- Arcadie :sens et enjeux de « l'homophilie » en France, 1954-1982
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S'inscrire Alertes e-mail - Revue d’histoire moderne et contemporaine Cairn.info respecte votre vie privéeFondé à la fin de l’année 1953, le mouvement « homophile » français Arcadie fut actif pendant 28 ans, jusqu’à sa dissolution par son fondateur André Baudry en 1982.À partir de janvier1954, le mouvement publia une revue mensuelle qui comptait souvent plus de cent pages; dès 1957, il ouvrit également un club à Paris, et disposait de « délégués régionaux » dans plusieurs villes de province. Il est difficile d’obtenir des chiffres précis quant au nombre des adhérents, et Baudry ne doit pas être pris au pied de la lettre quand, en 1979, il affirme que la revue comptait 50000 abonnés[1] [1] «25 ans d’Arcadie : Entretien avec André Baudry »,...
suite. Toutefois, même si ce total était plus proche de 10000, les abonnés se renouvelaient au fil des ans, ce qui suggère qu’au cours de son existence, Arcadie a eu un impact sur la vie de dizaines de milliers d’homosexuels français, plus que n’importe quelle autre organisation ayant depuis existé en France. Il fut certainement l’un des mouvements les plus importants dans son genre à l’échelle mondiale. Or, curieusement, Arcadie a été assez largement négligée par les historiens[2] [2] Parmi les exceptions, on trouve : Olivier JABLONSKI,...
suite. On peut avancer à cela trois raisons :
Tout d’abord, l’histoire de l’homosexualité a eu davantage de difficultés à s’établir comme sujet de recherches universitaires en France qu’en Grande-Bretagne ou aux États-Unis[3] [3] Voir Sylvie CHAPERON, « L’Histoire contemporaine des...
suite. Cette situation dérive en partie de la tradition d’universalisme républicain qui préserve une distinction rigide entre les sphères publique et privée, traitant les individus dans la sphère publique – les citoyens– de façon égalitaire, mais leur demandant en revanche de maintenir leur identité religieuse, ethnique ou sexuelle dans le domaine de la vie privée. On peut noter qu’un pionnier en France de l’histoire de la vie privée – de la naissance, de la mort et de l’enfance en particulier – fut l’historien de droite et guère républicain Philippe Ariès, longtemps aux marges de l’institution universitaire[4] [4] Dans l’introduction à ses conversations avec Ariès,...
suite.
2 Ensuite, une conséquence de ce désintérêt pour l’histoire de l’homosexualité dans le milieu universitaire est que, pendant longtemps, la plupart des études sur le sujet ont été faites par d’anciens militants du mouvement homosexuel, marqués par l’idéologie du mouvement de libération homosexuelle des années 1970. Pour cette génération, Arcadie, avec ses objectifs de normalisation et d’intégration, représentait un ennemi plus pernicieux que la majorité hétérosexuelle. Pour les partisans de la libération homosexuelle, la discrétion était perçue comme honteuse, et la recherche de la respectabilité comme une intériorisation de l’oppression. Depuis quelque temps, l’historiographie anglosaxonne s’est éloignée de la représentation de l’histoire de l’homosexualité moderne conçue comme une sorte de progrès triomphal et téléologique, où les historiens cherchent avant tout à expliquer comment on en est arrivé à la situation actuelle. Elle remet en question cette notion simpliste que le monde aurait changé à tout jamais à la suite des célèbres émeutes de Stonewall, à New York, en juin 1969, qui donnèrent naissance au mouvement de libération homosexuelle. L’historien américain George Chauncey, qui a publié un ouvrage très riche sur les milieux homosexuels à New York entre 1890 et les années 1930, s’attache maintenant à faire de même pour les années 1950, mettant en évidence la diversité et le dynamisme de la vie homosexuelle pendant cette période[5] [5] George CHAUNCEY, Gay New York (1994), Paris, Fayard, 2003. ...
suite. De telles études sur les États-Unis rappellent qu’il y avait une vie homosexuelle avant Stonewall. En revanche, l’expérience des homosexuels dans la France des années 1950 et 1960 reste, pour l’essentiel, jusqu’à aujourd’hui, un continent ignoré de l’historiographie.
3 Enfin, ce vide s’explique en partie par le manque de sources. Si la revue mensuelle publiée par Arcadie est accessible à tous les chercheurs à la Bibliothèque nationale, les autres sources, de diffusion plus limitée, sont difficiles à trouver. Après avoir liquidé l’organisation en 1982, Baudry, traumatisé par les attaques dirigées contre lui par les militants gays radicaux, quitta la France. Il se méfiait des chercheurs, et refusait d’accorder des entretiens ou de donner accès aux archives qu’il aurait pu conserver. Ayant pu entrer en contact avec Baudry, j’ai réussi en partie à surmonter cet obstacle. J’ai ainsi réalisé une série d’entretiens avec lui et ses anciens collaborateurs, et j’ai également eu accès à quantité de documents privés, comme par exemple des enregistrements des discours de Baudry au Club, et la collection complète des circulaires ronéotypées (lettres personnelles) insérées dans les numéros d’Arcadiepour les abonnés qui le souhaitaient. Ces documents fournissaient des informations relatives aux activités du Club, prévenaient des opérations de surveillance de la police, et incluaient une lettre de Baudry abordant des questions qu’il jugeait trop délicates pour être publiées dans la revue.
4 Cet article se propose donc tout d’abord de retracer dans ses grandes lignes l’histoire d’Arcadie, puis d’analyser sa vision de l’homosexualité dans la société moderne, et finalement de réfléchir sur la façon la plus appropriée d’aborder ce sujet aujourd’hui, si l’on veut échapper à la « légende noire » d’Arcadie.
5 En dépit de la grande visibilité de l’homosexualité dans la littérature française – les exemples les plus célèbres étant Proust et Gide – avant 1945, la France, au contraire de l’Allemagne, n’avait aucune tradition de militantisme homosexuel organisé ou collectif. Les cinq numéros de la revue homosexuelle Inversions, parus entre 1924 et 1925, faisaient exception, mais la revue cessa de paraître après l’inculpation de ses rédacteurs pour atteinte aux bonnes mœurs[6] [6] Voir Inversions 1924-1925. L’Amitié 1925. Deux revues...
suite.
6 L’explication la plus convaincante de ce que Florence Tamagne a dénommé cet « individualisme jouisseur » français, est le fait que, depuis 1791, l’homosexualité avait cessé d’être un crime en France[7] [7] Florence TAMAGNE, Histoire de l’homosexualité en Europe :Berlin,...
suite. Bien entendu, cela ne voulait pas dire que les homosexuels n’étaient pas persécutés de diverses façons, en particulier par le biais du délit d’outrage public à la pudeur[8] [8] Claude NERISSE, « Le Libertin devant la loi », Arcadie,sept. 1954. ...
suite. Paris possédait toutefois une subculture homosexuelle florissante, et si Berlin avait pu s’approprier le titre de capitale homosexuelle de l’Europe au cours des années 1920, à partir de 1933, Paris le détenait à nouveau.
7 Après 1945, quand le centre de l’activité homosexuelle à Paris se fut déplacé de Montmartre et Montparnasse vers Saint-Germain-des-Prés, où il baignait dans l’atmosphère d’euphorie culturelle de la France de la Libération, un guide touristique décrivait Paris comme « un centre international pour les activités homosexuelles »[9] [9] M. SIBALIS, « Gay Paris », in David HIGGS, Queer Sites. ...
suite. Mais en réalité, la situation légale des homosexuels français s’était dégradée quand, le 6 août 1942, une loi fut promulguée punissant toute personne se livrant « à un ou plusieurs actes impudiques ou contre-nature avec un mineur de son sexe âgé de moins de 21 ans », de six mois à trois ans de prison et d’une amende de 2000 à 6000 francs. Cette mesure, promulguée sous le régime de Vichy, fut confirmée à la Libération par un décret du 8 février 1945, et devint l’article 331, alinéa 3 du Code Pénal[10] [10] M. SIBALIS,« Homophobia, Vichy France and the “crime...
suite. Cela signifiait, par conséquent, que l’âge de la majorité sexuelle était de 15 ans pour les hétérosexuels et de 21 ans pour les homosexuels[11] [11] L’âge de la majorité sexuelle, fixé depuis 1863 à...
suite. Ainsi, pour les homosexuels français, la fin du régime de Vichy ne représenta guère une « libération » puisque c’est à partir de 1945 que la rubrique « homosexualité » apparaît pour la première fois dans les statistiques annuelles du Ministère de la Justice. Le décret de février 1945 reflète l’influence du parti chrétien-démocrate (MRP), issu de la Résistance, et devenu l’une des forces dominantes dans la France d’aprèsguerre. Mais le Parti communiste n’était à cette époque pas mieux disposé à l’égard de l’homosexualité. Une étude de Daniel Guérin en 1959 montre comment le nombre de poursuites judiciaires contre les homosexuels s’accrut de façon régulière entre 1945 et 1954, de même que les sanctions devenaient plus sévères[12] [12] Daniel GUÉRIN,« La répression de l’homosexualité...
suite. Un arrêté du Préfet de police de Paris du 1er février 1949 interdisait aux hommes de danser ensemble dans des lieux publics.
8 Une réaction à cette évolution fut l’apparition, en octobre 1952, du journal Futur, qui attaquait le moralisme ambiant. Tout en se défendant d’être exclusivement un « journal homosexuel », sa préoccupation principale était toutefois de dénoncer la persécution anti-homosexuelle. Le journal était libertaire et anticlérical, et particulièrement virulent dans sa condamnation du MRP – qu’il avait rebaptisé le Mouvement des Refoulés Pratiquants –, et de son président Pierre-Henri Teitgen, qu’il tenait pour responsable du tristement célèbre décret de février 1945. Futur tomba rapidement sous les coups de la répression officielle. Dix-neuf numéros furent publiés de façon sporadique, avec de longues interruptions dues au harcèlement juridique, et le dernier numéro parut en avril 1956, juste avant que ses éditeurs ne soient condamnés pour outrage public à la pudeur[13] [13] O. JABLONSKI,« The birth… », op. cit. , p. 236. ...
suite.
9 C’est dans ce contexte que se situe l’émergence d’Arcadie. Son fondateur, André Baudry, était né en 1922 et avait été éduqué dans un collège jésuite.
10 Après trois années passées dans un sanatorium pour traiter la tuberculose dont il était atteint à la sortie du collège, il était ensuite passé par le séminaire, qu’il abandonna après deux ans, ne pouvant accepter la contradiction entre une vocation religieuse et le sentiment de son homosexualité. Il devint alors professeur de philosophie dans une école privée[14] [14] La plupart des ces informations proviennent de mes entretiens...
suite. En même temps, il commençait à fréquenter le salon homosexuel de l’écrivain André du Dognon où il rencontra le Comte Jacques de Ricaumont, qui avait contribué à des revues homosexuelles allemandes. De Ricaumont fit découvrir à Baudry la revue suisse Der Kreis/Le Cercle, fondée en 1932, et qui depuis 1942 publiait une version bilingue français/allemand. Baudry commença à écrire pour Der Kreis et devint son correspondant français sous le pseudonyme d’André Romane; il se mit également, à partir de l’automne 1952, à organiser des réunions des abonnés français du Kreis. Par le truchement de de Ricaumont, Baudry entra en relation avec le Comité International pour l’Égalité Sexuelle (International Committee for Sexual Equality – ICSE), fondé à Amsterdam en 1951. Il fit une communication à son troisième congrès en septembre 1953, et devint membre du bureau la même année. Il collabora au troisième numéro de Futur, pour lequel il écrivit une critique du livre de Marc Oraison, La vie chrétienne et les problèmes de la sexualité, mais n’appréciant pas le ton du journal, il conçut le projet de fonder sa propre revue dans un esprit plus proche de Der Kreis. Ayant rassemblé autour de lui un petit groupe de collaborateurs, il publia le premier numéro d’Arcadie en janvier 1954.
11 Pratiquement toutes les tentatives de Baudry pour mobiliser le soutien de personnalités importantes se soldèrent par un échec. Il essuya des rebuffades plus ou moins polies de la part des écrivains français Julien Green et Henri de Montherlant, et de l’italien Carlo Coccioli. Cela n’était guère surprenant de la part de Green, dont la discrétion était légendaire. Avec causticité, Jean Cocteau observa qu’une entrée typique du volumineux journal de Green était : « Rencontré X, chez Z, qui m’a parlé de Y »[15] [15] Jean COCTEAU, Le passé défini. 3,1954, Paris, Gallimard,...
suite. D’autres, telle Marguerite Yourcenar, lui offrirent plus tard des encouragements en privé, mais ne contribuèrent jamais à la revue[16] [16] Lettre du 1er février 1957, in Marguerite YOURCENAR, Lettres...
suite. Le rejet le plus cinglant fut celui de Marcel Jouhandeau, qui alla même jusqu’à publier dans la Nouvelle revue française sa lettre de refus, dans laquelle il dénonçait cette « boutique ridicule » dont la conséquence serait « une terrible persécution qui ne tardera pas à sévir contre les non-conformistes en matière d’amour »[17] [17] Marcel JOUHANDEAU, Carnets de l’écrivain, Paris, Gallimard,...
suite. Les seuls noms célèbres qui apportèrent leur soutien furent Jean Cocteau et Roger Peyrefitte. Cocteau se contenta d’envoyer un dessin et un message d’encouragement qui fut publié en tête du premier numéro. En l’occurrence, il s’agissait exactement du même message que celui qu’il avait déjà envoyé au premier congrès de l’ICSE.
12 Peyrefitte envoya un récit pour le premier numéro, et conserva des liens avec Arcadie au cours des ans[18] [18] Les relations de Peyrefitte avec Arcadie se relâchèrent...
suite. C’est également Peyrefitte qui trouva le nom de la revue.Évoquant, ainsi qu’un des contributeurs l’écrivit, des images de « jeunes bergers grecs aux tendres appas, jouant de la flûte dans des champs d’asphodèles »[19] [19] Allocution prononcée lors de la présentation des vœux...
suite, ce titre ne pouvait guère résumer de façon plus parfaite la vision de Baudry et de ses collaborateurs. Dans le même esprit, Arcadie préférait employer le terme « homophile » plutôt que celui d’« homosexuel ». Utilisé pour la première fois par le néerlandais Arendt van Sundhorst en 1949,« homophile » était le terme employé par tous les mouvements de réforme homosexuelle de l’époque – la Mattachine Society et One aux États-Unis, Der Kreis, le mouvement néerlandais COC et sa revue Vriednschap, le CCL belge, et le Vennen danois. La différence est que, vingt-cinq ans plus tard, Arcadie employait toujours ce mot.
13 On peut distinguer cinq périodes dans l’histoire d’Arcadie. Au cours de la première (1954-1959), l’organisation établit son existence. L’équipe originale de collaborateurs rassemblés par Baudry, qui écrivaient presque tous sous des pseudonymes, comprenait, entre autres, Michel Duchein (« Marc Daniel »), un jeune chartiste travaillant aux Archives Nationales, Jacques Hilaret (« Serge Talbot ») et André Gaillard (« Pierre Nedra »), tous les deux enseignants du secondaire, « Dyor » un magistrat à la cour d’Appel de Paris, Alain Chatelain (« Alain ») qui travaillait dans l’édition, et, peu de temps après, André Lafond (« André-Claude Desmon »), un professeur de philosophie. Pour le premier numéro, Baudry avait à peu près 1300 abonnés, tous recrutés sur la liste des abonnés français à Der Kreis. Pour le deuxième numéro, ce chiffre était monté à 1500, et à 2500 en juin 1954. L’aspect et le ton de la revue, qui s’autoproclamait « Revue littéraire et scientifique », étaient très austères. Il n’y avait aucune photo, et les nouvelles sentimentales qu’elle contenait étaient extrêmement retenues. Mais malgré cette prudence, la revue fut interdite à l’affichage le 28 mai 1954, et sa vente interdite aux mineurs. Cela signifiait également qu’Arcadie perdait son droit à un prix réduit pour les envois postaux.
14 Cela ne fut pas tout. À l’été 1955, une procédure fut instruite contre Baudry sous le chef d’outrage aux bonnes mœurs, pour neuf articles parus dans Arcadie entre janvier 1954 et avril 1955.Le 17 mars 1956, la 17e chambre du Tribunal de Première Instance du département de la Seine jugea les articles incriminés « dangereux pour les lecteurs en général et la jeunesse en particulier ». Elle ordonna la confiscation des épreuves saisies, et soumit Baudry à une amende de 40000F – mais, à son grand soulagement, la revue ne fut pas interdite. Cette expérience – dont Baudry ne parlait jamais, sauf à une poignée de ses collaborateurs les plus intimes, pour ne pas effaroucher des adhérents potentiels – est essentielle pour comprendre l’obsession de respectabilité de Baudry, et son désir d’éviter à tout prix de se mettre à nouveau les autorités à dos. Elle permet également de comprendre son souci de préserver son indépendance à l’égard d’autres organisations qui auraient pu compromettre sa réputation. En 1955, l’ICSE décida de tenir son quatrième congrès à Paris. Cet événement fut annoncé à grand renfort de publicité par Arcadie,à laquelle l’organisation de cet événement avait été confiée. Au dernier moment, cependant, Baudry retira son soutien, car il souhaitait qu’Arcadie soit le seul représentant officiel de l’homosexualité française, et il s’opposait aux tentatives de l’ICSE d’inviter une autre organisation, Le Verseau[20] [20] A. BAUDRY, « Procès », Arcadie, n° 21, novembre...
suite.
15 Arcadie n’était pas vendue en kiosque, mais il était possible de la trouver à divers endroits en France, et elle était envoyée par la poste aux abonnés. Au début, les membres d’Arcadie se retrouvaient à l’appartement de Baudry, rue Jeanne d’Arc, puis dans des salles louées dans de cafés parisiens, jusqu’au moment où, en 1957, Baudry fonda une société, le Club Littéraire et Scientifique des Pays Latins (Clepsala), dont les abonnés à la revue devenaient automatiquement membres[21] [21] Le Clepsala était officiellement une société anonyme...
suite. Il loua un petit local au quatrième étage d’un immeuble rue Bérenger où le Club ouvrit en avril 1957. Dans ce local exigu (100m2 ), où l’on pouvait même danser le dimanche après midi, le club offrait des activités culturelles (conférences, projections de films, lectures de poésie, etc.) tous les mercredis. Le premier vendredi de chaque mois, Baudry donnait un discours (« le mot du mois »), où il traitait de sujets d’actualité concernant la vie des homosexuels. Baudry tenait également à implanter Arcadie en dehors de Paris, et il institua des « délégués régionaux » dans plusieurs villes de province (Lyon, Bordeaux, Marseille, Lille, Metz…); il n’eut cependant pas de clubs en dehors de Paris, en dépit de quelques tentatives avortées. À la fin des années 1950, Arcadie comptait jusqu’à 4000 abonnés. La revue était suffisamment bien établie pour être citée dans d’autres publications homophiles à l’étranger, telles que One.Être membre d’Arcadie signifiait avant tout recevoir la revue; à Paris, cela pouvait également signifier fréquenter le Club. De plus, les abonnés à la revue recevaient des circulaires ronéotypées qui fournissaient des informations sur les événements culturels organisés par Arcadie, qui avaient presque tous lieu à Paris; les circulaires contenaient également des petites annonces pour faciliter les rencontres et, parfois, des photographies discrètes.
16 Au moment où Arcadie était en droit de penser que l’histoire allait dans son sens, un débat eut lieu à l’Assemblée nationale qui menaçait de modifier radicalement la situation des homosexuels en France, et qui ouvrit une deuxième phase dans l’histoire de l’organisation. Le 18 juillet 1960, lors dans un débat parlementaire sur les « fléaux sociaux » (la tuberculose, l’alcoolisme et la prostitution), Paul Mirguet, député gaulliste de la Moselle, saisit cette occasion pour dénoncer l’homosexualité, et proposa de l’ajouter à cette liste[22] [22] Journal officiel, 19 juillet 1960,2e séance du 18 juillet...
suite. L’amendement, voté sans aucune discussion, accordait au gouvernement les pleins pouvoirs pour combattre ce « fléau », et beaucoup d’homosexuels français cédèrent à la panique.
17 Quelques années plus tard, Baudry se rappelait avoir été contacté par nombre d’entre eux qui lui demandaient « s’il fallait tout vendre, tout liquider, préparer sa valise et partir… C’était la débâcle, le délire aussi; l’exode… la fuite en Égypte »[23] [23] A. BAUDRY,« Treizième année », Arcadie, janvier 1966. ...
suite. Au nom d’Arcadie, Baudry adressa une lettre de protestation à Mirguet, rejetant l’assimilation de l’homosexualité à la prostitution ou la corruption des enfants :
18
19 S’engager dans la voie de la répression, selon lui, ne ferait qu’ouvrir la porte au chantage et à une vie d’« angoisse, de terreur, de ruine » pour des centaines de milliers de Français ordinaires[24] [24] La lettre du 20 juillet 1960 fut attachée à la circulaire...
suite.
20 Sur le plan législatif, la seule conséquence fut le vote d’un décret (article330, alinéa 2 du Code Pénal), le 25 novembre 1960, qui doublait les pénalités en cas d’attentat à la pudeur commis par un homosexuel. Bien que cette mesure fût moins sévère que certains n’avaient craint, nombreux furent ceux qui eurent l’impression de l’avoir échappé belle. Baudry l’exprima ainsi dans sa lettre aux abonnés de décembre 1961 : « Nous respirions parce que nous pouvions tout craindre… Mais il faut rester vigilants »[25] [25] « Lettre personnelle », décembre 1961. ...
suite. Le début des années 1960 fut donc une période paradoxale pour les homosexuels français. D’une part, leur situation juridique s’était détériorée, une évolution qui cadrait avec la nature plus conservatrice du climat politique français depuis le retour de deGaulle au pouvoir en 1958. De l’autre, la première moitié des années 1960 en France, comme dans le reste de l’Europe occidentale, avait vu les prémices d’une certaine libéralisation sociale et sexuelle. Un symptôme de cette nouvelle atmosphère fut l’apparition en mai 1959 d’une nouvelle publication homosexuelle, Juventus :
revue littéraire mensuelle, dont l’inspirateur était un ancien Arcadien qui s’était querellé avec Baudry[26] [26] Il s’agissait de l’écrivain Frédéric Rey qui avait...
suite. Tout en affirmant ne pas être une rivale pour Arcadie – « nos méthodes sont différentes; nos buts sont identiques »[27] [27] Jean-Louis ORNEQUINT,« Les chroniques », Juventus,2,15...
suite – sa préférence affichée pour le terme « homosexuel » plutôt qu’« homophile » constituait une déclaration de guerre implicite[28] [28] « Contre l’homophilie », Juventus,4,3 septembre 1959. ...
suite. La différence principale n’était pas tant au niveau de l’idéologie que du format magazine, du style plus léger et de la présence de photos relativement suggestives. Le style de Juventus était peut-être plus en accord avec son temps qu’Arcadie, mais la revue ne dura que six numéros.À peu près à la même époque, le gouvernement interdit la vente en France de plusieurs magazines de culturisme importés de l’étranger – Physique Pictorial, Body Beautiful, Tomorrow’s Man, Adonis – au nom de la loi sur la liberté de la presse de 1881, visant à empêcher la propagande étrangère subversive d’entrer en France[29] [29] O. JABLONSKI,« The birth… », p. 244. ...
suite.
21 Arcadie se sentit ainsi poussée sur la défensive au cours de la première moitié des années 1960. L’insertion de photos et de petites annonces dans la revue fut suspendue, et Baudry déclara la nécessité d’en accentuer « le caractère scientifique » pour éviter le risque d’être saisi[30] [30] A. BAUDRY,« Réponse à un questionnaire », Arcadie,...
suite.« Le ton de cette revue n’est plus ce qu’il était en 1954… [quand] nous avons publié des nouvelles, des récits que nous n’oserions pas publier en 1963 »[31] [31] A. BAUDRY,« Notre revue », Arcadie, août/ septembre...
suite. Le changement de ton n’est guère perceptible, mais on perçoit une certaine stagnation dans les numéros d’Arcadie des années 1960. La revue comptait un contingent fiable de contributeurs réguliers, mais Baudry déplorait souvent qu’il n’y en ait pas assez de nouveaux[32] [32] Lettre personnelle, décembre 1965. ...
suite.
22 Des coûts de production de plus en plus élevés imposèrent également des économies, et la revue dut réduire sa taille en 1963.
23 Dans d’autres domaines, Arcadie avait développé des traditions qui ne changèrent que peu au cours de la décennie. Il y avait le banquet annuel au mois de novembre, au cours duquel les membres ordinaires pouvaient rencontrer les « académiciens d’Arcadie », puis entendre un discours de bravoure de la part de Baudry. L’invité d’honneur au banquet du 10e anniversaire fut Roger Peyrefitte, et les discours furent enregistrés pour ceux qui n’avaient pu être présents.
24 L’année suivante, le cinéaste Robert Delannoy, qui avait récemment adapté pour le cinéma Les amitiés particulières de Peyrefitte, assista au banquet. Dans l’ensemble, cela ressemblait cependant parfois un peu à une réunion d’anciens combattants, selon les termes d’un des membres.
25 Vers la fin des années 1960, un changement de ton eut lieu, marqué par davantage de confiance en soi. Il est difficile de dater précisément le début de cette troisième phase de l’histoire d’Arcadie, mais on peut la situer aux alentours de 1968. Cela n’avait rien à voir avec les événements de mai 1968, qui n’eurent aucun impact immédiat, ni sur Arcadie (sauf à contraindre Baudry à annuler ce qui devait être le premier congrès d’Arcadie en novembre de la même année), ni sur l’histoire de l’homosexualité en France. Les voix des homosexuels furent absentes du carnaval de 1968, si l’on excepte l’éphémère et pratiquement invisible Comité d’Action Pédérastique Révolutionnaire de la Sorbonne. Néanmoins, les évolutions sociales dont mai 1968 fut le symptôme et le catalyseur, suscitèrent un intérêt nouveau pour des sujets jusqu’alors tabous. En mars 1970, l’émission de radio « Campus », diffusée sur la station populaire Europe 1, fut consacrée à l’homosexualité pour la première fois dans l’histoire des ondes françaises. On comptait, parmi les participants, un médecin et un commissaire de police, mais aussi, pour prendre la défense de l’homosexualité, Jean-Louis Bory, Roger Peyrefitte, Daniel Guérin et Baudry lui-même[33] [33] Michel LANCELOT, Campus violence ou non-violence, Paris,...
suite. Dans une lettre adressée au rédacteur en chef du Monde, dans laquelle il se plaignait du ton sarcastique avec lequel le journal avait rapporté cet événement, Baudry proclamait fièrement qu’il avait eu « l’honneur de parler au nom des homosexuels de France »[34] [34] A. BAUDRY,« Arcadie à la radio », Arcadie, mai,1970. ...
suite. Même si tous les homosexuels ne l’avaient pas perçu de cette façon, l’émission représenta une sorte de consécration pour Arcadie.
26 En 1970, Duchein qui, depuis de nombreuses années, avait suivi de loin ce qui se passait en Amérique, se rendit aux États-Unis pour la première fois – l’année suivant les émeutes de Stonewall. S’il se méfia de la tendance du mouvement homosexuel à prendre modèle sur les méthodes de revendication des groupes minoritaires opprimés ainsi que de la ghettoïsation et de la commercialisation de la vie homosexuelle, il fut en revanche impressionné par la diversité et le dynamisme de ce qu’il vit. Il concluait ainsi son investigation :
27
28 Ainsi, au début des années 1970, Arcadie avait le sentiment, comme Baudry l’exprima à la fin de 1973, de ne plus être aussi seule dans sa « longue marche dans un quasi désert »[36] [36] Lettre personnelle, décembre 1973. ...
suite. En septembre 1969, le Club d’Arcadie déménagea dans des locaux beaucoup plus grands (350 m2 ), rue du Château d’Eau.
29 Le ton des articles de Baudry devint plus revendicatif : « nous réclamons la majorité à 18 ans et l’abrogation de l’ordonnance de février 1945; nous réclamons l’abrogation de l’amendement Mirguet », écrivait-il en 1971[37] [37] A. BAUDRY,« Nos objectifs », Arcadie, janvier 1971. ...
suite. En février de la même année, Arcadie annonça la création d’un groupe « jeunes homophiles », à qui la rédaction d’un numéro entier de la revue serait confiée.
30 Toutefois, quand ce numéro parut en septembre1973, la plupart de ces « jeunes homophiles » avaient quitté l’organisation ou en avaient été exclus. Arcadie était entrée dans la quatrième phase de son histoire.
31 Précisément au moment où Arcadie commençait à sentir des évolutions positives, l’organisation se trouva confrontée à l’émergence en France d’un nouveau style d’activisme homosexuel dont le moment fondateur allait être la création en 1971 du Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire (FHAR), après l’émission de radio de Ménie Grégoire, consacrée le 10 mars 1971 à « l’homosexualité, ce douloureux problème », et à laquelle avait été invité Baudry. Son intervention fut accueillie par des hurlements dans la salle, et l’émission fut suspendue. Le FHAR constitua le « mai 1968 » différé de l’homosexualité française. Le mouvement acquit une certaine notoriété quand l’un de ses membres, Guy Hocquenghem, accorda, le 10 janvier 1972, un entretien au Nouvel Observateur, où il égratignait, en passant, Arcadie, qualifiée de « très feutrée ». Pour le FHAR, qui attaquait violemment la politique prudente des « petits crapauds » d’Arcadie[38] [38] Le fléau social, n° 4, décembre 1973. ...
suite, l’ennemi n’était pas seulement l’État et la société qui essayaient de réprimer l’homosexualité, mais également des organisations comme Arcadie qui s’efforçaient de la « normaliser ». Rapidement victime de luttes de factions, le FHAR fut remplacé par le Groupe de Libération Homosexuelle (GLH), qui survécut à des crises variées, et sous des incarnations diverses, jusqu’en 1978[39] [39] J. GIRARD, Le mouvement…,p. 81-148. ...
suite.
32 En 1971, l’écrivain Françoise d’Eaubonne, qui avait participé à Arcadie pendant les années 1960, avait dit à Baudry au cours d’un débat que les homosexuels n’étaient pas là pour s’intégrer dans la société, mais pour la désintégrer.
33 Avec d’autres membres féminins, elle fut expulsée d’Arcadie, et rejoignit le nouveau Mouvement de Libération des Femmes (MLF)[40] [40] La rupture ne s’est peut-être produite qu’à ce moment-là,...
suite. Deux ans plus tard, en juin 1973, un débat agité, organisé par le groupe de jeunes d’Arcadie sur la question des « folles », donna lieu à des plaintes d’autres membres plus âgés.
34 Quelques-uns des jeunes furent exclus et fondèrent le GLH avec des anciens du FHAR.L’impact de ces événements ne doit pas être surestimé. Le nombre d’adhérents d’Arcadie était probablement plus élevé qu’il ne l’avait jamais été et, en mai 1975, l’interdiction d’afficher la revue fut finalement levée dans l’atmosphère plus libérale qui suivit l’élection de Giscard d’Estaing à la présidence de la République en 1974. De façon plus importante encore, Baudry reçut une couverture publicitaire sans précédent quand il apparut à la télévision pour la première fois dans une émission à forte audience, « Les Dossiers de l’Écran ».
35 Après la diffusion du film Les amitiés particulières, le débat sur l’homosexualité s’ouvrit avec, parmi les participants, outre Baudry, Bory et Peyrefitte, le romancier homosexuel Yves Navarre, et Mirguet, l’auteur de l’amendement de juillet 1960. Le présentateur de l’émission cita un sondage qui montrait que seule une minorité de Français considérait que l’homosexualité était un « fléau social », et les défenseurs de l’homosexualité dominèrent largement le débat. En ce sens, on pourrait dire que la diffusion de cette émission représenta un moment dans l’histoire de l’homosexualité française non moins important que la fondation du FHAR[41] [41] Arnand JAMMOT,Les homosexuels aux Dossiers de l’Écran,...
suite.
36 Toutefois, cette période fut douloureuse pour les dirigeants d’Arcadie, car c’est alors que l’organisation acquit la réputation réactionnaire qui ne devait plus jamais la quitter. Lors d’un meeting sur l’homosexualité à l’université de Vincennes, au cours duquel il essaya de prendre la parole, Duchein fut interrompu par les cris de l’assistance[42] [42] Entretien avec Duchein. ...
suite. Ces attaques étaient si violentes que, pendant un temps, Arcadie redouta une attaque à la bombe de la part des activistes gays. Parmi ceux qui rompirent avec Arcadie à cette époque, on trouve Daniel Guérin et Pierre Hahn, qui rejoignirent tous les deux les rangs du FHAR.Jean-Louis Bory essaya de trouver une voie moyenne entre le radicalisme du FHAR et le conservatisme d’Arcadie : il prit la parole au congrès d’Arcadie en 1973, mais il cosigna également un livre avec Hocquenghem.
37 Vers la fin des années 1970, toutefois, la politique homosexuelle retrouva des accents plus réformistes, et l’ostracisme à l’égard d’Arcadie cessa.À partir de 1978 environ, on peut identifier une cinquième et dernière phase dans l’histoire d’Arcadie. Dès 1976, le GLH s’était disloqué, et avait été remplacé en juillet 1979 par le Comité d’Urgence Anti-Répression Homosexuelle (CUARH), qui regroupait des organisations gays dont l’objectif était de faire abroger l’article331.3 du Code Pénal[43] [43] Homophonies, novembre 1980. ...
suite. Ceci était également une des ambitions déclarées d’Arcadie, qui avait pris contact avec le sénateur Cavaillet. Celui-ci avait réussi à obtenir que le Sénat adopte cette position en juin 1978, avant que l’Assemblée ne revienne sur cette décision. Arcadie, comme toujours obsédée par son indépendance, garda ses distances vis-à-vis du CUARH, mais réussit à regagner sa crédibilité au cours de ces années. Son congrès de mai 1979 reçut une attention particulière de la part de la presse, et la présence de Michel Foucault, qui prononça l’un des principaux discours, lui apporta un prestige considérable. L’année suivante, le banquet d’Arcadie fut honoré par la présence de Robert Badinter. En somme, Arcadie semblait enfin avoir obtenu la reconnaissance officielle à laquelle Baudry avait toujours aspiré. Néanmoins, l’organisation se refusa à soutenir un candidat à l’élection présidentielle de 1981, bien que François Mitterrand se soit engagé à abroger l’article 331.3. L’article fut en effet abrogé en juillet 1982, mais Arcadie n’était plus là pour assister à cet événement. L’échéance du bail du local du Club fut le prétexte que saisit Baudry pour en finir, lui qui ne s’était jamais tout à fait adapté au style du militantisme homosexuel moderne, ni tout à fait remis des attaques qu’il avait subies. Mai 1982 vit la dissolution du Clepsala et la fin de la revue. Dans son dernier message aux membres d’Arcadie, Baudry déclara, avec son sens habituel du théâtral :« loin du tumulte de ce peuple aimé en chacun et en chacune de ceux qui sont venus vers moi, j’attendrai la mort ». Lors d’un entretien accordé un mois après cette dissolution au magazine gay radical Gai pied, le journaliste lui demanda ce qu’il pensait des homosexuels contemporains aux États-Unis. Il répondit : « Ils me font vomir »[44] [44] Gai pied, n° 38, mai 1982, p. 12. ...
suite. Depuis ce jour, il est demeuré silencieux dans l’exil qu’il s’est lui-même imposé à Naples.
38 Bien qu’il soit possible de déceler des nuances et des inflexions au cours des années, la conception qu’Arcadie avait de son rôle, ainsi que sa vision de l’homosexualité, changèrent remarquablement peu au cours des vingt-huit années de son existence. Son objectif était de parvenir à intégrer l’homosexualité dans la société à travers la démonstration de sa normalité et de sa respectabilité. Les mots-clés étaient dignité et prudence. Ainsi que Baudry l’écrivait :
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40 Baudry consacra donc autant d’énergie à la dénonciation de la frivolité des homosexuels qu’à la dénonciation de la société qui les persécutait. Une circulaire de juin 1956 conseillait aux Arcadiens de prendre garde pendant leurs vacances :
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42 Les exhortations de Baudry étaient incluses dans ses lettres personnelles, dans les articles qu’il écrivait pour la revue, ainsi que dans son célèbre « mot du mois », le discours qu’il prononçait, chaque dernier vendredi du mois, au Club.
43 Cette habitude se maintint jusqu’à la dissolution d’Arcadie. Vers 22 heures, Baudry montait sur la scène pour prononcer ce que ses adversaires appelaient de façon sarcastique un sermon. Il fustigeait les homosexuels qui draguaient au Jardin des Tuileries, dans les urinoirs, les bains publics, les cinémas. Dans une certaine mesure, l’insistance d’Arcadie sur la respectabilité était une question de tactique :
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45 Arcadie tenait à son indépendance vis-à-vis de toute allégeance politique ou religieuse, et se voyait avant tout comme une organisation apolitique, en partie parce que, selon Baudry, « le problème est un problème personnel, puis un problème social… mais non surtout et essentiellement, un problème légal »[48] [48] A. BAUDRY,« Tactique », Arcadie, juin 1955. ...
suite, mais aussi parce que régnait un certain pessimisme quant à ce que l’activisme politique pouvait accomplir :« Nous sommes une minorité, et nous serons toujours une minorité. Notre seule politique possible c’est de convaincre les hommes intelligents… Nous sommes partisans d’une révolution permanente et diffuse »[49] [49] Serge TALBOT, « Ce que veulent les arcadiens », Arcadie,décembre...
suite. Il serait inexact de dire qu’Arcadie évitait tout recours à la politique, mais Baudry préférait agir dans les coulisses, se concilier les autorités, et entretenir des contacts avec des personnalités. Certains numéros spéciaux d’Arcadie étaient envoyés à des ministres et des hauts fonctionnaires, aux chefs des groupes parlementaires, à des membres influents du clergé, aux doyens des universités[50] [50] Circulaire de décembre 1960, FML, n° 84. ...
suite. Au banquet annuel d’Arcadie, il était toujours annoncé qu’un représentant de la Préfecture de Police était présent, habituellement assis à la droite de Baudry. Durant toute son existence, Arcadie eut constamment besoin de se défendre contre l’accusation que Baudry communiquait les listes de ses membres à la police[51] [51] Voir « Lettre à un jeune garçon », Arcadie,octobre...
suite. Baudry s’efforçait en tout cas de maintenir de bonnes relations avec les autorités. En janvier 1958, alors que Daniel Guérin devait participer à un débat public sur l’homosexualité et la psychanalyse, Baudry le mit en garde :« Un avis aimable venu de la Préfecture nous déconseille pour Arcadie de participer à ce débat »[52] [52] Fonds Guérin, BDIC, 721/ 14/ 9. ...
suite. Baudry n’éprouvait pas la moindre honte de ces contacts, étant convaincu qu’ils fournissaient une excellente protection.
46 Pour les dirigeants d’Arcadie, la stratégie de prudence était justifiée également par les événements qui avaient lieu à l’étranger. Duchein, qui tenait ses lecteurs au courant des débats autour du rapport Wolfenden en Grande-Bretagne[53] [53] Voir Arcadie n° 47-51, novembre 1957 à avril 1958;...
suite, remarqua que la propagande diffusée par la Homosexual Law Reform Society, fondée en mai 1958, avait polarisé l’opinion publique avant les élections, poussant le gouvernement à adopter une position plus hostile qu’il ne l’aurait fait autrement :
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48 Néanmoins, bien avant l’émergence des mouvements radicaux des années 1970, Baudry s’était senti le besoin de défendre Arcadie contre ceux qui l’accusaient de n’avoir rien accompli. Sa réponse, parue en juin1958, fut que « dans l’état actuel des choses, nous pensons que toute notre énergie doit être employée à bien inscrire ce problème, puis à éduquer, aider les homophiles…
49 Pour l’instant, l’histoire nous impose cette tactique »[55] [55] A. BAUDRY,« Géographie d’Arcadie »,Arcadie, juin1958. ...
suite. De fait, Arcadie ne se considérait pas comme un mouvement avant tout politique. Même si à partir de 1975, l’organisation se décrivit comme « le mouvement homophile de France », il ne s’agissait pas d’un mouvement au sens habituel du terme. Baudry préférait décrire Arcadie comme une « famille spirituelle »[56] [56] A. BAUDRY, Arcadie, juillet/ août 1963. ...
suite. Quant à son propre rôle, Baudry le décrivait comme « un apostolat, un sacerdoce »[57] [57] A. BAUDRY, Arcadie, mars 1954. ...
suite. Il encourageait les gens à venir le voir « un peu comme vous allez chez le médecin, chez le professeur, chez le prêtre »[58] [58] A. BAUDRY, Arcadie, octobre 1959. ...
suite, et sa rhétorique était très empreinte de catholicisme :
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51 Baudry prenait ses devoirs pastoraux très au sérieux. En novembre 1963, il déclara avoir répondu personnellement à 20000 lettres. Même si Arcadie rejetait l’activisme politique et que Baudry percevait son rôle comme celui d’un directeur de conscience avant tout, l’ambition la plus fondamentale d’Arcadie était de transformer l’attitude de la société à l’égard de l’homosexualité. Le principal instrument de cette transformation devait être la revue qui s’adressait à trois groupes :les homosexuels eux-mêmes, les autorités, et le grand public[60] [60] Arcadie, septembre 1960. ...
suite.
52 C’était la raison pour laquelle la revue devait adopter une apparence et un ton aussi sérieux :« nous n’entendons pas toujours plaire… et nous préférons les 66 pages de texte d’Arcadie que 4 photos »[61] [61] Circulaire de février 1959, FML, n° 75. ...
suite. En utilisant les découvertes de la sociologie, de la biologie, de la philosophie, de l’histoire, on voulait démontrer l’absurdité néfaste de la persécution des homosexuels. Dans son premier article pour Arcadie, Baudry invoquait deux autorités : Kinsey, sur qui Guérin devait écrire un livre publié en 1955, et Marc Oraison, un prêtre catholique, qui écrivait, avec une certaine ouverture d’esprit, sur des questions relatives à la sexualité, d’un point de vue chrétien. Dans ses numéros deux, trois et quatre, la revue publia des articles du sexologue français René Guyon (1876-1961), qui avait collaboré avec Hirschfeld. La science, la religion et l’histoire étaient constamment au centre des préoccupations d’Arcadie. Le rôle de la science était d’expliquer les causes et la nature de l’homosexualité, perçue comme un fait d’ordre biologique ayant existé à toutes les époques de l’histoire[62] [62] S. TALBOT,« Homosexualité et biologie », Arcadie,mai...
suite.
53 Le dialogue qu’Arcadie entretenait avec la religion mérite plus d’attention qu’il ne peut lui en être consacré ici[63] [63] Voir par exemple, Robert AMAR,« Catholicisme et homosexualité »,...
suite. Baudry lui-même restait imprégné de sa formation catholique, mais Duchein, son adjoint, était quelque peu anticlérical, et de nombreux articles, y compris de Baudry lui-même, s’élevaient contre l’attitude obscurantiste de l’Église catholique. Il s’agissait cependant d’un sujet qui demandait beaucoup de précautions, car de nombreux membres d’Arcadie étaient catholiques. En 1960, Baudry s’exclamait :« Que de prêtres en Arcadie.
54 Que d’anciens séminaristes ! Que de catholiques, que de protestants ! J’ai vu et entendu plus de la moitié d’Arcadie en proie à ce problème »[64] [64] A. BAUDRY, Arcadie,avril 1960. ...
suite. En décembre 1971, Baudry demanda à l’arcadien Gérald de la Mauvinière d’organiser une table ronde sur « christianisme et homosexualité ». De cette initiative émergea en janvier 1972 l’organisation David et Jonathan, qui s’adressait spécifiquement aux homosexuels chrétiens. Sa première réunion eut lieu dans les locaux d’Arcadie, et pendant les premières années de son existence, elle utilisa l’adresse d’Arcadie comme boîte postale, bien qu’il n’y eût aucun lien formel entre les deux organisations, afin de respecter le principe d’indépendance voulu par Baudry[65] [65] À propos des relations entre Arcadie et David et Jonathan,...
suite.
55 Michel Duchein était l’historien attitré d’Arcadie. Souvent ses articles retraçaient l’histoire d’homosexuels célèbres – Frédéric le Grand, Michel-Ange, Cambacérès, Tchaïkovski. L’historiographie gay moderne rejetterait ce type de recherche comme trop centré sur les « grands hommes », mais Duchein concevait ces études comme des
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57 Dans son article intitulé « Essai de méthodologie pour l’étude des aspects homosexuels de l’histoire », il concédait que cette ambition requérait davantage qu’une simple histoire des « grands hommes », et qu’il faudrait étendre la recherche à l’histoire du droit, de la médecine, de la religion et de la famille afin d’analyser la vie de la majorité des homosexuels :« éclairer tous les aspects de la vie des homosexuels à travers les diverses civilisations; leur vie privée en tant qu’individus, leur vie sociale »[67] [67] M. DANIEL,« Essai de méthodologie pour l’étude des...
suite.
58 Si l’un des buts d’Arcadie était d’instruire la société non-homosexuelle sur la nature de l’homosexualité, son autre but était d’enseigner aux homosexuels une nouvelle façon de vivre. L’obsession de Baudry, la nécessité pour les homosexuels de se montrer « dignes », était en partie une stratégie politique, mais il s’agissait aussi d’une tentative de « spiritualisation » de leur existence.
59 L’homosexualité n’avait rien à voir avec l’efféminement, la prostitution et l’exhibitionnisme. Dans la démonologie d’Arcadie, la vie homosexuelle de Saint-Germain-des-Prés incarnait précisément ce qu’il fallait éviter à tout prix.
60 Baudry écrivait :« les homophiles ne veulent pas être confondus avec ces caricatures, ces marchands d’amour ou d’étreintes, ces exhibitionnistes, ces “garçons qui n’ont plus rien d’un garçon” »[68] [68] A. BAUDRY,« Notre responsabilité », Arcadie, novembre...
suite. Arcadie diabolisait également les célèbres bals travestis de Magic City qui, au cours de l’entre-deux guerres, avaient constitué l’un des sommets du calendrier homosexuel parisien[69] [69] Arcadie, mars 1955. ...
suite. Dans la conception d’Arcadie, l’efféminement et la promiscuité sexuelle étaient en partie une réaction contre la façon dont la société traitait les homosexuels, contraints de vivre dans la clandestinité et la culpabilité. Si les homosexuels pouvaient se libérer de leur sentiment de faute, ils pourraient « développer avec sérénité leur personnalité »[70] [70] Fabrizio DELLE TORRE,« L’homophilie en Italie », Arcadie,janvier...
suite :
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62 Une idée centrale était que les homosexuels manquaient de modèles de socialisation et d’initiation, et par conséquent devaient inventer les leurs :
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64 Arcadie montrait le chemin vers la nouvelle vie, et le Club permettait de la mettre en pratique loin des yeux inquisiteurs d’une société hostile. Baudry contrôlait avec vigilance les mœurs du Club. Cette attitude était en partie dictée par la volonté d’éviter tout problème avec les autorités; mais avait aussi pour but de créer un endroit où la vie morale telle que Baudry la concevait pouvait être pratiquée. Cela signifiait que le Club devait être considéré comme un lieu d’amitié plutôt que comme un terrain pour des rencontres éphémères :
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66 Comment ces exhortations étaient-elles reçues par ceux à qui elles étaient adressées ? Comment le discours officiel d’Arcadie était-il perçu par les membres de base ? Il est difficile d’apporter une réponse à cette question, car l’organisation était gérée de façon plutôt autoritaire et centralisée, et Baudry, quelquefois appelé le « Pape » d’Arcadie, était convaincu qu’il ne pouvait en être autrement :« dans le peuple homophile français, tel que le connais, la démocratie poussée à son paroxysme c’est le doute »[74] [74] A. BAUDRY,Le Regard des autres,[Actes du Colloque Internationale],...
suite. La revue ne publiait pas de lettres, mais à partir de 1965 environ, quelques lettres de lecteurs commencèrent à être imprimées dans la circulaire ronéotypée, et malgré la sélection à laquelle elles étaient visiblement soumises, elles sont néanmoins ce qui s’approche le plus d’un dialogue entre la base et les dirigeants de l’organisation.
67 Clairement, il existait des tensions, et qu’il s’agisse ou non de la partie visible de l’iceberg, ces lettres permettent d’entrevoir comment les arcadiens de base percevaient l’organisation. Dès le début, Baudry dut se défendre d’être trop timoré ou d’être un indicateur de la police; ces tensions avec les adhérents ne firent que s’accroître à mesure que le nombre de membres augmentait.
68 C’était une chose que d’organiser un banquet annuel qui rassemblait les fidèles prêts à acclamer Baudry; c’en était une autre d’organiser des rassemblements où l’assistance dépassait largement les membres fondateurs. En avril 1960, Baudry remarquait que l’augmentation du nombre d’adhérents avait créé des problèmes :« Il est singulièrement plus ardu de maintenir un idéal dans une foule que dans un groupe choisi de premiers disciples. Et ceux-ci parfois, ne retrouvant plus ce qu’ils avaient admiré et apprécié aux premières heures, ont tendance à se retirer de cette collectivité avec laquelle ils ont de moins en moins en commun »[75] [75] A. BAUDRY,« L’esprit d’Arcadie », Arcadie, avril...
suite. En janvier 1965, il fut reconnu que deux groupes coexistaient sans se mélanger :« Il y a ici deux publics assez différents… La jeunesse dansante du dimanche, les gens dit plus sérieux, en tout cas d’une moyenne d’âge plus élevée, des conférences de la semaine »[76] [76] « Présentation des vœux au club », Circulaire, janvier...
suite. Des lettres exprimaient des griefs à l’encontre du club. Un membre se plaignit :
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70 Un autre adhérent écrivit pour protester contre un article publié dans Arcadie, dans lequel l’idée d’un ghetto homosexuel avait été rejetée, et qui déclarait que les membres de l’organisation ne constituaient pas une minorité distincte, mais plutôt un rassemblement de citoyens n’ayant en commun que des préférences sexuelles :
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72 Dans ce cas particulier, la critique de l’austérité du club se muait en un défi lancé à l’ensemble de l’édifice idéologique d’Arcadie, fondé sur l’intégration et la respectabilité.
73 Dans les années 1970, de telles critiques ont donné naissance à l’argumentation des partisans de la libération homosexuelle selon laquelle l’attitude accommodante d’Arcadie représentait une forme de haine de soi et une intériorisation de la répression hétérosexuelle. Dans cette optique, Arcadie, au lieu de libérer les homosexuels de la culpabilité par laquelle la société les opprimait, ne faisait que la renforcer. Même si quelques-unes des déclarations les plus extrêmes de Baudry semblent conforter cette impression[79] [79] A. BAUDRY,« L’esprit d’Arcadie », Arcadie,avril 1960. ...
suite, la réalité est beaucoup plus complexe.
74 Il est vraisemblable que si certains trouvaient aide et secours au sein d’Arcadie, d’autres trouvaient son moralisme étouffant. Baudry inspectait le club pour corriger tout comportement inapproprié, afin de rester dans les bonnes grâces de la police. Mais il ne faut pas en exagérer l’impact. En dépit des diatribes de Baudry contre la promiscuité sexuelle, Arcadie fournissait toutes sortes d’informations pratiques concernant la santé sexuelle. Arcadie condamnait peut-être la drague dans les jardins et les WC publics, mais elle signalait également quels endroits il valait mieux éviter en raison de la surveillance policière. Sa vision de l’homosexualité était plus proche du Corydon de Gide que de Querellede Genet, mais Arcadie organisa, à ses propres risques, l’une des premières projections du film de Genet, Chant d’Amour, qui n’avait pas de visa d’exploitation. Jusqu’à un certain point, les adhérents étaient libres de prendre ce qui leur plaisait dans Arcadie sans trop se soucier du reste, à condition de ne pas trop dépasser les bornes officielles.
75 Jusqu’aux années 1970, la condamnation de l’efféminement ne distinguait guère Arcadie des autres représentants de l’homosexualité. Même Juventus, qui se présentait pourtant comme plus « au fait » qu’Arcadie, adoptait le même ton quand il s’agissait de dénoncer Saint-Germain-des-Prés :
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77 En dépit de la « ligne officielle » d’Arcadie, il existait des tensions non résolues entre sa tentative de créer une communauté homosexuelle et son objectif d’intégration dans la société :c’est-à-dire entre l’idée que les homosexuels sont des personnes comme les autres et que seules les persécutions les distinguent du reste, et l’idée d’une identité spécifiquement homosexuelle. Ces tensions sont perceptibles à travers toute l’histoire de l’organisation. Ainsi, on trouve des déclarations telles que :« Il n’est pas plus étrange d’être homosexuel que d’avoir des cheveux roux »[81] [81] S. TALBOT,« Les facteurs sexualisants », Arcadie, n° 40,...
suite ou encore « il faut vivre avec votre homophilie, non pour elle, non par elle car vous êtes d’abord un homme »[82] [82] A. BAUDRY,« Confusion », ibidem. ...
suite. Mais on peut également trouver des passages qui contredisent cette attitude :
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79 ou bien : « Il n’existe aucune question, aucune opinion que nous ne puissions aborder en tant qu’homosexuels puisque notre homophilie est notre totale condition »[84] [84] A. BAUDRY,« À certains lecteurs », Arcadie, n° 55/ 56,...
suite.
80 La recommandation de vivre de façon « authentique » était fréquemment répétée. Que signifiait-elle ? Dans les années 1950, l’influence de l’existentialisme sartrien était incontestablement sensible :
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82 Les années 1960 virent de nombreuses réflexions au sein d’Arcadie à propos des conséquences pour les homosexuels de l’émergence de la société de consommation :
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84 Ici, l’influence qui perce est moins Sartre qu’Herbert Marcuse, dont l’ouvrage L’Homme unidimensionnel avait été décrit en 1968 par un autre collaborateur d’Arcadie comme « le plus grand livre du siècle »[87] [87] Pierre NEDRA » [André Gaillard], Arcadie, n° 178,...
suite.
85 Ainsi Arcadie possédait bien un concept de l’authenticité homosexuelle, même si ce concept différait de celui des militants gays des années 1970. Sans aucun doute, Arcadie était convaincue que la situation contemporaine imposait la prudence, pour des raisons stratégiques, mais son but ultime, dès le début, était une société dans laquelle les homosexuels pourraient vivre « à visage découvert », comme le suggérait le thème du congrès de 1973 :
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87 Un article de 1960 s’interrogeait sur la meilleure façon d’atteindre cet objectif :
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89 Les militants gays des années 1970 cherchaient bien entendu à faire tomber la cloison entre les sphères publique et privée, personnelle et politique. Ce que cet écrivain arcadien désignait comme son « jardin secret », le mouvement de libération gay l’appelait le « placard ». Là où Arcadie déclarait qu’il était possible d’être heureux et épanoui dans le placard, les militants gays partisans de la libération répondaient qu’on ne devrait pas être heureux au placard. Mais si le mouvement de libération gay créa de nouvelles façons d’être heureux, il créa tout autant de nouvelle façons d’être malheureux. Pour certains, l’impératif de se déclarer ouvrait des perspectives excitantes et libératrices; pour d’autres il était menaçant et déroutant. Il serait anhistorique de montrer du doigt ces derniers et de les accuser d’avoir intériorisé l’oppression ou la culpabilité imposées par la société hétérosexuelle. Honte et culpabilité ne sont sûrement pas les mots appropriés pour caractériser ces propos parus dans Arcadie en 1970 :
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91 Dans le même esprit, Daniel signait un article intitulé « la chance d’être homosexuel »[91] [91] Arcadie, octobre,1956 ...
suite.
92 Même si Arcadie préconisait l’intégration des homosexuels, la question de savoir s’ils devraient quand même développer des formes propres de sociabilité était parfois soulevée :
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94 Presque dix ans plus tard, un des plus proches collaborateurs de Baudry, dans un article traitant des homosexuels qui préféraient avoir des aventures sexuelles nombreuses plutôt que de vivre en couple, écrivait en des termes presque semblables :
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96 Bien entendu, Arcadie était dans une large mesure un produit de son époque. Son discours doit être resitué dans le contexte des autres mouvements “homophiles” de cette période. Mais il est également incontestable que l’histoire d’Arcadie était informée par les conditions spécifiques de la France, pays où l’homosexualité n’était pas illégale, mais où la définition de la vie privée – dérivant à la fois de la morale catholique traditionnelle et de la distinction républicaine entre sphère publique et sphère privée – avait rendu la culture plus imperméable à ce qui devait par la suite être appelé la politique de l’identité.
97 L’histoire d’Arcadie fut également marquée par la vision janséniste de son fondateur, Baudry. Il est clair par ailleurs que l’organisation éprouva des difficultés à s’adapter aux changements survenus dans la société et se crispa sur une stratégie qui avait assuré sa survie jusqu’à la fin des années 1960 – et de fait,Arcadie est le seul journal homosexuel à avoir survécu plus de quelques numéros avant 1970 – mais qui perdit de sa pertinence quand le contexte politique et social commença à changer.
98 En définitive, quand il s’agit d’écrire l’histoire de l’homosexualité moderne, il faut en permanence être conscient de la mesure dans laquelle nos catégories de progressisme et de conservatisme, de subversion et de conformité, sont contingentes et provisoires – comme le montrent les débats actuels à propos du mariage homosexuel[94] [94] Voir Andrew SULLIVAN, Virtually normal :An Argument...
suite. Comme l’écrit très bien Didier Eribon :« La subversion n’est pas une valeur absolue, mais correspond toujours à un geste effectif et situé (on sub-vertit quelque chose à un moment donné)»[95] [95] Didier ERIBON, Sur cet instant fragile… Carnets, janvier-août...
suite. L’histoire de l’homosexualité à l’époque moderne a oscillé entre les extrêmes de la contestation et de l’intégration, du « droit à la différence » et du « droit à l’indifférence »[96] [96] L’expression « le droit à l’indifférence » fut...
suite – et les positions sont souvent moins claires qu’il n’y paraît à première vue. Ainsi, les militants des années 1970 qui appelaient les homosexuels à affirmer leur différence avec fierté, étaient également influencés par les travaux de l’antipsychiatrie, et combattaient la notion d’identité sexuelle fixe, qui n’était pour eux qu’un moyen employé par la société capitaliste pour stabiliser la norme hétérosexuelle. En fin de compte, ils envisageaient donc un monde où ces identités disparaîtraient et où toute différence serait abolie.À l’inverse, Arcadie, en dépit de son combat pour l’intégration sociale, parlait d’un « peuple homophile », distinct de la majorité[97] [97] Voir les remarques très stimulantes de Didier ERIBON,Réflexions...
suite.
99 En clair, il est possible aujourd’hui d’approcher l’histoire d’Arcadie d’une façon très différente de ce qu’il aurait été possible de faire il y a vingt ans. On pourrait ainsi voir le Pacs comme l’aboutissement de la normalisation de l’homosexualité voulue par Arcadie. Dans cette perspective, le militantisme des années 1970 devient une parenthèse dans l’histoire de l’homosexualité, au lieu d’être son aboutissement moderne.
100 En février 2006, le journal Libération publiait un article consacré aux problèmes rencontrés par les homosexuels qui décident de se déclarer comme tels sur leur lieu de travail. Le journaliste faisait référence à une organisation appelée Homoboulot, qui regroupe plusieurs associations d’hommes et de femmes homosexuels dans des entreprises telles que Peugeot ou la SNCF. Un des membres déclarait : « Dans l’homosexuel, il y a le mot sexe, qui renvoie à l’intime. C’est très réducteur. Il faudrait inventer un mot du type homo-amour »[98] [98] Libération,27 février 2006. ...
suite.
101 Est-ce que l’homophilie serait de retour ?
102 Je tiens à remercier The British Academy de m’avoir accordé une aide financière pour mener cette recherche.
[ 1] «25 ans d’Arcadie : Entretien avec André Baudry », Masques. Revue des homosexualités, n° 1, mai 1979.
[ 2] Parmi les exceptions, on trouve : Olivier JABLONSKI, « The birth of a french homosexual press in the 1950s », Jeffrey MERRICK, Michael SIBALIS (ed.),Homosexuality in French History and Culture, Haworth Press, Binghamton, N.Y.,2001, p.233-48; Georges SIDÉRIS,«Folles,Swells, Effeminates, and Homophiles in Saint-Germain-des-Prés of the 1950s :A New Precious Society ?»,ibidem, p.219-231; Jacques GIRARD, Le mouvement homosexuel en France 1945-1960, Paris, Syros, 1981; Frédéric MARTEL, Le Rose et le Noir. Les homosexuels en France depuis 1968, Paris, Seuil,1996, p.59-79; Christopher MILES,« Arcadie ou l’impossible Eden », La Revue h, n° 1, été 1996, p. 25-30; « Arcadie, 1968-1982, splendeurs et misères », La Revue h, n° 4, printemps 1997, p.43-52.
[ 3] Voir Sylvie CHAPERON, « L’Histoire contemporaine des sexualités en France », Vingtième siècle. Revue d’histoire, n° 75, été 2002, p.47-59.
[ 4] Dans l’introduction à ses conversations avec Ariès, Michel Winock note la « prudence académique au nom de laquelle il vaut toujours mieux parler du sexe des anges que du sexe des humains »,in Philippe ARIÈS, Un Historien du dimanche,Paris, Seuil,1980, p.10.
[ 5] George CHAUNCEY, Gay New York (1994), Paris, Fayard, 2003. Pour un aperçu des arguments développés dans la suite de son travail, on peut consulter G.CHAUNCEY,« Après Stonewall, le déplacement de la frontière entre le “soi” public et le “soi” privé »,Histoire et sociétés. Revue européenne d’histoire,n° 3, été 2002, p.45-59.
[ 6] Voir Inversions 1924-1925. L’Amitié 1925. Deux revues homosexuelles, Lille, GKC, 2006. Voir aussi, sur la revue Akademos, publiée en 1909 :Mirande LUCIEN,Akademos. Jacques d’Adelswärd-Fersen et « la cause homosexuelle », Lille, GKC,2000.
[ 7] Florence TAMAGNE, Histoire de l’homosexualité en Europe :Berlin, Londres, Paris 1919-1939, Paris, Seuil, 2000, p. 160. Sur la législation, voir Janine MOSSUZ-LAVAU, Les lois de l’amour. Les politiques de la sexualité en France (1950-1990), Paris, Payot, 1991.
[ 8] Claude NERISSE, « Le Libertin devant la loi », Arcadie,sept.1954.
[ 9] M.SIBALIS, « Gay Paris », in David HIGGS, Queer Sites. Queer Urban Histories since 1600,Londres, Routledge, 1999, p.29.
[ 10] M. SIBALIS,« Homophobia, Vichy France and the “crime of homosexuality” :The Origins of the ordinance of 6 August 1942 », GLQ. Journal of Lsbian and Gay Studies, 3,2002, p. 301-318; Marc BONINCHI, Vichy et l’ordre moral,PUF, Paris,2005, p.143-193.
[ 11] L’âge de la majorité sexuelle, fixé depuis 1863 à 13 ans, avait été porté à 15 ans par un décret du 2 juillet 1945.
[ 12] Daniel GUÉRIN,« La répression de l’homosexualité en France », in D.GUÉRIN,Shakespeare et Gide en correctionnelle, Paris, Éditions du Scorpion,1959, p.93-121.
[ 13] O.JABLONSKI,« The birth… », op.cit., p.236.
[ 14] La plupart des ces informations proviennent de mes entretiens avec Baudry; voir aussi les quelques indications biographiques données par O. JABLONSKI in Robert ALDRICH et Gary WOTHERSPOON, Who’s Who in Contemporary Gay and Lesbian History from World War II to the Present Day, Londres, Routledge,2001, p.32-34.
[ 15] Jean COCTEAU, Le passé défini.3,1954, Paris, Gallimard, 1989, p. 136. En réalité, Green avait accepté, par le truchement d’un intermédiaire, d’écrire un jour un article pour Arcadie, mais avait demandé si, en attendant, la revue accepterait de publier un article de son protégé, Éric Jourdan. Cet article parut, sous le pseudonyme de Roger Veronaise, dans le premier numéro d’Arcadie. Quand, en 1955, Arcadie fut poursuivie pour immoralité, l’article devint l’une des principales pièces d’accusation. Étant donné que la contribution de Green ne se matérialisa jamais, cet épisode laissa un souvenir désagréable à Baudry, qui le rappela dans plusieurs de nos entretiens; voir aussi Roger PEYREFITTE, L’illustre écrivain, Paris, Albin Michel,1982, p.362.
[ 16] Lettre du 1er février 1957, in Marguerite YOURCENAR, Lettres à ses amis et quelques autres, Paris, Gallimard,1995, p.277-28.
[ 17] Marcel JOUHANDEAU, Carnets de l’écrivain, Paris, Gallimard, 1957, p. 274, reproduit sa lettre à Baudry du 18 janvier 1954, qui parut dans la Nouvelle revue française du 1er mars 1954. Il devait fréquemment revenir sur le sujet d’Arcadie dans ses journaux au cours des années suivantes : Du singulier à l’éternel. Journaliers 1957-1959, Paris, Gallimard,1961, p.85. Pour d’autres références négatives à Arcadie, voir M. JOUHANDEAU, Parousie. Journaliers XXII :février 1967-juillet 1968, Paris, Gallimard, 1975, p. 186; Pour une tentative intéressante de plaider en faveur de l’importance des écrits de Jouhandeau sur l’homosexualité, Didier ERIBON, Hérésies, Paris,2003, p. 169-205.
[ 18] Les relations de Peyrefitte avec Arcadie se relâchèrent au fil des années. Voir R PEYREFITTE,Propos secrets, Paris, Albin Michel,1977, p. 32 et 246-250.
[ 19] Allocution prononcée lors de la présentation des vœux au club, 8 janvier 1965, Circulaire d’Arcadie de 1966 ronéotypée [Toutes ces circulaires pour la période 1961-1982 sont en ma possession. Pour cette raison, il n’y a pas de cote d’archives].
[ 20] A. BAUDRY, « Procès », Arcadie, n° 21, novembre 1955; il y annonce les espoirs d’Arcadie pour le Congrès; le même numéro contient toutefois un message de dernière minute annonçant le retrait d’Arcadie.
[ 21] Le Clepsala était officiellement une société anonyme (SARL), plutôt qu’une association loi 1901, ce qui l’aurait rendu susceptible d’être dissous pour outrage aux bonnes mœurs.
[ 22] Journal officiel, 19 juillet 1960,2e séance du 18 juillet 1960,1981-1983.
[ 23] A.BAUDRY,« Treizième année », Arcadie, janvier 1966.
[ 24] La lettre du 20 juillet 1960 fut attachée à la circulaire de mars 1965. Mirguet envoya une réponse évasive le 30 juillet 1960, reproduite dans la même circulaire.
[ 25] « Lettre personnelle », décembre 1961.
[ 26] Il s’agissait de l’écrivain Frédéric Rey qui avait écrit dans Arcadie sous le pseudonyme de Kerbrat.
[ 27] Jean-Louis ORNEQUINT,« Les chroniques », Juventus,2,15 juin 1959.
[ 28] « Contre l’homophilie », Juventus,4,3 septembre 1959.
[ 29] O.JABLONSKI,« The birth… », p.244.
[ 30] A.BAUDRY,« Réponse à un questionnaire », Arcadie, décembre 1961.
[ 31] A. BAUDRY,« Notre revue », Arcadie, août/septembre 1963.
[ 32] Lettre personnelle, décembre 1965.
[ 33] Michel LANCELOT, Campus violence ou non-violence, Paris, Albin Michel, 1971, p. 220-243. L’émission fut diffusée le 18 mars 1970.
[ 34] A.BAUDRY,« Arcadie à la radio », Arcadie, mai,1970.
[ 35] Marc DANIEL,« États-Unis :impressions et réflexions »,Arcadie, avril-juin 1970. La citation est de juin 1970, p.256.
[ 36] Lettre personnelle, décembre 1973.
[ 37] A.BAUDRY,« Nos objectifs », Arcadie, janvier 1971.
[ 38] Le fléau social, n° 4, décembre 1973.
[ 39] J.GIRARD, Le mouvement…,p.81-148.
[ 40] La rupture ne s’est peut-être produite qu’à ce moment-là, mais dès le 2 janvier 1960, elle avait écrit à Guérin qu’elle était « consternée » par le désir de s’intégrer dans la société manifesté par Arcadie : « Cette soif qu’ont tous ces “à part”… de se fondre dans une société dont je ne comprends pas qu’on n’ait pas hâte de se séparer sitôt qu’on est adulte et consentant », BDIC, Fonds Guérin,721/Delta/12/1.
[ 41] Arnand JAMMOT,Les homosexuels aux Dossiers de l’Écran, Paris, Robert Laffont,1975. L’émission fut diffusée le 21 janvier 1975.
[ 42] Entretien avec Duchein.
[ 43] Homophonies, novembre 1980.
[ 44] Gai pied, n° 38, mai 1982, p.12.
[ 45] A. BAUDRY « Confusion », Arcadie,avril 1957.
[ 46] Fonds Max Lionnet (désormais FML), Bibliothèque Saulchoir, Pièce 70. Cette circulaire était signée Jean de Montaigut, pseudonyme de Jean Hauthier.
[ 47] A. BAUDRY,« Une année », Arcadie, janvier 1955.
[ 48] A. BAUDRY,« Tactique », Arcadie, juin 1955.
[ 49] Serge TALBOT, « Ce que veulent les arcadiens », Arcadie,décembre 1957.
[ 50] Circulaire de décembre 1960, FML, n° 84.
[ 51] Voir « Lettre à un jeune garçon », Arcadie,octobre 1959.
[ 52] Fonds Guérin, BDIC, 721/14/9.
[ 53] Voir Arcadie n° 47-51, novembre 1957 à avril 1958; et n° 58, avril 1960.
[ 54] M.DANIEL,« Les leçons d’une défaite », Arcadie, février 1959.
[ 55] A.BAUDRY,« Géographie d’Arcadie »,Arcadie, juin1958. Voir aussi :« À certains lecteurs »,Arcadie, juillet/août 1958; et « Lettre à un jeune garçon », Arcadie, octobre 1959 :« Je respecte la loi (ce qui ne signifie pas que je l’accepte telle quelle, et si un jour, une révision pouvait être entreprise, Arcadie serait à la pointe du combat)».
[ 56] A.BAUDRY, Arcadie, juillet/août 1963.
[ 57] A.BAUDRY, Arcadie, mars 1954.
[ 58] A.BAUDRY, Arcadie, octobre 1959.
[ 59] Circulaire, mai 1955, FML, n° 72.
[ 60] Arcadie, septembre 1960.
[ 61] Circulaire de février 1959, FML, n° 75.
[ 62] S.TALBOT,« Homosexualité et biologie », Arcadie,mai 1954.
[ 63] Voir par exemple, Robert AMAR,« Catholicisme et homosexualité », Arcadie, mars 1960.
[ 64] A.BAUDRY, Arcadie,avril 1960.
[ 65] À propos des relations entre Arcadie et David et Jonathan, voir l’éditorial de Gérald DE LA MAUVINIÈRE dans David et Jonathan, n° 14, janvier 1977.
[ 66] M. DANIEL, « De l’art carolingien… à l’art d’aimer », Arcadie, n° 100, avril 1962 et aussi « Les Lumières de l’histoire », Arcadie, octobre 1960.
[ 67] M.DANIEL,« Essai de méthodologie pour l’étude des aspects homosexuels de l’histoire »,Arcadie, novembre 1964.
[ 68] A.BAUDRY,« Notre responsabilité », Arcadie, novembre 1961.
[ 69] Arcadie, mars 1955.
[ 70] Fabrizio DELLE TORRE,« L’homophilie en Italie », Arcadie,janvier 1954.
[ 71] André-Claude DESMON, « Homophilie et société », Arcadie, octobre 1960.
[ 72] Jacques REMO,« Côté cour côté jardin », Arcadie, octobre 1957 et « Amour, grandeur et misère ou les propos qui ne veulent pas plaire », Arcadie, avril, 1954; voir aussi A. BAUDRY, « L’âme d’Arcadie », Arcadie, n° 169,1968.
[ 73] Lettre personnelle, décembre 1959, FML, n° 66.
[ 74] A.BAUDRY,Le Regard des autres,[Actes du Colloque Internationale], Paris, Arcadie,1980, p.215.
[ 75] A.BAUDRY,« L’esprit d’Arcadie », Arcadie, avril 1960.
[ 76] « Présentation des vœux au club », Circulaire, janvier 1965.
[ 77] Lettre personnelle, juin 1964.
[ 78] Lettre personnelle, décembre 1965.
[ 79] A.BAUDRY,« L’esprit d’Arcadie », Arcadie,avril 1960.
[ 80] Juventus, n° 2,15 juin 1959.
[ 81] S.TALBOT,« Les facteurs sexualisants », Arcadie, n° 40, avril 1957.
[ 82] A.BAUDRY,« Confusion », ibidem.
[ 83] Jacques REMO,« Le temps passe », Arcadie, n° 25, janvier 1956.
[ 84] A.BAUDRY,« À certains lecteurs », Arcadie, n° 55/56, juillet-août 1958.
[ 85] S.TALBOT », Arcadie, n° 27, mars 1956.
[ 86] Claude SOREY,« Homophilie et société », Arcadie, n° 176/7, août-sept.1968.
[ 87] Pierre NEDRA » [André Gaillard], Arcadie, n° 178, octobre 1968.
[ 88] S.TALBOT »,« Ceux que veulent les Arcadiens », Arcadie, n° 48, décembre 1957.
[ 89] A-C. DESMON [André LAFOND ] « L’homophile dans la société d’aujourd’hui », Arcadie, n° 202, octobre 1970.
[ 90] Ibidem.
[ 91] Arcadie, octobre,1956
[ 92] ALAIN,« Du couple homophile », Arcadie, avril 1962.
[ 93] A-C.DESMON,« L’homophilie dans la société d’aujourd’hui », Arcadie, n° 202, octobre 1970.
[ 94] Voir Andrew SULLIVAN, Virtually normal :An Argument about Homosexuality, Londres, Picador, 1995;« The case for gay marriage »,The Economist,24 février 2004; Jonathan RAUCH, Gay Marriage :Why it is Good for Gays, Good for Straights, and Good for America, New York, Times Books,2004. Pour une analyse critique des conservateurs américains, Paul ROBINSON,Queer Wars. The New Gay Right and its Critics, Chicago, University of Chicago Press,2005; Michael WARNER, The Trouble with Normal :Sex, Politics and the Ethics of Queer Life, New York, Free Press, p. 84-119.
[ 95] Didier ERIBON, Sur cet instant fragile… Carnets, janvier-août 2004, Paris, Fayard,2004, p.18
[ 96] L’expression « le droit à l’indifférence » fut créée par l’écrivain Jean-Louis BORY, associé au mouvement Arcadie.
[ 97] Voir les remarques très stimulantes de Didier ERIBON,Réflexions sur la question gay, Paris, Fayard, 1999, p.176-183.
[ 98] Libération,27 février 2006.
Cet article propose une approche nouvelle de l’histoire du mouvement «homophile» français Arcadie (1954-1982).Après une analyse des raisons pour lesquelles Arcadie a été négligé par l’historiographie, l’article présente une brève histoire du mouvement,à partir d’archives inédites et d’entretiens enregistrés avec des dirigeants de l’organisation. Il dessine ensuite les grandes lignes de la vision morale et de la stratégie politique d’Arcadie, dont l’objectif était d’intégrer l’homosexualité dans la société à travers la démonstration de sa normalité – les mots-clés étaient «dignité» et «prudence» – et il analyse comment ce discours était perçu par les membres de «base». S’il est vrai que la politique prudente d’Arcadie était quelquefois contestée par ceuxci,l’article,combattant une approche anachronique de cette période, soutient qu’il faut réviser la «légende noire» d’Arcadie construite pendant les années 1970 par une nouvelle génération de militants «gais», qui accusaient le mouvement d’avoir intériorisé l’oppression ou la culpabilité imposées par la société hétérosexuelle.Au contraire, en plus du soutien moral et pratique qu’apportait à des milliers d’homosexuels (et quelques homosexuelles),Arcadie avait sa propre vision de l’authenticité homosexuelle, même si ce concept différait de celui de la génération post-soixante-huitarde.Finalement,l’article montre qu’il existait des tensions non résolues entre la tentative d’Arcadie de créer une communauté homosexuelle et son objectif d’intégration dans la société: c’est-à-dire entre l’idée que les homosexuels sont des personnes comme les autres et l’idée d’une identité spécifiquement homosexuelle.
This proposes a new approach to the history of the French «homophile» movement Arcadie (1954-1982).After an analysis of the reasons for the historiographical neglect of Arcadie,the article presents a brief history of the movement, based on archives which have not been used before and interviews with leader of the organisation.Then the article outlines the moral vision and political strategy of Arcadie whose objective was to integrate homosexuality into society by demonstrating its normality – the key words were «prudence» and «dignity» – and it analyses how this discourse was received by the rank and file members.If it was true that the prudent policy of Arcadie was sometimes contested from below, the article, rejecting an anachronistic approach to the period,argues the necessity to reject the demonisation of Arcadie which was carried out in the 1970s by a new generation of gay activists who accused the movement of having interiorised the oppression and guilt imposed by heterosexual society.On the contrary,quite apart from the moral and practical support which Arcadie offered to thousands of male homosexuals (and some lesbians) Arcadie had its own vision of homosexual authenticity,although different from that of post 68 radicals: one must avoid an anachronistic approach to the period.Finally the article show that there were unresolved tensions between Arcadie’s desire to create a homosexual community and its objective of integrating homosexuals into society at large – between the idea that homosexuals were individuals no different from any others and the idea that there was a specifically homosexual identity.
Julian Jackson « Arcadie :sens et enjeux de « l'homophilie » en France, 1954-1982 », Revue d’histoire moderne et contemporaine 4/2006 (no 53-4), p. 150-174.
URL : www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2006-4-page-150.htm.