Revue d’histoire moderne et contemporaine 2001/5
Revue d’histoire moderne et contemporaine
2001/5 (no48-4bis)
288 pages
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I.S.B.N. 2701131057
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AuteurJean-Marc Berlière du même auteur

Jean-Marc BERLIÈRE Université de Bourgogne IUT, Information et communication, boulevard du docteur Petitjean, 21100 Dijon berliere@alcyone.u-bourgogne.fr

Ainsi donc Dieu, mais surtout les médiatiques et persévérantes campagnes des activistes du devoir de mémoire et du mouvement de libération des archives, les « années de protestation répétées » des « militants anticolonialistes et des droits de l’homme », soient loués : alors que les « historiens universitaires » sont « dans ce domaine comme dans d’autres, restés très en retrait »[1] [1] Citations extraites de la note de Claude Liauzu, publiée...
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, les « archives » de la Préfecture de police ne sont plus « une citadelle imprenable » et celles qui concernent octobre 1961 sont ouvertes. La preuve en est que Jean-Luc Einaudi a pu tout à la fois y accéder depuis fin 2000 et publier dans la foulée un livre[2] [2] Jean-Luc EINAUDI, octobre 1961. Un massacre à Paris, Paris,...
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(son quatrième pour l’année 2001) signalé par un bandeau « après l’ouverture des archives » qui montre – le bandeau, pas le livre – qu’enfin on saura tout d’un événement « occulté » (sic)[3] [3] Ceux qui douteraient de la pertinence, voire de l’existence...
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. Cet épisode, les campagnes en question, comme le texte de Claude Liauzu, posent des problèmes récurrents qui touchent au contenu des archives, à leur utilisation, à leur accès et à la compétence historienne.

2 En dehors de sa sincère admiration, teintée de jalousie, avouons-le, pour des gens capables « d’exploiter » en quelques mois des centaines de cartons qu’il met personnellement des années à lire, comprendre et « digérer », l’auteur de cette contribution voudrait – bien modestement – exprimer quelques remarques dont on voudra bien excuser le côté lapidaire[4] [4] Pour plus de précisions, voir Jacques-Guy PETIT, Frédéric...
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et assez peu diplomatique, mais pourquoi ne pas appeler un félidé domestique un chat ?

3 Ces réflexions sont celles d’un « historien universitaire » qui passe depuis bientôt deux décennies ses congés et loisirs dans « une citadelle », à consulter des archives parfois « interdites », mais surtout négligées[5] [5] L’histoire administrative n’a pas suscité beaucoup...
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, dont il n’avait pas conscience de devoir l’accès à une quelconque complaisance ou prudence de sa part[6] [6] Sonia COMBE, dans « la nouvelle préface » de la réédition...
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, mais tout simplement à un travail obstiné, notamment pédagogique, tant auprès des instances versantes que de la communauté historienne. Cette action persévérante visait à expliquer aux uns comme aux autres l’intérêt d’une connaissance raisonnée du passé, des pratiques et des actes d’une institution au rôle stratégique et délicat dans une démocratie, une connaissance qui serait aussi éloignée des mythes et des légendes qui ont cours dans ce domaine, que des règlements de comptes et des pamphlets.

DU NÉOPOSITIVISME ET DE SES MIRAGES

4 Rappelons d’abord qu’en dépit des mirages suscités par les diverses et récentes ouvertures d’archives, qu’elles soient de l’Est, de Moscou, de l’Occupation, de l’armée, de la justice ou de la Préfecture de police, en dépit des vertiges du néopositivisme et de la sacralisation dont elle est l’objet, l’archive, si essentielle à notre travail, ne dit pas tout, et surtout pas la vérité. Elle peut même mentir, induire gravement en erreur : il appartient à l’historien, avec d’infinies précautions et une méticuleuse patience, de la croiser, de la vérifier, de l’interpréter, mais certes pas de lui faire « avouer » quoi que ce soit.

5 Cette vérité, valable pour toute archive, l’est plus encore pour des « archives de police » qui, plus que toute autre, par leur nature, leur origine ou leur contenu, suscitent de curieux fantasmes trouvant sans doute leur source dans « la puissance d’enchantement » de l’institution qui les produit, et notamment dans les pouvoirs et méthodes qu’on lui attribue généralement à tort.

6 Ces derniers doivent beaucoup à une image mystificatrice qui remonte à Fouché et à l’Ancien Régime, et qui investit la police d’une puissance ubiquiste et omnisciente, tant dans l’imaginaire social qu’auprès du militant politique, convaincu d’avoir un « dossier » aux RG. Il paraît donc logique de croire que les archives de cette « instance du soupçon » à laquelle, par définition, rien n’échappe, et qui connaît « l’envers de la tapisserie », permettent un accès privilégié aux secrets d’État, au non-dit social. Leur lecture permettrait d’éclaircir toutes les affaires obscures ou dramatiques qui passionnent l’opinion et mobilisent les consciences : la mort de Stavisky, ou le nombre de victimes de la journée du 17 octobre 1961.

7 Singulière naïveté de gens qui n’ont jamais consulté ces archives. Effet pervers d’une difficulté d’accès qui accroît les convoitises et les illusions, mais correspond à quelques principes élémentaires, notamment celui-ci : aucune police n’apprécie de voir étalées ses méthodes ou ses lacunes sur la place publique.

8 Fouché le disait déjà : la force de la police, c’est qu’on ignore ses faiblesses.

9 Singulière naïveté, mais aussi singulière faute de logique.

DISCOURS SUR LA MÉTHODE (BIS REPETITA … )

10 Que penser de ces « historiens », « professionnels » ou « amateurs »: il en est de bons et d’honnêtes, comme il en est de détestables dans les deux catégories, qui accordent à une accusation, un procès verbal de police, un rapport administratif, un interrogatoire ou une déposition sur commission rogatoire – qui sont, rappelons-le, toujours des interprétations, des reconstructions résultant de négociations ou d’arrangements – des vertus qu’ils n’accorderaient pas, du moins l’espère-t-on, à une attestation de Résistance ou un témoignage, quelle qu’en soit l’origine ?

11 Que penser d’une « critique » du document qui ne fonctionne que dans un sens : celui qui conforte une thèse que les archives n’ont en réalité pour fonction que d’appuyer à l’aide de quelques citations hâtivement recopiées ? Oui, les policiers parisiens ont tué des Algériens le 17 octobre 1961, et d’ailleurs pas seulement lors de cette nuit… Non, l’on n’a pas attendu l’an 2000 ni même 1991 pour le savoir et pour le dire ! Oui, la hiérarchie porte une part réelle de responsabilité, comme le pouvoir politique et la société française dans son ensemble, tout comme le FLN et sa « Fédération de France », dont la tactique soulève quelques questions[7] [7] Une organisation - quelle que puisse être la légitimité...
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, que l’on chercherait en vain dans les livres qui ont proliféré sur ce « crime d’État ». Oui, une guerre, qu’elle porte officiellement ou pas ce nom, engendre des horreurs, notamment la spirale provocation/répression dans laquelle l’historien n’a pas à distribuer bons ou mauvais points.

12 L’histoire est un effort vers la vérité, pas une instruction à charge (ou à décharge !)… Tel chercheur, qui s’indigne de se voir refusé l’accès aux archives sur la foi – supposée – d’une enquête de voisinage lui ayant valu d’être étiqueté « pro-guévariste » dans un rapport de police ou de gendarmerie, trouverait ainsi normal que l’accès soit libre à des dossiers qui pourraient éventuellement faire état « d’accusations » autrement plus gênantes que celle de guévarisme ?

13 Pourquoi pas ? Mais il faut alors être conscient des risques encourus.

14 C’est qu’en effet, les « dossiers » de polices sont, par nature, remplis d’imputations hasardeuses, d’accusations gratuites ou mensongères, de ragots de basse volée. À la manière des lettres de dénonciation ou de délations qui fleurissent dans les périodes troubles, ces archives constituent bien davantage les authentiques « poubelles de l’histoire » que le siège de la vérité. Pour le comprendre, il suffit de savoir comment sont constitués ces dossiers. Le problème ne vient pas des chercheurs qui ne citent pas à tout crin le moindre ragot et écriraient ainsi une « histoire lisse », mais de ce que les gens, qui consultent ou veulent à tout prix consulter des archives de police, se posent rarement la moindre question sur ceux qui les rédigent – en termes de recrutement, d’origines sociales, de formation, de culture politique et professionnelle… – encore moins sur l’administration qui les produit (organisation, services, missions, méthodes, fonctionnement, divisions, rivalités) et guère davantage sur un monde politique qui les réclame et les utilise.

15 Bel exemple d’inconséquence scientifique : des historiens du social, du mouvement politique, des contempteurs de la « répression »… ont pendant des décennies utilisé des archives de police, ou souhaité le faire pour les périodes les plus contemporaines, en oubliant la première règle de leur métier, à savoir la critique de sources, dont ils ignorent avec superbe qui les produit, comment, pour qui, pourquoi, dans quelles circonstances, questions fondamentales constituant le b.a-ba du métier d’historien.

16 Prenons un exemple qui, plus que tout autre, excite les imaginations et fait fantasmer le quidam et le militant des droits de l’homme si prompts à voir une police ex machina là où il n’y a la plupart du temps que routine bureaucratique :
il s’agit des fameux dossiers des R.G. Parce qu’un État, un gouvernement veulent/doivent prévoir, se défendre, agir[8] [8] Sur ce sujet, voir Jean-Marc BERLIÈRE, « Des Prométhée...
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, des services de police sont chargés, depuis l’Ancien Régime, de la surveillance des individus, milieux, groupes, organisations qui pourraient les menacer ou porter atteinte à l’ordre public.

17 Accumulant ainsi un savoir qu’elle transmet au pouvoir qui en fait des usages variés et pas toujours très heureux, la police gère, classe et conserve ces dossiers qui excitent tant de fantasmes.

18 Mais que sont-ils en réalité ? À partir des informations collectées, – en régime démocratique, à 90% par des pratiques « ouvertes » (lecture des tracts, de la presse militante, présence aux réunions publiques… ), et pour le reste par des pratiques occultes transgressant parfois la légalité (surveillance momentanée, filatures, viol du courrier, écoutes téléphoniques… ), complétées des renseignements fournis par les informateurs volontaires ou recrutés au sein des organisations surveillées –, les services spécialisés produisent des rapports, remplis de noms, de discours et de propos qui s’accumulent en une masse d’informations que, par définition, les policiers ne vérifient jamais, et dont l’essentiel est constitué de bruits, rumeurs, affabulations, calomnies, affirmations gratuites et invérifiables, tant il est vrai que les rapports humains et sociaux sont rarement ceux que tout disciple de Rousseau pourrait souhaiter qu’ils soient. Le plus curieux est que ces renseignements douteux, généralement entachés de mensonges, d’inventions ou d’imprécisions… peuvent parfois trouver leur utilité, justifiant ainsi l’existence desdits dossiers. Un détail insignifiant peut en effet, dans certaines circonstances, permettre une avancée décisive. Ainsi par exemple les listes de fréquentations, les réseaux de sociabilitéque ces services s’efforcent de tenir à jour, permettent parfois, après des mois de traques ou de recherches infructueuses, de « loger » un terroriste, comme on a pu le voir ces dernières décennies avec Action directe ou les réseaux islamistes. Cette surveillance, qu’Arlette Farge assimile à une première écriture de l’histoire[9] [9] Arlette FARGE, Le Goût de l’archive, Paris, Seuil, 1989,...
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, peut choquer ceux qui souhaiteraient une démocratie aux mains propres, pure de toute compromission[10] [10] C’est encore pire quand cette mission est dévoyée par...
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. Mais le renseignement général fait partie de l’État moderne[11] [11] Sans doute le 11 septembre 2001 attestera-t-il pour les...
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, et il constitue, à condition de ne pas se méprendre sur sa signification, une source extrêmement riche pour l’historien. Il faut néanmoins toute l’imagination ou les phobies des chroniqueurs du Monde pour faire des fonctionnaires et bureaucrates d’un service routinier, des Prométhée de la raison d’État[12] [12] Ce qui n’empêche pas, bien entendu, les dérapages de...
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.

19 On comprendra que, s’il peut en tirer des enseignements passionnants sur les méthodes et les mentalités policières, sur l’État, son fonctionnement, sa machinerie, ses mythes et ses coulisses, sur l’illusion du monde politique à maîtriser ce qui par définition n’est pas maîtrisable, observer la fascination suscitée par « la police et ses procédés », l’historien hésitera non seulement à citer le détail de telles archives, mais éprouvera – comme l’administration – quelques frissons à l’idée qu’elles puissent être consultables et publiées par les tenants d’une « histoire en relief » dépourvue de règle ou de précaution.

20 Le problème de la lecture et de l’utilisation de ce type d’archive est encore compliqué par le rôle de justicier attribué de plus en plus à l’historien. Or l’histoire ne s’écrit pas plus dans les prétoires que les historiens n’ont à se faire procureurs. S’il leur arrive souvent de découvrir et démontrer des responsabilités longtemps occultées ou ignorées, leur rôle doit se cantonner à cette compréhension explicative chère à Max Weber[13] [13] Max WEBER, Explanation and Understanding, London, Routledge...
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. Il ne consiste certainement pas à dresser des listes de traîtres, de mouchards[14] [14] Exemple de problème déontologique concret auquel le lecteur...
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, de « collabos » susceptibles d’être jetés en pâture à l’opinion publique, comme les y invitent régulièrement des gens prompts à vilipender une corporation systématiquement soupçonnée de complaisance, accusée de « traîner les pieds » dès lors qu’aucun de ses membres n’a publié de réquisitoire sur tel ou tel fait scandaleux, tel épisode dramatique.

21 L’histoire n’a pas pour fonction de « rattraper des coupables » que la justice a oubliés. Les archives n’ont pas vocation à régler les contentieux d’anciens combattants de quelque cause que ce soit : Les phalanges de l’ordre noir sont à réserver à la bande dessinée. Le pamphlet politique, la dénonciation militante sont des genres tout à fait respectables, mais qu’on ne saurait assimiler à la recherche historique. On ne saurait accuser de silence complice des historiens qui n’ont pas, surtout s’ils veulent faire en conscience et scrupuleusement leur métier, la possibilité de combler toutes les lacunes de nos connaissances et de répondre à une demande sociale généralement peu informée sur une recherche qui ne se limite ni ne se mesure aux livres dont « on parle » dans les médias.

22 Voilà qui nous amène à un autre problème : celui de l’édition et de la diffusion de la recherche. Si tant de gens croient encore que l’histoire de Vichy doit tout à Robert Paxton, s’ils ignorent les centaines de travaux de chercheurs français, c’est sans doute faute de les connaître et de les avoir lus. Mais comment dépasser le cercle des spécialistes avec des travaux qui renvoient à la complexité des situations et des attitudes, qui évitent soigneusement manichéisme et sensationnel au profit de la nuance et du questionnement en profondeur[15] [15] Cf. notamment les travaux de Pierre Laborie sur Vichy, l’Occupation,...
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 ? A-t-on autant de chances d’être édité en écrivant que Stavisky et Prince se sont suicidés qu’en écrivant qu’ils ont été exécutés par la police, cette « aile marchante et tueuse de la maçonnerie » que dénonçait inlassablement l’Action française de l’époque[16] [16] Le suicide se vend mal, mais le crime (surtout policier)...
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 ? Un ouvrage présentant toutes les nuances et les garanties d’une recherche exemplaire sera-t-il aussi facilement édité, médiatisé qu’une charge polémique annoncée à grand renforts de scoops et de révélations scandaleuses ? À l’inverse, un travail présentant en apparence toutes les garanties de sérieux est-il pour autant un travail scientifiquement fiable ? Les exemples de plusieurs livres récents, censés éclairer « le secret » de l’affaire Dreyfus, et qui s’avèrent d’une grande vacuité (pour ne rien dire de la thèse défendue) sur le plan archivistique[17] [17] Cf. les remarquables mises au point de Vincent DUCLERT :...
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, tout comme les publications controversées et les différentes polémiques portant sur la relecture de l’histoire du communisme à la lumière d’archives récemment ouvertes, mais pas toujours semble-t-il bien comprises, le battage médiatique autour d’un livre sur la culpabilité allemande dans le génocide juif, montrent à ceux qui l’oublieraient que l’histoire, au même titre que les archives, est un enjeu politique, idéologique, mais aussi commercial et éditorial.

23 Quoiqu’on les rende systématiquement responsables des lacunes ou des « silences » d’une recherche[18] [18] Un exemple parmi d’autres, mais qui a l’intérêt de...
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qui ne souffre, rappelons-le, d’aucun tabou, mais bien d’un manque réel de chercheurs qualifiés et du temps nécessaire pour investir des kilomètres linéaires d’archives inexploitées, les historiens ne cessent de travailler à montrer la complexité du réel sans occulter aucun de ses aspects noirs, mais sans les simplifier ou les caricaturer non plus et surtout sans chercher à répondre aux impératifs de l’actualité et à la demande pressante des médias. Chaque fois que l’on pointe l’absence de travail universitaire dans tel ou tel domaine, a-t-on conscience que les membres de la corporation que l’on accuse ainsi avec beaucoup d’ingratitude, investissent en réalité des années de leur vie, souvent sans aucun moyen, sans aucune aide, sacrifient leurs loisirs et congés, c’est-à-dire leur vie personnelle et familiale, de façon parfaitement gratuite et désintéressée[19] [19] Combien de postes de chercheurs à plein temps sont offerts...
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, par seule passion ? Il est donc particulièrement injuste et stupide de leur faire grief d’avoir travaillé sur Marcel Martinet ou sur les concierges parisiens au temps du préfet Haussmann, plutôt que sur la torture en Algérie, sujets aussi légitimes les uns que les autres[20] [20] L’auteur de cette intervention se voit mal imposer un...
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.

24 Dans ces conditions, les « historiens amateurs » pourraient-ils suppléer au manque de « professionnels », à leur « frilosité » et s’engager hardiment dans ces archives qu’une démocratie se doit de leur ouvriret qu’ils sont sans doute prêts à investir ? Le problème vient de ce que le métier d’historien est un vrai métier, qu’il n’est pas aussi simple qu’on semble le croire de plus en plus souvent ici ou là[21] [21] On notera la facilité avec laquelle l’auteur est qualifié...
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. Il ne suffit pas de se proclamer historien, d’aimer les vieux papiers, de se passionner pour le passé ou de chercher à régler de vieux comptes, pour l’être réellement. Pour un livre de la qualité de celui de Pascale Froment sur René Bousquet[22] [22] Pascale FROMENT, René Bousquet, Paris, Stock, 1994, rééd. ...
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, combien de « livres historiques » écrits (?) par des personnalités politiques en mal de reconnaissance intellectuelle, des journalistes « multicartes » et « multimédias », des militants et des anciens combattants de toutes causes et de tous les bords ? Le degré zéro de la recherche et de la réflexion historiques est sans doute atteint par des ouvrages écrits après une consultation rapide, sans méthode ni recul, de ces archives que les circonstances politiques ont permis de mettre au jour. Sans compréhension du contexte, sans réflexion sur la nécessité à laquelle tout État – y compris en régime démocratique – se trouve confronté de contrôler voire de surveiller les étrangers qui s’y réfugient ou s’y installent, on peut conclure à une République, voire à une gauche xénophobes, pour la plus grande joie des chroniqueurs de Marianne ou du Figaro magazine, en appuyant la « découverte » par la publication de plus de cent pages de photocopies tirées du million de dossiers saisis par les nazis en juin 1940 et revenus de Moscou où ils dormaient depuis 1945; mais c’est au prix d’un appauvrissement voire d’une régression de la pensée historique.

25 Tout lecteur se trouve alors promu historien, s’il suffit de lire pour comprendre. Est-il besoin de préciser que nous sommes là en pleine négation de ce qui fait la spécificité de notre discipline ? L’invraisemblable confusion commise par l’auteur d’une biographie du chanteur Serge Gainsbourg, qui cite, comme exemples de femmes condamnées à la Libération pour « collaboration horizontale », les noms de trois résistantes fusillée ou mortes en déportation[23] [23] Gilles VERLANT, Gainsbourg, Paris, Albin Michel, 2000. Sur...
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, donne la mesure de ce qu’on peut craindre de la consultation des « archives » par des amateurs pressés, et d’une façon générale d’un travail superficiel, bâclé, sous-traité… Du reste, pour leur plomberie défaillante, les militants de l’ouverture des archives préfèrent-ils faire appel à un artisan qualifié ou à un bricoleur ?

26 Faudrait-il pour autant réserver les archives « sensibles » aux chercheurs « patentés », comme c’est le cas actuellement par le biais des dérogations ? Là encore, rien n’est simple. Nous savons tous d’expérience qu’il est de mauvais plombiers. Tout dépend de la qualité de l’apprentissage et du savoir-faire… De telles pratiques doivent surtout nous rappeler que le problème de l’accès et de la consultation des archives qu’on appellera « sensibles » est plus délicat qu’il n’y paraît, que la compétence historienne n’est pas innée, qu’elle s’acquiert après un long apprentissage, et qu’il ne suffit pas d’affirmer démagogiquement le contraire pour changer quoi que ce soit à cette dure réalité. L’auteur – qui n’a ni leçon à donner, ni solution à proposer – espère seulement qu’en exposant ses doutes et en rappelant quelques évidences, on ne lui fera pas le procès habituel de « l’historien patenté qui défend la légitimité d’un monopole »[24] [24] Claude LIAUZU, ibid. ...
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.

LE PRIX DE L’OUVERTURE À TOUT CRIN

27 Il est frappant de constater que les militants pour l’ouverture la plus large possible des archives ont souvent comme point commun de ne pas les fréquenter. Certains n’y sont pas même inscrits et n’y ont jamais mis les pieds. Cette méconnaissance et cette absence de pratique expliquent sans doute le radicalisme de leurs critiques et le côté péremptoire de leurs revendications, qui ne sont pas sans incidences personnelles, certains ayant trouvé dans la cause dont ils se sont faits les champions l’occasion d’une présence dans la presse et les médias que leurs travaux personnels n’avaient pas (encore) justifiée. Rappelons ici que « l’accès citoyen » aux archives pour lequel ils militent – c’est-à-dire un accès libre à tout acteur, toute personne curieuse du passé qui en ferait la demande, sans condition de temps ou de qualification – a un prix. Mieux vaut le connaître avant de venir s’indigner de ce qu’un indélicat, amateur de scoop, aura au nom de « l’égalité des citoyens » et « du principe fondateuraffirmé par la loi du 7 Messidor an II » (époque au demeurant fort médiocre pour la liberté), publié en annexes d’un livre consacré aux Professeurs d’université français de la fin du 2e millénaire quelques rapports contenant de pures calomnies, largement « pires » que l’imputation de guévarisme, proférées par des voisins, les concierges, des collègues ou étudiants desdits professeurs.

28 Un exemple permet d’éclairer les risques d’une politique assimilable à une sorte de « descente aux enfers ». L’effondrement des démocraties populaires d’Europe centrale s’est accompagné, notamment en ex-RDA, de l’ouverture des archives de leurs services de sécurité. Des milliers d’Allemands ont ainsi « découvert », avec les conséquences que l’on imagine, que leurs conjoints, familiers, voisins, enfants, parents, collègues, avaient dénoncé aux agents de la STASI leur manque d’enthousiasme pour le « socialisme réel » et les turpitudes morales dont s’accompagnaient ces doutes idéologiques… Sale coup pour le lien social… et la paix des ménages. Il faut dans ces circonstances toute l’intelligence d’un Milan Kundera, qui a vécu la même expérience en Tchécoslovaquie, pour comprendre et affirmer qu’« on joue dangereusement avec une mémoire policière : c’est la prime à la calomnie[25] [25] « Tous mes amis et étudiants ont été, pendant des années,...
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… ». En effet, toute police politique ne trouve sa justification et ne survit que dans et par l’accumulation de dossiers sur tout et n’importe qui;

29 or ces dossiers, il faut les ouvrir et les alimenter. Pour cela tout prétexte est bon, à commencer par l’imagination d’un bureaucrate confronté à la page blanche qu’il doit remplir[26] [26] On lui rendra cette justice : un des seuls militants...
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. Quand, sous les apparences d’un inoffensif employé du gaz, d’un consommateur jovial attablé dans une Bierstube, d’un client bavard, un agent de la STASI surprenait quelques confidences sur un concitoyen, il les transcrivait immédiatement. Parce que la valeur professionnelle, les promotions dans ce milieu sont liées notamment au nombre d’informateurs qu’on utilise et manipule, le rapport (généralement rédigé à partir d’indiscrétions volées) citait toujours la source comme un « informateur amical » tendant à accréditer que c’était volontairement que les renseignements avaient été donnés. On imagine le résultat dévastateur pour un lecteur non prévenu confronté à ce genre « d’archive ».

UN PERMIS DE CONDUIRE LES ARCHIVES ?

30 Les exemples ne manquent pas d’historiens professionnels qui se laissent ou se sont laissés piéger par les vertiges du néo-positivisme, pour ne rien dire de ceux d’entre eux qui ne mettant jamais les pieds dans un dépôt d’archives, travaillent sur du matériel de seconde main avec les redites, plagiats, erreurs, contresens et confusions que cela entraîne. On comprend dans ces conditions qu’il est difficile de défendre un quelconque « monopole » des « professionnels ».

31 On le peut d’autant moins que le système des dérogations accordées aux « professionnels » a des effets pervers dévastateurs, car, outre que cette mesure (assimilée à un privilège insupportable par ceux qui n’en disposent pas)

32 confère à son bénéficiaire un monopole de fait qui ne permet pas la critique et la discussion, elle renforce ce sentiment, bien exprimé par cette personne se présentant comme « fille de déportés jamais revenus », qui affirmait aux courrier des lecteurs des Nouveaux Cahiers en 1995 que « si les archives sont réservées aux seuls professionnels, c’est bien parce qu’on a peur de certaines découvertes[27] [27] Les Nouveaux Cahiers, 1995, n° 120, p.  10. ...
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 ».

33 Déjà accusés d’être « paralysés » par on ne sait quel « tabou », les historiens (entendre « le petit clan des chercheurs sérieux jugés suffisamment dignes pour obtenir quelques dérogations »[28] [28] Maurice RAJSFUS, op. cit. , p.  21. ...
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) n’auraient donc, à l’aide d’une coupable collusion avec les archivistes leurs complices, d’autre souci que de protéger leur monopole/privilège en faisant obstacle à la vérité, en cachant des réalités trop noires pour être mises au jour… Singulière conception de l’histoire et du travail d’historien, mais soupçon insupportable auquel le système des dérogations a curieusement donné quelque consistance, alors même que les dérapages méthodologiques de quelques collègues montrent pourtant que les historiens « patentés » ne sont pas toujours « raisonnables » et n’échappent pas tous à la tentation du scoop, pas plus qu’à la volonté de régler quelques contentieux d’ordre personnel ou professionnel.

34 Par ailleurs, le texte même de la loi, en l’absence de règles bien claires et définies (qu’est-ce qui relève de la vie privée ? et de la vie publique ?), pose quotidiennement des problèmes délicats à l’historien plongé dans de noirs dossiers où contre-vérités, calomnies, accusations mensongères alternent avec des faits authentiques. S’il ne publie pas ses recherches, il est accusé d’occultation ou de rétention. S’il les publie, il se trouve confronté à un incessant dilemme posé par les termes mêmes de la loi de 1979. Celle-ci vise à protéger – comme il est normal – la vie privée. À quelle catégorie ressortit un fonctionnaire dans l’exercice de ses fonctions ? Comment étudier, expliciter un problème, une affaire si on ne peut citer les noms des personnages, les détails – privés ? – qui, pour être souvent faux, n’en sont pas moins révélateurs non de « la vérité » des faits, mais de l’ambiance et du fonctionnement d’un service, des enjeux administratifs, hiérarchiques, des rivalités et contentieux syndicaux, personnels, et bien sûr politiques ? Comment prouver la validité scientifique de recherches qu’on est seul à pouvoir mener, et dont il faudrait ne pas citer les références ni les noms des protagonistes ? Le problème est encore compliqué lorsque le travail porte sur des faits amnistiés dont la simple mention est interdite par une loi que la recherche historique impose en permanence de transgresser. On imagine bien volontiers l’usage qui pourrait être fait de noms à jeter à l’opprobre public, quand ne pas les citer, user de pseudonymes ou des seules initiales, conforte les accusations portées contre des historiens censés « protéger » des coupables…

35 Les dérogations posent de multiples problèmes, qui conduiront sans doute à leur disparition. Mais si on ne peut laisser tout un chacun accéder dans un délai vraisemblablement raccourci à des dossiers sensibles, quelles règles doivent les remplacer ? Doit-on mettre en place un code de déontologie des archives et de leur utilisation ? Un permis ? Comment juger des dispositions et qualités professionnelles, scientifiques, voire éthiques du candidat ? Et qui en jugera ? À ce stade, l’enseignant ne peut faire l’économie d’une réflexion critique sur sa pédagogie, sa pratique et son enseignement. Nos étudiants ont accès aux archives sur les certificats, lettres de recommandations que nous écrivons et que leur demandent les différents responsables de dépôts d’archives. L’universitaire qui, chaque année, « dirige » (?) des dizaines de maîtrises et de DEA, a-t-il une pratique personnelle et régulière des archives ? Est-il à même de guider le jeune chercheur dans sa recherche, le dédale des dépôts et des séries, les pièges du sensationnel et de l’archive fabriquée ? Le système universitaire français est ainsi fait que celui qui dirige le plus de « doctorants » n’est pas forcément le chercheur le plus assidu : comment trouverait-il le temps de concilier des tâches aussi différentes que travailler dans les archives, écrire et publier des articles ou des ouvrages scientifiques, préparer des cours, participer à des colloques, aux jurys de thèses ou de concours, lire des dizaines de mémoires et de thèses, sans parler de toutes ces fonctions et responsabilités administratives, ces commissions et instances par lesquelles passent carrière et promotions ? Connaît-il même « ses » étudiants ? A-t-il réellement pris le soin d’en jauger les qualités intellectuelles, les motivations, l’honnêteté ? La formation universitaire suivie par ces derniers pré-sente-t-elle des garanties dans le domaine qui nous intéresse ? A-t-elle réservé une place suffisante aux problèmes de méthode, d’éthique de la recherche ? Les concours de recrutement mettent-ils l’accent sur ces questions ? Les abordent-ils seulement ?

36 Il est clair qu’on se dirige vers une réforme de la loi de 1979, et vers une ouverture plus libérale des archives, à tout le moins vers des délais très raccourcis et la disparition de dérogations devenues inutiles. Marc-Olivier Baruch et Vincent Duclert ont rappelé qu’il faut une « politique » des archives. Les historiens ne peuvent que se réjouir de telles positions. Mais concrètement, quelle devra être la politique dans le domaine des documents sensibles ? Les services concernés auront-ils la même attitude devant des archives qui seront consultables rapidement et sans réserve ? Le travail même de l’historien en sera sans doute transformé : de beaux débats méthodologiques en perspective. On l’aura compris, au-delà des affirmations de principe, des poses publiques et médiatiques, les choix seront délicats, très délicats, mais en tout état de cause, les conséquences intéressantes à observer et analyser.

 

Notes

[ 1] Citations extraites de la note de Claude Liauzu, publiée dans ce même numéro.Retour

[ 2] Jean-Luc EINAUDI, octobre 1961. Un massacre à Paris, Paris, Fayard, 2001.Retour

[ 3] Ceux qui douteraient de la pertinence, voire de l’existence d’une notion finalement assez singulière dans une démocratie, pourront se reporter à « Polémiques sur l’histoire coloniale » in Le Monde diplomatique, « Manière de voir » n° 58, juillet-août 2001, ainsi qu’à l’ouvrage collectif Olivier LE COUR GRANDMAISON (éd.) 17 octobre 1961 : un crime d’État à Paris, Paris, La dispute, 2001. On reviendra sur terre avec Sylvie THÉNAULT, « Le fantasme du secret autour du 17 octobre 1961 », Matériaux pour l’histoire de notre temps: « le secret en histoire », n° 58, avril-juin 2000, p. 70-76.Retour

[ 4] Pour plus de précisions, voir Jacques-Guy PETIT, Frédéric CHAUVAUD (dir.), « Archives de police : du fantasme au mirage », in L’histoire contemporaine et les usages des archives judiciaires 1800-1939, Paris, Honoré Champion, 1998, p. 291-304; « Des archives pour quoi faire ? », Le Débat, n° 115, mai-août 2001, p. 118-124; « Transparence et secret. L’accès aux archives contemporaines », Gazette des archives, n° 177-178, mai 1998, p. 185-188.Retour

[ 5] L’histoire administrative n’a pas suscité beaucoup de vocations ces dernières décennies. Il faut avouer que la circulaire ou le règlement ne sont pas toujours d’une lecture exaltante, et que leur interprétation ne vaut guère de reconnaissance à ceux qui s’y emploient dans l’indifférence générale, jusqu’à ce que l’actualité montre qu’on ignore quelles étaient les fonctions et la marge d’initiative d’un secrétaire général de préfecture régionale ou ce que signifie concrètement une « délégation de signature ».Retour

[ 6] Sonia COMBE, dans « la nouvelle préface » de la réédition de son livre Archives interdites, Paris, La Découverte, 2001, laisse entendre que je paie ce privilège (l’accès aux archives) en écrivant une histoire « lisse » de la police. Le contre-exemple qui succède dans la même note à cette soi-disant critique permet de comprendre ce que serait l’histoire « en relief » qu’elle appelle de ses vœux. Malheureusement, je n’ai trouvé aucune trace de fabrication de zyklon B par la Préfecture de Police sous l’Occupation, ladite préfecture ayant déjà d’autres vilenies à commettre, que je ne crois pas avoir tues, sans pour autant éviter de chercher à comprendre pourquoi et comment elle en était arrivée là. Mon attitude sera-t-elle assimilée à de la « complaisance » dans un prochain livre ?Retour

[ 7] Une organisation - quelle que puisse être la légitimité de ses revendications - qui alterne terrorisme (au nom de la cause qu’elle défend) et manifestation au nom des principes démocratiques, joue un jeu ambigu dont il faut, là encore, une singulière naïveté pour oublier les risques et conséquences calculés et voulus dans la logique d’une guerre révolutionnaire.Retour

[ 8] Sur ce sujet, voir Jean-Marc BERLIÈRE, « Des Prométhée de la raison d’État aux RG : les avatars de la secrète », in Le monde des polices en France, XIXe-XXe siècles, Bruxelles, Complexe, 1996, p. 133-162, qu’on enrichira des réflexions de la philosophe Hélène L’HEUILLET, « Le renseignement ou l’impossible maîtrise du politique », Cahiers de la Sécurité Intérieure, n° 30,1997, p. 103-118.Retour

[ 9] Arlette FARGE, Le Goût de l’archive, Paris, Seuil, 1989, p. 97 sq.Retour

[ 10] C’est encore pire quand cette mission est dévoyée par le fait du prince ou d’un parti politique, ou qu’elle s’exerce sans contrôle ni garde-fou comme l’ont montré un certain nombre d’affaires : il est vrai que celles-là laissent rarement de traces dans les archives…Retour

[ 11] Sans doute le 11 septembre 2001 attestera-t-il pour les historiens de notre temps d’une (re)découverte de son intérêt et du prix de ses échecs et lacunes.Retour

[ 12] Ce qui n’empêche pas, bien entendu, les dérapages de fonctionnaires – du préfet à l’inspecteur de base - eux-mêmes victimes des tentations ou du vertige que leur procurent leurs pouvoirs supposés, ou que suscite l’image que leur renvoie une presse et des citoyens fascinés par le « complot policier », indignés par un « État policier », parfois un peu rapidement dénoncés.Retour

[ 13] Max WEBER, Explanation and Understanding, London, Routledge & Kegan Paul, rééd. 1963.Retour

[ 14] Exemple de problème déontologique concret auquel le lecteur des archives de police se trouve souvent confronté : en dépit des précautions prises, de la destruction des originaux, de l’anonymat des fiches, il peut se faire qu’un hasard ou un peu de méthode et de patience, permettent d’identifier un « correspondant » ou un « informateur » des RG. Doit-on l’écrire, prévenir la rédaction du Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier ? Doit-on jeter pour la postérité l’opprobre sur quelqu’un dont les motivations peuvent être complexes et même tout à fait honorables. Ainsi de l’anarchiste qui – parce que de tels actes jettent le discrédit sur la « cause »– dénonce Bonnot ou la préparation d’un attentat, pour ne rien dire des militants qui se font informateurs pour « intoxiquer » le pouvoir, ou que l’on cherche à compromettre volontairement par ce moyen.Retour

[ 15] Cf. notamment les travaux de Pierre Laborie sur Vichy, l’Occupation, la Résistance, qui n’ont pas le dixième de l’audience qu’ils méritent.Retour

[ 16] Le suicide se vend mal, mais le crime (surtout policier) se débite par tranches juteuses, ce que les journaux de l’époque avaient déjà constaté.Retour

[ 17] Cf. les remarquables mises au point de Vincent DUCLERT : « L’affaire Dreyfus et le tournant critique », Annales HSS, n° 3, mai-juin 1995, p. 563-578 et, du même auteur, « Retour sur l’histoire d’un officier français : à propos du Dreyfus de J.-F. Deniau », Jean Jaurès, Cahiers trimestriels,? n° 148, p. 63-88.Retour

[ 18] Un exemple parmi d’autres, mais qui a l’intérêt de confiner à l’absurde : Maurice RAJSFUS, dans La police de Vichy, Les forces de l’ordre françaises au service de la Gestapo 1940-1944, Paris, Le Cherche-Midi, 1995, fulmine contre l’inaccessibilité des archives, tout en faisant grief aux historiens de ne pas avoir produit un travail qui, s’il existait, serait, pour lui, la preuve d’une complaisance pour les dérogations dont « l’attribution répond à des libéralités qui n’ont rien de mystérieux » (p. 20): « Curieusement aucune thèse d’État, ni même le moindre mémoire de maîtrise n’a été consacré spécifiquement au rôle joué par la police française dans la répression antijuive » (p. 99).Retour

[ 19] Combien de postes de chercheurs à plein temps sont offerts par le CNRS ? Combien de docteurs accèdent à l’université et au statut d’enseignant-chercheur ? De quels loisirs dispose le dit enseignant chercheur pris entre ses tâches pédagogiques et administratives pour fréquenter les archives, publier ses recherches ?Retour

[ 20] L’auteur de cette intervention se voit mal imposer un sujet à quiconque va y investir plusieurs années de sa vie. À partir des goûts et désirs de l’intéressé, il se contentera, comme ses collègues, de l’aider à préciser, définir son sujet, de le guider dans sa réflexion et sa quête archivistique. Tout au plus se permettra-t-il de lui déconseiller les sujets irréalistes faute d’archives suffisantes, ou au contraire irréalisables, dans un délai raisonnable compte tenu de la masse de sources à exploiter.Retour

[ 21] On notera la facilité avec laquelle l’auteur est qualifié d’« historien » sur les quatrièmes de couverture… Sonia Combe elle-même, qui ne prise guère la corporation, est gratifiée de ce qualificatif dans la nouvelle édition des Archives interdites.Retour

[ 22] Pascale FROMENT, René Bousquet, Paris, Stock, 1994, rééd. Fayard, 2001.Retour

[ 23] Gilles VERLANT, Gainsbourg, Paris, Albin Michel, 2000. Sur l’émotion produite par cette confusion, voir Le Monde, 19 avril 2001.Retour

[ 24] Claude LIAUZU, ibid.Retour

[ 25] « Tous mes amis et étudiants ont été, pendant des années, interrogés sur mon compte par la police sans que je le sache. Chacun réagissait selon sa conscience. Certains livraient des informations bidon ou sans importance, d’autres choisissaient des méthodes dilatoires. Aucun ne m’a trahi. Ils sont pourtant tous répertoriés comme « informateurs fiables ou potentiels ». Ils étaient tous en fait des informateurs imaginaires », in Le Nouvel Observateur, 23 janvier 1997, p. 72.Retour

[ 26] On lui rendra cette justice : un des seuls militants à avoir clairement perçu cette dimension « merveilleuse » (« Qui dit ou fait des choses invraisemblables ») des rapports de police est Maurice JOYEUX, « La police politique et le mouvement ouvrier », La Rue, n° 25,1978, p. 4-14. On trouverait en revanche des milliers d’exemples contraires notamment chez les militants d’un PCF qui, par un curieux mimétisme, a largement adopté les travers de la « police bourgeoise » et toujours excellé dans l’accusation touchant les mœurs. La « déviation » sexuelle, la « perversion » ont longtemps été des arguments décisifs pour déshonorer aussi sûrement un adversaire ou un « renégat » que l’accusation d’être un indicateur de police.Retour

[ 27] Les Nouveaux Cahiers, 1995, n° 120, p. 10.Retour

[ 28] Maurice RAJSFUS, op. cit., p. 21.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Jean-Marc Berlière « Archives de police/historiens policés ? », Revue d’histoire moderne et contemporaine 5/2001 (no48-4bis), p. 57-68.
URL :
www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2001-5-page-57.htm.