Revue d'histoire littéraire de la France
P.U.F.

I.S.B.N.9782130534655
256 pages

p. 49 à 62
doi: 10.3917/rhlf.031.0049

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Vol. 103 2003/1

2003 Revue d'Histoire Littéraire de la France

Le théâtre d’Antoine-Marin Lemierre, une école des citoyens

France Marchal-ninosque  [*]
L’œuvre poétique et dramatique d’Antoine-Marin Lemierre, protégé du fermier général Dupin, est rangée, sans doute à tort, parmi les productions des minores. Lemierre n’a passé les siècles que grâce à un poème didactique en trois chants sur La Peinture, qui contient au chant second l’éloge célèbre de la chimie, et à une tragédie qui fit sa fierté, La Veuve du Malabar, ou l’empire des coutumes. Ses tragédies n’ont plus connu les honneurs de la publication depuis le XIXe siècle.Antoine-Marin Lemierre jouit pourtant en son temps d’une renommée qui lui valut de succéder à l’abbé Batteux à l’Académie française le 25 janvier 1781. Il fut un dramaturge à succès, plus d’ailleurs à l’occasion des reprises de ses pièces dans les années 1780-1790, qu’au moment des premières, dans les années 1760-1770. Cet article a vocation à souligner le rôle de Lemierre dans la mutation des formes et des enjeux de la tragédie des Lumières, qu’il infléchit vers la tragédie révolutionnaire, en s’attachant plus particulièrement aux tragédies d’Idoménée (1764), de Guillaume Tell (1766) et de Barnevelt (1790).
L’œuvre poétique et dramatique d’Antoine-Marin Lemierre [1], protégé du fermier général Dupin, est rangée, sans doute à tort, parmi les productions des minores. Lemierre n’a passé les siècles que grâce à un poème didactique en trois chants sur La Peinture, qui contient au chant second l’éloge célèbre de la chimie [2], et à une tragédie qui fit sa fierté, La Veuve du Malabar, ou l’empire des coutumes [3]. Quelques curieux évoquent parfois la tragédie de Guillaume Tell (1766) [4], mais celles d’Hypermnestre (1758) [5], de Térée (1761) [6], d’Idoménée (1764), d’Artaxerce (1766) [7], de Barnevelt (1790) [8] restent dans l’ombre. Ces tragédies n’ont plus connu les honneurs de la publication depuis le XIXe siècle [9]. Le théâtre de Lemierre fut édité à Paris en 1795, en 2 volumes in-8°; et il fallut attendre l’année 1810 pour avoir une édition de ses œuvres complètes, accompagnées d’une notice biographique fort précieuse de René Périn [10]. Antoine-Marin Lemierre jouit pourtant en son temps d’une renommée certaine chez les gens de lettres, ce qui lui valut de succéder à l’abbé Batteux à l’Académie française le 25 janvier 1781. Il fut un dramaturge à succès, plus d’ailleurs à l’occasion des reprises de ses pièces dans les années 1780-1790, qu’au moment des premières, dans les années 1760-1770. Bref, il ne mérite pas l’oubli dans lequel le tiennent les critiques d’aujourd’hui, plus prompts à évoquer les négligences de son style que son génie de l’entente scénique qui l’engagea vers le spectaculaire apprécié du public de la fin du siècle [11]. Lemierre illustre enfin parfaitement la tragédie des Lumières, qu’il infléchit vers la tragédie révolutionnaire.
On a trop coutume de propager l’idée néfaste qui fait de la tragédie au XVIIIe siècle une survivance de la tragédie classique, ce qui est nier l’authenticité du genre. Après Voltaire, des disciples comme Guimond de La Touche avec Iphigénie en Tauride, en 1757, ou comme Lemierre ont permis à la tragédie de se renouveler, non certes dans la forme, mais par l’utilisation didactique et symbolique des thèmes qu’elle illustre et des épisodes qu’elle met en scène. Avec la tragédie de l’âge des Lumières, les idées éclairées — hantise du fanatisme, haine de la superstition, exaltation du bon prince, discours sur la tolérance — et le lexique des philosophes — où rayonnent les termes de nature, d’humanité, de sensibilité, de bonheur — occupent désormais la scène. On assiste, dans les deux décennies 1750-1770, à une régénération visible du genre, qui donne à la tragédie classique un nouveau souffle en prônant la subtile et difficile alliance de la poésie et de l’idéologie. Cette évolution de la tragédie classique à la tragédie des Lumières en appelle bientôt une autre : les thèmes politiques sont à l’honneur dans les années 1780, chez des dramaturges comme Claude-Joseph Dorat (Régulus) ou Jean-François de La Harpe (Virginie) [12], avant de triompher sur la scène révolutionnaire. La tragédie de la fin du siècle est animée par un nouveau lexique, les termes de patrie, de république, de liberté remplacent désormais ceux de bonheur, d’humanité et de nature. Le genre, au XVIIIe siècle, aurait ainsi vécu trois moments. La tragédie s’est d’abord rangée sous le patronage de Racine avec la génération de Crébillon père; puis elle est devenue le réceptacle des idées des philosophes et a transformé la scène en tribune avec Voltaire, suivi par Guimond de La Touche ; une dernière génération l’a enfin ouverte à une destinée nettement politique avec Dorat, Le Blanc de Guillet, Lemercier, Arnault, Andrieux.
Quelle part a pu prendre Antoine-Marin Lemierre dans cette mutation du genre ? Le rapprochement avec Voltaire n’est pas incongru. Voltaire avait permis à la tragédie classique d’évoluer vers la tragédie des Lumières ; Lemierre infléchit à son tour la tragédie des Lumières vers la tragédie révolutionnaire. Après avoir été école des mœurs, la scène devient école des citoyens. Cette évolution est évidente à qui examine les sujets que privilégia Lemierre. Ses trois premières tragédies sont inspirées de la mythologie : Hypermnestre retrace l’épreuve de cette danaïde qui refusa, à Argos, d’assassiner son époux Lyncée ; Térée, roi légendaire de Thrace, aime sa belle-sœur Philomèle qu’il viole et enferme dans une tour ; Idoménée est ce roi de Crète, vainqueur des Troyens aux côtés d’Agamemnon, contraint de sacrifier son fils pour respecter le vœu qu’il a imprudemment formulé. Puis Lemierre élit, à partir de 1766, des sujets historiques. L’histoire ancienne s’impose avec un sujet déjà traité par Crébillon et Métastase, lecteurs de Justin, Artaxerce, roi de Perse, qui venge le meurtre de son père Xercès. L’histoire des origines de la Confédération suisse, capable de libérer certains cantons du joug des Habsbourg en 1308 (date que retient le XVIIIe siècle) fournit le sujet de Guillaume Tell. Le dramaturge prétend s’en être tenu à l’Histoire des Suisses de Jean Muller, traduite par Labaume et Boileau, et continuée par Paul-Henri Mallet [13]. Pourtant, la date tardive de cette traduction, 1795-1803, nous incite à penser que Lemierre a lu aussi les dix livres de l’Histoire de la Confédération helvétique d’Alexandre-Louis de Watteville, dont la première édition parut à Berne en 1754 chez Gottschall [14]. Avec Guillaume Tell, Lemierre fait figure de dramaturge original, audacieux dans le choix de ses sujets, énergique et enthousiaste dans la peinture des caractères et des événements. Il ne quittera plus les sujets d’histoire moderne, avec La Veuve du Malabar, qui dénonce les coutumes superstitieuses des bramines des côtes indiennes [15], puis avec Barnevelt, défenseur à La Haye de la République des Sept Provinces Unies contre le stathouder Maurice, fils de Guillaume de Nassau. C’est d’abord en opérant cette révolution dans le choix des sujets que Lemierre a permis l’éclosion de la tragédie révolutionnaire. Néanmoins, ce choix avait de quoi surprendre, et les critiques n’ont pas apprécié que la scène représentât les vertus incomparables d’un archer suisse ou d’un Pensionnaire hollandais. L’Année littéraire est sévère dans son jugement qui condamne une « manie du siècle », l’« étalage de maximes générales et emphatiques » [16]. Incapable de souscrire à l’exotisme des patronymes et toponymes, peu apte à apprécier l’esprit de liberté, répugnant à ce que la scène soit livrée à des Suisses, des « Calmoutes, des Lapons, des Groenlendais, des Hottentots » (p. 179), Fréron s’en prend aussi au style « amphigourique, dur & martelé » de Lemierre (p. 178-179). Malgré les réticences de ce critique, saluons, comme le fit son premier biographe René Périn en 1810, le courage d’un auteur qui se faisait fort de bousculer la tradition dramatique française :
[Guillaume Tell] offrait une grande innovation, et le premier effet de toute innovation au théâtre, où elles sont en général si dangereuses, est de répandre l’alarme parmi tous les amis de l’art dramatique. Le principal personnage de la pièce est un simple paysan, et jamais on n’en avait vu chausser le cothurne sur la scène française; les grandes passions étaient regardées comme le partage exclusif des princes ; on n’avait pas réfléchi que la tragédie n’empruntait pas son lustre de la dignité et du rang des personnages qui, jusqu’alors, y avaient été seuls admis, mais des grands intérêts qui les occupent ; […] que de simples bourgeois, des paysans, n’y paraissaient déplacés que parce qu’ils sont, dans les monarchies, étrangers aux affaires publiques, et que rien ne devait s’opposer à ce qu’ils y figurassent aussi bien que les rois, lorsqu’ils avaient pris, comme dans Guillaume Tell, une part active à un événement qui a contribué à changer le sort d’un peuple entier [17].
Périn reconnaît que tout était fait pour heurter le spectateur et le critique dans les représentations de la pièce, en 1766 : pas d’intrigue galante, un rôle féminin rejeté au second plan, une action fondée sur la conspiration des Suisses pour leur indépendance. Si la pièce ne tomba pas, ce fut grâce à la ténacité et à l’enthousiasme de l’acteur Le Kain, qui imposa de nouveau Guillaume Tell en 1768. Le succès vint plus tard, avec une reprise en 1786, où triompha cette fois l’acteur La Rive. Par sa résolution de construire une œuvre dramatique qui ne dût ni aux cabales, ni à la mode, Lemierre fut jugé atypique, comme un auteur qui partageait les idées des philosophes, non leurs campagnes.
Pour défendre l’idéal républicain, Lemierre choisit la figure de Guillaume Tell, non celle du Romain vertueux, pourtant fort à la mode dans cette seconde moitié du siècle, comme en témoigne le mythe construit autour de Brutus, relayé par d’autres figures de Romains incorruptibles, Régulus mis sur la scène par Dorat et Caton d’Utique par Poinsinet de Sivry. Pour évoquer la mort du sage, Lemierre ne recourt pas à la figure de Socrate comme le font Billardon de Sauvigny ou Linguet à la même époque, mais à celle de Barnevelt. Le dramaturge s’est s’expliqué sur le choix de sujets inédits qui devaient permettre à la tragédie du XVIIIe siècle de revenir à sa fonction politique première, en étant le reflet des questions qui agitent la polis; ces questions touchent manifestement à la liberté et à la patrie à partir des années 1770. Telles sont les motivations esthétiques et idéologiques que Lemierre énonce dans la préface de Barnevelt, manière de manifeste, en 1790, quand la destinée de Louis XVI n’est pas encore totalement assombrie :
Qu’on me permette au reste de me féliciter d’avoir choisi mes sujets dans des républiques plus modernes que celles de Rome ou d’Athènes, dont les exemples peuvent paraître suspects d’exagération. […] Qu’on me permette encore de me savoir gré d’avoir traité des sujets patriotiques si longtemps avant la révolution, et lorsqu’il était impossible de prévoir le grand changement qui devait arriver dans notre monarchie ; c’est un hommage prophétique que je rendais d’avance à l’esprit public dont nous devions être un jour animés sous un roi vertueux, qui, dès son avènement au trône, a repoussé la flatterie, et mérite dès lors de régner sur un peuple libre (ibid., tome 2, p. 288-289).
Trois tragédies de Lemierre convoquent les thèmes qui animeront le théâtre révolutionnaire. Son premier succès véritable, Idoménée, représenté pour la première fois par les Comédiens français ordinaires du Roi, le 13 février 1764, authentique tragédie des Lumières, qui promeut la construction d’un gouvernement juste et sensible, dans la conformité aux principes féneloniens, et condamne la superstition à travers la critique du sacrifice né d’un vœu. Guillaume Tell, représentée sur le même théâtre le 17 décembre 1766, qui ouvre une ère politique à la tragédie qui sera animée désormais par le thème patriotique et les idéaux républicains. Barnevelt, écrite vers 1770, interdite pendant vingt ans, et jouée pour la première fois au Théâtre de la Nation le 30 juin 1790.
Quatre tragédies ou tragédies lyriques ont pris pour sujet, au XVIIIe siècle, le sacrifice d’Idamante par Idoménée, son père. De retour de la guerre de Troie, Idoménée, roi de Crète, a fait vœu, pour échapper à une tempête, de sacrifier à Neptune la première personne qu’il rencontrerait sur le rivage en touchant le sol de sa patrie. Le sort désigne son fils [18]. Crébillon père en 1705 pour une tragédie classique, Antoine Danchet en 1712 pour une tragédie lyrique, Lemierre en 1764 pour une tragédie des Lumières, et Mozart enfin en 1787, sur un livret de l’abbé Varesco, ont choisi d’illustrer la figure d’Idoménée. Antoine-Marin Lemierre, prenant le contre-pied de Crébillon, prétend faire d’Idoménée [19], qu’interprétèrent Brizart, Le Kain et la Clairon, une authentique tragédie des Lumières, engagée, voltairienne, rivale, grâce au thème porteur du sacrifice de l’innocent, de l’Iphigénie en Tauride de Guimond de La Touche, jouée sept ans plus tôt, et qui avait reçu le meilleur accueil du public. On trouve dans ces deux pièces où brilla la comédienne amie des philosophes, la même revendication « du cri de la nature ». C’est en effet avec une réelle habileté, soutenue par un lexique varié et pertinent, que Lemierre condamne le vœu d’Idoménée : le roi, son fils Idamante et sa belle-fille Érigone, trois personnages sensibles et éclairés, s’engagent dans une prolixe condamnation du vœu, né d’un esprit superstitieux, et proposent l’avènement d’un gouvernement juste, qui respecterait les cérémonies du temple, pourvu qu’elles fussent soumises aux valeurs dictées par l’« humanité » et la « nature », deux termes répétés avec ostentation et délectation, respectivement 11 et 10 occurrences.
Le mot vœu, et ses synonymes serment, prière, promesse, sont répétés à satiété (62 occurrences), pour témoigner qu’il s’agit bien d’une tragédie consacrée au dévouement et à sa critique solennelle ; ces substantifs sont systématiquement caractérisés par les adjectifs téméraire, redoutable, barbare, affreux, exécrable, sanguinaire, parricide, insensé, inhumain. La réaction nocive de ces épithètes sur les substantifs convainc le spectateur d’une perversion essentielle de la nature du vœu. Lemierre en donne une redoutable et efficace dénonciation. Comme dans toute tragédie des Lumières, ce choix lexical garantit l’efficacité militante et la reconnaissance de la communauté éclairée : il sert la propagande initiée sur la scène par Voltaire, où il s’agit de condamner la barbarie (7 occurrences) [20], le fanatisme (2 occurrences) [21], la superstition (III, 2, p. 37), la tyrannie (III, 2, p. 38), les préjugés (V, 3, p. 69). Lemierre refuse les galanteries dans lesquelles Crébillon père ou Danchet perdaient, en 1705 et 1712, l’unité tragique de l’intrigue. Il a d’ailleurs évincé absolument l’intrigue amoureuse, nécessaire pourtant à la tragédie classique. En mettant en scène des couples mariés, il rompt en visière à l’une des traditions les plus sûres de la dramaturgie classique. Ce choix est idéologique autant qu’esthétique, et avait déjà été revendiqué par Voltaire dans l’Épître à la Duchesse du Maine qui ouvre Oreste, cette « tragédie sans amour, sans confident, sans épisodes ». Le Mercure de France, en 1764, accueillera favorablement cette initiative (p. 175-195). Lemierre veut peindre non un jeune amant, mais un jeune prince à la conscience politique aiguisée, à la sensibilité épanouie, à la vertu incomparable, et exploite pour ce faire l’héritage de Fénelon et de Voltaire. La grandeur humaine de ce prince est dans sa faiblesse, dans un sacrifice de l’amour et de la vie accepté au nom du père et de la patrie. En 1764, il ne s’agit plus de montrer une grandeur cornélienne, la générosité et le courage du héros, mais d’exalter au contraire une nature souffrante et sensible. Le véritable sacrifice n’est pas celui, tout de piété, que le grand-prêtre réclame au roi ; pour les Lumières, il est enfin celui du cœur.
Il le faut avouer, j’attendais dans ces lieux
Du retour de mon père un sort moins malheureux.
Il m’était doux de vivre, une épouse chérie,
Un père qui m’aimait, m’attachaient à la vie ;
Mon cœur ne connaît point l’insensibilité
D’une triste vertu hors de l’humanité,
Et ne voit que l’orgueil dans la fermeté dure
Qui dompte ou feint plutôt de dompter la nature.
Nausicrate, ce cœur s’arrache avec effort
À des nœuds qui faisaient le bonheur de mon sort;
Je meurs à tous les biens d’un cœur tendre et sensible,
Voilà mon sacrifice, ami, le plus pénible ;
Voilà vraiment ma mort (V, 1, p. 64).
Le personnage que Lemierre invente, celui d’Érigone, épouse d’Idamante, qui n’existe ni dans la fable [22] ni chez ses prédécesseurs, rôle sur mesure pour la Clairon, est son porte-parole le plus actif et le plus offensif. Érigone loue les qualités de son époux, la « malheureuse victime » (II, 5, p. 28), et souligne en même temps la définition de l’homme nouveau, qui doit être sensible. C’est elle surtout qui intéresse le spectateur à la critique de la superstition et du vœu imprudent. Au troisième acte, Érigone engage son beau-père à une résolution sage, c’est-à-dire au parjure, bravant les lois saintes qui ne s’accordent pas avec celles de l’humanité :
Ah ! je défends en lui votre fils, mon époux,
Et bien loin d’attirer le céleste courroux,
Vous serez par les Dieux trop absous d’un parjure
Qui sert l’humanité, l’hymen & la nature (III, 2, p. 42).
Érigone milite sur la scène en faveur d’une société qui serait rendue à ses devoirs premiers, la « patrie » et « l’humanité », dégagée de tout despotisme, de tout « culte inhumain », de toute « loi de sang », « loi tyrannique », de tout « fanatisme antique » (III, 2, p. 37-38). Il est temps que les Lumières dissipent l’obscurantisme.
Deux ans plus tard, en 1766, Lemierre quitte la fable pour s’attacher à l’histoire, avec Guillaume Tell. Ce personnage de « paysan suisse chaussant le cothurne », que les Lumières tiennent hâtivement pour le père de la république suisse, a un rival au théâtre : le Romain vertueux, que les dramaturges chantent à l’envi, en évoquant le courage incorruptible d’un Brutus, d’un Scévole, d’un Régulus, d’un Virginius, d’un Caton d’Utique. Un tel choix rompait absolument avec la tradition dramatique, et les talents conjugués de Lemierre et de Le Kain ne suffirent pas à convaincre entièrement les spectateurs. Vingt ans plus tard, en 1786, l’acteur La Rive était ovationné lorsqu’il s’avançait au bord de la scène pour prononcer les vers chantant le « peuple vertueux », la « patrie », la « liberté », les chuchotant à un public gagné cette fois au thème du dévouement patriotique.
La Suisse apparaît à Lemierre comme la concurrente de la Rome antique, nouveau berceau de valeurs républicaines. Guillaume Tell ne lutte pas seulement contre le tyran, pour la justice et la liberté, il évoque aussi, avec conviction, la vertu qui allie sacrifice et honneur. Le paysan courageux et l’adroit archer du bourg d’Altdorf est capable du sacrifice pour la patrie. L’isolement géographique qui protège les montagnons se substitue à l’éloignement dans le temps qui permettait aux dramaturges de représenter la pureté romaine. Le canton d’Uri est saisi dans ses rapports à l’utopie, quand Rome, chez d’autres dramaturges, peut faire figure d’uchronie. Dans les deux cas, il s’agit d’établir les fondements de cette république sur laquelle la fin du siècle rêva passionnément. Lemierre n’hésite pas à jouer, malgré sa volonté de traiter une anecdote qu’il répute historique, sur le caractère idéal du canton suisse, préservé par ses montagnes des vices de la civilisation, proposant des figures vigoureuses et naturelles. Il s’en explique en 1790, dans la préface de Barnevelt, quand il compare le combat pour la liberté du Hollandais à celui du Suisse, et qu’il s’explique sur les raisons qui l’ont fait préférer la figure de Tell à celle de Virginius :
La liberté dans Guillaume Tell a plus d’attrait ; on sent qu’elle est en Suisse, sur son terrain : elle devait naître dans les rochers. Les montagnes semblent appartenir à la liberté : ce sont les remparts naturels où elle se retranche contre les tyrans ; elle se plaît de préférence sous les chaumières d’un peuple agriculteur et laborieux, et s’y conserve par les mœurs qui en sont la première sauvegarde. Dès qu’il n’y eut plus de mœurs à Rome, il n’y eut plus de liberté. Celle des Suisses n’avait été pour ainsi dire qu’interrompue par la tyrannie des gouvernements sous Albert Ier. Rodolphe son père, prince juste et humain, avait respecté les privilèges de ce peuple. Le gouverneur qui expose à un danger de mort le fils de Tell par la main même du père, ressemble, par le despotisme, à Appius Clodius, qui veut ôter l’honneur à la fille de Virginius : dans les deux époques, ce fut la nature si énergique surtout chez les peuples non corrompus, qui fut le ressort d’une révolution, et qui dans le canton d’Uri fit secouer le joug de l’Autriche, comme elle avait causé à Rome la destruction du décemvirat (p. 284-285).
En choisissant la Suisse, et non pas Rome, pour promouvoir les valeurs de la république, l’audacieux Lemierre a ouvert la voie à une série de Guillaume Tell. En 1791, Sedaine compose un drame qui accompagne la partition de Grétry, qui laisse entendre, au lever du rideau, le ranz des vaches, d’après la version qu’en avait donnée Rousseau à la fin du Dictionnaire de musique. Puis c’est le succès du drame héroïque de Schiller en 1804, qui se démarque de la tragédie de Lemierre en ce qu’il présente un tableau historique plus vaste et plus vigoureux, en particulier la scène, admirablement orchestrée en savants mouvements de masse, où Tell, sur la place d’Altdorf, refuse de saluer le chapeau ducal juché sur une perche. Signalons encore le drame de l’Anglais James Sheridan Knowles en 1825, la tragédie de Michel Pichat en 1830 et l’opéra fameux de Rossini, joué à Paris en 1829, sur un livret de Jouy et d’Hippolyte Bis.
Le personnage de Lemierre propose les fondements, les règles et le programme de cette république. La figure de Guillaume Tell, héros des traditions suisses, que la légende donne pour le gendre de Walter Furst, célèbre conjuré, impose des vertus naturelles, une « sauvage âpreté », qui puisent dans la « pauvreté » et dans l’honnêteté « le nerf de nos vertus » (I, 2, p. 75). En prononçant l’éloge de Tell et de la Suisse, Lemierre fait implicitement celui de tous les peuples « libres » et « égaux » cimentés par la « vertu ». Liberté, égalité, vertu : c’est là désigner la trinité capable de répandre un sacré d’un nouvel ordre sur l’humanité :
C’en est trop : les humains nés libres, nés égaux,
N’ont de joug à porter que celui des travaux. […]
Protège, Dieu puissant, un peuple vertueux,
Un peuple né vaillant sans être ambitieux,
Qui, hors de ses rochers, peu jaloux de s’étendre,
Ne veut point conquérir, mais ne veut point dépendre (ibid.).
Comme si Lemierre précédait de quelques années la Révolution et le programme politique qu’elle a exposé sur son théâtre, il fait prononcer au chantre de la simplicité et de « l’antique vertu », comparé à Vercingétorix (II, 1, p. 83), des vers qui pourraient définir un contrat social. Le théâtre, dépassant sa fonction pédagogique, est devenu école des citoyens, valorisant un terme cher à Lemierre. Lorsque Guillaume Tell est appelé à décliner son identité devant le tyran, il se revendique « un citoyen […] lassé de l’esclavage » (III, 2, p. 98). Dès l’acte premier, la définition qu’il donnait à sa femme Cléofé du citoyen était étayée de deux valeurs, la liberté et l’égalité :
Dans une république où la liberté chère,
Ne vit, ne s’affermit qu’autant qu’elle est entière,
L’heureuse égalité qui lui sert de soutien,
Ce titre si sacré pour chaque citoyen,
Dont tu vois dans l’État nos âmes si jalouses,
S’il subsiste en sa force, ah ! c’est pour nos épouses !
Non, nous connaissons trop, nous gardons mieux vos droits,
Fondés sur la justice et le respect des lois (I, 3, p. 78).
Animée par cet éloge de la liberté et de l’égalité, l’épouse de Guillaume Tell entend participer aussi au combat pour la liberté qui anime les conjurés, Furst et Melchtal, prêts à se sacrifier pour abattre le tyran Hermann Gessler, aux ordres du duc Albert Ier, fils de Rodolphe de Habsbourg. Le rôle de Cléofé n’a pas seulement pour but d’animer le tableau pathétique où elle se présente avec son fils pour réclamer la liberté de son époux, emprisonné parce qu’il a refusé de s’incliner devant le chapeau de Gessler exposé sur la place publique. Une république doit prendre en charge les femmes et les arracher à leur condition d’esclaves que les siècles et les régimes successifs leur ont assignée. Lemierre, pour plaider les droits de l’homme, a d’abord plaidé ceux de la femme, et nous reconnaissons les thèmes qui feront la fortune de La Veuve du Malabar. Devant son époux Guillaume, Cléofé, la « républicaine » (V, 2, p. 120) prétend participer aussi aux destinées de l’État :
Je déteste avec toi l’orgueil de nos tyrans ;
À leur lâche fureur mon pays est en butte,
Nul ne fait dans Altdorff plus de vœux pour leur chute (I, 3, p. 78-79).
Digne de son époux Guillaume Tell, elle partage avec la Veuve du Malabar des propos qui dénoncent la minorité des femmes dans le siècle qui prétendit les chanter. Or le mythe — et qu’est cette république idéale préservée dans ses montagnes par des paysans courageux, sinon un mythe structurant l’imaginaire du siècle — demande un sacrifice. Il ne sera plus sanglant et païen comme dans les sujets tirés de la fable grecque, mais mû par l’honneur et la vertu. Le sacrifice n’est plus celui de l’enfant innocent, mais du père courageux. L’intérêt de la tragédie n’est plus dans le salut de l’innocent, mais dans celui de la patrie, confié aux mains d’un homme paré d’une vertu inflexible, qu’on ne saurait seulement assimiler à l’honneur et au courage. Le premier acte impose la thématique républicaine, nœud d’une intrigue essentiellement politique :
Tell : Venge plus que ton père.
Melchtal : Eh ! qui donc ?
Tell : La patrie.
Vois l’abîme effroyable où nous sommes tombés,
Vois sous quel joug de fer ces peuples sont courbés ; […]
Loin des soulèvements où des peuples voisins
Le peuple qui s’agite entraîne les destins,
Nous n’aurons signalé que le patriotisme ;
L’homme n’admire guère un si simple héroïsme ; […]
Mais l’honneur dont ici nous pourrions nous couvrir
N’est point le premier but où nous devons courir ;
Sans dédaigner l’éclat qui suit la renommée,
D’un sentiment plus pur mon âme est enflammée ;
On a trop préféré la gloire à la vertu ; […]
Ami, pour mon pays tout entier je m’immole,
Qu’importe qui je sois chez la postérité ?
Nous affranchir, voilà notre immortalité (I, 1, p. 70-72).
La tragédie des Lumières a largement dépassé le motif de l’honneur cornélien, qui, sans le sacrifice qu’il doit à la vertu, n’est qu’orgueil. Guillaume Tell est un patriote dont le cri, quand il tue le tyran de la flèche qu’il lui a réservée, une fois échappé à la tempête qui s’est élevée sur le lac des Quatre Cantons, est « Liberté ! Liberté ! » (V, 5, p. 126) La vertu républicaine qui éclate dans ce cri est affaire de conscience politique et patriotique. Elle est sensible à qui s’attache au lexique exploité par Lemierre, qui met en avant le mot de citoyen (11 occurrences). Guillaume Tell est bien le citoyen qui se révolte contre la barbarie (16) et la tyrannie (57) [23], révolte salutaire d’où naît la conscience patriotique (8) [24] et républicaine (3) de peuples libres (21) et vertueux (8). La tragédie est en train de vivre une transformation de son lexique, de ses sujets et de ses thèmes. Ce n’est plus l’héroïsme sacrificiel qui est mis en valeur quand il s’agit de souligner un acte courageux, mais l’engagement patriotique, exalté dans les scènes liminaires, encore souligné à la fin de l’acte cinquième. Tell n’ignore pas, après qu’il a tué Gessler, que ses amis conjurés vont devoir essuyer les représailles d’Albert; il les exhorte à la résistance, et à la victoire sur les Autrichiens. C’est sur ces propos enthousiastes qui exacerbent une dernière fois le mythe suisse que s’achève la tragédie :
Mais nés républicains, nous sommes tous soldats.
Aisément la valeur sur le nombre l’emporte,
Contre ses ennemis la Suisse est assez forte ;
Vous voyez tous ces lacs dont ces lieux sont coupés,
Ces chaînes de rochers et ces lieux escarpés,
Boulevards des cantons, abris de nos campagnes ;
Albert ne peut percer jusque dans nos montagnes,
Que par des défilés qui serrent nos vallons :
Avant leur arrivée, emparons-nous des monts… (V, 5, p. 127).
Les Alpes ne préservent pas seulement des corruptions de la civilisation; elles sont aussi le rempart idéal contre la tyrannie. Cette insularité d’un pays préservé par ses hautes cimes est un des traits constitutifs du mythe helvétique, en un siècle qui a découvert la Suisse en même temps que la montagne.
Pour illustrer la mort du sage, accusé de répandre l’impiété et l’amour de la liberté dans les esprits, Lemierre ne choisit pas l’exemple de Socrate, pourtant haussé au rang de mythe littéraire et philosophique dans la seconde partie du siècle, mais celui de Barnevelt, qui lutta, en Hollande, contre l’ambition du Stathouder Maurice de Nassau. Barnevelt proposait, de l’avis même de son auteur, une autre version de la mort de Socrate [25]. Dans la Préface, Lemierre fait du grand Pensionnaire le Socrate hollandais, comme il avait fait de Guillaume Tell le Virginius suisse. L’imaginaire du dramaturge reflète les valeurs et les obsessions de son siècle, tout entier concentré sur le sacrifice de la vertu :
J’avais à peindre Barnevelt, dont le seul nom réveille toutes les idées de patriotisme et de vertu : la sienne a quelque chose de si imposant, que je n’ai pu résister au désir de tracer ce grand caractère, qui tient à quelques égards à celui de Socrate. Leurs malheurs ont aussi des rapports : l’un fut accusé d’impiété, l’autre d’avoir porté atteinte à la religion du pays ; l’un et l’autre furent calomniés, furent à peu près au même âge condamnés à la mort, et montrèrent la même constance (p. 281) […]. Aussi, quoique le sujet de Barnevelt soit patriotique et plein de gravité, il ne me présentait pas les mêmes ressources que j’ai trouvées en traitant le sujet de Guillaume Tell. Dans Barnevelt, c’est la liberté attaquée : dans Guillaume Tell, c’est la liberté conquise. Dans Barnevelt, c’est le patriotisme qui succombe : dans Guillaume Tell, il triomphe (p. 284) […].
Le sage est « un grand citoyen » (p. 285), au « caractère de vertu et de constance » (p. 286), condamné au « supplice » (ibid.); sa lutte contre la tyrannie assure souvent l’avènement ou la préservation d’un gouvernement libre. Mais sa mort, qui pour être glorieuse n’en demeure pas moins terrible, parce qu’elle ne parvient pas toujours à détruire la tyrannie, fait jaillir au sein de l’éloge de la vertu le paradoxe des Lumières, ce que Lemierre nomme avec lucidité « le scandale de la vertu », « la chimère de la morale » (p. 287) : elle laisse les vices et les valeurs guerrières triompher. Le sujet de Barnevelt est puisé dans l’histoire des Sept Provinces Unies. Elles ont pendant quarante ans secoué le joug espagnol et contraint Philippe II à leur accorder une trêve. Celle-ci est à la veille d’expirer quand le sage Barnevelt, grand Pensionnaire, âgé de 70 ans, conscient que l’Espagne n’est plus un danger, surtout depuis l’alliance des Sept Provinces avec la France, consent à la paix. Le Stathouder Maurice de Nassau, capitaine général des forces de la république, désire reprendre la guerre, pour servir son ambition personnelle. Pour abattre Barnevelt, son contradicteur, il l’accuse d’être gagné à la secte des Arminiens, alors qu’il soutient publiquement leurs adversaires, les Gomaristes. Le vieillard, comme Socrate, est condamné par un tribunal inique. Toutefois, la trêve est maintenue et Maurice de Nassau déconsidéré.
Dans cette tragédie, la femme du courageux et sage Barnevelt, Marie d’Utrecht, tient tête au Stathouder du sang des Nassau, dont l’ambition est de régner en maître sur un pays libéré du joug espagnol. Marie d’Utrecht plaide les droits de son époux et tout ensemble de la république devant le tyran Maurice :
C’est vous qui violez, dans votre orgueil jaloux,
La loi d’égalité si sainte parmi nous :
C’est vous qui dans ces lieux pouvez vous méconnaître
Jusqu’à vous arroger l’autorité d’un maître,
Ou plutôt d’un tyran, sans songer qu’en effet
Vous n’êtes dans l’état que son premier sujet (III, 3, p. 336).
« Je suis citoyenne » crie-t-elle au peuple qu’elle essaie de soulever quand son époux marche au bûcher, au cinquième acte. C’est surtout au « vieillard » (II, 1, p. 318), Barnevelt, qu’il revient de prononcer des mots qui sont autant de valeurs, et dont l’accumulation a pour dessein de fasciner Maurice :
Redeviens citoyen, respecte la patrie,
Nos lois, la liberté que toi-même a chérie,
La liberté, pour qui ton bras a combattu ;
Enfin sauve ta gloire et reprends ta vertu (p. 319).
C’est l’âme d’un citoyen qu’il revendique encore en mourant :
Quiconque en citoyen comme moi perd la vie,
Féconde de son sang l’amour de la patrie :
Mille obstacles nouveaux arrêteront tes pas ;
Mourant dans cet espoir, je bénis mon trépas (V, 4, p. 366).
Socrate mystique, Barnevelt fut un sage sacrifié, fort au goût des Lumières, dont le sang versé eut valeur cathartique. Son exemple montre combien le siècle est loin d’avoir consommé son divorce avec le sacré. Enracinée dans des consciences travaillées par le mythe tout autant que par l’idéologie, la pensée du sacrifice convoque plus souvent qu’on ne le dit l’imaginaire chrétien. Le sang, versé généreusement, sauve la patrie.
Lemierre fut bien à la fois un admirable praticien de la tragédie des Lumières et un précurseur du théâtre révolutionnaire. Il porte à la scène, dès les années 1770, des thèmes et un lexique qui ne seront pleinement goûtés que dix à vingt ans plus tard. Ce dramaturge n’a pas transigé avec les modes, en particulier celle du Romain vertueux, ardent défenseur de l’idéal patriotique, qui envahissait alors la scène sous les traits de Brutus, Régulus, Virginius, Caton d’Utique. Le modèle républicain que Lemierre affectionne est celui qu’il rencontre dans l’histoire moderne de la Suisse ou de la Hollande. Énergique exemple d’une utilisation militante de la scène, avec les tirades contre le fanatisme religieux d’Idoménée et de La Veuve du Malabar, le théâtre de Lemierre reflète aussi une conviction vivante de la société française, bien avant les élans révolutionnaires.
 
NOTES
 
[*]Université de Franche-Comté.
[1]Né à Paris en 1723, ou 1733, Antoine-Marin Lemierre est le fils d’un artisan. De brillantes études le font distinguer par le fermier général Dupin, qui l’occupe en qualité de secrétaire. C’est chez lui qu’il rencontre Rousseau. Le jeune auteur remporta de nombreux prix avant d’être admis, tardivement, à l’Académie française en 1781. Frappé par les dérives de la Révolution, il se retira à Saint-Germain-en-Laye, où il mourut en juillet 1793. René Périn est son premier biographe en 1810 ; P. A. Vieillard est le second en 1842.
[2]La Peinture, poème en trois chants, Paris, 1769,4°, 94 p. Nouvelle édition avec commentaires et illustrations par Henry Testelin, Amsterdam, 1770,2 vol. in 12. Lemierre, pour ce long poème, s’était appuyé sur le Traité de la peinture de Léonard de Vinci et sur le poème latin de François-Marie De Marsy, 1736, traduit en français dès 1740. Dufresnoy et Watelet furent des sources moins directes. Dix ans plus tard, Lemierre revenait, en 1779, au genre de la poésie didactique avec Les Fastes, ou les usages de l’année.
[3]1770, remise au théâtre avec un succès éclatant le 29 avril 1780, et publiée cette année-là.
[4]La tragédie est publiée l’année suivante, à Neuchâtel et Paris, Vallat-La Chapelle, 8°, 73 p. Elle est rejouée en 1768, puis de nouveau en 1786, avec succès. La Harpe appréciait cette tragédie. Elle fut éditée en 1790, chez la veuve Duchesne, 38 p.
[5]Publiée l’année suivante. Elle était jouée régulièrement au Théâtre du Faubourg Saint-Germain.
[6]Remise au théâtre en 1787 et publiée cette année-là. Sans doute cette double tentative est-elle venue effacer l’échec de la représentation de 1761. Malgré tout, en 1787, la pièce n’aura que cinq représentations. Antoine Renou, en 1773, s’engouera à son tour pour un sujet si malaisé à représenter.
[7]La tragédie est publiée en 1768, confirmant les succès de 1766 et 1767.
[8]Barnevelt fut composé dans les années 1770, publié à Lyon en 1784, et joué en 1790. La pièce fut interdite de représentation, sans que l’on sache pourquoi, pendant presque vingt ans.
[9]Je travaille en ce moment à une édition critique de ce théâtre. Elle contiendra peut-être une pièce qui ne fut jamais imprimée, située entre La Veuve du Malabar et Barnevelt, Céramis, représentée le 29 décembre 1785, et dont le succès fut mineur. Notons que Lemierre composa aussi le brouillon d’une Virginie qu’il n’acheva jamais.
[10]Chez Maugeret, Bertrand, Delaunay, en 3 volumes. F. Fayolle, l’année suivante, publie des œuvres choisies, en 2 vol. Lemierre n’aura plus les honneurs de la publication que pour le Répertoire du théâtre français, 1822.
[11]Le dramaturge osa, lors des reprises, mettre sur la scène un bûcher ardent pour La Veuve du Malabar, et faire tirer à Guillaume Tell la flèche tant attendue.
[12]Il abandonne les idéaux de la Révolution pour embrasser la foi chrétienne quelques années plus tard.
[13]Histoire des Suisses, traduite de l’allemand de Jean Muller, par N. Boileau et A. Labaume et continuée par Paul-Henri Mallet. Lausanne, Mourer, 1795-1803,12 vol. in-8. Mallet poursuivra avec une Histoire des Suisses ou Helvétiens, Genève, Manget, 1803,4 vol. in-8, avec cartes.
[14]Et surtout le livre premier, p. 48-52. En 1760, le Bernois Uriel Treudenberger répondait à son confrère Watteville et accusait le caractère légendaire de l’anecdote.
[15]On rappellera, parmi les témoignages les plus impressionnants sur ces coutumes, les pages de Robert Challe dans son Journal du Voyage des Indes Orientales, à partir du récit d’un témoin oculaire. La mort sur le bûcher de la femme du « bramène » y est désignée comme une « si cruelle exécution », l’adjectif cruel établissant l’unité visible de la dénonciation, de Challe à Lemierre, d’un siècle à l’autre (Robert Challe, Journal, éd. J. Popin et F. Deloffre, Droz, Textes littéraires français, 1998, p. 164-165). Rappelons que le Journal avait été publié sous l’anonymat en 1721, à la marque du libraire rouennais Machuel (en réalité, le libraire était Abraham de Houdt, de La Haye). Lemierre doit aussi à l’Essai sur les mœurs de Voltaire.
[16]1767, vol. 7, p. 165.
[17]Œuvres de A.-M. Le Mierre, de l’Académie française, précédées d’une Notice sur la vie et les ouvrages de cet auteur, par René Périn, op. cit., tome 1, p. XLIX - L.
[18]Cet exemple de sacrifice par dévouement (ce terme étant à prendre dans le sens technique que lui donne un Dom Calmet, le sacrifice né d’un vœu) a son pendant dans la Bible : Jephté, Juge d’Israël, fait la promesse, pour remporter une victoire contre les Ammonites, de sacrifier « le premier qui sortira de la porte de [sa] maison ». Le sort désigne sa fille unique, venue l’accueillir au son des tambours. Un débat théologique s’est nourri de cet épisode du chapitre XI du Livre des Juges, qui propose en ses lignes un sacrifice humain si détestable. Tel exégète (Sa, Menochius, Lyrana, Mariana) interprète le mot mort en hébreu comme signifiant le sacrifice de la virginité, allant contre les positions de saint Jérôme, saint Chrysostome, saint Augustin, qui accréditaient la version d’un sacrifice réel.
[19]Œuvres de A.-M. Le Mierre, op. cit., vol. 2, p. 3-59.
[20]I, 2, p. 5 ; II, 5, p. 29 ; III, 2, p. 37-38-42 ; III, 4, p. 45 ; V, 1, p. 65. La barbarie est associée étroitement à la superstition et au vœu dans les expressions « ce peuple barbare et superstitieux » et « vœu barbare ».
[21]III, 2, p. 38 ; V, 3, p. 64.
[22]Servius, commentateur de Virgile, est l’instigateur d’une légende qui verrait Idoménée être fidèle à son vœu et sacrifier son fils. Exilé par ses propres sujets, il fonde Salente. Fénelon suit cette légende dans les livres VIII à XI du Télémaque.
[23]Nous avons regroupé les mots tyran, tyrannie, oppresseur, opprimer, despote, despotique, despotisme.
[24]Nous rencontrons sept fois le terme patrie, une fois le terme patriotisme.
[25]Œuvres de A.-M. Le Mierre, op. cit., p. 279-374.
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