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Revue française de psychanalyse

2001/4 (Vol. 65)


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Du substantif à la substance, la pente est dangereuse : Le mot ne prouve pas que la chose existe.

Wittgenstein.

Introduction

1

En rappelant que le sexuel est à la base du fonctionnement psychique, Cesar et Sá ra Botella se joignent à tous ceux qui, après Freud, tiennent à confirmer l’importance de la pulsion dans l’organisation psychique. On ne peut que les en féliciter.

2

Chemin faisant, ils proposent au répertoire métapsychologique un terme nouveau : le « sexuel primordial ». Voici la définition qu’ils en proposent :

3

« ... le désir en tant qu’hallucinatoire en soi, parce qu’il “est”, serait le sexuel primordial ; le désir en tant que mouvement, non pas reproducteur du souvenir de l’expérience de satisfaction mais tendance vers la retrouvaille de l’état de qualité hallucinatoire serait ce que Freud décrit comme pulsion sexuelle, vectorisée grâce à l’investissement d’objet, autrement dit le sexuel infantile, forme organisée du sexuel primordial. »

4

Disons-le d’emblée : Placer le désir, comme le font les auteurs, d’une part, dans une catégorie kantienne de « chose en soi » qui serait constituée par l’hallucination – « ... le désir en tant qu’hallucinatoire en soi, parce qu’il “est”, serait le sexuel primordial... » et, d’autre part, « ... en tant que mouvement... vers la retrouvaille de l’état hallucinatoire... » constitue une sérieuse aporie tant pour les catégories kantiennes que pour la métapsychologie freudienne.

5

Néanmoins, puisqu’ils proposent à l’attention du lecteur un terme nouveau – le « sexuel primordial » – dans un champ qui en comporte déjà un si grand nombre, il convient d’examiner le nouveau venu, afin de reconnaître tout d’abord de quoi il est fait, puis de s’assurer que rien d’essentiel n’a été omis dans sa définition, et enfin de déterminer si la notion qu’il propose est, d’une part, réellement inédite et, d’autre part, susceptible d’apporter un outil de réflexion utile dans la clinique et la théorie de la technique psychanalytique.

6

Pour avancer cette notion de sexuel primordial, ils devaient, évidemment, lui trouver une place dans la famille des pulsions ; ils invoquent donc, tout naturellement, le sexuel. Cependant, ils désignent ce sexuel primordial d’un terme – le désir – que son acception courante en psychanalyse place comme un rejeton pulsionnel issu d’un registre déjà clairement « psychisé », par opposition au « besoin » purement biologique. De plus, ils attribuent à celui-ci un mouvement exclusivement régrédient, vers la retrouvaille d’un état qui se trouve en deçà de toute expérience de satisfaction ou de douleur, encore moins, de réalité. Enfin, le but de cette pulsion se situant tellement loin dans les limbes de la vie psychique, sa représentation ne peut être décrite que sous la forme la plus élémentaire jamais évoquée par Freud pour qualifier une production psychique : l’hallucinatoire.

7

Mais reprenons les concepts de la métapsychologie freudienne dont César et Sá ra Botella se sont servis pour délimiter le champ dans lequel ils ont situé leur construction :

La pulsion

8

Freud est revenu à maintes reprises au cours de son œuvre sur la place respective à attribuer aux différentes pulsions, ainsi que sur les liens et la hiérarchie qui les relie ensemble. S’il ne se préoccupe pas toujours, dans ses avancées, d’effectuer une distinction entre les pulsions, les processus et les principes qui les régissent, c’est bien parce qu’il est pratiquement impossible de parler de la poussée pulsionnelle sans invoquer une représentation de celle-ci.

9

Or, c’est exactement là qu’est le piège : la pulsion est, par définition, irreprésentable. De sorte que, dès que l’on veut représenter la force pulsionnelle, on se fourvoie dans ses à-côtés, c’est-à-dire, soit dans les processus que cette force entraîne, soit dans les principes qui régissent son écoulement.

10

À la situation délicate du statut de la pulsion chez Freud, deux apories supplémentaires viennent encore s’ajouter :

11

a) Dans l’examen des principes qui régissent les pulsions, Freud ne peut faire l’impasse sur ce qu’il appelle « l’influence du monde extérieur ». C’est même à cette « influence » qu’il attribue la modification du régime des pulsions : du « principe de plaisir/déplaisir », les pulsions vont passer sous le régime du « principe de réalité ».

12

b) Par ailleurs, comme je l’ai écrit en 1997 [1][1]  F. Guignard (1997), Généalogie des pulsions, Épître..., « ... la seconde théorie des pulsions apporte encore une contrainte supplémentaire : en effet, sauf à réduire la dichotomie pulsionnelle de base à une double généalogie de deux familles de pulsions qui ne se rencontreraient jamais, le postulat de l’existence d’une pulsion de mort a pour conséquence incontournable, à mon sens, l’obligation de considérer au niveau de chacun des rejetons pulsionnels, comme au niveau de chacun des principes et de chacun des processus, les effets de mixtion [2][2]  En dépit de sa consonance malheureuse, ce terme, utilisé... – Mischung ou Vermischung – de la libido et de la pulsion de mort, ainsi que la nature de ce que l’aristocratie appelait autrefois les “pièces rapportées” – ici, ce que Freud nomme “l’influence du monde extérieur”. »

13

Loin de déplorer ces deux apories, il faut se rappeler que c’est à elles que nous devons une meilleure compréhension du lien qui relie le concept de « principe de plaisir-déplaisir » au concept de « principe de réalité ». En effet, ce lien n’est pas seulement celui de la satisfaction – que celle-ci s’effectue au moyen de l’hallucination, du rêve, du fantasme ou de la réalité, mais il est tout autant celui, trop souvent oublié, du déplaisir pulsionnel. Or, le déplaisir pulsionnel se traduit, au niveau psychique, par de la souffrance psychique, ce que les psychanalystes anglais traducteurs de Freud ont très bien saisi, puisque la locution anglaise traduisant « Lust / Unlust Prinzip » est : « pleasure / pain principle ».

14

Même dans « Le problème économique du masochisme » [3][3]  S. Freud (1924), Le problème économique du masochisme,..., c’est aux « principes » que Freud attribue la fonction de « représenter » (vertreten) les pulsions :

15

« Nous obtenons ainsi – écrit Freud – une petite mais intéressante série relationnelle :

  • le principe de Nirvâna exprime la tendance de la pulsion de mort ;

  • le principe de plaisir représente (vertritt) la revendication de la libido ;

  • et la modification de celui-ci, le principe de réalité, l’influence du monde extérieur. »

16

« Aucun de ces trois principes n’est à vrai dire invalidé par l’autre... », ajoute-t-il...

17

Devrait-on alors considérer le « sexuel primordial » comme un « principe » qui régit les pulsions ? Si tel était le cas, il faudrait ajouter une nouvelle pulsion de base à celles que Freud a proposées. Ceci risquerait de distordre considérablement la métapsychologie freudienne...

18

En 1997, dans l’ouvrage cité plus haut, j’ai proposé une généalogie des pulsions qui place les pulsions sexuelles comme premières et uniques descendantes des pulsions de vie et de mort. Cette généalogie s’appuie sur les avancées de Freud dans « Le problème économique... », avancées confirmées jusqu’à son ultime écrit, interrompu par la mort, l’Abrégé de psychanalyse [4][4]  S. Freud (1939), Abrégé de psychanalyse, Paris, PUF,..., où il continue d’affirmer, à propos de la « libido » et de la « pulsion de mort » : « Il ne saurait être question de limiter l’une ou l’autre des pulsions fondamentales à l’une des provinces psychiques. On doit pouvoir les retrouver partout. »

19

Elle présente plusieurs avantages, puisqu’elle garantit, au travers de la génération des pulsions sexuelles, l’omniprésence de la pulsion de vie et de la pulsion de mort dans la totalité des rejetons pulsionnels. Elle supprime, par conséquent, la dichotomie entre les pulsions sexuelles et la destructivité, dichotomie source de nombreuses dérives de l’ordre de l’ « angélisme ». Garantissant donc également la présence des pulsions sexuelles au niveau de tous les rejetons pulsionnels, notamment au niveau des pulsions d’autoconservation et au niveau des pulsions du Moi, elle évite l’aporie d’une théorisation « apulsionnelle » du narcissisme. Elle est conforme à la découverte freudienne de la sexualité infantile, dont le scandale ne réside pas dans l’investissement prégénital des fonctions du corps, mais bien dans la poussée pulsionnelle sexuelle génitale qui préside à toute l’organisation psychique du petit d’homme. Enfin, elle garantit une qualité d’objet psychique à « l’influence du monde extérieur » dont parle Freud, influence qui se manifeste à la troisième génération des pulsions, les pulsions du Moi, sous la forme du concept bionien de capacité de rêverie de la mère [5][5]  W. R. Bion (1961), Une théorie de la pensée, Réflexion.... Ce terme décrit très précisément le mode de fonctionnement d’un psychisme adulte capable d’établir une relation, avec l’in-fans (celui qui ne parle pas) tout d’abord, puis avec l’Infantile [6][6]  F. Guignard (1994), L’enfant dans le psychanalyste,..., dans la relation analytique, par exemple.

20

En tant que fruit de la première Mischung, les pulsions sexuelles contiennent en elles le principe organisateur qui « tient ensemble » ces deux pulsions de base que sont la libido et la pulsion de mort. Le mouvement d’investissement de la réalité extérieure va surgir de ce principe organisateur ; c’est ce qui constitue, conformément à sa balistique, le mouvement premier qu’est la projection. À la déliaison, due à la composante destructrice qui permet la projection, succédera l’introduction de quelque chose de l’Externe, qui accompagnera le trajet de retour des pulsions du sujet. Ce trajet de « retour-accompagné » constitue un second mouvement : l’introjection ou, plus précisément, la ré-introjection. Si le mouvement de projection de la pulsion rencontre, dans l’Externe, des éléments analogiques valables – psychiques, et donc pulsionnels – un frayage va s’effectuer sur le trajet de retour ré-introjectif. Des traces mnésiques se constitueront alors et, par là même, naîtront simultanément les premiers éléments du Moi et de ses objets internes. On peut se représenter que, sur le trajet de retour – réintrojection – de ses propres pulsions, l’infans importera des éléments du conflit intrapsychique de la mère, notamment des traces du principe de réalité inhérent aux soins maternels. Il s’agit donc d’emblée d’une problématique des liens, liens organisateurs des premiers mécanismes du Moi naissant, liens de ses échanges avec son corps propre et le corps maternel, son psychisme naissant et celui de sa mère.

La sexualité infantile

21

Cesar et Sá ra Botella se devaient également de situer leur « sexuel primordial » au regard de la sexualité infantile, puisqu’ils placent leur trouvaille dans une antériorité organisationnelle absolue, quant à sa fonctionnalité dans l’organisation de la vie psychique, par rapport à ce qu’ils appellent, eux, le « sexuel infantile ».

22

Selon eux, le « sexuel infantile » serait la « forme organisée du sexuel primordial ». Le mode d’organisation de ce « sexuel infantile » serait, toujours selon eux, « ... ce que Freud décrit comme pulsion sexuelle, vectorisée grâce à l’investissement d’objet... ».

23

Cette définition laisse le lecteur perplexe quant à la nouveauté présumée du concept de « sexuel primordial ». En effet, si c’est la vectorisation que lui procure l’objet qui fait que cette force devient une pulsion – la pulsion sexuelle – la transformation du « sexuel primordial » en « sexuel infantile » devrait trouver sa place conceptuelle à la limite classiquement proposée par la psychologie du XIXe siècle entre le biologique et le psychique, entre instincts et pulsions.

24

Il faudrait alors renvoyer les auteurs à la critique de Freud, dans la lettre qu’il écrit à Édouard Claparède en 1920 [7][7]  S. Freud (1915), Pulsions et destins de pulsions,... : « ...C’est Jung, et non pas moi, écrit Freud, qui conçoit la libido comme signifiant la même chose que la force de pulsion de toutes les activités animiques, et qui conteste alors la nature sexuelle de la libido. Votre affirmation ne convient donc totalement ni à moi ni à Jung, elle se rapporte à un mélange de nous deux. À moi vous prenez la nature sexuelle de la libido, à Jung sa signification universelle, et voilà que surgit le pansexualisme, qui n’existe que dans la fantaisie transformatrice des critiques, mais ni chez moi, ni chez Jung. Chez moi, tout le groupe des pulsions du moi, et tout ce qu’il fait pour la vie d’âme, est reconnu, mais cela est tenu caché au public. »

25

On peut regretter, par ailleurs, que les auteurs n’aient pas jugé nécessaire d’expliciter leurs vues personnelles sur ce qu’ils appellent « le sexuel infantile ». Ceci aurait peut-être permis une meilleure représentation des liens qui, pour eux, unissent celui-ci au « sexuel primordial ». En effet, il existe, dans l’œuvre freudienne, de multiples articulations possibles entre la sexualité et l’infantile, à partir de sa découverte de la sexualité infantile, en 1905, dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité [8][8]  S. Freud (1905), Trois essais sur la théorie de la....

26

En 1996, dans Au vif de l’infantile [9][9]  F. Guignard (1996), Au vif de l’infantile. Réflexions... je relevais notamment :

27

« a) La découverte de la sexualité infantile, avec son polymorphisme aux allures de perversion et les aléas de l’installation d’une économie entre le principe de plaisir-déplaisir et le principe de réalité à partir de la mise sous-tension d’un champ mobilisant aussi bien l’hallucinatoire que le perceptif. b) La découverte de la précocité du fonctionnement psychique inconscient produisant, d’une part, des contenus psychiques et, d’autre part, une instance refoulante qui fonctionnera simultanément et la vie durant sur deux modes : primaire et secondaire. c) L’organisation du psychisme, dès les premières relations sensorielles et les premières actions motrices sur le corps propre et les objets de la réalité extérieure avec, au niveau du système Pcs, la constitution de la double spirale des processus primaires et secondaires comme matrice de la vie fantasmatique, d’une part, et des processus de symbolisation, d’autre part. d) L’organisation œdipienne spécifique à l’espèce humaine, avec les différents niveaux de sa complexification, tant relationnelle et objectalisante que narcissique et identificatoire. e) Conceptualisé comme un espace psychique, le cadre-contenant de cette organisation œdipienne, pour le libre échange des conflictualités intrapsychiques entre les trois instances : Çà, Moi et Surmoi. f) La névrose infantile comme modèle axial, tant de la psychopathologie que de la situation thérapeutique, sous sa forme homologique de névrose de transfert, les points de fixation et le mécanisme défensif de régression donnant l’impulsion à l’incessant parcours entre le passé et le présent, entre les formes infantiles et les formes adultes d’investissement et de pensée » (p. 15-16).

28

Le scandale de la découverte freudienne de la sexualité infantile n’a rien à voir avec le fait que les enfants puissent trouver un plaisir pulsionnel dans la tétée et dans les fonctions excrétoires, ni même dans le fait que ces plaisirs demeurent inscrits dans l’organisation sexuelle de l’adulte. Le véritable scandale de cette découverte réside dans la signification génitale de ces plaisirs d’organes et de ces premiers investissements du corps propre et du corps d’autrui.

29

Le sexuel est donc, dans la découverte freudienne de la sexualité infantile, à la fois premier et génital. De ce point de vue-là, on ne voit guère ce que l’on pourrait ajouter d’antérieur aux découvertes freudiennes.

30

Rassemblant, dans Au vif de l’infantile, les paramètres qui me semblaient incontournables pour tenter une figuration de l’Infantile, j’écrivais :

31

« Étrange conglomérat historico-anhistorique, creuset des fantasmes originaires et des expériences sensori-motrices mémorisables sous forme de traces mnésiques, l’Infantile peut être considéré comme le lieu psychique des émergences pulsionnelles premières et irreprésentables. De cet “avant-coup”, nous ne connaîtrons que les rejetons représentables, sous la forme des théories sexuelles infantiles, d’une part, et des traces mnésiques, d’autre part. Structure de base aux franges de notre animalité, dépositaire et conteneur de nos pulsions, tant libidinales ou haineuses qu’épistémophiliques, l’Infantile est cet alliage de pulsionnel et de structural “souple”, qui fait que l’on est soi et pas un(e) autre. Irréductible, unique et par là même universel, l’Infantile est donc bien ce par quoi notre psychisme va advenir, dans tous les développements de sa bisexualité psychique organisée par l’Œdipe. Aux limites de l’Ics et du système Pcs, l’Infantile est le point le plus aigu de nos affects, le lieu de l’espérance et de la cruauté, du courage et de l’insouciance ; il fonctionne la vie durant, selon une double spirale processuelle et signifiante, et l’on peut le retrouver même dans les pathologies les plus lourdes, à condition de ne pas confondre celles-ci avec le mode d’organisation normal de cet Infantile. Et si, jusqu’à notre mort, il continue à agir simultanément au niveau des processus œdipiens secondaires et au niveau des mécanismes primitifs, c’est bien parce que cet Infantile humain a en partage la force pulsionnelle inou ïe dont on peut constater le fantastique déploiement dans le rythme de développement psychique des premiers temps de la vie humaine. Pourtant, l’aspect pulsionnel n’est pas seul en jeu dans cette tentative de définition de l’Infantile. Dans sa forme métaphorique, le concept vaut aussi pour ce qu’il entraîne avec lui de l’hallucinatoire et du proto-symbolique, préformes en devenir permanent dans toutes nos activités mentales. Une fois dénoués, grâce à la cure analytique, les points de fixation qui figent nos modes d’être et d’avoir dans une stérile répétition, ces préformes vont redonner leur vigueur et leur efficacité pulsionnelle sous-jacente aux organisations plus matures, “donnant le ton” à notre personnalité de sujet, dans notre fonctionnement adulte habituel » (op. cit., p. 16-17).

La figurabilité

32

Jusqu’ici, on ne voit donc guère l’avantage d’accorder un statut conceptuel particulier à cette nouvelle notion de « sexuel primordial », ni de revendiquer pour elle une antériorité par rapport à la sexualité infantile, telle qu’elle a été définie par Freud.

33

Pourtant, on l’a vu plus haut, les auteurs ne s’en sont pas tenus là dans leur description du « sexuel primordial », puisqu’ils ont également jugé bon de considérer celui-ci au regard de la capacité de figuration, dimension essentielle de la théorie freudienne. On sait à quelles apories chacun se trouve confronté, à la suite de Freud, dans ce domaine.

34

Il faut rappeler ici que le thème imposé pour les Rapports au Congrès 2001 de Langue française est un concept qui constitue en lui-même un néologisme : « la figurabilité ». L’accent placé sur les conditions du figurable et, partant, sur les apories du non-figurable, nous a permis de recevoir, à travers la lecture et l’audition, l’étude éblouissante et généreuse de Laurence Kahn.

35

César et Sá ra Botella ont choisi, quant à eux, de prolonger leurs travaux antérieurs sur la perception et l’hallucination en proposant l’hallucination comme constituant de leur « sexuel primordial » : « Autrement dit, écrivent-ils, la satisfaction par l’hallucination serait le modèle sexuel primordial de toute satisfaction. »

36

Une telle proposition n’est pas sans soulever des objections. La principale est aussi la plus générale. En effet, si l’on se réfère à la citation de l’Abrégé évoquée plus haut, on se fait une idée beaucoup plus large de l’éventail des investissements pulsionnels premiers, que celle qui proposerait, comme base du développement psychique un seul élément pulsionnel intrinsèquement lié à un seul état précis et spécifique de la figurabilité. On peut donc douter du bien-fondé de la relation univoque qu’ils proposent, avec la notion de « sexuel primordial », entre la pulsion et l’hallucination comme seule et ultime étape de modélisation de toute satisfaction. Une définition de la satisfaction, fût-elle hallucinatoire, figée dans l’éternité du marbre, évoque tristement le plaisir d’organe et, en tant que contenu latent, les démêlés du jeune Freud avec la masturbation. On ne peut manquer ici la référence aux contenus mortifères des fantasmes masturbatoires décrits par Melanie Klein comme attaque contre la scène primitive.

37

Pour ceux qui, dans leur travail clinique de psychanalyste, s’intéressent à la croissance psychique comme fruit de la transformation des investissements pulsionnels et représentatifs, le modèle « sexuel primordial » de la satisfaction par l’hallucination a des allures mortifères de chambre de Barbe-Bleue : en effet, l’hypothèse qui considère, à la fois qu’une satisfaction hallucinatoire première peut exister au niveau du sexuel primordial, et qu’elle peut demeurer non modifiée par le détour par le sexuel infantile, ne pose pas seulement la question d’une hypothétique étape autistique normale du développement psychique qui se situerait en deçà de tout investissement pulsionnel de la réalité, y compris somatique, par l’infans. Cette hypothèse est tellement à contre-courant de tout le développement psychique qu’à la limite, elle pourrait aller jusqu’à nier l’évolution qui a produit l’hominisation.

La régression

38

En toute rigueur, les auteurs ont également abordé leur proposition de « sexuel primordial » sous l’angle de la régression, facteur si important dans la psychopathologie comme dans la pratique de la cure analytique. Ils utilisent, à ce sujet, le néologisme de « régrédience », tentant vainement, par là, d’échapper à une linéarité, que celle-ci soit génétique, chronologique, ou logique. L’écueil existe, quelle que soit la terminologie, car la linéarité est une caractéristique inhérente aux processus secondaires. À nous, psychanalystes, de sortir du piège de la linéarité, non pas en la niant, mais en multipliant les lignes, les angles de vue, les champs associatifs et de représentation, afin d’aborder chaque moment donné de la situation analytique et de la relation transféro-contretransférentielle en nous tenant au plus près de l’articulation de nos processus secondaires avec nos processus primaires. C’est à la faveur de ces mouvements constants de déliaison et de recherche de reliaison au travers de nouveaux frayages que va se déployer tout l’éventail de la psychisation de la sensorialité [10][10]  C. et S. Botella (1995), Sur le processus analytique :..., qui aboutit à son tour à la psychisation de l’activité perceptivo-motrice [11][11]  E. Schmid-Kitsikis (1995), Percevoir chez l’analyste,....

39

Cependant, la régression peut, on le sait, menacer gravement la cohérence d’un sujet, quel qu’il soit. On peut donc comprendre que César et Sá ra Botella aient eu la tentation de proposer à ces mouvements régressifs une butée par l’hallucinatoire. Mais il se trouve que cela constitue une arme à double tranchant, comme en témoigne Bion, dans le chapitre XIII d’Éléments de psychanalyse [12][12]  W. R. Bion (1963), Éléments de psychanalyse, Paris,... :

40

Bion parle de « perspective inversée » en tant que « ... marque de la douleur psychique  ; « le patient inverse la perspective afin de rendre statique une situation dynamique. Le travail de l’analyste consiste à redonner une dynamique à la situation statique afin de permettre le développement ». En principe, ce ne sont pas les interprétations en tant que telles qui contiennent des situations statiques. C’est le patient qui dévie l’interprétation douloureuse de telle façon qu’elle puisse se voir dans une perspective inversée. Le patient peut alors acquiescer à l’interprétation, ce qui va faire de celle-ci le signe extérieur d’une situation statique. Mais parfois, le patient ne parvient pas à être suffisamment agile pour contrer une interprétation. C’est alors qu’il va utiliser « ... une armure qui est renforcée par le délire et l’hallucination. S’il {le patient} ne peut pas inverser la perspective immédiatement, il peut ajuster sa perception des faits en “entendant mal” et en “comprenant mal” de façon telle qu’ils {les faits} donnent corps au point de vue statique : un délire est en train de naître. S’il n’est pas suffisant de maintenir la situation immobile, le patient a recours à l’hallucination ». Ainsi, « le recours prolongé au renversement de perspective s’accompagne de délires et d’hallucinations qui sont difficiles à déceler, parce qu’ils sont à la fois statiques et évanescents ». Bion décrit comment, sous l’apparence d’une cure ennuyeuse qui ne progresse pas, on se trouve en réalité confronté à une situation « ... instable et dangereuse ». La raison de tout cela réside dans la souffrance psychique. Bion insiste sur le fait que le travail analytique doit aider le patient à augmenter sa capacité à tolérer la souffrance psychique, même si, évidemment, les résultats de l’analyse apportent, in fine, une diminution de cette souffrance psychique.

41

Le concept de « croissance psychique » est implicite à la description de la « perspective inversée » en tant que moyen d’éviter la douleur psychique. « La perception du phénomène de croissance {psychique}, écrit Bion, paraît présenter des difficultés particulières, tant pour l’objet en train de croître, que pour l’objet qui stimule cette croissance, car sa relation aux phénomènes antérieurs est obscure et isolée dans le temps. »

42

Ainsi, même dans la cure analytique, l’hallucination est liée à la souffrance psychique au moins autant qu’à la satisfaction : « ... principe de plaisir/déplaisir... », disait Freud...

Conclusion

43

Le modèle généalogique de l’intrication pulsionnelle conduit à insister sur l’importance qu’il y a à utiliser, dans notre représentation de l’activité psychique, des métaphores comportant plusieurs champs, plusieurs vecteurs, plusieurs combinaisons de vecteurs, et également plusieurs modes de réversibilité dans la régrédience de chacun d’eux et de l’ensemble.

44

Sur leurs multiples trajets, les pulsions sexuelles du sujet ne sont pas seulement héritières et porteuses de la double valence des pulsions de vie et des pulsions de mort ; elles sont également accompagnées de l’empreinte des capacités de penser du premier Autre : la mère de l’infans. De sorte que, dans la mesure où le psychanalyste est objet de transfert, il va se trouver soumis, dans son contre-transfert, à des identifications inconscientes aux objets internes de son analysant. Il faut donc s’attendre à ce que cette empreinte primordiale de la réalité sur les pulsions sexuelles de l’analysant vienne infléchir l’écoute en attention flottante du psychanalyste.

45

Ainsi, considérant que l’écoute de l’analyste en séance, est un représentant exemplaire de la troisième génération des pulsions, il faut ajouter à cela que cette écoute – pulsion à but passif – est en même temps un regard – pulsion à but actif. Ces deux activités perceptives concomitantes – l’écoute et le regard – sont basées sur l’investissement pulsionnel de deux sensorialités primordiales pour la communication intrapsychique et interpersonnelle – l’audition et la vision. Ce consensus d’activités perceptives « écoute-regard » constitue une expression particulièrement riche et exemplaire de l’investissement de soi et de l’autre par les pulsions du Moi dans un double registre : passivité-activité, féminin-masculin, contenant-contenu.

46

On peut associer ici sur le « seulement dedans - aussi dehors » que proposent César et Sá ra Botella au sujet de la perception, et également sur l’action de la forme, pour reprendre le titre du beau Rapport de Laurence Kahn.

47

Dans le consensus propre au travail du psychanalyste [13][13]  J. Bégoin et F. Bégoin-Guignard (1982), Le travail..., les pulsions sexuelles de l’analyste s’investissent dans une activité perceptive dirigée simultanément vers le dehors au moyen de l’écoute de l’analysant, et vers le dedans au moyen du regard intérieur qu’il dirige en lui-même. Fruits de ce double investissement, les représentations qui surgiront, du côté de l’analyste, dans le champ analytique, se situeront sur l’axe progédience-régrédience qui lie le hic et nunc du transfert-contre-transfert aux traces mnésiques de l’histoire du sujet et aux traces du transgénérationnel.

48

Le moraliste Montaigne a ce mot d’une modernité éblouissante :

49

« Je ne peins pas l’être, je peins le passage. » [14][14]  M. Montaigne de (1580), Essais.

50

Prenons soin de ne pas statufier la force vive qui fait de nous des humains : le sexuel.

Notes

[1]

F. Guignard (1997), Généalogie des pulsions, Épître à l’objet, coll. « Épîtres », Paris, PUF, p. 26-32.

[2]

En dépit de sa consonance malheureuse, ce terme, utilisé par les nouveaux traducteurs des œuvres complètes de Freud en français, est bien celui qui rend le plus fidèlement, et pas seulement phonologiquement, le terme allemand de Mischung ou Vermischung.

[3]

S. Freud (1924), Le problème économique du masochisme, OCF, XVII, Paris, PUF, 1992.

[4]

S. Freud (1939), Abrégé de psychanalyse, Paris, PUF, 1949.

[5]

W. R. Bion (1961), Une théorie de la pensée, Réflexion faite, Paris, PUF, 1983.

[6]

F. Guignard (1994), L’enfant dans le psychanalyste, Revue française de psychanalyse, LVIII-3, Paris, PUF.

[7]

S. Freud (1915), Pulsions et destins de pulsions, OCF, XIII, Paris, PUF, 1988.

[8]

S. Freud (1905), Trois essais sur la théorie de la sexualité, Paris, Gallimard, 1962.

[9]

F. Guignard (1996), Au vif de l’infantile. Réflexions sur la situation analytique, coll. « Champs psychanalytiques », Lausanne, Delachaux & Niestlé.

[10]

C. et S. Botella (1995), Sur le processus analytique : du perceptif aux causalités psychiques, Revue française de psychanalyse, 59/2, Paris, PUF.

[11]

E. Schmid-Kitsikis (1995), Percevoir chez l’analyste, Revue française de psychanalyse, 59/2, Paris, PUF.

[12]

W. R. Bion (1963), Éléments de psychanalyse, Paris, PUF, 1974.

[13]

J. Bégoin et F. Bégoin-Guignard (1982), Le travail du psychanalyste, Rapport du XLIe Congrès des psychanalystes de langues romanes, Revue française de psychanalyse, XLVI, numéro spécial Congrès, Paris, PUF.

[14]

M. Montaigne de (1580), Essais.

Résumé

Français

L’auteur examine sous plusieurs angles la notion de “ sexuel primordial ”, proposée par César et Sá ra Botella : la pulsion, la sexualité infantile, la figurabilité et la régression. Elle relève certaines apories inhérentes, notamment, aux statuts respectifs du sexuel primordial et du sexuel infantile, et les argumente en fonction de la généalogie des pulsions qu’elle a proposée en 1997. Elle discute le problème de l’hallucination comme seule forme représentative de la satisfaction, et rappelle la question de l’hallucinatoire dans la douleur psychique. Elle évoque la qualité pluridimensionnelle des paramètres de l’écoute analytique, qui parlent en faveur d’un sexuel vivant, non statufié.

Mots clés

  • Sexuel
  • Sexuel primordial
  • Sexualité infantile
  • Pulsion
  • Désir
  • Généalogie des pulsions
  • Figurabilité
  • Irreprésentable
  • Hallucinatoire
  • Régression
  • Croissance psychique
  • Perspective inversée
  • Écoute de l’analyste

English

The author examines, from several standpoints, the notion of “ primordial sexuality ” proposed by César and Sara Botella : the drive, infantile sexuality, representability and regression. She notes several inherent aporias, especially with regard to the respective status of primordial sexuality and infantile sexuality, and and argues in function of the genealogy of the drives that she proposed in 1997. She discusses the problem of hallucination in so far as the only representative form of satisfaction, and reevokes the question of the hallucinatory process in psychic pain. She evokes the pluridimensional quality of the parameters of analytical listening to the patient, that speak in favour of a living, not transfixed sexuality.

Key-words

  • Sexuality
  • Primordial sexuality
  • Infantile sexuality
  • Drive
  • Desire
  • Genealogy of the drives
  • Representability
  • Unrepresentable
  • Hallucinatory process
  • Regression
  • Psychic growth
  • Inverted perspective
  • The analysts listening capacity

Deutsch

Die Autorin untersucht aus verschiedenen Blickwinkeln den von César und Sarà Botella vorgeschlagenen Begriff des “ primordialen Sexuellen ” : der Trieb, die infantile Sexualität, die Darstellung (figurabilité) und die Regression. Sie hebt gewisse Aporien, welche in den repektiven Stellungen des primordialen Sexuellen und des infantilen Sexuellen enthalten sind hervor und argumentiert sie aufgrund der Triebgenealogie, welche sie 1997 vorgeschlagen hatte. Sie diskutiert das Problem der Halluzination als einzige repräsentative Befriedigungsform und erinnert an die Halluzination im psychischen Schmerz. Sie hebt die pluridimensionelle Qualität der Parameter des analytischen Zuhörens hervor, welche für ein lebendiges Sexuelles, nicht als Statue errichtet, sprechen.

Schlüsselworte

  • Sexuell
  • Primordiales Sexuelles
  • Infantile Sexualität
  • Trieb
  • Wunsch
  • Genealogie der Triebe
  • Darstellung
  • Unvorstellbar
  • Halluzinatorisch
  • Regression
  • Psychisches Wachsen
  • Umgekehrte Perspektive
  • Zuhören des Analytikers

Español

La autora examina desde diferentes enfoques la noción de “ sexual primordial ” propuesta por César y Sá ra Botella : la pulsión, la sexualidad infantil, la figurabilidad y la regresión. Señala ciertas aporías inherentes, notablemente afines, con los estatutos respectivos de lo sexual primordial y de lo sexual infantil, y las argumenta en función de la genealogía de las pulsiones que ella propuso en 1997. También profundiza en el problema de la alucinación cómo única forma representativa de la satisfacción, y recuerda lo alucinatorio en el dolor psíquico. Evoca la cualidad pluridimensional de los pará metros de la escucha analítica, que subrayan la importancia de un sexual vivo, no petrificado.

Palabras claves

  • Sexual
  • Sexual primordial
  • Sexualidad infantil
  • Pulsión
  • Deseo
  • Genealogía de las pulsiones
  • Alucinatorio
  • Regresión
  • Crecimiento psíquico
  • Pespectiva invertida
  • Escucha del analista

Italiano

L’autore esamina sotto vari punti di vista la nozione di “ sessuale primordiale ”, proposto da C. e S. Botella : la pulsione, la sessualità infantile, la figurabilità e la regressione. Rileva in particolare alcune aporie inerenti agli statuti rispettivi del sessuale primordiale e del sessuale infantile, argomentandoli in funzione della genealogia che aveva proposto nel 1997. Discute il problema dell’allucinazione quale unica forma rapprentativa della soddisfazione e ricorda la questione dell’allucinatorio nel dolore psichico. Evoca la qualità pluridimensionale dei parametri dell’ascolto analitico che parlano a favore d’un sessuale vivo, non reso statua.

Parole chiave

  • Sessuale
  • Sessuale primordiale
  • Sessualità infantile
  • Pulsione
  • Desiderio
  • Genealogia delle pulsioni
  • Figurabilità
  • Non rappresentabile
  • Allucinatorio
  • Regressione
  • Crescita psichica
  • Prospettiva invertita
  • Ascolto dell’analista

Plan de l'article

  1. Introduction
    1. La pulsion
    2. La sexualité infantile
    3. La figurabilité
    4. La régression
    5. Conclusion

Pour citer cet article

Guignard Florence, « Le sexuel statufié », Revue française de psychanalyse, 4/2001 (Vol. 65), p. 1325-1336.

URL : http://www.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2001-4-page-1325.htm
DOI : 10.3917/rfp.654.1325


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