Mouvements 2001/3
Mouvements
2001/3 (no15-16)
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Vous consultez« La mort des héros » : un entretien avec Hugues Pagan

ContributionPropos recueillis par 
Patricia Osganian du même auteur

Frank Frommer du même auteur


1

...


Ancien inspecteur de police à Paris, très critique sur la façon dont se pratique son ancien métier, Hugues Pagan est devenu une figure singulière du monde du polar. Sous le sarcasme et l’ironie pointe chez lui une profonde révolte où ce qui l’emporte tient davantage à une forme d’utopie qu’à un simple désenchantement.

2 Mouvements :Vous êtes un ancien inspecteur divisionnaire parisien devenu auteur de roman noir. Quelles sont les origines de ce tournant ? Y a-t-il un événement marquant qui l’a provoqué ?

3 Hugues Pagan : Oui. Un plafond qui s’est écroulé. À l’époque, j’étais flic. J’avais toujours dit à mes camarades policiers qu’un jour j’écrirais. Lors d’un congé, je devais repeindre un plafond qui s’est écroulé. Je l’ai remis en place. Et furieux, je me suis mis à la machine à écrire, c’était une vieille Japy. J’avais quelques semaines devant moi, c’était en 1980. Et j’ai écrit La mort dans une voiture solitaire qui a été publié au Fleuve Noir. Depuis mon entrée dans un groupe de la police criminelle en 1973, j’avais accumulé tellement de matériau que je me disais qu’un jour j’écrirais un roman. C’est vraiment à partir de faits réels et vécus que je me suis mis à écrire. Mais cette ambition d’écriture m’est venue beaucoup plus tôt. Dès l’âge de huit ans, ma mère me répétait souvent que je serais écrivain alors que je rêvais de devenir pilote de chasse. J’ai fait des études de philosophie, une maîtrise sur Hölderlin et Heidegger. Alors pourquoi le polar ? Pour deux raisons : d’abord parce qu’avec sept années d’enquêtes policières sur le terrain, je bénéficiais d’une bonne base de travail, de plain-pied avec la réalité. Ensuite par choix tactique. Soit je faisais un roman « intello » où on se regarde le nombril, pour quelques lecteurs – et ça j’aurais très bien pu le faire –, soit j’écrivais des polars, c’est-à-dire des livres qu’on trouve partout, qui sont peu chers, accessibles, etc.

4 M :La thématique récurrente de la mort, avec des héros « déjà morts avant d’être morts », hante pratiquement tous vos romans. Ce thème est-il lié au désenchantement du métier de policier ou a-t-il des racines plus profondément existentielles ?

5 H. P. : C’est vrai que l’un des thèmes récurrents de mes romans est la lente agonie qui précède la mort. Mes origines gitanes de Barcelone, c’est-à-dire de gens qui entretiennent un commerce très particulier avec la mort, une certaine morbidité qu’on retrouve dans les corridas, y sont sans doute pour quelque chose. Sans parler de la vie au commissariat où ce commerce est quasiment quotidien.

6 M :Précisément, dans la mesure où la dénonciation de la corruption, de la violence ou du complot dans la police passe par le prisme de la fiction, la cohérence de la critique sociale n’est-elle pas brisée par l’hyper-individualisation de l’expérience du désenchantement ?

7 H. P. : Il y a d’un côté le discours politique qui n’a pas varié pour moi, en tout cas depuis les années soixante-dix, et de l’autre une part de création qui dépasse cet aspect et entraîne la narration. C’est complexe à gérer cette forme de « cul entre deux chaises ». Il s’agit de concilier un discours cohérent sur un constat social accablant et un comportement d’auteur plus névrotique. On m’avait demandé il y a quelques années s’il ne serait pas mieux de faire du journalisme et j’avais répondu qu’il existait des gens qui faisaient ça très bien. Quand on part du particulier, l’enjeu peut être d’aboutir à une forme dont le sens est universel. Cela engage aussi mon lien à l’éthique. Je ne crois pas à une politique qui ne soit pas sous-tendue par une éthique. Au départ, il faut avoir une morale exigeante. Comme le disait Camus en citant Chamfort : « on est juste avant d’être généreux comme il faut avoir une chemise avant d’avoir des pantalons ». Il faut être éthique avant d’être politique. Notre seule chance de survie passe par l’éthique. Malheureusement, l’éthique a des variables et on peut penser, hélas, qu’il y a une éthique du CAC 40. Même si je n’en suis pas persuadé, on peut le redouter. Je crois avoir été un écrivain punk avant la lettre car en termes d’issue, on ne voit jamais très bien où l’on va. Souvent, on me fait grief de la noirceur de mes personnages, de mon côté pessimiste absolu. Mais je ne décris que la réalité. Je ne pars en général que de faits et de gens réels. Et la part artistique se superpose à cette réalité, elle l’habille. Le monde que j’ai rencontré pendant des années est encore plus noir que cela. Mon éthique de travail consiste à rendre compte de situations de la façon la plus fidèle et la plus respectueuse possible, sachant qu’il faut émouvoir. Il ne s’agit ni d’éduquer ni d’enseigner. Si on veut le faire, il faut être enseignant. Et journaliste, c’est un autre métier. Il y a un parti pris de révolte sous l’ironie et le sarcasme qui me paraît le fondement de tout mon travail. Je crois que d’une certaine manière, la révolte de mon personnage va susciter l’adhésion ou le rejet de la part du lecteur. Il faut que les gens se révoltent même si l’on n’a pas ici et maintenant la solution aux problèmes.

8 M :Au fil de la lecture de vos romans, on sent comme un glissement esthétique vers une forme de plus en plus lyrique et romantique. La réalité et la fiction se mêlent de façon quasi « hallucinatoire » dans un récit profondément marqué par les représentations et les fantasmes du personnage central, comme si cette narration à la première personne se resserrait autour du drame de la conscience de l’individu. Comment expliquez-vous ce tournant radicalement subjectiviste ?

9 H. P. : Je n’ai pas l’impression d’être moins dénonciateur qu’avant. La problématique du mal était alors plus extérieure au héros. Il n’était pas encore investi dans le mal ambiant. À partir de Last Affair, le mal va toucher le héros. Il va devenir lui-même l’héritier du mal et non plus seulement un simple spectateur. Cela rend évidemment la dénonciation beaucoup plus difficile. Il ne faut pas oublier que la plupart de mes personnages ont des passés « flous » d’activistes, de gens engagés dans des actions sociales historiquement très datées. En ce qui me concerne, mais c’est également vrai pour beaucoup de gens de ma génération, la Guerre d’Algérie a été un moment décisif. Elle a été au fondement de notre histoire ; elle l’est dans mes récits. Aujourd’hui, les nouvelles générations n’ont aucune idée de ce que représente la guerre. C’est-à-dire selon moi la violence sociale globale, légitime et revendiquée. En état de guerre, les gens comme vous et moi ont non seulement l’autorisation, mais ils ont l’ordre de tuer. Vous avez alors avec la mort un rapport tout à fait particulier. Et dans une société sans guerre, cette tâche est dévolue à la police. Norman Mailer disait lors de la chute du Mur de Berlin : « On n’a plus qu’une seule solution, c’est nous haïr les uns les autres. » Les Américains font ça très bien avec la guerre du Vietnam, c’est-à-dire cette part d’ombre collective de l’Amérique. Pour nous, en France, ces types de personnages déglingués au passé trouble sont tous issus de guerres coloniales perdues. Ce sont des gens qui ont intégré le « désastre » : ils font partie d’une sorte de génération perdue. Leur présence rappelle la révolte des esclaves noirs qui est à la source du blues. On trouve dans mes romans l’équivalent de ces récits de griots africains dépositaires de mythes et de mémoire. Ce sont des formes de paroles distanciées qui rappellent également le blues qui est lui aussi un genre de dénonciation. On ne peut pas comprendre Luther King si on n’a pas auparavant écouté Billie Holiday.

10 Paradoxalement, j’ai découvert les écrivains américains de romans noirs sur le tard. Je parle des classiques comme Chandler, Hammett, Goodis, Thompson, Mac Coy. En fait, je les ai découverts en même temps que j’écrivais. Mes auteurs de chevet sont plutôt Villon, Montaigne, Maupassant, Balzac, Céline, Camus. Je n’ai pas l’impression d’avoir été très influencé par les auteurs de polar, mais plus par Dos Passos, Faulkner, Hemingway ou Steinbeck. Et Conrad qui depuis dix ans est l’un de mes auteurs de chevet. Je ne suis pas un très grand lecteur de polars.

11 M :Il y a dans vos romans une tentative de sauvetage des valeurs qui en général échoue. Le désespoir et le nihilisme ne cachent-ils pas quelque chose comme une utopie ? À commencer peut-être par un reste de croyance dans les vertus de l’humanisme et de la morale…

12 H. P. : Je pense que s’il ne subsiste pas un reste, un embryon d’humanisme et de morale, ça ne vaut plus la peine d’écrire. Il reste une part ultime de naïveté. Le sentiment qui anime la plupart de mes héros, c’est la rage. Je pense que ces gens sont avant tout profondément en colère et pas toujours forcément bien structurés ou même intelligents. J’ai l’impression, très modestement, de mettre en scène des hommes révoltés.

13 Je crois qu’il s’agit plus de rapports cliniques, d’un aspect psychosocial, que d’actes d’héroïsme à l’état pur. Dans le dernier, Dernière station avant l’autoroute, je pense même qu’il n’y a plus du tout d’héroïsme. Alors que dans les autres, il y a encore une rémanence héroïque. Ce qui est loin d’être le pire. Après tout, les héros se situent simplement entre les hommes et les dieux. Ce qui en revanche me semble bien plus grave, c’est qu’aujourd’hui il n’y ait plus de héros, donc plus d’horizon, plus de transcendance. Et aussi beaucoup moins de subversion. Le drame à l’heure actuelle, c’est que toute forme de subversion est automatiquement récupérée par cette sorte d’attrape-tout qu’on appelle « mondialisation ». Il devient donc très difficile de continuer à brailler un peu.

14 Ce qui m’intéresse beaucoup par exemple chez quelqu’un comme Conrad, c’est cette idée de rédemption, comme s’il y avait un salut possible. Volontairement, je ne crois pas du tout à une fonction rédemptrice dans la littérature. Et même si j’admire beaucoup Abel Ferrara, son Bad Lieutenant est faible à cause de ce souci de rédemption. Il faut savoir qu’on est dans la merde et qu’on n’en sortira pas. Comme cette expression : faire son deuil. Tout cela anémie la révolte. Ce sentiment de révolte, de colère, a tendance à considérablement s’atténuer. L’un des derniers lieux où l’on peut encore crier sa révolte, c’est dans la littérature. Ce n’est pas la panacée. Il y a aussi l’engagement politique. Mais à mon niveau, j’ai l’impression qu’en lisant mes livres, les gens se rendent compte que les choses ne vont pas. Et qu’y font jour la même rage et la même colère que dans les chansons de Bessie Smith. Ce sont les contes du fascisme ordinaire.

15 M :Vous mettez en scène des rapports sociaux de domination dans lesquels les plus grandes victimes sont en général des femmes. Paradoxalement, vous leur assignez un rôle de réparation sociale alors que cette assignation prend souvent les formes du sacrifice tragique imposé par les héros masculins.

16 H. P. : Ce qui peut encore rendre un peu optimiste, ce sont les femmes. Cela tient d’abord à mon histoire personnelle. Durant mes vingt-trois années de police, je peux dire que les seuls « vrais mecs », les tough guys, que j’ai rencontrés et qui tenaient la distance en sachant rester humains étaient des femmes. Il n’y a pas un seul voyou que j’ai admiré. Ils sont en général symétriquement aussi cons que les flics. Et ce sont à l’évidence les femmes qui sont les premières victimes de l’inhumanité des rapports sociaux. Chamfort disait que « les femmes étaient les nègres de l’Europe ». Dans mes récits, la femme occupe une place prépondérante par rapport à l’homme. Et si les femmes ne semblent pas révoltées, elles sont autrement plus puissantes que les hommes car elles détiennent la réalité du pouvoir face à la bêtise omniprésente des pantins masculins. Je pense que les rapports entre les sexes sont fondamentalement des relations de dominants à dominés. Il n’y a aucune raison qu’il y ait là une sphère d’autonomie. C’est toujours sur le même mode d’exploitation que cela se joue. Une histoire d’amour, c’est d’une façon ou d’une autre le récit d’une captation. Je ne décris pas un champ social utopique, mais le champ social des gens avec lesquels j’ai partagé ma vie durant un quart de siècle. Il n’y a pas de prospective dans ce que j’écris.

17 M :Alors qu’aujourd’hui votre carrière d’écrivain et de scénariste a pris le pas sur votre carrière de policier, comment regardez-vous le métier de policier ?

18 H. P. : Je suis entré dans la police par conviction. D’abord parce que je pensais qu’il s’agissait d’un observatoire social irremplaçable à condition bien sûr de ne pas être derrière un bureau. La police est le reflet caricatural d’une société. Si vous avez une société malade, vous avez une police de république bananière. La police est à la frange de la normalité et de l’anomalie, dans une sorte de perpétuelle guerre civile. Donc le regard que je porte aujourd’hui sur la police est celui d’un immense gâchis. Quand vous voyez des escadrons de CRS armés jusqu’aux dents investir les cités pour rétablir l’ordre, c’est tout à fait caricatural de notre république jospino-bananière. Il faudrait peut-être un peu plus réfléchir en amont, se poser les vraies questions d’ordre social : comment fabrique-t-on des quartiers ghettos, comment fait-on pour lutter contre le chômage ? Je pense que ne pas avoir, pendant des années, de façon souvent volontaire, posé la question de la délinquance dans des termes sociaux ne peut que susciter des réponses de plus en plus répressives. Comme on ne veut pas vraiment combattre la maladie du chômage, de l’insécurité, du déracinement, on envoie des escadrons de CRS.

19 Il s’agit là de ma vision de citoyen. Je ne suis pas certain que je pourrais faire passer cela dans un livre. Si ce n’est par la personnalité de mes héros très ambivalents, souvent proches de la folie. Ce qui les retient pour ne pas basculer de l’autre côté, c’est le refus de la violence et de l’inhumanité. C’est toute la différence entre le compromis et la compromission. On est sans cesse contraint de passer des compromis raisonnables. Il y a une phrase dans Boulevard des allongés qui dit : « Combien de fois peut-on se renier sans se trahir soi-même ? »

20 Mes romans sont certainement des écrits de la révolte contre un monde qui n’a pas visage humain. Mais ce que la vie m’a appris, et c’est là la vraie rage de l’auteur, c’est que la limite entre l’humanité et l’inhumanité est parfois très ténue. Il suffirait de si peu de choses pour observer cette ligne de respect. Il peut prendre plusieurs aspects. À mon niveau, le respect se manifeste par exemple par mon style d’écriture. Un style débraillé ne conviendrait pas du tout. Il serait irrespectueux. C’est pourquoi la distinction que l’on fait en France entre la grande littérature et le roman noir n’a aucun sens. Elle est tout simplement hors de propos puisque dans les deux cas, on est confrontés à des propos similaires. Le tournant historique se situe après la guerre quand Marcel Duhamel invente la Série noire. On est confronté à un cas typique, celui d’une structure industrielle induisant un type littéraire. Cette distinction n’existe nulle part ailleurs. Pour moi de toutes façons, le roman noir est en fait le roman criminel, c’est-à-dire le roman qui parle du crime. L’étranger de Camus est à mon sens l’un des plus grands romans noirs. La teneur du propos et le respect imposé par le style font partie intégrante de la forme de l’engagement. C’est aussi la raison pour laquelle ma forme de résistance a d’abord été d’entrer dans la police pour faire mon boulot proprement. Par exemple, je ne serrais jamais les menottes au sang comme cela se fait couramment, j’ai toujours évité le tutoiement. J’estime qu’en tant que policier, on a un rôle social à jouer. J’ai résisté à ma façon. J’ai eu des activités militantes en dehors de mon travail et ce n’était pas toujours facile à gérer. Et parallèlement à mon métier d’écrivain, comme j’ai une toute petite autorité, quand je signe un article dans un journal, je continue dans ce droit fil de mes convictions politiques précédentes. Claude Mesplède[1] [1] NDLR : spécialiste français du polar. ...
suite
me disait récemment : « ce qui est terrifiant chez toi, c’est que tu ne changes pas. Quand tu étais jeune, c’était trop tôt. Et maintenant, c’est trop tard. » Il n’y a pas eu de désillusion. Je crois que la littérature est un moyen d’expression politique. Et bien que je ne parle que très rarement de mes engagements en tant que citoyen, il n’y a pas de divergence entre une activité et l’autre. Vous vous souvenez, on disait en 1968 : « Continuons le combat ! ». Eh bien ! On continue. •

 

Notes

[ 1] NDLR : spécialiste français du polar.Retour


POUR CITER CET ARTICLE

Franck Frommer et Patricia Osganian « « La mort des héros » : un entretien avec Hugues Pagan », Mouvements 3/2001 (no15-16), p. 82-87.
URL :
www.cairn.info/revue-mouvements-2001-3-page-82.htm.
DOI : 10.3917/mouv.015.0082.