans les représentations qu’ils avaient intériorisées auparavant. Une lettre postée de Tarnopol par un soldat non nazi à ses parents, donne de plus amples détails sur les modalités de la nazification par le spectacle de la violence :
« Tarnopol, 6.7.1941. Chers parents !
Je reviens à l’instant de la veillée funèbre de camarades des chasseurs alpins et de la Luftwaffe faits prisonniers par les Russes. Je ne trouve pas de mots pour décrire une telle chose. Les camarades sont ligotés, oreilles, langues, nez et parties génitales ont été coupés : tel est l’état dans lequel nous les avons trouvés dans les caves du palais de justice de Tarnopol, et nous avons par ailleurs trouvé 2.000 Ukrainiens et Volksdeutsche “ traités [40] ” de la même manière. Telles sont la Russie et la Juiverie, le paradis des travailleurs. […] La vengeance a été immédiatement mise en place. Hier, avec les SS, nous avons été cléments : nous avons fusillé immédiatement tous les Juifs que nous attrapions. C’est différent aujourd’hui, car nous avons encore trouvé 60 camarades mutilés. Les Juifs doivent maintenant sortir les cadavres de la cave, les faire reposer avec soin et alors, leurs exactions honteuses leur sont montrées. Là-dessus, après la visite des victimes, ils sont assommés à coups de bâtons et de bêches. Jusqu’ici, nous avons envoyé dans l’au-delà à peu près 1.000 Juifs, mais c’est encore bien trop peu pour ce qu’ils ont fait […] [41]. »
La concordance entre le rapport de l’
Einsatzgruppe et la lettre de ce soldat qui, répétons-le, n’était pas un militant nazi avant d’entrer en URSS, est remarquable. Tout aussi remarquable est le processus de nazification dont cette lettre témoigne : le conflit y est décrit en parfaite conformité avec le déterminisme racial nazi, la fusion entre l’image fondamentalement déshumanisée des « bolcheviks » et celle des Juifs opérée. Plus important encore, peut-être : ce soldat, qui n’avait sans doute jamais fusillé avant de participer à l’opération d’invasion de l’URSS, a, quinze jours après son entrée en guerre, déjà pris l’habitude de la fusillade. Non seulement celle-ci est passée dans les habitudes de ce soldat et de son unité, mais elle est même devenue une mesure de « clémence ». Un double processus de brutalisation se fait donc jour ici. D’une part, selon une analyse maintenant classique de Georges Mosse
[42] et de Christopher Browning
[43], ce soldat s’est bel et bien accoutumé à la violence des fusillades. D’autre part, sous le coup d’un spectacle de la mort infligée et du délabrement corporel mis en scène qui cristallise chez lui effraction psychique, haine et angoisse, le geste de la violence connaît une mutation qualitative : on passe d’un mode de mise à mort – la fusillade – qui reste malgré tout infligé à distance, à une gestuelle qui implique totalement le corps du bourreau dans la mise à mort et le rapproche de celui de la victime, qui subit avec le fait d’être battue à mort des dégradations physiques plus affreuses encore que lors de la fusillade. Plus le spectacle de violence est vécu comme un traumatisme par le bourreau/spectateur, plus grande est sa tendance à inaugurer des gestes de violence rapprochant son corps de celui de la victime ; plus grande est sa propension à infliger une violence gratuite, allant au-delà de la mise à mort par fusillade.
Le spectacle des « montagnes de corps », ainsi, confirma aux acteurs des
Einsatzgruppen que la violence des fusillades qu’ils mettaient en place était fondamentalement restauratrice, défensive. Les acteurs étaient donc persuadés qu’elles étaient un acte certes regrettable, une besogne repoussante sans doute, mais une mesure indispensable pour ramener l’ordre et gagner la guerre à l’Est
[44].
En septembre 1941 et plus encore en octobre de la même année, les
Einsatzgruppen franchirent un dernier stade dans l’exercice de la violence
[45]. Ils commencèrent, dans toute l’URSS, à exterminer les communautés juives en leur entier. Ils perpétrèrent alors, en collaboration avec d’autres unités, de gigantesques massacres, qui eussent été impensables sans l’expérience meurtrière acquise durant l’été. L’accumulation de l’expérience logistique, la formation et la diffusion d’un véritable savoir-faire meurtrier impliquant des connaissances anatomiques très spécifiques chez les tueurs constituaient des conditions indispensables à la possible mise en œuvre de ces massacres.
Les 29 et 30 novembre 1941, le
Sonder-kommando 4a, appuyé sur des éléments de la Wehrmacht et deux bataillons de police, exécuta en deux jours la totalité des Juifs de Kiev dans le ravin de Babi Yar, tuant 33.371 hommes, femmes et enfants
[46]. Ce massacre, sans doute le plus important en Ukraine, aurait été impossible sans ces savoir-faire de la tuerie. Il impliqua cependant le consentement de plus de 2.000 meurtriers, consentement qui, en dernière instance, constitua la condition la plus importante de la réalisation de la violence « extirpatrice » nazie et de sa volonté d’éradication totale, marque de la volonté génocidaire. Et c’est peut-être une lettre écrite à sa femme par Karl Kretschmer, jeune officier de ce commando, au soir de ce massacre, qui nous donne la clé de ce consentement :
« Cette guerre, nous la menons pour l’existence même de notre peuple. Grâce à Dieu, dans notre patrie, tu ne vois pas cela de trop près. Mais les bombardements aériens t’ont montré ce que l’ennemi nous réserve s’il gagne. Ceux du front en font sans arrêt l’expérience. Mes camarades se battent littéralement pour l’existence de notre peuple. Ils font à l’ennemi ce que celui-ci leur ferait. Je pense que tu me comprends. Parce que nous considérons que cette guerre est une guerre juive, les Juifs sont ceux qui en affrontent le premier choc. En Russie, là où il y a un soldat allemand, il n’y a plus de Juif [47]. »
Comprendre que, pour les nazis, la guerre qui se jouait à l’Est revêtait des enjeux vitaux et que s’y jouait à leurs yeux la sécurité physique de la Germanité, constitue sans doute l’une des clés de compréhension du comportement des hommes des
Einsatzgruppen. Un tel état de fait, saisissable seulement par le biais d’une anthropologie de la croyance nazie
[48], permet de comprendre comment s’est cristallisé le consentement du grand nombre à la fusillade : c’était une besogne repoussante et traumatique, mais elle s’insérait dans une guerre à mort, dans laquelle se jouait l’existence physique collective de la
Volksgemeinschaft. Cette représentation reflétait ainsi la profonde angoisse eschatologique qui étreignit les acteurs des groupes au moment de Barbarossa, et qui les conduisit finalement à assassiner ces communautés juives qui – c’était là le cœur de la croyance nazie héritée de la sortie de guerre précédente, et profondément intériorisée par les acteurs – complotaient pour mener l’Allemagne à sa perte
[49].
[1]
Cet article est tiré d’une thèse de doctorat : Christian Ingrao,
Les Intellectuels dans les services de renseignement de la SS 1900-1945, université d’Amiens, 2001, 687 p. On s’y reportera pour de plus amples renseignements, ainsi qu’à Christian Ingrao, « Violence de guerre, violence génocide. Les pratiques d’agression des
Einsatzgruppen » in Stéphane Audoin-Rouzeau, Annette Becker, Christian Ingrao, Henry Rousso (dir.),
La Violence de guerre. Approche comparée des deux conflits mondiaux, Bruxelles, Complexe, 2002.
[2]
Raul Hilberg,
La Destruction des Juifs d’Europe, Paris, Folio/Gallimard, 1988, 2 tomes, 1.095 p.
[3]
Pour un bilan historiographique, je me permets de renvoyer à Christian Ingrao, « Conquérir, aménager, exterminer. Nouvelles recherches sur la
Shoah » à paraître, in
Annales. Histoire, Sciences Sociales, n°2, 2003.
[4]
Sur la période préparatoire et les négociations entre l’armée et la SS au sujet de ces commandos, cf. Helmut Krausnick, Hans Heinrich Wilhelm,
Die Truppen des Weltanschauungs-krieges : Die Einsatzgruppen der SIPO und des SD, 1938-1942, Stuttgart, DVA, 1981, 687 p.
[5]
Voir les diagrammes de composition de l’
Einsatzgruppe A du rapport Stahlecker, Bundesarchiv Berlin-Lichterfelde (dorénavant BABL), R-70 (SU)/15 (Directives générales des
Einsatzgruppen et « Traitement des Juifs »).
[6]
Cf. par exemple, l’ordre de dissolution des
Einsatzgruppen de Pologne et portant création du Commandement de la Police et du SD (
Befehlshaber der Sicherheitspolizei und des SD, abrégé en BdS) pour la Pologne, ainsi que de 6 Commandements [régionaux] de la Police et du SD [
Kommandeur der Sciherheitspolizei und des SD, abrégé en KdS], BABL, R-58/1082, folio 675 : Rapport d’activité des
Einsatzgruppen de la SIPO et du SD en Pologne, 6/10/1939 ;
Archivum Glownye Badania Kommsiya Zbrodnie Hitlerowskiy (abrégé dorénavant en AGKBZH : Archives de la commission d’enquête sur les crimes nationaux-socialistes en Pologne, archives transférées depuis 2000 à l’Institut pour la mémoire nationale à Varsovie), 362/101 : Directives concernant l’organisation de la SIPO en Pologne, folio 3 sq. : Ordonnance RSHA IV A1, 20.10. 1939, de dissolution des
Einsatzgruppen.
[7]
Auswärtige Einsatz, terme issu de la langue administrative.
[8]
Osteinsatz, terme employé plus souvent par les acteurs eux-mêmes.
[9]
Pour la différenciation entre les deux sortes de commandos, appliquée cette fois aux missions exterminatrices, cf. Christian Gerlach, « Die
Einsatzgruppe B » in Peter Klein (dir.),
Die Einsatzgruppen in der besetzten Sowjetunion 1941/42. Die Tätigkeits und Lageberichte des Chefs der Sicherheitspolizei und des SD, Berlin, Hentrich, 1997, 434 p., p. 59.
[10]
Voir les articles introductifs in Peter Klein (dir.),
Einsatzgruppen…, op. cit.
[11]
Circulaire intitulée « Directives pour l’activité des
Einsatzgruppen de la
Geheime Staatspolizei dans les territoires des Sudètes », 5/11/1938, BABL, R-58/241. Cité d’après Helmut Krausnick, Hans Heinrich Wilhelm,
Die Truppen des Weltanschauungskrieges…, op. cit., p. 17.
[12]
Sur l’idéologie sécuritaire des hommes de la Gestapo et de la Kripo, cf. Patrick Wagner,
Volksgemeinschaft ohne Verbrecher. Konzeptionen und Praxis der Kriminalpolizei in der Zeit der Weimarer Republik und des Nationalsozialismus, Hambourg, Christians Verlag, 1996 ; et, sur les fonctionnaires de la Gestapo, cf. Ulrich Herbert,
Best. Biographische Studien über Radikalismus, Weltanschauung und Vernunft, Bonn, Dietz, 1996, 695 p.
[13]
Sur la police politique en Allemagne, voir notamment Robert Gellately,
The Gestapo and the German Society, Enforcing Racial Policy, Oxford, Clarendon Press, 1990.
[14]
Cf. Helmut Krausnisck et Hans Heinrich Wilhelm,
Die Truppen des Weltanschauungskrieges…, op. cit. ; ainsi que Alexander Rossino,
1939 : The German Army and the Invasion of Poland, Phd, Syracuse, 1999, 393 p. et, toujours valable, Czeslaw Madajczyk,
Die Okkupationspolitik Nazi-Deutschland in Polen 1939-1945, Berlin (E), Akademie, 1987, 702 p.
[15]
C’est ainsi que la définissait un intellectuel du SD, le
Sturmbannführer Heess, dans un article de la revue
Sicherheitspolizei und SD, en 1943. Consultée in Bundesarchiv Außenstelle Zehlendorf (dorénavant BAAZ), Ordner 43.
[16]
Lettre de Heydrich aux HSSPF de l’Est, 2/7/1942, BABL, R-70 (SU)/32 (recueil de directives du Chef SIPO/SD aux
Einsatzgruppen, édité le 2 mars 1942) ; copie in BABL, R-58/241 (même cote archivistique que pour la directive de 1938) ; document par ailleurs reproduit et annoté in Peter Klein (dir.),
Die Einsatzgruppen in der besetzten Sowjetunion, op. cit., pp. 323-328, ici pp. 324-325.
[17]
Cf. Helmut Krausnick, Hans Heinrich Wilhelm,
Die Truppen des Weltanschauungskrieges…, op. cit. ; Peter Klein « Einleitung. Die Einsatzgruppen der Sicherheitspolizei und des SD bis zum Angriff auf die Sowjet Union », du même auteur,
Einsatzgruppen, op. cit., pp. 9-28.
[18]
Cf. Christian Ingrao,
Les Intellectuels du SD…, op. cit., pp. 454-455.
[19]
En comparaison, bien sûr, avec les grands massacres de l’automne.
[20]
Rapport SS-Staf Jäger à Brif. Stahlecker, tableau des exécutions effectuées dans le ressort de l’Ek3, 10/9/1941, BABL, R-70 (SU)/15, folios 77-86, ici folio 77.
[21]
Rapport de situation et d’activité du
SK 1b, 1/7/1941, signé Ehrlinger, BABL, R-70 (SU)/15, folios 1-5, ici folio 3. Voir aussi Wolfgang Scheffler, « Die Einsatzgruppe A », in Peter Klein (dir.),
Einsatzgruppen…, op. cit, p. 49, note n°36.
[22]
Rapport Jäger, BABL, R-70 (SU)/15, folio 77, du 7 au 19 juillet, les exécutions sont quotidiennes, hormis une interruption de quatre jours entre le 10 et le 13 inclus (du jeudi au dimanche, avec reprise des tueries le lundi).
[23]
Ibid., folio 77-78.
[24]
BABL, R-70 (SU)/15, folios 79 : deux occurrences, les 26 et 27/8/41.
[25]
Cf. Christian Ingrao, « Culture de guerre, imaginaire nazi, violence génocide »,
RHMC, n°47-2, 2000.
[26]
Sur ce débat, avec une interpétation contraire, cf. Christopher Browning,
The Path to Genocide. Essays on Launching the Final Solution, Cambridge, Cambridge University Press, 1992 ; Philippe Burrin,
Hitler et les Juifs. Genèse d’un génocide, Paris, Seuil, 1989, 250 p. La thèse de Ralf Ogorreck tentait de mettre en lumière une décision d’extermination totale à partir de la pratique des
Einsatzgruppen : Ralf Ogorreck,
Die Einsatzgruppen und die Genesis der « End-lösung », Berlin, Metropol, 1996, 240 p. Depuis quelques années, Christian Gerlach – cf. « Die Wannsee-Konferenz, das Schicksal der Deutschen Juden und Hitlers politische Grundsatzentscheidung, alle Juden Europas zu ermorden », in Christian Gerlach,
Krieg, Ernährung, Völkermord. Forschungen zur deutschen Vernichtungs-politik, Hambourg, Hamburger Edition, 1998, 307 p. – conteste ces conclusions, et penche pour une décision d’extermination plus ponctuelle, concernant uniquement les Juifs d’Union soviétique, prise durant l’automne, avec des prémisses dès avril 1941. Voir aussi la thèse de Florent Brayard,
La Solution finale de la question juive. Historiographie, technique et horizons temporels, IEP Paris, 2002, à paraître chez Fayard en 2003.
[27]
Cf. notamment, Rapport de situation et d’activité n°1, 31/7/1941, PAAA (Politische Archiv des Answärtigen Antes), InlIIG, Regal 32, Fach 200, Nr. 431, reproduit chez Peter Klein,
Einsatzgruppen…, op. cit., pp. 112-133, ici p. 114, dans la rubrique « État sanitaire de l’unité ». Cette remarque se trouve dans d’autres rapports attribués au chef de l’
Einsatzgruppe A, Stahlecker. Il n’est pas le seul à se soucier de l’état psychique de sa troupe : Ohlendorf (Eg D) Von dem Bach (HSSPF) et même Himmler ont pris des mesures pour tenter de gérer ce « problème ».
[28]
Il s’agit de plus d’hommes très jeunes, et qui, contrairement aux policiers du 101
e Bataillon de police admirablement étudié par Christopher Browning – qui n’a pas vérifié s’il s’agissait d’anciens combattants –, n’ont pas pu combattre durant la Grande Guerre. Cf. Christopher Browning,
Des hommes ordinaires, le 101e Bataillon de Police et la solution finale en Pologne, Paris, Les Belles Lettres, 1994, 284 p.
[29]
Interrogatoire Claus Hueser 6/9/1962. ZStL (Zentralstelle des Landesjustizverwaltungen, Ludwigsburg), 202 AR – Z 96/60 (Affaire
SK 7a, Rapp et autres), vol.7, folios 1831-1844.
[30]
Cf. Christian Ingrao, « Violence de guerre, violence génocide. Les pratiques d’agression des
Einsatzgruppen ».
[31]
Christian Ingrao,
Les Intellectuels du SD… op. cit., pp. 486-498.
[32]
Rapport de situation et d’activité des
Einsatzgruppen, cité d’après Peter Klein,
Einsatzgruppen… op. cit., p. 114.
[33]
BA-MA, RH 23/218, cité par Gerd R. Überschär, Wolfram Wette (dir.),
Der deutsche Überfall auf die Sowjetunion. « Unternehmen Barbarossa » 1941, Francfort, Fischer, 1997, 419 p., p. 264.
[34]
Ce n’était certes pas là une nouveauté de Barbarossa : la psychose du franc-tireur est une constante dans l’armée allemande en instance d’invasion, depuis 1870. Cette thématique a de plus servi à légitimer des exécutions de civils lors de l’invasion de la France et de la Belgique en 1914 et toutes les exécutions des
Einsatzgruppen en 1939 en Pologne. Voir à ce sujet, le beau livre de John Horne et Alan Kramer,
German Atrocities 1914. A History of Denial, Londres, New Haven, Yale University Press, 2001, 608 p. ; voir aussi Christian Ingrao,
Les Intellectuels…, op. cit., 3
e partie.
[35]
Ibid. ; plus largement sur les questions de mentalité des combattants, même s’il est discutable sur certains points, cf. Omer Bartov,
Hitler’s Army. Soldiers, Nazis and War in the Third Reich, Oxford, Oxford University Press, 1994, 238 p., traduction française :
L’Armée d’Hitler : la Wehrmacht, les nazis et la guerre, préf. de Philippe Burrin, Paris, Hachette, 1999.
[36]
La question de la concordance entre violence nazie et violence stalinienne a jusqu’alors été mal posée, notamment par Ernst Nolte, qui reprend à son compte et sans le dire l’argumentaire nazi en tentant de faire passer la violence mise en œuvre à l’Est comme une violence défensive. La polémique a été relancée par Bogdan Musial, qui ne réussit pas à rendre compte de la dynamique existant entre les deux violences car il ne réinsère pas les violences staliniennes dans le schéma d’interprétation nazi. Cf. Bogdan Musial, «
Konterrevolutionären Elementen sind zu erschiessen »
. Die Brutalisierung des deutsch-sowjetischen Krieges im Sommer 1941, Berlin, Propyläen, 2000, 349 p.
[37]
Au-delà de l’aspect polémique de son livre,
op. cit., Bogdan Musial met en évidence la manipulation de la mutilation des cadavres par les nationalistes ukrainiens.
[38]
Le cas de Tarnopol a été particulièrement bien traité, car il fit l’objet d’une polémique entre les historiens de l’exposition sur les crimes de la Wehrmacht et Musial. Voir par exemple Bernd Boll, Hans Safrian, « Auf dem Weg nach Stalingrad. Die 6. Armee 1941-42 » in Klaus Naumann, Hannes Heer (dir.),
Vernichtungskrieg. Verbrechen der Wehrmacht 1941-1944, Hambourg, Hambourg Edition, 1995, 686 p., pp. 260-290.
[39]
Ereignismeldung n°28, 28/7/1941.
Einsatzgruppe C, Ukraine, BABL, R-58/214.
[40]
NDT : le verbe employé par le soldat et traduit par « traité » est
Zu-richten, terme culinaire qui signifie accommoder…
[41]
Lettre envoyée de Tarnopol, Bundesarchiv Militärarchiv Freiburg, (dorénavant BA-MA), RW 4/v. 422. La lettre se termine par une demande aux parents de faire connaître le contenu de la lettre et de l’envoyer au responsable local du Parti nazi, à Vienne. Une mention marginale ajoutée à la lettre par un fonctionnaire des services d’enquête du commandement viennois de la Wehrmacht prouve que cela fut fait et que la lettre fut massivement (pour l’époque) photocopiée… Cité in Bernd Boll, Hans Safrian, art. cit.
[42]
George L. Mosse,
De la Grande Guerre au totalitarisme. La brutalisation des sociétés européennes, Paris, Hachette, 1999, 291 p., définit le concept de « brutalisation », de diffusion de la violence dans un corps social qui s’y accoutume.
[43]
Christopher Browning,
Des hommes ordinaires…, op. cit., essentiellement la conclusion.
[44]
Christian Ingrao, « Culture de guerre, imaginaire nazi… », art.cit.
[45]
Cf Christian Gerlach, « Die
Einsatzgruppe B » in Peter Klein (dir.),
Einsatzgruppen …, op. cit, pp. 58-59.
[46]
Sur Babi-Yar, on consultera Klaus Jochen Arnold, « Die Eroberung der Stadt Kiev durch die Wehrmacht im September 1941 : Zur Radikalisierung der Besatzungs-politik »,
Militärgeschichtliche Mitteilungen 58/1, 1999, pp. 23-63.
[47]
Lettre de Karl Kretschmer, 30/9/1941, ZStL, 204 AR-Z 269/60, Vol. de documents KA, folio 13. Cité in Daniel Jonah Goldhagen,
Les Bourreaux volontaires de Hitler, Paris, Seuil, 1998, p. 399, qui manque complètement l’inscription de la lettre dans la culture de guerre totale. Pour une critique des travaux de Goldhagen, faute de place et de temps, je renvoie à Norman Finkelstein et Ruth Bettina Birn,
L’Allemagne en procès, Paris, Albin Michel, 1999. Je me permets par ailleurs de renvoyer à Christian Ingrao, « Le nazisme, la violence, l’anthropologie. Autour de Daniel Goldhagen »,
European Review of History – Revue européenne d’histoire, n°4/1, 1998.
[48]
Pour un exemple de ce type d’approche, cf. Cornelia Essner et Édouard Conte,
La Quête de la Race. Une anthropologie du nazisme, Paris, Hachette, 1995, 451 p.
[49]
Sur le rapport entre sortie de guerre et nazification, certes concentré sur une catégorie sociale très particulière, cf. Christian Ingrao, « Les étudiants allemands, la mémoire de la Grande Guerre et le militantisme nazi » in
14-18. Aujourd’hui. Today. Heute, n°6, 2002.