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Rue Descartes

2008/3 (n° 61)



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Pour comprendre la situation de la philosophie tunisienne aujourd’hui, le mieux est d’en donner un aperçu général qui relate les moments les plus importants de la pratique de la philosophie (enseignement et recherche) dans les universités, les lycées et les écoles de Tunisie.

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L’enseignement et la recherche philosophiques font partie de l’histoire intellectuelle de la Tunisie. La civilisation carthaginoise et romaine de la Numidie a déjà connu une activité philosophique intéressante. Apulée (125-170), philosophe brillant et universel qui s’inscrit dans la ligne du mouvement de la seconde sophistique, témoigne de l’effervescence de la pensée philosophique carthaginoise. Saint Augustin, premier grand philosophe chrétien de l’histoire, en est un autre exemple. L’époque islamique a connu aussi de grands philosophes issus généralement de l’université de la Zitouna, l’une des plus vieilles universités du monde où l’enseignement de la philosophie religieuse se continue jusqu’à nos jours. De cette époque, nous ne citerons qu’Ibn Khaldoun (xive siècle), Kheireddine (xixe siècle) et Tahar Haddad (xxe siècle), qui ont eu une grande influence dans le processus de la modernisation de la pensée et de la culture en Tunisie.

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Il n’est pas étonnant de constater que la première occupation des philosophes tunisiens a été de renouveler le glossaire des notions fondamentales dans la manière de comprendre le monde et de s’y situer. Les notions les plus discutées sont celles de modernité, de tradition, d’identité, de liberté, de démocratie, de culture, de mondialité, de raison et de technologie. Certains philosophes tunisiens se sont orientés vers la pensée marxiste, d’autres vers la phénoménologie et l’herméneutique. Nombre d’universitaires ont cherché des réponses dans le rationalisme et la philosophie des Lumières comme modèle de développement des mentalités. Le spinozisme, par exemple, a joué un rôle non négligeable dans la clarification de la position vis-à-vis du théologico-politique. Dans les deux dernières décennies, une nouvelle lecture du patrimoine philosophique et scientifique arabe et islamique s’est imposée face, à la fois, aux lectures orientalistes et aux approches traditionalistes, renouvelant ainsi la recherche des canaux de transmission de la pensée et de la science entre le monde islamique et l’Europe à l’époque médiévale.

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L’arabisation de l’enseignement de la philosophie a participé à sa diffusion dans la communauté des intellectuels, celle des lettrés, qu’ils soient techniciens, scientifiques ou autres, sans pour autant couper la relation avec l’Occident. Par le travail de traduction, par la réflexion sur le rapport à l’autre, elle a permis une diffusion plus large de la pensée universelle dans le monde arabe à travers des problématiques philosophiques contemporaines au contact des philosophies occidentales. La naissance depuis quelques années de plusieurs ONG s’occupant de la recherche et de l’enseignement philosophique, comme l’Association tunisienne des études philosophiques, l’Association Tunisienne d’Esthétique et de Poïétique, Madarat (Association pour la diffusion de la culture philosophique), a contribué à créer une vie philosophique active au delà des institutions d’enseignement. Tout cela a donné naissance à un nombre appréciable de rencontres, de séminaires, de colloques internationaux ainsi qu’à plusieurs publications en arabe et en français (revues et livres) traitant de problématiques philosophiques diversifiées. S’ajoutent à ces publications philosophiques des traductions de textes philosophiques importants parues dans des éditions tunisiennes et libanaises.

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Même s’il n’existe pas en Tunisie de doctrines philosophiques officiellement recommandées, l’enseignement de la philosophie essaie, en principe, de créer chez le futur citoyen l’envie de remettre en question l’opinion et les préjugés qui meublent quelques traditions culturelles et d’exploiter ce qu’il y a de rationnel dans le patrimoine culturel arabe et islamique. Il faut signaler aussi que l’enseignement philosophique tente de rendre compte de l’ensemble des visions philosophiques du monde et des rapports humains en se fondant sur un très large éventail de perspectives philosophiques comme l’indique la masse de documents et des textes utilisés et dont une bonne partie concerne les questions du droit, de la société civile, de l’État, de la tolérance et de la violence. C’est ainsi qu’il ouvre à la culture tunisienne et arabe des sensibilités diverses ; en ce sens, il figure comme le principal enseignement qui prépare à l’ouverture, à l’universel, à la paix, à la liberté et à la responsabilisation de soi. Il faut dire qu’en Tunisie, la philosophie tenait jusqu’à la fin de 2006 [1]  Le ministère tunisien de l’éducation et de la formation... [1] une place intéressante dans la formation générale des citoyens puisqu’elle était un passage obligé pour tous les élèves à partir de la troisième année, quelle que soit la spécialité.

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Dans la dernière décennie, avec la multiplication des départements de philosophie dans les universités de Tunis, avec les activités de la Société de philosophie et celles de l’Association Tunisienne d’Esthétique et de Poïétique, avec la création du Laboratoire de philosophie, des unités de recherche dans les universités de Tunisie et de la Chaire Unesco de philosophie pour le monde arabe, les échanges philosophiques avec l’étranger (échanges de publications, stages et participations à des colloques à l’étranger, invitation de professeurs de l’étranger, séminaires et colloques) se sont intensifiés et diversifiés pour toucher des pays autres que le monde arabe et la France.

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C’est ainsi que dans les débats politiques, que ce soit dans les médias, dans les partis politiques ou dans les cercles privés, des idées philosophiques telles que la tolérance, la raison, le problème du totalitarisme, la liberté, l’altérité, etc. prennent une certaine importance. Cela prouve que la société tunisienne commence, de façon progressive certes, à intégrer les effets de la réflexion philosophique.

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Cette réflexion sur les conditions historiques du philosopher en Tunisie aujourd’hui permet de comprendre que la philosophie y est certes enracinée dans les deux grandes civilisations qu’elle a connues, la civilisation romaine et la civilisation arabe, mais qu’elle ne s’est libérée de l’emprise de la religion que récemment sous l’influence des réformateurs du xixe siècle et à partir de la modernisation de l’enseignement dans les grands lycées au moment de la colonisation (1881-1956), et qu’elle s’est ensuite généralisée à tous les lycées et dans l’enseignement supérieur, après l’indépendance.

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Les penseurs et philosophes tunisiens les plus connus des deux derniers siècles ont développé une nouvelle dynamique culturelle que l’on peut appeler philosophie de la modernité, fondée sur deux exigences : la libération sociale, économique, religieuse et politique, qui interpelle à la fois la société et l’individu, et la rationalisation de nos modes de penser et d’agir. Liberté et raison ont toujours traversé les différents écrits des Tunisiens, essais, œuvres académiques ou créations littéraires. Cela explique l’inscription toujours renouvelée de la philosophie en Tunisie dans le courant arabe moderniste d’une part et dans les préoccupations philosophiques universelles, d’autre part.

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Nous avons choisi donc de donner ici un aperçu de cette nouvelle dynamique philosophique qui a finalement maintenu une certaine tradition enracinée dans nos différentes civilisations mais qui anime encore des mouvements de traduction, de dialogues et débats sur les problèmes cruciaux comme l’islamisme, la laïcité, la modernité, la raison, la démocratie, les droits de l’homme, l’interprétation, etc. Cette dynamique se fait par des travaux d’histoire critique, de relecture des textes fondamentaux, de recherches académiques sur les œuvres philosophiques arabes et occidentales. La pensée philosophique tunisienne a ainsi été renouvelée, par un jeu d’échanges et d’ouverture certes, mais aussi par le travail de la pensée elle-même. Cependant, elle continue de subir les effets de la technocratisation des pouvoirs et de l’islamisation rampante de la société. Elle résiste et défend, avec la force qu’il lui reste, les acquis de cette dynamique fondée sur la liberté et la raison.

Notes

[1]

Le ministère tunisien de l’éducation et de la formation vient de réduire le coefficient de l’enseignement de la philosophie au baccalauréat pour lui donner la même importance que l’éducation religieuse et l’éducation physique.

Pour citer cet article

Triki Fathi, Boubaker-Triki Rachida, « Horizons », Rue Descartes 3/ 2008 (n° 61), p. 4-7
URL : www.cairn.info/revue-rue-descartes-2008-3-page-4.htm.
DOI : 10.3917/rdes.061.0004


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