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Le Mouvement Social

2009/4 (n° 229)

  • Pages : 152
  • Affiliation : Revue précédemment diffusée par les Éditions Ouvrières (jusqu'en 1993), puis par les Éditions de l'Atelier (de 1993 à 2007).

  • DOI : 10.3917/lms.229.0103
  • Éditeur : La Découverte

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Discutant en 2007 dans cette revue l’ouvrage de Pierre Laborie, L’opinion française sous Vichy, Brigitte Gaïti invitait ses lecteurs à « faire le deuil de ce rêve positiviste, celui d’un enquêteur capable de lire la réalité de ce que, par exemple, pensaient vraiment les Français des accords de Munich » [1][1] B. Gaïti, « L’opinion publique dans l’histoire politique :.... Elle nous rappelait ensuite que « l’opération d’agrégation, de mobilisation et de représentation au principe de l’émergence d’une opinion publique est un processus collectif qui obéit à des ressorts sociaux spécifiques, émancipés des opinions individuelles censées pourtant en être à la source » [2][2] Ibid., p. 99.. Pourtant, à bien y penser, une telle approche, qui commande de s’intéresser non pas tant aux objets qu’à l’histoire de leur construction, n’est pas sans engendrer une sourde inquiétude. « Comment les Français sont-ils entrés en guerre en 1914 ? », « Quel fut le développement de la grande entreprise en France au xxe siècle ? », « Existe-t-il un fascisme français ? » : en sapant la légitimité de telles questions, ne remet-elle pas en question des pans entiers de l’historiographie que l’on hésite à passer par pertes et profits ?

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Le problème n’est pas de s’engager ici dans une défense corporatiste. En fait, si l’on a quelque hésitation à sortir des impasses dénoncées par Brigitte Gaïti, c’est de peur d’en retrouver d’autres plus redoutables encore. Cesser de faire l’histoire de ce qui a existé pour faire celle de ce qui fait exister n’est-ce pas perdre toute notion de réalité historique ? N’est-ce pas, dans certains cas, perdre tout simplement son âme ? À dire vrai, les interrogations de Brigitte Gaïti dépassent largement la question de l’opinion publique et de son historiographie. Elles renvoient à des problèmes épistémologiques et plus particulièrement aux approches constructivistes. Elles permettent d’en saisir les contradictions et nous conduisent à proposer quelques pistes pour acclimater certaines formes de constructivisme sur le territoire de l’historien [3][3] Je remercie Steven L. Kaplan pour ses remarques sur....

« La fabrique de l’opinion publique »

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Analysons pour commencer l’argument de Brigitte Gaïti. Loin d’être une donnée naturelle, l’opinion publique est une entité que l’on ne peut concevoir sans analyser le processus collectif qui la constitue. Son mode d’existence, qui n’est pas celui d’un objet corporel – et c’est en ce sens que l’on peut dire, à l’instar de Pierre Bourdieu, qu’elle n’existe pas [4][4] P. Bourdieu, « L’opinion publique n’existe pas », in... –, s’apparente à celui d’une croyance autoréalisatrice. C’est parce qu’une pluralité d’acteurs croient en elle que l’opinion publique acquiert une efficience puis une densité institutionnelle et matérielle qui crée l’apparence de son caractère naturel. Faire l’histoire de l’opinion publique revient donc à faire l’histoire d’une illusion collective qui devient réalité. En vain peut-on l’appréhender en tentant de réunir les pièces d’un vestige introuvable. Il faut au contraire décrire les processus qui confèrent à cette croyance toute sa force et son efficacité et mettre au jour leur dimension sociale.

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Le caractère processuel de l’opinion publique est, en effet, indissociable de sa dimension sociale. On l’a dit, Brigitte Gaïti entend rappeler que « l’opération d’agrégation, de mobilisation et de représentation au principe de l’émergence d’une opinion publique est un processus collectif qui obéit à des ressorts sociaux spécifiques ». Ainsi, pour expliquer l’effondrement de la IVe République et la naissance de la Ve, l’auteur accorde plus d’importance à ce qu’elle considère comme des « groupes stratégiques » qu’aux changements d’une opinion publique évanescente. Les ralliements de l’armée, de la police ou du corps préfectoral ont eu un rôle bien plus important dans l’avènement du régime gaulliste que le soutien d’une hypothétique opinion publique qui ne saurait être « jugée au principe du nouveau régime alors même qu’elle en [est] à tout point de vue le produit » [5][5] B. Gaïti, « L’opinion publique … », art. cit., p. .... Toutefois une telle approche laisse insatisfait car l’on ne comprend pas pourquoi les « groupes stratégiques » ou les « ressorts sociaux » auraient un statut différent de l’opinion publique. Si cette dernière est construite, n’en va-t-il pas de même de l’armée, de la police ou de tout autre type de catégories ? Pourquoi ces dernières auraient-elles un statut ontologique différent des autres ?

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Une telle interrogation pourra paraître naïve. Y répondre n’a cependant rien d’évident alors même que le primat explicatif des catégories « sociales » est fortement contesté suite aux différents tournants que ne cessent de subir les sciences humaines et sociales. Depuis les tournants linguistique ou pragmatique, par exemple, le social peut d’autant moins être considéré comme un explanans privilégié et implicite que sa signification est éclatée : il désigne aussi bien la contrainte collective, des réseaux d’association durable entre les êtres – humains, mais pas seulement – ou les seules relations de face-à-face entre ces derniers [6][6] B. Latour, Changer de société. Refaire de la sociologie,.... On ne peut donc pas admettre, sans explication supplémentaire, la pertinence des « ressorts sociaux » : il faut au moins indiquer la théorie à laquelle l’on se rattache afin d’éviter que le choix des types de facteurs explicatifs – ou de traits pertinents des descriptions – apparaisse plus ou moins arbitraire. Or, là encore, l’article en question peut troubler dans la mesure où il paraît s’appuyer sur des références théoriques contradictoires. Alors que la citation de Pierre Bourdieu semble renvoyer à une sociologie critique d’un mode de classification, la référence à Luc Boltanski rattache l’analyse à une sociologie pragmatique selon laquelle « l’action est appréhendée à travers l’équipement mental et gestuel des personnes, dans la dynamique d’ajustement des personnes entre elles et/ou avec des choses » [7][7] P. Corcuff, Les nouvelles sociologies, Paris, Armand.... Pour qui veut comprendre sur quel fonds théorique repose le privilège donné aux « groupes stratégiques », les choses ne sont pas simples.

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Bien entendu, la pertinence de ces remarques reste limitée puisque, dans son article, Brigitte Gaïti n’entendait pas tant défendre un système théorique que suggérer la richesse d’une autre approche de l’opinion publique. Cette dernière participe d’ailleurs d’un mouvement plus vaste dans lequel les historiens se sont engagés depuis plusieurs années et qui touche désormais un large spectre, de l’histoire des statistiques à celle des études de consommation, par exemple [8][8] A. Desrosières, L’argument statistique, Paris, Presses.... Toutefois la lecture de son propos fait naître un sentiment de malaise et suscite une série d’interrogations qui découlent en fait des ambiguïtés de la famille constructiviste.

Les problèmes de la famille constructiviste

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Dans le domaine des sciences humaines et sociales, le constructivisme connaît un net succès que reflète la multiplication des travaux portant sur la « construction sociale ». Ian Hacking a déjà dressé une liste de ces objets construits par une bibliographie sans cesse foisonnante, de l’alphabétisation aux systèmes technologiques en passant par le nationalisme zoulou [9][9] I. Hacking, La construction sociale de quoi ? Science.... En France, l’expression se diffuse également : le nombre de thèses dont le titre comporte l’expression « la construction sociale de » double durant les années 1990 tout comme le nombre d’articles [10][10] Consultation du SUDOC. Le nombre de thèses en lettres.... Seule une étude de la construction sociale de la « construction sociale » permettrait de mieux cerner la diffusion d’une telle expression et du corpus théorique qu’elle véhicule. Toutefois le succès d’une formule ne suffit pas à la définir et l’on est en droit de se demander ce que peuvent signifier les notions de constructivisme en général et celle de construction sociale en particulier.

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Leur apport sans doute le plus évident est de dénaturaliser les phénomènes, d’en éclairer l’historicité et d’en faire ressortir la contingence. Parler de la construction d’une maladie revient à suggérer qu’un tel phénomène n’a rien d’évident en soi et qu’il devient un objet au terme d’un processus qui aurait très bien pu ne pas avoir lieu. Parler de construction sociale en la matière conduit à insister sur le caractère social d’un tel processus qui peut aussi être langagier. Une telle définition paraîtra sans doute assez plate, mais il semble bien que l’on doive s’en contenter. Une fois cette proposition générale édictée, on ne peut que constater la grande difficulté qu’il y a de cerner une approche caractérisée tant par son ancienneté que par son extrême variété. Quant à savoir si le processus est réellement social et pourquoi il l’est, cela est un autre problème que l’on n’évoquera pas ici, mais qui, au vu de la polysémie déjà signalée, n’a rien d’évident.

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Dans le domaine des humanités et des sciences sociales, la perspective constructiviste, qui invite le chercheur à faire le deuil du « rêve positiviste », n’est pas nouvelle. Publié en 1903 en pleine controverse européenne sur le statut de la science historique, l’article fondateur de François Simiand, lu normalement par plusieurs générations d’historiens, fait apparaître au regard d’une telle approche un air de famille [11][11] F. Simiand, « Méthode historique et science sociale »,.... On le sait, Simiand reproche déjà à l’« historien historisant » d’entretenir une « conception métaphysique du sens commun » quand il cherche à appuyer en dernier ressort sa connaissance sur les « objets dits matériels [qui auraient] une réalité substantielle [et qui existeraient en eux-mêmes] tels qu’ils nous apparaissent » [12][12] Ibid., p. 8.. Pour Simiand, la science sociale procède à une « construction des faits humains ». Sans doute paraît-il paradoxal de faire tomber l’un des inspirateurs de la première génération de l’école des Annales et de la sociologie critique dans l’escarcelle des constructivistes. Mais il faut bien avouer que tous ces derniers habitent ce que Ian Hacking a appelé la « maison de Kant » [13][13] I. Hacking, La construction sociale…, op. cit., p..... Depuis que la connaissance est conçue comme l’élaboration active et régulée d’une représentation, et non plus comme la contemplation passive d’un objet que l’on appréhenderait tel qu’il est, nous sommes tous, peu ou prou, des constructivistes. Il peut être certes salutaire de rappeler de temps à autre un impératif constructiviste général pour éviter de céder à la tentation permanente d’un réalisme naïf ou d’une naturalisation idéologique des faits culturels ; on ne peut toutefois faire passer éternellement le constructivisme pour une méthode inédite.

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Cette mise en perspective n’est pas une astuce d’historien qui se plairait à souligner l’ancienneté d’une démarche pour mieux en dénier la portée. Il s’agit en fait d’éclairer l’extrême variété des constructivismes, qui confine à la confusion. À dire vrai, l’équivoque est assumée par maints constructivistes qui considèrent que le constructivisme se caractérise par son inévitable éclatement. Comme l’affirme Michael Lynch, « les constructivistes épousent ouvertement des causes polyphoniques et anti-fondamentalistes. […] Compris en ses termes propres, le mouvement constructiviste serait sans doute mieux décrit comme une coalition fragile de groupes académiques nomades et marginaux. Si la connaissance produite par ces groupes constitue un tout, c’est moins par le fait d’une adhésion commune à un dogme, de l’existence de protocoles techniques, d’auteurs majeurs ou d’idéologies bien définies que par l’adoption d’une attitude tolérante envers la diversité des voix capables de s’exprimer » [14][14] M. Lynch, « Vers une généalogie constructiviste du.... Une telle tolérance est sans doute souhaitable mais une chose est d’entendre ce qui est dit, une autre est de savoir ce dont on parle. En d’autres termes, l’appel au constructivisme peut être pertinent pour nous garder des approches dogmatiques mais il ne fournit pas à lui seul un cadre théorique permettant de rendre compte de nos objets et de nos pratiques. Aussi toute référence au constructivisme devrait-elle s’accompagner de deux précisions : celle de son objet – « la construction sociale de quoi ? » – et celle de sa méthode. Faute de cela, elle demeure totalement indéterminée et contribue à entretenir une sorte de brouillage théorique qui affaiblit la critique même du « rêve positiviste ».

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Cette nécessité de se repérer au sein de la nébuleuse constructiviste est d’autant plus indispensable que cette dernière est traversée de lignes de clivage assez fortes. La première est sans doute celle qui oppose ceux qui admettent l’existence d’un fondement à leurs recherches – qu’il s’agisse du réel, du social ou de l’homme – et ceux qui considèrent « qu’il n’y a pas de « ça » : ni essence, ni centre, ni fondements, ni définition support, ni méthode universelle, et certainement pas de canons littéraires » [15][15] Idem.. Une autre ligne de clivage sépare les tenants d’une rupture épistémologique et les partisans d’un principe de symétrie. Chez les uns ou chez les autres, la notion de construction sociale n’a pas la même signification. Pour les premiers, la construction des acteurs ne s’explique que par une construction conceptuelle et savante qui ne se place pas sur le même plan. Pour les seconds, la construction sociale est celle des acteurs eux-mêmes et tire sa signification d’une description fine faisant apparaître ce qui lie l’action à son contexte. Selon que l’on se rattache à un type ou un autre, la notion de constructivisme n’a pas le même sens.

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S’il importe de se situer dans une typologie des constructivismes, que l’on pourrait souhaiter encore plus fine, c’est non seulement pour savoir de quoi l’on parle mais aussi pour savoir comment l’on assume des tensions essentielles aux constructivismes. On peut en effet distinguer trois écueils se rapportant à trois niveaux différents [16][16] P. Boghossian, La peur du savoir. Sur le relativisme.... Le premier, qui concerne le constructivisme des faits bruts, tient à une contradiction entre la revendication d’une immanence – « Tous les faits sont construits ; il n’y a pas de fait brut » – et l’existence d’une différence de niveau entre le construit et ce qui construit. Or une telle différence de niveau renvoie à une alternative simple : ou bien le chercheur est condamné à une régression à l’infini dans sa recherche de ce qui construit ce qui est construit, ou il admet dans sa construction des particules élémentaires qu’il lui faut alors définir. La seconde tension, indépendante de la première, se rapporte au constructivisme théorique des faits selon lequel ces derniers ne peuvent être admis que dans le cadre d’une théorie particulière à laquelle on adhère. Là encore, une nouvelle alternative se présente et, à nouveau, la régression à l’infini menace – et avec elle le défaut d’intelligibilité qu’elle suppose : ou bien l’on considère la théorie qui fait les faits comme un fondement qui s’impose, et l’on met ainsi un terme à la démarche constructiviste, ou bien l’on considère qu’une telle théorie ne peut être considérée comme valable et acceptable que dans le cadre d’une autre théorie, ad infinitum. La troisième tension intéresse quant à elle le constructivisme de nos croyances. Dans une telle perspective, non seulement nos croyances ne peuvent être justifiées que dans le cadre de systèmes de pensée mais l’acceptation de tels systèmes est fondamentalement contingente. Là se joue une contradiction majeure car une telle acceptation devient inexplicable voire indicible du fait même de sa contingence. Elle est le « ça » dont certains constructivistes dénient l’existence et en vient à constituer le fondement refoulé du constructivisme.

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L’une des conséquences directes de ces contradictions est l’impossibilité d’un constructivisme généralisé, impossibilité d’ailleurs tout à fait compatible avec le refus de toute méthode universelle que proclament maints constructivistes. Dès lors l’appel général au constructivisme ou son corollaire, la simple dénonciation du « rêve positiviste », peuvent au mieux servir d’idéal régulateur ; ils ne suffisent pas, à eux seuls, à déterminer un cheminement heuristique et à constituer l’objet d’une recherche. Plus simplement, parce que le constructivisme général s’avère à la fois insuffisant et intenable, il est possible d’adopter des constructivismes différents à condition de préciser où l’on se situe dans la galaxie constructiviste et de définir ce que l’on admet comme fondement. En d’autres termes, rien n’interdit à l’auteur de L’opinion française sous Vichy de construire son propre objet « opinion » à partir du moment où les modalités de sa démarche sont explicitées. Rien n’interdit non plus à d’autres de construire différemment leur objet « opinion » : une fois quitté le monde du positivisme naïf et du dogmatisme, les voies du constructivisme sont multiples. Est-ce à dire que toutes les constructions se valent ? La tolérance que nous impose l’impossibilité d’un constructivisme généralisé ne nous conduit-elle pas à un relativisme généralisé ? Nous permet-elle encore de saisir la réalité historique ? À toutes ces questions l’historien doit répondre par un retour aux sources.

Quel constructivisme pour l’historien ?

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Dans le domaine de la science historique, toute démarche constructiviste peut faire émerger des accusations de relativisme ou de solipsisme. S’il est possible de construire plusieurs représentations d’un même objet, on prend le risque de sous-entendre que toutes les représentations se valent. S’il est possible d’affirmer que « tout est construit », on prend le risque de considérer que nos représentations sont pure fiction. Pour contourner ces écueils, il faut contraindre la démarche. En histoire, la contrainte essentielle est fournie par les sources. Avant d’être un discours sur le passé – par définition insaisissable –, l’histoire est un discours sur des traces qui ne sont intelligibles qu’en présupposant une réalité passée. Pour caractériser le constructivisme de l’historien, il convient de ne pas oublier que l’histoire ne se limite pas à une écriture : elle est aussi une pratique et, plus particulièrement, une pratique des sources [17][17] C’est le grand mérite de Michel de Certeau d’avoir....

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Développer un tel argument nécessite de prévenir tout procès en positivisme tant il est vrai que les réquisitoires de Lucien Febvre, par exemple, résonnent encore dans nos esprits. Avec talent, le cofondateur des Annales a pratiqué des raccourcis rapides en assimilant le fétichisme du fait et le recours aux seules sources écrites. De là la figure du positiviste oubliant que le questionnaire précède l’établissement des faits et se contentant de lire des chartes. À regarder d’un peu plus près les divergences opposant des historiens comme Fustel de Coulanges et Gabriel Monod, le positivisme fin de siècle semble cependant plus complexe qu’il n’y paraît. Répondant ainsi à Fustel qui lui reprochait d’utiliser une méthode subjective (« Au lieu d’étudier l’objet en soi et tel qu’il est, vous y portez, vous sujet pensant, vos idées, votre propre pensée » [18][18] N. Fustel de Coulanges, « De l’analyse des faits historiques »,...), Gabriel Monod affirmait en 1887 : « Dès qu’on traite un point d’histoire ou de droit un peu général, on est obligé, non seulement d’analyser, mais aussi d’interpréter » [19][19] Lettre de G. Monod au directeur de la Revue des Questions.... En somme, les prétendus positivistes ne furent pas si « faitichistes » qu’on ne l’a laissé croire [20][20] L’expression de « faitichiste » est de B. Latour dans.... Ils le furent d’autant moins que, dès la seconde moitié du xixe siècle, se développaient déjà des critiques qu’ils ne pouvaient ignorer comme celle que Droysen adressait aux positivismes alors en vogue [21][21] A. Escudier, « Présentation », in J. G. Droysen, Précis.... Aussi le procès intenté par Lucien Febvre, et dans une bien moindre mesure par Marc Bloch, n’était-il pas tout à fait équitable.

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Bien entendu, il est toujours utile de rappeler avec insistance qu’« élaborer un fait, c’est construire » [22][22] L. Febvre, Combats pour l’Histoire, rééd., Paris, Presses... et que la théorie fait partie intégrante de l’élaboration de la connaissance historique. Pourtant, malgré leur ancienneté et leur récurrence, les réquisitoires à l’encontre de l’histoire positive n’ont jamais été définitifs. Le fait même que l’on doive, aujourd’hui encore, se sentir obligé de dissiper l’illusion positiviste traduit à la fois la dimension rhétorique de ces critiques et leur relative impuissance. Sans doute cette dernière trouve-t-elle sa source dans la difficulté d’aborder les questions de l’objectivité et du réalisme. S’il répète à l’envi que les faits sont construits, s’il entend bannir le « naïf réalisme d’un Ranke », Febvre est moins disert sur la question de l’objectivité [23][23] G. Massicotte, L’histoire problème. La méthode de Lucien.... L’anti-positivisme défendu par Henri-Irénée Marrou reflète également cette difficulté. En faisant du passé humain l’objet de la connaissance historique et en assimilant l’objet de l’histoire à un « noumène » [24][24] H.-I. Marrou, De la connaissance historique, Paris,..., Marrou fait apparaître une contradiction importante. En filant la métaphore kantienne, on doit admettre qu’en tant que « noumène », le passé, inaccessible, ne peut plus être un objet de connaissance mais seulement un objet de pensée. La faiblesse des critiques du positivisme pourrait bien donc être d’avoir fait reposer l’objectivité de l’histoire sur une chose aussi insaisissable que le passé.

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Si le procès du positivisme n’avait pas été hâtivement instruit et si les positivistes, de leur côté, s’étaient trouvés moins allergiques aux « idées de l’esprit » [25][25] « On ne devrait pas perdre de vue que l’histoire se..., peut-être eût-il été plus facile de dépasser l’alternative entre le respect aveugle du document et le risque d’une perte de la réalité historique. Pour éviter ces deux écueils, le constructivisme de l’historien doit découler d’un préalable : admettre que l’histoire est une connaissance des sources et non pas du passé, admettre que l’historien ne saisit pas le passé à travers des documents mais qu’il saisit, au contraire, les documents à travers le passé. Là encore, il convient de ne pas se laisser enfermer dans une accusation un peu facile d’un réductionnisme ou d’un positivisme naïfs. Les sources ou les documents sont à considérer dans toute leur variété et l’on ne saurait les limiter à un seul type. En outre, ils ne s’offrent jamais spontanément à notre connaissance : ils ne sont appréhendés que dans le cadre d’une démarche heuristique où la théorie et le questionnement sont fondamentaux. Aussi la connaissance de la source est-elle d’abord celle des conditions qui rendent possible l’appréhension d’un document par l’historien. Bien entendu, la démarche intellectuelle et la problématique de l’enquêteur y ont une part essentielle ; l’étude des modalités de production, de conservation et de communication du document n’est pas moins importante [26][26] É. Anheim, « Singulières archives. Le statut des archives....

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Cette manière de présenter le constructivisme de l’historien présente plusieurs avantages. En premier lieu, elle fait reposer l’objectivité de la démarche sur un objet réel et non sur un passé par définition inaccessible. Elle invite à se méfier des oxymores métaphoriques qui invitent l’historien à « étreindre le passé » et qui viennent de ce fait brouiller l’idée que l’on peut se faire du savoir historique [27][27] Wittgenstein invitait déjà à ne pas céder à la fascination.... Elle redonne à ce dernier toute sa dimension pratique occultée par des approches qui réduisent trop souvent l’enquête historique à un discours alors que cette dernière est aussi – faut-il le rappeler ? – une quête des sources. Bien entendu, le document ne signifie rien par lui-même et ne peut pas définir seul les conditions de vérité ou de fausseté d’un énoncé historique. Il n’en demeure pas moins que le savoir historique repose toujours sur la possibilité d’une confrontation entre le document et les conjectures relatives au passé. Même si cette épreuve n’opère pas sur le mode d’un test poppérien, elle constitue l’expérience en dernier ressort qui permet à la fois la production des énoncés et leur évaluation, puisqu’elle autorise l’exemplification historique qui, à côté de la puissance logique des énoncés, constitue un des critères de jugement du savoir [28][28] J.-C. Passeron, Le raisonnement sociologique. Un espace.... Elle distingue, en outre, le discours historique de la fiction. En effet, s’il est vrai que celui-ci fait toujours une place à celle-là pour pallier de manière rhétorique l’absence du passé, il ne renvoie pas tant à un univers imaginaire ou intertextuel qu’à des sources dont il invite à faire l’expérience.

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De ce changement de point de vue découle une autre conséquence : l’infinie richesse de la réalité historique, proclamée depuis Heinrich Rickert au moins, est en fait celle des sources, qui oblige certes à un pluralisme théorique – car il n’y a pas de description univoque des documents – mais qui garantit aussi une certaine liberté à l’historien. Même s’il est des questions plus pertinentes que d’autres pour les communautés savantes, rien ne peut interdire de se saisir de sources laissées en friche et d’essayer d’en rendre compte. En d’autres termes, s’il est tout à fait justifié d’enquêter sur la construction de l’opinion publique, sur la genèse des sondages ou sur celle des statistiques, il est tout aussi légitime de se pencher sur les traces produites par les cadres dont on a par ailleurs retracé la genèse. Une chose est de savoir comment le recensement a été mis en place, une autre est d’exploiter la masse de questionnaires que le recensement a produits. S’intéresser à la naissance de la comptabilité n’interdit pas d’exploiter les grands livres conservés dans les archives d’entreprise. À dire vrai, les historiens savent bien que ce dont ils prétendent parler n’existe pas – puisqu’ils ont affaire à ce qui n’existe plus – mais leur construction rationnelle s’appuie sur les sources existantes qu’ils tentent de connaître à l’aide d’un savoir qui seul les rend intelligibles.

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Assumer de ne pas pouvoir saisir le passé ne revient pas, cependant, à nier ce dernier. En premier lieu, le passé intervient comme un idéal régulateur de la recherche historique. L’enquête n’existe que parce que nous avons toutes les raisons de croire que l’ensemble de tout ce qui est advenu n’est pas vide et que nos sources en sont l’un des éléments. Le passé est ainsi un principe d’intelligibilité de nos sources, et aussi le savoir qui nous permet de mieux les connaître. Pour l’historien, qu’il faut distinguer du témoin, l’énoncé « Napoléon est mort à Sainte-Hélène » est la conclusion d’un raisonnement présomptif dont l’une des prémisses consiste à prendre acte des sources ; il peut devenir ensuite l’une des prémisses d’un autre raisonnement présomptif. Que l’historien soit condamné à construire un passé conjectural constitue sans doute une brèche dans laquelle peuvent s’engouffrer à tout moment les négationnistes de toutes sortes. Cette faiblesse du savoir historique est cependant palliée par la construction historienne des sources car les « assassins de la mémoire » sont pour commencer des assassins de l’histoire, de l’enquête et du document. Pour atteindre la mémoire des victimes, il leur faut faire violence aux sources au nom d’un « argument non ontologique » [29][29] P. Vidal-Naquet, Les Assassins de la mémoire, Paris,.... Face à de telles entreprises, et même s’il lui en coûte, l’historien ne peut pas se placer sur le terrain de l’ontologie en proposant d’atteindre un passé qui n’existe plus. Il doit commencer par produire une connaissance des documents pour mieux dénoncer les ignorances coupables et pour reconstruire un savoir fragile mais loyal.

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Cette fragilité de la construction historienne paraîtra bien dérisoire à qui lui opposera la réalité vécue de sa mémoire. Pour l’historien, le passé, comme objet, est inaccessible et ne peut donner lieu qu’à la construction d’un savoir conjectural sur la base de sources ; pour le témoin ou la victime, le passé est de l’ordre de l’existence et de l’évidence. Bien entendu, le premier n’ignore pas l’expérience du second puisqu’il doit en lui-même assumer ces deux conceptions antagonistes du passé. Parce qu’il est un « homme dans le temps », il éprouve tous les jours ce dont il doit par ailleurs assumer l’incommensurable distance. Que cette tâche soit impossible explique sans doute que l’historien puisse succomber, de temps à autre, au « rêve positiviste » que sa pratique savante lui commande de dénoncer mais qui n’est que le revers de sa propre humanité.

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***

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En dénonçant le « rêve positiviste » de Pierre Laborie, Brigitte Gaïti semblait soumettre l’auteur de L’opinion française sous Vichy à une critique trop ancienne pour être percutante. Depuis le temps qu’on le lui répète et qu’il s’en fait lui-même l’écho, l’historien sait bien que son savoir est construit. L’appel général au constructivisme ne suffit cependant pas à spécifier sa démarche et il fallait rappeler cette dernière. Le constructivisme de l’historien assume l’irréductible insaisissabilité du passé et repose sur les sources, les seuls objets dont on s’empare réellement. Contraint par une méthode, il nous offre cependant une liberté empirique et un pluralisme théorique qui permettent d’apporter plusieurs réponses non contradictoires à une même question. Il ne prête pas le flanc à l’accusation de relativisme car le fait de dire des choses différentes ne permet pas de dire n’importe quoi. Enfin, le constructivisme de l’historien le prémunit de l’accusation de solipsisme par l’expérience du document mais suppose, en contrepartie, une conception contre-intuitive du passé. Sans doute cette ambiguïté fondamentale du passé explique-t-elle que le spectre du positivisme vienne toujours hanter l’historien. Le « rêve positiviste » a de beaux jours devant lui, et sa critique aussi.

Notes

[*]

Maitre de conférences d’histoire contemporaine à l’Université Lille III.

[1]

B. Gaïti, « L’opinion publique dans l’histoire politique : impasses et bifurcations », Le Mouvement Social, octobre-décembre 2007, p. 96.

[2]

Ibid., p. 99.

[3]

Je remercie Steven L. Kaplan pour ses remarques sur ce texte faites dans le cadre de son séminaire « Réflexivité, épistémologie et interdisciplinarité en SHS », à la MESHS de Lille.

[4]

P. Bourdieu, « L’opinion publique n’existe pas », in Questions de sociologie, Paris, Éditions de Minuit, 1992, p. 222-236.

[5]

B. Gaïti, « L’opinion publique … », art. cit., p. 104.

[6]

B. Latour, Changer de société. Refaire de la sociologie, Paris, La Découverte, 2006.

[7]

P. Corcuff, Les nouvelles sociologies, Paris, Armand Colin, 2007, p. 102.

[8]

A. Desrosières, L’argument statistique, Paris, Presses de l’École des mines, 2008. C. Conrad, « Observer les consommateurs. Études de marché et histoire de la consommation en Allemagne, des années 1930 aux années 1960 », Le Mouvement Social, janvier-mars 2004, p. 17-39.

[9]

I. Hacking, La construction sociale de quoi ? Science et réalité, Paris, La Découverte, 2008. Une rapide consultation du Web of Science montre que plus de 650 articles publiés dans des revues de sciences sociales comportent l’expression « social construction » dans leur titre. Bien entendu, un tel chiffre ne nous apprend rien sur l’acceptation ou le refus des théories de la construction sociale. Il n’est que l’indice d’une audience. Sur le point de vue de Ian Hacking, voir notamment É. Anheim et S. Gioanni, « La nature, la construction sociale et l’histoire. Remarques sur l’œuvre de Ian Hacking », in M. de Fornel et C. Lemieux (dir.), Naturalisme versus constructivisme ?, Paris, Éditions de l’EHESS, 2008, p. 293-317.

[10]

Consultation du SUDOC. Le nombre de thèses en lettres et sciences humaines augmente durant la même période, mais moins : Repères et références statistiques sur les enseignements, la formation et la recherche, 2008, p. 249.

[11]

F. Simiand, « Méthode historique et science sociale », Revue de synthèse historique, février 1903, p. 1-22 ; avril 1903, p. 129-157.

[12]

Ibid., p. 8.

[13]

I. Hacking, La construction sociale…, op. cit., p. 64.

[14]

M. Lynch, « Vers une généalogie constructiviste du constructivisme social », Revue du Mauss, n° 17, 1er semestre 2007, p. 224-225.

[15]

Idem.

[16]

P. Boghossian, La peur du savoir. Sur le relativisme et le constructivisme de la connaissance, Marseille, Agone, 2009.

[17]

C’est le grand mérite de Michel de Certeau d’avoir rappelé que l’écriture de l’histoire est toujours articulée à une pratique et à un lieu social. M. de Certeau, L’Écriture de l’histoire, Paris, Gallimard, 1975.

[18]

N. Fustel de Coulanges, « De l’analyse des faits historiques », cité in F. Hartog, Le xixe siècle et l’histoire. Le cas Fustel de Coulanges, Paris, PUF, 1988, p. 354 ; A. Prost, « Charles Seignobos revisité », Vingtième siècle, n° 43, juillet-septembre 1994, p. 100-118.

[19]

Lettre de G. Monod au directeur de la Revue des Questions historiques en réponse à l’article de Fustel, « De l’analyse… », art. cit., p. 356.

[20]

L’expression de « faitichiste » est de B. Latour dans sa Petite réflexion sur le culte moderne des dieux faitiches, Paris, Éditions Synthélabo, 1996.

[21]

A. Escudier, « Présentation », in J. G. Droysen, Précis de théorie de l’histoire, Paris, Le Cerf, 2002, p. 17. A. Escudier, « De Chladenius à Droysen. Théorie et méthodologie de l’histoire de langue allemande (1750-1860) », Annales HSS, juillet-août 2003, p. 743-777. La diffusion en France de l’Historik de Droysen est cependant problématique.

[22]

L. Febvre, Combats pour l’Histoire, rééd., Paris, Presses Pocket, 1992, p. 8.

[23]

G. Massicotte, L’histoire problème. La méthode de Lucien Febvre, Paris, Maloine, 1981, p. 38-39. Pour J. Glénisson, L. Febvre a libéré l’histoire « du dogme jusqu’alors intangible de l’objectivité ». J. Glénisson, « L’historiographie française contemporaine : tendances et réalisations », cité in E. Castelli Gattinara, Les inquiétudes de la raison. Epistémologie et histoire en France dans l’entre-deux-guerres, Paris, Vrin-EHESS, 1998, p. 199.

[24]

H.-I. Marrou, De la connaissance historique, Paris, Le Seuil, 1975, p. 38.

[25]

« On ne devrait pas perdre de vue que l’histoire se fait avec des documents, et non avec des hypothèses ou les idées de l’esprit ». N. Fustel de Coulanges, Revue des questions historiques, avril 1889, p. 425.

[26]

É. Anheim, « Singulières archives. Le statut des archives dans l’épistémologie historique. Une discussion de La mémoire, l’histoire, l’oubli de Paul Ricœur », Revue de Synthèse, octobre 2004, p. 153-182.

[27]

Wittgenstein invitait déjà à ne pas céder à la fascination exercée par le substantif « le passé » et à ne pas considérer ce dernier comme un objet d’observation. Sur ce point, voir D. Perrin, « Le souvenir et la temporalité. La mémoire dans les Remarques sur la philosophie de la psychologie », in C. Chauviré, S. Laugier et J.-J. Rosat (dir.), Wittgenstein, les mots de l’esprit, Paris, Vrin, 2001, p. 298.

[28]

J.-C. Passeron, Le raisonnement sociologique. Un espace non poppérien de l’argumentation, Paris, Albin Michel, 2006, p. 15.

[29]

P. Vidal-Naquet, Les Assassins de la mémoire, Paris, La Découverte, 1987.

Plan de l'article

  1. « La fabrique de l’opinion publique »
  2. Les problèmes de la famille constructiviste
  3. Quel constructivisme pour l’historien ?

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