Revue d’histoire moderne et contemporaine
Belin

I.S.B.N.2-7011-4341-1
190 pages

p. 187 à 220
doi: en cours

Veille sur la revue
Vous consultez

Lectures

no 53-1 2006/1

2006 Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine Lectures

Comptes rendus

 
ANTONELLA ALIMENTO, CRISTINA CASSINA ( ED.), Il pensiero gerarchico in Europa, XVIII - XIX secolo, Florence, Leo S. Olschki, 2002,354 p.
 
 
Le thème dominant de ce recueil de grande qualité est l’étude de la pensée sur la hiérarchie qui a prospéré au XVIIIe et au XIXe siècle, et s’est nourrie de l’analyse, de la contestation et de la désagrégation, plus ou moins précoce et plus ou moins traumatique selon les lieux, de ce que Regina Pozzi désigne dans son introduction sous le nom de « società tradizionale ». Exception faite d’une excursion aux États-Unis et d’une autre dans la monarchie des Habsbourg d’Autriche, la Grande-Bretagne et la France sont seules évoquées. S’agissant de cette dernière, le contexte envisagé pour commencer est celui des réflexions qui furent conduites, au XVIIIe siècle, dans le cadre de l’État et de la société d’Ancien Régime.
Montesquieu, prudemment, prit en compte à la fois l’ancien – la noblesse – et le nouveau – l’essor du commerce –, ne proposa pas pour autant de substituer une élite nouvelle à une autre plus ancienne, mais pensa plutôt en termes de pluralité des échelles de mérite, faisant ainsi un sort à chaque profession, sans chercher à les englober toutes dans une hiérarchie unique (Catherine Larrère). De plusieurs décennies son prédécesseur, le janséniste Duguet rompit plus nettement avec l’ordre en place, et développa sur la base de conceptions déjà présentes chez Nicole et Domat l’idée d’une société où l’utilité sociale serait un critère essentiel et où le rang cesserait d’être le fondement de la supériorité, au profit du travail et du mérite (Antonella Alimento). Gournay, puis les physiocrates, proposèrent ensuite une stratification fonctionnelle, dans laquelle la première place n’appartiendrait plus à la noblesse militaire, mais à des acteurs économiques – négociant, puis propriétaire. Les seconds en particulier combinèrent « l’égalité de chaque individu fournissant sa contribution à l’activité de l’ensemble » avec « une hiérarchie sociale liée à la disposition de la monnaie, et de sa conversion en propriété, essentiellement foncière » (Philippe Steiner, p. 54). Leurs idées constituèrent un élément essentiel du débat qui se noua, plus tard, dans la monarchie des Habsbourg, lorsque Joseph II s’attacha à faire triompher la notion de propriétaire au détriment de celle de seigneur, et ouvrit du même coup la porte à « un nouveau discours sur les propriétaires~magistrats naturels » (Christine Lebeau, p. 82). La physiocratie, souligne enfin Manuela Albertone, joua aussi un rôle dans les débats sur la hiérarchie qui agitèrent les États-Unis au lendemain de la Guerre d’Indépendance, et plus précisément dans les théories qui, écartant les distinctions héréditaires, firent du farmer le pivot d’une structure sociale où la supériorité ne devait avoir d’autre origine que la richesse fondée sur le travail.
La France du XVIIIe siècle, observe David Wootton (p. 136) avait besoin d’un Rousseau, qui plaidât en faveur de l’égalité. L’Angleterre, ajoute-t-il, pour être devenue précocement une société relativement égalitaire, avait besoin d’un défenseur de l’inégalité ou, plus précisément, de quelqu’un qui fût en mesure de penser le problème du commandement dans un univers où la subordination personnelle n’allait plus de soi. Elle le trouva avec des personnages tels que Josiah Tucker, qui s’inquiéta très tôt du coût de la liberté, notamment en ce qui concerne la soumission des travailleurs, et finit par légitimer l’inégalité au nom d’une différence originelle entre les hommes (Maria Luisa Pesante).
Plus tard, après la Révolution, la France se trouva à son tour confrontée aux conséquences de l’affirmation de l’égalité et aux défis de la modernité, mais sans disposer, comme le remarquaient Guizot aussi bien que Tocqueville, d’une élite issue de la société traditionnelle et susceptible de la guider (Regina Pozzi). Aussi s’y posa la question, promise à un long avenir, de la reconstitution d’une hiérarchie et donc de la définition d’une élite qui, pour être légitime, devait être sans privilèges (Françoise Mélonio). Les Saint-Simoniens comptèrent parmi ceux qui y apportèrent une réponse, à travers un projet de cité future où une plus grande justice sociale aurait été combinée avec une stricte hiérarchie (Cristina Cassina). Puis vinrent, après eux, ceux qui se firent la caution de socialismes autoritaires, anti-individualistes, étatistes, hiérarchiques et finalement tyranniques :ceux-là mêmes que dénonçait, dans les années 1930, Elie Halévy (Michele Battini).
Toutes ces contributions forment, on l’a compris, un ensemble homogène, et auraient suffi à elles seules à faire le contenu d’un livre. Elles coexistent pourtant avec d’autres textes qui, placés le long d’autres axes, traitent notamment de la représentation des diversités culturelles et de la hiérarchie des civilisations au XVIIIe et au XIXe siècle.
Prises individuellement, ces études méritent de retenir l’attention du lecteur, qu’il s’agisse des pages que Marc Crépon a consacrées à la classification et à la caractérisation des peuples au XVIIIe siècle, de celles que Rolando Minuti a composées sur les Nouveaux mémoires sur l’état présent de la Chine du père Lecomte (1696), et plus particulièrement sur la façon dont ce jésuite aborde la question de la tolérance manifestée par l’Empereur à l’égard des cultes de toute nature, ou encore des contributions de Giuliano Campioni et d’Andrea Orsucci sur la hiérarchie des civilisations dans la pensée allemande de la deuxième moitié du XIXe siècle et des débuts du XXe siècle.
Pour marquer le lien entre toutes les parties qui composent ce volume, dont on doit redire l’intérêt, une conclusion aurait été la bienvenue, ou à tout le moins une introduction plus développée que celle, utile, mais trop brève, qu’a donnée Regina Pozzi. En son absence, le lecteur referme ce livre dense et divers en éprouvant un ineffable sentiment d’inachevé. Mais l’inachevé, dira-t-on, est le lot de l’historien, et une salutaire incitation à des recherches futures.
Jean-Claude WAQUET
 
MARTIN BRUEGEL, BRUNO LAURIOUX, Histoire et identités alimentaires en Europe, Paris, Hachette, 2002,280 p., 22 €.
 
 
Ce livre rassemble les actes du colloque fondateur de l’Institut Européen d’Histoire de l’Alimentation (IEHA) organisé à Strasbourg en janvier 2001 et inaugure une ambitieuse politique éditoriale. Les treize communications analysent sur la longue durée, de l’Antiquité à nos jours, et pour l’ensemble du continent européen, la place de l’alimentation dans une construction identitaire.
Laurence Bérard et Philippe Marchenay évaluent la place réservée à l’histoire, très souvent réduite à l’anecdotique et au légendaire, dans l’étiquetage « produit de terroir » de nos denrées alimentaires. Ils posent alors la question de l’existence de produits réputés avant la période contemporaine en notant fort justement le filtre des puissants et du marché urbain, la part d’ombre de l’autoconsommation, et en réfutant une histoire immobile cachée derrière la commode appellation « tradition ».
L’archéozoologie, « cette troisième voie, celle des restes animaux archéologiques […] longeant les données textuelles et iconographiques », est au cœur de deux communications. Frédérique Audoin-Rouzeau brosse une synthèse de l’alimentation carnée dans l’Occident antique, médiéval et moderne. Cette contribution souligne l’apport fécond de l’archéozoologie à l’histoire de l’alimentation et les profits à tirer d’une comparaison entre l’archive et les « poubelles de l’histoire » à l’image du « mythe du porc », ébranlé par des fouilles révélant le constant déclin de sa consommation à partir des XIe - XIIIe siècles. Loin du sanglier d’Astérix, largement présent dans l’imaginaire collectif des Français, l’alimentation carnée gauloise, reconstituée par Patrice Méniel à partir des débris osseux des repas et des offrandes funéraires, est essentiellement issue de l’élevage, notamment du bœuf et du porc. Cependant, à partir des seuls restes osseux, il est difficile de pouvoir distinguer les préférences alimentaires des contraintes matérielles.
De plus, les résultats souffrent de la jeunesse de cette discipline et de la faiblesse numérique des sites fouillés. Néanmoins, ces deux contributions présagent des progrès possibles dans notre connaissance des régimes alimentaires anciens et confirment la nécessité d’une meilleure diffusion des travaux des archéologues auprès des historiens.
Les livres de cuisine, source très fréquentée par les historiens depuis les travaux de Jean-Louis Flandrin, donnent matière à plusieurs communications. L’étude classique de Trude Ehler, construite à partir des nombreux manuscrits culinaires en langue allemande des XIVe et XVe siècles, confirme l’existence d’un modèle culinaire médiéval occidental marqué par les épices exotiques, les sauces acides et le sucré salé. Au contraire, du Moyen Âge à nos jours, de sa parenté avec le boudin noir français au plum-pudding sucré de Noël, Laura Mason étudie la naissance et les évolutions du pudding, préparation culinaire identitaire spécifique de l’Angleterre.
La cuisine, à l’instar de la langue, des coutumes et des arts populaires, a-t-elle joué un rôle important dans « l’éveil des nations »? En Belgique au XIXe siècle, les élites, les grands restaurants et le palais royal servent une cuisine française. Et si les journalistes étrangers commencent à évoquer des plats locaux à partir de l’exposition universelle de 1910, la cuisine belge contemporaine est avant tout une synthèse entre la cuisine française et des plats régionaux enrichie d’une ancienne réputation d’abondance et de gourmandise (Peter Scholliers). Henry Notaker constate que les livres de cuisine norvégiens, grecs, roumains et slovaques du XIXe siècle ne proposent pas une compilation de plats traditionnels mais une occidentalisation très marquée des pratiques culinaires. Dans des livres revendiquant ouvertement une appartenance nationale, ce choix révèle un appel à la modernisation du pays. D’ailleurs, les progrès techniques liés à la conservation des denrées alimentaires et l’essor de l’industrie-agroalimentaire en Europe occidentale rendent alors possible une européanisation ostentatoire de l’alimentation des élites de l’Europe balkanique du sud-est sous souveraineté de l’empire ottoman (Rayna Gavrilova). Aujourd’hui, la forte consommation de viande de porc au Danemark répond également à un idéal sociétal. Le porc danois, nourri des sous-pro-duits des distilleries, des brasseries et de la filière laitière, massivement exporté vers la Grande-Bretagne et l’Allemagne, est perçu dans l’imaginaire collectif national comme la clef de voûte du système social, le symbole de la réussite économique du pays et du « modèle agricole danois » (Anne-Elène Delavigne).
Quatre contributions abordent l’identité alimentaire religieuse.À partir de sources normatives, Mohammed Hocine Benkheïra étudie la genèse du tabou musulman du porc, entre le VIIe et le XIIIe siècle, afin de comprendre son maintien au sein des populations musulmanes d’Europe occidentale. Le porc, opposé au bétail nourricier et image du prédateur carnassier, cumule les traits les plus antinomiques de l’homme civilisé :l’animalité et la sauvagerie. Or, dans une civilisation arabo-musulmane faisant de la consommation de viande un moment très ritualisé, et convaincue que la viande transmet ses qualités au consommateur, ce tabou alimentaire est au cœur du processus d’humanisation de l’homme. Ariel Toaff, pour les communautés juives italiennes de la Renaissance à nos jours, délaisse le discours normatif et emprunte les chemins de la gastronomie historique. À partir des choix positifs, l’auteur évoque les goûts et les emprunts à d’autres cuisines, notamment le couscous et l’aubergine au monde musulman. Sans nier la spécificité des régimes alimentaires juif, chrétien et musulman, Anna Matthaiou inverse le questionnement traditionnel en s’intéressant non pas aux différences mais aux points communs. Après avoir souligné que la documentation privilégie la différence, elle démontre l’existence d’une certaine perméabilité gustative et culinaire entre ces cultures alimentaires, notamment pour les classes populaires de l’empire ottoman. Au contraire, sans nier la perméabilité, Teresa de Castro montre comment la pression castillane exercée sur les Morisques dans la première moitié du XVIe siècle eut comme conséquence de renforcer une conscience alimentaire identitaire et de donner une signification religieuse à des habitudes qui n’en avaient pas, comme l’usage de la table basse.
Au total, ce colloque témoigne de la richesse des questionnements autour du couple alimentation – identité, de la diversité des sources disponibles, et des nécessaires apports de l’interprétation anthropologique à l’histoire de l’alimentation.
Florent QUELLIER
 
JEAN-MARC MORICEAU, Histoire et géographie de l’élevage français, du Moyen Âge à la Révolution, Paris, Fayard, 2005,480 p., 29 €.
 
 
Le bétail est un marqueur social. Dans les Cévennes, une minuscule exploitation possède en tout et pour tout une demi-paire de bœufs, soit vraisemblablement une vache maigrichonne. Encore faut-il dire avec Jean-Marc Moriceau, devenu notre grand historien de l’animal, après l’avoir été du végétal, encore faut-il dire que tout dépend des régions : les chevaux, rois des labours sont au nord, et jusqu’en Bretagne septentrionale. Les bovins sont, quand même, l’apanage du Massif armoricain, envisagé d’une manière générale (voyez les travaux de Michel Demonet). Les ovins et caprins prennent l’hexagone central en écharpe du nord au sud. Les porcs sont partout, mais moins nombreux en région parisienne. Le bail à cheptel est un mode de placement partout répandu, comme plus tard les emprunts russes, mais en moins risqué.
Le climat, bien sûr, concerne tous ces quadrupèdes, assoiffés ou frigorifiés, selon le cas, plus souvent qu’à leur tour :Moriceau à sa manière est lui aussi un bon chercheur météorologiste ou agro-météorologiste (comme dirait M.Jean-Yves Grenier). Il note les grands hivers :1480-1481,1607-1608, et bien sûr 1709 et 1740. Les sécheresses :1556, année au cours de laquelle des forêts brûlèrent jusqu’en Normandie, et puis 1785. On saura gré à l’auteur d’avoir signalé la grande sécheresse forézienne de 1554 (pas une goutte de pluie de mars à décembre, les bestiaux meurent par centaines, le tout pour un printemps-été-automne 1554 dont on connaissait l’ardeur semi-calorifique mais dont on ignorait qu’il fut aride à ce point, au moins régionalement). Quant à la sécheresse susdite de 1785, elle fut certainement néfaste à l’élevage, mais quoi qu’en ait pensé le brave évêque d’Angers, elle ne fut guère destructrice par rapport aux moissons, les prix du blé restèrent stables grosso modo, c’est encore une « cause de la Révolution française » qu’il faut retirer d’un « listing causal » décidément trop riche.
L’historien ruraliste en général, et notre professeur normand en particulier, se méfient beaucoup des loups, chers aux écologistes d’aujourd’hui, mais grands croqueurs de femmes, de vieillards et d’enfants au XVIIIe siècle. Cela dit, qui donc écoutera le modeste et néanmoins savant scholar, en son lointain Calvados ?
L’élevage bovin, encore lui : distinction classique entre pays naisseurs (Poitou, Saintonge, Anjou, Bretagne, Bas-Maine) et pays graisseurs :Bessin, pays d’Auge, Isigny lesquels ont accès au marché parisien de Poissy et donc à Paris, ce gouffre de la viande.
Pour le mouton, ce qui compte, entre autres, c’est la révolution du mérinos grâce à François de Neufchâteau et à quelques-uns de ses précurseurs, parmi lesquels le très éclairé Charles III d’Espagne. En 1813, cette race ovine ibérique a conquis le bassin parisien jusqu’au département du Nord, à la suite d’initiatives persévérantes, datées (pour commencer) du temps de Choiseul. Le dindon (d’origine américaine) fleurit en Languedoc au milieu du XVIe siècle, on le sait grâce à Felix Platter. En 1572, on le trouve en Sologne, en 1588 au Nord de l’Ile-de-France, en 1745 les dindons sont très nombreux en Sologne, encore elle, ce sont des « abîmes » de mangeaille; Mme de Maintenon, en son adolescence paupérisée, nourrissait paraît-il les dindons chez une dame noble, si l’on en croit du moins cette mauvaise langue de Saint-Simon. Le poisson d’eau douce « donne » sur les marchés de la capitale du royaume un million de chiffres d’affaires…
contre 8 millions pour les poissons de mer, frais ou salés. Il implique néanmoins toute une économie de l’étang piscicole, avec assolement septennal et mise en culture périodique des superficies ci-devant aqueuses et poissonneuses. Les ruches d’abeilles productrices de cire pour les cierges d’église font partie, le cas échéant, de la dot d’une fille.
Le fromage ? Brie, camembert, et boulette d’Avesnes figurent parmi les purs chefsd’œuvre de la France développée du Nord-Est, influencée par l’attirance des marchés de consommation parisiens. Soulignons à ce propos, en liaison avec la cartographie de l’ouvrage dont nous rendons compte, l’importance des fleuves : Saône-Rhône véhiculant le Morbier, la Rigotte et le Picodon; Val de Loire au long duquel circulent les crottins de Chavignolles. Mais notons les déserts fromagers du rebord méditerranéen, du Massif armoricain et du val de Garonne (les « Hollande », quand même, arrivent à Bordeaux à partir de 1730).
L’irrigation des prés, pour l’élevage, est méridionale : claudite jam ripas pueri, sat prata biberunt fermez les petits canaux d’irrigation, esclaves, les prairies ont assez bu. Ce vieil apophtegme latin est toujours d’actualité, esclavage mis à part, dans la France de Louis XV et ultérieurement. Mais le Sud occitan n’est pas seul en cause, on note aussi en Normandie les vieilles techniques de l’arruisselage des surfaces couchées en herbe, le couchage en herbe faisant bien entendu l’objet d’innombrables plaisanteries, parfois de mauvais goût. La luzerne nourricière du sol par injection d’azote venue de l’atmosphère était vouée à l’essor, surtout à partir de 1750, mais d’après l’un des beaux graphiques de l’ouvrage, l’hiver de 1709 donne lui aussi à cette légumineuse un coup de jeune ainsi qu’aux mûriers languedociens, le tout au détriment des vignes tuées par le grand gel, au détriment aussi des oliviers dans la zone ultra-méridionale où ceux-ci faisaient florès, du moins jusqu’en 1708. Les dates pour la diffusion de la pomme de terre sont classiques :
1760 en Vivarais,1770 en Touraine; et puis à l’époque de la Révolution française, un peu partout. Les tubercules importés jadis de la Cordillère des Andes ne fournissent pas seulement un précieux aliment d’appoint aux petites gens et à quelques autres, ils sont destinés aussi, en compagnie des raves et autres turneps, à l’alimentation des bovidés, puisqu’aussi bien, il sera réservé à notre époque de nourrir les vaches (devenues folles de ce fait) par ingestion de débris animaux.
Les clôtures ? Tarte à la crème de l’histoire rurale depuis Marc Bloch, qui leur accordait un peu trop d’importance. Mais rappelons avec Moriceau la distinction fondamentale :en Angleterre, le bocage est progressiste (enclosures dans les Midlands, dans le Kent, etc.); en France, c’est l’openfield qui paradoxalement joue ce rôle d’adjuvant à la croissance dans la grande culture des pays de limon du nord-est.
La transhumance ? Elle n’est pas que méridionale, même si bien sûr elle fonctionne « à plein », depuis l’Hérault jusqu’à la Lozère et au Cantal ainsi que vice versa. Mais le septentrion transhume lui aussi :hautes chaumes des Vosges en été; cochons qui « glandouillent » à la saison parmi les forêts de l’Ile-de-France (celles de Villers-Cotterêts, de Compiègne, etc.).
La spécialisation est-elle le maître mot de tels processus ? Moins qu’aujourd’hui, bien sûr. Et pourtant… Le développement unilatéral de l’élevage des vaches dans le Beaufortin s’opère entre 1560 et 1600, en vue de la production d’énormes fromages, gruyères et autres, dont le contenu en lait (des centaines de litres pour chaque échantillon) exigent des formes de coopération démocratique chez les paysans. Qui eut dit que gruyère et démocratie marcheraient d’un même pas ? Et durant la même époque, en ces régions de Savoie, les moutons sont évidemment en recul. Camarade, tu veux tes vaches, tu auras tes vaches. Et tant pis pour les ovins. Ailleurs (Auvergne), ce sont les cochons (transhumants) qui paient le prix de la croissance des troupes de bovins entre 1731 et 1800. La religion joue son rôle dans cette affaire : des maquignons juifs assurent le succès de certaines ventes de troupeaux à l’occasion des foires de Beaucaire.
L’étape suivante de telles enquêtes, après ce grand livre parfaitement original et dont, tautologie, on n’avait pas jusqu’ici l’équivalent, devrait correspondre à la mise en place du comptage des divers troupeaux qui composent le bétail du royaume et, pourquoi pas, celui des États voisins : nombre des bêtes, augmentation en valeur monétaire et réelle de la masse du cheptel et des revenus qui en dérivent. Jean-Claude Toutain déjà avait tenté cette entreprise pour le XVIIIe siècle, mais le chantier reste entièrement ouvert. Nul doute que Moriceau, courageux et compétentissime animateur de notre histoire rurale, digne successeur de son maître Jean Jacquard, saura trouver, parmi de jeunes disciples, les « cliométriciens » qui donneront de telles évaluations chiffrées, en progression quantitative certes, du XVIIIe au XIXe siècle. Tel serait le couronnement logique d’une œuvre innovatrice, et même pleinement originale, conçue et développée aux frontières calvadosiennes de « cil del bocage et cil del plain »…
Emmanuel LE ROY LADURIE
 
ANNE ROLLAND-BOULESTREAU, Les notables des Mauges. Communautés rurales et Révolution (1750-1830), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2004,401 p., 22 €.
 
 
Le lecteur risque de se fourvoyer s’il pense, au vu du titre, avoir affaire à une étude de l’ensemble des élites rurales des Mauges, cette région du sud-ouest de l’Anjou entre Loire et Poitou, Layon et Bretagne, qui participa massivement aux guerres dites de Vendée. En fait, la thèse dont le présent livre est tiré, concerne seulement trois paroisses du nord des Mauges – ce que j’ai dénommé naguère le « sanctuaire » de la Vendée angevine – Sainte-Christine, Neuvy et Le Pin-en-Mauges, cette dernière illustrée par la figure de Jacques Cathelineau qui fut aux confins du printemps et de l’été 1793, le premier « généralissime » de l’Armée Catholique et Royale.
Si l’espace géographique est étroit, l’espace-temps est au contraire large, puisqu’il englobe l’avant et l’après-guerre, des dernières décennies de l’Ancien Régime aux premières décennies du XIXe siècle. Un tel point de vue me paraît excellent : il permet de mettre à l’épreuve, à l’échelon local, une des idées-force de l’historiographie traditionnelle des insurrections de l’Ouest, qu’elle émane des thuriféraires de la Monarchie ou de ceux de la République : celle d’un immobilisme vendéen, d’un caractère propre à ce pays qui l’aurait voué, de toute éternité, à l’histoire qui fut la sienne. La chronologie adoptée induit un plan classique en trois parties : l’Ancien Régime, la Révolution, la période de la « reconstruction » que l’auteur fait commencer un peu tôt, avec le Directoire, sans se soucier des reprises d’armes de 1796 et 1799.
Partant, avec raison, de l’idée que la notion d’élite est toujours relative et que chaque communauté en secrète une à sa mesure, Anne Rolland-Boulestreau a concentré ses recherches sur les notables du premier niveau, ceux qui se dégagent au sein de la paroisse puis de la commune. Pour l’Ancien Régime, elle cherche à les débusquer dans les actes de notoriété. Le résultat est fort maigre – 45 témoins concentrés dans huit actes échelonnés sur 40 années – et l’on peut s’interroger sur la représentativité de ce corpus : si plus de la moitié des témoins sont des marchands, n’est-ce pas simplement que la plupart des actes ont un rapport avec le commerce des bestiaux ? L’auteure semble confortée dans sa démarche par le fait que les témoins sont gratifiés par le notaire d’avant-noms ou d’épithètes d’honneur. Les épithètes d’« honnête homme » ou « honorable homme » sont sans doute révélatrices, mais que penser du simple mot de « sieur » en position d’avant-nom ? D’ailleurs Jacques Cathelineau, dont la famille est pourtant élevée au rang de « modèle du petit notable », n’a jamais été gratifié d’aucun avant-nom (p.95).
L’analyse est beaucoup plus convaincante lorsqu’elle tire de quelques études de cas dépourvus d’ambiguïté certaines composantes de la notabilité, montrant que la notoriété est liée au métier (ici on retrouve l’avantage des marchands, concernés plus que d’autres, par la vie de relations), à l’aisance révélée par la place dans la hiérarchie des taillables, peut-être surtout à certaines fonctions distinguées au sein de la communauté – celle de fabricien ou de syndic notamment – qui ne sont pas sans rapport avec l’ancienneté de l’implantation familiale dans la paroisse.
L’entrée en jeu des processus électoraux, à partir de la convocation des États Généraux, rend plus aisée la quête de l’auteure, dans la mesure où la notabilité repose désormais sur un critère de distinction sociale qui s’impose de lui-même, le choix exprimé par la communauté, ou au moins partie d’entre elle. Les élections à l’assemblée de la sénéchaussée, puis les élections municipales du début de l’année 1790, confirment purement et simplement la notoriété acquise par les familles sous l’Ancien Régime, pour deux paroisses – ou communes – sur trois. Seule Sainte-Christine se distingue en choisissant pour moitié des hommes nouveaux issus de familles implantées assez récemment dans la paroisse. Par contre, les élections de novembre 1792 provoquent un important renouvellement des édiles dans les trois communes – au niveau des officiers municipaux sinon à celui des maires – avec l’entrée en scène de quelques représentants des couches les plus populaires, au moins à Neuvy où sont élus deux journaliers. Sans doute peut-on voir dans ce dernier phénomène un effet du suffrage universel masculin, mais pour plus de précision, il eût fallu pouvoir disposer des procès-verbaux d’élection, totalement absents des archives. Toutefois, le changement est plus apparent que réel.
L’étude minutieuse des liens familiaux montre que les nouveaux élus « sont très largement liés à leurs prédécesseurs. Ils se sont fréquentés quotidiennement, ils sont parfois alliés; en tout cas, ils ne semblent pas rivaux » (p.180). On n’est donc pas étonné que la continuité prédomine dans les choix politiques des municipalités :la mise en œuvre des dispositions de la Constitution civile du clergé, le serment exigé des prêtres, le remplacement des réfractaires, suscitent parmi les nouveaux édiles de chaque commune la même hostilité que chez leurs devanciers.
Les fondements de la notoriété auraient pu être bouleversés par le rôle pris par l’État dans la désignation des élites à compter du Directoire. Même lorsque subsistent certains processus électoraux, ils sont en effet contrôlés par les représentants du pouvoir central, commissaires du Directoire, puis préfets. Le notable est à la merci des changements politiques au plus haut niveau. Le régime directorial en donne un très bon exemple. En 1796, dans une volonté d’apaisement, on avait admis un certain nombre d’anciens Vendéens dans les municipalités cantonales, mais on les destitue l’année suivante, au lendemain du coup d’État anti-royaliste de fructidor. Pourtant, il s’avère que les principaux critères de la notabilité sous l’Ancien Régime ne sont pas fondamentalement changés : c’est une certaine aisance, que l’auteure cherche à approcher par les actes d’achats ou de prêt chez les notaires, c’est encore la notoriété acquise par une longue présence de la famille dans la commune et, pour les métayers, qui forment le gros de la troupe, la stabilité d’un établissement dans la même exploitation.
On note l’entrée dans la lice politique des familles châtelaines à partir du Consulat.
Elles figurent au premier plan sur les listes de confiance ou de notabilité et acceptent des places de maires ou font diriger les communes par quelqu’un de leur clientèle. Cette accession des nobles ou assimilés au sein des notables locaux est évidemment une nouveauté, si l’on considère les scrutins de 1790 et 1792, époque où les « ci-devant » avaient plutôt intérêt à se faire oublier. Mais par rapport à l’Ancien Régime, le changement n’est-il pas illusoire ? Les maîtres des châteaux n’ont-ils pas tout simplement profité de la mise en place d’une nouvelle structure administrative, les municipalités rurales ? Qui pourrait nier que les nobles, détenteurs de larges pans de la propriété dans les Mauges, plus largement les seigneurs qui, rappelons-le ne sont pas obligatoirement nobles, étaient sous l’Ancien Régime les principaux notables ruraux avec les curés ?
Mais il est, dans les premières décennies du XIXe siècle, une autre nouveauté qui me paraît bien mieux avérée : le rôle que le souvenir de la guerre de Vendée a joué dans la détermination de la notabilité. L’auteure a eu la bonne idée de reprendre les dossiers de pension adressés à la Monarchie restaurée par d’anciens Vendéens ou leur famille. Elle montre que l’élaboration de ces dossiers fut une occasion pour les communautés de se réapproprier leur passé, en faisant une place centrale aux anciens officiers vendéens ou simplement aux anciens combattants qui, s’étant particulièrement illustrés pour la défense de la « cause », étaient devenus ipso facto des notables (p.300). Cela ressort de l’étude des témoins aux mariages, qui appartiennent en priorité à d’anciennes familles vendéennes (cependant pouvait-il en être autrement dans des communes si majoritairement « blanches »?), et surtout du fait, nettement plus probant, que les héros locaux de la Vendée sont, plus souvent que d’autres, sollicités comme témoins dans les mariages, des cérémonies qui ont sans doute contribué, comme d’ailleurs les autres fêtes et rassemblements, à entretenir la flamme du souvenir vendéen.
L’analyse micro porte en elle un risque évident, dès qu’on prétend ériger le particulier en loi générale. À vrai dire, ce travail est rassurant, en ce sens qu’il n’apporte aucune « révélation » fracassante, mais qu’il illustre plutôt, au plus petit échelon, des connaissances déjà acquises. Il en va ainsi du caractère massif d’une révolte qui ne fut pas uniquement paysanne, puisque de nombreux artisans ou marchands y participèrent, ce qui n’exclut pas l’existence de minorités fidèles à la Révolution.À ce sujet, Anne Rolland-Boulestreau aurait pu se référer aux travaux concernant les « réfugiés » de la Vendée, qui étaient, pour partie, des « patriotes », même si la date de sa soutenance ne lui a pas permis de lire la thèse de Guy-Marie Lenne.
S’il ne bouleverse pas nos connaissances, cet ouvrage permet des avancées sur des aspects de l’histoire jusque-là peu ou mal explorés. Grâce à la relecture minutieuse de sources connues, comme les interrogatoires des prisonniers par le juge de paix de Chalonnes ou les commissions militaires, les listes des 27 premiers compagnons de Cathelineau établies au XIXe siècle, les témoignages figurant dans les demandes de pension de la Restauration, grâce au dépouillement d’archives peu souvent utilisées comme celles du diocèse, de certaines paroisses, ou encore celles du château du Lavouer, un éclairage nouveau est jeté sur certains épisodes de la révolte, de ses antécédents immédiats – comme les rassemblements secrets de La Poitevinière en avril-mai 1792 ou les premières prises d’armes au Pin en Mauges – ou de ses effets à long ou moyen terme sur la société rurale. À mon sens, l’apport le plus neuf de ce livre – on n’en sera pas étonné s’agissant d’une disciple de Jean-Clément Martin – concerne le rôle joué par le souvenir de la guerre civile dans l’établissement des notoriétés locales au début du XIXe siècle. Mais il en est d’autres. Ainsi, l’auteure met à mal le mythe d’un Cathelineau providentiellement sorti de l’anonymat en mars 1793 pour mener les gens du Pin au combat, en montrant qu’il était déjà à cette époque un petit notable pour ses compatriotes. Il avait bénéficié, phénomène rare pour un homme du peuple des campagnes dans ce pays faiblement alphabétisé, d’une certaine instruction grâce aux cinq années qu’il avait passées à la cure de La Chapelle-du-Genet, et surtout sa famille avait acquis de longue date notoriété et influence au sein de la paroisse par l’exercice des charges de fabricien et de « sacriste ». La patiente reconstitution des parentèles, et celle des réseaux d’amicalité jaugés à l’aune de la présence aux mariages, permet à l’auteure de démontrer le fort enracinement des premiers compagnons de Cathelineau dans la paroisse, et l’existence de liens familiaux pour une majorité d’entre eux, élément essentiel de la cohésion du groupe. Il resterait, malgré tout, à faire la contre-épreuve :n’obtiendrait-on pas les mêmes résultats s’agissant des individus qui ne faisaient pas partie de cette première bande d’insurgés ? On touche ici du doigt les limites de la méthode de reconstitution des parentèles et des réseaux d’amicalité :seule une étude comparative permettrait de s’assurer de l’originalité d’un corpus donné par rapport à l’ensemble dont il fait partie, surtout quand il s’agit d’une population rurale que l’on peut soupçonner a priori de fortes tendances endogames.
Ce livre ne manque donc pas d’intérêt. Ajoutons qu’il témoigne d’une bonne connaissance de la bibliographie et qu’il est animé d’un louable souci comparatiste, même si parfois une citation, le renvoi à un ouvrage, semblent placage artificiel sur le texte plus qu’élément utile au raisonnement. Pour autant, et sans revenir sur les interrogations problématiques ou méthodologiques évoquées plus haut, on ne saurait passer sous silence un certain nombre de faiblesses. Certaines relèvent de l’écriture. Il est trop de maladresses, d’expressions grammaticalement fautives ou dépourvues de sens :l’éditeur a-t-il relu le livre ? Quelques exemples :« le principal est fructifié » (p.34);« la parentèle […] détient sans doute encore une place, face aux scrutins de 1790 » (p. 100); « cet échelon désintéresse l’État » (p. 245). Une formulation fautive peut induire un contre-sens : dire que Charles Tilly aurait évoqué les rivalités au sein des communautés « dans une présentation contre-révolutionnaire » (p.95), fait de lui, bien à tort, un auteur partisan. Les titres ou sous-titres eux-mêmes ne sont pas exempts de formules sibyllinesvoire fausses (« La parentèle, attribut du petit notable »). D’autres affirmations témoignent d’une certaine désinvolture dans l’emploi du vocabulaire institutionnel ou social. Ainsi la ruralité ne se réduit pas à la paysannerie (p.44 ou 46) et l’on ne peut transformer (dans le tableau de la page 254) en « propriétaires-exploitants » les « métayers » (un terme qui désigne ici les locataires des exploitations les plus importantes à redevance fixe – en fait des fermiers). La « réserve » et la « directe » des seigneuries sont deux réalités différentes (p.283,286), et il serait souhaitable de ne pas faire de noble et seigneur des synonymes (p.282-283). Des églises paroissiales ne sauraient être des « succursales » (p.136). On ne peut écrire « en 1801, sous Napoléon » (p. 234) même si celui-ci perçait déjà sous Bonaparte, parler sous l’Empire de Conseil des Cinq-Cents (p.278), non plus que d’engagement « républicain » pour les municipalités élues en 1790 (p. 219). Lorsque Symphorien Brunet est qualifié d’« ex-notable » en 1796-1797 dans des documents officiels concernant les personnes susceptibles de remplir des places dans les municipalités cantonales, cela fait certainement référence à une fonction administrative antérieure (rappelons que la loi du 14 décembre 1789 instituait dans les municipalités des « notables » à côté des officiers municipaux) et non à une simple position honorable dans l’échelle sociale sous l’Ancien Régime. Une écriture moins hâtive, une relecture attentive du texte, auraient sans doute permis d’éviter ces scories regrettables.
Claude PETITFRÈRE
 
PASCAL BRIOIST, HERVÉ DREVILLON, PIERRE SERNA, Croiser le fer. Violence et culture de l’épée dans la France moderne ( XVIe - XVIIIe siècle), Seyssel, Champ Vallon, 2002,514 p., 32 €.
 
 
En s’intéressant aux mentalités et aux comportements, l’historiographie contemporaine a accordé une place importante à l’étude de la violence dans la société, et c’est ainsi que dans l’espace d’une vingtaine d’années ont été publiés plusieurs ouvrages de référence sur ce thème, et en particulier celui de François Billacois sur Le duel dans la société française des XVIe - XVIIe siècles (1986). L’ouvrage que viennent de publier trois historiens d’une génération nouvelle, sous un titre accrocheur, démontre avec succès qu’il y avait et qu’il y a encore sans doute matière à faire couler de l’encre sur une pratique qui fit couler tant de sang. Les trois chercheurs ont en effet uni leurs plumes pour rédiger une nouvelle somme de 512 pages dont l’apport est loin d’être négligeable. Leur travail qui s’est voulu collectif et placé sous la devise des trois mousquetaires :« Un pour tous ! Tous pour un !», m’a incité à considérer que cette étude était bien le fait d’un seul auteur, car les trois co-auteurs ont réussi à harmoniser leurs interventions, de telle sorte qu’ils ont su en général éviter les redites, voire les contradictions, péchés fréquents des ouvrages collectifs,
Un ouvrage, deux adversaires, trois auteurs, quatre parties, cinq cents pages, voilà mathématiquement résumé l’objet. La nouveauté affirmée, dès le titre est que l’ouvrage ne se situe pas tant au niveau théorique des débats sur le duel qu’au niveau pratique du combat dans toute sa matérialité, depuis l’arme utilisée jusqu’à ses effets sanglants et mortifères, en passant par la science de l’usage des armes. La première partie intitulée « La civilisation de l’épée » retrace le passage historique de l’épée du champ de bataille à la ville, avec les aménagements techniques que cela a supposé et l’apparition d’une profession nouvelle, celle des maîtres d’armes, dont l’identité sociale est située entre artisans et gentilshommes. La deuxième partie, « De l’homicide comme une science », s’intéresse plus particulièrement aux traités d’escrime et à leur évolution, marquée par le triomphe de l’escrime cartésienne, puis au XVIIIe siècle par le développement d’une escrime de la sensation qui aboutira à l’invention de l’escrime contemporaine. L’étude des traités d’escrime révèle que dans la société de l’époque, l’art de tuer est considéré comme un art de vivre et l’escrime meurtrière comme un des beaux-arts. Les auteurs ont dû faire preuve dans ces pages de beaucoup de pédagogie pour faire entendre aux ignorants en la matière toutes les subtilités du maniement de l’épée et des querelles qui ont accompagné l’évolution de la technique de l’escrime.
La troisième partie, intitulée « La république des duellistes », correspond essentiellement à la période plus tardive, d’après 1650 et jusqu’à la Révolution. Après une période, celle de la Fronde, où la considération du duel, comme valeur nobiliaire semble faire un retour en force, s’ouvre une nouvelle période de l’histoire du duel marquée notamment par le règlement des maréchaux de France. On croit alors que Louis XIV a vaincu le duel, mais les auteurs de cette étude nous montrent qu’il n’en est rien, et avancent que le duel ne perd rien de sa fréquence ni de sa substance, mais seulement de sa notoriété. Un examen minutieux des archives judiciaires d’un corps militaire privilégié, celui des Gardes françaises, révèle que de nombreuses affaires jugées comme homicides sont en réalité des combats « arrangés », dont on ne voit guère la différence avec un duel traditionnel, si ce n’est le temps plus court qui sépare le défi du combat. Pour éviter les sanctions prises contre les duellistes, ceux-ci ont de plus en plus tendance à faire passer leurs combats prémédités pour de simples « rencontres » fortuites. Or, les autorités judiciaires préfèrent souvent se laisser abuser par ce genre de mensonges, surtout s’il n’y a pas mort d’homme, plutôt que de reconnaître des comportements qui narguent le pouvoir. Dans un chapitre qu’ils ont intitulé malicieusement « Le dire et le fer », les auteurs de l’ouvrage se demandent alors ce qui reste d’un duel qui devient un art de la dissimulation. Ils concluent que paradoxalement, le temps de la clandestinité et du silence est le véritable âge d’or du duel. Le duel demeure aussi fréquent, non plus avec la signification politique qu’il pouvait avoir face au pouvoir monarchique, mais il posséderait la paradoxale fonction de fonder du lien social et représenterait à sa façon une source de sociabilité, une part constitutive des réseaux nobles.
L’étude va alors tenter de percer le silence des duellistes et se situer au cœur même de la violence, lors de l’échange des coups. C’est à la morgue du Châtelet que les auteurs de Croiser le fer vont chercher la réponse à leurs interrogations sur la matérialité de la rencontre. L’étude détaillée des relevés d’autopsie permet d’affirmer que la majorité des blessures faites par des épées ont été reçues l’épée à la main et qu’un meurtre sur deux est le fait d’un combat d’épée. Les conclusions tirées de la morgue sont croisées avec celles que l’on peut déduire des archives du Tribunal des maréchaux, où un certain nombre de duels sont répertoriés. La violence morbide de la première source contraste avec les plaies bénignes de la seconde. Ce qui conduit l’observateur d’un tel paradoxe à une hypothèse subtile. Le nombre des duels ne diminue pas, mais leur taux de morbidité se réduit :on dégaine toujours autant à la fin du XVIIIe siècle, mais les duellistes mieux entraînés ont appris à parer les coups les plus dangereux.
La quatrième partie (« l’encre et le sang ») s’intéresse aux efforts faits par les philosophes des Lumières pour discréditer le duel, représentatif d’une éthique nobiliaire archaïque. Toutefois, on observe au fil des articles et au fil du temps un certain flottement pour condamner radicalement l’usage de l’épée. L’épée est remise en honneur après la guerre de Sept Ans, et les auteurs de l’Encyclopédie se trouvent dans l’obligation de rendre compte d’une nécessaire et bénéfique pratique de l’art de tirer les armes. Les faits, et en particulier la période révolutionnaire, révèlent l’impuissance de la plume contre l’épée. Les duels entrent à la Chambre des députés et opposent aristocrates et républicains et, lorsqu’il est question de légiférer contre le duel, les députés préfèrent supprimer le duel du code pénal, comme si, en faisant disparaître le mot, on faisait disparaître la chose. Un dernier examen d’archives, celles des réponses adressées en 1819 à une enquête faite par la Chancellerie, confirme la persistance de la pratique du duel et le manque de sanctions à son égard.
La conclusion développe la réflexion sur le lien étroit qui s’est établi entre le duel et l’escrime. La violence qui s’exprime dans cette relation transforme des émotions désordonnées, des désirs de tuer, en savoir technique, en règles d’affrontement, et emprunte presque toujours son organisation aux expressions de sociabilité, aux modes raffinées et reconnues, par ceux qui ont édicté des normes à un moment donné. C’est ce qui explique, selon les auteurs, la difficulté qu’il y a à éradiquer les phénomènes de violence dans les sociétés.
L’ouvrage est d’une lecture agréable, même si sa technicité est parfois élevée. Des illustrations, des graphiques permettent de mieux fixer les idées. On ne ressent guère la diversité des plumes, et les auteurs, qui ont bien relevé la paronomase entre « escrime » et « escrire », s’adonnent de temps en temps à la pointe. Les jeux de mots ne manquent pas. On a vu plus haut « le dire et le fer », il est question des « géo-maîtres » d’armes, des combats de « pied en cape », ou des « voies de fait dans les chemins du fer », etc.
Trouver un peu d’esprit potache dans un ouvrage scientifique n’est pas fait pour déplaire. En revanche, il est plus gênant d’y relever des manques de rigueur. Il y en a certainement peu dans cet ouvrage, mais par manque de chance pour ses auteurs, il y en a un qui relève des compétences de l’auteur du présent compte rendu. Il s’agit de quelques affirmations concernant un des grands maîtres d’armes espagnols du XVIe siècle, Jerónimo de Carranza, et du manuel d’escrime qui le fit connaître. Il faut d’abord écrire correctement le titre de cet ouvrage, car malheureusement les rares transcriptions de l’espagnol sont fautives :Libro que trata de la philosophía de las armas, y de su destreza, y de la aggresión y defensión christiana.D’autre part, il est faux de dire que l’ouvrage de Carranza a eu une première édition en 1569 à Madrid, alors qu’il ne fut réellement édité qu’en 1582. Il est faux également de conclure à partir du titre de Comendador de Carranza qu’il appartenait probablement à l’ordre militaire de Saint-Jacques. Il était Commandeur de l’ordre du Christ, ordre de chevalerie portugais. Le même manque de rigueur affecte ce qui est dit d’un disciple de Carranza, don Luis Pacheco de Narvaez, dont le nom est cité de façon fantaisiste, et qui ne fut pas aussi fidèle que cela aux principes de Carranza, puisque il publia plusieurs ouvrages pour s’en prendre violemment aux théories de son maître. Il fallait bien signaler ces quelques peccadilles sans conséquences, qui touchent à un domaine marginal de cette étude et qui permettent au recenseur de lancer à son tour quelques piques.
Cet ouvrage donne assurément un nouvel éclairage sur une pratique qui associe la distinction sociale et la manifestation des instincts les plus bas. Le résultat est novateur et convaincant. On peut s’interroger néanmoins sur le rapport plus ou moins explicite que les auteurs entretiennent avec un quatrième mousquetaire qui n’est autre que leur maître, François Billacois. Dans leur introduction, les auteurs déclarent lui rendre l’hommage, sans pour autant se transformer en continuateurs serviles de son œuvre et que « quelques désaccords en sont nés…». On aimerait en savoir un peu plus sur la nature de ces désaccords. Dans la conclusion, les auteurs opposent la démarche du maître qui, en exploitant des archives « nobles », a construit « une histoire qualifiante du duel comme code éminemment aristocratique », et celle des disciples qui, en dépouillant des archives « pauvres », ont déconstruit le duel aristocratique à partir des gestes exécutés. Formuler cette querelle de générations d’historiens en termes qui évoquent une sorte de lutte de classes semble excessive. Loin d’être opposées, les deux approches sont complémentaires. C’est la nature des documents étudiés qui entraîne des approches qualifiantes ou disqualifiantes, plus que l’idéologie des historiens qui s’y intéressent.À mes yeux, l’étude de la nouvelle génération n’invalide pas les conclusions du maître, tantôt elle les confirme, tantôt elle les complète, en particulier pour la période du XVIIIe siècle, jusqu’alors peu étudiée.
Claude CHAUCHADIS
 
RÉGIS BERTRAND, ANNE CAROL ( DIR.), L’exécution capitale. Une mort donnée en spectacle ( XVIe - XXe siècles), Aix-en-Provence, Publication de l’Université de Provence, 2003,284 p., 26 €.
 
 
Fruit d’un séminaire sur « le corps, la maladie, la mort » (UMR Telemme) et d’une journée d’étude tenue en 1998 sous la présidence de Michel Vovelle – dont les travaux pionniers sur la mort sont bien connus –, l’ouvrage présenté ici reprend un objet de réflexion déjà maintes fois exploré, ainsi que ne manquent pas de le souligner d’emblée les auteurs. L’historiographie s’est jusqu’alors surtout interrogée sur la légitimité et l’exemplarité d’un acte, l’exécution capitale, qui se veut tout à la fois punitif et éliminatoire, dans une visée édifiante et même expiatoire sous l’Ancien Régime. Structuré en trois volets qui se font inévitablement écho, ce livre s’inscrit dans le renouvellement des travaux sur la mort et ses représentations, avec comme projet de revisiter une « histoire révolue » (p.5), celle de la peine de mort et des questions soulevées par son application.
Le premier volet de la réflexion (« Statut et traitement du condamné ») s’attache aux modalités concrètes de la mise à mort et à ses suites. La problématique essentielle est celle d’un éventuel infini de la punition, l’exécution du condamné ne semblant pas toujours devoir se suffire à elle-même (Régis Bertrand). En témoigne la pratique des supplices « aggravés » (démembrement, crémation…), à laquelle l’introduction d’innovations prétendument plus respectueuses de l’humanité du condamné est censée apporter une forme d’accommodement :la guillotine en France ou le garrot en Espagne en 1832 (Isabelle Renaudet). En attestent également le sort réservé par les institutions judiciaire ou médicale aux restes du supplicié et les expérimentations « médicales » sur le cadavre, qui sont une manière de poursuivre la punition au-delà de la mort (Vincent Barras). C’est cette ambiguïté d’une peine sans fin qu’est censée lever l’intervention des confréries de pénitents en Provence. Là se pose finalement dans toute sa complexité la question essentielle de la fonction rédemptrice du châtiment, supposé réintégrer le coupable au sein de la société : à ce titre, emblématique est l’attitude du bourreau qui dispose toujours d’une certaine marge de liberté (Jean-Marie Bessette). Surtout, le traitement réservé à la dépouille du supplicié laisse transparaître ici et là, au gré notamment d’improbables « retours à la vie » (Claudio Milanesi), les représentations des contemporains sur la vie et la mort (Anne Carol).
Le deuxième volet de l’ouvrage traite de la perception de l’exécution, c’est-à-dire de sa mise en scène et en récit,« entre spectacle et édification ». Scénographie d’un type très particulier, l’exécution capitale n’est pas exempte de contradictions : si elle suppose la publicité, « l’éclat des supplices » (Michel Foucault) est pourtant de moins en moins assumé au XIXe siècle, en France comme en Espagne, et les instincts macabres du peuple spectateur sont dénoncés avec virulence. Certes, le rituel est a priori bien réglé, comme le souligne Marine M’Sili dans son étude de la presse, précisément Le Petit Marseillais entre1870 et1939 :« Rien ne ressemble davantage à un récit d’exécution qu’un autre récit d’exécution » (p.170). Mais rien de plus trompeur que ce bel ordonnancement de la mise à mort légale :inquiétante pour les contemporains, la dilatation du temps de l’exécution, occasionnée par les éventuelles vicissitudes du scénario, la plus ou moins grande cruauté du bourreau ou encore les incroyables retours à la vie du cadavre opèrent autant de « brèches dans la chronologie » qui « peuvent se charger de sens imprévus » (p.9). D’où un possible renversement des valeurs, susceptible de faire germer une dénonciation ô combien subversive de la justice, épinglée comme cruelle voire perverse. L’imaginaire s’introduit alors subrepticement dans le processus de la construction narrative, pour aboutir à de véritables réécritures de l’événement initial.
Dans les deux exemples proposés, la distorsion des faits s’opère autour de la figure ambivalente du condamné, oscillant tour à tour entre celle de coupable ou de victime.
Anne-Emmanuelle Demartini tente ainsi de départager le vrai et le faux dans les récits contradictoires du supplice de Lacenaire en 1836, mort en héros ou en lâche selon des versions aux enjeux évidemment dissemblables. Michèle Janin-Thivos analyse quant à elle les deux traditions opposées qui se sont surimposées à la thèse officielle de l’exécution du père jésuite Gabriel Malagrida, condamné en 1761 par l’Inquisition portugaise : à en croire la propagande jésuite, il serait un martyr, symbole de la persécution contre l’ordre religieux auquel il appartenait; aux yeux des philosophes, parmi lesquels Voltaire, il serait une victime de l’intolérance et du fanatisme.
Héros ou martyr, cette ambivalence du statut du condamné est un thème majeur de la peinture italienne et française à l’époque moderne, et un ressort dramatique essentiel de l’opéra romantique italien. Le dernier temps de l’analyse est ainsi consacré aux « représentations de l’exécution ».
L’objectif de cette réflexion, qui associe historiens et historiens de l’art, était donc de repérer les « interstices » qui lézardent la scène de l’exécution capitale, au cérémonial apparemment bien réglé et sans surprise. Sur un temps relativement long de cinq siècles qui permet de repérer des permanences inattendues, le champ d’étude est essentiellement français – la France méridionale en l’occurrence –, mais enrichi de quelques contributions à visée comparatiste concernant les pays méditerranéens voisins, aux pratiques culturelles souvent proches – Italie, Espagne et Portugal. Si l’avant-propos, sous la plume de Régis Bertrand et Anne Carol, développe une réflexion des plus stimulantes, les contributions qui suivent ne sont toutefois pas exemptes de redondances dont le sens n’est malheureusement pas exploité.
Sylvie LAPALUS
 
JOËL HAUTEBERT, La justice pénale à Nantes au Grand Siècle. Jurisprudence de la sénéchaussée présidiale, Paris, Éditions Michel de Maule, 2001. 428 p., 26,68 €.
 
 
Cet ouvrage, issu d’une thèse d’histoire du droit (Université de Rennes-1), se fonde sur l’analyse de 1251 procédures du présidial de Nantes entre 1598 et 1721, ainsi que sur les 2000 pages manuscrites où André Boussineau, procureur du roi devant cette juridiction, a retranscrit de 1679 à 1722 les conclusions définitives qu’il a rendues dans l’exercice de sa charge. La recherche a été menée dans trois directions : la place de la sénéchaussée dans l’ordre judiciaire, les procédures suivies, les peines prononcées.
Alors que s’affirme un absolutisme de plus en plus fécond en textes de portée générale, l’auteur rappelle d’abord que les coutumes et usages locaux, l’influence de la géographie administrative et judiciaire de la France, y maintiennent une réelle diversité juridique, qui justifie par elle-même les études de cas. Ayant rappelé l’étroitesse des liens qui unissent les officiers du présidial à la municipalité, l’auteur en décrit minutieusement la hiérarchie, le ressort et les compétences, analysant avec soin les attributions respectives de la sénéchaussée et du présidial. La spécificité des cas présidiaux, ratione materiae ou personae s’en dégage avec une grande précision. L’étude des relations du présidial avec les autres juridictions élargit ensuite heureusement le point de vue aux articulations entre le présidial et les différentes institutions judiciaires et répressives, dont il met ainsi en évidence les faiblesses, telles que l’insuffisante collaboration, faute d’effectifs, de la maréchaussée, en particulier dans les campagnes. Si le lieutenant du prévôt voit en ce domaine son rôle accru dans les années 1680, sa subordination au présidial reste essentielle, et son poids dans le jugement des cas prévôtaux très secondaire.
S’agissant des juridictions seigneuriales, l’auteur remarque que là où la géographie – qui favorise les habitants de Nantes et de ses environs par rapport à ceux des campagnes plus éloignées – et le droit le permettent, les justiciables préfèrent s’adresser directement au présidial, jugé plus indépendant des pressions locales et de celles du seigneur lui-même. Le présidial, d’ailleurs, participe au contrôle du parlement sur les juridictions subalternes, mais dans le cadre d’une étroite tutelle exercée par la cour souveraine. Le parlement règle le fonctionnement quotidien du présidial; même dans les affaires où celui-ci juge selon la loi en dernier ressort, le parlement peut faire jouer bien des artifices de procédure pour en remettre en cause les décisions.
La seconde partie, consacrée à la procédure, retiendra tout spécialement l’attention de l’historien du culturel. Joël Hautebert montre par exemple que les dénonciations de faits anciens, survenant au moment où un individu est l’objet d’une plainte en bonne et due forme, répondent au moins autant à des considérations financières – profiter de l’occasion en évitant de se porter partie civile – qu’à un rejet brutal de la communauté;
on rapprochera cette indication des données précises apportées plus loin sur la théorie et la pratique du paiement des frais de justice. À différentes reprises, le déroulement, suivi point par point, des étapes de la procédure permet d’en marquer quelques évolutions, telle que l’égalité, admise à partir du XVIIe siècle, entre témoignage féminin et masculin, ou celle de la procédure monitoriale. Malgré l’austérité générale du propos, les nombreux exemples cités, fondés sur d’amples dépouillements, illustrent très concrètement des aspects tels que les moyens de défense des accusés, la condition des prisonniers et leurs rapports avec l’extérieur et avec les officiers de justice. La durée des procès se situe sauf exception entre un et huit ou neuf mois, auxquels s’ajoutent en cas d’appel deux à trois mois supplémentaires; mais l’ouvrage montre le parti que des individus rompus à la complexité des procédures peuvent en tirer.
Le « châtiment des criminels » (dernière partie), s’attache successivement à l’éventail des peines, puis aux lettres de rémission, avant de suivre dans les derniers chapitres l’ordre classique des délits contre la puissance publique, l’Église et la religion, les personnes et les biens. Les historiens des « lettres », comme les qualifie curieusement l’auteur, liront utilement les pages sur la fréquente réduction des peines prononcées en appel par les cours souveraines, qui résulte d’une compétence juridique particulière, ou sur les différentes catégories de lettres de rémission et l’évolution sur ce point de la réglementation.
La minutie et la précision de l’information permettront à chacun de s’attacher à tel ou tel délit : on remarquera ainsi les pages consacrées aux affaires mettant en cause dans les années 1680 des protestants, et la dizaine de procédures concernant des fuyards et leurs complices, ou les révoltes contre la milice. Cet ouvrage pourvu d’un large appareil critique et d’une abondante bibliographie évitera à tous les historiens de la violence et de la délinquance qui fréquentent les archives judiciaires bien des bévues et des erreurs d’interprétation. Il illustre ainsi pleinement, une fois de plus, l’apport spécifique et irremplaçable des historiens du droit à la discipline historique.
Jean QUÉNIART
 
STEPHANE PERRÉON, L’armée en Bretagne au XVIIIe siècle. Institution militaire et société civile au temps de l’intendance et des États, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2005,416 p., 22 €.
 
 
Avec un courage qu’il faut saluer, Stéphane Perréon s’est attaché à un sujet souvent abordé de manière indirecte, jamais d’une manière aussi exhaustive : l’armée dans une province française, en l’occurence, la Bretagne. Celle-ci présente l’intérêt d’être à la fois une région frontière, exposée aux débarquements anglais, tout en étant loin des principaux centres d’affrontements militaires terrestres. Il s’agit donc d’une province intermédiaire entre les provinces à forte concentration militaire du nord-est et les espaces quasi démilitarisés de l’intérieur. L’auteur a choisi délibérément de ne pas étudier la Marine, sauf lorsqu’elle interfère avec l’armée de terre.
L’étude commence en 1689, année cruciale pour la Bretagne, avec l’installation de l’intendant et du commandant en chef de la province, pour s’achever en 1789.
La première partie examine les acteurs de l’administration militaire dans la province.
Si le rôle primordial de l’intendant ou des commissaires des guerres ne surprend pas, ni l’effacement relatif des gouverneurs au profit des commandants de roi, la place grandissante prise par les États de Bretagne, et surtout par leur commission intermédiaire, organe permanent entre les sessions, créé en 1734, constitue la part la plus originale de la démonstration. L’auteur insiste aussi avec bonheur sur l’importance des acteurs locaux :subdélégués, officiers municipaux et étapiers, pour le bon fonctionnement du logement et des fournitures des troupes, qu’elles soient de passage, en garnison, ou en camp. De ce tableau très fouillé et très vivant de la vie administrative de l’armée en Bretagne, Stéphane Perréon tire une vision positive des relations entre ces divers acteurs, la collaboration et l’interconnaissance entre hommes d’expérience l’emportant largement sur les désaccords et les malversations. En cela, comme en de nombreux autres points, l’exemple breton confirme les faits constatés au nord du royaume : chaque responsable, civil ou militaire, fait de son mieux pour collaborer à un fonctionnement efficace de l’énorme machine militaire.
La seconde partie se propose d’évaluer les ponctions humaines, matérielles et financières de l’armée. Si la participation globale des Bretons à l’armée royale se révèle faible, la province n’étant guère une région de recrutement militaire, surtout pour ceux qui ne pratiquent que la langue bretonne, le constat doit être nuancé, en ce qui concerne l’arrière-ban, qui connaît « une étonnante résurrection » en 1746, et surtout la milice, qui pèse d’autant plus lourdement que les communes côtières les plus peuplées relèvent de la Marine et que la faible stature moyenne écarte une grande majorité des hommes du tirage au sort. Quant aux milices bourgeoises des villes, leur maintien est moins lié à de rares missions militaires qu’à la démonstration du patriotisme urbain. Les prélèvements matériels pèsent plus lourdement, car dans une province peu militarisée, donc relativement peu équipée pour recevoir des soldats (pas de véritables casernes, à l’exception de deux bâtiments brestois, mais des maisons louées remplacent lentement le logement effectif chez l’habitant), le passage ou la concentration provisoire de troupes importantes, surtout à partir de la guerre de Sept Ans, obligent à des réquisitions directes sur les communautés, notamment en matière de transports.
La troisième partie, plus hétérogène, examine les relations entre les Bretons, l’armée et les soldats. L’opinion publique, sondée à travers une étude très fine des cahiers de doléances, se montre moins hostile à l’armée en bloc qu’à l’inégalité devant les charges militaires, qui ne constituent du reste qu’une part minime des préoccupations exprimées.
L’évolution générale du XVIIe au XVIIIe siècle, du soudard redouté pour sa violence au soldat recherché pour sa contribution à l’économie locale, reçoit ici une nouvelle démonstration, nuancée toutefois par la difficulté d’évaluer la criminalité militaire, par le rôle évident des soldats dans la diffusion des épidémies et l’augmentation des naissances illégitimes, alors même que leur participation aux travaux publics, tels l’aménagement du cours de la Vilaine, relève davantage d’une mission civile que de leur caractère militaire propre. Sans provoquer de véritables vocations militaires, les contacts pacifiques accrus entre civils et militaires, ainsi que le regard plus positif porté sur le soldat en Bretagne comme ailleurs, réhabilite au XVIIIe siècle le métier des armes, dans une province pourtant très marquée par la répression terrible du soulèvement de 1675. De plus, en offrant de nouveaux horizons aux Bretons engagés, en devenant un lieu d’établissement pour les soldats retirés du service, en permettant le passage et le séjour d’autres provinciaux du royaume, l’armée a joué un rôle d’ouverture culturelle pour la province.
L’auteur termine en constatant l’efficience globale de l’administration militaire, appuyée par l’administration provinciale et locale; et l’absence de rejet massif de la part des populations, si l’on excepte d’inévitables frictions ponctuelles. Dans une province pourtant peu militarisée, les exigences militaires du roi sont acceptées, alors même que la guerre de Sept Ans marque le début d’un renforcement du poids de l’armée en Bretagne dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Au total, ce que S. Perréon décrit, au plus près du quotidien, constitue bien un processus d’acculturation des Bretons au fait militaire, même s’il passe peu par l’engagement volontaire dans l’armée et même s’il est indubitablement plus avancé dans les villes que dans les campagnes.
C’est le propre des grandes thèses que de fourmiller d’indications diverses qui donnent au lecteur, en fonction de ses centres d’intérêts personnels, envie d’approfondir les pistes ouvertes. On citera ainsi, de manière tout à fait arbitraire, le rôle de l’intendant dans l’accommodement extrajudiciaire entre civils et soldats (p. 36-37), le développement de l’usage administratif de l’imprimé pour les feuilles de routes et les billets de logements (p.89 et 109), les tentatives d’amélioration du rôle policier des gardes bourgeoises dans les années 1750-1780, mais l’échec de l’établissement de guets professionnels (p.147-148), la « valse des lits » entre civils et soldats (p.229), la préférence donnée à l’armée plus qu’à la maréchaussée dans les séditions (p. 307), le rôle des soldats, spectateurs de la vie quotidienne, dans le témoignage judiciaire (p.358).
Il aurait sans doute été plus judicieux de donner dès le début les indications chiffrées des pages 217-218, de manière à mieux comprendre, d’emblée, l’échelle de la présence militaire en Bretagne, qui, même si elle augmente significativement à la fin de l’Ancien Régime (8000 hommes), reste faible pour qui est habitué aux concentrations militaires des provinces frontières du nord et de l’est (à titre de comparaison, environ 40000 soldats en Flandres-Artois-Picardie à la même époque,5 à 6000 pour la seule place de Lille).
C’est sans doute la rançon de l’énorme travail de dépouillement réalisé dans de nombreux dépôts d’archives, mais on regrette souvent que l’auteur ne pousse pas davantage les comparaisons. Il signale certes les différences avec les provinces frontières du nord-est, avec le Languedoc, la Normandie ou le Toulousain, mais sans s’y arrêter vraiment. Le passage sur les impératifs de circulation qui entraînent la démolition des portes et des enceintes urbaines s’enrichirait ainsi de la comparaison avec le cas voisin de Caen, exposé dans la thèse magistrale de Jean-ClaudePerrot. Enfin, la question des attitudes de la province face à la Révolution Française n’apparaît qu’à l’extrême limite du livre, et sans commencer une deuxième thèse, le questionnement autour de la relation de la province à l’armée au moment du changement de régime aurait pu être plus nourri.
Ces dernières remarques n’enlèvent rien à la valeur incontestable de ce travail très solide, dont la lecture est passionnante de bout en bout. Ce livre apporte une contribution fondamentale au renouvellement de l’histoire militaire française, inauguré par la thèse d’André Corvisier en 1964, qui s’attache désormais à l’histoire sociale de l’institution et à ses rapports avec la société civile, plus qu’à une histoire classique des guerres et batailles.
Catherine DENYS
 
FRÉDÉRIQUE JOANNIC-SETA, Le bagne de Brest. Naissance d’une institution carcérale au siècle des Lumières, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2000,360 p., 25,15€.
 
 
Longtemps après la victoire de Lépante (1571), n’ayant guère servi au XVIIe siècle qu’au spectacle de la gloire de Louis XIV, les galères, au siècle des Lumières, ne sont plus utiles pour les combats navals, tandis que monte en puissance la force de frappe des grands vaisseaux avec voiles qui se sont multipliés depuis Colbert.À partir de 1710, les galériens rament donc de moins en moins et les galères pourrissent dans le port de Marseille, où elles sont installées depuis 1665. L’utilité des galères reste principalement répressive, l’Ancien Régime ne connaissant pas la peine légale d’emprisonnement (voir l’ordonnance royale de 1670). La peine des galères, à temps ou à vie, constitue, avec les supplices, l’essentiel du système pénal.
Profitant du décès du général des galères, Jean-Philippe d’Orléans, Louis XV réunit le corps des galères à celui de la Marine et crée les bagnes portuaires de Brest et de Toulon (ordonnance du 27 septembre 1748). Alors que la peine des galères reste maintenue, cette mise en veilleuse d’une force navale dépassée (quelques galères seront cependant maintenues à Marseille jusqu’en 1781, puis à Toulon jusqu’en 1814) répond surtout à des nécessités stratégiques et économiques. La Méditerranée devenant un champ clos, l’Atlantique s’ouvre de plus en plus au commerce avec l’Amérique (du Canada aux Antilles surtout) et devient le théâtre de l’affrontement naval avec la Grande-Bretagne. Dès 1626, l’aménagement de Brest (sa rade, sa ville, son port) a commencé, poursuivi, par Colbert puis Vauban. C’est dans ce contexte, et alors que la rivalité franco-anglaise reste entière malgré la fin de la guerre de la succession d’Autriche (1740-1748), que la création du bagne de Brest va permettre de fournir à l’arsenal un utile complément de main-d’œuvre.
Cette histoire du passage des galères aux bagnes au milieu du XVIIIe siècle nous semblait bien connue, principalement grâce à André Zysberg (Les Galériens, 1680-1748, Seuil), et aussi à Marc Vigié. La présente thèse (École des Chartes) sur les débuts du bagne de Brest de1749 à1800 précise et renouvelle aussi en partie nos connaissances sur cette nouvelle institution carcérale que sont les bagnes portuaires maintenus tout un siècle en France métropolitaine, jusqu’à la transportation outre-mer au milieu du XIXe siècle.
Mettant en œuvre le projet de Maurepas, l’architecte Antoine Choquet de Lindu, ingénieur de la Marine, construit un bagne monumental, avec des salles où les forçats dorment tête-bêche sur des taulats (banquettes de bois pour 20 hommes). Ce préhygiéniste construit des latrines avec évacuation par canalisation dans l’épaisseur des murs et y ajoute eau courante et robinets. Quand il est terminé, en décembre 1751, cet édifice est un des plus beaux du royaume. De nombreux défauts, cependant, ainsi que le manque de réparations, en feront un bâtiment délabré dès le début de la Révolution.
Le personnel de direction, d’administration et de garde est diversifié, depuis l’intendant de la Marine et le commandant de la Marine, en passant par le commissaire des chiourmes (le vrai chef du bagne) jusqu’aux gardiens : cosmes et sous-cosmes, argousins et sous-argousins, et enfin les pertuisaniers, des journaliers armés. Le personnel de garde (surtout les pertuisaniers, mal payés, indisciplinés, méprisés par les Brestois comme par les bagnards) se livre à de nombreux trafics, à l’ivrognerie, à des violences arbitraires, à de fréquents abandons de poste et même à des désertions.
Au printemps 1749, les premiers forçats ont été transférés depuis Marseille par bateaux, sur mer et sur canaux, dans des conditions difficiles (76 décès sur 1000 transportés) et ont d’abord été logés dans des locaux provisoires. Puis le bagne est alimenté par la chaîne, bien connue pour le début du XIXe siècle par de nombreuses descriptions (Vidocq, Hugo, B.Appert, etc) avant sa fin en 1836, avec les voitures cellulaires. Pour le XVIIIe siècle, F. Joannic-Seta nous offre une étude à la fois approfondie et vivante de la chaîne, des chaînes qui sillonnent la France du nord en direction de la Bretagne. Le contrat avec l’entrepreneur privé par adjudication, le choix du personnel (conducteur, chirurgien, gardes, surveillés par le commissaire du roi), le rassemblement dans les prisons (surtout le Tournelle ou Château St Bernard à Paris), la flétrissure (impression au fer rouge des trois lettres GAL), le terrible ferrement, les divers lieux de départ et les itinéraires, le transport (le plus souvent en charrettes), les abus, les très rares évasions (0,18%) et l’arrivée au bagne avec le dangereux déferrement, l’imposition d’un matricule, d’une manille au pied et l’accouplement toujours d’un condamné à vie avec un condamné à temps (l’union forcée et donc généralement haineuse de deux intérêts opposés): tout cela est décrit avec force et justesse. Cette chaîne serait donc un rituel public par lequel l’État s’approprie le corps des condamnés et proposerait aux sujets du roi qui s’amassent sur son passage (mais qui ne coopèrent pas aux réquisitions pour le foin et les charrettes) une peine exemplaire et dissuasive ? Peut-être, encore que les nécessités économiques et logistiques l’emportent, dans un royaume qui ne dispose pas de force de police ou de maréchaussée suffisantes. Quant à l’exemplarité et à la dissuasion, elles seront très rapidement mises en cause par les philanthropes puis par les députés de la Constituante.
Les forçats, véritables esclaves de l’État, forment une société pénale que l’auteure présente d’abord en synthétisant des travaux antérieurs d’autres historiens. Au nombre d’environ 2300 entre 1751 et1775, les forçats de Brest seront plus de 3000 entre 1781 à 1787, suite à l’effort de guerre en faveur des insurgés américains. Pour ces raisons stratégiques, la chiourme de Brest a alors dépassé de loin celle de Toulon (1650 forçats en 1787), tandis que Rochefort ne compte que quelques centaines de forçats. Ceux de Brest sont jeunes (54% ont moins de 30 ans en 1749) et l’on compte peu de grands criminels. Ce sont, très majoritairement, des voleurs, des faussaires, des faux sauniers.
Pendant l’Ancien Régime,22% sont condamnés à perpétuité et près des trois quarts à des peines inférieures à 9 ans. Après 1791, avec la fin des peines perpétuelles, les peines de durée moyenne se développeront. Si le bagne est un espace de violence, de punitions arbitraires, de vols de métaux et outils de l’arsenal, ainsi que de nombreux trafics dont le personnel garde se fait le complice, la vie n’est pas un enfer pour tous les forçats. Des femmes et des prostituées viennent dans ou près du bagne et certains forçats, comme à Marseille, peuvent tenir « baraque » (boutique): perruquiers, tailleurs, chapeliers, cordonniers et même orfèvres. Les métiers libres se plaindront souvent de cette concurrence déloyale qui sera plus ou moins supprimée en l’an III. Quelques centaines de condamnés (avec un maximum de 485 en janvier 1779) sont des ouvriers (forgerons, voiliers, menuisiers, peintres, cordiers) employés dans les divers ateliers de l’arsenal selon les besoins, côtoyant les ouvriers libres, rémunérés moitié moins que ces derniers, mais souvent davantage que de simples journaliers. Cependant, à côté de cette minorité de privilégiés, le plus grand nombre est astreint aux travaux de force épuisants et déqualifiés, sur le port, dans les bassins, sur les vaisseaux.
Quand elle élaborera le premier code pénal, en 1790-1791, la Constituante envisagera de supprimer les bagnes, considérés comme des foyers d’arbitraire et de corruption, au profit de la seule peine d’emprisonnement voulue à la fois plus répressive et plus philanthropique, plus exemplaire et plus curatrice. Si les nouvelles peines pénales sont bien créées, pour les besoins de la Marine, la peine des fers remplacera nominalement celle des galères et les travaux forcés au profit de l’État continueront dans des bagnes qui se multiplieront :Nice en 1792, Lorient et LeHavre en l’an IV; plus tard les bagnes de l’Europe napoléonienne.
On relève quelques coquilles ou erreurs : lire 1749 au lieu de 1789 (p. II); vert et non pas vers (p. III); le code pénal en date pas de 1793 mais de 1791 (p.163); le code civil de 1804 n’a pas été promulgué au début de la Révolution (p.173), etc. Des lacunes bibliographiques sont étonnantes. Les grandes enquêtes du philanthrope J.Howard sur les établissements d’enfermement en France et en Europe, autour de 1780, sont ignorées. Il évoque cependant Bicêtre, les galériens rassemblés à Paris, et il a été prisonnier militaire à Brest. Surtout, il influence fortement la réforme pénitentiaire de la Constituante. Cette réforme mériterait de plus amples développements pour une étude d’ensemble où se replacerait la peine des fers. Les travaux importants de P.Lascoumes, P. Poncela et P. Lenoël sur le premier code pénal (Hachette, 1989) ne sont pas mentionnés, de même que de nombreuses études sur la prison pénale. Celle-ci est pourtant la peine pivot de la réforme de 1791. Les études statistiques de cet ouvrage sont parfois sommaires (les catégories socio-professionnelles, ou la mortalité qui n’est étudiée qu’à partir d’une statistique des bagnes sous la Monarchie de Juillet). Il n’est pas vrai qu’« au XIXe siècle, on continue à mourir plus au bagne qu’en prison » (p. 315). Nous avons montré, à l’occasion de plusieurs études, que la mortalité des détenus dans les grandes prisons pénales que sont les manufactures carcérales (maisons centrales) de la première moitié du XIXe siècle, est très supérieure à celle des forçats des bagnes métropolitains.
Dans l’ensemble, cependant, cet ouvrage constitue une belle et utile étude, dont on retiendra particulièrement les pages consacrées à l’ordonnance de 1748, à la chaîne, à la vie quotidienne des forçats et à leurs travaux, ainsi qu’au bagne comme espace de transgression. Bien que le bagne du XVIIIe siècle soit beaucoup plus ouvert et perméable à la société libre, donc moins mortifère que les maisons centrales fermées du siècle suivant, comme le montre ce livre, bien loin d’une « machine à guérir », il reste une « machine à pourrir ».
Jacques-Guy PETIT
 
NÉLIA DIAS, La mesure des sens. Les anthropologues et le corps humain au XIXe siècle, Paris, Aubier, 2004,357 p., 27 €
 
 
En étudiant les travaux des anthropologues français du XIXe siècle, l’ouvrage entend mettre en relief la façon dont l’étude des sens permet de dévoiler les hantises et les croyances de la société française, entre 1860 et 1890. Il s’attache surtout aux correspondances complexes entre une hiérarchie sensorielle établie par la science et un système de valeurs, notamment sociales et raciales, alors dominant.
L’auteure expose dans un premier temps les bases anatomiques qui autorisent à référer les sens à une partie du cerveau et à les classer en fonction d’une hiérarchie des centres nerveux. Une telle démarche acquiert une légitimité nouvelle avec les travaux de Paul Broca. En 1863, ce médecin fondateur et principal animateur de la Société d’anthropologie de Paris depuis 1859, publie en effet les résultats de ses recherches sur l’aphasie, localisant la faculté du langage dans une circonvolution frontale gauche. Ces conclusions donnent un nouvel essor à des travaux déjà anciens sur la localisation des facultés et des sens dans le cerveau, et encouragent les réflexions sur la différence entre les lobes cérébraux gauche et droit, frontaux et pariétaux. Broca et nombre d’anthropologues français contemporains trouvent dans ces recherches un argument supplémentaire pour faire de la taille et de la forme du cerveau un critère de différence de race, de classe ou de genre.
La localisation cérébrale des sens conforte une hiérarchie qui privilégie la vue. La vision des couleurs devient ainsi un thème majeur de débat. Celui-ci se pose en termes de codification de l’observation, lorsqu’il s’agit par exemple pour les anthropologues et leurs correspondants provinciaux et coloniaux de rendre compte de manière standardisée de la couleur des yeux dans une population donnée. La discussion se pose aussi en termes d’inégalité – sociale, sexuelle et raciale – dans la sensibilité aux nuances colorées. Une controverse s’engage ainsi sur la perception de la couleur bleue chez les peuples antiques, chez les femmes issues des catégories populaires et chez les peuples primitifs. Certains soutiennent que la perception du bleu implique un développement des centres nerveux et de la sensibilité de la vue qui est la marque du seul homme civilisé. Autour des maladies de la vue s’articulent par ailleurs discours anthropologique et pratiques de contrôle social. La myopie ou le daltonisme, mieux détectés et mieux compris grâce à de nouveaux instruments ophtalmologiques, concernent directement l’hygiène publique. Dans le contexte de la fin du XIXe siècle, la question de la fréquence de ces maladies chez l’homme blanc européen fait surgir la hantise de la dégénérescence de l’Occident civilisé et alimente des doutes sur l’objectivité de l’observateur dans des sciences jusque-là fondées sur l’idéal positiviste de l’incontestable fiabilité des faits d’observation. Ces mêmes thèmes sont aussi débattus à propos des autres sens.
Mettant en jeu et contribuant à renforcer les croyances et les craintes d’anthropologues français qui sont autant de représentants de la bourgeoisie blanche, masculine et occidentale de la fin du XIXe siècle, les débats abordés par Nélia Dias sont très importants pour qui veut saisir ces préjugés et ces valeurs. Toutefois, la limitation du corpus aux travaux des seuls anthropologues, à quelques exceptions près, pose problème. Elle interdit partiellement de comprendre le développement de discussions où sont engagés également physiologistes, aliénistes, philosophes et ceux qui commencent à revendiquer le nom de psychologues. Les arguments que ces divers auteurs mettent en avant ne se comprennent pleinement en effet que situés dans leurs enjeux proprement philosophiques et replacés dans le contexte d’une concurrence complexe entre des champs de savoirs qui cherchent à se distinguer les uns des autres.
Nathalie RICHARD
 
NICOLE EDELMAN, Les métamorphoses de l’hystérique. Du début du XIXe siècle à la Grande Guerre, Paris, La Découverte, 2003,346 p., 29€.
 
 
Face à la masse de pages accumulées depuis tant d’années, on croyait naïvement tout connaître sur l’hystérie. Si tout n’est pas nouveau dans ce récit qui couvre le long XIXe siècle, la perspective choisie offre un livre tout à la fois de synthèse qui n’existait pas sous cette forme et fournit une analyse historienne, plutôt absente en France jusqu’ici. La démarche retenue permet de suivre pas à pas les liens ténus entre les conceptions de l’hystérie et le contexte politique et social, et de saisir notamment les reformulations dont l’hystérie est régulièrement l’objet.
Dès les premières lignes, Nicole Edelman souligne le paradoxe de cette histoire :l’hystérie n’a jamais été le fruit d’une théorie mais a, au contraire, subi de multiples interprétations dont aucune n’est véritablement parvenue à fédérer la communauté médicale.
Au cours du premier XIXe siècle, l’interprétation utérine domine. Elle s’est développée en parallèle à la certitude énoncée par les médecins d’une femme dominée par une physiologie tout autant amoindrie que différente de celle de l’homme, et dont la psychologie est singulièrement réceptive aux dérèglements de tous ordres. Après la révolution de Juillet, une interprétation mettant l’accent sur l’origine cérébrale de l’hystérie est proposée, faisant ainsi reculer la cause utérine. Ce déplacement est le fait d’un aliéniste, Etienne Georget. Si l’hystérie devient alors une maladie liée au cerveau, elle se distingue de la folie. La question dominante demeure de savoir si l’hystérie appartient au domaine de la génitalité ou du cerveau. Cette partition ne rend cependant compte que partiellement de la question, car à l’intérieur même de ces deux options, les divergences existent. Par ailleurs, certains médecins pratiquent un éclectisme indubitable, empruntant tout à la fois à la conception utérine et à l’interprétation cérébrale. Au début du Second Empire, il s’agit pour le docteur Pierre Briquet de déconnecter l’hystérie de l’appareil génital. La tentative n’est plus nouvelle mais elle est affirmée avec une force sans précédent. Malgré ses efforts, Briquet ne parvient pas à éteindre tout autre interprétation, d’autant que des événements viennent, d’une certaine manière, apporter de nouvelles « preuves » à ceux qui continuent de voir dans l’hystérie un lien trouble avec le sexuel.
Mais surtout l’épisode des « possédées de Morzine » est considéré par N. Edelman comme un événement qui a favorisé le glissement de l’hystérie vers le territoire de la folie. Alors que les médecins aliénistes sont jusque dans les années 1850-1860 relativement peu enclins, à faire de l’hystérie une folie, cette attitude devient au contraire minoritaire par la suite et l’expression « folie hystérique » devient de plus en plus fréquente.
Cette évolution marque aussi le début d’un mouvement durable en faveur d’un rapprochement entre hystérie et cerveau. Celui-ci prend son essor avec Jean-Martin Charcot qui, dès les années 1870, produit une nouvelle conception de l’hystérie.
N.Edelman consolide l’interprétation d’un « moment Charcot », puisqu’il incarne, selon ses mots, un « seuil d’ordre épistémologique » (p. 120). Il est essentiel à plus d’un titre.
Tout d’abord parce qu’il marque l’ascension d’une nouvelle spécialité au sein des sciences médicales, la neurologie. Ensuite parce que la personnalité même de Charcot imprime à l’époque une certaine manière de faire science, ce qui est parfaitement illustré par son investissement sur la question de l’hystérie. Enfin, les modifications introduites sont nombreuses :l’hystérie s’insère de manière croissante dans le vaste domaine de la pathologie, elle est perçue de plus en plus comme une maladie et de surcroît comme une maladie héréditaire. Et Charcot propose une nouvelle configuration du rapport des sexes face à l’hystérie, s’investissant tout particulièrement dans ce domaine nouveau qu’est l’hystérie au masculin.
Si N.Edelman donne au travail de Charcot une réelle importance, elle propose une interprétation renouvelée de sa place dans une histoire des conceptions de l’hystérie.
Elle montre que sa domination est de courte durée, tout comme la relative homogénéité des interprétations qui s’était dégagée à partir de son école. Déjà avant sa mort, on constate un nombre croissant de contradicteurs, dont Hippolyte Bernheim est le plus connu. Ce dernier ébranle l’interprétation strictement physiologique, en faisant de l’hystérie un état psychique qui peut être compris, maîtrisé et soigné par l’hypnose ou la suggestion. Si les affrontements sur le rôle à attribuer à ces méthodes sont profonds et si leur légitimité est âprement discutée au sein de la communauté médicale, il est incontestable que s’opère un basculement autour de 1890. Charcot lui-même n’y est pas insensible, puisqu’il opère un certain virage, abandonnant en quelque sorte l’idée de l’hystérie comme maladie nécessairement physiologique. Mais sa mort survient en 1893 et laisse plusieurs interrogations en suspens. Charcot était-il en train de remettre en cause son propre socle théorique ? Nicole Edelman reste prudente, et préfère souligner l’éclatement des interprétations, la montée en puissance des conceptions dynamiques qui marquent la dernière décennie du siècle; elle souligne également que « l’hystérique sort des cabinets médicaux et des salles d’hôpitaux » (p. 98) pour se mouvoir sous la plume des écrivains de plus en plus mobilisés par cette figure. Cette multiplication des acteurs brouille quelque peu la figure de l’hystérie et des synthèses ardues sont tentées pour fournir une représentation unitaire où le désordre sexuel vient alimenter le désordre de l’esprit lui-même, prenant son origine dans la perturbation utérine. La partie chronologique se termine sur deux figures essentielles, Pierre Janet et Freud, qui renouvellent à leur tour la question de l’hystérique, puisqu’ils retirent en quelque sorte cette figure du domaine, trop restreint à leur sens, de la pathologie mentale. Si leurs propositions marquent une nouvelle étape dont le livre éclaire les premiers moments, N. Edelman souligne que la configuration observée au XIXe siècle semble faite pour durer dans le siècle suivant. La concurrence des interprétations et la force des constructions sociales sont à la veille de la Première Guerre mondiale aussi prononcées que par le passé.
Au-delà de ces « métamorphoses », N.Edelman souligne certaines permanences qui scandent cette histoire, et fournit plusieurs exemples de l’hystérie, comme un enjeu des représentations sociales. Si la question de l’appartenance de l’hystérie au domaine de la pathologie mentale n’est pas véritablement tranchée, on observe un phénomène de « pathologisation » de la figure de l’hystérique. Puisqu’aucune version ne parvient à dominer, l’hystérie est une maladie de la génitalité, mais également le reflet du déterminisme héréditaire, si prononcé au sein des maladies mentales, et enfin un trouble organique illustré par des comportements perçus comme de plus en plus dangereux. De l’opposition entre conception utérine et conception cérébrale, on passe avec certains auteurs dans une sorte de superposition qui permet de faire de l’hystérie avant tout une maladie repoussoir et irréductible.
Une autre permanence est la relation étroite entre l’hystérie et les sexes. Elle tient un rôle évident dans les différents dispositifs de différenciation des sexes mis en place par le corps médical et dans les modalités de reconstruction des genres. N. Edelman repère plusieurs moments. La conception utérine de l’hystérie est l’occasion d’un emballement sur la spécificité de la femme et sur la singularité de son sexe. Le savoir médical est ici mobilisé pour valider l’infériorité du féminin par rapport au masculin.
Ce dispositif s’impose peu après la période révolutionnaire et marque la contribution médicale à l’infériorité juridique entérinée par le code civil napoléonien. N. Edelman voit à nouveau cette porosité avec le contexte politique et social dans le passage de la figure de l’hystérique, femme du monde, à la figure de l’hystérique, issue des classes pauvres, en parallèle à la montée du salariat féminin. Elle attribue à Briquet une grande part de responsabilité dans l’argumentation qui est alors mise en scène pour alerter l’opinion face à cette évolution. De la même manière, Charcot tient une place à nouveau essentielle dans le remodelage du partage des sexes autour de 1880. N.Edelman affirme que l’émergence de la figure masculine de l’hystérie permet de renforcer la politique de différence des sexes mise en œuvre sous la Troisième République : évoquer l’hystérie masculine accentue la spécificité de l’hystérie des femmes et du genre féminin. Les pages qu’elle consacre à la question de l’hystérie masculine réparent un oubli des travaux contemporains français qui passaient généralement sous silence la production autour de cette nouvelle figure clinique. Ce passage du livre illustre parfaitement l’ambition générale de l’auteure : établir des liens entre des conceptions médicales et le contexte politique et social dans lequel elles se forment sans imposer une vision réductionniste de la production savante. C’est le talent de ce livre que d’y être parvenu.
Jean-Christophe COFFIN
 
MICHAEL WILDT, Generation des Unbedingten. Das Führungskorps des Reichssicherheitshauptamtes, Hambourg, Hamburger Édition, 2002,964 p.
 
 
Lorsqu’en 1958 Hannah Arendt négocie le sous-titre de son ouvrage sur Rachel Varnhagen avec sa maison d’édition allemande, Piper, elle ne se doute pas du passé de son interlocuteur. Hans Rößner, qui vient de prendre les fonctions de responsable d’édition de cette maison renommée de Munich, pour devenir l’un des principaux interlocuteurs de la philosophe pour ses publications en allemand, est en effet un ancien membre de la SS et du SD, fonctionnaire au Reichssicherheitshauptamt. Elle n’en aura jamais connaissance. Rößner n’est qu’un exemple parmi 221 personnes faisant l’objet de l’étude de Michael Wildt, chercheur au Hamburger Institut für Sozialforschung, consacrée à la génération « de l’inconditionnel ». Une œuvre monumentale qui s’attache à éclairer l’identité des collaborateurs de Reinhard Heydrich et à s’interroger sur leur relation avec leur environnement.
En comparant leurs parcours respectifs, l’ouvrage décrit une génération assez homogène, née pour 60% d’entre eux entre 1900 et1910 et partageant le sentiment du « douloureux aiguillon » que représente cette « occasion ratée » de la Première Guerre mondiale :trop jeunes pour défendre leur patrie, ils n’ont pu y subir l’épreuve du fer. Au lendemain du conflit, nombreux sont ceux qui rejoignent les Corps francs ou les ligues de jeunesse völkisch. Arrivant à l’âge adulte pendant les années de l’hyper-inflation, ils sont socialisés dans un climat de lutte « de tous contre tous », marqué par l’instabilité et l’égoïsme des individus, dans un temps d’insécurité matérielle maximale. Ils intègrent les universités allemandes au moment de la démocratisation des formations supérieures entreprise par la République de Weimar, et la plupart d’entre eux parviendra à changer de milieu social :de fait, seulement un quart parmi eux ont des parents disposant d’une formation académique (très majoritairement des enseignants). Or, deux tiers des futurs cadres du RSHA (Département central de la sécurité du Reich) feront des études, et même un tiers vont jusqu’au doctorat. Mais cela faisant, ils participent de la soi-disante « surproduction académique », symptomatique de la fin des années 1920, lorsque le taux de chômage des diplômés d’université augmente considérablement. Dans ce contexte, l’auteur fait état du « caractère apparemment superflu d’une génération entière » (scheinbare Überflüssigkeit einer ganzen Generation). Celle-ci réagit contre cette apparente inutilité en se tournant vers le radicalisme de droite. Dans cette orientation, l’antisémitisme n’est bien évidemment pas absent :dans les universités, les personnages étudiés ici participent ainsi, parfois en première ligne, à l’agitation contre des professeurs d’origine juive.
Évoquant l’exemple du cercle des jeunes de la « Main noire » de Leipzig, qui réunit plusieurs futurs membres du RSHA, sans être proche des milieux nationaux-socialistes avant 1933, l’auteur insiste en même temps sur la pluralité des parcours. Les dénominateurs communs se trouvent dans l’attitude critique vis-à-vis de la bourgeoisie, le refus de la culture de masse et des affinités marquées pour un certain élitisme. Aujourd’hui, on qualifierait sans doute ces caractères « d’intellectuels »; la majorité venant d’ailleurs des sciences humaines ou juridiques, les sciences dures étant absentes – sauf la chimie.
Les différents parcours se rejoignent donc vers 1933 autour de Reinhard Heydrich, bras droit de Himmler, qui est en train de fonder un service de renseignement politique de la SS (le Sicherheitsdienst, SD). Il cherche de jeunes collaborateurs disposant d’une formation universitaire et capables de fournir un travail « d’information » sur les différents « domaines de vie » (Lebensgebiete) de la société allemande. Pour ces nouvelles recrues, c’est alors un engagement politique autant qu’intellectuel, et surtout une manière de faire partie d’une nouvelle élite échappant à la « masse brune » qui marque le régime par ailleurs.
La police allemande s’adapte très vite au nouveau régime et se libère progressivement du cadre juridique qui réglait jusque-là l’action policière. En 1936, la police politique (Gestapo) et la police criminelle sont réunies sous la direction de Heydrich sous l’appellation de Sicherheitspolizei (SiPo, police de sécurité). Le rapprochement de cette dernière et du SD s’achève avec l’institution qui naît en 1939 sous le nom de Reichssicherheitshauptamt (RSHA, Département central de la sécurité du Reich). Sa fondation – tardive – est une condition importante pour l’accélération de « la dynamique de destruction illimitée [qui est celle] du régime nazie ». Le RSHA naît de manière accélérée dans les semaines du déclenchement de l’offensive contre la Pologne, et reste dans un premier temps une parenthèse organisationnelle et administrative des SD et SiPo, sans restructuration interne. Il est organisé d’après des départements (Ämter) qui développent progressivement une redoutable efficacité : par exemple celui de la police criminelle (Amt V), comprenant notamment trois instituts criminalistiques, impliqués dans la persécution des populations tsiganes, des programmes d’euthanasie de 1939 et 1940 et l’élaboration des chambres de gaz mobiles installées dans des camions. Un autre département – l’Amt IV – comprend la Gestapo, dont les membres, souvent très jeunes, se trouvent par la suite très impliqués entre autres dans l’assassinat de l’intelligentsia polonaise en 1940, mais aussi dans la persécution des Églises et des juifs. Quant au SD, on le retrouve par exemple dans le département « investigation [portant] sur l’ennemi idéologique » (Amt VII) de Franz Alfred Six, avec comme collaborateurs Helmut Knochen ou Herbert Hagen, futurs délégués du RSHA à Paris et Bordeaux.
Marqués par leur racisme et antisémitisme, les membres de la Gestapo et les jeunes cadres radicaux du SD constituent le noyau radical du RSHA.Ils lient le travail au bureau à la pratique sur le front pour former, selon le terme utilisé par Michael Wildt, une « administration combattante » (kämpfende Verwaltung). Cette conjonction entre activité « administrative » et mise en œuvre sur le terrain (Einsatz) des cadres du RSHA est décisive pour l’intensification de la persécution de populations entières : les juifs, les tsiganes, les handicapés, les prisonniers de guerre ou les travailleurs forcés. La mise en place des Einsatzgruppen en juillet 1939 – d’abord quatre, puis cinq, comptant chacune 500 hommes commandés par les cadres du RSHA – fait partie des préparatifs de la campagne contre la Pologne. Ils ont pour ordre exprès de s’attaquer aux éléments hostiles sur l’arrière du front. De fait, cette guerre est une césure importante, puisqu’elle marque, pour les cadres des SD et SiPo, les premières expériences de massacre « sur le terrain ». La radicalisation dramatique des pratiques de guerre est en quelque sorte l’acte fondateur du RSHA :parmi les massacres perpétrés, on retient notamment celui de Bydgoszcz, où, entre les 5 et 12 septembre 1939, plusieurs centaines, voire – d’après certaines sources – plus de 1000 Polonais sont exécutés comme otages en raison de la résistance opposée par les habitants de la ville, à savoir entre autres des violences (meurtres, viols, mauvais traitements) commises contre les Allemands de souche de cette ville avant l’arrivée des troupes allemandes. Le 7septembre, Heydrich ordonne l’internement de l’élite polonaise dans les camps de concentration allemands et l’oppression du reste de la population. Les hauts militaires allemands – parmi eux l’amiral Canaris, le général Karl-Heinrich von Stülpnagel ou le commandant en chef général von Rundstedt – sont informés des intentions visant à l’élimination de catégories définies, comme l’aristocratie, les ecclésiastiques et les juifs de Pologne. Ce qui ne suscite pas de protestation de leur part, mais, au plus, des conflits de compétence.
En ce qui concerne la population juive, les nouveaux territoires occupés permettent d’envisager l’évacuation des juifs allemands et polonais en direction d’une « réserve juive » (Judenreservat). Dès septembre 1939, Adolf Eichmann encadre les premières déportations vers le nouveau gouvernement général; au mois de décembre suivant, Heydrich annonce l’expulsion de 600000 juifs. Or, en raison des capacités de transports insuffisants, du besoin de main-d’œuvre croissant de l’industrie allemande, mais surtout d’un rapide surpeuplement de ce territoire, sans parler de premiers échos dans la presse internationale sur les morts en masse qui accompagnent ses actions, Göring suspend les déportations en mars 1940.
L’idée d’une réserve juive à l’arrière du front de l’est fait ainsi partie de ce que l’historien allemand Götz Aly qualifie de « chronologie de l’échec »:elle formule la politique antisémite du RSHA qui se transforme progressivement en politique d’extermination.
L’offensive lancée contre l’URSS en juin 1941 entraîne une nouvelle accélération : les Einsatzgruppen encadrent alors de nombreux massacres contre la population civile, dont notamment les juifs, sous prétexte d’une connivence présumée avec l’ennemi communiste. Existe-t-il un ordre exprès de Hitler concernant l’exécution sommaire des populations juives dans les territoires conquis ? Une telle instruction semble improbable.
Certes, selon des ordres existants, des pogromes locaux devaient être expressément encouragés, mais ceci sans qu’une initiative ou même un soutien allemands ne soient perceptibles. Mais les Einsatzgruppen ont en même temps la « main libre » pour la « pacification politique » (p. 559). Par conséquent, au lieu d’un ordre explicite, ils disposent d’une orientation générale, permettant des « adaptations » selon les situations locales.
Que ces pratiques ne puissent rester sans impact sur la psyché des jeunes cadres qui dirigent les Einsatzgruppen, cela est certain : en août 1941, ayant assisté à une exécution à Minsk, Heinrich Himmler est très ému par ce qu’il a vu, comme par la tension nerveuse qu’il ressent à cette occasion. Il improvise alors sur le champ un discours pour souligner la pleine conscience qu’il a de ce qu’il demande l’accomplissement d’un devoir aussi « répugnant »:indiquant qu’il n’apprécierait pas que ses hommes ressentent du plaisir pendant ces actes, il insiste néanmoins sur le fait que chaque membre de la SS doit agir dans la reconnaissance de la nécessité, en obéissant inconditionnellement.
Leur conscience ne serait cependant pas touchée, car il précise que lui seul porterait la responsabilité « devant Dieu et le Führer ».
Il semble bien qu’il ait en quelque sorte raison dans la logique qui est alors la sienne. Ainsi, après 1945, les cadres du RSHA parviennent effectivement à tirer sans trop de peine leur épingle du jeu. Le procès des Einsatzgruppen de 1947 et 1948 est marqué par l’idée d’un prétendu « ordre du Führer » concernant les massacres des juifs des territoires occupés, instruction qui en réalité n’a pas existé. S’il y a néanmoins quelques condamnations, les coupables bénéficient très vite d’une réduction de leurs peines, grâce au soutien que leur apportent des personnages notoires de la vie publique.
Beaucoup parmi eux réussissent leur réinsertion dans la vie professionnelle, à l’instar de Hans Rößner, l’éditeur de Hannah Arendt; pour plusieurs d’entre eux la rentrée dans la vie civile s’effectue même au sein des services de renseignements de la nouvelle République fédérale.
La fondation de la Zentrale Stelle der Landesjustizverwaltungen zur Aufklärung von NS-Gewaltverbrechen (Office central des administrations régionales de la justice pour l’élucidation des crimes nazis), à Ludwigsburg en 1959, marque enfin un tournant dans la vie de ces personnages, puisqu’elle introduit la possibilité d’une nouvelle poursuite judiciaire à l’encontre des criminels nazis.À partir de 1964, pas moins de onze procureurs se penchent effectivement sur le dossier des cadres du RSHA, dans la perspective d’un procès d’une très grande envergure, traitant de l’extermination des juifs européens, des Polonais, des prisonniers de guerre soviétiques, des travailleurs forcés, des « asociaux » et d’autres victimes. Les premières arrestations spectaculaires interviennent en juin 1967. Mais un amendement au paragraphe 50 du code pénal, voté en mars1968 par le Bundestag, pour simplifier les poursuites de petits délits, et dont on ne semble pas avoir mesuré l’impact sur ces procédures en cours, y met subitement fin :de fait, ce correctif instaure une distinction claire entre « acteurs » (Täter) et « complices » (Gehilfen) en ce qui concerne la suspension de peines, la dernière catégorie devant impérativement bénéficier d’une atténuation. Or, l’étendue des peines possibles pour complicité est limitée de trois à quinze ans de réclusion, et les crimes relevant de cet ordre sont alors prescrits quinze ans après les faits, dans le cas échéant depuis au plus tard mai 1960.
De cette manière, les anciens cadres du RSHA échappent définitivement à un jugement portant sur les actes commis durant la guerre. Michael Wildt reste toutefois optimiste, en constatant qu’à partir des années 1960, ils doivent du moins craindre qu’on ne leur demande des explications sur leurs activités dans cette institution.
Cette magistrale étude est à peine troublée par les quelques critiques qu’on pourrait faire valoir. D’abord, une erreur de date s’y est glissée, Helmut Knochen représentant le RSHA dès juin 1940 à Paris, et non pas à partir de mai 1942 (p. 405). Puis, le découpage des chapitres, notamment pour la première partie de l’ouvrage décrivant « l’idéologie » (Weltanschauung) de ces hommes et sa genèse, rend assez difficile le suivi des parcours individuels. Alors qu’il aurait pu démontrer encore davantage le caractère hétérogène du groupe étudié et donner un fil rouge pour leurs vies avant l’entrée dans les services de Heydrich. Il n’empêche, grâce au travail de Michael Wildt, mais aussi à celui de Wolfgang Dierker et de Christian Ingrao, nous découvrons aujourd’hui le monde de ceux qui, au siècle dernier, ont imaginé le pire.
Barbara LAMBAUER
 
EDOUARD LYNCH, Moissons rouges. Les socialistes français et la société paysanne durant l’entre-deux-guerres (1918-1940), Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2002,488 p., 28€.
 
 
Ce livre comble un vide dans l’historiographie du socialisme français. En outre, Edouard Lynch offre au lecteur un ouvrage bien écrit sur l’histoire du monde rural français dans l’entre-deux-guerres : histoire qui reste encore peu étudiée, comme le rappelait Ronald Hubscher. Certes, Pierre Barral avait bien défriché les différents courants de l’agrarisme français et de nombreuses monographies locales fondées sur les espaces fédéraux offraient au lecteur quelques grilles de lecture du « socialisme aux champs », mais il n’y avait pas encore de travail d’ensemble.
Edouard Lynch propose cette synthèse nationale (ancrée dans treize départements) et s’attache à souligner l’originalité de la SFIO de 1918 à 1940. Cette originalité repose sur un paradoxe : comment ce parti d’obédience marxiste – né de l’émergence du prolétariat urbain – qui prône la propriété collective arrive-t-il à s’implanter dans un monde rural trop souvent qualifié d’archaïque, mais qui demeure la majorité de la société française au cours de cette période ?
L’auteur offre ici une histoire sociale et politique du premier XXe siècle français en pointant les moments cruciaux, en revisitant les acquis historiographiques. Il appuie son étude sur une analyse fine des parcours de militants et d’élus, mais aussi des différents territoires ruraux, qui peuvent permettre d’appréhender au mieux les logiques politiques, sociales, culturelles et spatiales de cette implantation du socialisme. Edouard Lynch illustre bien l’intérêt de travailler sur le jeu d’échelle, du local au national, afin de mieux comprendre les mécanismes d’adhésion, voire de rejet du socialisme. En présentant les moments forts de cette histoire, il peut ainsi bousculer certains acquis, voire certaines idées reçues. L’ouvrage construit en trois grandes parties (les socialistes français et la conquête des campagnes 1918-1930; Crise et mobilisation paysanne : le temps des défis 1930-1936; Le temps des affrontements :du Front populaire à Vichy 1936-1940) allie l’étude des discours et programmes socialistes à celle des pratiques politiques confrontées à l’histoire des sociétés paysannes.
La Première Guerre mondiale constitue la matrice de cette évolution. Sans revenir trop longtemps sur l’Union sacrée, l’auteur montre bien l’usage de la mémoire des soldats de l’An II, celle de la « paysannerie symbole de la nation en armes » dans le discours socialiste, mais aussi la prise en compte par les dirigeants de la SFIO, comme Compère-Morel, du rôle de l’État, qui doit encadrer et réguler cette agriculture de guerre. La capacité réformatrice de l’État est une autre leçon tirée de l’expérience gouvernementale, même si l’horreur de la guerre remobilise les sentiments pacifistes des socialistes. Si le sacrifice du monde rural est souvent mis en scène, l’auteur souligne les effets induits liés au ravitaillement; la fracture entre le monde urbain et le monde rural conduit à des rancœurs fondées sur l’enrichissement des paysans, rendus responsables de la vie chère et ce jusqu’au début des années 1920. Dès lors, le monde des campagnes semble être acquis aux thèses agrariennes prônées par les conservateurs et peut parfois s’opposer aux grèves du monde urbain. Ce tableau, comme le stipule E.Lynch, n’est pas toujours le reflet du monde paysan. Si la propriété familiale ou l’exploitation familiale sortent renforcées comme modèle de défense patriotique – alors que les grandes exploitations capitalistes sont paralysées du fait de l’absence d’ouvriers, mobilisés au front – les mécontentements du monde paysan existent. C’est là une des questions classiques de l’étude du monde rural :il n’y a pas une paysannerie, mais des paysanneries. Le monde des ouvriers et salariés agricoles, celui des bûcherons, par exemple, s’agite. Ce terreau est alors favorable aux thèses de l’extrême-gauche socialiste. Pourtant, au sein du parti ouvrier, le discours dominant est celui de l’enrichissement paysan. Le débat sur la loi de huit heures peut aussi accentuer le fossé entre le monde des villes et le monde rural.
Toutefois, c’est la Révolution russe qui remet à l’ordre du jour la question agraire jusqu’au congrès de Tours. L’auteur corrige ici une vision erronée du congrès : ce ne sont pas les paysans socialistes qui font basculer la majorité dans le camp de l’adhésion au parti mondial de la révolution créé par Lénine. D’abord, l’implantation paysanne de la SFIO reste faible, comparée aux fédérations ouvrières. Si l’exaltation paysanne est fortement présentée dans les discours du congrès, cela révèle les usages rhétoriques du moment; l’auteur pointe ici le poids des imaginaires et des représentations politiques. L’historiographie du communisme, Annie Kriegel en tête, a largement contribué à ce mythe de l’adhésion paysanne.
S’ensuit alors pour la SFIO maintenue, une « reconstruction dans la continuité », où Compère-Morel a un rôle de premier plan. Le discours du parti socialiste reste doctrinal et son implantation doit beaucoup aux élus locaux, qui parfois deviennent de véritables notables. Les évolutions de ce discours soulignent la peur de l’exode rural; une certaine tentation agrarienne caractérise alors la SFIO, sans pour autant connaître un aggiornamento profond sur le projet de collectivisation des terres. C’est là peut-être une question sans fin, car la SFIO vante les mérites de la petite propriété, mais elle garde son attachement aux thèses de Guesde. En fait, E.Lynch montre bien que la SFIO met de côté cette question doctrinale, pour mieux s’attacher à une pratique d’implantation au sein du monde rural. C’est la pratique socialiste, la sociabilité des militants et des élus qui permettent de comprendre cet attachement à la SFIO dans de nombreuses régions. Dans cette optique, l’auteur offre le portrait saisissant de Lucien Roland, véritable cheville ouvrière de la conquête du monde rural. Ses tournées rurales symbolisent l’appropriation par la SFIO de pratiques, de sociabilités rurales héritées du modèle républicain que Maurice Agulhon avait déjà étudié pour le siècle précédent; la figure de Jean Jaurès étant centrale dans cette mise en scène. La SFIO s’enracine alors dans ce moule républicain rural, grâce à de nombreux réseaux, même si les résultats ne sont pas à la hauteur des espérances de Lucien Roland, qui se trouve souvent isolé dans son propre parti. D’autant que la concurrence des agrariens et des communistes existe. Cet ancrage prend en compte la sociologie du monde rural; les artisans, les fonctionnaires, l’instituteur, mais aussi les commerçants, le cafetier, ont un rôle primordial dans cette conquête du monde paysan.
En analysant les résultats électoraux à l’échelle nationale et locale, le livre met en exergue les difficultés de 1928 pour la SFIO, mais surtout il réévalue l’implantation socialiste :ce n’est pas le Front populaire qui caractérise ce mouvement, comme l’écrivait Georges Dupeux, mais bel et bien l’action et la pratique du début des années 1930. Cette adhésion est perceptible dès 1932, le Front populaire venant confirmer, parfois amplifier ce mouvement plus ancien. La partie consacrée au temps des défis liés à la crise du monde rural des années 1930, permet de comprendre les adaptations de la SFIO aux réalités difficiles des paysanneries. Concurrencée par les agrariens et les chemises vertes de Dorgères, mais aussi par l’activisme du parti communiste et de la CGPT, la SFIO sait également mobiliser le monde paysan. Elle s’appuie sur un relais syndical officiellement indépendant, la Confédération Nationale Paysanne, et elle participe à la lutte contre les saisies. Ainsi, le parti socialiste ne reste pas à l’écart de la forte agitation qui touche le monde rural. Sa mobilisation se fait parfois avec violence contre les dorgéristes. Ailleurs, les militants socialistes retrouvent leurs camarades communistes au sein de la CGPT, comme dans les Côtes-du-Nord. Ainsi, la SFIO montre qu’elle peut être sur le terrain des luttes tout en faisant le lien avec ses élus, afin de peser sur les choix décisionnels.
L’auteur souligne bien « l’impossible collaboration avec les radicaux » au Parlement en 1933, et le rapprochement de la SFIO avec le PCF. C’est la mise en place d’un front populaire agricole qui caractérise les années 1934-1936. Au cœur de cette période de crise, la SFIO est confrontée à la scission des néo-socialistes; là encore, l’auteur propose une interprétation mesurée et donne quelques éléments de cohérence à cet épisode souvent présenté comme hétéroclite. Pour lui, la question agrarienne participe à cet événement, elle peut lui donner du sens, mais elle n’est pas unique. La volonté des acteurs de cette rupture, qui est de s’allier avec les radicaux, repose sur l’implantation locale et la participation aux débats sur les questions agraires. Si Compère-Morel quitte la SFIO à cette occasion, ce n’est pas son profil agricole qui est le plus déterminant contrairement à Barthe, Lafaye, Roldes. Cet épisode relance alors la question paysanne au sein des choix doctrinaux du parti; le modèle collectiviste est rejeté et surtout Paul Faure, l’artisan de la reconstruction du parti, s’emploie à promouvoir au congrès de Limoges en 1935 les militants et les cadres paysans. Georges Monnet, animateur de cet ajustement doctrinal, valorise l’image du paysan exploitant sa terre et engage le parti vers un « réformisme révolutionnaire » s’appuyant sur l’organisation des marchés (les offices). Il s’agit pour la SFIO de renouer avec la geste paysanne républicaine depuis 1789.
Le Front populaire concrétise les espoirs de la SFIO et de ses alliés; la victoire électorale repose aussi sur les campagnes. Georges Monnet, ministre de l’agriculture, met en œuvre l’office du blé et, surtout, il défend les ouvriers agricoles en grève au cours de l’été 1936. L’alliance SFIO-PCF fonctionne alors à merveille. E.Lynch aurait pu pousser un peu plus loin la comparaison avec l’allié communiste, qui met en place dès 1937 un journal qui aura un succès important dans les campagnes françaises, La Terre. Auréolée de ses réalisations, la SFIO confirme son implantation au sein du monde rural. Toutefois, les difficultés bien connues du gouvernement de Léon Blum, viennent briser l’élan des réformes; le statut du fermage et du métayage est repoussé à plus tard. Ces logiques agrariennes ont pu conduire certains à Vichy, comme Compère-Morel, mais le sauveur de la France a également bénéficié du pacifisme ambiant. D’autres possibles existaient et Tanguy Prigent a montré comment les socialistes paysans pouvaient résister. Ce futur ministre de l’agriculture saura mettre en place toute la culture acquise dans les années 1930 et dans la Résistance. Toutefois, le PCF avec Waldeck Rochet occupe une place nouvelle et la SFIO semble laisser du terrain dans les campagnes.
Un tel ouvrage invite à des comparaisons, à des études sur la politique au village au cours du XXe siècle et à la reprise des travaux sur les politiques mises en œuvre aux lendemains de la Libération.
Jean VIGREUX
 
DENIS PELLETIER, La crise catholique. Religion, société, politique en France (1965-1978), Paris, Payot, 2002,321 p.
 
 
Le propos (tiré d’un mémoire d’Habilitation) est de s’interroger sur un moment crucial du catholicisme en France entre 1965 et 1978, souvent considéré comme une période de fortes turbulences et de remises en cause tant des dogmes que des cultures qu’il véhicule. C’est bien cette sortie de la « catholicité » effectuée par la société française à la fin du XXe siècle qui constitue le « fil rouge » de cet ouvrage passionnant. L’auteur concentre sa réflexion sur le temps court d’une dizaine d’années, s’étendant de la fin du Concile Vatican II à la mort de Paul VI.Celles-ci sont alors caractérisées en France mais aussi en Europe occidentale par un déclin des vocations sacerdotales et des pratiques cultuelles, une politisation accrue de certains milieux catholiques, des difficultés de recrutement de l’Action Catholique spécialisée, la rébellion intégriste et un magistère secoué par les polémiques entourant ses prises de position en matière de théologie morale. Le grand mérite de Denis Pelletier est alors de jouer de l’interdisciplinarité. Il interroge en effet cette période, imprégnée par l’utopie révolutionnaire et libertaire de 1968, à l’aide des outils de la sociologie des religions. Il considère ainsi ce moment privilégié davantage comme une phase de redéfinition de la place du religieux dans la société que comme une étape de l’effacement progressif du catholicisme au sein des croyances du peuple français. La religion catholique, certes encore majoritaire en France, est finalement éprouvée de la même manière que l’ensemble de la société. Si 1968 a marqué une rupture dans l’histoire sociale, ses conséquences ont été au moins aussi fortes dans le paysage catholique. Les années ultérieures ont été également le théâtre de nouvelles manières d’être catholique et de vivre sa foi dans un monde radicalement bouleversé.
La première partie du livre s’attache à mettre en lumière la « nouvelle donne » du catholicisme français à la fin des années 1960. Il est alors question de la difficile réception du Concile dans une société en pleine mutation, suscitant différents décalages d’ordre intellectuel et culturel mais aussi la réflexion d’évêques comme Mgr Gabriel Matagrin ou de jésuites tels que François Roustang. L’émergence d’un « gauchisme chrétien » est là aussi significative des tentatives de mutation du catholicisme français.
Cette mouvance très minoritaire, aux accents tiers-mondistes, mobilisée contre la guerre du Viêt-nam, est amenée à embrasser la cause du combat anti-impérialiste et à nourrir la critique révolutionnaire contre l’institution ecclésiale qui défend contre vents et marées une approche traditionnelle et « naturelle » de la sexualité et de la procréation avec l’encyclique Humanæ Vitæ. La figure du prêtre est également au centre de cette « nouvelle donne » du catholicisme français. La « crise des vocations » sacerdotales qui se ressent aussi bien dans la rareté des séminaristes que dans les départs de plus en plus nombreux de prêtres séculiers, engendre des mouvements de contestation comme celui qui s’est manifesté autour du groupe « Échanges et Dialogue », mettant en contact des ministres en rupture avec leur hiérarchie. C’est ici un point central du catholicisme tridentin qui est remis en cause, notamment à partir des questions du célibat et du mariage des prêtres. Autre point majeur, l’implosion du système d’apostolat mis en place avec l’Action Catholique depuis le début du XXe siècle, s’appuyant sur une « évangélisation du semblable par le semblable », mandatée par l’épiscopat. Étudiants, paysans, ouvriers rejoignent les hommes et les femmes de l’Action Catholique Générale pour critiquer sévèrement le modèle de l’engagement militant forgé à l’aube des années 1930.
La deuxième partie s’efforce de parcourir les différentes initiatives des catholiques sur la scène politique de gauche, que ce soit au nouveau PS, au PSU, à la CFDT ou dans les clubs et mouvements comme « La Vie Nouvelle ». L’épiscopat est aussi interpellé par les questions du politique avec la déclaration «Pour une pratique chrétienne de la politique », adoptée à Lourdes en 1972 par la conférence épiscopale, reconnaissant dans ce domaine le pluralisme des catholiques, ouvrant ainsi un verrou pour de nombreux militants catholiques. L’espoir mis dans l’utopie communautaire relève également de la dynamique qui a enthousiasmé nombre de chrétiens de gauche, à l’image d’un universitaire comme Marcel Légaut. Au milieu des années 1970, l’idéal de la révolution amène son lot de « chrétiens critiques » et de « chrétiens marxistes », espérant élaborer la synthèse entre socialisme et christianisme. Mais la dénonciation de l’expérience communiste à l’Est par les « nouveaux philosophes » condamne rapidement à l’échec cette approche du gauchisme chrétien.
La troisième partie aborde l’autre versant de la crise catholique qui réunit les partisans du respect de la tradition, face à l’ouverture que l’Église a entreprise envers le « monde moderne » à l’issue du Concile. La réaction la plus hostile qui s’inscrit dans le droit fil du catholicisme intransigeant et intégral du XXe siècle, se manifeste autour de la dissidence intégriste de Mgr Marcel Lefebvre, de nostalgiques maurassiens comme Jean Madiran et de milieux traditionnalistes viscéralement attachés au rite de « la messe de toujours », qui attirent encore de nombreux fidèles parmi les catholiques pratiquants.
Mais le recours à la tradition reste surtout le fait des grands noms de la théologie conciliaire et de la philosophie chrétienne comme les jésuites Henri de Lubac et Jean Daniélou mais aussi le dominicain Yves Congar. Du côté des évêques, avec l’arrivée d’une jeune génération (dont Mgr Decourtray et Mgr Coffy), la reprise en main s’effectue grâce à l’affirmation du principe de la collégialité et sous le regard vigilant de Rome, évoquant des sujets essentiels comme les fondements du ministère sacerdotal mais également diaconal avec en arrière-fond l’épineuse question du mariage des prêtres. Enfin, en s’efforçant d’intégrer le clergé dans le régime général de la Sécurité Sociale, l’épiscopat a parachevé le ralliement de l’Église de France à la loi républicaine tout en reconnaissant la spécificité du statut de clerc au sein de la société française.
Ces années 1965-1978 semblent donc avoir été un vaste chantier pour le domaine du religieux en France. À l’heure des remises en cause des grands schémas explicatifs du monde, le magistère intellectuel a bien du mal à retrouver un souffle nouveau avec l’effacement des institutions comme les Semaines Sociales et le Centre Catholique des Intellectuels Français, au profit d’itinéraires personnels plus libres tels que celui de Michel de Certeau. Autre déplacement majeur que suscite cette période, c’est celui des femmes dans l’espace ecclésial et religieux où règnent simultanément la contestation et la fidélité. Le militantisme chrétien est aussi appelé à s’engager dans des affaires qui font grand bruit comme la défense des ouvriers de Lip à Besançon et des jeunes éleveurs de brebis du plateau du Larzac, qui s’appuie sur des sentiments antibourgeois et antimilitaristes, mais aussi en faveur des travailleurs immigrés et des prostituées qui occupent des églises dans certaines grandes villes françaises. De nouvelles manières de croire commencent à s’esquisser avec les expériences menées à partir d’un renouveau spirituel et charismatique qui s’exprime par l’émergence de communautés comme Taizé ou le Chemin Neuf, où souffle un autre vent de liberté et de prière, proposant ainsi face au « désenchantement du monde » un possible « réenchantement ».
Finalement, Denis Pelletier nous convainc aisément que cette période s’apparente davantage à un processus de changement social qu’à une crise inexorable de dépérissement du catholicisme, bref à une sortie historique du catholicisme tridentin qui s’était mis en place trois siècles auparavant. Il y a peut-être là matière à mieux cerner la pertinence de ces années 1965-1978, et c’est en soi une orientation féconde de recherche.
Mais le livre de Denis Pelletier ouvre encore d’autres perspectives stimulantes. Il nous montre combien le social et le religieux sont deux histoires qui s’entrelacent.
Cependant, si l’espace intellectuel et culturel en constitue un incontestable lieu de rencontre, il n’en est pas le seul. Combien d’hommes et de femmes sont finalement restés bien loin de tous ces débats d’idées et de ces bouillonnements intellectuels agitant des cercles parisiens et des militants passionnés ? Être ordonné prêtre ou diacre au début des années 1970, devenir une dame catéchiste ou une femme engagée dans une section locale de l’Action Catholique Générale Féminine, malgré la crise sacerdotale et le succès du mouvement féministe, amène à s’interroger sur la nature d’un engagement religieux qui puise ailleurs que dans l’ambiance effervescente de ces années. Car d’autres valeurs plus traditionnelles, transmises par les familles et l’école, ont réussi à passer sans encombre la tempête de ces années de turbulence pour la foi. Le catholicisme français est donc bien à l’image de la société dans laquelle il est plongé, tiraillé entre le changement régulier qu’appellent les événements et la profonde permanence de certains systèmes de pensée. En livrant cette première synthèse historique consacrée au catholicisme des années post-conciliaires et soixante-huitardes, Denis Pelletier ouvre ainsi un énorme chantier, passionnant à plus d’un titre, dans lequel le fait religieux est également un fait social.
Bruno DUMONS
 
DIDIER MUSIEDLAK, Mussolini, Paris, Presses de Sciences Po, 2005,436 p., 17€.
 
 
Nul autre personnage italien que Mussolini ne pouvait mieux se prêter à l’exercice de la biographie telle que l’entend la passionnante collection « Références/Facettes ».
Rappelons-en les principes :la vie « réelle » de l’homme historique compte moins peut-être que le mythe qui l’entoure, mythe passé et présent, mythe historiographique également, que la biographie entend déconstruire, expliquer et étudier. Or, la construction du pouvoir mussolinien et de son emprise sur les masses italiennes, dans une optique délibérément totalitaire, repose précisément sur la création du mythe. Celui-ci est inhérent à la personnalité de Mussolini, qui s’est non seulement préoccupé de son élaboration mais s’est aussi constamment attaché à modifier son personnage pour qu’il corresponde plus adéquatement au mythe qu’il avait inventé. L’abondance de l’iconographie, et notamment de la photographie qui disposait d’un département autonome composé d’une dizaine de membres, le prouve :Mussolini apparaît comme un véritable caméléon, l’homme « total » pourrait-on dire, dont les activités professionnelles, sportives ou autres ne sauraient connaître de limites.
Didier Musiedlak s’attache donc à étudier le mythe mussolinien, notamment dans la première partie de l’ouvrage (« Mussolini imaginaire »). Rien n’avait été laissé au hasard par le dictateur : depuis la mythification de ses origines (le père, le village, la région) jusqu’à celui de son expérience au Front, qui offre la première synthèse entre l’exaltation de la collectivité et le nationalisme, en passant par l’attention portée au « corps vivant » de Mussolini, base première et primordiale de la construction de « corps politique » du Duce. L’épisode de l’enlèvement du cadavre de Mussolini en avril 1946 par de jeunes néo-fascistes (il ne sera retrouvé qu’en 1957) révèle combien ce corps revêtait une importance mythique et mystique. L’attention portée par l’auteur à la romagnolité comme alternative à l’élitisme risorgimental et comme construction d’un mythe régional « sans cesse activé », et l’étude minutieuse des cahiers rédigés durant l’exil de l’été 1943 (après son arrestation), figurent parmi les apports les plus importants de cette partie.
La seconde partie offre des perspectives peut-être plus stimulantes encore. Consacrée au « chef du fascisme », elle se distingue par une étude aussi minutieuse qu’inédite nous semble-t-il, sur le parcours intellectuel de Mussolini, de la découverte du socialisme révolutionnaire et du marxisme à celle de Nietzsche et de la théorie des élites, une « synthèse détonante alimentée par la théorie de la violence de Sorel, le pragmatisme, le mysticisme et surtout le volontarisme ». La « prééminence accordée à la culture dans la représentation du monde de Mussolini » offre la clé de compréhension de son passage du socialisme au fascisme. Loin d’être opportuniste, il s’explique par l’importance chez Mussolini du processus régénérateur de valeurs pour créer un homme nouveau (p. 272-273). C’est l’un des apports majeurs et originaux de l’ouvrage. De même, si D.Musiedlak reprend à juste titre les études fondamentales d’Emilio Gentile pour observer le charisme du Duce et la naissance d’une « religion politique » et laïque à travers le phénomène fasciste, il tente avec succès d’appliquer les théories intentionnalistes et fonctionnalistes pour décrire le processus de domination et de prise de décision chez Mussolini, rejoignant ainsi les travaux de Ian Kershaw sur Hitler.
Frédéric ATTAL
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis