Réseaux 2002/5
Réseaux
2002/5 (no 115)
290 pages
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Vous consultezDeux traditions d’analyse des reseaux sociaux

AuteurMichael Eve du même auteur



Le manifeste de l’analyse des réseaux en sociologie (SNA – Social Network Analysis) attire par son radicalisme[1] [1] Voir par exemple, les chapitres de Wellman et de Berkowitz...
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. Il promet une approche à la fois plus scientifique et plus sociologique des phénomènes sociaux, une approche qui abandonnerait toute catégorisation a priori du monde social issue des catégories classiques comme la classe sociale, le genre, l’origine ethnique, l’âge, etc. Il propose de toutes les remplacer par des divisions nouvelles fondées sur l’observation empirique des interactions sociales.

La propagande révolutionnaire

2 Ainsi, Burt[2] [2] Voir par exemple BURT, 1991. ...
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choisit-il de reprendre la classification en groupes d’âge et de la fonder non plus sur un découpage sans fondement empirique en classes égales (celles des 10 ans par exemple, 20-30,30-40, etc.) – qui implique une linéarité du processus – mais sur les relations concrètes observables entre les personnes d’âge différent. Dans un même esprit, Breiger[3] [3] BREIGER, 1981,1982. ...
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rejette toute définition a priori des frontières entre les classes sociales sur la base, par exemple, du niveau de qualification ou de la sécurité d’emploi et identifie ces frontières en utilisant les données sur la mobilité entre les blocs de groupes professionnels. Une fois encore, cette redéfinition de l’unité sociale (la classe) en termes de phénomènes observables (ici, la mobilité professionnelle père-fils) est revendiquée comme une définition plus « réelle » de l’ensemble social. Plutôt qu’utiliser les étiquettes que les acteurs eux-mêmes (ou les générations précédentes des statisticiens et des sociologues) ont établies, l’analyse de réseaux vise à découvrir les formes sociales que les acteurs dessinent par leurs interactions sociales effectives.

3 Berkowitz résume bien cette revendication générale : « En renversant la logique conventionnelle des sciences sociales, les structuralistes affirment que les catégories sociologiques (comme les classes, les strates…) et les groupes interconnectés (par exemple les biochimistes) seront mieux cernés si l’on examine les relations entre les acteurs sociaux ou les institutions. Au lieu de commencer avec une classification a priori du monde social dans un ensemble fini des catégories, ils postulent une stratégie inverse : commencer avec un ensemble des relations observées et puis en dériver une typologie et une carte de la structure des groupes[4] [4] BERKOWITZ, 1982, p.  3. ...
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. »

4 Cette hostilité à l’égard des catégories prédéfinies et la détermination à vérifier empiriquement les bases réelles de groupements et d’exclusions constitue un thème important dans l’école de l’analyse de réseaux sociaux. Ce thème est aussi l’une des raisons de l’attrait qu’exerce cette école au-delà de ses frontières. En effet, il fait écho à autres critiques de l’utilisation des macrocatégories dans l’explication sociologique, mais aussi aux attaques contre les catégories des statistiques officielles et leur incorporation dans la sociologie[5] [5] Voir le débat sur la naissance de la statistique et l’importance...
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. Ceux qui ont critiqué la nature trop générale des larges catégories sociologiques et leur incapacité à saisir les mécanismes sociaux ont été plutôt séduits par la promesse de l’analyse des réseaux de reconstruire la description globalisante sur une base qui permettrait de mieux saisir le niveau micro- des interactions sociales. Ils étaient également attirés par le rejet posé par la SNA de toute approche qui utiliserait une agrégation des comportements individuels à travers des moyennes et la traiterait comme si elle était sociologiquement déterminée.

5 Néanmoins, c’est précisément à ce niveau d’une promesse d’aller au-delà des descriptions catégorielles que l’analyse des réseaux a souvent été décevante. Son programme et les méthodes originales proposées devraient conduire à une nouvelle carte du monde social radicalement différente de celles produites par d’autres approches. Les protagonistes eux-mêmes l’attendaient de toute évidence, comme en témoigne l’opposition récurrente entre la SNA et la « sociologie conventionnelle », ses méthodes et les « méthodes traditionnelles » ou les références à la « révolution » en cours[6] [6] Voir par exemple, DOREIAN, 1995. ...
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. Toutefois, pour un lecteur externe, les résultats produits par SNA apparaissent peu révolutionnaires, pour ne pas dire classiques. La reconstruction méticuleuse d’un mouvement social, d’une élite politique locale, d’une organisation sur la base de relations ou des interactions interindividuelles (qui refuse donc une quelconque classification a priori des acteurs) aboutit souvent à un tableau curieusement familier où les divisions sociales mises en évidence ressemblent étrangement à celles que supposent les catégories sociologiques « standard » ou les structures de rôles bien connues. Par exemple, à la fin d’une longue analyse mathématique, on découvre que les acteurs avec la plus forte « centralité » ou le « prestige » (en sens technique) le plus élevé dans un réseau (mesurés grâce aux indicateurs élaborés par l’analyse des réseaux) sont précisément ceux qui peuvent être désignés comme les plus centraux ou prestigieux (au sens classique) d’après la connaissance des acteurs eux-mêmes.

6 Parfois la correspondance entre les résultats de l’analyse des réseaux et ceux obtenus avec des méthodes plus traditionnelles a été perçue comme une preuve rassurante de la validité de ces nouvelles méthodologies relationnelles. Laumann et Pappi[7] [7] LAUMANN et PAPPI, 1976. ...
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, par exemple, en exposant leur étude de l’élite locale d’une petite ville allemande, souvent citée comme classique de la SNA, parlent de leurs résultats comme « correspondant bien à l’observation des résidents de longue date » et donc décrivant « ce que beaucoup des ‘gens du lieu’ savaient déjà[8] [8] Ibid. , p.  69. ...
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 » (p. 69, les auteurs admettent aussi que leurs résultats pourraient être obtenus en utilisant les méthodes classiques des sciences sociales. Les réseaux d’amitié et de discussion reconstitués par les auteurs donnent au maire de la ville la position la plus centrale et les autres titulaires de positions institutionnelles (leaders des parties et des factions) bénéficient eux aussi d’une centralité très élevée selon toutes les mesures. Les lignes de division tracées à l’intérieur de cette élite politique suivent également celles des parties, religions et professions : les sociodémocrates sont regroupés par l’analyse systématique de leurs relations et distingués des démocrates chrétiens, les protestants des catholiques, ceux qui travaillent dans un centre national de recherche situé dans la ville des entrepreneurs et commerçants locaux. En un mot, le paysage qui émerge de cette analyse ressemble point par point à celui que l’on obtient en mobilisant les catégories de la sociologie classique. Laumann et Pappi se déclarent rassurés par le fait que leurs résultats suivent ceux obtenus par d’autres moyens, puisque leur but est théorique : montrer que la « centralité » sociométrique a un pouvoir explicatif. Ce type de démonstration est sans doute intéressant la première fois, ou les premières fois, mais il risque ensuite de dégénérer dans une volonté purement abstraite de récrire les données sur la société dans un seul model « correct » (relationnel).

7 Cette tendance à se retrouver au terme d’une recherche avec des catégories d’analyse qui ne sont pas si éloignées de celles que l’on dit « conventionnelles » commence à interpeller les chercheurs de SNA eux-mêmes : plus récemment Harrison White[9] [9] WHITE, 1992. ...
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, l’une des figures centrales de l’école, n’a pas caché son irritation face à une stérilité relative d’un grand nombre des recherches menées sous son égide. La similarité entre les résultats obtenus dans l’analyse des réseaux avec ceux qui peuvent être le fruit de méthodes plus traditionnelles frappe d’autant plus que l’objectif de la SNA était précisément de rendre visible un nouveau monde de phénomènes à travers une nouvelle batterie de techniques : en fait l’école a toujours souligné l’impossibilité de séparer les méthodes, la théorie et les résultats et elle s’attendait à pouvoir rendre visible un nouvel univers social à travers ses nouvelles techniques. Pourtant la ressemblance des résultats produits ne devrait pas trop étonner. Nous savons en fait que les relations informelles sont très influencées par l’appartenance à des groupes constitués et aux institutions : par exemple la plupart des amitiés se forment dans des contextes comme l’école, le travail, les associations. De plus, il est bien établi que les liens sont beaucoup plus fréquents entre deux individus de la même catégorie sociale (en termes de classe, niveau de scolarité, origine familiale[10] [10] En réalité l’« homophilie » est un phénomène plus...
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, etc.). A propos de ces régularités, il est très probable que les liens les plus fréquents et donc ceux qui fournissent la « structure » la plus évidente aux graphiques des réseaux suivent en général les lignes des catégories. Nombre de liens émaneront des groupes et des divisions catégorielles, mais sans qu’une orientation théorique nous alerte sur leur importance, ils peuvent apparaître comme de simples détails. Si l’on désire éviter toute imposition a priori pour laisser émerger les formes empiriques du réseau, on risque dès lors de retrouver un cadre bien familier. Le risque est d’autant plus grave autant que les catégories sociales en question sont grandes et générales. On peut comprendre cet effet d’échelle imaginant un schéma de classe avec trois classes et un autre avec huit. Avec exactement les mêmes données, le nombre d’amitiés qui traversent les frontières de classe sera inévitablement beaucoup moindre dans le premier cas que dans le second. Une frontière qui n’est franchi que par 5 % des relations totales semble plus « réelle » et infranchissable qu’une frontière ignorée par 25 % des relations.

Catégories, groupes et réseaux

8 Dans cet article je voudrais tenter de confronter d’un côté la tradition dominante, structuraliste, de l’analyse des réseaux, intéressée surtout par son projet théorique de définir tout phénomène social en termes relationnels et interactionnels et d’un autre côté une tradition un peu négligée, qui montre un intérêt plus spécifique aux réseaux posés comme objets spécifiques. La vision des réseaux enracinée dans les travaux des anthropologues de « l’Ecole de Manchester » des années 1950-1960[11] [11] Voir MITCHELL, 1969 ; BOISSEVAIN et MITCHELL, 1973,...
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constitue en effet une alternative par rapport à la SNA. Pour les chercheurs de cette école, il y a une claire distinction à faire entre « l’ordre personnel » (qui est le sujet de l’analyse des réseaux), « l’ordre structural » (les positions structurées comme les plusieurs rôles à l’intérieur de la famille ou d’une usine) et « l’ordre catégoriel » (les relations entre les personnes en termes de stéréotypes et d’identités de race, de classe, d’ethnie[12] [12] MITCHELL 1969, p.  9-10. ...
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, etc.). L’intérêt principal de la notion de réseau résidait précisément pour eux dans les contradictions qui existent entre les trois ordres d’analyse sociologique cités. L’objectif d’une analyse des réseaux n’était pourtant pas celui, théorique, de fournir une description correcte des phénomènes sociaux en termes relationnels, mais plutôt celui d’explorer les configurations de « l’ordre personnel » qui traversent plusieurs groupes et catégories, en permettant aux acteurs de naviguer entre eux exploitant les contradictions.

9 Ainsi Boissevain[13] [13] BOISSEVAIN, 1968. ...
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soulignait le caractère spécifique des réseaux par rapport aux groupes sociaux. Il attaquait alors non seulement la centration classique des sociologues sur les groupes constitués, mais également l’approche de Homans et de la sociométrie qui voulait redéfinir les groupes sur la base des interactions concrètes. La sociométrie, précurseur de la SNA, voulait en fait fournir une description des groupes en référence à des interactions observables, au lieu qu’un critère formel décidé a priori. Mais Boissevain soutenait que ce point de vue était aussi inadéquat puisqu’il exclut certaines coalitions et configurations éphémères et peu cohérentes qui constituent néanmoins le contexte crucial pour beaucoup de formes d’action. Boissevain décrit la mobilisation de connaissances, amis et parents, opérée par ses sujets en Sicile et à Malte pour obtenir le contournement d’une règle bureaucratique ou la faveur d’un patron et nous fait noter qu’en aucun cas ces personnes ne forment un groupe, formel ou informel. En effet, les individus concernés ne se connaissaient même pas tous et ne partageaient rien au niveau des valeurs, de normes ou des intérêts. Et pourtant c’était ce réseau d’« amis d’amis » qui rendait possibles les actions en question. L’analyse structurale des réseaux semble être davantage alignée sur le type de questions empiriques et théoriques de Homans qu’avec celles qui ont animé les travaux de Boissevain ou Mitchell. Le but affiché par Burt[14] [14] BURT, 1982. ...
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ou Freeman[15] [15] FREEMAN, 1984. ...
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est de reformuler les concepts tels que le rôle ou le groupe social. Ils voient la tâche de la SNA dans une précision de ces concepts à caractère largement métaphorique et conçoivent l’analyse des réseaux comme un renouvellement des études sur la structure du groupe, une optique qui se situe à l’opposé de celle de Boissevain et de Mitchell. A l’apparence, la position qui voit les grandes structures construites de microrelations et d’interactions personnelles pouvait sembler irrécusable. Sans doute était-elle conforme à la métathéorie qui était à la base de l’école structuraliste de SNA. Cependant, le souci de l’Ecole de Manchester de scruter les ensembles sociaux différents des structures de rôles et des groupes semble oublié dans les recherches qui s’en réclamaient.

L’Ecole de Manchester : les réseaux « multiplexes » ancrés dans les individus

10 En règle générale, la littérature a traité des différences entre l’Ecole de Manchester et la SNA « structuraliste » (l’étiquette que certains chercheurs SNA avaient choisie) davantage comme des points de style ou comme une préférence pour les méthodes de recherche plus qualitatives que quantitatives, attitude compréhensible dans le cas des ethnologues. En conséquence, ont prédominé les interprétations continuistes de l’évolution scientifique et les auteurs de Manchester sont cités comme pionniers et précurseurs de l’analyse de réseaux modernes. Une telle vision d’évolution unilinéaire explique les différences entre les deux écoles en termes des possibilités techniques disponibles à l’époque. Ainsi, la focalisation des chercheurs de Manchester apparaît inévitable en l’absence de la puissance de calcul d’aujourd’hui et des théorisations développées par la SNA. Dans cet article, en revanche, je soutiens qu’il s’agit plutôt d’intérêts de fond différents : les méthodes sont différentes parce que l’on cherche à réaliser des objectifs différents. Du côté de la SNA moderne, on cherche une transcription globale des données sociales en forme de réseaux, tandis qu’à l’Ecole de Manchester, on privilégiait plutôt l’exploration de relations personnelles, en un sens spécifique, celui de relations en face à face qui pourrait être en contradiction avec les frontières catégorielles et normatives. Ses partisans ne voulaient pas concevoir tout, en termes de réseaux pour ne pas perdre de vue l’existence de contradictions.

11 Il faut rappeler que l’ethnologie « orthodoxe » de l’époque, par rapport à laquelle l’Ecole de Manchester se distinguait, avait déjà une conception bien relationnelle de structure sociale : ainsi l’analyse de la parenté, fondamentale pour presque tous les travaux, consistait justement en la description des personnes dans un réseau relationnel. La prédominance des catégories n’a jamais été aussi forte qu’en sociologie. La limite de l’anthropologie structurale-fonctionnaliste, selon les chercheurs de Manchester, résidait plutôt dans le fait qu’elle décrivait des réseaux trop systématiques, ne faisant pas émerger les contradictions qui existaient à cause du fait que tout individu participait à plusieurs groupes et systèmes sociaux. Les descriptions de l’ethnologie « orthodoxe » focalisaient sur les individus et les contraintes à l’intérieur d’un seul système de relations et de normes à la fois. Pour les chercheurs de Manchester, en revanche, il fallait focaliser systématiquement sur plusieurs scènes où un individu jouait. Puisque le réseau personnel de chaque individu découpait toujours plusieurs ensembles sociaux et normatifs, il y avait toujours des contradictions et des espaces de liberté. Les réseaux des individus ne correspondaient pas donc à la structure relationnelle d’un groupe (d’une « tribu », par exemple). Ainsi Mitchell oppose ce qu’il appelle « l’analyse institutionnelle » (c’est-à-dire, l’analyse des relations régulières dans un groupe constitué, un réseau parental, etc.) et ce qu’il entend lui par « analyse de réseau ». Mais il voit les deux formes d’analyse comme complémentaires et non pas alternatives. En ce sens, ses ambitions sont très différentes de celles de l’école structuraliste.

12 Les problématiques des deux « écoles » apparaissent donc bien distinctes, malgré certains points en commun et l’emploi d’un langage en partie similaire. Nous pourrons élucider ultérieurement cette différence en examinant un concept que l’analyse structurale des réseaux a emprunté à Mitchell et à l’Ecole de Manchester : celui de la « multiplexité ». Mitchell a introduit ce néologisme pour mettre en évidence l’importance de relations où il se repérait un conflit potentiel ou un complément entre deux rôles et deux parties du réseau d’une personne. Pensons, par exemple le cas dans lequel une personne est à la fois l’employeur d’un travailleur et son coreligionnaire. Ce fait peut contraindre l’employeur, mais aussi lui donner une liberté majeure ; en tout cas on ne peut pas comprendre le rapport entre ce patron et son employé sans prendre en considération un espace social plus large que l’entreprise même. L’utilisation du concept de multiplexité par les auteurs de l’analyse des réseaux contemporaine fait, elle, référence à des types différents de relation à l’intérieur d’une même ambiance (par exemple l’entreprise). Plusieurs analyses des relations au travail ont par exemple recueilli des données sur les relations amicales entre les membres d’un bureau et les relations de conseil pour les problèmes de travail[16] [16] Voir BURT, 1992 parmi plusieurs. ...
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. Dans le cas où deux individus échangent des conseils de travail et sont également amis, la relation est décrite comme multiplexe. Mais il s’agit d’une translation partielle, non d’une banalisation du concept de Mitchell. En effet, si un conflit de rôle peut naturellement exister dans ce cas aussi et si l’interaction dans le bureau sera sans doute influencée par de telles relations doubles, le concept de multiplexité dans ce sens n’aide pas à diriger la perspective au dehors de l’ambiance du bureau. Il est bien probable naturellement que les interactions individuelles prendront compte des rapports amicaux, mais cela risque d’être une observation un peu banale au niveau sociologique, qui n’apporte pas beaucoup de nouveauté en termes d’idée alternative de « structure ». C’est seulement si nous observons les racines de l’amitié au dehors du bureau (structurées peut-être par l’appartenance à une église locale ou par la connaissance d’autres personnes de même origine géographique) qu’on peut penser le bureau avec un autre type de structure sociologique.

13 D’après Mitchell, l’analyse institutionnelle utilise les réseaux partiels pour ériger une structure logiquement cohérente des normes et des formes de comportement comme, par exemple, le système de parenté ou le système religieux. Sa réussite dépend donc d’une réduction où un seul aspect de comportement humain est pris en compte à la fois. En revanche, l’approche de l’analyse des réseaux examine les différentes manières d’association entre les personnes en termes de pluralité des cadres normatifs, et essaie en même temps de saisir comment le comportement de la personne peut en partie être compris à la lumière des intersections entre ces cadres ou ces « contenus[17] [17] MITCHELL 1969, p.  49. ...
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 ».

14 Pour Mitchell, les réseaux sont donc distincts, voire contradictoires, avec toute analyse systémique où les individus sont liés entre eux en tant que membres d’un système ordonné des rôles et des positions. Ce qu’il appelle ici les « réseaux partiels » de l’analyse institutionnelle se situe selon lui aux antipodes de l’analyse des réseaux, telle qu’il l’entend. Et pourtant ce sont précisément ces réseaux partiels qui aident à constituer l’objet principal des analyses du SNA contemporaine.

15 Ronald Burt[18] [18] BURT, 1983. ...
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justifie cette focalisation (sur ce que dans sa terminologie sont les « réseaux analytiques » à l’intérieur d’une seule sphère) en soutenant qu’il n’est pas possible de « saisir la complexité des relations sociales naturelles ». En d’autres termes, il interprète l’insistance de Mitchell sur la multiplexité dans son sens comme une nostalgie peu réaliste pour la richesse du monde naturel. Mais Burt ne semble pas se rendre compte qu’il exclut ce qui est pour Mitchell l’essentiel. Dans le projet de recherche de Manchester le pari est en effet de trouver les configurations des relations qui ne forment pas en effet un seul système logiquement cohérent.

16 Au contraire, les liens à l’intérieur d’un groupe sont par définition « uniplexes » (single-stranded), et donc opposés à la multiplexité des relations en réseau. L’esprit de Mitchell est bien représenté par la description que fait Max Gluckman, chef de file de l’Ecole de Manchester, de la cérémonie de l’ouverture d’un pont en Afrique du Sud coloniale[19] [19] Mitchell considérait Gluckman comme un des ces guides spirituels...
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. Gluckman décrit le roi Zoulou, un des personnages-clés de la cérémonie, oscillant constamment entre son identité de Zoulou et son identité de membre de l’élite du pouvoir de la colonie. Ainsi, à un moment de la cérémonie, il insiste symboliquement sur son appartenance tribale (se montrant avec d’autres Zoulous, passant un marché selon les lois de la tribu, s’habillant des vêtements traditionnels, etc.), marquant alors sa distance des Blancs. Mais, quelques minutes plus tard, il peut se détacher des Zoulous pour souligner son appartenance à l’élite coloniale (en bavardant avec les connaissances de club, ou en raccompagnant le fonctionnaire colonial à sa voiture, etc.). En fait, il était sans doute essentiel pour le roi et son pouvoir de mettre en exergue sa double appartenance. Mais, selon Gluckman, le roi Zoulou n’est pas une exception : tous les acteurs sociaux changent dans leur vie quotidienne en permanence d’identité et, pour comprendre les opportunités et les contraintes de l’action, il faut obligatoirement prendre ce fait en compte. Il ne s’agit pas pourtant seulement ici de la liberté de manœuvre de l’individu. Ce sont les lignes de partage social qui doivent être redessinées si nous reconnaissons que les personnes n’appartiennent pas une seule « société » ou un seul système social.

17 Gluckman et ses disciples de l’Ecole de Manchester étaient particulièrement sensibles au problème de l’appartenance à des systèmes sociaux différent, parce qu’ils étudiaient la société africaine en transition et surtout des africains immigrés dans les villes, c’est-à-dire des gens qui étaient de façon permanente impliqués dans deux structures sociales radicalement différentes.

18 Un autre principe fondamental de l’analyse des réseaux pour l’école de Manchester est que ceux-ci doivent être toujours ancrés dans les individus. Sur ce point, on retrouve des positions très similaires exprimées par Mitchell[20] [20] MITCHELL, 1969 ; EPSTEIN, 1969 ; MAYER, 1962 ;...
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, Epstein, Mayer et Boissevain. Insister sur le fait que les réseaux soient ancrés dans les individus n’est que l’autre face de l’idée de multiplexité, puisque l’on part des individus pour explorer des réseaux qui traversent souvent les frontières des institutions et des groupes constitués. Il faut noter qu’il ne s’agit pas forcément là uniquement d’une exploration des réseaux egocentrés dans le sens que leur donne aujourd’hui la SNA. Il ne s’agit pas nécessairement d’un intérêt porté aux caractéristiques des réseaux individuels, le champ peut très bien comprendre une configuration plus large de personnes interconnectées entre elles. Mais il reste essentiel, selon les chercheurs de Manchester, d’éviter de se limiter à ces réseaux « partiels » qui constituent une seule partie de la vie qui se mène dans un groupe, dans une institution ou dans une seule sphère de l’existence. Pour cette raison, on se doit de partir des individus dans l’exploration des réseaux et non pas d’une institution (comment le font en revanche les chercheurs de SNA d’aujourd’hui). Un tel accent mis sur les individus comme porteurs de réseaux n’a donc rien à voir avec une préférence pour la richesse du détail ou avec l’option ontologique d’un individualisme méthodologique. Il s’agit, tout simplement, d’une conséquence de leur définition de la mutliplexité et de leur aspiration à aller au-delà des catégories et des groupes comme principes d’explication sociologique.

19 On peut mieux comprendre les problèmes scientifiques que les chercheurs de Manchester espéraient résoudre si l’on rappelle encore une fois ce qu’était leur terrain de recherche privilégié : les migrants ruraux dans les villes de l’Afrique australe. L’étude de Philip Mayer illustre très bien ces interrogations. Mayer essayait de comprendre pourquoi certains Xhosa qui arrivaient dans la ville étudiée refusaient fièrement de changer leurs coutumes et croyances, tandis que d’autres adoptaient des habitudes et des vêtements occidentaux et urbains. La durée de séjour dans la ville ne permettait pas d’expliquer ces différences, la fréquence des retours au village non plus. Ce qui s’est en fait révélé crucial résidait dans le type de réseau que ces deux genres de migrants avaient formé dans leur ville d’accueil. Les traditionalistes vivaient dans un réseau d’anciens voisins de leur village. Les immigrés avec des habitudes plus « urbaines », avaient, eux, des réseaux formés de personnes originaires de plusieurs villages. Même si la culture de base était très similaire dans les deux cas, les connexions avec les personnes « au pays » étaient pourtant beaucoup plus denses dans le premier. Chaque action ou déviation de la tradition risquait d’être rapportée par un des membres du village au moment de sa rentrée au village et, plus généralement, on pouvait continuer à vivre des relations traditionnelles prolongeant les échanges en ville.

20 Il apparaît dès lors évident qu’il existe une caractéristique de ce type de réseau qui couvre soit la vie en ville, soit celle au village, et qu’aucune méthode de recherche qui tracerait uniquement les relations villageoises, d’une part, ou urbaines, de l’autre, ne pourrait comprendre ce type de réseau. Comme l’exprime Mayer :

21

Il est nécessaire d’analyser ensemble les deux parties du champ total d’activité d’Ego, sa partie qui se situe dans la ville et celle dans qui se passe dans les environs. Comme cela peut s’accomplir ? Il serait difficile défaire la somme les deux parties dans un concept englobant de la « structure sociale », ou de la « société », dans le sens classique du terme. Comme Nadel[21] [21] NADEL, 1957. ...
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l’a exposé, le pouvoir explicatif de la structure sociale au sens strict repose sur une relation logique entre les rôles définis à l’intérieur de cette structure. Il serait très difficile de découvrir une logique qui tienne ensemble les rôles tribaux et ceux de la vie urbaine de tous ce gens qui, migrants, circulent à travers les types des champs décrits. En particulier, parce que les migrants que la ville attire viennent d’endroits très divers (…) Il nous semble en conséquence (…) que la question d’une méthode d’analyse alternative semble justifiée. Une méthode proposée ici est de commencer l’étude en partant des émigrés eux-mêmes, par une cartographie des réseaux des leurs relations déroulée du point de vue de la personne ou égocentrique, et, en parallèle, une description de leurs positions dans les systèmes structurels que leurs relations traversent[22] [22] MAYER, 1962, p.  557. ...
suite
.

22 Dans ce sens, la migration oblige les anthropologues à « redéfinir les concepts de personnalité sociale, du rôle, du statut et du champ social ou, au moins, à examiner si cette redéfinition n’est pas nécessaire, afin de saisir la situation où Ego permute entre la ‘société’ urbaine et la ‘société’ tribale[23] [23] Id. ...
suite
 ».

Les données sur les liens dans un contexte différent

23 Il faut souligner de manière plus générale que le type de réseaux qui intéressait l’Ecole de Manchester pouvait difficilement être cerné si les données collectées concernaient seulement une sphère relationnelle. C’est exactement l’analyse de l’influence des contextes multiples sur le comportement qui l’intéressait. En revanche, les données utilisées par les analyses des réseaux actuels sont en général confinées à la seule sphère de comportement, à une seule ambiance. Un thème de recherche fréquent de la SNA consiste à étudier les relations à l’intérieur d’un bureau ou d’une organisation. Ici, les données réunies concernent les différents types d’échange entre les collègues, mais l’information sur les mêmes relations en dehors de bureau n’est que rarement recherchée. Pourtant, beaucoup d’amitiés formées au travail puisent leurs racines et leur force dans la fréquentation des époux lors de soirées à la maison[24] [24] Voir MOSS KANTER, 1977. ...
suite
. En règle générale, il est rare que la SNA recueille de l’information sur les origines des relations. On sait pourtant que beaucoup de recrutements se font grâce à des relations personnelles, ce qui implique que des relations d’amitié au bureau peuvent être antérieures aux relations de travail. Les amitiés forgées à l’école, dans un ancien travail, pendant une formation professionnelle, via un réseau ethnique ou religieux, etc., peuvent constituer d’importantes bases de l’amitié entre les collègues observés, ceux-ci constituant ainsi des « structures » significatives, mais qui pourtant restent invisibles si l’on ne recueille que des informations sur les liens entre collègues eux-mêmes[25] [25] Nous allons voir que ces réseaux englobant les relations...
suite
.

24 L’analyse de réseaux contemporaine semble peu intéressé à ce type de structuration par des réseaux personnels. En suivant la tradition remontant aux études sur l’usine Hawthorne et à l’Ecole des Human Relations qui a occupé une place importante dans l’histoire de la science de la gestion, leur attention se focalise plutôt sur les relations établies sur le lieu de travail lui-même, c’est-à-dire les questions morphologiques, le fait de savoir qui est le centre du réseau, qui est marginal, qui peut parler à qui, etc. Cela produit des résultats intéressants[26] [26] LAZEGA, 1992 ; BURT, 1992. ...
suite
, mais ils représentent un autre type de projet par rapport à celui de Manchester. Même si certaines études de l’analyse des réseaux ne se cantonnent pas en effet à une seule sphère de type bureau ou entreprise, elles ont toujours tendance à regarder un ensemble de relations d’acteurs dans un seul domaine d’interaction (par exemple, les relations des médecins avec les confrères, les infirmières, les patients, la Sécurité sociale, les pharmaciens, etc.). Ce type d’intérêt ressemble beaucoup à ce que Merton[27] [27] MERTON, 1957. ...
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étudiait sous l’appellation de role-set, c’est-à-dire l’ensemble des relations qu’une personne peut avoir en tant que médecin. Même si cette analyse n’a pas commencé avec une définition a priori de médecin, mais l’a mis en scène à partir des relations et des interactions observées, le champ étudié est en réalité celui des relations institutionnelles d’un médecin en tant que médecin. Dans d’autres cas, l’objet de la recherche porte sur les échanges entre les institutions. Doreian et Woodward[28] [28] DOREIAN et WOODWARD, 1994. ...
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par exemple, retracent les relations existant dans le champ du système de soins psychiatriques pour les jeunes d’une ville, en liant les consultations, l’utilisation des services, etc. des différentes institutions. Ces échanges interorganisationnels forment une représentation graphique de l’univers organisationnel semblable à un organigramme.

25 Une autre filière d’études de la SNA est celle qui analyse le recouvrement des conseils d’administration des grandes entreprises, afin d’examiner la manière dont ces compagnies sont liées entre elles à travers les mêmes personnes qui siègent dans leurs instances décisionnelles. Mais ici encore, les relations prises en compte sont celles entre les dirigeants en tant que dirigeants et ne dépassent pas leur univers professionnel.

26 Il apparaît donc que sur ce niveau fondamental pour la formation de l’objet scientifique que constitue la collection des données, la SNA ne cherche pas des informations sur les réseaux au sens où l’entendait l’Ecole de Manchester, c’est-à-dire au sens de réseaux ancrés dans des individus et traversant plusieurs champs de pratique, préférant recueillir des données sur des groupes ou sur les relations de rôle (role-sets). Quand les structuralistes passent leurs questionnaires, ou lorsqu’ils conduisent leurs observations ethnographiques, ils collectent les données dans une seule sphère de sociabilité. Ainsi, le questionnaire que Burt[29] [29] BURT, 1992. ...
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a administré aux cadres d’une grande entreprise, même s’il était très complet, contenait une seule question sur les liens que les managers entretenaient en dehors de leur lieu de travail, et cette information n’a pas été prise en compte dans les analyses effectuées. Dans de nombreux cas où l’analyse des réseaux réutilise des données administratives (les noms des membres des conseils d’administration des 300 plus grandes entreprises américaines, par exemple), les fichiers analysés proviennent de listes publiées dans les guides ou par les sociétés elles-mêmes. Naturellement, ces sources officielles ne présentent que l’information sur l’appartenance institutionnelle et ne nous disent rien sur les racines du rapport avec les sociétés en question. Baser l’analyse exclusivement sur ces données revient donc à ignorer l’importance de la carrière biographique et institutionnelle dans l’analyse des réseaux sociaux et à oublier ce que la littérature sur les districts industriels a mis en évidence en montrant le rôle joué dans la compréhension des relations économiques par les liens interpersonnels établis entre les propriétaires de firmes (liens racinés, par exemple, dans l’appartenance à un parti politique, ou à une église[30] [30] Voir BAGNASCO, 1977,1988 ; TRIGILIA, 1985. ...
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.

27 Pnina Werbner, une ancienne collaboratrice de Mitchell, a retracé la généalogie des petites entreprises de l’industrie du vêtement gérées par les Pakistanais à Manchester et a révélé l’existence de « chaînes d’entrepreneurs[31] [31] WERBNER, 1990 se réfère au concept de chaînes d’opportunité...
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 ». De telles successions d’entreprises intervenaient et de petits entrepreneurs se créaient quand, par exemple, un parent demandait à un autre de venir l’aider et qu’après une période d’apprentissage, ce dernier s’établissait à son compte ou reprenait l’entreprise du parent quand celui-ci souhaitait changer d’activité, reprenant à son tour une activité plus rentable. Ce modèle de succession produisait une mobilité sociale et occupationnelle significative dans la communauté pakistanaise. Les passages de la vente en détail (fût-ce un simple emplacement au marché) vers la confection dans un petit atelier, pour passer ensuite à la vente en gros (le secteur plus rentable à l’époque) n’étaient pas rares.

28 Ce serait cependant une erreur de penser que des chaînes de succession de ce type se trouvaient seulement dans des ambiances « ethniques » ou parmi les micro-entreprises de l’industrie du textile. L’histoire économique de la Silicon Valley et de la Route 128[32] [32] SAXENIAN, 1994 ; NOHRIA, 1992. ...
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fournit en effet bien d’autres exemples de chaînes et de successions similaires. Saxenian cite ainsi un « arbre généalogique » des liens personnels de descendance qui connectait presque toutes les entreprises informatiques établies à Silicon Valley pendant trente ans. Ici, c’étaient les liens des ingénieurs-entrepreneurs avec autres experts du secteur, connus pendant un séjour dans une entreprise ou une autre, dans un travail commun sur un projet ou un autre, qui constituaient le réseau relationnel qui rendait possible la fondation d’une entreprise viable. Ces réseaux ancrés dans les carrières des individus, traversant plusieurs contextes institutionnels, semblaient donc constituer la véritable base sociologique de l’industrie informatique locale.

29 Sans doute les entreprises de la confection et de l’informatique ont-elles leurs spécificités. Peut-être n’existe-t-il pas de configurations sociologiques semblables dans la plupart des 300 plus grandes entreprises américaines auscultées par la SNA dans ses études sur les liens entre sociétés. Pourtant, il est frappant de constater que la question n’a pas suscité d’intérêt et, surtout, que les méthodes même des enquêtes de la SNA sur l’interpénétration des conseils d’administration des grandes sociétés rendaient impossible l’examen d’un phénomène de ce genre.

30 L’objectif de cette filière de recherche n’est en effet pas celui d’identifier des réseaux à base individuelle à l’intérieur du monde des entreprises, ni celui d’explorer les réseaux qui se trouvent à la base des carrières des entrepreneurs et de l’évolution de leurs sociétés. La focalisation est plutôt portée sur la morphologie des liens entre les plusieurs sociétés et sur la menace que des tels liens entre les entreprises peut constituer à la libre concurrence. Cette problématique est bien sûr importante, mais elle frappe aussi par le manque d’attention porté à des champs qui ne semblent pas moins pertinents à la sociologie économique. Encore une fois, on a l’impression que si la SNA représente toute situation sociale comme un réseau relationnel, elle a peu d’intérêt pour les réseaux sociaux, au sens spécifique, ces réseaux qui forment les carrières, par exemple ou qui sont une ressource précieuse pour tout entrepreneur. On a parfois l’impression d’avoir affaire à une vision du monde social essentiellement individualiste, dans laquelle les autres constituent une contrainte à l’action, mais non une unité sociale là où l’action se constitue. La théorie de la concurrence de Burt[33] [33] BURT, 1992. ...
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en est un exemple parlant.

31 S’il existe une veine individualiste chez beaucoup d’auteurs de la SNA, cela pourrait expliquer le manque d’attention accordée au type de réseaux qui intéressait l’école de Manchester. Mais il existe aussi des raisons méthodologiques à ce désintérêt. En général il est en effet beaucoup plus facile d’obtenir des données complètes (au moins en apparence) sur une appartenance à des conseils d’administration de grandes sociétés (il suffit de copier les noms des annuaires de commerce), que sur les carrières des entrepreneurs ou des dirigeants. Il est, du reste, connu que les données non complètes constituent un problème particulièrement grave pour les techniques d’analyse des réseaux. On peut le comprendre en réfléchissant sur le graphe ci-après. C apparaît très central dans ce petit réseau. Mais si nos données sont incomplètes et qu’en réalité A est lié à D, la centralité de C en sera de beaucoup réduite et presque toutes les mesures de centralité, de connectivité, d’intermédiation, de joignabilité, etc. seront faussées, comme le sera la division des acteurs en « blocs » pour le block modelling. Naturellement les données manquantes constituent un problème pour n’importe quelle technique d’analyse, mais dans le cas ici illustré, le manque d’une seule donnée, provoque rarement des conséquences aussi sérieuses.

...


32 Le problème de la complétude de l’information est en effet un vrai problème de l’analyse des réseaux, une difficulté qui limite inévitablement son champ d’applicabilité. Mais la solution qui consiste à travailler avec des listes apparemment complètes est souvent illusoire, puisqu’en fait les réseaux sortent inévitablement des frontières institutionnelles en se ramifiant en plusieurs directions. Tenir seulement les liens qui apparaissent dans les listes représente donc une sélection lourde de conséquences.

33 La centration sur un seul domaine et l’exigence imposée par les techniques de l’analyse mathématique des réseaux de collecter l’ensemble des liens d’un réseau se renforcent mutuellement. Il est plus facile en effet de saisir un ensemble de relations d’un univers clos, comme celui qui existe entre des collègues de travail, que de réunir toutes ces informations sur les relations entre ces personnes et leurs époux, leurs anciens collègues, leurs amis de la fac, etc., pris en compte ensemble avec les liens entre ces derniers. En ce sens, dans beaucoup de cas, le type de réseaux que l’on veut saisir de manière multiplexe peut demander d’abandonner des méthodes qui nécessitent une matrice complète d’interrelations. Seule une partie des relations sera alors disponible pour l’étude de leur morphologie. L’étude de la morphologie des relations est la force de la SNA, des algorithmes très puissants y ont été développés. Cependant, on peut fournir des exemples de recherches connues et éclairantes qui y ont été conduites sur la base des données relationnelles très fragmentaires : il suffit de penser aux études célèbres de Granovetter sur la recherche de l’emploi !

Les relations personnelles comme socialement structurant

34 Quels types de « structure » peut-on trouver dans les relations personnelles en suivant plutôt la tradition de Manchester ? Partons du travail de Granovetter sur le marché de travail et de sa démonstration de l’importance des contacts personnels dans les flux d’information, une démonstration qui a eu des effets importants sur la conception de ce qui constitue un « marché du travail ». Granovetter a mis en évidence que le marché de l’emploi ne pouvait pas être analysé seulement en termes d’offre et de demande et que la demande ne pouvait se réduire aux actions individuelles. Ni les candidats, ni les employeurs ne prospectent en effet de manière aléatoire dans un ensemble d’emplois (ou d’employés) indifférenciés et anonymes. Ils sont guidés dans leurs recherches par les contacts personnels établis bien avant le moment de l’embauche. Le pari d’un cadre de référence imposé par Granovetter est probablement celui de l’identification des formes de relations personnelles qui influencent le processus d’embauche. Lui-même n’a pas beaucoup avancé dans cette direction, se référant tout simplement aux frontières de classe, de race ou ethniques, plutôt qu’à des structures de réseaux personnels. Mais nous pouvons trouver quelques éléments à cet égard dans le travail de Margaret Grieco, une ancienne étudiante de Mitchell. Elle a étudié les liens de parenté et les pratiques d’embauche dans une ville sidérurgique en Angleterre, Corby, et la façon dont s’est produite une ségrégation quasi-ethnique des ouvriers écossais. Les recruteurs de Corby sont allés chercher une main-d’œuvre peu syndiquée dans le nord-est de l’Ecosse et se sont ainsi établies des chaînes migratoires reliant Corby à plusieurs localités écossaises. Mais puisque ces chaînes de migration étaient pour la plupart à base parentale (c’était en effet essentiellement les parents qui étaient prêts à héberger un nouvel arrivé, le temps qu’il trouve un travail et un logement indépendant), la parenté constituait une structuration importante de la main d’œuvre de l’aciérie et du marché de l’emploi. Ce modèle de recrutement familial a créé un monde occupationnel extrêmement renfermé et homogène. Le monopole des écossais (ou de certaines filières parentales) sur les postes de travail a créé dans la région une barrière entre les ouvriers de la sidérurgie et les autres. Cette clôture a conduit à son tour au développement d’une certaine « réputation » à l’égard de la différence culturelle écossaise et à une isolation par rapport aux sources alternatives d’emploi dans la région. Cet état de fait est vite devenu un problème social quand la demande d’acier a commencé à diminuer et que Corby s’est transformée en îlot de chômage dans une région prospère.

35 Le travail de Grieco semble bien illustrer le type de résultats qu’une attention aux réseaux peut apporter. Même si la chercheuse n’est pas en mesure de fournir la morphologie entière des réseaux qu’elle trace, son travail est éclairant quant aux mécanismes de la construction d’une identité « ethnique » et quant aux formes de structuration de la migration et de l’embauche par des liens de parenté. Ces résultats sont particulièrement remarquables, en ce qu’ils montrent comment une identité comme celle d’écossais qui ne prend pas normalement une forme « ethnique », associée avec des positions de faiblesse sociale (taux de chômage élevé, stéréotypes négatifs répandus parmi la population locale, etc.) peut néanmoins se créer dans les conditions décrites. Dans ce sens, Grieco nous donne une importante description de réseaux qui sous-tendent la formation d’une division sociale à base « ethnique ». L’une des implications de sa recherche est que l’analyse de la stratification locale et du marché de travail doit désormais inclure les trajectoires de migration de la main-d’œuvre. Pas moins que ne l’avait fait Mayer, Grieco montre en effet comment l’appartenance à des réseaux externes de parenté peut influencer les relations dans une localité particulière, et cela dans une sphère exogène comme le marché d’emploi. Elle arrive à le faire en reliant les réseaux impliqués dans la formation de la main-d’œuvre à Corby et des liens indirects existant entre eux. Ces réseaux constituent un espace sociogéographique significatif qui relie certaines localités d’Ecosse à une ville située dans le centre de l’Angleterre. Les lointains villages écossais étaient de fait plus proches de Corby du point de vue de la migration et de la politique d’embauche que les contrées de Northamptonshire aux alentours. Il s’en est suivi une forte distance sociale entre les métiers de la sidérurgie à Corby et ceux à niveau de qualification similaire d’un marché de travail plus large, celui du Northamptonshire.

36 Le réseau décrit par Grieco est donc une réalité en soi qui guide ses membres dans des emplois et dans les endroits spécifiques, pendant qu’elle en exclut les autres. Un réseau de ce type représente un ensemble social significatif et un mécanisme de stratification spécifique qui déterminent de fait les chances d’emploi de ses membres, indépendamment de leurs attributs individuels (qualification, expérience, diplôme, sexe, nationalité, etc.) et peut expliquer la concentration observée de personnes d’origine géographique déterminée dans un endroit et dans une industrie spécifiques. Ce cas semble particulièrement intéressant, puisqu’il évoque le cadre conceptuel d’analyse habituellement appliqué aux immigrés étrangers. Il suggère la manière dont les lignes de stratification sont formées à travers les trajectoires biographiques des personnes.

37 Si Grieco privilégie dans son analyse les relations de parenté, d’autres liens sont sans doute plus pertinents dans beaucoup d’autres situations. Néanmoins, dans tous les cas, le type de liens examinés doit être identifié, afin de donner un contenu spécifiquement sociologique aux « liens interpersonnels ». En l’absence d’une telle identification de la base qui génère les relations, les relations interpersonnelles risquent de relever d’une importance sociopsychologique plus que véritablement sociologique. Il est presque banal en effet de montrer que les alliances dans un lieu de travail suivent les liens d’amitié et, de manière plus générale, des relations sociales. Cela devient en revanche beaucoup moins banal si l’on peut montrer, comme l’a fait Grieco, que ces « relations interpersonnelles » constituent un facteur important dans la structuration des relations sociales, dans des sphères inattendues. C’est précisément dans cette optique alternative de l’analyse des réseaux sociaux que les catégories classiques de la sociologie sont parfois bousculées.

Eviter une agrégation précoce des données

38 Une grande partie des recherches de Manchester discutées jusque-là sont de caractère ethnographique. Il faut cependant souligner que mon argumentation n’a rien à voir avec l’opposition classique située entre méthodes quantitatives et qualitatives en sociologie. Je veux seulement accentuer le souci marqué par les auteurs cités pour une collecte des données qui aille au-delà des sources institutionnelles ou de celles qui sont associées à un seul rôle social, l’attention étant portée aux origines des liens analysés et aux relations indirectes qui peuvent transformer la force des liens observés sous un seul angle. Cela ne signifie pas forcément qu’il faille proclamer small is beautiful et que nous ne puissions pas réutiliser les basses de données conçues à d’autres fins.

39 Je voudrais considérer brièvement une étude qui utilise une grande base de données créée originairement pour des raisons administratives. Maurizio Gribaudi et Alain Blum[34] [34] BLUM, 1990. ...
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ont analysé la stratification et la mobilité dans la France du XIXe siècle sur la base de 46 000 enregistrements de mariages inscrits à l’état-civil et où la profession du père et du marié au moment du mariage est indiquée. Il est donc intéressant comparer leur approche de la stratification sociale avec celui d’un auteur important de la SNA comme Ronald Breiger. De même que Breiger[35] [35] BREIGER, 1981. ...
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, Gribaudi et Blum refusent de construire une quelconque catégorisation des professions a priori, en estimant qu’elle doit en constituer le résultat final. Comme ce dernier, ils utilisent les flux de mobilité pour définir les agrégations et les fractures dans l’espace social. Mais Gribaudi et Blum sont plus radicaux que Breiger lorqu’ils utilisent dans leur travail les occupations spécifiques, au lieu d’employer des catégories socioprofessionnelles[36] [36] Gribaudi et Blum critiquent la table croisée des catégories...
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. Ils n’essayent pas de regrouper les professions inscrites dans les registres, les utilisant au contraire toutes, littéralement, comme elles ont été notées (en séparant même les synonymes apparents). Au total, apparaissent environ 1 500 appellations. Gribaudi et Blum argumentent que cette désagrégation est nécessaire si nous voulons repenser la stratification. Les schèmes de classification utilisés pour le regroupement des professions suivant les industries ou sur la base des similarités sociales ou économiques ne correspondent pas en effet selon eux à la réalité empirique. Ils donnent l’exemple des « ouvriers du textile », une catégorie des statistiques officielles depuis le XIXe siècle et qui regroupe plusieurs métiers. Ils montrent que, malgré la transmission observée dans plusieurs professions spécifiques (sont en effet fréquents les fils des liciers qui sont eux-mêmes liciers, les fileurs fils des fileurs…), rare est la mobilité constatée entre les métiers différents de la « même » industrie (peu de tisseurs ont des fils qui deviennent fileurs, etc.). Evidemment, les fils qui ne continuent pas le métier du père ont plutôt tendance à quitter l’industrie du textile. Dans une telle optique, on peut se demander si « l’industrie de textile » est vraiment une unité professionnelle et sociologique cohérente. Gribaudi et Blum proposent sur la base de leurs données sur la mobilité entre les générations, qu’on devrait considérer, entre autres, comme proches les fileurs, les agriculteurs et les tailleurs.

40 En contraste avec Breiger, qui redéfinit, lui, les frontières des classes à partir des flux de mobilité entre les catégories sectorielles et occupationnelles, Gribaudi et Blum (influencés par une tradition de pensée qui a des affinités avec celle de l’école de Manchester) proposent une perspective qui suggère que les réseaux personnels structurent la mobilité et la proximité sociale. Cette perspective suppose l’existence d’ensembles sociaux qui traversent les frontières des professions traditionnellement considérées comme homogènes et sont entretenus par des contacts en face à face, des liens personnels. C’est pour cette raison que Gribaudi et Blum ont cherché, dans d’autres travaux[37] [37] Voir GRIBAUDI, 1987,1993 et 1995. ...
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, à utiliser des techniques de description de réseaux qui permettent l’analyse des liens entre individus et non pas seulement les flux entre les groupes, comme c’est le cas dans la majorité des études portant sur la mobilité sociale (y compris celle de Breiger). Aucune approche centrée sur les flux entre les catégories professionnelles ne peut saisir ce type de mobilité, car, pour cela, les données individuelles sont nécessaires. Cela est vrai non seulement au moment du recueil des données (par rapport aux classes et aux groupes préétablis dans les questionnaires standard), mais également au moment de l’analyse des données. Ainsi Gribaudi rejette-t-il toute procédure de classification automatique, afin d’éviter une agrégation prématurée des données. De son point de vue, les classifications automatiques risquent d’aboutir trop rapidement à une opposition entre professions manuelles et intellectuelles, par exemple, à cause du fait que la majeure partie de ces ensembles soit séparée. Mais cela ne veut certes pas dire que certains métiers manuels ne puissent se retrouver socialement très proches de certaines professions non manuelles. Il refuse pour cette raison le type de technique d’agrégation automatique (comme les programmes de blockmodelling et de classification hiérarchique), normalement utilisé dans la SNA.

41 Gribaudi et Blum[38] [38] GRIBAULDI et BLUM, 1990. ...
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affirment que l’une des leçons à tirer de leur analyse des distances sociales entre les professions singulières est l’importance de la localité. Les métiers exercés dans une même ambiance rurale apparaissent alors comme socialement proches et la mobilité père-fils y est fréquente. Cela peut changer notre idée des mécanismes de la stratification sociale rapprochant le médecin de campagne des petits notables de la commune, du pharmacien du village, de l’instituteur, mais en le mettant très loin de son confrère aisé pratiquant son art dans une grande ville[39] [39] Gribaudi et Blum remarquent que leur analyse fournit une...
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. On voit ici que la localisation et les liens personnels rendus possibles par le fait de vivre dans la même localité, influencent la profession dans laquelle finira l’individu. Ce fait a été observé il y a longtemps, dans un autre contexte, par Jencks[40] [40] JENCKS, 1972. ...
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. L’auteur soulignait que les variables traditionnelles de la sociologie avaient un pouvoir explicatif limité et ne réussissaient à expliquer qu’une partie réduite de la variance totale dans les destins professionnels et scolaires des personnes. Il suggérait que ce pouvoir explicatif limité des modèles sociologiques était dû à l’importance de facteurs comme le « hasard » de vivre à côté d’une usine, ou d’une administration d’un type déterminé. Cependant, comme Granovetter l’a signalé peu après[41] [41] GRANOVETTER, 1974. ...
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, de même que Blackburn et Mann[42] [42] BLACKBURN et MANN, 1979. ...
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, le marché de travail local n’est pas seulement un fait spatial, mais il recouvre également des réseaux d’information et des connections personnelles. Sachant cela, il semble plus approprié, plutôt que de parler de « hasard », de tracer les liens qui existent entre l’espace social et les formes particulières de la mobilité professionnelle, c’est-à-dire de redessiner les contours du système de stratification sur la base de l’interaction repérable dans les immeubles, les écoles, etc. Ce n’est pas seulement dans la France du XIXe siècle que les liens locaux influençaient les choix professionnels, ce n’est pas seulement dans le milieux des émigrés que les spécialisations professionnelles apparaissent parmi les gens venant d’une localité, d’une famille ou d’une école particulières. Mais ces configurations locales et personnelles émergent difficilement si l’on dispose seulement de données à base nationale, d’agrégations à grande échelle. Pour espérer voir des configurations semblables comme « structure » et pas tout simplement comme « hasard », nous avons besoin d’une méthode appropriée.

Conclusion : prendre les réseaux au sérieux

42 Les auteurs de la SNA ne semblent pas trop convaincus de l’importance sociologique des réseaux personnels, sinon dans le sens où tout est réseau[43] [43] Ce manque d’intérêt empirique pour des réseaux socialement...
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. En cela ils ne se distinguent pas d’une grande partie des sociologues. La sociologie a en effet souvent eu tendance à associer les relations spécifiquement personnelles, comme la parenté, avec les sociétés du passé ou celles qui étaient en voie de développement, en soutenant que dans les sociétés modernes de tels principes d’organisation deviennent moins importants. On imagine souvent que la société moderne est essentiellement impersonnelle dans ses mécanismes, d’où l’importance accordée aux grandes catégories comme les classes sociales. Et pourtant, quand les chercheurs explorent les réseaux dans les sociétés d’aujourd’hui ils découvrent, par exemple, l’existence de réseaux de connexion dans l’industrie informatique qui ne sont pas fondamentalement différents de ceux qui ont été décrits pour les entreprises « ethniques » gérées par les immigrés dans le textile, le commerce, etc. L’exploration de configurations similaires mériteraient beaucoup plus d’attention. Mais elle impliquerait des méthodologies adaptées à recueillir des formes de ce type. Une grande partie des techniques développées par la SNA semblent en revanche orientée vers d’autres questions. C’est en partie pour cela que les résultats empiriques obtenus ne se distinguent pas aussi nettement de la sociologie « conventionnelle » qu’on aurait pu l’imaginer à partir du programme de l’école structuraliste. Dans ce contexte il semble donc bien utile de réexaminer une autre tradition de recherche sur les réseaux. Il ne s’agit pas évidemment de prétendre que seules les questions typiques d’une école ou d’une autre aient de l’importance, mais plutôt d’encourager une conscience du fait que les méthodes choisies, les théories et les visions du monde sont bien liées entre elles.

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WHITE H. (1970), Chains of Opportunity. System Models of Mobility in Organizations, Cambridge, Mass, Harvard University Press.

WHITE H. (1992), Identity and Control : A Structural Theory of Social Action, Princeton, NJ, Princeton University Press.

 

Notes

[ 1] Voir par exemple, les chapitres de Wellman et de Berkowitz (dans WELLMAN et BERKOWITZ, 1988). Voir également les diverses déclarations des éminents chercheurs de cette école, voir la demande de réévaluation des concepts sociologiques dans les travaux théoriques de BURT, 1982 et de WHITE, 1992.Retour

[ 2] Voir par exemple BURT, 1991.Retour

[ 3] BREIGER, 1981,1982.Retour

[ 4] BERKOWITZ, 1982, p. 3.Retour

[ 5] Voir le débat sur la naissance de la statistique et l’importance que la notion de l’« homme moyen » a eu, influençant profondément les techniques adoptées : DESROSIERES, 1991, 1993 ; BRIAN, 1994 ; GRIBAUDI et BLUM, 1990.Retour

[ 6] Voir par exemple, DOREIAN, 1995.Retour

[ 7] LAUMANN et PAPPI, 1976.Retour

[ 8] Ibid., p. 69.Retour

[ 9] WHITE, 1992.Retour

[ 10] En réalité l’« homophilie » est un phénomène plus complexe qu’il pourrait apparaître à première vue. On pourrait même se demander si le terme – dont l’étymologie suggère une espèce de naturelle attraction des similaires – soit approprié, voir EVE, 1999.Retour

[ 11] Voir MITCHELL, 1969 ; BOISSEVAIN et MITCHELL, 1973, pour un échantillon de ces études de réseaux sociaux.Retour

[ 12] MITCHELL 1969, p. 9-10.Retour

[ 13] BOISSEVAIN, 1968.Retour

[ 14] BURT, 1982.Retour

[ 15] FREEMAN, 1984.Retour

[ 16] Voir BURT, 1992 parmi plusieurs.Retour

[ 17] MITCHELL 1969, p. 49.Retour

[ 18] BURT, 1983.Retour

[ 19] Mitchell considérait Gluckman comme un des ces guides spirituels pour son intérêt pour les réseaux.Retour

[ 20] MITCHELL, 1969 ; EPSTEIN, 1969 ; MAYER, 1962 ; BOISSEVAIN, 1968.Retour

[ 21] NADEL, 1957.Retour

[ 22] MAYER, 1962, p. 557.Retour

[ 23] Id.Retour

[ 24] Voir MOSS KANTER, 1977.Retour

[ 25] Nous allons voir que ces réseaux englobant les relations externes par rapport au bureau ont été étudiés par GRIECO, 1987.Retour

[ 26] LAZEGA, 1992 ; BURT, 1992.Retour

[ 27] MERTON, 1957.Retour

[ 28] DOREIAN et WOODWARD, 1994.Retour

[ 29] BURT, 1992.Retour

[ 30] Voir BAGNASCO, 1977,1988 ; TRIGILIA, 1985.Retour

[ 31] WERBNER, 1990 se réfère au concept de chaînes d’opportunité de WHITE, 1970. Pourtant, White décrit un mécanisme impersonnel généré par le système bureaucratique : quand quelqu’un quitte son poste, cela crée une opportunité pour les autres, sans connexion entre la personne qui quitte son poste et la personne qui arrive. En revanche, les chaînes d’entrepreneurs de Werbner sont des unités sociales).Retour

[ 32] SAXENIAN, 1994 ; NOHRIA, 1992.Retour

[ 33] BURT, 1992.Retour

[ 34] BLUM, 1990.Retour

[ 35] BREIGER, 1981.Retour

[ 36] Gribaudi et Blum critiquent la table croisée des catégories (contingency table) comme technique pour la présentation des statistiques sociales, en ce qu’elle impose au chercheur la nécessité de réunir les données dans un nombre restreint de catégories. Ils soutiennent que l’habitude de rassembler des données dans les catégories est une héritage de la notion de « l’homme moyen ».Retour

[ 37] Voir GRIBAUDI, 1987,1993 et 1995.Retour

[ 38] GRIBAULDI et BLUM, 1990.Retour

[ 39] Gribaudi et Blum remarquent que leur analyse fournit une description du système de stratification du XIXe siècle qui le rapproche de la description donnée dans les romans de l’époque. Ils ne disent pas à quels romans ils se réfèrent, mais l’exemple que j’ai fourni semble correspondre au cas de Madame Bovary. Dans le roman de Flaubert, les amis principaux de Bovary, médecin de campagne, sont en effet un aubergiste et un pharmacien. Si l’on pense la stratification sociale dans ces termes de liens d’amitié et, plus généralement, en termes de liens sociaux, on peut alors expliquer pourquoi Emma Bovary, fille d’un agriculteur, peut penser à son mariage avec Charles comme une mortification sociale et non pas comme une possibilité de mobilité sociale ascendante, comme les schémas classiques de la sociologie nous le feraient penser.Retour

[ 40] JENCKS, 1972.Retour

[ 41] GRANOVETTER, 1974.Retour

[ 42] BLACKBURN et MANN, 1979.Retour

[ 43] Ce manque d’intérêt empirique pour des réseaux socialement significatifs est peut-être le mieux illustré par les analyses qui ne travaillent que sur les matrices numériques des interrelations. En adhérant à l’idée que le but ultime de l’analyse des réseaux était l’étude de la « structure » des relations réciproques entre les acteurs, et en laissant de côté le contenu concret de ces relations, certains analystes semblent penser que l’étape suprême de l’analyse des réseaux serait l’analyse informatique des données. A ce titre, il est significatif que les analystes n’éprouvent pas de gêne pour retravailler les données collectées par d’autres chercheurs. Par exemple, les données de SAMPSON, 1968, sur un conflit dans un monastère ont souvent été reprises par les chercheurs de la SNA. Ces données viennent d’une thèse jamais publiée et à laquelle beaucoup d’analystes ayant traité des données originelles n’ont probablement pas eu accès. En tous cas, ils ne semblent pas être spécialistes de la vie sociale dans les monastères. Ils ont pourtant travaillé avec une matrice sur les différents liens entre les moines constituée par Sampson. Cette matrice est d’ailleurs distribuée avec un logiciel populaire de l’analyse des réseaux (Ucinet).Retour

Résumé

Cet article prend comme point de départ les deux traditions qui, dans le domaine sociologique, intéressent les réseaux et dont les convergences empiriques, les idéaux théoriques et les méthodes diffèrent totalement. De tendance dominante, l’analyse des réseaux « structuraliste » s’attache surtout aux descriptions qui, en termes relationnels, redistribuent les rôles des objets sociologiques. Cependant, il existe également une tradition minoritaire d’analyse des réseaux qui étudie principalement les liens sociaux existant entre les individus dans différents contextes sociaux. L’auteur plaide pour l’importance acquise par ces réseaux au cours des trajectoires individuelles et revendique qu’ils fournissent une base pour des descriptions qui ne soient pas uniquement structurées par les catégories sociologiques traditionnelles ou une logique individuelle. Son contenu incite à la révision radicale des catégories sociales (classes, ethnicité...), révision promise mais non réellement menée à son terme par l’analyse structurelle des réseaux, L’auteur nous montre comment les méthodes dominantes d’analyse des réseaux font abstraction des modèles de réseaux qui intéressent la tradition alternative.



THE TWO TRADITIONS OF SOCIAL NETWORK ANALYSIS
The article argues that there are two traditions of sociological interest in networks, with very different empirical foci, theoretical ideals and methods. Mainstream "structuralist" network analysis is mainly concerned with recasting descriptions of sociological objects in relational terms. There is also, however, a minority tradition of network analysis concerned mainly with the social ties individuals have in different social contexts. The article argues for the importance of these networks formed in the course of individual trajectories and claims that they provide a basis for descriptions structured not only by traditional sociological categories or individual logic. This contains the potential for radical revision of sociological categories (class, ethnicity, etc.) which has been promised but not really fulfilled in structural network analysis. The article shows how the methods of mainstream network analysis exclude from view the network patterns the alternative tradition is interested in.

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Michael Eve « Deux traditions d'analyse des reseaux sociaux », Réseaux 5/2002 (no 115), p. 183-212.
URL :
www.cairn.info/revue-reseaux-2002-5-page-183.htm.
DOI : 10.3917/res.115.0183.