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S'inscrire Alertes e-mail - Politix Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLe « pacte d’oubli » de la transition démocratique en Espagne
Retours sur un choix politique controverséAuteurDanielle Rozenberg du même auteur
chargée de recherche CNRS à l’ISP (Institut des Sciences sociales du Politique), enseignante à l’Université de Paris X-Nanterre. Ses travaux en cours portent sur le changement politique de l’Espagne contemporaine et la construction démocratique. Elle est membre du réseau de recherche « Les grammaires internationales de la réconciliation », qui rassemble plusieurs chercheurs de l’ISP autour d’une approche comparative des dispositifs de sorties de conflits.danielle.rozenberg@wanadoo.frL’instauration de la démocratie dans les pays ayant connu des passés autoritaires et « traumatiques » impose aux gouvernements de transition, entre autres tâches urgentes et sensibles, de se positionner par rapport à l’héritage de la dictature. Dans la mesure où le legs autoritaire constitue un problème majeur venant hypothéquer la stabilité du processus démocratique, les politiques de la mémoire – via diverses modalités de gestion du passé conflictuel : amnisties, procès, commissions de vérité, réhabilitations, épurations, réparations morales et financières, actes symboliques, commémorations… choisies en fonction des circonstances particulières – s’inscrivent au cœur du changement sociétal[1] [1] Barahona de Brito (A. ), Gonzales-Enriquez (C. ), Aguilar...
suite.
2 En Espagne, à la mort du général Franco en novembre 1975, la construction de la démocratie apparaissait certes comme une aspiration partagée par l’immense majorité des Espagnols, mais elle représentait aussi un défi politique en raison des différents acteurs en présence et de l’importance des questions en attente : nature du régime et des institutions, crise économique, prise en compte des nationalismes périphériques, reformulation des rapports ÉgliseÉtat, rôle des forces armées, positionnement au plan international, etc. Alors même que, depuis les années 1960, le pays avait connu de profondes mutations économiques et sociales, au plan politique, la communauté nationale demeurait toujours divisée de par la marginalisation des vaincus de la guerre imposée par le régime franquiste. Ce contexte à haut risque et le souvenir des affrontements passés sont à l’origine du « consensus » espagnol – pacte d’oubli et de compromis conclu entre les élites[2] [2] « Par élite franquiste de la transition nous entendrons...
suite – qui allait déboucher sur des élections libres (juin 1977), les pactes sociaux de la Moncloa (signés entre les différents partis politiques et le gouvernement, le 25 octobre 1977, visant à rétablir la capacité de croissance de l’économie espagnole), la loi d’amnistie du 14 octobre 1977 et enfin la Constitution de 1978.
3 La réussite constatée de la transition espagnole[3] [3] La périodisation du phénomène de transition politique...
suite contribuera à ériger cette dernière en paradigme exportable, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes. Alors que l’on a affaire tout au long du processus à un « bricolage démocratique » fait de réalisme, de négociations et parfois de crises, le « modèle espagnol » va, à partir des années 1980, servir de référence pour différents pays dont les particularités sociales et politiques sont tout autres – au moment de la décommunisation en Europe centrale mais également lors des sorties de dictatures en Amérique latine. Dans le même temps, en Espagne, ce même modèle de réconciliation nationale servant de socle à la mise en place et à la consolidation des institutions démocratiques se trouve progressivement contesté, au point d’apparaître aujourd’hui comme obsolète. C’est ce passage de l’accord au désaccord sur le compromis ayant permis à la démocratie de s’instaurer que l’on voudrait examiner pour esquisser quelques hypothèses sur ses conditions de possibilité. Le surgissement de nouveaux acteurs, jusqu’alors réduits au silence ou oubliés dans les accords politiques – les anciens vaincus et les victimes du franquisme –, a bouleversé les transactions établies entre les différentes élites politiques, provoquant sans qu’ils l’aient nécessairement cherché, une réorganisation des concurrences politiques et une ouverture du dicible public sur l’histoire passée. Ce phénomène qui enchevêtre plusieurs dynamiques politiques peut être restitué à travers les trois phases qu’il a successivement traversées :
4
- les années 1975-1995 correspondant à la mise en œuvre de procédures de réconciliation fondées sur le consensus et l’amnésie ;
- la période 1996-2004 marquée par la contestation du « pacte d’oubli » de la transition espagnole. De nombreuses catégories de vaincus-victimes du franquisme, elles-mêmes relayées par les associations et les partis politiques dans l’opposition, dénoncent une illusion de réconciliation fondée sur le silence et l’absence de justice rétroactive ;
- l’après 14 mars 2004 enfin, caractérisé par la recherche d’un « contre-modèle » de réconciliation.
Le consensus de la transition politique espagnole
5 En Espagne, la sortie de la dictature s’est réalisée dans le cadre de la légalité définie pour garantir la pérennité du régime franquiste. Avant même de s’ouvrir sur une concertation avec l’opposition, le mécanisme de la démocratisation espagnole a d’abord pris la forme d’une transition « octroyée » par ceux qui contrôlaient le pouvoir[4] [4] Hermet (G. ), Le passage à la démocratie, Paris, Presses...
suite. Le roi Juan Carlos accéda au trône en tant que successeur désigné du général Franco et Adolfo Suarez, ministre secrétaire général du parti unique franquiste (El Movimiento), fut nommé, en juillet 1976, chef d’un gouvernement composé de membres issus en grande partie de l’élite autoritaire. C’est dans le cadre de cette continuité institutionnelle et politique que s’est dessinée la voie vers une démocratie libérale, une voie négociée entre les réformistes franquistes et les forces modérées de l’opposition. Cette démarche faite de prudence et de pragmatisme propre aux élites politiques et aux principaux acteurs de la société civile a rencontré une sorte de volonté populaire pour la modération. En témoignent les élections générales des Cortes démocratiques le 15 juin 1977 lors desquelles les suffrages se détournent résolument des extrêmes, de droite et gauche[5] [5] Aux élections de juin 1977, l’Union du centre démocratique...
suite.
6 S’est imposé surtout ce que l’on a pris coutume de qualifier de « pacte d’oubli ». Le mutisme sur les responsabilités passées et l’absence d’épuration qui allait de pair ont constitué un accord de principe, rendant possible un cheminement associant des hommes qui se séparaient, quelques mois auparavant, entre franquistes et anti-franquistes. La mémoire de la Guerre civile a joué ici un rôle déterminant. La recherche du consensus ne peut pas être dissociée du traumatisme de la guerre et de ses conséquences : un régime de dictature qui a duré trente-six ans. Pour l’historien Paul Preston, le « pacte de silence » constitue l’élément clé du rétablissement de la démocratie en Espagne[6] [6] Preston (P. ), « Venganza y reconciliacion : la Guerra...
suite.
7 Dès lors, durant la phase dite de transition et de consolidation démocratiques, une politique officielle de réconciliation a dominé la vie publique. Celle-ci s’est concrétisée par l’octroi de grâces, la promulgation de lois d’amnistie et l’adoption de mesures réparatrices en faveur des vaincus du camp républicain. Trois jours après son couronnement, le roi Juan Carlos avait gracié tous les délits politiques antérieurs au 22 novembre 1975, au nom de la paix nationale présentée comme l’objectif principal de la monarchie. Le 30 juillet 1976, était promulguée une loi d’amnistie concernant, pour la première fois, des personnes engagées du côté républicain. Elle visait les exilés et les personnes condamnées pour des délits politiques, en excluant toutefois les auteurs de délits de sang. Son texte réitérait les vœux de la Couronne de « réconcilier tous les membres de la Nation » et se référait explicitement à la nécessité d’oublier le conflit. Toute-fois, le champ d’application de cette amnistie fut jugé trop restrictif par une grande partie de l’opposition.
8 La loi d’amnistie ayant été la plus importante est celle du 14 octobre 1977, votée par un congrès des députés issu tout juste des urnes. Durant les débats parlementaires, la plupart des groupes soutinrent cette loi qui constituait selon eux un instrument de « réconciliation nationale », la défection principale venant d’Alianza Popular qui choisit l’abstention[7] [7] Diario de Sesiones del Congreso de los Diputados, Sesion...
suite. L’amnistie incluait tous les actes politiques antérieurs au 15 décembre 1976, et d’autres plus tardifs liés « au rétablissement des libertés publiques ou à la revendication des autonomies », à condition qu’il n’y ait pas eu de « violence grave contre la vie ou l’intégrité des personnes[8] [8] Aguilar Fernandez (P. ), Memoria y olvido de la Guerra Civil...
suite ». Mais la loi contenait également deux articles qui instauraient l’impunité pour les actes de violence institutionnelle effectués sous la dictature. Autrement dit, elle interdisait de juger les responsables de violations des droits de l’homme commises sous le franquisme. En échange, les réformistes du régime sortant avaient auparavant accepté la libération de tous les prisonniers politiques, la légalisation du Parti communiste espagnol et de réelles élections libres en juin 1977. La plupart des Espagnols ignorent ce volet de la loi d’amnistie, qui fut à peine mentionné au cours des débats parlementaires et dans la presse, et qui allait avoir des conséquences majeures sur le processus démocratique engagé.
9 Cette loi d’amnistie a eu fondamentalement un double effet[9] [9] Sur ce processus, cf. Aguilar Fernandez (P. ), « Collective...
suite. D’une part, les prisonniers politiques de l’opposition, y compris ceux impliqués dans des délits de sang, ont pu sortir de prison. D’autre part, une sorte de « point final » a été mise au débat sur les responsabilités politiques du régime antérieur. Deux articles interdisent ainsi de poursuivre les responsables de tortures et tous ceux qui ont commis des abus de pouvoir sous la dictature : « les délits et fautes ayant pu être commis par les autorités, fonctionnaires et agents de l’ordre public, dans le cadre de la recherche ou de la poursuite d’actes pris en compte dans cette loi » ; « les délits commis par les fonctionnaires et agents de l’ordre public à l’encontre du droit des personnes ». Une idée dominait en effet au sein de la classe politique : « L’Espagne démocratique doit, à partir d’aujourd’hui, regarder devant elle, oublier les responsabilités et les faits de la guerre civile, faire abstraction de quarante ans de dictature […]. Un peuple ne peut pas et ne doit pas manquer de mémoire historique mais celle-ci doit contribuer à favoriser l’émergence de projets pacifiques communs et non pas alimenter des rancœurs tournées vers le passé » (El País, 15 octobre 1977).
10 La politique de « réconciliation nationale » a débouché ainsi sur une amnistie pour les antifranquistes et une amnésie pour les franquistes, via le renoncement à soumettre les actes de violence institutionnelle commis au cours de la dictature à des procès judiciaires[10] [10] Colomer (J. M. ), La transición a la democracia : el modelo...
suite. Ce choix de l’amnésie portée à la fois sur la guerre civile et la dictature franquiste s’est affiché au niveau le plus officiel pendant longtemps. Le 18 juillet 1986, à l’occasion du cinquantenaire du soulèvement militaire contre la République, le gouvernement socialiste alors en place[11] [11] À cette époque, le parlement avait été dissout et les...
suite, présidé par Felipe Gonzalez, a émis le communiqué suivant : « Une guerre civile n’est pas un événement à commémorer, même si ce fut un épisode déterminant dans la trajectoire biographique de ceux qui l’ont vécue et souffert […]. Le gouvernement […] veut honorer et saluer la mémoire de tous ceux qui en tout temps ont contribué par leurs efforts et pour beaucoup d’entre eux par leur vie, à la défense de la liberté de la démocratie en Espagne […]. Il évoque également avec respect le souvenir de ceux qui, à partir de positions différentes de celles de l’Espagne démocratique, ont lutté pour une société différente pour laquelle nombre d’entre eux ont également sacrifié leur propre existence. » Des actes symboliques ont été accomplis pour créditer d’un sens fort cette volonté de réconcilier la communauté nationale tout entière, comme le retour du Guernica de Picasso[12] [12] Concernant ce lieu mythique des vaincus, dont le bombardement...
suite, le changement de dénomination de rues, la « neutralisation » de différentes plaques commémoratives – ceci selon la couleur politique des municipalités et leur volonté réconciliatrice plus ou moins affirmée. À Madrid, l’avenue Generalisimo Franco a été rebaptisée La Castellana et plus tard, l’avenue José Antonio rendue à sa dénomination originelle de Gran Via. Malgré tout, de nombreux monuments des années 1930 et 1940 sont toujours en place[13] [13] Ainsi, ce n’est qu’en mars 2001 que la ville de Santander...
suite. Il a fallu attendre le dixième anniversaire du couronnement du roi Juan Carlos, pour que soit inauguré par celui-ci, le 22 novembre 1985, à Madrid, un monument « À tous ceux qui ont donné leur vie pour l’Espagne », en présence d’anciens combattants des deux armées. Et ce n’est qu’en 1995 que les pièces de monnaie à l’effigie de Franco ont été retirées de la circulation…
11 Ainsi, au nom d’un double objectif partagé – la réconciliation nationale et la mise en place d’institutions démocratiques – une amnésie officielle a été instaurée concernant les années franquistes. Les principales institutions civiles et militaires héritées de la dictature de Franco n’ont pas été épurées après sa mort. Il n’y a pas eu de « commissions de vérité » ou de procès pour juger les responsables des morts, des tortures et des détentions illégales (mais il faut rappeler que cette procédure n’a été inventée que plus tard et dans d’autres régions du monde – Afrique du Sud, Amérique Latine –, sur fond de profondes transformations dans les manières de penser les « sorties des conflits »). Malgré la portée incontestable de la loi d’amnistie de 1977, qui a fini même par inclure une amnistie de caractère professionnel (l’obligation de réintégrer dans leur poste de travail ceux qui avaient été licenciés pour des motifs politiques), deux groupes significatifs ont été écartés du bénéfice de cette loi – ce qui met en lumière le poids des forces armées. D’une part, les militaires qui étaient parvenus à constituer un groupe clandestin en faveur de la démocratie – l’Union militaire démocratique (UMD) – n’ont pas été autorisés à réintégrer l’armée, dont ils avaient été exclus. D’autre part, les ex-combattants de l’armée républicaine, vaincus de la Guerre civile et marginalisés en permanence par le franquisme, n’ont pas eu non plus la possibilité de retrouver leurs fonctions au sein des forces armées. S’est opérée ainsi une égalitarisation des franquistes et des anti-franquistes, des (anciens) vainqueurs et des (anciens) vaincus. C’était le prix à payer pour tourner la page de la dictature et faire advenir la démocratie.
12 Si elle s’est focalisée sur la réhabilitation des personnes emprisonnées pour avoir combattu le régime autoritaire et a autorisé les fonctionnaires à retrouver leurs emplois et pensions, cette loi de 1977 n’a pas traité de l’indemnisation des victimes de la répression. Or, les demandes de réparations se sont multipliées, dans les premières années de l’après-franquisme, concernant divers groupes professionnels ou catégories de victimes non pris en compte par la législation : enseignants non réintégrés de la période républicaine, veuves des mutilés de l’armée républicaine, etc. Plusieurs mesures ont été successivement adoptées concernant l’attribution de pensions aux mutilés de l’armée républicaine (mars 1976), aux soldats de la République (mars 1978) et encore aux « familles de ceux qui sont morts en conséquence de la Guerre civile » (novembre 1978). Enfin, la loi d’octobre 1984 reconnaît « les droits et les services rendus des membres des forces armées ou de la police durant la Guerre civile » (BOE 26 février 1984). Cette dimension de justice rétroactive, introduite tardivement, a été jugée insuffisante dans bien des cas – en raison principalement du temps écoulé depuis les faits évoqués et de la complexité des procédures. C’est précisément cet oubli des victimes de la dictature qui va constituer le cœur des débats plus tard, dans les années 1990.
Controverses sur un modèle « exemplaire »
13 La réussite politique de cette solution négociée entre les forces adverses a d’abord suscité des controverses parmi les chercheurs. C’est initialement à propos des conséquences de cette politique d’amnésie sur le fonctionnement de la démocratie qu’ils se sont opposés. Pour les uns, l’absence de mesures de justice politique – résultant d’une série de concessions inacceptables de la part de l’opposition – a entraîné de nombreux effets préjudiciables à la démocratie (parfois regroupés sous la notion de « déficit » démocratique). Pour d’autres toutefois, la transition s’est effectuée aussi bien que possible compte tenu du contexte : le choix de ne pas revenir sur le passé a été une décision sage qui a révélé la maturité politique des Espagnols. Un troisième groupe considère que l’on est face à une transition « exemplaire de par son faible coût social mais qui a produit, effet paradoxal d’une procédure de négociation timorée, une démocratie plutôt médiocre et de mauvaise qualité ». Selon Colomer, « les vertus de la transition sont devenues les vices de la démocratie[14] [14] Colomer (J. M. ), La transición a la democracia…, op. ...
suite ».
14 Une autre controverse, toujours d’actualité, a surgi. Cette fois-ci, ce sont les facteurs à l’origine du consensus espagnol et du « pacte d’oubli » qui ont été diversement appréciés. La première explication avancée pour rendre compte de la singularité de la transition espagnole est le refus de prendre le risque d’un affrontement associé à la mémoire traumatique de la Guerre civile[15] [15] Agüero (F. ), Militares, civiles y democracia, Madrid, Alianza...
suite. Dans la mesure où l’on avait affaire en Espagne à une transition négociée depuis la sphère du régime en place, il est évident que les réformistes de la dictature franquiste contrôlaient les principales commandes du pouvoir. Les forces démocratiques se trouvaient donc placées dans un rapport de forces défavorable. L’éventualité d’une réaction de l’armée et de l’extrême droite a été omniprésente tout au long du processus. Effectivement, lorsque s’achève la guerre d’Espagne – tel est le nom sous lequel la guerre civile 1936-1939 restera dans l’histoire – elle laisse un pays traumatisé et exsangue[16] [16] Selon l’étude la plus récente, la Guerre civile a fait...
suite. Le désir obsessionnel d’éviter la répétition du conflit fratricide et un sentiment de culpabilité collective concernant les atrocités de la guerre expliquent à la fois la modération des principaux acteurs politiques et sociaux (limitation des manifestations sur la voie publique, absence de représailles, rédaction d’un texte constitutionnel consensuel), le choix d’un modèle de changement réformiste et enfin l’adhésion de la majorité des Espagnols à ce modèle. De différentes enquêtes d’opinion réalisées en 1966,1975 et 1977, il ressort, en effet, que la valeur politique dominante en Espagne était la « paix », avant même la « justice », la « liberté » et la « démocratie ». Cette orientation est confirmée par la lecture des rapports FOESSA de 1970,1975 et 1975-1981, qui indiquent une « prédominance de l’ordre et de la paix comme objectifs politiques », présente dans tous les groupes de la population, mais en augmentation avec l’âge des interviewés, un faible niveau d’éducation et de qualification professionnelle et un bas niveau de revenus. Autrement dit, le maintien de la paix, de l’ordre et de la stabilité ne constituait pas seulement un choix des élites : il reflétait également les priorités des Espagnols[17] [17] Enquêtes réalisées par l’Instituto de Opinion Pública...
suite.
15 D’autres explications proposées renvoient au temps écoulé depuis les événements violents et au facteur générationnel. L’éloignement dans le temps de la période la plus sanglante et répressive – les années 1936-1949 – a permis de dissiper les tensions. D’autant qu’à la mort de Franco, 70 % de la population espagnole n’avait pas vécu directement la guerre. Selon le sociologue Victor Perez Díaz, la clé du succès de la transition démocratique ne réside pas plus dans les événements de 1975-1976 que dans les vieux souvenirs. On la trouve dans l’évolution de la société espagnole engagée depuis deux décennies, ce qu’il désigne globalement par l’« émergence de la société civile [18] [18] Perez Diaz (V. ), The Return of Civil Society. The Emergence...
suite ». Au milieu des années 1970, affirme-t-il, les intenses conflits idéologiques de l’histoire espagnole contemporaine s’étaient apaisés. La grande majorité des Espagnols n’était guère portée à la bataille idéologique et se reconnaissait dans un nouveau langage : celui d’une Espagne « moderne », « européenne », qui avait laissé derrière elle, une fois pour toutes, le drame de la Guerre civile. Les générations avaient également changé et, avec elles, leur mémoire. Une grande partie de la classe politique espagnole de la transition est née dans les années de la guerre ou de l’immédiat après-guerre. En 1977,73 % des parlementaires élus démocratiquement avaient moins de 49 ans. Éduquée sous le franquisme, la génération accédant au pouvoir a appris l’histoire récente à travers les versions idéologisées qu’en donnait le régime en place – tout en étant sensibilisée, comme on l’a vu, aux bienfaits de la paix sociale. Elle avait parallèlement en mémoire, à côté du traumatisme de la guerre, hérité et raconté, son propre vécu de la post-guerre durant l’enfance : les familles divisées, la faim, la peur, le pays en ruine[19] [19] Aguilar (P. ), Memoria y olvido. . . , op. cit. , p. 149. ...
suite …
16 Plus récemment, Santos Juliá s’est attaché à comprendre l’articulation entre mémoire et oubli durant la transition espagnole. Avec le temps, affirme ce sociologue[20] [20] Juliá (S. ), « Echar al olvido. Memoria y amnistía en...
suite, la représentation de la Guerre civile a évolué. Les anciens combattants eux-mêmes sont passés de l’exaltation de leur cause à une perception de la guerre en termes de conflit fratricide et de tragédie collective. Une telle vision s’est largement diffusée dans les milieux de l’exil à partir de la décennie 1950. Il en a résulté un sentiment de responsabilité partagée et l’exigence d’une amnistie comme premier pas vers la restauration de la démocratie par l’ouverture d’un processus constituant. Deux facteurs fondamentaux sont à prendre en compte, selon S. Juliá. D’une part, le passage à la dissidence de nombreux hommes et femmes du régime, catholiques, monarchistes, phalangistes, qui avaient été ministres et cadres du Mouvement ou membres des organisations de jeunesse ; d’autre part, l’incorporation des fils des vainqueurs de la Guerre civile dans les rangs des partis vaincus. Ces deux faits ont donné lieu à des expériences uniques qui serviront non seulement de base morale mais aussi de base politique pour la transition. Des gens ayant appartenu aux deux camps en guerre se sont retrouvés à dialoguer dans l’opposition. Ainsi le congrès de Munich en 1962 a rassemblé à la fois des représentants de la dissidence intérieure et de l’opposition en exil. « La génération suivante a, quant à elle, reconstruit un nouveau sujet collectif en se présentant comme “nous, enfants des vainqueurs et des vaincus” [libellé d’un manifeste distribué le 1er avril 1956 à l’université de Madrid], réalisant de manière symbolique une réconciliation avant la réconciliation. » « L’amnistie a été exigée par l’opposition et non pas gracieusement accordée par le gouvernement. Une fois réalisées les élections générales et constitué le premier parlement de la nouvelle démocratie, tous ont senti le besoin de promulguer une amnistie sans restriction. Et c’est ce type d’amnistie qu’ont présenté tous les groupes parlementaires, sauf l’Alliance populaire, le 14 octobre 1977. » La guerre, insiste encore Santos Juliá, n’a pas été oubliée ; elle a été volontairement « jetée dans l’oubli » (echada al olvido) parce qu’au contraire bien trop présente dans les mémoires.
17 À côté de ces controverses scientifiques, la politique officielle de « réconciliation nationale » est, quant à elle, assumée à l’heure du bilan, vingt-cinq ans plus tard. En 2001, lors d’une déclaration relative au « pacte d’oubli » de la transition, Felipe Gonzalez, ancien président socialiste du gouvernement espagnol, réaffirmait sa conviction d’avoir fait le juste choix : « Nous avons décidé de ne pas parler du passé. Si c’était à refaire, avec la perspective de ces vingt-cinq ans écoulés depuis la disparition du dictateur, je le referais. Ce qui revient à dire qu’en termes historiques, le solde de notre mode de transition me paraît satisfaisant[21] [21] « Opinion », El País, 22 avril 2001, p. 13-14. ...
suite. » Pourtant, s’opèrent au même moment des réappropriations mémorielles du passé franquiste[22] [22] Rozenberg (D. ), « Espagne : la mémoire retrouvée (1975-2002) »,...
suite, et les collectifs de victimes affichant leur refus de l’amnésie se multiplient, venant contester les choix politiques précédemment acceptés.
Nouvelles mobilisations et contestation du pacte d’oubli
18 Le milieu des années 1990 marque un tournant. Désormais, les adversaires politiques du présent se réapproprient leur filiation : hommage aux anciens volontaires des Brigades internationales, béatification des « martyrs » du camp national, commémorations, etc. Une vague mémorielle de fond semble emporter l’Espagne dans une relecture du passé, un mouvement qui ne touche pas seulement la sphère des spécialistes ou des médias, mais qui implique aussi les acteurs et les témoins des événements dramatiques. La voix des vaincus du franquisme se fait entendre dans l’espace public : prises de parole d’exmaquisards ou agents de liaison, témoignages d’enfants de l’exil, anciens combattants des maquis… Ces initiatives sont relayées par des associations de victimes et des groupes militants. Tous dénoncent l’injonction de silence faite à la résistance antifranquiste. À la mémoire officielle des élites et des médias de la transition politique, ils opposent l’existence d’autres mémoires interdites (individuelles, familiales, militantes) qui, sur place et dans l’exil, ont pérennisé jusqu’à aujourd’hui la transmission républicaine.
19 Les victimes oubliées du franquisme exigent la mise en œuvre d’une justice réparatrice qui leur accorde tout ensemble une réhabilitation morale, des indemnisations économiques et l’établissement de la vérité concernant le passé. Leurs mobilisations sont nombreuses et les répertoires d’action, multiformes : associations d’anciens prisonniers, caravanes de la mémoire, collectifs réclamant l’annulation des sentences prononcées par les tribunaux franquistes… La plus emblématique d’entre elles est assurément celle de l’Asociacion para la Recuperación de la Memoria Historica (ARMH), en hommage aux « disparus », dont les corps sont restés sans sépulture. L’ARMH a choisi d’interpeller le gouvernement de Madrid en déposant, en août 2002, un recours auprès du haut commissariat de l’ONU pour les droits de l’homme (sur la base de la « Déclaration sur la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées » de 1992, dont l’Espagne est un des pays signataires), afin que les autorités espagnoles prennent en charge les exhumations des fosses communes et permettent aux familles d’enterrer dignement leurs morts[23] [23] Silva (E. ), Macias (S. ), Les fosses de Franco, Paris, Calmann-Lévy,...
suite. Le congrès des députés a été saisi d’une série de propositions visant la réhabilitation des victimes. Dans cette action, les communautés autonomes ont joué un rôle important d’interface entre la population et la représentation nationale[24] [24] L’État des autonomies, mis en place à la faveur de la...
suite. Sur différentes questions telles que l’indemnisation des anciens prisonniers, les plus concernées – l’Andalousie, la Catalogne, la Navarre, etc. – adoptent des législations anticipatrices par rapport aux décisions de l’État espagnol. Le problème des réparations concernant les victimes de la Guerre civile et celui de la réhabilitation de leur mémoire se trouvent alors placés sur l’agenda politique national (et restent d’une actualité brûlante en Espagne), ce qui rouvre les possibilités de prise de position sur le passé auparavant interdites.
20 Le 20 novembre 2002, jour anniversaire de la mort du général Franco, le congrès des députés espagnol, vote à l’unanimité une « Déclaration institutionnelle » qui « condamne le soulèvement militaire du 18 juillet 1936 ». Cette condamnation officielle du franquisme, longtemps différée – plus de soixante ans se sont écoulés depuis la fin de la Guerre civile – est qualifiée de déclaration historique. Ce changement radical d’attitude du Parti populaire alors au pouvoir est sans doute lié aux pressions exercées sur les partis politiques par les collectifs mobilisés pour que les élus de la nation expriment un clair désaveu du franquisme, mais aussi à une volonté de donner un coup d’arrêt à la question des disparus espagnols portée devant les instances de l’ONU – un recours dont la connotation « tiers-mondiste » ne pouvait que ternir l’image du président du gouvernement, José Maria Aznar. Mais on peut avancer trois autres éléments pour expliquer ce retournement. C’est tout d’abord la perception très largement partagée d’une démocratie stabilisée qui permet l’expression des divergences et un jeu politique plus ouvert.
21 Ensuite, les usages du passé ont connu une politisation croissante. Une instrumentalisation politique de la mémoire du franquisme a été menée depuis 1997 par le Parti socialiste dans l’opposition d’abord, puis par le Parti populaire depuis 2004, afin de déstabiliser l’adversaire au pouvoir. Le Parti populaire, aujourd’hui, accuse par exemple le gouvernement de relancer une « guerre des mémoires ». Enfin, la société espagnole a profondément évolué depuis la sortie de la dictature. Se sont dissipées les craintes d’un coup d’État militaire et l’« aversion au risque » qu’évoquent les politistes pour expliquer le ralliement des élites et de la population au consensus de la transition. S’ajoute encore un phénomène générationnel. Alors que disparaissent les derniers acteurs des événements, la génération des petits-fils (ceux qui n’ont connu ni la Guerre civile ni la dictature) refuse l’injonction de silence faite aux vaincus républicains, exigeant l’établissement des faits historiques et une prise en compte des préjudices endurés par les familles.
22 La politique officielle d’amnistie de la transition ne peut alors que devenir l’objet central des controverses politiques. En témoigne cette réaction de Vicenç Navarro aux propos de Felipe Gonzalez précédemment évoqués : « En fondant la réconciliation sur l’oubli, les partis de gauche ont commis non seulement une grave erreur politique, mais aussi une grande injustice à l’égard des vaincus de la guerre civile et des antifranquistes. Leur lutte pour la démocratie a été occultée, et aujourd’hui ils meurent les uns après les autres sans que le pays leur ait rendu l’hommage qu’ils méritent […]. L’oubli a été non seulement une grande injustice, mais aussi une grave erreur politique aux coûts très élevés. L’un de ces coûts, c’est la méconnaissance qu’ont les jeunes Espagnols de notre Histoire[25] [25] Courrier international, 592,7-13 mars 2002, p. 39-40. ...
suite. »
L’après 14 mars 2004 : émergence d’un contre-modèle de réconciliation
23 Le PSOE, parti socialiste dans l’opposition depuis 1997 et principal vecteur politique (avec la Gauche unie et Convergence et union) des demandes de justice réparatrice, s’est trouvé propulsé au pouvoir à la suite des attentats terroristes du 11 mars et de la mobilisation populaire contre le Parti populaire qui a suivi[26] [26] L’Espagne post-franquiste a connu trois alternances politiques :...
suite. Depuis lors, José Luis Rodriguez Zapatero et son équipe ont multiplié les déclarations d’intention et actes symboliques : présence de vétérans des deux camps de la guerre lors des cérémonies de la fête nationale du 12 octobre 2004, désignation d’une Commission interministérielle pour l’étude de la situation des victimes de la Guerre civile et du franquisme (chargée de faire le point sur les réparations), etc. Cette dernière instance, créée en juillet 2004 et présidée par María Teresa Fernández de la Vega, vice-présidente du gouvernement, a auditionné les principales associations demandeuses de justice rétroactive pour faire le point sur les questions en attente :
24
- la constitution d’archives largement accessibles sur la Guerre civile, la guérilla antifranquiste, les Enfants de la guerre, la résistance ainsi que l’exil espagnol et le regroupement des fonds ;
- l’indemnisation des anciens prisonniers et d’autres catégories de victimes comme les ex-maquisards (selon El País du 20 février 2002, l’Association des anciens prisonniers comptabilisait cette même année 6 000 personnes, pouvant attester de trois ans d’emprisonnement, durée minimale pour prétendre à une réparation financière) ;
- l’octroi de la nationalité espagnole aux descendants de l’exil espagnol ;
- la prise en charge par les autorités des exhumations de fosses et l’identification des disparus ;
- l’annulation des jugements sommaires prononcés par les tribunaux franquistes, comme celui de Julián Grimau, dirigeant communiste fusillé en avril 1963 ou celui des anarchistes Granado et Delgado, garrottés en 1963 pour des attentats qu’ils n’avaient pas commis.
25 La commission vient d’achever son rapport qui devrait déboucher dans les mois à venir sur une proposition de loi soumise au congrès des députés.
26 Ainsi, la politique étatique d’amnistie/amnésie, pérennisée sur trois décennies, se trouve officiellement remise en cause. Le plus étonnant est que la décision émane du même Parti socialiste dont le leader Felipe Gonzalez réaffirmait en 2001 sa conviction d’avoir fait le juste choix. Le « modèle espagnol » de réconciliation se voit désormais contesté de l’intérieur. Les nouveaux enjeux politiques du présent pèsent de tout leur poids dans ce revirement. « Zapatero l’Européen » et ses conseillers s’inspirent probablement des législations étrangères, tant le cadre des références internationales s’est transformé. Mais l’affirmation des filiations politiques, la préservation de la cohésion nationale et l’écriture de l’histoire, sur le plan national, ont vu également leur signification et leurs préoccupations se modifier sous l’effet des mobilisations des victimes et de la réorientation des concurrences politiques.
27 Les façons de penser les conflits et de leur trouver une solution se sont elles aussi transformées. Un double phénomène, relativement nouveau, les structure. C’est à la fois l’étirement du temps de référence : on pense aux relectures des passés coloniaux[27] [27] Ferro (M. ),
suite
suite. La loi allemande de 1998 annulant les sentences des tribunaux nazis est évoquée à propos des jugements sommaires du franquisme. On a vu la démarche de l’ARMH auprès de l’ONU, reprenant une notion juridique de disparus forgée en 1992 dans le contexte sud-américain. Concernant toujours les exécutions et disparitions forcées de la période franquiste, certains juristes (J. A. Martín Pallín, magistrat du Tribunal suprême, les rédacteurs du rapport d’Amnesty international sur la « question espagnole » des disparus) ont récemment estimé que le droit international devait se substituer au droit espagnol, afin de rendre ces crimes imprescriptibles, conformément aux jurisprudences des tribunaux de La Haye et de Nuremberg, ou encore du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie. Enfin, à propos des exhumations de fosses communes et de l’identification des corps retrouvés, la référence à l’Amérique latine est constante, tout comme les compétences devenues cruciales dans la démonstration de la preuve : savoirfaire des archéologues, anthropologues et médecins légistes expérimentés en Argentine, au Chili, au Guatemala. Un constat s’impose : quel que soit le pays concerné et ses spécificités propres, désormais, la recherche d’une sortie de conflit acceptable ne s’inscrit plus seulement dans un cadre de réflexion enclavé, mais bien dans un jeu de miroirs international.
28 Cet examen du cas espagnol ouvre alors sur deux réflexions. Qu’est-ce, au juste, qu’une société réconciliée ? Ne convient-il pas, pour le comprendre, de distinguer trois strates ? La possibilité d’une convivance démocratique (absence d’affrontements violents, de menace sur certaines catégories de la population, adhésion du plus grand nombre aux règles du jeu démocratique) ; la reconnaissance de mémoires plurielles et apaisées ; une écriture pacifiée de l’histoire laissant place au dissensus.
29 Qu’en est-il du travail du temps ? Que signifie cette distance de 50-60 ans qui sépare souvent les événements traumatiques du passé de leur réappropriation mémorielle collective ? Est-ce le temps d’une génération qui disparaît – celle des acteurs et des témoins – avec le sentiment d’urgence qui l’habite ? Celui d’une écriture dépassionnée de l’histoire ? Ou encore est-ce les décennies nécessaires pour dissiper les peurs (on évoque parfois la transmission des grands-parents aux petits-enfants et le constat d’une génération intermédiaire silencieuse), engager, sans crainte, le débat politique et établir les responsabilités ? On sait, dans le cas de la France, que ce n’est qu’en 1995, à l’occasion de la commémoration de la rafle du Vel’d’Hiv’ de juillet 1942, qu’un chef de l’État, le président Jacques Chirac, a officiellement évoqué les « fautes du passé » et reconnu la responsabilité de l’État français dans la déportation des juifs. Toujours à propos de la Shoah, l’apposition en cours dans les écoles parisiennes de plaques du souvenir en hommage aux enfants déportés montre combien ce travail mémoriel est lent et difficile. L’actuelle « guerre des mémoires » autour de la question algérienne (recherche d’une date commémorative consensuelle, rôle des harkis, pratique de la torture…) témoigne à son tour du resurgissement dans l’espace public d’une histoire « neutralisée » au nom de la paix civile. Existe-t-il une temporalité des mémoires historiques et de la réconciliation ? Face à l’emballement mémoriel et à l’exigence de justice rétroactive qui caractérisent les sociétés actuelles, aux multiples initiatives institutionnelles nationales et internationales visant à gérer les passés conflictuels, une interrogation affleure : y aurait-il un bon usage de la réconciliation ? Comme l’évoquait Yosef Yerushalmi : « Est-il possible que l’antonyme de l’oubli ne soit pas la mémoire mais la justice[29] [29] Yerushalmi (Y. ), « Réflexions sur l’oubli », in Yerushalmi...
suite ? »
Notes
[ 1] Barahona de Brito (A.), Gonzales-Enriquez (C.), Aguilar (P.), eds, The Politics of Memory. Transitional Justice in Democratizing Societies, Oxford, Oxford University Press, 2001, p. 1-39.
[ 2] « Par élite franquiste de la transition nous entendrons les personnes qui, ayant été nommées par décret sous Franco, ont conservé leur poste après 1975, ou bien se sont vues attribuer un nouveau poste entre 1976 et 1982 » ( Campuzano (F.), L’élite franquiste et la sortie de la dictature, Paris, L’Harmattan, 1997, p. 14).
[ 3] La périodisation du phénomène de transition politique et de consolidation démocratique a été largement débattue parmi les spécialistes. On s’alignera ici sur la position de Francisco Campuzano, qui suggère de « s’en tenir aux repères proposés par Juan Linz, qui place le point de départ de la transition au moment où les dirigeants autoritaires s’engagent à organiser des élections libres à une date précise et sa fin lorsque les principales forces, organisations et institutions en présence acceptent les règles du jeu démocratique comme seul moyen d’accéder au pouvoir » (« Transitions to Democracy », The Washington Quaterly, 3, 1990, p. 157-158). Dans cette perspective, il est légitime de situer le début de la transition espagnole en septembre 1976 et son terme en octobre 1982, avec la victoire électorale des socialistes.
[ 4] Hermet (G.), Le passage à la démocratie, Paris, Presses de Science po, 1996 ; Campuzano (F.), L’élite franquiste…, op. cit.
[ 5] Aux élections de juin 1977, l’Union du centre démocratique (UCD), présidée par Adolfo Suarez, avec 35% des votes (165 députés), le Parti socialiste (PSOE) avec 29 % des votes (118 députés), le Parti communiste (PCE) avec 9 % (20 députés), les conservateurs de l’Alliance populaire avec un peu plus de 8 % des voix (16 députés) et le Parti socialiste populaire (PSP) de Enrique Tierno avec 4,5 % des votes (14 députés) recueillent 333 sièges sur 360. Les 33 sièges restants se partagent entre Convergence et union (CiU) (11 sièges), le Parti nationaliste basque (PNV) (8 sièges) ; les « divers autres », incluant à la fois les phalangistes, l’extrême droite franquiste et les petits partis d’extrême gauche, n’ont que 8 sièges. Les élections générales de mars 1979 confirment la tendance. L’UCD et le PSOE (qui a absorbé le PSP) passent respectivement à 168 et 121 sièges, le PCE obtient 23 sièges et l’Alliance populaire 9 sièges – ces partis disposant en tout de 321 sièges sur 350. Les 29 sièges restant vont à Convergence et union (8), au Parti nationaliste basque (7), aux radicaux de gauche basques (4) et aux « divers gauche » (10). Cf. Maravall (J.-M.), Santamaria (J.), « Crisis del franquismo, transición política y consolidación de la democracia en España », Sistema, 68, 1985, p. 79-129.
[ 6] Preston (P.), « Venganza y reconciliacion : la Guerra Civil española y la memoria historica » in Ciplijanskaite (B.), Maurer (C.), eds, La voluntad del humanismo. Homenaje a Juan Marichal, Barcelone, Anthropos, 1990, p. 71-87.
[ 7] Diario de Sesiones del Congreso de los Diputados, Sesion Plenaria, Núm. 24,14 octobre 1977, p. 954- 974La loi a été approuvée avec 296 voix pour, 2 voix contre, 18 abstentions et 1 nul, sur 317 suffrages exprimés.
[ 8] Aguilar Fernandez (P.), Memoria y olvido de la Guerra Civil española, Madrid, Alianza Editorial, 1996.
[ 9] Sur ce processus, cf. Aguilar Fernandez (P.), « Collective Memory of the Spanish Civil War. The Case of Political Amnesty in the Spanish Transition to Democracy », Democratization, 4,1997, p. 88-109.
[ 10] Colomer (J. M.), La transición a la democracia : el modelo español, Barcelone, Anagrama, 1998, p. 177.
[ 11] À cette époque, le parlement avait été dissout et les premières élections législatives sous mandat socialiste convoquées. Le communiqué fut publié dans toute la presse et, en particulier, dans le quotidien El País (d’où a été tirée cette citation) qui, alors, était proche du gouvernement socialiste.
[ 12] Concernant ce lieu mythique des vaincus, dont le bombardement par la légion Condor en avril 1937 avait été nié par Franco, en 1977, à l’occasion du quarantième anniversaire de la destruction de Guernica, une commission d’historiens hispano-allemande était désignée pour établir officiellement la vérité... sur une réalité connue du monde entier depuis les événements (Southworth (H.), La destruction de Guernica : journalisme, diplomatie, propagande et histoire, Paris, Ruedo Ibérico, 1975 ; Aguilar Fernandez (P.), Memoria y olvido…, op. cit., p. 273-278). Parallèlement, le nouveau parlement espagnol réclamait aux États-Unis la restitution à l’Espagne du fameux tableau peint par Picasso, considérant que la condition préalable fixée par l’artiste – le rétablissement des libertés démocratiques dans son pays – se trouvait désormais satisfaite. Après une polémique quant à son lieu de destination final (le Pays basque ou la capitale de l’État espagnol), le Guernica de Picasso a aujourd’hui intégré les collections nationales à Madrid.
[ 13] Ainsi, ce n’est qu’en mars 2001 que la ville de Santander a décidé de modifier le nom de places dédiées, depuis 1937, à Franco et à José antonio Primo de Rivera, en leur redonnant leurs anciennes dénominations – plaza del Ayuntamiento et plaza de Pombo. La décision a été votée d’un commun accord par le PSOE, le Parti populaire et les partis régionalistes (El País, 8 mars 2001). Par ailleurs, l’enlèvement récent (17 mars 2005) de la statue équestre du général Franco à Madrid, à l’initiative des autorités socialistes et dans des conditions surprenantes (un déboulonnage nocturne à l’abri d’une palissade laissant supposer des travaux de voirie) et la polémique qui en a résulté montrent combien le thème de la « défrancoïsation » est toujours sensible trente ans après la mort du dictateur.
[ 14] Colomer (J. M.), La transición a la democracia…, op. cit., p. 10 et p. 181.
[ 15] Agüero (F.), Militares, civiles y democracia, Madrid, Alianza Editorial, 1995 ; Rodriguez (J. L.), La extrema derecha española en el siglo XX, Madrid, Alianza Editorial, 1997 ; Colomer (J. M.), La transición a la democracia…, op. cit. ; Aguilar (P.), « Justice, Politics, and Memory in the Spanish Transition », in Barahona de Brito (A.), Gonzales-Enriquez (C.), Aguilar (P.), eds, The Politics of Memory…, op. cit.
[ 16] Selon l’étude la plus récente, la Guerre civile a fait environ 600 000 victimes en comptant les individus tombés au combat ainsi que les quelques 120 000 morts de civils (c’est-à-dire d’Espagnols tués derrière les lignes de front et les personnes tuées dans la répression de la post-guerre). Sur ce point, cf. Julià (S.), ed., Víctimas de la guerra civil, Madrid, Temas de Hoy, 1999. Pour sa part, S. Payne (The Franco regime 1936-1975, Madison, University of Winconsin Press, 1987) parle de 200 000 morts imputables à la malnutrition et aux maladies qui en résultent dans les cinq années qui suivent la guerre. Mais les conséquences de cette situation sont encore sensibles au début des années 1950.
[ 17] Enquêtes réalisées par l’Instituto de Opinion Pública (IOP), qui deviendra plus tard le Centro de Investigaciones Sociológicas (CIS). Les rapports de la fondation privée FOESSA, dirigés par des sociologues de renom comme Juan J. Linz et Amando de Miguel, sont considérés comme des ouvrages de référence pour la période concernée (cf. Aguilar (P.), Memoria y olvido..., op. cit., p. 348-354).
[ 18] Perez Diaz (V.), The Return of Civil Society. The Emergence of Democratic Spain, Cambridge, Harvard University Press, 1993, et, du même auteur, La démocratie espagnole vingt ans après, Paris, Éditions Complexe, 1996.
[ 19] Aguilar (P.), Memoria y olvido..., op. cit., p. 149.
[ 20] Juliá (S.), « Echar al olvido. Memoria y amnistía en la transición », Claves de la Razón Práctica, 129, 2003 (texte repris dans « Mémoire et amnistie durant la transition vers la démocratie », Les cahiers du Colegio de España, 1,2004, p. 91-102).
[ 21] « Opinion », El País, 22 avril 2001, p. 13-14.
[ 22] Rozenberg (D.), « Espagne : la mémoire retrouvée (1975-2002) », Matériaux pour l’histoire de notre temps, 70,2003.
[ 23] Silva (E.), Macias (S.), Les fosses de Franco, Paris, Calmann-Lévy, 2006.
[ 24] L’État des autonomies, mis en place à la faveur de la Constitution de 1978, confère aux 17 communautés territoriales de larges compétences en matière politique.
[ 25] Courrier international, 592,7-13 mars 2002, p. 39-40.
[ 26] L’Espagne post-franquiste a connu trois alternances politiques : le 28 octobre 1982 avec la victoire du PSOE et l’arrivée de Felipe Gonzalez au gouvernement ; le 3 mars 1996, la victoire du Parti Populaire conduit José Maria Aznar au pouvoir ; la troisième succède aux élections du 14 mars 2004, avec la défaite de José Maria Aznar et l’arrivée au pouvoir du Parti socialiste dirigé par José Luis Rodriguez Zapatero.
[ 27] Ferro (M.), 
[ 28] Je distinguerai ici la déterritorialisation se référant à des emprunts/transferts de notions, d’usages et de compétences, de l’internationalisation impliquant un espace d’échange généralisé.
[ 29] Yerushalmi (Y.), « Réflexions sur l’oubli », in Yerushalmi (Y.) et al., Usages de l’oubli. Contributions au colloque de Royaumont 1987, Paris, Seuil, 1988, p. 20.
Résumé
Après la mort du général Franco, en novembre 1975, la mémoire traumatique de la Guerre civile et le désir de réconcilier la nation expliquent l’obsession du consensus qui a dominé la vie politique espagnole. Les lois d’amnistie et l’absence de justice rétroactive concernant les années de dictature ont rendu la transition possible. La « réussite exemplaire » de la transition espagnole a érigé cette dernière en modèle à l’usage des pays d’Europe centrale et d’Amérique latine à l’heure d’engager leur propre démocratisation. Depuis la fin des années 1990, cette politique officielle est dénoncée par les victimes du franquisme, qui se mobilisent pour exiger des réparations. Dans le même temps, le « pacte d’oubli » et le processus démocratique espagnol font l’objet de relectures critiques. Avec le retour des socialistes au pouvoir, en mars 2004, se dessine un contre-modèle de réconciliation, fondé sur la « récupération de la mémoire historique ».
PLAN DE L'ARTICLE
- Le consensus de la transition politique espagnole
- Controverses sur un modèle « exemplaire »
- Nouvelles mobilisations et contestation du pacte d’oubli
- L’après 14 mars 2004 : émergence d’un contre-modèle de réconciliation
POUR CITER CET ARTICLE
Danielle Rozenberg « Le « pacte d'oubli » de la transition démocratique en Espagne », Politix 2/2006 (n° 74 ), p. 173-188.
URL : www.cairn.info/revue-politix-2006-2-page-173.htm.
DOI : 10.3917/pox.074.0173.




