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Revue d'anthropologie des connaissances

2007/2 (Vol. 1, n° 2)

  • Pages : 186
  • DOI : 10.3917/rac.002.0323
  • Éditeur : S.A.C.


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La production de connaissances scientifiques est souvent accompagnée d’une réflexion des scientifiques eux-mêmes sur leur propre activité. Elle prend la forme de commentaires, de préliminaires ou de prises de distance rétrospectives. Cette réflexion de second niveau participe du processus de production des connaissances, par exemple, comme instance de rectification au sens où Bachelard parlait de la connaissance scientifique comme d’une « erreur rectifiée ». Avec le développement des sciences modernes, la réflexion de second niveau s’est elle-même déployée, différenciée et spécialisée. Elle se structure et prétend elle-même à la scientificité : philosophie, histoire et sociologie des sciences notamment.

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L’ouvrage de Jean-Michel Berthelot, Olivier Martin et Cécile Colinet prend justement pour objet d’analyse l’émergence et la structuration de cette réflexion de second niveau. Il rend compte de la façon dont le paysage des « études sur les sciences » s’est construit en France. Il décrit les chercheurs, les laboratoires, les associations et les institutions qui œuvrent au cours du XXe siècle à la production d’analyses du travail scientifique. L’ouvrage en dresse un panorama historique. Au-delà du compte rendu, il propose aussi une analyse des transformations à l’œuvre en termes de constitution progressive d’un champ scientifique autonome. Il identifie les éléments structurants autant que les dynamiques en présence. Globalement, les auteurs suggèrent qu’au-delà des différenciations et débats entre disciplines (philosophie, histoire et sociologie), des éléments de convergence et des déterminants externes sont à l’œuvre, en particulier les cadres institutionnels. Ces éléments justifient, selon les auteurs, de parler d’un champ, d’une communauté et de dispositifs communs de connaissance.

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Les auteurs proposent ainsi une analyse sociologique des « études françaises sur les sciences ». Dans ce dessein, ils mobilisent trois concepts sociologiques. Tout d’abord, le concept de champ – pris dans une acceptation faible, disent les auteurs, c’est-à-dire non réduite aux rapports de pouvoir – devrait leur permettre de rendre compte de la pluralité des institutions et des agents sans en faire un système autorégulé ni le réduire aux relations d’un réseau sans unité. Ensuite, le concept de communauté qualifie la nature des relations entre les savants, y compris ceux qui sortent du champ, par exemple pour faire de la vulgarisation ou de la gestion des institutions. Enfin, le concept de dispositif de connaissance a l’ambition de rendre compte de l’ensemble des ressources et contraintes symboliques (théories, procédures, normes, défis), matérielles (instruments, matériaux, supports) et institutionnelles de la production des connaissances.

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Grâce à ces concepts, ils dépassent la description du paysage pour tenter une explication. Ils montrent notamment comment la philosophie et l’histoire structurent initialement et pour longtemps le champ des « études sur les sciences ». Celui-ci s’adosse au développement des sciences humaines en France et s’inscrit dans les disciplines préexistantes. Les auteurs soulignent l’absence d’une régulation d’ensemble du champ en même temps qu’une forte fluidité des échanges. Les ancrages structurants sont les quelques grands laboratoires soutenus pour développer le domaine, les commissions transversales du CNRS, les séminaires et les chercheurs engagés où opèrent les dynamiques de convergence et de régulation. Le même phénomène d’adossement aux disciplines ou spécialités existantes s’observe du côté de la sociologie des sciences et de ses accroches institutionnelles à la sociologie des organisations, à la sociologie de la connaissance et à la sociologie des professions.

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Savoirs et savants est un travail pionnier. Fondé sur une enquête ample et de grande qualité, il propose une image du champ des « études sur la science » qui mérite d’être discutée, tant au niveau des détails – où des relations d’influence ont échappé aux auteurs, peut-être à cause de la focalisation sur les dynamiques internes à la France –, que de la vision d’ensemble. L’ouvrage invite en ce sens à ouvrir la discussion plutôt qu’à clore le débat. Il porte l’empreinte de Jean-Michel Berthelot, bien trop tôt disparu alors qu’il contribuait à créer les conditions d’une discussion rigoureuse et non partisane des courants de pensée du domaine. L’ouvrage porte aussi son souci de dépasser la description pour esquisser une explication du développement des sciences sociales, esprit que l’on retrouve dans la Revue d’histoire des sciences humaines que dirige Olivier Martin.

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Au-delà de la mise à l’épreuve du compte rendu proposé, l’ouvrage prête aussi à discussion au niveau de la démarche d’analyse. L’opération était risquée : faire l’étude de l’étude de la science. Un tel exercice suppose soit d’adopter comme cadre d’analyse des éléments proposés par l’un ou l’autre des courants d’analyse qu’il s’agit justement d’étudier, soit de construire un cadre radicalement différent et à distance. Dans le cas présent, les auteurs ont adopté et adapté des approches conceptuelles issues de leur objet d’étude, approches qui font justement l’objet de controverses entre les chercheurs étudiés : rôle déterminant des cadres institutionnels, des dispositifs de connaissance, de l’engagement des acteurs, de leurs interactions et de la congruence avec les intérêts sociaux. Procéder de la sorte fait d’autant plus débat que certains chercheurs dans le champ étudié préconisent de rendre compte de l’activité dans un langage différent de celui qu’adoptent les chercheurs du champ pour parler de leur objet. Un tel choix est susceptible de faire débat au sein du champ quant à sa pertinence pour étudier ce domaine de la connaissance, mais aussi pour en étudier d’autres : pourquoi pas l’anthropologie des connaissances avec ses relations aux sciences cognitives ?

Pour citer cet article

Vinck Dominique, « Jean-Michel BERTHELOT, Olivier MARTIN, Cécile COLINET, Savoirs et savants. Les études sur la science en France, Paris, PUF, coll. « Science, histoire et société », 2005, 282 p. », Revue d'anthropologie des connaissances 2/ 2007 (Vol. 1, n° 2), p. 323-325
URL : www.cairn.info/revue-anthropologie-des-connaissances-2007-2-page-323.htm.
DOI : 10.3917/rac.002.0323

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