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Mouvements

2002/1 (no19)

  • Pages : 176
  • ISBN : 2-7071-3641-7
  • DOI : 10.3917/mouv.019.0178
  • Éditeur : La Découverte


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Marie-Françoise Charrier et Élise Feller (dir.), Aux origines de l’action sociale. L’invention des services sociaux aux chemins de fer, Erès, 2001, 276 p., 22,50 € (147,50 FF).

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Cet ouvrage traite des premiers développements de l’action sociale dans les anciennes compagnies de Chemin de fer puis à la SNCF sur la période s’étendant des années vingt aux années cinquante. Il a été rédigé collectivement, sous la direction de l’actuelle chef du service de l’action sociale, Marie-Françoise Charrier, et d’une historienne professionnelle, Elise Feller, par des membres actuels ou jeunes retraités du service qui ont interrogé près de soixante anciens membres du service, et fouillé les rares archives disponibles. L’ouvrage aborde les grandes étapes de l’institutionnalisation des services sociaux dans les entreprises de chemin de fer puis s’attarde sur la personnalité et le parcours de quelques figures marquantes.

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Au cours de l’entre-deux guerres, les préoccupations sociales des entreprises à l’origine déléguées à des œuvres de bienfaisance religieuses sont progressivement intégrées dans l’entreprise et donnent naissance aux services sociaux. Confronté après la Grande guerre à des conditions sanitaires déplorables, au déclin démographique, à l’agitation sociale, le patronat cherche à satisfaire des impératifs de recrutement, de stabilité et de discipline parmi la main-d’œuvre mais aussi à obéir à des obligations morales. Les premières cités-jardins sont alors créées et les premières travailleuses sociales, infirmières-visiteuses, surintendantes, assistantes sociales, monitrices d’enseignement ménager, embauchées. Formées dans des écoles professionnelles laïques ou religieuses, recrutées souvent par affinité sociale avec les milieux dirigeants, elles doivent apprendre à se faire accepter par des cheminots dont l’univers leur est étranger. À une époque ou l’État ne promeut, et de loin, rien d’équivalent, leurs missions sont d’assister les familles des agents « pour y apporter les trésors de la vie morale et matérielle » et de lutter contre les « fléaux sociaux » (mortalité infantile, tuberculose, alcoolisme). Ces vastes responsabilités s’exercent suivant des modalités qui s’apparentent encore au bénévolat et à la vocation. Femmes dans un univers d’hommes, leur disponibilité totale est requise : le statut de femme célibataire est fortement privilégié, les horaires de travail ne sont pas comptés, les congés considérés comme superflus… Disposant d’une grande autonomie, mais dans une certaine solitude, elles parcourent à pied, en vélo et même en draisine des territoires immenses où ces « pionnières » à la forte personnalité doivent tout inventer : consultation de nourrissons, jardins d’enfants, colonies de vacances, cours de débrouillage, dispensaire ambulant, wagon radiologique, secours d’urgence aux familles, ouverture de maisons d’accueil.

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En 1937, la naissance de la SNCF entraîne une certaine normalisation des pratiques diverses des compagnies. Les services sociaux sont rattachés à un ingénieur de la direction et subdivisés en trois sections : assistance sociale, éducation de la jeunesse, économie sociale. Après la guerre, la création de la Sécurité sociale supprime une part importante des difficultés matérielles traitées jusque-là par le service social et les usagers tendent à substituer l’entraide organisée à l’action des assistantes sociales. Parallèlement, un statut d’assistante sociale est créé par la loi, les profils sociaux des candidates se diversifient et leurs motivations sont moins religieuses. Dans les années cinquante, des méthodes d’aide psychosociale individualisées, les « case works » viennent compléter les approches exclusivement médico-sociales d’avant-guerre. À la même époque, le bureau d’étude des questions sociales, créé en 1940, se développe fortement : centre de documentation et de formation, c’est aussi un lieu de recherche. Les centres d’orientation professionnelle prennent également leur essor à cette période… Ces différents outils permettent alors de renforcer une identité professionnelle construite progressivement et parfois difficilement entre les patrons ingénieurs, les médecins, et les syndicats. Du moins jusqu’aux bouleversements des années quatre-vingt qui voient le transfert aux Comités d’établissement et au Comité central d’entreprise d’une partie importante des missions du service, générant ainsi une crise identitaire à l’origine de l’écriture du livre.

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Ce livre apporte une contribution originale à l’histoire des chemins de fer, de l’action sociale et des femmes au xxe siècle, mais souffre de redondances, d’un approfondissement et d’une distanciation parfois insuffisants vis-à-vis des sujets traités, et d’une périodisation pas suffisamment rigoureuse. Ces traits, fruits des conditions de son écriture, sont globalement assumés par ses auteurs, mais en minorent parfois l’intérêt. •

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Christophe Gay

Frédéric Vanderberghe, La sociologie de Georg Simmel, La Découverte (Repères), 2001, 128 p., 7,93 € (52 FF).

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Face à l’abondance des textes produits par Georg Simmel, à leur traduction tardive et à l’allure dispersée de ses propositions théoriques, des ouvrages de synthèse comme celui de Fréderic Vanderberghe constituent un outil intéressant. Confronté aux contraintes de toute collection à vocation didactique, le pari de l’auteur est celui de saisir, par les aspects philosophiques, l’unité de l’œuvre de Simmel. Une unité qui serait perceptible dans les liens entre son épistémologie relationniste, sa sociologie formelle et sa métaphysique vitaliste. Trois domaines de réflexion structurés par une perspective dialectique singulière : au lieu de synthèses, la confrontation entre la thèse et l’antithèse débouche sur une opposition exprimée dans une interaction sociale. Toute forme d’association qu’on peut observer est traversée par des tendances opposées : l’union, l’harmonie, la coopération vont de pair avec la concurrence, le conflit, la distance. La dualité est la grille de lecture simmélienne du monde, sa méthode de compréhension des formes : la mode est quête de distinction et d’imitation, l’étranger est distance et proximité, le conflit est désintégration et cohésion. Cette attention constante accordée à la dualité donne une allure kaléidoscopique à l’œuvre de Simmel, comme en témoigne la diversité de phénomènes explorés par lui. Regarder le monde revient, chez Simmel, à prendre en compte l’unité et la pluralité, la continuité et la discontinuité, la fixité et la fluidité des choses. Au concept d’interaction (ou d’action en réciprocité) s’en rajoute un autre – celui de forme – fondamental, on le sait, pour le sociologue allemand. À ce propos, Vanderberghe rappelle que la notion de forme couvre, chez Simmel, trois définitions : un principe synthétique de la théorie de la connaissance (l’influence kantienne), un principe de structuration du social (les formes d’association comme le conflit, la coquetterie ou le secret) et une cristallisation des interactions dans des objets culturels et des institutions sociales (l’État ou le Droit). Cette triple définition ne va pas sans heurts méthodologiques. Simmel, conscient des limites inhérentes à une procédure intuitive, se sentait proche de la phénoménologie de Husserl. Sa méthode est eidétique, c’est-à-dire un travail herméneutique qui consiste à capter l’essence d’un phénomène dans l’expression de ses variations. Une posture qui naît aussi du rejet de l’intellectualisme de Kant (où les formes sont trop abstraites) et explique l’affiliation du sociologue à la théorie du vitalisme. La philosophie de la vie de Simmel consiste à expliciter la dialectique entre la vie et les formes : la fluidité de la vie imprègne les formes, lesquelles, à leur tour, structurent et menacent la vie. Le propre du tragique se trouve, selon Simmel, dans ce constat : ce qui détruit la vie est inhérent à la vie elle-même. La philosophie de la culture de Simmel serait une suite logique de ces réflexions. Le triomphe de la culture objective (multiplication des biens culturels) est proportionnel à la défaite de la culture subjective. L’autonomisation et l’institutionnalisation des contenus culturels signifient l’aliénation de l’homme. Plus les mondes référentiels se distinguent et s’autonomisent, plus les hommes se sentent étouffés par des contraintes et perdent leur liberté. Vanderberghe – tout en soulignant l’originalité de la pensée de Simmel – exprime un regret par rapport aux limites de la critique de la modernité menée par le sociologue. Le fait d’interpréter les conséquences aliénantes de la modernité en termes de pathologies sociales et de manifestations irrationnelles de la vie détournerait la force critique de son analyse. Une force qu’on trouverait en revanche chez les penseurs de l’École de Francfort.

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Malgré la qualité de l’entreprise de synthèse accomplie par Vanderberghe, on peut regretter, pour notre part, le peu de place qu’il accorde à la destinée de la pensée de Simmel. Dans une optique positive, l’auteur mentionne Goffman, et trop rapidement l’École de Chicago, comme des héritiers légitimes. Avec un regard plus réticent, il déplore que des auteurs, notamment ceux associés aux courants de l’individualisme méthodologique et de la sociologie du quotidien, puisent dans les travaux de Simmel en fonction de leurs orientations théoriques sans avoir le souci de respecter la posture du sociologue allemand. Ces deux aspects auraient pu être davantage développés. Par ailleurs, entre ces deux pôles d’influences, il manque une réflexion plus générale sur l’actualité de la pensée de Simmel que les auteurs contemporains retrouvent dans leurs recherches [1]  Mentionnons à ce propos, l’exemple de la traduction... [1] .

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Cette synthèse de la sociologie de Simmel a toutefois le mérite de souligner la cohérence théorique qui traverse une œuvre polymorphe et mal connue. Vanderberghe montre de manière convaincante la valeur philosophique de la pensée de Simmel et, plus encore, la spécificité de sa posture qui fait de lui un penseur total, une figure typique de la modernité. •

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Cristina Ferreira

Robert Bonnaud, Histoire et historiens de 1900 à nos jours, Kimé, 2001, 194 p., 20,55 € (135 FF).

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Prolongeant son ouvrage Histoire et historiens depuis 68, paru il y a quatre ans, ce redoutable théoricien (il a écrit, un remarquable Système de l’histoire, publié chez Fayard en 1989, et malheureusement oublié d’une partie de ses pairs) poursuit sa démarche de création d’une « noologie ». Celle-ci, selon Robert Bonnaud, enseignant qui exerça à Paris-VII, « serait la science des créations de la vie pensante, la science des œuvres de la vie cérébralisée, la science du stade intelligent de l’univers, du noostade, la science unitaire des faits proprement humains ».

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« Ce qui caractérise l’homme, ce qui met à part l’animal humain, c’est la jouissance d’un cerveau extrêmement complexe, c’est la cérébralité dans ses œuvres, c’est l’immense diversité de celles-ci », précise l’auteur. La noologie irait « au-delà » de l’histoire, de la sociologie, de l’anthropologie. Il n’a pas de chance, pourtant : quand émerge sa propre théorie, une véritable offensive en règle se déroule contre « l’histoire-science ». C’est François Furet, qui, dans les années soixante-dix et quatre-vingt, a mené la bataille, sous prétexte de régler son compte à Karl Marx. Il n’empêche, pour Robert Bonnaud, la fin du xxe siècle voit plusieurs vrais historiens ou historiens de l’histoire léguer « un capital considérable de connaissances » (sur les sexes, l’histoire des pouvoirs et des élites, l’histoire du corps, etc.).

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Et puis, Robert Bonnaud, théoricien des tournants et des continuités/discontinuités de l’histoire, se réjouit de la production historienne récente : sur l’événement (Bonnaud adore les dates, qui sont la mesure scientifique de la noologie), sur les acteurs (les bonnes biographies nécessitent de connaître les groupes sociaux, les peuples, voire l’humanité), sur les valeurs (originalité propre de l’homme). Bonnaud applique son propre modèle des cycles à l’histoire de l’histoire. Il dessine deux périodes fastes en créativité historienne (1890-1918, puis 1950-1974), une médiocre (1918-1950), et une quatrième où règne le marasme, qui commence autour de 1974-1978. Curieusement, l’intérêt pour l’histoire n’est pas synchrone à la production historienne pendant la période 1968-1998. Or, les tendances ouvertes par le Mai français sont inverses de celles de 1917 : on y fustige pêle-mêle la science, le matérialisme, la théorie, l’histoire économique et sociale, la problématique des classes. On y promeut les sexes, les classes d’âge, les régions, les « tendances occidentalistes », l’histoire politique, l’histoire du corps. Robert Bonnaud ne dédaigne pas les acquis de ces trente dernières années, il ne pense pas, pour le futur immédiat, à un « aller-retour ». D’abord l’histoire-science n’est pas une réalité, mais un « effort », il espère que les premières décennies du xxie siècle la verront renaître. Ensuite, elle ne part pas de zéro, car de lointains historiens l’ont pratiquée (Thucydide, Polybe, Sima Qian, Michelet, Marx, Rosa Luxembourg). Enfin, un tournant est possible, qui intégrerait les orientations soixante-huitardes, comme l’histoire des femmes. D’autant que celles-ci sont « elles-mêmes aujourd’hui menacées de désuétude ».

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Bonnaud rappelle quelques ambitions du précurseur de la « nouvelle histoire » Henri Berr (« l’histoire entière »), de Lucien Febvre et Marc Bloch (« l’histoire totale »). Cette façon de penser l’histoire, c’est la volonté de faire une synthèse. Encore une fois, un rythme à trois temps parcourt le livre de Robert Bonnaud : la « grandeur de la synthèse », de la Belle époque à 1968, de Berr à Fernand Braudel ; puis le recul de la synthèse, dans les années soixante-dix et quatre-vingt, par la démarxisation drastique, l’épistémologie antiscience, le recul des problématiques générales ou théoriques au profit des « petits sujets », de la microhistoire. Mais les années quatre-vingt-dix voient une « appétence pour la théorie et la totalité ». « On rend justice à Berr, à Braudel, à Labrousse. Le cadavre du marxisme remue plus que jamais », affirme malicieusement Bonnaud.

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Il fait néanmoins une autocritique : il n’avait pas assez souligné, auparavant, que, de 1968 à 1998, l’espace (« le spatialisme » dans ses concepts) était une valeur en hausse : du fax au tourisme, du TGV à l’Internet, des rallyes à la délocalisation. Et l’histoire qui triomphe en même temps est plutôt celle du présent que du passé. Cependant cet éloge de la vitesse a subi depuis quelque temps des hoquets. Robert Bonnaud insiste alors : entre les catastrophes aériennes, maritimes, ferroviaires, routières, les « angoisses informatiques » et les « déboires du Net », il y a, en effet, de quoi brider le goût du déplacement planétaire sans frein. Quant au temporalisme, il semble renaître maintenant dans la littérature et le cinéma, comme le prouvent, par exemple, le succès de films comme Gladiator ou le Pacte des loups. De 1998 à 2002, se situe un grand tournant mondial, explique Robert Bonnaud dans le Système de l’histoire. Aura-t-il raison à propos de l’histoire de l’histoire elle-même ? •

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Jean-Louis Peyroux

Notes

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Mentionnons à ce propos, l’exemple de la traduction française du texte de G. Simmel, Les pauvres, Presses universitaires de France, 1998, absent dans la liste bibliographique de Vanderberghe. L’initiative de la traduction de cet essai, comme d’autres, exprime une volonté de relier des questionnements actuels à des réflexions fécondes menées dans le passé.

Plan de l'article

  1. Marie-Françoise Charrier et Élise Feller (dir.), Aux origines de l’action sociale. L’invention des services sociaux aux chemins de fer, Erès, 2001, 276 p., 22,50 € (147,50 FF).
  2. Frédéric Vanderberghe, La sociologie de Georg Simmel, La Découverte (Repères), 2001, 128 p., 7,93 € (52 FF).
  3. Robert Bonnaud, Histoire et historiens de 1900 à nos jours, Kimé, 2001, 194 p., 20,55 € (135 FF).

Pour citer cet article

« Notes », Mouvements 1/ 2002 (no19), p. 178-181
URL : www.cairn.info/revue-mouvements-2002-1-page-178.htm.
DOI : 10.3917/mouv.019.0178

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