2001
Mouvements
Dossier
Le roman policier italien : entre mystère et silence
Laurent Lombard
[*]
Existe-t-il un roman policier italien ? À cette question, de nombreux critiques et écrivains ont répondu négativement. Certains, comme l’écrivain Guido Piovene affirmant que
giallo
[1] et
italiano sont incompatibles, d’autres comme Alberto Savinio (romancier) se demandant même où sont les monstres de la criminalité, les rois du crime en Italie ? Or, il existe bien un roman policier italien, qui mit plus longtemps à prendre ses marques et à s’émanciper des modèles anglo-saxons ou français.
Les techniques du roman policier qui se basent sur le mystère se conjuguent parfaitement à l’évolution de toute société. Le mystère de l’écriture se lie au mystère de la vie sociale et politique de chaque pays. Dès lors, les sociétés ne sont plus qu’une illusion aux nombreux masques : masques individuels et masques collectifs. Dans ce contexte, la littérature offre une place de choix au roman policier pour percer l’illusion de la réalité. En effet, la fiction et la réalité se reflètent l’une dans l’autre, comme un jeu de miroirs, jusqu’à leur destruction : destruction de l’illusion, destruction du roman policier.
• Les premières tentatives : le polar italien succombe au pouvoir
Le roman policier dérive des romans-feuilletons, récits populaires destinés à un vaste public. En Italie, Emilio de Marchi avec
Il capello del prete propose cette forme nouvelle de littérature qui enquête sur les vices, les vertus et les péchés des nouvelles classes : la riche bourgeoisie, la petite bourgeoisie et le prolétariat. Le succès auprès du public
[2] est immédiat et si important que l’éditeur Arnoldo Mondadori décide en 1929 d’ouvrir la première collection de romans policiers en Italie,
I Libri Gialli, dont le premier numéro sera
L’étrange mort de monsieur Benson, de S.S. Van Dine.
Le ministère de la Culture populaire fasciste ayant imposé aux maisons d’édition de réserver 20 % des titres de chaque collection à des auteurs italiens, les éditeurs doivent faire appel à certains journalistes, metteurs en scène et romanciers pour écrire des romans policiers. Or, ce genre est étranger à la tradition nationale italienne et aux canons de sa culture. Les auteurs adoptent donc des stratégies narratives qui ne sont pas toujours en adéquation avec les attentes du lecteur. Le premier roman policier italien à entrer dans cette collection en 1931 est Il sette bello, d’Alessandro Varaldo, qui met en scène le commissaire de police Bonichi, un dandy grotesque qui se meut dans une Rome umbertienne aux côtés de personnages sociologiquement invraisemblables. Ce trait caractéristique des enquêteurs s’explique par le fait que les forces de l’ordre italiennes n’offrent pas de modèles plausibles de policiers et que le détective privé n’existe pas dans la péninsule. Les auteurs italiens sont donc amenés à imiter ou à parodier les détectives étrangers.
Les romans policiers de ces années sont également caractérisés par l’absence de crime, de cadavre et donc de la mort
[3]. Car le vrai problème auquel s’intéressent les auteurs n’est pas du tout la mort et encore moins la violence. L’intérêt c’est le mystère, seul facteur irrationnel que la raison bourgeoise ne peut éliminer de son univers. La violence est vue comme un délit individuel, et la délinquance comme une faute abstraite. Ainsi, les premières tentatives de créer un roman policier italien ne peuvent que refléter les vices et les « retards » de la société et de la culture italiennes de l’époque.
L’expérience littéraire spécifique du temps moderne se vérifie, en revanche, dans les romans de Augusto De Angelis
[4], où la mort, outre à être le point de départ du récit, devient l’emblème du présent : « rien n’est plus vivant que la mort, aujourd’hui, à notre époque
[5]».
Le cadavre est même devenu le véritable protagoniste des récits et sa découverte est à la fois déstabilisante et révélatrice : elle oblige les personnages à avoir un nouveau point de vue sur le monde et donne la possibilité au narrateur d’insinuer entre les lignes de l’intrigue une caractérisation négative du microcosme social représenté. Ces romans pullulent de sénateurs pervertis, de banquiers assassins, mettent en scène sans pudeur aucune la criminalité latente des classes dirigeantes et défont avec un scepticisme désenchanté l’image idyllique du Bel paese heureux et moralisé. L’utilisation originale de la mort comme miroir de la réalité n’est pas sans traduire le pessimisme de l’auteur et de l’enquêteur. Le commissaire De Vincenzi sait à quel point il est difficile de distinguer la vérité de la simulation :
« Seul le mensonge a toute l’apparence de la vérité, alors qu’habituellement la vérité n’a presque jamais l’apparence d’être comme telle.
[6] »
Conscient que « tout un monde inconnu nous entoure » dont il est difficile d’approcher, l’enquêteur ne peut apparaître que vaincu. Cette attitude se traduit narrativement par l’abandon de toute analyse logique propre à Conan Doyle au profit du hasard, et par l’absence de fin rassurante, d’un retour définitif à l’ordre. Les œuvres de De Angelis tracent cette ligne nouvelle qui traversera toute la production policière italienne : la frontière fragile entre la réalité, la vérité et l’apparence derrière laquelle se cache une certaine culpabilité, la vérité. Cette fragilité est ressentie notamment dans la représentation que l’auteur fait des intérieurs bourgeois, lieux de l’illusion qui accueillent le crime. À cet espace chaotique, il oppose un espace nouveau dans le roman policier italien : la ville.
La mise en avant de la mort, du cadavre et du crime trahit l’image d’une société parfaite imposée par le régime. En 1937, le ministère de la Culture populaire impose que dans les romans l’assassin ne soit pas italien et qu’il ne puisse échapper à la justice. La presse se fera largement l’écho de cette image illusoire :
« Le problème c’est qu’il s’agit de romans étrangers, policiers et judiciaires qui reproduisent des lois et des coutumes bien différentes des nôtres […] En Italie, Justice et Sécurité publique sont des choses sérieuses
[7]».
La destruction du roman policier italien s’effectue en août 1941, lorsque ce même ministère interdit la publication de romans policiers et décide l’arrêt de la collection mondadorienne, qui rouvrira en 1946.
• Des transformations pessimistes vers la modernité
Au sortir de la guerre, l’Italie, comme d’autres pays européens, est inondée par la culture américaine. Le roman policier d’avant-guerre s’est transformé. En effet, les nouvelles formes de délinquance et de criminalité qui envahissent les États-Unis durant les années de la Grande crise obligent les auteurs à adapter le genre aux nouvelles réalités sociales. Le roman noir, celui de Chandler ou Hammett, ne se fonde plus sur des motivations psychologiques individuelles comme la vengeance, mais sur la corruption sociale, surtout entre les riches, avec un fond de violence urbaine qui conditionne les nouveaux enquêteurs. Le succès pour ce type de littérature est frappant dans la péninsule. L’auteur italien de romans policiers qui eût voulu se consacrer à ce genre ne pouvait faire autrement que de se rapprocher du hard boiled novel et donc de rechercher les caractéristiques de la société italienne et d’en peindre un tableau réaliste.
Le roman policier italien fait ainsi son retour dans les années cinquante dans une Italie en pleine transformation sociale et politique que les romans de S. Donati
[8], G. Ciabattini
[9] et U. Moretti
[10] tentent de décrire avec un avant-goût de l’ambiguïté du boom économique. Toutefois, peu de romans italiens proposés dans les nombreuses collections policières offrent une véritable originalité et le lecteur qui ne croit plus au mythe de la nation préfère l’exotisme américain. Signe du temps, pendant une décennie les auteurs italiens prendront des pseudonymes américains ou anglais pour imposer leurs textes. Le roman policier italien semble définitivement détruit, lorsque la maison d’édition Garzanti qui avait été la promotrice du noir américain en Italie publie en 1966
Venere Privata de Giorgio Scerbanenco
[11]. Alors que l’illusion d’une société heureuse est à son comble avec l’ère de la
Dolce Vita, G. Scerbanenco comprend que « comme fond à histoires policières, l’Italie n’est pas à négliger
[12]». Son personnage, Duca Lamberti, n’est plus en décalage avec les attentes du public et correspond à une réalité sociale italienne. Médecin radié de l’ordre pour euthanasie, Duca Lamberti, au fil des enquêtes qui lui sont proposées par le commissaire Carrua, découvre ce qui se cache derrière la respectabilité de la riche bourgeoisie milanaise : délinquance des jeunes, prostitution et autres industries du crime. Surtout, ce personnage erratique, marginal, peu confiant dans les rapports humains est un individu cynique en conflit avec une société qui exige le silence et l’insensibilité et dans laquelle la loi du plus fort prévaut. La survie ne peut donc s’obtenir autrement que par l’usage de la violence. L’auteur est ainsi tenté par le nihilisme puisque toutes les valeurs humaines ont disparu : « la femme est une marchandise trop demandée, elle représente un facteur économique et social trop important pour qu’il ne se crée pas autour d’elle toute une structure d’intérêts.
[13]»
G. Scerbanenco, et après lui tous les auteurs de polars, se sert donc des nouvelles techniques du roman noir pour dénoncer avec rage et désenchantement la détérioration du tissu urbain par l’industrialisation, la spéculation immobilière. En somme, par le capitalisme. Cueillie dans son immédiate transformation, la ville, Milan, devient un espace tentaculaire, désertique et se veut la métaphore des transformations de la société et de l’homme.
Dans cet espace labyrinthique, l’expérience des personnages est une expérience d’enfermement qui n’est pas totalement fermée mais dont on ne peut sortir, justement parce que cet espace n’a pas de limites précises. Les ouvertures sont de fausses ouvertures. La ville qui invite à la fuite tue quiconque veut s’en échapper. Elle devient une ville tragique au sens où Roland Barthes l’entendait, c’est-à-dire « un lieu dont on ne peut sortir sans mourir
[14]». Le contour indéfini de ces villes rend les actions et les recherches incertaines. L’homme est en proie à l’errance et à l’erreur. L’enquêteur ne sait plus ce qu’il cherche. Il entre dans le jeu infernal et infini des impossibilités. Impossibilité d’échapper à sa propre condition : la plupart des enquêteurs confrontés aux maux des villes sont en crise. Ils se plaignent de leur métier et conscient d’être pris dans un tourbillon, ils sont souvent enclins à la violence et à l’abandon de l’enquête. Impossibilité de fuir la ville. Impossibilité de rendre possible (résolution de l’enquête) l’impossible (le mystère). Impossibilité du possible. Dès lors l’enquête parvient à un point où l’énigme semble parfaitement insoluble. C’est qu’une seule solution ne peut donc répondre au jeu sournois des impossibilités.
Le récit policier met en fonction deux mouvements : le premier est un mouvement d’ouverture du sens où se multiplient les pistes et les solutions faisant apparaître au lecteur de nombreux mondes possibles. Le second est un mouvement de fermeture de sens et restreint les possibilités ne pouvant en privilégier qu’une seule. La persuasion de parvenir à bout de rien à travers les enquêtes ne naît pas seulement de la difficulté objective de recueillir des indices et des preuves, mais de l’impossibilité de penser à une cause unique suffisante, à un individu unique comme coupable. Le texte policier italien accentue donc le triomphe du mystère et non celui de la cause. D’ailleurs, privilégier une cause apparente signifierait arrêter la vérité à l’individualisation d’un coupable. Or, les récits policiers italiens tendent justement à l’effet inverse : derrière chaque coupable se cache une autre culpabilité. Les enquêtes donnent souvent l’impression qu’elles ne peuvent aboutir et que le crime est voué à se perpétrer. Si la solution finale n’est pas possible c’est que la recherche est mal dirigée. Son centre ne peut plus être la vérité mais la représentation de la société dans tout ce qu’elle a de faux, car comme le dit Gilles Deleuze « la vérité n’est pas du tout l’élément de l’enquête : on ne peut même pas penser que la compensation des erreurs ait pour objet final la découverte du vrai
[15]». L’accent est donc mis moins sur l’identité d’un coupable, qui parfois n’est pas trouvé, que sur la critique amère des institutions policières, judiciaires et de l’État italien
[16]. Le pessimisme des romans italiens se traduit dans cette impossibilité de parvenir à une unique solution. La vérité n’est pas dans l’arrestation d’un coupable. La vérité est ailleurs. Peut-être dans « ce monde qui nous entoure » dont parlait l’écrivain A. De Angelis. Et c’est justement dans cette impossibilité de clôture que le roman policier italien révèle sa finalité car elle devient, cette impossibilité, le lieu pour l’auteur de dire ce que l’on ne doit ou ne peut pas dire et pour le lecteur un lieu silencieux à interpréter. Ce silence pourrait s’expliquer par le fait que la culture italienne est une culture de l’
omertà, ou, tout du moins, elle est convaincue que la vérité n’est pas bonne à dire. La recherche de la vérité est une souffrance : elle coûte l’invalidité et la carrière au père de Duca Lamberti, condamne à la prison Duca Lamberti, défigure l’amie de ce dernier, Livia Ussaro, et le commissaire Fernando Solmi de Felisatti et Pittorrù, provoque la mort de Paolo Laurana dans le roman de L. Sciascia,
A ciascuno il suo, et d’une façon générale détruit socialement et physiquement la plupart des enquêteurs italiens qui tentent de s’opposer au mensonge du Pouvoir. Ainsi se crée l’équation : vérité = mort. Mais ce silence peut être aussi celui de la peur. La peur pour l’auteur de dénoncer. Une peur qui va se faire plus présente dans les années soixante-dix, lorsque l’Italie sera plongée dans l’horreur du terrorisme.
• Les débuts d’une critique sociale
Désormais, le roman policier joue à armes égales avec la société et occupe la place de « la littérature de la réalité ». Durant les « années de plomb », les auteurs se servent du genre comme un prétexte à la dénonciation sociale et politique. C’est le cas de Franco Enna
[17], Felisatti et Pittorrù
[18], dont la Rome semblable à un giron dantesque fait apparaître le foyer de la dégradation morale : pouvoir politique, économique et télévisuel ; A. Perria
[19], qui décrit la lutte entre la respectabilité ambiguë de la riche bourgeoisie et l’agressivité vitale du sous-prolétariat pour dénoncer les maux de la société et le monde des intouchables ; Enzo Russo
[20], qui prend pour cible directement les centres du pouvoir, sans épargner la religion, ou encore Corrado Augias, qui fait de Rome la capitale de la corruption et C. Fruttero et F. Lucentini
[21], qui examinent Turin avec un regard anticonformiste : aucune critique idéologique mais une satire de la société bourgeoise turinoise avec des industriels omnipotents et impalpables, presque invisibles, qui côtoient une faune de créatures sans vie.
Mais le masque de la société tombe sous les coups violents de Loriano Macchiavelli, qui décide d’abandonner le théâtre politique et d’écrire des romans policiers pour toucher un public plus vaste. L’engagement politique de l’auteur se vérifie avec évidence dans les romans de la série
Sarti Antonio qui narrent les tragédies quotidiennes de Bologne avec une provocation ironique gauchiste
[22]. L’auteur a décidé avec courage de choisir Bologne comme cadre à ses romans, avant même que la ville ne devienne un des centres les plus inquiétants de la péninsule. La ville était la ville rouge où tout allait bien et où tout fonctionnait parfaitement. On était naturellement de gauche, et communistes et chrétiens-démocrates s’entendaient sans difficulté. L’ordre et le commerce prospéraient. Une sorte de ville miracle telle que l’Italie a su en fabriquer. Mais L. Macchiavelli a senti bien autre chose sous le joli masque de la ville et a lancé dans la mêlée son sergent Sarti Antonio, ainsi que Gianni Deoni journaliste et ami du sergent, Rosas extra-parlementaire de gauche qui n’accorde aucune confiance en la police. Tous les trois sont des contestataires et sont mis en marge par la société néo-bourgeoise bien pensante qui prétend les avoir à son service. Enfin, il y a l’inspecteur principal Raimondi Cesare qui ne comprend presque rien, et ce presque rien est l’essentiel car c’est ce dernier qui a le pouvoir et le pouvoir doit défendre la justice, la vérité, l’humanité. L’exemple de L. Macchiavelli est intéressant. Il nous montre comment certains hommes de gauche ont su recourir à cette littérature de masse pour faire entendre leur voix, au prix, selon l’auteur, de nombreuses menaces verbales. Et surtout, dans ces romans, la critique progresse. Elle touche tout le monde :
« Il [Sarti Antonio] fait une dernière tentative en allant chez Filippo Coco. Chez lui, façon de dire, parce qu’il s’agit plutôt d’un endroit où s’entassent les étudiants […]. Ils me dégoûtent. Pas les étudiants […]. C’est-à-dire le peuple qui exploite les fils du peuple au nom du peuple (et de la culture). Parce que vous ne pouvez pas me dire que celui qui loue ces chambres est un capitaliste, un exploiteur […]. Non, mes chers. Ce sont des maçons […]. Ce sont des paysans […]. Ce sont des commerçants
[23]».
De toute évidence, la critique la plus importante est la constatation de l’immobilisme d’un peuple devant les réalités noires de la politique, de l’histoire :
« Notre pays est vraiment un pays heureux et ce que raconte Carosello doit être vrai, vu que personne ne proteste. Sarti Antonio, sergent de son état, est dans son fauteuil en train de savourer ce beau monde lorsque l’émission s’interrompt et une telle arrive pour annoncer que « durant une manifestation antifasciste, un engin à haut potentiel a explosé provoquant la mort de six personnes et faisant une centaine de blessés. L’attentat a eu lieu à Brescia, place de la Loggia
[24]».
Excepté L. Macchiavelli, peu d’auteurs s’aventurent dans la dénonciation du terrorisme. Toujours en léger décalage avec l’histoire, comme si le recul était une des conditions à la bonne analyse de l’événement, il faudra attendre le début des années quatre-vingt pour que des auteurs proposent au public des histoires qui se rapportent à ces terribles années
[25]. Les œuvres feront ressortir avec évidence une des thématiques exploitées par le roman policier italien, à savoir que les coupables sont aussi les victimes d’un pouvoir occulte dont on ne perçoit que l’ombre furtive. Par leur automatisme et parce qu’elles sont figées dans leur contentement, ainsi qu’on le voit dans l’extrait précédent, les personnes illustrent en général le comique absurde de l’homme normal pris dans un piège dont il ne peut (s’) échapper, sinon par la mort. Cette dégradation peut être source d’ironie à l’endroit de ces personnages actionnés comme des marionnettes qui « croient parler et agir librement, mais qui ne sont en fait que de simples jouets entre les mains d’un autre.
[26]»
• Le démasquage de la société et la visibilité du polar
Le masque est tombé. La corruption politique, la crise des institutions, l’inefficacité de la justice qui ont depuis quelques décennies été dénoncées par le polar italien deviennent une réalité avec le tournant historique de « Mains propres ». Le miroir de la société s’est brisé. Le roman policier italien peut terminer sa construction qui sera définitive avec le groupe 13 réunissant une trentaine d’auteurs
[27]. Nombre d’entre eux établissent une radiographie de la vie sociale et politique italienne en s’intéressant aussi au roman policier historique
[28]. Le choix pour ce type de récit est un tournant dans l’histoire de la narration policière italienne commencé dans les années quatre-vingt. On remarque en effet la tendance à ne plus choisir la métropole comme cadre à l’action. Les auteurs semblent davantage intéressés par le continuum idéologique, politique et, surtout, historique entre la société d’hier et celle d’aujourd’hui. Le passé, que le polar se fait un devoir de remémorer au lecteur, jette une lueur de compréhension sur l’histoire actuelle. Les œuvres de Marcello Fois reflètent bien cette nouvelle tendance
[29]. Ce jeune militant qui s’est juré d’être Sarde partout brosse le tableau d’une Sardaigne à travers l’histoire de Nùoro (village natal de l’auteur), de l’unité italienne à n
os jours. Les descriptions urbaines laissent place à la description de l’homme avec ses traditions sociales, ses codes, ses valeurs, ses croyances et ses langues. Il ressort de cette fresque une Sardaigne coincée entre le passé et le présent. C’est également dans cette confusion permanente de la modernité et de la tradition que se situent les romans policiers de Andrea Camilleri
[30], qui ont comme décor la Sicile des années 1993 à 1999. L’immédiateté de l’écriture avec l’histoire permet de saisir les changements de la situation politique (du gouvernement de droite à celui de centre-gauche), l’évolution des personnages et notamment celle du commissaire Salvo Montalbano, qui passe de l’enthousiasme au désenchantement face aux horreurs interminables et inévitables de la société. L’auteur observe ainsi son île, d’un regard moins cynique que désabusé, et les deux mondes qui s’y opposent : celui, honnête, du commissaire et de son équipe et celui, superficiel voire immoral, des bureaucrates. L’auteur joue sur une double transposition de la réalité ; à côté des couleurs de la Sicile, de ses odeurs, de sa cuisine, et de son dialecte évoluent la nouvelle mafia, la corruption et les flux migratoires.
Le travail à partir de l’histoire redéfinit donc l’œuvre policière actuelle qui s’écarte du modèle proposé par G. Scerbanenco. Si l’on assiste au gauchissement d’une tendance déjà présente dans le roman noir italien des années antérieures, la critique de la société passe désormais moins par la description de la réalité urbaine que par la mise en scène de la tradition qui déplace les décors dans des lieux provinciaux, méridionaux, qu’ils soient réels ou imaginaires. Même la dénonciation a tendance à se déplacer vers l’univers des laissés-pour-compte, de l’émigration, de la toxicomanie. Cette nouvelle voie du roman noir italien est excellemment exploitée par Massimo Carlotto dans ses histoires policières, dont le protagoniste, Marco Buratti surnommé l’alligator, a été injustement condamné à sept ans de prison durant lesquelles il a acquis de bonnes connaissances sur le « milieu
[31] ». Cette expérience lui permet non seulement de s’infiltrer dans un monde social émergent, peuplé, entre autres, d’anciens détenus et de récidivistes, pour découvrir, derrière la fausse culpabilité imputés à ces marginaux, la corruption du milieu bourgeois de province, la nouvelle mafia, mais aussi de nous montrer que la violence est une réalité palpable. Sans doute faut-il voir dans cette globalité une raison du succès du roman policier italien contemporain :
« La violence n’est jamais une maladie : c’est toujours un choix politique. Ainsi la littérature Thrilling qui nous fait comprendre qu’il n’y a pas de fautes individuelles, mais seulement des fautes sociales et politiques, est le genre sociologique de notre époque. Elle trouve là sa justification culturelle et la raison de son succès. »
Le pessimisme du polar italien n’est plus latent, il est visible. Une visibilité, celle du roman policier italien qui n’est pas seulement due au groupe 13 mais aussi à l’engouement de quelques personnalités du monde éditorial (Bernardi, Crovi, Tropea, Grimaldi) et à la création en 1978 du Mysfest (festival du film et du roman policiers). Le succès actuel national et international de ce type de narration, que la télévision et le cinéma ont sans aucun doute aidé, est une juste reconnaissance d’un genre qui tente, depuis plus de soixante-dix ans, de s’opposer à la dangereuse illusion d’une réalité sociale et politique italiennes. Néanmoins, malgré ces métamorphoses et par la place qu’il occupe, le roman policier devient inquiétant. Il semble en effet qu’il n’ait plus le même impact sur la société. Les dénonciations apparentes ne suscitent aucune réaction, ne provoquent aucune polémique. Or, si le roman policier italien ne fait plus peur, cela marque-t-il une tendance à se rapprocher ou à s’éloigner du mystère de la réalité, de la vérité ? •
·
Choix établi par Laurent Lombard, Marco Oberti, avec le concours d’Alain Régnault de la Bilipo.
·
- Pino Cacucci, San isidro football club, Gallimard, 1998.
·
- Pino Cacucci, Demasiado corazo, Bourgois, 2001
·
- Massimo Carlotto, La vérité de l’Alligator, Gallimard (Série noire), 1998.
·
- Andrea Camilleri, La forme de l’eau, Fleuve Noir, 1998.
·
- Franco Enna, Une blonde en détresse, Presse internationales-Inter-Police, 1960.
·
- Nino Filasto, La nuit des roses noires, Gallimard (Série noire), 2001.
·
- Marcello Fois, Sempre caro, Seuil (Points Policier), 2001.
·
- Marcello Fois, Un silence de fer, Seuil, 2000.
·
- Carlo Fruttero, Franco Lucentini, Place de Sienne, côté ombre, Seuil (Points), 1998.
·
- Carlo Fruttero, Franco Lucentini, La femme du dimanche, Seuil (Points), 1999.
·
- Laura Grimaldi, Le soupçon, Métailié-Bibliothèque italienne, 1995.
·
- Laura Grimaldi, La peur, Métailié-Bibliothèque italienne, 1996.
·
- Groupe 13, Les crimes du groupe 13, Tram’éditions, 1998.
·
- Carlo Lucarelli, Via delle Oche, Gallimard (Série noire), 1999.
·
- Carlo Lucarelli, Guernica, Gallimard (Série Noire), 1998.
·
- Loriano Macchiavelli et Francesco Guccini, Macaroni, Gallimard (Série Noire), 1998.
·
- Enzo Russo, Tous sans exception, Pocket, 1997.
·
- Giorgio Scerbanenco, Les Milanais tuent le samedi, UGE 10/18, 1998.
·
- Giorgio Scerbanenco, Venus privée, UGE 10/18, 1998.
·
- Leonardo Sciascia, Œuvres complètes, Fayard, 1999.
[*]
Italianiste. Prépare une thèse de doctorat sur le meurtre dans le roman italien du
xxe siècle à l’université de Paris X.
Je remercie Marco Oberti pour sa collaboration à l’écriture de cet article.
[1]
Le choix de la couleur jaune des couvertures des livres de la collection est à l’origine de l’appellation
giallo pour définir le roman policier en Italie.
[2]
Le public du roman feuilleton est un public populaire alors que celui du roman policier est un public bourgeois. Voir L.
Randelli,
Storia del giallo italiano, Garzanti, Milano, 1979, pp.10-12.
[3]
Notamment dans les œuvres de A.
Varaldo,
Le scarpette rosse, Mondadori, Milano, 1931 ; A
De Stefani,
La crociera del colorado, Mondadori, Milano, 1932 ; A.
Lanocita,
Quaranta milioni, Mondadori, Milano, 1932.
[4]
A.
De Angelis,
Il banchiere assassinato, Aurora, Milano, 1935 ;
Il canotto insanguinato, Minerva, Milano, 1936 ;
Il candeliere a sette fiamme, Garzanti, Milano, 1936 ;
La barchetta di cristallo, Minerva, Milano, 1936 ;
L’albergo delle Tre rose, Minerva, Milano, 1936 ;
Il do tragico, Minerva, Milano, 1937 ;
La gondola della morte, Ariete, Milano, 1938 ;
Le sette picche doppiate, Sonzogno, Milano, 1940 ;
Il mistero di Cinecittà, Mondadori, Milano, 1941 ;
L’impronta del gatto,, Sonzogno, Milano 1943.
[5]
A.
De Angelis, « Conferenza sul giallo (in tempi moderni) »,
in Lettura, 03/1980, p.30.
[6]
A.
De Angelis,
Il mistero di Cinecittà, Sonzogno, Milano, 1974, p.45.
[7]
Il bargello, 10/06/1937.
[8]
S.
Donati,
L’altra faccia della luna, Garzanti, Milano, 1955 ;
Il sepolcro di carta,
ibid., 1956 ;
Mr. Sharkey torna a casa,
ibid., 1956.
[9]
G.
Ciabattini,
Sei casi per Tre Soldi, Mondadori, Milano, 1956 ;
Tre Soldi e « la donna di classe »,
ibid., 1956 ;
Tre Soldi e il duca,
ibid., 1956.
[10]
U.
Moretti,
Nuda con la morte, EIT, Roma, 1957 ;
Doppia morte al Governo Vecchio, SEDIP, Roma, 1957.
[11]
Suivront trois autres histoires avec le protagoniste Duca Lamberti :
Traditori di tutti, Garzanti, Milano, 1966 ;
I ragazzi del massacro,
ibid., 1968 ;
I milanesi ammazzano al sabato,
ibid., 1969.
[12]
D.
Buzzati, « Come sfondo di storie gialle l’italia non è da disprezzare »,
in Il Corriere della sera, 25/10/1960.
[13]
G.
Scerbanenco,
Venere Privata, Garzanti, Milano, 1966, p.155.
[14]
R.
Barthes,
Sur racine, Seuil, 1980, p.45.
[15]
G.
Deleuze, « Philosophie de la série noire »,
in Arts et loisirs, n°18, 1966.
[16]
Significatif à cet égard sont certaines œuvres de L. Sciascia, qui sont une réflexion sur le meurtre et sur la réalité politique et sociale de la Sicile (voire de l’Italie) :
Il giorno della civetta, Einaudi, Torino, 1961 ;
A ciascuno il suo,
ibid., 1966 ;
Il contesto,
ibid., 1971 ;
Todo modo,
ibid., 1974 ; ou encore C. E.
Gadda,
Quer Pasticciaccio brutto de via Merulana, Garzanti, Milano, 1957.
[17]
F.
Enna,
Mamma lupara, Longanesi & C., Milano, 1972 ;
Il caso di Marino Solaris,
ibid., 1971 ;
Passa il condor,
ibid., 1971 ;
La bambola di gomma,
ibid., 1971 ;
Un poliziotto in vendita,
ibid., 1973 ;
L’occhio lungo, Rusconi, Milano, 1979.
[18]
M.
Felisatti et F.
Pittorrù,
Violenza a Roma, Garzanti, Milano, 1973 ;
La madama,
ibid., 1974 ;
La morte con le ali bianche,
ibid., 1977.
[19]
A.
Perria,
Incidente sul lavoro, Longanesi & C., Milano, 1974 ;
Delitti a mano libera,
ibid., 1974 ;
Giustizia per scommessa,
ibid., 1975.
[20]
E.
Russo,
Il caso Montecristo, Mondadori, Milano, 1976 ;
La tana degli ermellini,
ibid., 1977.
[21]
C.
Fruttero et F.
Lucentini,
La donna della domenica, Mondadori, Milano, 1972 ;
A che punto è la notte,
ibid., 1979.
[22]
L.
Macchiavelli,
Le piste dell’attentato, Campironi, Milano, 1974 ;
Fiori alla memoria, Garzanti, Milano, 1975 ;
Ombre sotto i portici,
ibid., 1976 ;
Sui colli all’alba,
ibid., 1976 ;
Passato presente e chissà,
ibid., 1978 ;
Sarti Antonio un diavolo per capello, Mondadori, Milano, 1980 ;
Sarti Antonio e l’amico americano, Garzanti-Vallardi, Milano, 1983 ;
Stop per Sarti Antonio, Cappelli, Bologna, 1987.
[23]
L.
Macchiavelli,
Ombre sotto i portici,
op. cit., p.147.
[25]
A.
Veraldi,
Il vomerese, Rizzoli, Milano, 1980 ; L. D’E
ramo,
Nucleo zero, Mondadori, Milano, 1981 ; D.
Zandel,
Massacro per un presidente, Mondadori, Milano, 1981 ; C.
Castellaneta,
Ombre, Rizzoli, Milano, 1982.
[26]
H.
Bergson,
Le rire : essai sur la signification du comique, Presses universitaires de France, 1972, p.59.
[27]
Parmi eux Loriano Macchiavelli, Marcello Fois, Pino Cacucci, Carlo Lucarelli, Eraldo Baldini, Gianni Materrazzo.
[28]
D. C.
Montanari,
Mors tua, Mondadori, Milano, 1990 ;
In corpore sano,
ibid., 1991 ;
Cave canem,
ibid., 1993. C.
Lucarelli,
Carta bianca, Sellerio, Palermo, 1990 ;
L’estate torbida,
ibid., 1991 ;
Indagine non autorizzata,
ibid., 1993.
[29]
M.
Fois,
Ferro recente, Granata Press, Bologna, 1992 ;
Meglio morti,
ibid., 1993 ;
Picta, Marco y marcos, Bologna, 1995 ;
Shoel, Hobby & Work, Torino, 1997 ;
Sempre caro, Einaudi, Torino, 1998 ;
Sangue dal cielo,
ibid., 2000 ;
L’altro mondo,
ibid., 2000.
[30]
A.
Camilleri,
La forma dell’acqua, Sellerio, Palermo, 1994 ;
Il cane di terracotta,
ibid., 1996 ;
Il ladro di merendine,
ibid., 1996 ;
La voce del violino,
ibid., 1997 ;
Un mese con Montalbano, Mondadori, Milano, 1998 ;
Gli arancini di Montalbano,
ibid., 1999 ;
La gita a Tindari, Sellerio, Palermo, 2000.
[31]
M.
Carlotto,
La verità dell’Alligatore, Edizioni e/o, Roma, 1995 ;
Il mistero di Mangiabarche,
ibid., 1997 ;
Il corriere colombiano,
ibid., 2000 ;
Nessuna cortesia all’uscità,
ibid., 2000.