Politix 2005/3
Politix
2005/3 (n° 71 )
214 pages
Editeur
Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

I.S.B.N. 9782200920685
DOI 10.3917/pox.071.0137
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Vous consultezDe l’épreuve publique à la reconnaissance d’un public : le scandale Sun Zhigang

AuteursIsabelle THIREAU du même auteur

sociologue, directeur de recherche au CNRS (Centre d’Études sur la Chine Moderne et Contemporaine – EHESS/CNRS). Ils ont récemment cosigné : « Du présent au passé. Accords et désaccords concernant les affaires communes villageoises », in Thireau (I.), Hansheng (W.), dir., Disputes au village chinois. Formes du juste et recompositions locales des espaces normatifs, Paris, Éditions de la MSH, 2001 ; « Le sens du juste en Chine. En quête d’un nouveau droit du travail », Annales HSS, 57 (6), 2001 ; « “Faire appel auprès du pouvoir public”. Une nouvelle épreuve de justice en Chine et ses transformations », in Cefaï (D.), Pasquier (D.), dir., Les sens du public. Publics politiques, publics médiatiques, Paris, PUF, 2003 ; « Les migrants et la mise à l’épreuve du hukou », Études Chinoises, 23, 2004. thireau@ehess.fr

Hua Linshan[1] [1] Nous remercions Alain Cottereau et deux lecteurs anonymes...
suite
du même auteur

historien, chercheur associé au CECMC (Centre d’Études sur la Chine Moderne et Contemporaine – EHESS/CNRS). makkong@yahoo.fr

Le 25 avril 2003, un quotidien de Canton, le Nanfang dushibao, publie un article intitulé « Un diplômé de l’université a été détenu parce qu’il ne pouvait présenter de certificat de résidence provisoire, puis frappé à mort ». Sous une photographie montrant un autoportrait de la victime, le journal expose pour la première fois les faits relatifs à ce qui va devenir « l’affaire Sun Zhigang[2] [2] Nanfang dushibao, 25 avril 2003. Pour une analyse de la...
suite
 ».

2 Cet article de presse mêle la description d’une succession de faits présentés comme plus ou moins avérés aux questionnements de ceux qui l’ont rédigé et aux jugements exprimés par les parents de la victime. Il constitue ainsi le premier récit d’un événement que nul en dehors de ceux qui entouraient alors Sun Zhigang (forces de l’ordre, personnel soignant ou autres détenus) n’a pu suivre ou observer. Ce qui va cependant véritablement « faire événement », c’est à la fois l’indignation collective qui s’exprime immédiatement après la parution de cet article – soit : la façon dont la réalité exposée va être reconnue comme scandaleuse – et les liens établis entre cette indignation et la réforme de certains dispositifs d’action publique. Tentons de résumer les faits tels qu’ils sont présentés dans cet article :

3

  • le 17 mars 2003, Sun Zhigang, 27 ans, originaire d’un village de la province du Hubei, diplômé des beaux-arts, et travaillant comme styliste pour une société privée, est interrogé par la police lors d’une tournée d’inspection dans les rues de Canton. N’étant en mesure de présenter ni sa carte d’identité, ni son certificat provisoire de résidence, il est emmené dans un commissariat de la ville.
  • le 18 mars, il est transféré du commissariat de police dans une « station de détention et de rapatriement[3] [3] Ces stations de détention et de rapatriement (ou shourongsuo)...
    suite
     ».
  • le 20 mars, des membres du service médical rattaché aux différentes « stations » de la ville annoncent le décès de Sun Zhigang qui se trouvait depuis peu dans leurs murs.
  • le 18 avril, l’autopsie effectuée à la demande du père de la victime révèle que Sun est décédé des coups et blessures reçus peu avant sa mort.

4 Quelques mots du certificat de résidence provisoire que n’a pu exhiber Sun Zhigang. Les nouveaux flux de migration observés depuis le début des années 1980 sont dits « spontanés » car, contrairement aux migrations planifiées, ils ne s’accompagnent pas du transfert du livret de résidence, ou hukou, instauré en 1958[4] [4] Le système du hukou, instauré en 1958, implique que tout...
suite
. En conséquence, seuls sont aujourd’hui qualifiés de « migrants » et considérés comme problématiques les individus qui ne résident pas là où ils sont officiellement domiciliés[5] [5] Pour plus de précisions, cf. Chan (K. M. ), Zhang (L. ),...
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. Le dernier recensement national, effectué en 2000, évalue leur nombre à 144 390 000[6] [6] Shenzhen shangbao (Quotidien économique de Shenzhen), 13...
suite
. Face à cette situation inédite, le hukou a fait l’objet d’ajustements successifs. Le plus important d’entre eux demeure la création en 1985 d’un certificat de résidence provisoire : tout individu résidant pendant plus de trois mois dans une localité urbaine où il n’est pas officiellement domicilié doit solliciter ce document auprès des organes de la Sécurité publique. La possession d’un emploi et d’un domicile fixe est une condition nécessaire pour l’obtention d’un tel certificat, payant, valable un an et qui légalise la présence des migrants dans la localité où ils séjournent sans toutefois leur attribuer les mêmes droits qu’aux autres citadins. En 2000, on estimait à environ cinquante millions le nombre de migrants possédant un tel document[7] [7] Renmin ribao, 14 août 2002. La rupture hier instaurée...
suite
. Ajoutons qu’une carte nationale d’identité dite « de résidence » a été créée également en 1985[8] [8] Cette carte nationale d’identité était possédée en...
suite
.

5 Sun Zhigang n’avait pas sa carte d’identité sur lui lorsqu’il a été arrêté par la police. Il possédait bien à Canton un emploi et un domicile mais, étant installé dans cette ville depuis une vingtaine de jours seulement, il n’avait pas encore sollicité de certificat de résidence provisoire.

6 Ce premier article de presse apportait d’autres éléments factuels. Arrêté le 17 mars vers 23 heures, Sun Zhigang avait pu téléphoner à l’ami avec lequel il partageait un appartement et lui demander de venir au commissariat avec sa carte d’identité et de l’argent pour verser une caution. Cet ami, appelé Chen, arrivé sur les lieux vers minuit avec un collègue, s’était cependant entendu répondre que « pour lui [Sun Zhigang], la caution ne marche pas », sans autre explication. Il avait eu le loisir d’échanger quelques mots avec le détenu, et Sun lui avait raconté qu’il avait riposté aux policiers, mais que cela n’avait pas été bien loin. Une connaissance de Chen lui avait alors expliqué que le refus des policiers de libérer Sun pouvait s’expliquer, soit parce que celui-ci avait « commis une erreur », soit parce qu’il avait « répliqué », c’est-à-dire tenu tête aux policiers. Le 18 mars, un autre ami recevait un appel alarmant de Sun Zhigang. Alerté, l’employeur de ce dernier s’était efforcé, en vain, de le faire sortir de la station de détention et de rapatriement. Le 19 mars, des amis de Sun Zhigang venus aux nouvelles étaient informés que celui-ci avait été transféré au centre de soins. Ils devaient apprendre plus tard que ce transfert avait eu lieu dès le 18 mars en fin de soirée. Ils étaient également informés du fait que seuls des membres de la famille de Sun pourraient lui rendre visite et le faire libérer. Le 20 à midi, ils apprenaient le décès de leur ami.

7 Arrivés à Canton le 21 mars, le père et le frère de Sun Zhigang avaient aussitôt entrepris des démarches auprès de différents services administratifs. Elles étaient toutes restées sans réponse. Aucun avocat n’avait accepté de s’occuper de l’affaire. Un conseiller juridique leur avait toutefois conseillé de réclamer une autopsie et les résultats de cet examen avaient été rendus publics le 18 avril : des coups et blessures répétés étaient à l’origine du décès de Sun Zhigang, ce qui contredisait le rapport du centre de soins indiquant qu’il était mort des suites d’une maladie cardiaque.

8 Avant de publier leur article, les journalistes avaient procédé à une enquête pour essayer de répondre à deux questions. La détention de Sun Zhigang était-elle légitime ? Qui était responsable des coups portés à la victime ? Les autorités du commissariat de police avaient refusé de recevoir les représentants de la presse. Celles de la station de détention et de rapatriement comme celles du centre de soins affirmaient qu’il était impossible que Sun Zhigang ait été frappé dans leurs murs. De plus, le document rédigé au commissariat pour justifier le transfert de Sun dans un organisme chargé de le renvoyer dans sa localité d’origine invoquait l’article 6 du Règlement de la province du Guangdong régissant le fonctionnement de ces stations. Or, cet article 6 précise qu’une personne disposant d’un domicile et d’un travail et présentant des documents en règle ne doit pas être considérée comme étant en situation de vagabondage. Sun pouvait faire état d’un travail et d’un domicile, son ami avait apporté sa carte d’identité au commissariat : il n’aurait donc pas dû être conduit dans une station de détention et de rapatriement. Enfin, aucun article de ce Règlement, ni aucune autre directive officielle ne précisait que l’absence de certificat de résidence provisoire constituait une raison suffisante pour un placement dans un tel organisme.

9 L’article rapportait, pour conclure, la colère et la tristesse des proches de Sun Zhigang. Ses professeurs et collègues soulignaient ses qualités mais aussi son caractère obstiné. Son frère remarquait que Sun n’avait pas « une très grande expérience de la société, il a fait des études et travaillé tout de suite après, il aimait débattre des grands principes ». Son père, enfin, faisait le constat suivant :

10

« Il a été le premier de notre localité à aller à l’université, mais la famille Sun regrette aujourd’hui de l’avoir alors soutenu. S’il n’avait pas fait d’études supérieures, s’il n’avait pas été tellement attaché à certains principes, peut-être qu’il serait encore parmi nous aujourd’hui… »

« C’en est trop ! C’est inacceptable ! » : l’affaire Sun Zhigang ou la mise à l’épreuve des limites

11 Le jour même de sa parution, l’article était repris par un autre quotidien de Canton, le Guangzhou ribao (« Quotidien de Canton ») et mis en ligne sur un site Internet réputé de la province du Guangdong. La publication d’un tel récit, si elle n’était pas sans précédent, comportait des risques pour les journalistes. Ceux du Nanfang dushibao, directement contactés à Canton par le père et le frère de Sun Zhigang, avaient d’ailleurs attendu les résultats de l’autopsie pour rendre public le texte préparé[9] [9] Entretien, Canton, 29 mars 2005. ...
suite
. Soulignons que les proches de la victime avaient été encouragés à effectuer une démarche auprès de la presse par des responsables du « bureau des lettres et des visites » de la municipalité de Canton qui avaient avoué leur impuissance à résoudre une telle affaire tout en indiquant :

12

« Si vous faites beaucoup de bruit, l’affaire recevra beaucoup d’attention [officielle] ; si vous faites peu de bruit, l’affaire recevra peu d’attention ; si vous ne faites pas de bruit, l’affaire ne recevra aucune attention[10] [10] Entretien, Canton, 28 mars 2005. ...
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. »

13 Le 26 avril, le site électronique du Quotidien du peuple, l’un des plus visités à l’échelle nationale, publiait l’article dans sa totalité. D’autres quotidiens et d’autres sites devaient suivre très vite, comme le Beijing qingnian bao (« Quotidien de la jeunesse de Pékin ») ou les sites Xinhua, Sina ou Yiwang. En quelques jours, la publication de ce récit dans plusieurs organes de presse, mais surtout l’intensité des réactions exprimées, contribuaient à constituer ces faits en un événement singulier, au vu du nombre élevé de personnes qui se disaient affectées par ce qui s’était produit et exprimaient leur attachement à différents principes – en premier lieu, le respect de la vie humaine et la nécessité d’être protégé de l’arbitraire du pouvoir[11] [11] Dès le 26 avril, nous avons commencé à imprimer les commentaires...
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.

14 Il est impossible d’estimer le nombre de personnes qui prennent la parole au cours de ces journées d’avril et de mai 2003, les messages se succédant presque toutes les minutes sur les principaux sites électroniques du pays. Une collection d’individus, certes lâche et peu organisée mais étendue, réunie par une indignation et une colère communes, manifeste alors son existence. Cela, sans mobiliser toutefois un terme chinois équivalent du mot « scandale ». En effet, l’expression « nouvelle infamante » précédée de l’adjectif « financier » est employée en chinois pour les seuls scandales financiers et n’apparaît donc pas ici. Si des mots synonymes de troubles ou de désordres peuvent être utilisés pour évoquer l’action de celui qui « fait un scandale » dans une situation particulière, ils ne conviennent pas non plus à la situation rencontrée. Enfin, une troisième traduction du terme scandale en chinois prend le détour d’une longue périphrase pour évoquer « la colère, l’indignation publique (ou commune), les commentaires ou opinions de toutes sortes provoqués par des propos ou des gestes répugnants, ignobles ». Les réactions à la mort soudaine et imprévisible de Sun Zhigang se rapprochent de cette troisième acception, mais la plupart des articles ou des textes parlent simplement de « l’affaire Sun Zhigang », au sens d’une affaire ou d’une cause judiciaire.

15

« Je ne veux pas croire, mais je ne peux pas ne pas croire… Je ne veux pas croire que tout ceci s’est réellement passé… » ; « Cette affaire devant laquelle on ne peut retenir ses larmes, qui remplit de colère celui qui essaye de comprendre, on ne peut pas croire qu’elle se soit produite dans la ville de Canton qui marche à l’avant des réformes… » ; « C’est tout simplement trop effrayant ! » ; « C’est intolérable, à tel point qu’on ne trouve pas de mots pour le dire[12] [12] h http :/ / www. people. com. cn/ GB/ guandian/ 20030429/ 982270. html ;...
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. »

16 Si les faits qui ont entraîné la mort de Sun Zhigang sont importants, s’ils méritent que l’on en parle, c’est en effet parce qu’ils sont guofen : au sens littéral, qu’ils « dépassent les limites », qu’ils sont inacceptables, intolérables. Autrement dit, les événements qui se sont déroulés entre le 17 et le 20 mars 2003 n’auraient pas dû se produire. Cependant, ils ne sont pas perçus comme scandaleux car extraordinaires et sans précédent, mais comme scandaleux car reflétant une réalité jugée désormais intolérable. Cette réalité est liée à un ordre qui ne doit plus être, plutôt qu’elle ne déchire un ordre établi. Elle est par ailleurs déplorée avec un certain degré de publicité, participant ainsi du processus de localisation de la frontière entre l’acceptable et l’inacceptable, le raisonnable et l’intolérable, et engendrant une mise à l’épreuve publique, comme on le verra, de certains cadres normatifs et surtout institutionnels.

17 Ce genre de scandale politique peut être considéré comme une forme d’épreuve de justice et de réalité, une manière particulière d’opposer un état de fait et un devoir-être, caractérisée par la reconnaissance partagée d’une action des représentants de l’État comme exemplaire d’un certain type de transgression[13] [13] On s’inspire ici des analyses d’A. Cottereau dans « Plaisir...
suite
. De nombreuses épreuves de justice peuvent être aujourd’hui observées en Chine. Certaines, telle la mobilisation massive des « bureaux des lettres et des visites[14] [14] Cette institution, singulière au sein de l’administration...
suite
 » ou l’élaboration difficile d’un droit du travail sont sans doute plus riches d’innovations normatives que les faits ici décrits. Le choc moral suscitant colère et scandale public implique en effet une forme d’accord préalable sur les principes transgressés, même si ceux-ci sont pluriels. Il est par ailleurs souvent difficile de saisir l’identité et les expériences biographiques de ceux qui expriment leur indignation lors d’un scandale politique, limitant ainsi la compréhension des modalités de constitution des repères normatifs. Ceci est particulièrement vrai dans le cas Sun Zhigang, les traces d’indignation étant surtout repérables sur des supports tels qu’Internet, même si pareille émotion s’est manifestée de multiples façons. Pourtant, cette affaire est révélatrice d’un moment particulier : celui de l’affirmation d’une conviction partagée, irréversible, concernant la validité de certains principes et conduisant à la formulation d’attentes particulières à l’égard de l’État.

18 Soulignons d’autres aspects de l’affaire Sun Zhigang qui nous semblent communs aux épreuves constituées par le surgissement et la gestion d’un scandale politique. Tout d’abord, ceux qui prennent la parole ne sont pas les victimes directes mais les victimes potentielles des faits incriminés. Les actes ayant suscité une colère collective sont donc éprouvés dans un horizon médié, où se rencontrent des figures du jugement, des médiations symboliques, des rapprochements entre l’expérience biographique et l’expérience à distance de faits scandaleux très diversifiés. Un processus de reconnaissance s’opère néanmoins du fait dénoncé comme non seulement typique par rapport à un problème rencontré, mais comme plus typique que d’autres, dans la mesure où il rassemble de façon particulièrement évidente certains des traits jugés les plus pertinents. Par son caractère exemplaire, il participe donc de l’émergence et de la stabilisation d’un genre particulier de situation problématique. L’événement singulier est ainsi d’emblée inclus dans une série, série à venir si aucune régulation n’est mise en place pour empêcher sa reproduction, série passée lorsque des événements similaires se sont déjà produits. Enfin, ceux qui prennent la parole pour dénoncer le traitement infligé à Sun Zhigang ne projettent pas une action particulière comme, par exemple, convaincre l’administration du bien fondé des griefs exprimés. Ils s’adressent à des interlocuteurs anonymes et occupant des positions mal identifiées. Leur démarche n’est pas orientée par un objectif susceptible d’être redéfini mais pouvant néanmoins soutenir l’évaluation, en termes de réussite ou d’échec, de l’action entamée – demander, par exemple, que soient reconnues les injustices personnelles subies. Au savoir normatif partagé qui fonde le caractère inacceptable des faits dénoncés s’oppose ainsi le caractère largement indéterminé du pouvoir d’agir de ceux qui prennent la parole. De même qu’à la proposition faite à autrui de partager certaines convictions s’oppose l’incertitude éprouvée quant aux manières d’affirmer ces convictions et aux effets possibles des jugements exprimés. L’expression publique de déceptions normatives, en faisant apparaître une communauté de jugement et en exprimant à l’État une demande qui appelle une réponse, opère cependant d’emblée une première transformation de la situation.

19 Sans proposer ici une explication exhaustive du processus ayant constitué ces faits – et non pas une autre occurrence – en une dynamique d’épreuve, plusieurs éléments des dénonciations opérées peuvent être distingués.

Sun Zhigang : un cas emblématique d’une victime des agents de l’État

20 Malgré les incertitudes qui demeurent sur les circonstances ayant entouré la mort de Sun Zhigang, les éléments rapportés suffisent, dès le début de l’affaire, pour qu’un savoir commun soit mobilisé en vue de fonder une dénonciation d’injustice. Certes, la vérité n’est pas entièrement établie mais ce qui en est connu permet de qualifier les faits décrits comme irrecevables. L’expression de jugements portant sur le décès de Sun Zhigang se déploie donc de façon d’autant plus large qu’elle ne peut être ébranlée par un énoncé factuel nouveau, susceptible d’imposer soudain au débat « une autorité extérieure ou une dissymétrie des positions[15] [15] Dulong (R. ), Le témoin oculaire. Les conditions sociales...
suite
 » : la réalité incriminée est à la fois suffisante et irrécusable pour appuyer le jugement. De plus, des interprétations susceptibles de contraindre les opinions exprimées au nom d’une menace politique ne peuvent être avancées tant elles manqueraient de pertinence. Prétendre que Sun Zhigang contestait le pouvoir chinois ou que ceux qui prennent fait et cause pour lui sont des opposants politiques constitueraient en effet des affirmations jugées invraisemblables. Un champ normatif protégé de différents aléas et incertitudes peut ainsi être publiquement mobilisé pour penser cet événement. Des normes ou principes de justice pluriels, dont la légitimité est ancrée dans une certaine continuité historique (même s’ils n’étaient pas tous dicibles pendant la période maoïste), vont donc pouvoir être saisis pour dénoncer publiquement les faits rapportés comme injustes. La plupart des commentateurs privilégieront un ou plusieurs des points suivants.

21

  • Tout d’abord, il y a eu mort d’homme, soit interruption d’une vie, rupture du principe de vitalité. Est dénoncée ici la transgression de normes fondamentales qui posent que nul ne peut placer autrui dans une situation d’impuissance telle qu’aucune issue ne lui demeure, et que la vie humaine dépend du Ciel (renming guantian) – ce qui signifie avant tout qu’elle ne peut dépendre de la volonté ou de l’action d’un autre être humain. Ces normes ne sont pas contraires aux règles en vigueur pendant la période maoïste ou à l’expérience actuelle : Sun Zhigang n’a commis aucune action politique pouvant justifier qu’il soit étiqueté « ennemi du peuple » et réprimé ; il n’a commis aucun crime au regard de la loi chinoise pouvant expliquer un tel traitement.

22

« Le chagrin de la famille, la colère des masses, les révélations de la presse et les commentaires de ceux qui prennent la parole sur les sites vont-ils être capables de toucher ces bureaucrates qui ont interrompu une vie ? » ; « Que vaut une vie humaine aux yeux de ceux qui travaillent dans ces administrations de l’État ? » ; « Est-ce qu’on n’est plus un être humain parce qu’on n’a pas de certificat provisoire ? » ; « Comment fermer les yeux devant cette action inhumaine ?[16] [16] h http :/ / www. people. com. cn/ GB/ guandian/ 183/ 2181/ 2977/ 20030429/ 981991. html ;...
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 »

23 Il s’agit donc là de la violation d’un principe fondamental, une violation qui justifiait hier la vengeance ou les représailles des proches de la victime et dont les conséquences peuvent se lire, comme le propose F. Gros, dans les termes de la dette, la famille lésée devenant aussitôt créancière[17] [17] Garapon (A. ), Gros (F. ), Pech (T. ), Et ce sera justice. ...
suite
. Une connexion interne très forte existe donc ici entre la norme et le cas particulier. Nul tâtonnement normatif, nulle incertitude, contrairement aux situations souvent rencontrées en Chine aujourd’hui.

24

  • La victime a perdu la vie à la suite des coups reçus. Il y a donc eu usage de la violence à son encontre, une violence d’autant plus terrible, soulignent de nombreux commentateurs, qu’elle a causé la mort en trois jours d’un homme jeune et bien portant.
  • Ceux qui ont porté ces coups, quels qu’ils soient, sont des agents de l’État officiellement chargés de faire respecter la loi, ce qui renforce le caractère inacceptable des faits relatés. Ils sont qualifiés par certains de « voyous de haute volée », d’individus qui « échappent aux lois », de « bandits qui se cachent derrière l’uniforme de la police[18] [18] h http :/ / www. people. com. cn/ GB/ guandian/ 183/ 2181/ 2977/ 20030428/ 981337. html ;...
    suite
     ».
  • Cette violence s’est exprimée à l’encontre d’un diplômé de l’université, un individu que l’on peut donc s’accorder à reconnaître comme un être de valeur et de talent. La majorité des titres des articles de presse ou des prises de position sur Internet font mention de ce statut particulier de Sun Zhigang. Au sein d’une société où un haut niveau d’éducation est facteur de prestige et oriente à nouveau la hiérarchie sociale, où les transformations économiques et sociales sont décrites comme devant prendre appui sur des compétences élevées et des savoirs spécialisés, la position sociale de Sun Zhigang est présentée comme un fait aggravant, contribuant au caractère inacceptable de l’injustice dénoncée. Face à cette insistance partagée sur le statut de Sun Zhigang, certains s’interrogent néanmoins sur ce qui ce serait produit si la victime n’avait pas fait partie de ce groupe social.

25

« Sun Zhigang était diplômé de l’université depuis deux ans. Quelles auraient été les réactions si la victime avait été un paysan ou un ouvrier ? » ; « Des événements comme celui-ci, il s’en produit tout le temps, allez donc sur Google et tapez “station de détention et de rapatriement” pour voir. Mais cette fois c’est un étudiant qui est en cause[19] [19] h http :/ / www. people. com. cn/ GB/ guandian/ 183/ 2181/ 2977/ 20030515/ 992972. html ;...
suite
… »

26

  • Il existe un écart incompréhensible et démesuré entre les faits reprochés à la victime et la façon dont elle a été traitée.
  • Enfin, l’injustice est d’autant plus grande que Sun Zhigang a, quant à lui, agi de façon légitime en tenant tête à ceux qui l’ont arrêté, en essayant de faire valoir certains droits et certains principes, en s’opposant « à ceux qui accomplissent le mal », une attitude qui ne peut qu’être saluée et soutenue[20] [20] http :/ / www/ people. com. cn/ GB/ guandian/ 183/ 2181/ 2977/ 20030428/ 981336. html. ...
    suite
    . Certains commentateurs avancent que pareil comportement s’explique justement par le fait que Sun était diplômé de l’université.

27 Ces manières de dénoncer l’injustice prennent donc appui sur des principes ou des formes présumées valides au moment de leur énonciation et donc historiquement situées. L’indignation qui s’exprime dès le 25 avril 2003 ne se contente cependant pas de déplorer un état de fait à la lumière de normes ainsi réaffirmées, ni de manifester empathie et compréhension à l’égard de la victime et de ses proches. Elle pose ce fait comme inacceptable au sens où il n’aurait pas dû se produire, et surtout où il ne doit plus se reproduire, alors même que sa répétition semble possible.

28

« Nous ne pouvons accepter qu’il y ait un autre Sun Zhigang, Wang Zhigang, Li Zhigang ![21] [21] http :/ / www. people. com. cn/ GB/ guandian/ 183/ 7198/ 7215/ 20030515/ 992978. html. ...
suite
 » ; « [Si nous ne faisons rien,] le même drame pourra se reproduire, et qui peut garantir que le prochain à être sacrifié ne sera pas mon fils, l’un de mes étudiants, moi-même ?[22] [22] Ai Xiaomin, texte diffusé le 26 avril 2003. ...
suite
 »

29 D’un côté, des principes de justice formulés et testés à maintes reprises car ayant été déjà transgressés ; de l’autre, l’irruption d’un événement dramatique, singulier mais largement partagé : la rencontre de ces deux éléments a contribué à l’expression immédiate, collective et intense d’une indignation morale et politique. Aux récits de la presse qui privilégient la description des faits relatifs à la survenue et la gestion du scandale, ainsi qu’une discussion portant sur le degré de légalité des actions menées par les policiers et les autres agents de l’État, répondent les prises de paroles anonymes qui reprennent ces arguments légalistes mais les incluent dans une discussion normative et institutionnelle beaucoup plus large.

Sun Zhigang : un cas emblématique réunissant un large collectif de victimes potentielles

30 L’affaire Sun Zhigang représente un moment pendant lequel un état de fait est dénoncé non seulement comme injuste car défiant des attentes normatives partagées, mais encore comme intolérable car menaçant l’intérêt commun. Des citoyens occupant des positions très différentes sont ainsi rassemblés au sein du collectif qui interpelle l’État. La diversité des processus de généralisation qu’autorise la réalité rencontrée, et notamment la multiplicité des individus qui se perçoivent comme susceptibles d’être un jour confrontés à pareille situation, participent de la réception de l’événement et de sa constitution en épreuve publique. Ces processus de généralisation prennent appui sur l’expérience directe et indirecte d’autrui au sein de la société chinoise, les réponses au traitement infligé à Sun Zhigang révélant quels sont les groupes qui se sentent alors vulnérables au sein de la société chinoise[23] [23] On s’inspire ici encore des analyses d’A. Cottereau. ...
suite
. Autrement dit, le scandale Sun Zhigang, entendu comme manifestation d’indignation collective, nous renseigne autant sur des principes normatifs jugés valides que sur la façon dont certaines formes relationnelles sont alors éprouvées.

31 Une première forme de généralisation est fondée sur le lien établi entre l’appartenance de Sun Zhigang à différents groupes sociaux et le sort qui a été le sien. Par exemple, l’injustice dont Sun a été l’objet s’explique, pour ceux qui partagent la même situation institutionnelle, par son statut de « migrant », soit : d’individu ne résidant pas là où il est officiellement domicilié. Méfiance et soupçon dominent en effet aujourd’hui à l’égard du « migrant » considéré comme un individu de passage, libre de tous mouvements puisque souvent seul, agissant dans la courte durée puisque ne pouvant s’installer, et susceptible de disparaître du jour au lendemain. Ce préjugé sur les migrants, à l’opposé d’une présomption d’innocence, influence les liens entre migrants, entre migrants et non migrants, mais aussi entre l’État et les migrants. Il se traduit notamment par l’existence de hiérarchies explicites sur les lieux de travail et par des inégalités de diverses natures. Ces migrants, qui regroupent des personnes d’origine rurale ou urbaine, des diplômés de l’école primaire ou de l’université, qui sont nombreux depuis le recensement de 2000 à prendre la parole dans les médias ou sur Internet pour mettre en cause le dispositif du hukou et les distinctions qu’il opère entre différentes catégories de citoyens, sont d’autant plus prompts à expliquer le décès de Sun en dénonçant les discriminations dont ils font l’objet[24] [24] Sur ce point, nous nous permettons de renvoyer à notre...
suite
. Pour d’autres, le traitement infligé à Sun Zhigang est dû à son statut d’étranger à la localité où il séjournait, et à la méfiance que suscite encore parfois celui qui est extérieur à la sphère d’interconnaissance, celui dont on ne connaît bien ni l’histoire, ni l’origine sociale. Pour ceux qui sont d’origine rurale, c’est plutôt le fait que Sun Zhigang possède un hukou agricole et soit considéré comme un paysan, avec les discriminations attachées à cet état, qui rend compte de la violence exercée contre lui. À chaque fois, une catégorie sociale est donc identifiée, dont les membres sont désignés comme susceptibles de subir un jour le même traitement pour la seule raison qu’ils partagent avec la victime un même statut, et donc une même vulnérabilité.

32 À l’inverse, l’appartenance de Sun à une catégorie sociale particulière peut être mobilisée pour souligner que les membres de toutes les autres catégories sont, du coup, d’autant plus susceptibles d’être confrontés à de telles situations d’impuissance :

33

« Si même un diplômé de l’université peut être traité de la sorte, alors tout le monde, et surtout les groupes les plus faibles aujourd’hui, est à la merci de ce type d’action[25] [25] http :/ / www. people. com. cn/ GB/ guandian/ 183/ 2181/ 2977/ 20030428/ 981311. html. ...
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. »

34 Pour d’autres encore, les faits rencontrés s’expliquent par l’impossibilité dans laquelle Sun s’est trouvée d’exhiber tout de suite aux policiers son certificat de résidence provisoire (une situation à laquelle pourraient être confrontés de nombreux migrants) ou sa carte d’identité, un document que beaucoup ne possèdent pas et que pourrait oublier à son domicile n’importe quel membre de la société chinoise.

35

« Je suis un soldat à la retraite, je n’ai pas de carte d’identité, si cela se trouve, je pourrais moi aussi être arrêté et emmené en centre de détention… » commente un observateur[26] [26] http :/ / www. people. com. cn/ GB/ guandian/ 183/ 2181/ 2977/ 20030515/ 993203. html. ...
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.

36 Des dispositifs publics tels que le certificat de résidence provisoire ou le hukou sont alors mis en cause. Pour d’autres enfin, le décès de Sun est plutôt dû à l’attitude qu’il a adoptée et que pourrait adopter n’importe quel individu. Il s’est opposé à un comportement arbitraire, il n’a pas accepté la demande injustifiée des policiers. Les abus et les exactions des agents de l’État sont alors dénoncés.

37 Ces deux dernières modalités de réception des faits incriminés conduisent à un processus de généralisation plus englobant que les précédents : les victimes potentielles sont en effet chaque « citoyen », le « peuple », les « masses ».

38

« Je souhaite que les autorités de la province du Guangdong rendent justice à l’ensemble du peuple chinois. Sun Zhigang est notre parent[27] [27] h http :/ / www. people;Com. cn/ GB/ guandian/ 183/ 2181/ 2977/ 20030515/ 992933. html. ...
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… » ; « Sun Zhigang était un citoyen chinois qui respectait la loi, un travailleur qui avait suivi des études supérieures. Il est mort simplement parce qu’il tenait à certains principes[28] [28] http :/ / people/ com/ cn/ GB/ guandian/ 183/ 2181/ 2977/ 20030515/ 993121. html. ...
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 » ; « Nous faisons partie du peuple, nous aussi, et ne pouvons qu’être profondément inquiets face au comportement de ceux qui sont chargés de faire respecter la loi[29] [29] http :/ / www. people. com. cn/ GB/ guandian/ 183/ 2181/ 2977/ 20030428/ 981323. html. ...
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 » ; « En tant que Chinois – je n’ose pas dire en tant que citoyen chinois –, je souhaite connaître rapidement ce qui s’est réellement passé, je souhaite que nos droits fondamentaux soient protégés[30] [30] http :/ / ww/ people/ com/ cn/ GB/ guandian/ 183/ 2181/ 2977/ 20030515/ 993068. html. ...
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. »

39 Les liens devant prévaloir entre membres d’une même société plutôt que la garantie de droits individuels par l’État sont parfois soulignés :

40

« Sun Zhigang est chacun d’entre nous ! Il nous faut considérer chaque victime comme notre frère ou notre sœur, afin d’agir envers les autres avec un peu plus d’humanité. Il nous faut considérer chaque citoyen comme ayant des droits à préserver et essayer de nous mettre à la place de chacun d’entre eux lorsque nous agissons[31] [31] http :/ / www. xbinfo. cn/ zuorld/ a654. htm. ...
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. »

41 Qu’il s’agisse pour certains d’avancer que pareil traitement pourrait leur être infligé au nom d’un statut partagé avec la victime et, pour d’autres, au nom d’une situation potentiellement partagée par tous les membres de la société chinoise, ces processus de généralisation fondés sur la façon dont chacun perçoit sa fragilité et sa dépendance par rapport à autrui en cette période dite de « réformes économiques » vont se recouper et se recouvrir, contribuant à configurer cet événement singulier en une épreuve commune. Un collectif, certes peu homogène mais très étendu, rassemble ainsi ceux qui estiment qu’un autre, proche ou lointain, connu ou anonyme, est confronté de façon identique aux dangers de l’arbitraire du pouvoir et partage donc une même vulnérabilité.

Sun Zhigang : un scandale public inconcevable pendant la période maoïste

42 Les manières de dénoncer l’injustice ici observées sont donc historiquement situées à double titre. Prenant appui sur des principes jugés valides au moment où ils sont énoncés, elles révèlent aussi comment les membres de la société chinoise se sentent exposés au pouvoir d’autrui au moment où les faits se déroulent. Mais elles sont également historiquement situées dans la mesure où elles dépendent du type d’expérience publique, au sens que Louis Quéré donne à cette expression, alors possible au sein de la société chinoise[32] [32] Cf. Quéré (L. ), « La structure de l’expérience publique...
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. Les faits relatifs aux derniers jours de Sun Zhigang ont en effet engendré l’expression de jugements et d’opinions multiples, confrontés au cours de discussions quotidiennes entre proches, comme lors des moments d’échange favorisés par le développement de nouveaux moyens de communication. La diffusion de technologies telles qu’Internet, initiée il y a une dizaine d’années, a connu un développement très rapide : on considérait en 2003 que près de 80 millions de personnes utilisaient Internet en Chine pendant plus d’une heure par jour[33] [33] BBC Asia Pacific, Economic Files, 15 janvier 2004. Source :...
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. Mais si ces nouvelles technologies ont permis de rendre publique l’indignation collective manifestée par certains membres de la population, des citadins plutôt que des ruraux, de jeunes « cols blancs » plutôt que des ouvriers migrants, elles n’expliquent pas la nature et l’intensité de cette dernière. Les jugements prononcés dès le 25 avril 2003 et les figures qu’ils revêtent doivent être en effet saisis à l’aune des transformations politiques initiées en Chine juste avant les réformes économiques et du développement de compétences critiques individuelles[34] [34] Il est difficile de mesurer les effets des mouvements de...
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.

43 Affirmer que nul événement n’a suscité, pendant les trois décennies qui ont suivi l’arrivée au pouvoir du Parti communiste chinois en 1949, pareille dénonciation collective d’un fait comme scandaleux, constitue une évidence. Cela, en dépit des résistances, contestations et critiques qui ont pu entourer nombre d’actions publiques durant cette époque. En Chine, l’abandon du principe de la lutte des classes a mis fin dès 1978 au monopole du juste ou du légitime que certains détenaient au nom de « lois universelles historiques », monopole qui autorisait le rejet de certains membres de la société comme la domination exercée par d’autres sur le sens et la recevabilité des faits. De façon presque mécanique, cette transformation politique a rétabli la validité du jugement et la légitimité d’une pluralité normative, initiant un processus que les analyses d’Hannah Arendt avaient annoncé et qui s’est trouvé ici confirmé[35] [35] Arendt (H. ), La nature du totalitarisme, Paris, Payot, 1990. ...
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. D’une manière tout à fait concrète, quotidienne, jugements et évaluations sont redevenus non seulement pertinents mais nécessaires pour donner sens aux expériences passées ainsi qu’aux formes de hiérarchies, d’interactions et de dépendances nées des réformes économiques. Ces évaluations et ces jugements sont souvent moraux, dénonçant l’inacceptable, opposant ce qui est juste et raisonnable à ce qui ne l’est pas, non pas en raison de quelque inclinaison culturelle au moralisme mais du fait de la nécessité de fonder sur des repères partagés attentes mutuelles et liens intersubjectifs. De plus, face aux incertitudes normatives qui s’expriment désormais, les autorités constituées peuvent difficilement exiger que le récit public de certains faits obéisse à des figures imposées. Autrement dit, plutôt que de dire le juste ou le correct, elles énoncent les jugements ou les récits passibles de sanctions politiques s’ils venaient à être dits. Cette période de sortie du totalitarisme implique donc bien une réapparition éthique antérieure et préalable « aux principes démocratiques, aux traditions politiques et aux concepts juridiques[36] [36] Dulong (R. ), Le témoin oculaire, op. cit. , p.  129. ...
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 », réapparition dont participe l’affaire Sun Zhigang comme les autres épreuves de justice qui se déroulent en Chine. Elle encourage le développement d’une compétence critique individuelle et rend possible le genre de défi public ici observé. Ajoutons qu’une tradition liant indignité morale et indignité politique, associée aux contraintes politiques qui demeurent en Chine sur les opinions politiques, confère une puissance particulière aux dénonciations morales permettant de débattre de la chose publique et des conditions de vie commune, sans confrontation directe avec le pouvoir politique.

Le scandale Sun Zhigang et l’émergence d’un public

44 La collection d’individus affectée par la disparition de Sun Zhigang ne s’est pas contentée d’exprimer émotion et jugements d’illégitimité. Le traitement infligé à Sun Zhigang étant considéré comme normal au sens d’intelligible, ceux qui se sont exprimés ont essayé d’en expliquer les causes. Ce traitement étant dans le même temps considéré comme anormal au sens d’inacceptable, ils ont proposé des remèdes. Ils ont également commenté la gestion de l’affaire par les autorités. Cela, même s’ils n’étaient pas autorisés à s’organiser, à solliciter l’accès à des données particulières ou à proposer de nouvelles régulations. Nul ne pouvait cependant anticiper que les plus hauts dirigeants du pays nouvelle-ment nommés se saisiraient de cet événement pour se distinguer de leurs prédécesseurs, et établir un lien entre ces manifestations d’indignation collective et les transformations apportées à un dispositif public.

45 Trois phases de l’épreuve publique, qui se recouvrent et se répondent, peuvent être distinguées.

Une interpellation publique du pouvoir

46 La première phase comprend l’activité de ceux qui se sentent affectés par les événements décrits, activité dont certains éléments ont déjà été évoqués. Soulignons simplement que, dès le 26 avril 2003, l’affaire Sun Zhigang n’est plus constituée uniquement des faits décrits dans le Nanfang dushibao mais de ces faits « et » de leur réception. Autrement dit, l’événement qui est reconnu inclut désormais l’espace de parole, de quête de sens et d’interrogations qu’il a fait apparaître. Ceux qui suivent l’affaire et qui parfois s’expriment publiquement le font non seulement par rapport à ce qui est arrivé à Sun Zhigang mais aussi par rapport à la parole ainsi suscitée au sein de la société chinoise. Ils prennent à témoin de façon publique un autrui parfois anonyme mais développent également des échanges particuliers. Le lendemain de la parution de l’article dans le Nanfang dushibao, une collaboratrice occasionnelle du quotidien, enseignante au département de chinois de l’université Zhongshan, lui adresse un texte pour publication, qui débat de l’affaire Sun Zhigang et s’intitule « Vivre dans la crainte ». Apprenant que le département de la propagande de la municipalité de Canton a donné l’ordre qu’aucun nouvel article ne paraisse sur cette affaire, elle adresse son texte à des amis qui le font circuler par voie électronique. Très vite, un débat s’instaure entre elle et ceux qui ont pris connaissance de ce document : alors qu’elle insiste sur la nécessité d’évoquer le parcours biographique de Sun Zhigang, d’en faire une victime singulière et exemplaire et non pas une victime parmi tant d’autres, nombre de ceux qui réagissent à son texte estiment préférable de ne pas développer ce qui distingue Sun d’autrui, et d’insister au contraire sur le fait que tous possèdent les mêmes droits indépendamment de leur âge, statut, niveau d’éducation ou tout autre critère. De nombreux débats s’engagent ainsi, au cours desquels jugements mais également informations sont échangés. D’autres actions s’organisent : des collectes sont menées à Canton pour aider les proches de Sun Zhigang à y séjourner durant l’enquête ; des Cantonais bien introduits leur font rencontrer d’autres représentants de la presse locale et nationale ; des lecteurs téléphonent à la « ligne spéciale du maire de Canton » pour demander à ce dernier d’intervenir ; des individus jouissant d’une certaine notoriété écrivent aux représentants locaux de la Conférence consultative du Peuple (CCP) et de l’Assemblée populaire locale pour leur demander de ne pas laisser cette affaire impunie[37] [37] Entretiens, Canton, 28,29 et 30 mars 2005. Tant au centre...
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. Le 28 avril 2003, un document faisant état de l’affaire, préparé par le comité de la politique et du droit de la CCP de Canton, est d’ailleurs annoté par le maire de Canton : « Affaire à éclaircir immédiatement » – ce qui signale un tournant dans la gestion du scandale par les autorités locales. S’il n’y a donc pas possibilité pour ce collectif de se structurer et de se coordonner, il y a bien néanmoins interaction au-delà du caractère simultané et conjoint des réactions, une interaction qui revêt différentes formes et se déroule en un processus continu et cumulatif conduisant à une interpellation publique du pouvoir.

47 L’enquête menée par ceux qui ne constituent pas encore véritablement un public, s’oriente de façon unanime, quoiqu’à partir de points d’appui très diversifiés, vers une mise en cause de la « chose publique ». Le sens du juste manifesté sur le plan moral est ainsi associé à des critiques à visée politique. Certains dénoncent le faible sens des responsabilités et les exactions des agents de l’État, « dignes d’une société féodale mais indignes d’une Chine en pleine modernisation ». Il faut donc, par exemple, réhausser leur niveau et leurs compétences de fonctionnaires ; leur faire comprendre qu’étant payés par les contribuables, « chaque travailleur est comme un père ou une mère leur permettant de se procurer des moyens de survie » ; établir une ligne téléphonique spécialisée pour dénoncer les délits de ceux qui sont chargés de faire respecter la loi ; ou encore, diligenter une enquête indépendante sur cette affaire à l’échelle provinciale ou nationale afin « de répondre aux questions que se posent les membres de la société[38] [38] http :/ / www. people. com. cn/ GB/ guandian/ 183/ 2181/ 2977/ 20030428/ 981349. html. ...
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 ». Les policiers, qui ne considèrent pas les migrants comme des êtres humains et les soupçonnent d’emblée d’avoir commis délits et forfaits de toutes natures, sont plus particulièrement incriminés. La collusion existant entre commissariats et stations de détention et de rapatriement, qui permet aux deux parties de s’enrichir en imposant toutes sortes de frais et de taxes aux détenus, est longuement dénoncée. Pour l’un des observateurs, les remèdes proposés sont les suivants : créer une commission chargée d’enquêter sur les dysfonctionnements des stations de détention et de rapatriement ; entamer des poursuites juridiques contre leurs auteurs ainsi que des poursuites administratives contre les responsables des organismes concernés ; interdire le paiement en argent liquide de cautions et autres dépenses imposées aux détenus par les forces de l’ordre[39] [39] http :/ / www. people. com. cn/ GB/ guandian/ 183/ 2181/ 2977/ 20030428/ 981349. html. ...
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.

48 D’autres contestent la légitimité et l’efficacité de dispositifs d’action publique tels que le certificat de résidence provisoire imposé aux migrants, qui crée dans chaque localité deux catégories de citoyens, encourageant ainsi préjugés et ostracisme. « Le certificat provisoire ou la porte vers l’enfer » titre une intervention[40] [40] h http :/ / www. people. com;cn/ BIG5/ shehui/ 46/ 20030506/ 985325. html. ...
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. Certains critiquent plutôt le système des stations de détention et de rapatriement, et échangent des informations concernant la situation rencontrée dans leur localité et les réformes menées par certaines municipalités, comme celle de Tianjin, où des psychologues et des conseillers juridiques sont depuis quelques années mis à la disposition des détenus.

49 D’autres encore adoptent un point de vue plus juridique sans s’identifier néanmoins comme spécialistes de ces questions. Ils soulignent par exemple le fait que les règlements concernant les stations de détention et de rapatriement adoptés par les municipalités de Pékin ou de Canton violent l’article 37 de la Constitution chinoise concernant la liberté personnelle des citoyens chinois. Ils proposent des modifications du droit administratif, civil ou pénal concernant les procédures d’appel[41] [41] http :/ / www. people. com. cn/ GB/ guandian/ 20030429/ 982266. html. ...
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.

50 D’autres enfin évoquent plutôt la nécessaire protection de droits fondamentaux telle que la liberté d’expression. Nul ne doit être mis en péril parce qu’il se montre « attaché à certains principes » :

51

« Être attaché à certains principes, c’est tout simplement tenir à ce que l’on croit juste. Il s’agit là d’un droit fondamental des êtres humains, celui de prendre la parole pour exprimer ses opinions, un droit que ceux qui sont chargés d’appliquer la loi n’ont pas le droit de piétiner[42] [42] http/ / / www. zaobao. com/ special/ china/ general/ letter100603d. html. ...
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. »

52 Les autorités publiques locales, on l’a vu, sont parfois directement interpellées. Mais des appels sont également adressés aux autorités nationales. Le 26 avril 2003, soit dès le lendemain de la publication de l’article du Nanfang dushibao, un « appel pour l’abolition immédiate du système des stations de détention et de rapatriement » est adressé à l’autorité législative que représente l’Assemblée Nationale Populaire (ANP). Le premier mai, cette lettre qui circule sur Internet a recueilli 231 signatures. Autrement dit, 231 personnes identifiées par leur nom et leur localité d’origine prennent position pour dénoncer auprès des autorités constituées ces événements comme l’aboutissement de problèmes publics et proposer comme remède l’abolition de certains dispositifs publics.

53

« Les véritables raisons de cette tragédie inévitable sont à la fois le système des stations et celui du certificat de résidence temporaire… Nous réclamons leur abolition… Nous souhaitons que les autorités du pays créent une instance placée sous leurs autorités et chargée d’étudier le fonctionnement effectif de ces deux systèmes… Les organes de presse sont contrôlés par le gouvernement, et nous avons donc des raisons de penser que les affaires qui viennent à notre connaissance ne représentent que le sommet de l’iceberg… Pour éviter de façon efficace que des tragédies comme celle de Sun Zhigang se répètent, pour protéger et garantir les droits légaux mais aussi la liberté et la sécurité des groupes les plus faibles et notamment des migrants, pour la dignité de chaque Chinois, nous exhortons l’Assemblée Nationale Populaire à abolir ce système des stations de détention et de rapatriement qui est devenu un moyen de faire fortune et non de prêter assistance[43] [43] Cet appel a été reproduit à de nombreuses reprises. Cf. ...
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. »

Le refus des autorités locales de reconnaître la légitimité de cette interpellation

54 Le deuxième élément de cette épreuve publique est constitué par la gestion de l’affaire par les autorités locales. Ces dernières interviennent une fois que le scandale a éclaté et il s’agit pour elles d’essayer de mettre au plus vite un terme à l’indignation et aux critiques qui s’expriment. Ainsi, dès le 3 mai 2003, les résultats de l’enquête administrative menée par les services de la Sécurité publique à Canton sont divulgués : Sun aurait été frappé par huit détenus alors qu’il se trouvait au centre médical. Ces huit détenus, « originaires de huit provinces différentes », absents de Canton au moment de l’enquête, y seront ramenés pour le procès. Ils auraient frappé Sun sous la contrainte d’un infirmier récemment embauché. Cette explication, qui s’efforce de diminuer autant que faire se peut les responsabilités des forces de l’ordre, est considérée comme non satisfaisante par la plupart des observateurs et suscite de nouvelles prises de position. Loin de mettre un terme aux critiques et suggestions émises, elle oriente au contraire celles-ci vers de nouveaux éléments. Certains, par exemple, réclament que dans ce genre d’enquête administrative les noms des enquêteurs soient connus afin de soumettre ces derniers au « contrôle de l’opinion publique et à la supervision des masses » ; ou que les enquêteurs n’appartiennent pas aux services ou corps incriminés ; ou encore que les rapports qui en découlent, après avoir été remis aux autorités concernées, soient rendus publics[44] [44] http :/ / wwww. gdnet. com. cn/ hottopic/ 2003/ 0505/ 0509-01. htm. ...
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. D’autres se félicitent toutefois du rôle joué par « l’opinion publique » qui a empêché que cette affaire soit ignorée[45] [45] http :/ / www. people. com. cn/ GB/ guandian/ 30/ 20030517/ 994417. html. ...
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. Un internaute ayant anticipé que cette affaire, comme beaucoup d’autres, n’aurait aucune suite officielle et s’étant engagé à présenter ses excuses si tel n’était pas le cas, reconnaît s’être trompé[46] [46] http/ / / www. people. com. cn/ GB/ guandian/ 30/ 20030620/ 982989/ html. ...
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.

55 Le 5 juin 2003, les personnes soupçonnées à l’issue de différentes enquêtes d’avoir contribué au décès de Sun Zhigang sont jugées dans trois tribunaux de la ville de Canton, une dispersion officiellement liée aux différents quartiers de la ville dans lesquels les faits se sont déroulés. Ces procès n’ont pas prétention à proposer un récit particulier des événements mais simplement à désigner des coupables dont les responsabilités, en l’absence d’une interprétation intelligible et cohérente des faits, demeurent floues. La répartition des acteurs concernés dans trois tribunaux différents, l’interdiction faite à leurs avocats de s’exprimer sur l’affaire, l’impossibilité des journalistes à accéder aux lieux du procès, constituent autant de procédés à travers lesquels il s’agit précisément d’éviter d’être confronté à la nécessité de donner un sens aux faits déplorés en évoquant leur déroulement précis. Pourtant, les peines prononcées sont parfois très lourdes : les dix-huit accusés sont condamnés à des peines allant de deux ans de prison à la peine capitale. Le responsable des forces de l’ordre à l’instigation duquel des détenus auraient frappé Sun Zhigang et l’un des détenus sont en effet condamnés à mort, le second bénéficiant d’un sursis de deux ans[47] [47] Wuyi ribao, 11 juin 2003. ...
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. Le lendemain du procès, les journalistes de quatre grands quotidiens chinois et de la Radio Populaire Nationale signent un article collectif intitulé « Les regrets concernant les procès de l’affaire Sun Zhigang », dans lequel ils racontent comment l’accès aux différents tribunaux leur a été refusé[48] [48] http :/ / www. people. com. cn/ BIG5/ shehui/ 44/ 20030606/ 1009748. html. ...
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.

56 Ajoutons que juste avant l’ouverture de ces procès, des sanctions administratives ou politiques plus ou moins importantes avaient été infligées à vingt-trois responsables des différents organismes incriminés. Sur la liste publiée par de nombreux organes de presse et reprise sur Internet, figurent les noms de ces responsables, leur fonction et la sanction imposée, sans autre information permettant d’apprécier les responsabilités. On y trouve cependant des fonctionnaires d’un rang élevé comme le directeur adjoint des services de la Sécurité publique de la municipalité de Canton, celui des services de l’Hygiène et de la Santé, le commissaire adjoint du commissariat où Sun a été arrêté, le responsable de la station où il a été détenu, ou encore le responsable du service médical où il a été interné[49] [49] Shenzhen shangbao, 5 juin 2003. ...
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.

57 La gestion de l’affaire par les autorités directement concernées ne fait donc surgir aucune vérité nouvelle, aucun récit plus convaincant ou plus légitime qu’un autre. Elle reconnaît cependant que les événements qui se sont produits n’auraient pas dû se produire, qu’ils sont liés aux actions de certains agents de l’État et que les responsables hiérarchiques de ces derniers doivent assumer une part de responsabilité.

L’acceptation indirecte de la légitimité de cette interpellation par les autorités nationales

58 La troisième phase de cette épreuve concerne les réformes proposées par les autorités nationales et, surtout, la façon dont elles vont être légitimées. Le 14 mai, soit trois semaines après le début des événements, des spécialistes du droit chinois prennent la parole. Des solutions juridiques sont proposées au problème dévoilé par l’affaire Sun Zhigang. Là où le public ordinaire orientait son exploration dans plusieurs directions et proposait des remèdes très diversifiés, ces spécialistes choisissent de se concentrer sur un point juridique précis, jugé plus acceptable ou plus facile à mettre en œuvre : la réforme des stations de détention et de rapatriement. Trois juristes d’une trentaine d’années, diplômés depuis peu de la faculté de droit de l’université de Pékin, adressent ce jour-là une lettre collective au Comité permanent de l’ANP dans laquelle ils soulignent que les directives nationales régissant les stations de détention et de rapatriement, adoptées en 1982 par le conseil des affaires d’État, violent la Constitution chinoise. De façon détaillée et systématique, ils comparent le contenu des règlements à différents articles de la Constitution et suggèrent que cette dernière fasse l’objet d’une révision.

59

« Bien que nous soyons docteurs en droit, nous vous adressons cette lettre en tant que simples citoyens parce que tout citoyen doit avoir conscience de ses droits constitutionnels[50] [50] Zhongguo qingnian bao, 17 mai 2003. ...
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. »

60 Il s’agit là pour ces juristes de faire usage d’une loi récente, la « loi sur la législation », promulguée en 2000, qui permet à des tribunaux mais aussi à des organisations ou à des individus de solliciter l’ANP pour que soit examinée la légalité de certains textes ayant force de loi.

61 Le 20 mai, cinq spécialistes renommés du droit s’adressent également en tant que simples « citoyens chinois » au Comité permanent de l’ANP[51] [51] http :/ / www. yangzhizhu. com/ sijiaoshouszg. htm. ...
suite
. Leur lettre, qui circule sur de nombreux sites Internet, est signée en quelques jours par 444 personnes. Ces juristes réclament que soit diligentée une enquête spéciale sur l’affaire Sun Zhigang et proposent des modifications précises du dispositif des organismes incriminés. Ils encouragent les témoignages d’autres d’experts. Des historiens prennent ainsi la parole pour évoquer l’histoire des stations de détention et de rapatriement. Ils décrivent l’existence de deux types de stations, celles qui accueillent les plaignants originaires d’une localité éloignée venus réclamer justice auprès de l’administration et celles qui reçoivent les personnes considérées en situation de vagabondage. Les secondes avaient été créées en 1951 afin de regrouper toutes sortes d’individus considérés comme « errants », tels que d’anciens soldats du Parti nationaliste, des prostituées ou des vagabonds. Au début des années 1960, ces stations sont chargées d’administrer les flots de paysans se dirigeant vers les villes pour fuir la famine dans les campagnes. En 1982, une directive officielle leur confie la gestion de ceux qui circulent dans les villes sans domicile fixe pour « protéger l’ordre et la sécurité de la société citadine », une directive qui va donner lieu à des interprétations désormais contestées concernant l’accueil fait à la population migrante. D’autres articles de presse ou messages sur des sites électroniques dévoilent les conditions parfois imposées aux détenus. Les interventions de différents juristes se succèdent ainsi pendant plusieurs semaines, évoquant non seulement la nécessaire réforme des stations de détention et de rapatriement mais, plus largement, la réforme du système légal chinois. Le 6 juin, par exemple, un professeur de droit de l’université de Pékin prend longuement la parole sur l’un des forums de discussion du site électronique du Renmin ribao et analyse le développement d’un système légal en Chine à la lumière de ces événements.

62

« Si à travers cette affaire dramatique, le système constitutionnel chinois peut progresser, et faire progresser également la révision des lois et directives qui violent la Constitution, alors nous aurons avancé d’un grand pas[52] [52] http :/ / wwww1. people. com. cn/ BIG5/ shehui/ 46/ 20030610/ 1013342. html. ...
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. »

63 Le 11 juin, le Zhongguo jingji shibao publie un article avec les commentaires d’une dizaine d’experts. Un professeur de droit de l’université Tsinghua y affirme, par exemple, que l’affaire Sun Zhigang va sans doute permettre une avancée décisive sur le plan juridique et politique car « c’est au prix de tels événements qu’un système légal se met en place ». Un professeur d’un institut d’administration publique explique qu’il faut abolir les systèmes du hukou, du certificat de résidence temporaire et des stations de détention et de rapatriement pour éviter que « demain la même affaire ne se reproduise, et que certains responsables locaux décident simplement de ne plus s’en prendre dorénavant à des diplômés de l’université, ou d’éviter de frapper ces derniers, ou encore d’éviter de les frapper à tel point qu’ils risquent d’en mourir… »

64 Le 18 juin, sans attendre la réponse de l’ANP à la procédure d’examen dont elle a été saisie, une réunion du conseil des affaires d’État dirigée par le Premier ministre chinois Wen Jiabao décide que le Règlement de 1982 sur « le logement et le renvoi des vagabonds et des mendiants dans les régions urbaines » n’est plus adapté à la situation actuelle et aux nouvelles formes de migration qui se sont développées depuis vingt ans. Un projet de loi, publié dès le lendemain et qui doit entrer en vigueur le premier août 2003, est adopté. Il vise « à prêter assistance aux vagabonds et aux mendiants[53] [53] Renmin ribao, 20 juin 2003. ...
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. » Si cette réforme demeure encore quelque peu imprécise, ses grandes orientations sont dessinées. Il s’agit désormais d’offrir abri et assistance aux personnes sans domicile. La durée de séjour dans les stations de détention et de rapatriement, rebaptisées stations d’accueil, doit être courte mais dépend de l’équilibre psychologique et de la santé physique de ceux qui y sont recueillis. Contrairement aux anciennes directives qui insistaient sur l’obligation pour les personnes détenues de se conformer à toutes sortes de règlements, les nouveaux textes privilégient la protection des droits de ceux qui résident provisoirement dans les stations d’accueil. Là où il était indiqué hier que les détenus seraient « rapatriés dans la localité où ils sont officiellement enregistrés », il est désormais annoncé que les personnes reçues « seront encouragées à retourner dans la localité où se trouve leur livret de résidence et, si elles sont sans famille, devront être prises en charge par les autorités locales ». Une liste dite des « huit interdictions » souligne les actions prohibées aux membres du personnel, actions parmi lesquelles figurent le recours à la force et « l’interdiction de demander de l’argent aux personnes accueillies dans les stations d’accueil ou à leurs proches, ainsi que l’interdiction, sous quelque prétexte que ce soit, d’imposer à ces personnes de participer à des activités de production[54] [54] Zhongguo qingnian bao, 20 juin 2003. ...
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 ».

65 Non seulement des réformes sont introduites, portant précisément sur les questions soulevées par nombre de juristes, mais elles sont officiellement associées à l’initiative prise par ceux qui ont manifesté leur indignation et proposé des remèdes. Autrement dit, elles sont présentées par les autorités comme une réponse à l’interpellation publique dont celles-ci ont fait l’objet. Les propos suivants, qui émanent d’un responsable du conseil des affaires d’État, illustrent en effet comment différents membres du gouvernement prennent alors la parole :

66

« En réalité, cela fait longtemps que le gouvernement souhaitait réformer la directive de 1982 concernant les stations de détention et de rapatriement, mais le cas Sun Zhigang nous a incités à agir plus vite. Cela prouve que notre nouveau gouvernement est à l’écoute des appels lancés par les gens ordinaires, les experts et les intellectuels. L’interaction entre le gouvernement et la population doit être très rapide, la société doit être rapide à réagir, et le gouvernement aussi. L’affaire Sun Zhigang est un modèle dans ce genre. Après que ces événements aient eu lieu, des juristes ont pris la parole ; ils ont exprimé leurs critiques et leurs suggestions face au système des stations de détention et de rapatriement ; ils ont pensé que celui-ci devait être révisé. Le conseil des affaires d’État a très vite répondu à ces conseils en élaborant de nouvelles directives[55] [55] http :/ / bbs. people. com. cn/ BBS/ Readfile ?whichfile=6708068£typeid=14. ...
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. »

67 Cette réponse du gouvernement, apparemment anodine, constitue en réalité, avec la colère suscitée par le traitement réservé à Sun Zhigang, le deuxième élément imprévu de cette affaire. Ceux qui ont pris la parole sont décrits comme représentant « les masses », « la population » ou « la société », et identifiés comme le public d’événements auxquels ils peuvent réagir. De plus, les jugements d’évaluation qu’ils prononcent, notamment par l’intermédiaire d’experts (ou zhuanjia) peuvent avoir une portée pratique puisqu’ils sont susceptibles d’orienter l’action publique. En liant de façon nouvelle opinion publique, jugements d’experts et action publique, en évoquant l’interaction (et donc, le face-à-face, même s’il n’est pas litigieux) entre gouvernants et gouvernés, cette affirmation ouvre ainsi des possibilités nouvelles, créant un précédent dont il sera désormais possible de se réclamer. Cette réponse comporte, à l’évidence, une dimension stratégique. Le décès de Sun Zhigang, et l’émotion qu’il a suscitée, se sont en effet produits à un moment opportun pour les nouveaux dirigeants chinois. En 2002, le plus haut dirigeant du pays, Jiang Zemin, achève son mandat et doit laisser la place à Hu Jintao, que Deng Xiaoping a désigné avant sa mort comme le successeur de Jiang Zemin. À l’automne 2002, Hu Jintao est placé à la tête du Parti communiste chinois et au printemps 2003, il est nommé chef de l’État. Non seulement Jiang Zemin conserve la direction de l’armée, mais le pouvoir de Hu Jintao, légitimé par la parole d’un défunt et la fidélité de certains anciens camarades de Deng Xiaoping à cette parole, apparaît peu solide. La stratégie alors mise en place par Hu Jintao pour renforcer sa légitimité a été baptisée par certains la politique des deux lao : s’appuyer sur les vieux camarades de Deng Xiaoping (lao tongzhi) et sur les gens ordinaires (lao baixing)[56] [56] Cf. par exemple Zhengming, 2002,6. ...
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. Il s’agit notamment de réaffirmer que le gouvernement « est tenu d’être responsable envers le peuple, de travailler dans son intérêt, et de se soumettre à son contrôle[57] [57] Rapport d’activité du gouvernement (2004), document disponible...
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 ». Hu Jintao reprend également à son compte la formule confucéenne selon laquelle il faut prendre le peuple pour fondement du système politique. Les nouveaux dirigeants chinois vont se saisir au printemps 2003 de deux événements pour exprimer et symboliser cette nouvelle orientation politique : le limogeage du ministre de la Santé et du maire de Pékin, tous deux des proches de Jiang Zemin, accusés d’une mauvaise gestion de l’épidémie du Sars, qui aurait trahi leur peu d’attention à la santé et au bien-être du peuple, et l’affaire Sun Zhigang.

68 La réponse officielle donnée à cette dernière s’écarte en effet des issues possibles car maintes fois observées : l’indignation et les opinions exprimées à la suite de l’article du Nanfang dushibao auraient pu être disqualifiées ou menacées de répression car suscitant des troubles sociaux ; des dispositifs publics auraient pu faire l’objet de réformes, tout lien avec des prises de position ou des revendications sociales étant cependant occulté ou nié. À l’inverse, l’abolition d’une ancienne directive et l’élaboration d’un nouveau projet de loi sont présentées comme le fruit d’une interdépendance entre la société, des experts et le gouvernement. En d’autres termes, il ne s’agit pas de justifier une nouvelle politique en avançant simplement qu’elle a été prise au nom du Peuple et de ses intérêts, mais de souligner le rôle important exercé par l’opinion populaire. Quel que soit le caractère stratégique de cette réponse, celle-ci constitue une formulation nouvelle dans le contexte politique chinois. Elle est en ce sens appelée à fonder de nouvelles attentes. L’existence d’un public politique de l’action de l’État y rencontre une première forme de reconnaissance, et ce public, s’il ne peut s’organiser de manière démocratique et si ses moyens d’action restent très limités, connaît un début de structuration, les spécialistes étant constitués comme ses représentants et porte-parole légitimes[58] [58] Contrairement aux membres de professions tels que les avocats,...
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. Soulignons que ceux qui sont qualifiés de « spécialistes » lorsqu’ils prennent la parole de façon publique rassemblent des individus qui ne sont pas identifiés comme tels en temps ordinaires. Les domaines de compétence de ces spécialistes sont au demeurant variés : ils peuvent être juristes, chercheurs, architectes, médecins, etc. S’ils sont plutôt salariés de l’administration d’État ou des universités publiques, ils ne peuvent être cependant rassemblés aujourd’hui au sein d’un groupe particulier homogène, que ce soit sur le plan de la renommée ou de la proximité avec le pouvoir.

69 Depuis juin 2003, et en invoquant souvent l’affaire Sun Zhigang, de tels « spécialistes » ont d’ailleurs proposé d’autres réformes comme celle, par exemple, du système de rééducation par le travail ou du livret de résidence (hukou)[59] [59] http :/ / www. rdyj. com. cn/ 2003/ rdqk-12-10. html. ...
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. La nouvelle légitimité assignée à ces experts se manifeste également par la publicité donnée à leurs propos dans la presse[60] [60] Citons deux exemples parmi bien d’autres. Le 25 août...
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, mais aussi par la façon dont les autorités locales opposent les paroles de certains experts aux organisateurs d’actions collectives nouvelles. Enfin, ces prises de position sont validées par les nouvelles modalités d’action publique officiellement revendiquées depuis quelques mois, et qui reprennent la formulation proposée lors de l’affaire Sun Zhigang, utilisant explicitement le terme de « public » :

70

« [Il faut] s’en tenir fermement à une prise de décision scientifique dans un espoir démocratique. Nous devons continuer à améliorer le mécanisme de décision combinant la participation du public, la présentation d’arguments par des spécialistes et la prise de décision par le gouvernement, dans le but d’assurer le caractère scientifique et la justesse de ces décisions[61] [61] Cf. note 48. ...
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. »

Conclusion

71 La réponse du gouvernement chinois au scandale Sun Zhigang et les transformations qu’il opère sur le plan des liens politiques et sociaux, ne s’intègrent pas à un quelconque projet de démocratisation de la société chinoise. Elles ne modifient pas le caractère arbitraire et autoritaire du contexte politique dans lequel l’événement s’est déroulé. Pour rester au plus près des faits évoqués, ce caractère est illustré par l’arrestation, en mars 2004, de plusieurs responsables du Nanfang dushibao, officiellement pour cause de malversations, en réalité selon de nombreux commentateurs comme mesure de rétorsion pour avoir divulgué ces informations[62] [62] Certains d’entre eux seront libérés le 30 août 2004...
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. Il n’en demeure pas moins qu’il y a eu colère collective et publique et que cette expérience révèle et stabilise une mutation politique essentielle, à savoir : l’existence d’un espace d’expression et de circulation des jugements où la compétence critique des individus est testée, où l’existence d’une communauté de convictions partagées est parfois affirmée, et où des cas emblématiques sont saisis pour interpeller, non sans risques, la puissance publique. L’indignation manifestée autour du sort de Sun Zhigang, alors même que ces faits n’étaient pas sans précédent, aurait suffi pour qualifier cet événement d’inédit. L’intervention de spécialistes proposant des réformes limitées mais précises, celle de juristes se saisissant d’une loi nouvelle pour demander publiquement que soient examinée la légalité de directives nationales et la gestion de l’affaire par les plus hautes instances de l’État, ont renforcé le caractère inouï de cet événement. Cette réponse, en soulignant qu’il était opportun de reconnaître un public, affirme que ce public existait déjà. Par ailleurs, elle assigne à ce dernier non seulement une position nouvelle mais encore un mode d’organisation spécifique, en lui proposant d’avoir des experts pour porte-parole. Dans le même temps, elle énonce, il est vrai, que ce public, loin de pouvoir contester l’action de l’État, doit se limiter à une simple activité d’appui à la décision et ne peut véritablement prendre la parole de façon autonome. Soulignons que les trois moments distingués – les manifestations d’indignation collective, la gestion du scandale par les autorités locales, l’intervention de spécialistes et la réforme initiée par les autorités centrales – ne sont pas trois étapes qui s’enchaîneraient de façon logique et en quelque sorte inéluctable. Les autorités locales comme les autorités nationales auraient pu réagir tout autrement face à la situation rencontrée. Elles n’auraient cependant pas agi comme elles l’ont fait, et au moment où elles l’ont fait, sans les dénonciations opérées par un public politique dont l’existence venait d’être affirmée.

72 L’affaire Sun Zhigang a donc reconfiguré l’environnement dans lequel les différents acteurs sociaux peuvent agir. Loin d’être stabilisée, cette reconfiguration reste limitée et entourée d’incertitudes. Les possibilités de prises de parole de la population demeurent aléatoires, comme demeure aléatoire la réponse des autorités. La réussite de l’interpellation publique lancée par les citoyens aux autorités du pays a cependant modifié, peut-être de façon irréversible, à la fois « le champ d’expérience » et « l’horizon d’attente » des individus, pour reprendre l’opposition chère à Reinhart Koselleck[63] [63] Koselleck (R. ), Le futur passé. Contribution à la sémantique...
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. L’action de l’État est en effet désormais mesurée à l’aune d’attentes nouvelles, susceptibles de nouveaux défis publics en cas de déception. Le sens de la réalité sociale d’un public naissant et la perception que celui-ci avait de sa puissance d’agir ont été transformés[64] [64] Sans qu’il soit possible de démontrer les liens de causalité...
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. Un site en mémoire de Sun Zhigang, aujourd’hui fermé par les autorités, a été créé et a permis de divulguer pendant plusieurs mois de nouveaux scandales, certains ayant entraîné à nouveau une forte mobilisation nationale. Cette épreuve, enfin, a créé un symbole. « Si vous ne me rendez pas justice, je vais devenir un autre Sun Zhigang ! » lancent volontiers désormais les plaignants venus exprimer leurs griefs devant l’administration[65] [65] Entretien avec Li Meilun, l’un des responsables du « bureau...
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. Le nom de Sun est ainsi souvent cité aujourd’hui non seulement pour évoquer le « jalon historique » constitué par son affaire dans la lutte pour la défense des droits des citoyens, mais encore pour désigner une personne capable de provoquer un grand scandale, c’est-à-dire de susciter l’indignation collective, tout en attirant l’attention et en reconnaissant la légitimité des plus hautes autorités de l’État[66] [66] Nanfang dushi bao, 19 juin 2003. ...
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.

 

Notes

[ 1] Nous remercions Alain Cottereau et deux lecteurs anonymes pour leurs remarques et suggestions dont cet article a beaucoup bénéficié.Retour

[ 2] Nanfang dushibao, 25 avril 2003. Pour une analyse de la forme politique que constitue « l’affaire », nous renvoyons aux travaux d’E. Claverie. Cf. en particulier Claverie (E.), « Procès, affaire, cause : Voltaire et l’innovation critique », Politix, 26,1994 ; et, du même auteur, « La naissance d’une forme politique : l’affaire du Chevalier de la Barre », in Roussin (P), dir., Critique et affaires de blasphème à l’époque des Lumières, Paris, Honoré Champion, 1998.Retour

[ 3] Ces stations de détention et de rapatriement (ou shourongsuo) sont chargées d’appuyer les forces de l’ordre en aidant à la détention provisoire et au rapatriement dans leur localité d’origine, des personnes considérées en situation de vagabondage mais aussi des petits délinquants.Retour

[ 4] Le système du hukou, instauré en 1958, implique que tout foyer possède un document où sont inscrits des renseignements concernant chacun de ses membres. Deux autres indications y sont portées : le nom de la localité où le hukou a été enregistré et le statut du hukou possédé, agricole ou non-agricole. Cf. Chan (K. M.), Cities With Invisible Walls : Reinterpreting Urbanization in Post-1949 China, Hong Kong, Oxford University Press, 1994.Retour

[ 5] Pour plus de précisions, cf. Chan (K. M.), Zhang (L.), « The Hukou System and Rural-Urban Migration in China : Processes and Changes », The China Quarterly, 160,1999 ; Davin (D.), Internal Migration in Contemporary China, New York, Macmillan Press-St Martin’s Press, 1999 ; Cheng (T.), Selden (M.), « The Origins and social Consequences of Chinas’ hukou System », The China Quarterly, 139,1994 ; Mallee (H.), « China’s Household Registration System under Reform », Development and Change, 26,1995 ; Mallee (H.), « Reform of the hukou System », Chinese Sociology and Anthropology, 29 (1), 1996 ; Solinger (D.), « The Floating Population in the Cities : Chances for Assimilation ? », in Davis (D.) et al., eds, Urban Spaces : Autonomy and Community in Contemporary China, Cambridge, Woodrow Wilson Center Press-Cambridge University Press, 1995.Retour

[ 6] Shenzhen shangbao (Quotidien économique de Shenzhen), 13 septembre 2002. Retour

[ 7] Renmin ribao, 14 août 2002. La rupture hier instaurée entre mondes rural et urbain s’exprime donc désormais par une rupture entre les résidents détenteurs de droits permanents et ceux qui ne possèdent que des droits de résidence temporaires, même s’ils envisagent parfois leur installation comme définitive. De façon paradoxale, ce second groupe rassemble les membres des catégories autrefois distinctes : des paysans et des citadins. Cette politique conduit également à l’apparition d’une nouvelle catégorie, celle composée des migrants illégaux qui ne possèdent pas de certificat provisoire et qui doivent, s’ils sont identifiés, être renvoyés dans leur localité d’origine.Retour

[ 8] Cette carte nationale d’identité était possédée en 2000 par quelques 114 millions de personnes.Retour

[ 9] Entretien, Canton, 29 mars 2005.Retour

[ 10] Entretien, Canton, 28 mars 2005.Retour

[ 11] Dès le 26 avril, nous avons commencé à imprimer les commentaires et les échanges suscités par cette affaire sur les sites électroniques. Nous avons très vite renoncé à prétendre réunir un dossier exhaustif. En septembre 2004, sur le site Sina.com, par exemple, le nom de Sun Zhigang renvoyait encore à plus de 18 000 références. Retour

[ 12] h http ://www.people.com.cn/GB/guandian/20030429/982270.html ; h http ://www.people.com.cn.GB/guandian/183/2181.2977/20030429/982248.html ; h http ://www.people.com.cn/GB/guandian/183/2181/2977/20030428/981323.html ; h http ://www.people.com.cn/GB/guandian/183/2181/2977/20030428.981311.html ; http ://www.people.com.cn/GB/guandian/183/2181/2977/20030515/993107.html.Retour

[ 13] On s’inspire ici des analyses d’A. Cottereau dans « Plaisir et souffrance dans le travail », Séminaire interdisciplinaire de psychopathologie du travail, tome 2, Paris, AOCIP, 1988 ; et « Dénis de justice, dénis de réalité : remarques sur la réalité sociale et sa dénégation », in Gruson (P.), Dulong (R.), dir., L’expérience du déni, Paris, Éditions de la MSH, 1999.Retour

[ 14] Cette institution, singulière au sein de l’administration chinoise, a reçu en 2003 plus de dix millions de griefs et critiques.Retour

[ 15] Dulong (R.), Le témoin oculaire. Les conditions sociales de l’attestation personnelle, Paris, Éditions de l’EHESS, 1998, p. 131.Retour

[ 16] h http ://www.people.com.cn/GB/guandian/183/2181/2977/20030429/981991.html ; h http ://www.people.com.cn/GB/guandian/183/2181/2977.20030428/981307.html ; http ://news.xinhuanet.com/forum/2003-05/15/content_869414.htm ; http ://www.people.com.cn/GB/guandian/183/2181/2977/20030515/992972.html.Retour

[ 17] Garapon (A.), Gros (F.), Pech (T.), Et ce sera justice. Punir en démocratie, Paris, Odile Jacob, 2001.Retour

[ 18] h http ://www.people.com.cn/GB/guandian/183/2181/2977/20030428/981337.html ; h http ://www.people.com.cn/GB/guandian/183/2181/2977/20030515/993111.html ; http ://www.gdnet.com.cn/hottopic/2003/0505/0515-08.html.Retour

[ 19] h http ://www.people.com.cn/GB/guandian/183/2181/2977/20030515/992972.html ; http ://www.people.com.cn/GB/guandian/183/2181/2977/20030428/981315.html.Retour

[ 20] http ://www/people.com.cn/GB/guandian/183/2181/2977/20030428/981336.html.Retour

[ 21] http ://www.people.com.cn/GB/guandian/183/7198/7215/20030515/992978.html.Retour

[ 22] Ai Xiaomin, texte diffusé le 26 avril 2003.Retour

[ 23] On s’inspire ici encore des analyses d’A. Cottereau. Cf. Cottereau (A.), « Dénis de justice, dénis de réalité », art. cité.Retour

[ 24] Sur ce point, nous nous permettons de renvoyer à notre article récemment paru : « Les migrants et la mise à l’épreuve du système du hukou », Études Chinoises, 24,2004. Retour

[ 25] http ://www.people.com.cn/GB/guandian/183/2181/2977/20030428/981311.html.Retour

[ 26] http ://www.people.com.cn/GB/guandian/183/2181/2977/20030515/993203.html.Retour

[ 27] h http ://www.people;Com.cn/GB/guandian/183/2181/2977/20030515/992933.html.Retour

[ 28] http ://people/com/cn/GB/guandian/183/2181/2977/20030515/993121.html.Retour

[ 29] http ://www.people.com.cn/GB/guandian/183/2181/2977/20030428/981323.html.Retour

[ 30] http ://ww/people/com/cn/GB/guandian/183/2181/2977/20030515/993068.html.Retour

[ 31] http ://www.xbinfo.cn/zuorld/a654.htm.Retour

[ 32] Cf. Quéré (L.), « La structure de l’expérience publique d’un point de vue pragmatiste », in Cefaï (D.), Joseph (I.), dir., L’héritage du pragmatisme. Conflits d’urbanité et épreuves de civisme, Paris, Éditions de l’Aube, 2002.Retour

[ 33] BBC Asia Pacific, Economic Files, 15 janvier 2004. Source : Xinhua News Agency, Pékin.Retour

[ 34] Il est difficile de mesurer les effets des mouvements de contestation passés sur l’indignation collective manifestée lors de l’affaire Sun Zhigang. Il est certain que, parmi ceux qui prennent la parole à l’occasion de ces événements se trouvent d’anciens acteurs de ces différents mouvements. Mais il est également certain que de jeunes étudiants ignorant largement des événements aussi récents que ceux de Tian An Men en 1989 se sont également exprimés. Les faits rapportés témoignent plutôt de l’affirmation, aujourd’hui en cours, de la compétence de tout individu à la critique. Essayer de faire l’histoire de cette compétence et de voir comment y contribue, de façon paradoxale, l’expérience maoïste, dépasse cependant le propos de cet article.Retour

[ 35] Arendt (H.), La nature du totalitarisme, Paris, Payot, 1990.Retour

[ 36] Dulong (R.), Le témoin oculaire, op. cit., p. 129.Retour

[ 37] Entretiens, Canton, 28,29 et 30 mars 2005. Tant au centre qu’en province, les conférences consultatives du peuple chinois, composées d’intellectuels et de personalités non-communistes appartenant souvent aux huit « partis démocratiques », sont en théorie appelées à contrôler l’action de l’administration.Retour

[ 38] http ://www.people.com.cn/GB/guandian/183/2181/2977/20030428/981349.html.Retour

[ 39] http ://www.people.com.cn/GB/guandian/183/2181/2977/20030428/981349.html.Retour

[ 40] h http ://www.people.com;cn/BIG5/shehui/46/20030506/985325.html.Retour

[ 41] http ://www.people.com.cn/GB/guandian/20030429/982266.html.Retour

[ 42] http///www.zaobao.com/special/china/general/letter100603d.html.Retour

[ 43] Cet appel a été reproduit à de nombreuses reprises. Cf. par exemple la référence suivante : http :// www.yangzhizhu.com/donghaiyixiaoszg.htm.Retour

[ 44] http ://wwww.gdnet.com.cn/hottopic/2003/0505/0509-01.htm.Retour

[ 45] http ://www.people.com.cn/GB/guandian/30/20030517/994417.html.Retour

[ 46] http///www.people.com.cn/GB/guandian/30/20030620/982989/html.Retour

[ 47] Wuyi ribao, 11 juin 2003.Retour

[ 48] http ://www.people.com.cn/BIG5/shehui/44/20030606/1009748.html.Retour

[ 49] Shenzhen shangbao, 5 juin 2003.Retour

[ 50] Zhongguo qingnian bao, 17 mai 2003.Retour

[ 51] http ://www.yangzhizhu.com/sijiaoshouszg.htm.Retour

[ 52] http ://wwww1.people.com.cn/BIG5/shehui/46/20030610/1013342.html.Retour

[ 53] Renmin ribao, 20 juin 2003.Retour

[ 54] Zhongguo qingnian bao, 20 juin 2003.Retour

[ 55] http ://bbs.people.com.cn/BBS/Readfile ?whichfile=6708068£typeid=14.Retour

[ 56] Cf. par exemple Zhengming, 2002,6.Retour

[ 57] Rapport d’activité du gouvernement (2004), document disponible notamment sur le site du Renmin ribao, http ://www.peopledaily.com.cn/13425/2395089/html.Retour

[ 58] Contrairement aux membres de professions tels que les avocats, les journalistes, les animateurs de radio ou de télévision qui dans certaines grandes villes commencent à partager certains lieux de sociabilité et formes de loisirs, ceux dont les suggestions ou les critiques sont légitimées par le savoir spécialisé qui est le leur s’inscrivent aujourd’hui dans des espaces très hétérogènes. Le rôle qui leur est dévolu reflète cependant l’importance attachée aux connaissances spécialisées, au savoir technique, à la gestion dite « scientifique » des questions économiques et sociales, qui s’exprime officiellement depuis deux décennies.Retour

[ 59] http ://www.rdyj.com.cn/2003/rdqk-12-10.html.Retour

[ 60] Citons deux exemples parmi bien d’autres. Le 25 août 2004, plusieurs juristes critiquent ouvertement la décision de la cour supérieure de la province du Guangxi demandant aux tribunaux locaux de ne plus accepter les plaintes concernant treize types de disputes, parmi lesquels figurent justement des conflits importants comme ceux concernant l’expropriation de terres collectives cultivées. En juillet 2004, dix architectes et professeurs renommés adressent une lettre collective au Premier ministre chinois, Wen Jia bao, s’inquiétant de la multiplication pour les Jeux Olympiques de Pékin de projets de construction caractérisés par le souci de prouesses techniques et esthétiques, non seulement très coûteuses mais parfois oublieuses des questions de sécurité. De nouvelles directives et inspections auraient été initiées à la suite de cet appel dont le contenu est porté à la connaissance du public. Cf. Mingbao, 25 août 2004.Retour

[ 61] Cf. note 48. Retour

[ 62] Certains d’entre eux seront libérés le 30 août 2004 (source : Pingguo ribao, 31 août 2004). Retour

[ 63] Koselleck (R.), Le futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, Paris, Éditions de l’EHESS, 1990.Retour

[ 64] Sans qu’il soit possible de démontrer les liens de causalité entre ces différents faits, des événements comme la mobilisation soudaine de plus de cinquante mille personnes autour des bâtiments publics à Wanzhou (Chongqing), le 8 octobre 2004, pour dénoncer les menaces proférées par un responsable local à l’encontre d’un ouvrier migrant, semblent avoir été encouragés par l’expérience acquise à la suite de l’affaire Sun Zhigang (source : Yazhou zhoukan, 7 novembre 2004, p. 60).Retour

[ 65] Entretien avec Li Meilun, l’un des responsables du « bureau des lettres et des visites » de la municipalité de Pékin, 12 juillet 2004.Retour

[ 66] Nanfang dushi bao, 19 juin 2003.Retour

Résumé

Le 17 mars 2003, Sun Zhigang, un étudiant de 27 ans, diplômé des beaux-arts, est emmené dans un commissariat de police de Canton, puis dans un centre d’hébergement pour migrants. Il y décède trois jours plus tard. Ces faits, relatés dans un quotidien du sud de la Chine, suscitent une indignation collective qui se manifeste dans la presse et surtout sur Internet. Dénoncés comme scandaleux car reflétant une réalité jugée désormais intolérable, ils révèlent la construction d’une communauté de critères éthiques. L’article analyse les manières de dénoncer l’injustice qui s’expriment à cette occasion, et qui prennent appui sur des principes normatifs partagés, tout autant que sur la façon dont chacun perçoit sa fragilité et sa dépendance par rapport à autrui, en cette période dite de « réformes économiques ». Il analyse également la gestion du scandale par les autorités nationales qui inclut, au-delà d’une réforme des « stations de détention et de rapatriement », une reconnaissance du collectif qui s’est manifesté sous la forme d’un « public » d’événements auxquels il lui est reconnu rétrospectivement le droit d’avoir réagi. En liant ainsi de façon nouvelle opinion publique, jugements d’experts et action publique, cette réponse officielle, même si elle limite l’activité du « public » à un simple rôle d’appui à la décision, crée un précédent, l’action de l’État se trouvant désormais mesurée à l’aune d’attentes nouvelles.


PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Isabelle Thireau et Hua Linshan « De l'épreuve publique à la reconnaissance d'un public : le scandale Sun Zhigang », Politix 3/2005 (n° 71 ), p. 137-164.
URL :
www.cairn.info/revue-politix-2005-3-page-137.htm.
DOI : 10.3917/pox.071.0137.