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Revue d'Histoire des Sciences Humaines

2000/1 (no 2)

  • Pages : 208
  • ISBN : 2859396179
  • DOI : 10.3917/rhsh.002.0107
  • Éditeur : Ed. Sc. Humaines


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Pour comprendre l’état actuel de la philosophie française, il est nécessaire de retourner trente ans en arrière. À cette époque l’éclectisme, après être passé par une étape militante, régnait en maître. Son chef, Victor Cousin, ministre de l’Instruction publique et pair de France, avec l’assistance de plusieurs hommes publics éminents, tels que Guizot, Villemain, et Royer-Collard, avaient réussi à fonder en France une philosophie officielle, c’est-à-dire une philosophie que l’État garantissait en y déterminant l’esprit et le programme, une philosophie qui était la seule à la solde de l’État et qui était enseignée par l’État lui-même dans les facultés, les lycées et les collèges. Maître indiscuté d’une légion de disciples, Cousin contrôlait et entretenait une philosophie strictement orthodoxe. Il n’est pas utile, après ce qu’en a dit Lewes dans son Histoire de la philosophie, de parler longuement de l’éclectisme. C’était une doctrine sans originalité, et se tenant absolument à l’écart des découvertes scientifiques. Son principe fondamental était celui-ci : en philosophie, tout a été dit, la période des systèmes est finie, tout ce que nous avons à faire est d’interroger l’histoire, de garder ce qui est vrai dans chaque système, et à partir de tous ces éléments de former une perennis philosophia. Sans être arrêté lui-même par l’objection fondamentale que pour faire un choix un critère doit d’abord être déterminé, Victor Cousin s’est fixé sur le Spiritualisme, qui lui semblait plus sympathique que n’importe quelle autre doctrine aux opinions politiques et aux croyances religieuses de l’époque et à l’esprit français. Il s’est surtout appuyé sur Descartes qui pouvait donner un caractère patriotique et national à sa philosophie. La psychologie en était considérée comme le fondement, en révélant toute chose à l’homme par la pure réflexion – sa nature, les lois de l’esprit, la morale, l’esthétique, la nature et les attributs de Dieu, « qui se révèle lui-même à notre conscience par la raison ». La psychologie éclectique était cependant très superficielle ; c’était simplement une extension littéraire des vérités du sens commun ; les quelques faits observables qui y sont rencontrés étaient empruntés aux Écossais. En plus de la psychologie, la philosophie éclectique comprenait la logique (bien que celle-ci était toujours beaucoup négligée parce qu’elle ne se prêtait pas aux exercices oratoires), la morale et l’esthétique (toutes deux d’un caractère élevé, bien que d’un genre vague), et plus tard la théologie naturelle ou la « théodicée ». Cette dernière était le chef-d’œuvre de Cousin. Sans s’inquiéter du changement radical que la Critique de Kant avait forgé, il emprunta sa théologie à Platon, Descartes, Bossuet et Fénelon (les deux derniers servant de garantie au clergé et aux croyants). En résumé, on pourrait décrire le résultat comme « un christianisme sans miracles ».

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Prudent, circonspect, et peureux de tous les excès, l’éclectisme se base toujours sur un seul critère – le sens commun, et a un but – se maintenir au pouvoir par une succession de manœuvres habiles, spécialement face au clergé, qui ne l’a jamais accepté, et qui n’a jamais été dupe de sa servilité. La principale réalisation de l’école s’est faite dans le cadre de l’histoire ; elle a produit un grand nombre de travaux historiques, beaucoup d’entre eux valables et quelques-uns excellents. Dans ses jours de gloire, Cousin avait autour de lui une sorte d’état-major, activement engagé dans la formation et l’inspection des professeurs de philosophie et dans la supervision de la mise en œuvre des programmes. Obéissant à l’appel, et participant à la puissance que l’État possédait en France, le corps professoral constituait une réelle force, et formait une sorte de clergé laïque. À l’extérieur, deux classes dissidentes lui étaient opposées : les catholiques qui accusaient Cousin et ses disciples de panthéisme ; et les socialistes, les communistes et les écoles humanitaires, qui ne se sont jamais lassés de dénoncer l’invention étrange d’un État philosophique.

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La révolution de 1848 a donné un coup fatal à l’éclectisme. Les disciples de Saint-Simon, Fourier, et Proudhon étaient puissants à l’époque. Une réaction cléricale vigoureuse et implacable suivit ; plus tard vint le coup d’État et l’Empire. Désormais (à partir de 1850), la décadence de la philosophie fut complète. Dans l’Instruction publique, son vrai nom fut supprimé et remplacé par celui de « logique ». Les lieux communs dépourvus d’originalité et inoffensifs furent seuls en vogue, toutes les grandes questions étaient laissées de côté. L’enseignement était confié au premier venu ; ceux qui avaient fait des études de philosophie étaient systématiquement mis à l’écart. Et pendant que l’instruction officielle avait ainsi sombré si bas, toute la liberté de pensée avait été empêchée, sous la suspicion de tendances révolutionnaires. Le sommeil dura environ douze ans.

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Mais quand, en 1863, le ministre de l’Instruction publique, Duruy, rétablit l’enseignement de la philosophie, et que le champ libre commençait à être ouvert aux spéculations non-officielles, les esprits des hommes et les circonstances avaient entièrement changé. Durant ces douze années, il y avait eu une lente incubation qui devait bientôt porter ses fruits. L’éclectisme avait été attaqué par deux hommes éminents qui avaient été formés dans ce cadre, Vacherot et Taine. Le premier s’attira une brillante disgrâce par son Histoire de l’École d’Alexandrie ; le second, assez jeune à l’époque, commença sa carrière littéraire avec ses Philosophes français du XIXème siècle, un ouvrage qui, m’a-t-on dit, est considéré comme trop sévère en Angleterre, mais qui, en France, était très bien adapté pour le travail de destruction, et a parfaitement atteint son but. À la même époque, l’étude des sciences physiques et naturelles, complètement ignorée par les éclectiques – aucune école ne s’est jamais autant séparée aussi complètement et aussi scandaleusement des sciences – ont conduit beaucoup d’esprits, même inconsciemment, à des conceptions philosophiques. Le positivisme qui avait jusqu’ici grandi dans le silence, était organisé, rassemblait des adhérents, et devint la philosophie des hommes de science, comme l’éclectisme était devenu celle des hommes de lettres. Quelques années plus tard, la traduction des travaux de Stuart Mill et l’introduction de productions anglaises plus récentes dans le domaine de la philosophie, ont contribué remarquablement à élargir l’horizon philosophique en France. Tardivement, alors que l’éclectisme était en train de périr dans sa torpeur, quelques esprits imaginatifs, avec des tendances spiritualistes, cherchaient une métaphysique en harmonie avec eux, retournant à Maine de Biran, et se lançant eux-mêmes plus spécialement dans l’étude de Kant, dont ils chargeaient Cousin de l’avoir mal comprise et déformée.

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Tels sont les divers éléments qui fermentaient silencieusement pendant la période de douze à quinze ans. De là est parti l’actuel mouvement de la philosophie française que nous allons maintenant étudier.

I

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Commençons avec l’école qui est, je crois, la moins connue en Angleterre. Il s’agit d’un spiritualisme mystique très hostile à l’éclectisme, qui s’ingénie avec beaucoup d’effort à usurper la place dans les facultés et les lycées, en résumé, dans l’ensemble du système de l’instruction publique. Les principaux représentants de cette école sont avec Ravaisson, qui est son leader, Lachelier et Fouillée, professeur de philosophie à l’École Normale ; les deux derniers ayant cependant quelques vues personnelles que l’on présentera plus tard.

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Ravaisson est né en 1811. Il n’a jamais été professeur ; les emplois qu’il a occupés ont été de nature purement administrative. Il a très peu écrit et ses ennemis prétendent, en conséquence, que l’on a rarement vu quelqu’un qui avait fait si peu pour devenir un chef d’école. Ses seuls titres à faire valoir sont une thèse de doctorat Sur l’Habitude [1]  Ravaisson, 1838. [1] , son Essai sur la métaphysique d’Aristote [2]  Ravaisson, 1837-1840. [2] , un travail de haute tenue, et un article Sur la philosophie de Hamilton [3]  Ravaisson, 1840. [3] . En 1868, à l’occasion de l’exposition universelle, on a publié en France une série de rapports sur l’état des lettres et des sciences : Ravaisson avait en charge la philosophie, et son rapport [4]  Ravaisson, in quarto. [4] a fait quelque bruit. On a considéré que l’exposition des divers systèmes, qui remplit la plus grande partie du rapport, était impartiale, bien qu’un peu méprisante. Les pages de conclusion contiennent les propres conceptions de l’auteur. Les éclectiques les jugent d’une obscurité « sibylline » et nous pouvons difficilement espérer les exposer d’une manière claire.

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La doctrine que Ravaisson s’est proposé d’établir a été appelée par lui-même un Réalisme spiritualiste. Il combat tout à la fois le matérialisme et l’idéalisme ; l’un repose sur un abus d’analyse, l’autre sur un abus d’abstraction. Le matérialisme tend par étapes successives à tout ramener en matériaux de plus en plus élémentaires, de réduire le supérieur à l’inférieur, la pensée à la vie, la vie au mouvement, le mouvement à un changement de relations entre corps bruts et passifs ; en bref de rapporter chaque chose à « de l’inertie et à de la torpeur », à ces « conditions les plus générales de l’existence physique qui sont le minimum de réalité ». L’idéalisme, en voulant arriver par généralisation progressive à une idée de l’Être qui n’est que le dernier degré de l’abstraction, s’éloigne également de la réalité. Il élimine les caractères spécifiques et différentiels ; il pense qu’il atteint l’idéal de la perfection mais il ne fait en fait que tout réduire « aux conditions logiques les plus élémentaires qui sont le minimum de la perfection et de l’intelligibilité ». D’un autre côté la vraie méthode (celle de Ravaisson) procède synthétiquement ; elle pèse l’essentiel, elle atteint la réalité. Pour cela nous devons plonger en nous-même, et là, par réflexion, découvrir dans le fait de conscience, sous l’aspect changeant des phénomènes internes, l’« acte » qui fait de nous ce que nous sommes, c’est-à-dire nous-mêmes. « De ce point de vue interne l’âme a une perception d’elle-même dans son fond, qui est activité pure, sans le besoin ou la possibilité de se représenter à elle-même une substance inerte comme son fondement ». Qui plus est ; la réflexion ne nous révèle pas seulement notre propre essence mais elle nous révèle aussi « l’Absolu auquel nous participons tous », et par conséquent la raison ultime des choses. Ainsi la vraie méthode de la métaphysique consiste en une opération simple et indivisible, par laquelle nous avons en nous-mêmes une conscience immédiate de l’Absolu. Tel est le principe fondamental de la philosophie de Ravaisson. Il n’est pas surprenant qu’il considère que la métaphysique est liée, par dessus tout, à la littérature et à la poésie.

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Selon lui, la réflexion ne nous enseigne pas seulement que le fondement de notre être est un « acte », mais elle nous révèle aussi que cet acte dans sa vraie nature est « libre de toutes conditions d’espace et même de temps ». Cette activité infinie porte le nom d’« acte pur ». Dès que nous avons réussi à l’apprécier en nous-mêmes, tout est expliqué ; nous sommes placés au véritable point de vue à partir duquel tout est compris. « Toute perspective », dit l’auteur, « est relative à un point, à un seul point. Vue de partout ailleurs, elle n’offre que disproportions ; vue de ce point, elle devient juste dans toutes ses parties. On peut dire que la perspective universelle, qui est le monde, a pour point de vue, pour unique point de vue, l’Infini ou l’Absolu ». La seule véritable existence est cette activité pure, qui, quand son essence est mieux définie, est appelée Amour et Bien. Ces deux derniers termes montrent les tendances mystiques de l’école et la prédominance qu’elle donne à la moralité.

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Le principe des choses est donc un principe moral, et la véritable philosophie consiste à le découvrir partout où il est. Il y a en toutes choses, bien qu’à différents degrés, l’esprit, l’amour, la tendance vers le Bien. Berkeley avait raison en disant dans son Siris que dans tout ce qui existe, il y a la vie, dans tout ce qui vit, il y a le sentiment, dans tout ce qui ressent il y a la pensée. La base de la matière est l’esprit, et la connaissance véritable est l’art par lequel l’esprit se découvre lui-même au milieu des apparences les plus grossières. L’univers existe seulement dans la mesure où il est intelligible, dans la mesure où, pour ainsi dire, il contient l’esprit. « Le monde », dit Lachelier, « est une pensée qui ne pense pas elle-même, suspendue à une pensée qui pense elle-même ». Mais l’intelligence étant seulement le physique de l’esprit, le fondement spirituel de toute chose est la volonté, l’activité, et non l’intelligence. Bien que toute véritable existence soit résolue « dans l’esprit infini et dans l’amour », bien que la nature dans tous ses degrés soit une « réfraction ou une dispersion de l’esprit », il existe néanmoins une différence entre ces degrés, il y a une hiérarchie des êtres allant du phénomène mécanique simple au Bien absolu, qui est perfection et amour ; et la place de chaque élément dans la série est déterminée par son degré d’activité et de tendance envers le Bien. Par conséquent, si nous nous plaçons au point de vue de l’Absolu, qui est, comme nous avons vu, la vraie position, la totalité des existences composant l’univers nous apparaîtra sous deux aspects différents, qui sont l’inverse l’un de l’autre ; l’un constituant le royaume de la nécessité, de la logique, de la géométrie, du mécanisme, c’est-à-dire, les suites des causes efficientes ; l’autre constituant le royaume de la liberté, de la moralité, de la grâce, de l’amour, c’est-à-dire les séries des causes finales. La nature, pour le matérialiste, consiste en une série de causes et d’effets dirigée par une fatalité implacable ; pour lui la pensée a sa cause dans la vie, la vie a sa cause dans la matière inorganique, et ainsi de suite jusqu’aux éléments ultimes, qui sont la cause de tout. Mais le matérialisme se laisse lui-même tromper par une sorte de mirage qui renverse les apparences des objets : il prend l’ordre apparent pour l’ordre réel ; il interprète tout de manière erronée. La véritable explication est celle donnée par les causes finales. La nature montre partout un progrès constant allant du simple au complexe, de l’imperfection à la perfection, de la vie faible et obscure à la vie devenant toujours de plus en plus énergique et intelligente. Tout degré d’existence est en relation avec celui qui lui est en dessous, c’est-à-dire sa fin, et en relation avec celui qui lui est au-dessus, c’est-à-dire les moyens. Nous avons ainsi des séries ascendantes de moyens et de fins qui sont l’inverse des séries descendantes d’effets et de causes. Et l’explication par la finalité est la seule véritable, parce qu’elle seule ne commet pas l’erreur grossière de soumettre le supérieur à l’inférieur, le plus au moins, mais mesure et place tout selon son degré de perfection. Ainsi, bien que tout soit loin d’être affecté par un mécanisme inerte, tout est causé par le développement d’une tendance au bien, à la beauté et à la perfection. « Dans ce monde la nécessité est l’apparence ; la spontanéité, la liberté est la réalité ».

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Telles sont les caractéristiques essentielles de la métaphysique de Ravaisson. Maine de Biran, Lotze, et Schelling (dans sa seconde philosophie) ont été ses principaux inspirateurs. Il n’est pas facile d’en donner un compte rendu clair, car l’école est bien loin d’être fière de sa précision. Ravaisson est un esthéticien avant toute chose, et préfère les méthodes littéraires à celles de la science. Il craint « l’aride scolastique qui se tient à l’écart des choses de l’âme et du cœur, qui sont toutefois des révélations de leur propre être, plus peut-être que quoi que ce soit d’autre ». Aucune école n’a autant abusé des mots « amour », « grâce », et « liberté ». En ce qui concerne les sciences positives sa position est assez claire. Ce spiritualisme universel s’est élevé si haut qu’il se croit dans une citadelle imprenable, si bien que la montée de l’expérience et de la recherche scientifique ne pourra jamais l’atteindre. Cette méthode interne, qui comprend et explique tout par une révélation mystique, traite toutes les données de la science comme des matériaux sans valeur, seulement susceptibles d’être employés et interprétés d’une manière fantaisiste. Pour parler le langage de Ravaisson, les données scientifiques sont les moyens termes dont sa métaphysique est l’achèvement. En conséquence, la plupart des disciples de l’école ne cachent pas qu’à leurs yeux la réflexion apprend plus à la philosophie que toutes les expériences du monde. De là aussi une certaine tendance ésotérique chez eux, une obscurité désirée et très recherchée, qui tient le profane à distance.

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Lachelier, un des deux principaux adhérents de l’école, a publié un court travail, sur le Fondement de l’induction [5]  Lachelier, 1871. [5] , qui déconcerte la plupart des lecteurs par sa rare concision. Beaucoup plus précis que Ravaisson, il est par dessus tout un logicien, et en écrivant il parvient à la plus grande exactitude. Cet ouvrage prépare seulement la route à sa philosophie définitive qu’il promet de publier plus tard. Il serait injuste de le juger sur ce travail. Comme professeur, il a eu une grande influence. Durant ses douze années d’enseignement à l’École Normale, il a exercé sur ses élèves, qui sont maintenant placés dans les lycées et les facultés, une influence tout à fait remarquable qui n’est pas due au seul prestige de son éloquence mais à une étude juste et rigoureuse des problèmes philosophiques.

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Fouillée est le plus brillant esprit de l’école. Son talent exubérant apparaît dans sa Philosophie de Platon [6]  Fouillée, 1869. [6] et sa Philosophie de Socrate [7]  Fouillée, 1873. [7] , des travaux importants dans lesquels les propres doctrines de l’auteur se mêlent souvent à ses expositions historiques, mais par dessous tout dans son livre sur La liberté et le déterminisme [8]  Fouillée, 1872. [8] . Comme le reste de cette école, il accepte pleinement les résultats de la science à condition de les subordonner au point de vue moral qui contient la vérité profonde des choses. Dans ses écrits historiques il montre une grande érudition, mais combinée avec une tendance peu satisfaisante pour les historiens à interpréter les textes dans le sens de son propre esprit et de sa doctrine. Il a exposé et appliqué dans ses différents écrits, aussi bien historiques que dogmatiques, une méthode de conciliation qui peut être considérée comme la caractéristique spécifique de sa philosophie. Selon Fouillée et ses disciples, cette méthode diffère de la méthode éclectique en ce sens que l’union diffère de la sélection. Alors que Cousin a choisi des doctrines et en a rejeté ce qui était inexact, Fouillée aspire à toutes les réconcilier en les rassemblant dans une unité plus large. Pour cela une série de moyens termes doit être interposées entre deux idées ou deux doctrines opposées, réduisant graduellement leur différence. De cette façon il a essayé de réconcilier les deux thèses contraires de la liberté et du déterminisme. Selon lui il n’y aura aucun progrès jusqu’à ce que tout soit inclus, et la méthode devrait seulement exclure l’exclusion.

II

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Ce serait une erreur de penser que l’école dont nous venons de parler a eu jusqu’ici beaucoup d’influence en France. Elle ne s’est jamais réellement adressée au grand public, mais elle est appuyée par la majorité de la très jeune classe universitaire qui cherche en elle un substitut pour l’éclectisme. D’un autre côté, le groupe philosophique dont nous allons maintenant parler n’est pas seulement à l’extérieur du monde des philosophes officiels, mais est traité par ces derniers comme un ennemi ; nous voulons parler des Positivistes et plus généralement des Expérimentalistes.

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Il n’est vraiment pas nécessaire d’expliquer ici la nature du positivisme, la doctrine étant bien connue des lecteurs anglais, telle qu’elle a été exposée, il y a longtemps par Stuart Mill. Rappelons seulement que, à l’époque de son entrée en scène (1830-1842), le Cours de philosophie positive d’Auguste Comte était loin d’être reconnu. L’École dominante ne lui avait même pas fait l’honneur de le discuter. Ce fut surtout dans les premières années de l’Empire que la doctrine commença à gagner du terrain et à rassembler des supporters, plus particulièrement parmi les hommes de science et les docteurs, ceux qui n’adoptaient pas l’éclectisme. À la mort de Comte (1857), deux tendances opposées qui existent encore parmi ses continuateurs devinrent clairement manifestes. Le travail de Comte est composé de trois éléments, une philosophie, une politique, et une religion. Parmi ses disciples, un groupe a accepté son travail dans son intégralité, alors qu’un autre n’a accepté que sa philosophie, et a rejeté sa politique et sa religion. Ces deux groupes subsistent à présent en forte opposition l’un avec l’autre.

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Le chef des positivistes orthodoxes est Laffitte, et leurs principaux représentants sont Robinet, Audiffrent, Sémerie, etc. Ils possèdent leur propre organe de diffusion, la politique positive, qui n’a pas survécu. Cette école est peu connue dans le public et provoque seulement une certaine curiosité. L’ensemble de ses adhérents à Paris est estimé par l’un d’eux à 150 personnes, parmi elles un grand nombre de « prolétaires ». Laffitte rassemble les fidèles dans l’appartement de son maître (10, rue Monsieur le Prince), lequel, en accord avec sa volonté formelle, a été conservé tel qu’il était lors de son décès, de façon à être le premier foyer du culte de l’Humanité. Nombre d’entre eux sont animés par une foi véritablement religieuse, et je les ai entendu parler avec un enthousiasme digne de l’époque la plus éclatante du Moyen Âge. Parmi les travaux issus de cette école, nous citerons Laffitte – Les grands types de l’humanité ; Robinet – Note sur la vie d’Auguste Comte ; de Blignères – Exposition abrégée et populaire de la philosophie et de la religion positives.

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L’autre groupe – celui qui accepte la philosophie de Comte et rejette tout le reste – est présidé par Littré. Ce groupe est de loin le plus puissant et son influence sur le mouvement philosophique en France a été importante. C’est en 1840 que Littré devint un disciple d’Auguste Comte ; depuis cette époque personne n’a fait plus pour populariser ses idées. Tous les travaux de Littré – dans les domaines de l’érudition, de la philologie, de l’histoire, et de la médecine – sont profondément imprégnés de l’esprit du « Cours de philosophie positive ». En 1867, avec l’aide de Wyrouboff (un russe), du professeur Robin, Naquet (maintenant député), et d’autres, il a fondé une Revue qui était destinée à répandre les doctrines positivistes, dégagées de toute la superstructure religieuse et politique ajoutée par Comte dans la dernière partie de sa vie. Cet organe de diffusion, « La philosophie positive », est maintenant entré dans sa neuvième année de parution. Pendant tout ce temps Littré en a supporté la principale partie de la charge, soucieux par dessus tout de préserver pure et intacte la doctrine de Comte, et de maintenir le positivisme face aux nouvelles doctrines, telles que le darwinisme, la psychologie physiologique, et les dernières classifications des sciences. Le positivisme a eu le mérite d’être pendant de nombreuses années la seule philosophie que nous ayons eue qui reposait sur la science, la seule doctrine qui s’est adressée aux hommes de science désireux d’avoir des perspectives élargies et des idées générales. Malheureusement, elle est restée étroitement enfermée à l’intérieur de son propre dogme, persuadée que rien ne devrait lui être ajouté ou soustrait ; elle soutient que les seules écoles fécondes sont celles qui sont restées pures, alors que l’histoire, au contraire, nous enseigne qu’aucune n’a duré à part celles qui se sont constamment modifiées. En outre, il existe une tendance dans cette école, bien qu’elle rejette la politique d’Auguste Comte, à s’occuper principalement de l’étude des phénomènes sociaux, tant et si bien que nombre de ses adhérents font principalement partie d’une communauté d’opinions politiques. Les deux tendances positivistes dont nous venons de parler, se sont efforcées, chacun de leur manière, de profiter de la nouvelle loi sur la liberté de l’enseignement supérieur et de fonder des écoles positivistes ; ces projets n’ont jusqu’ici pas abouti.

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Selon nous, ce qui a compromis l’influence de Littré et de ses partisans, est l’intro-duction en France d’un positivisme beaucoup plus large, souvent appelé parmi nous par le nom de « philosophie anglaise contemporaine ». Le positivisme, qui est une doctrine circonscrite et achevée se réclamant immuable, ne doit pas être confondu avec l’esprit positif, qui est seulement une méthode de philosopher. Il y a en France beaucoup de gens, plus spécialement parmi ceux qui possèdent une culture scientifique, qui, méfiant envers la métaphysique et soutenant que les spéculations devraient toujours être appuyées sur les faits, n’ont pas encore désiré s’enfermer à l’intérieur des cadres étroits d’une école immuable telle que le positivisme, et qui pensent que si c’est une question d’adhérer à un dogme, fixé une foi pour toutes, philosopher n’en vaut pas la peine. À ces hommes, que l’école de Littré rejette comme dissidents, le positivisme anglais – représenté à différents degrés par Stuart Mill, Herbert Spencer, Bain, Lewes, Huxley, et Tyndall – a fourni une base fixe. En outre, l’influence générale des idées anglaises a été considérable bien tard, et on peut s’attendre à ce que le positivisme soit dans quelques temps englouti par la vague beaucoup plus importante de l’expérimentalisme.

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Taine fut le premier à introduire les idées anglaises contemporaines en France grâce à son excellent essai sur le Système de logique de Mill [9]  Mill, 1863. [9] . Un an plus tard, Mervoyer dans une Étude sur l’association des idées [10]  Mervoyer, 1864. [10] a parlé pour la première fois de la psychologie de Bain et de Spencer. Le labeur du docteur Cazelles qui pendant plus de dix ans a traduit assidûment les principaux travaux anglais, les analyses et les exposés réalisés par d’autres, et encore plus récemment l’introduction aux travaux des psychophysiologistes allemands (Fechner, Wundt, Helmholtz) – tout ceci a contribué à changer le courant de la spéculation philosophique en France, et par dessus tout à lui donner une nouvelle force.

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Le principal représentant de ce groupe, que nous avons nommé les expérimentalistes, est sans nul doute Taine. Formé par l’École éclectique, il rompit avec elle à l’âge de vingt-trois ans. Il étudia l’anatomie, les sciences naturelles et les mathématiques, et se donna lui-même une éducation scientifique. Il comprit (ce que ceux appartenant à l’École de Cousin n’avaient compris à l’époque) que la philosophie devrait être quelque chose d’autre qu’une amplification oratoire et un exercice littéraire. Plus d’une fois il a dit quelles difficultés il a rencontrées pour rompre avec son éducation pseudo-philosophique et les habitudes intellectuelles qu’elle induit. Il n’a dû sa conversion qu’à lui-même, et n’a pas eu besoin d’une petite vigueur d’esprit pour la rupture. Son premier travail, Les philosophes français du XIXème siècle [11]  Taine, 1857. [11] , fut un livre de pure critique ; il y a tout au plus un aperçu des vues personnelles de l’auteur que dans les deux derniers chapitres. À partir de cette époque Taine a fait preuve d’une préférence marquée pour les études psychologiques. Ce fut en tant que psychologue qu’il a publié plus tard ses travaux sur Tite-Live et Lafontaine, ses Essais de critique d’histoire et plus tard sa célèbre Histoire de la littérature anglaise, la préface de celle-ci établit les principes de sa critique psychologique. À travers ses publications, il peut être considéré en France comme le principal représentant de ce que les Allemands appellent la « Völkerpsychologie » (psychologie sociale ou des peuples). L’histoire est de la psychologie se développant elle-même dans le temps et l’espace, les documents historiques constituent pour les psychologues des traces grâce auxquelles il peut retrouver les idées, les sentiments, les passions, tous les états mentaux par lesquels les événements historiques ne sont que les effets, ainsi « expliquer une révolution c’est écrire une page de psychologie ». Un travail artistique – un poème, une statue, un dessin ou une symphonie – peut être étudié de différents points de vue par le critique ou le moraliste. Taine étudie comme un psychologue naturaliste. « L’homme peut être considéré », dit-il, « comme un animal d’une espèce supérieure, qui fabrique des poèmes beaucoup mieux que des vers à soie font leurs cocons et des abeilles leurs ruches ». L’entreprise de Taine est d’examiner ces processus de fabrication, de découvrir la « faculté-maîtresse » qui explique tout chez l’artiste, de montrer que tout travail artistique est un produit de trois éléments essentiels – la race, le moyen, et le temps. Ses différents essais sur l’art, la littérature, et l’histoire des styles ne sont compris correctement seulement lorsqu’ils sont considérés comme des fragments d’une psychologie ethnographique.

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Dans son traité De l’intelligence [12]  Taine, 1870. [12] , il s’occupe de la psychologie générale, c’est-à-dire, du mécanisme de l’esprit en lui-même et indépendamment de son développement historique. Il se restreint cependant à l’étude de la connaissance et de ses éléments, réservant à une publication ultérieure, ce qu’il nous a promis depuis longtemps, l’étude du sentiment et de la volonté. Trois traits principaux distinguent le traité De l’intelligence de tous les travaux psychologiques publiés jusqu’alors en France : le rejet absolu de l’hypothèse des facultés, l’utilisation des matériaux physiologiques et l’analyse idéologique. Au commencement de sa carrière, Taine a critiqué sévèrement ces explications illusoires par les facultés de l’esprit dont l’École éclectique a si grandement abusé ; il a ridiculisé « ces petits êtres spirituels cachés sous les phénomènes comme sous des vêtements », et « cette idée de l’infini qui vient de la raison, la faculté de l’infini ». Il désirait que la psychologie soit une science des faits, et qu’ainsi elle représente en France les mêmes tendances que l’on trouve chez les psychologues anglais contemporains. Les psychologues éclectiques ignoraient totalement la physiologie, et ils la considéraient avec une complète indifférence. Taine, par contre, a consulté les écrits des anatomistes, des physiologistes, et des médecins, en notant les faits rares et les cas singuliers qui pourraient apporter de la lumière sur les phénomènes ordinaires. On n’avait rien vu de la sorte en France depuis l’époque de Cabanis et de Broussais. Mais Taine ne pense pas que la physiologie cérébrale est suffisante, et par cela il se démarque clairement des positivistes. Il attache la plus grande importance à l’analyse des idées et des signes, c’est-à-dire, à l’idéologie. Il embrasse la tradition de Locke et de Condillac. Avec lui analyser c’est traduire, et traduire c’est discerner sous les signes les faits précis. Les mots, tels que force, digestion, volonté, devraient être ramenés par le biais de traductions successives, étape par étape, à ce qui n’est rien de plus que des faits simples et des relations. Constituer une science c’est réduire les faits particuliers d’un certain ordre à un fait unique. En psychologie cette réduction est faite par l’analyse qui est pour la conscience – trop grossière comme instrument – ce que le microscope est pour l’œil nu.

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Ce n’est pas le lieu d’exposer l’ouvrage de Taine en détails, et en outre il est bien connu des lecteurs anglais. On peut noter cependant un point important. Cet ouvrage et les travaux des psychologues anglais contemporains sont les seuls auxquels les physiologistes et les médecins ont recours aujourd’hui. Jusqu’à ces toutes dernières années, ils avaient l’habitude de se reporter à l’école de Condillac à la recherche de quelque explication psychologique dont ils avaient besoin. Ce fait apparemment peu important a une signification, car il montre à quel point l’École spiritualiste a été sans aucune influence et autorité sur les hommes de science.

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Pour conclure notre compte rendu des expérimentalistes, nous mentionnerons deux hommes éminents en matière de science, Berthelot et Claude Bernard. Le premier par ses travaux sur la philosophie chimique et par sa lettre à Renan « Sur la science idéale et la science positive » a eu une renommée bien méritée comme penseur ; il a promis un travail intitulé De natura rerum. Le dernier nous a donné des études importantes sur la nature de la vie, et a écrit dans son Introduction à la médecine expérimentale un traité sur la méthode, le plus instructif est qu’il a été réalisé à partir de son expérience personnelle.

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Nous pouvons ajouter Léon Dumont au groupe des expérimentalistes, en remarquant qu’en même temps il a présenté un goût prononcé pour le monisme en métaphysique. Il s’est consacré plus spécifiquement à la psychologie et à l’esthétique, en publiant très tôt un ouvrage Sur les causes du rire [13]  Dumont, 1862. [13] et assez tardivement une étude détaillée sur La théorie de la sensibilité [14]  Dumont, 1876. [14] . Dans un grand nombre d’articles il a également cherché à faire connaître les œuvres anglaises et allemandes contemporaines. Ces divers travaux étaient seulement le prélude à une œuvre originale qu’il ambitionnait. Il avait en vue la publication d’un traité étendu dans lequel il voulait traiter des différents problèmes de la métaphysique selon la méthode des sciences naturelles, et en conformité avec les doctrines évolutionnistes. La mort l’a enlevé soudainement à l’âge de 39 ans en janvier 1877, et cette perte est ressentie profondément par tous les amis de la philosophie en France.

III

25

Renouvier est en France, de l’avis même de ses adversaires, un des penseurs les plus vigoureux et pénétrant. Il a mit en avant sa doctrine dans ses Essais de critique générale [15]  Renouvier, 1854-1864. [15] et dans sa Science de la morale [16]  Renouvier, 1869. [16] (une seconde édition de ses Essais est parue en 1877 [17]  Renouvier, 1877. [17] . Grâce à de nombreuses additions, Renouvier a élevé son livre au niveau des doctrines contemporaines. Il a surtout consacré une large part à la critique de la pensée anglaise contemporaine). En 1868, il a fondé, avec l’aide de quelques compa-gnons de travail, L’Année philosophique, une collection d’articles destinés à donner chaque année un compte-rendu critique des divers travaux philosophiques. Cette collec-tion, après avoir duré deux ans, fut transformée en une revue hebdomadaire, La Critique philosophique, qui vient d’entrer dans sa cinquième année de parution et qui est éditée par Renouvier avec l’assistance de Pillon.

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D’un point de vue général, on peut dire que Renouvier a choisi de continuer le travail de Kant. Pour lui, la philosophie consiste en une critique générale de la connaissance comme préparation à l’éthique. « J’accepte », dit-il, « une formule fondamentale de l’école positiviste, la réduction de la connaissance aux lois des phénomènes ». Mais il se détache aussitôt de l’école de Comte qui, nous le savons, n’a jamais attaché aucune importance à la considération critique de la faculté de connaissance. Par contre, avec Renouvier ce travail de critique est fondamental. Le point de départ de sa critique se trouve dans le concept très simple et commun de chose. Les choses existent, et toutes les choses ont une caractéristique commune, celle d’être représentée, de se montrer ; s’il n’y avait ainsi aucune représentation des choses, comment pourrais-je en parler ? Il montre alors que la chose et la représentation sont si liées l’une à l’autre qu’en conséquence d’un cercle inévitable la chose doit être définie par la représentation, et la représentation par la chose. En poursuivant l’analyse plus avant, nous trouvons que la représentation a deux visages, contenant deux éléments corrélatifs inséparables l’un de l’autre. Renouvier appelle le premier le représentatif, et l’autre le représenté (ils sont généralement appelés sujet et objet). La grande erreur à éviter est l’élévation de ces termes en entités. Notre auteur insiste sur ce point – qu’il énonce des représentations, rien que des représentations, et n’admet pas quelque chose d’autre. Il rejette toute supposition d’une chose en soi, d’une substance. C’est ce fantôme de substance qui a changé la philosophie en « idéologie », et il n’y a pas de doctrine que Renouvier attaque avec plus de véhémence que celle-ci. Ainsi, il n’existe pas de substance, et la chose est identique au phénomène. Cette analyse des principes de la connaissance est complétée par une investigation dans les catégories ou « lois des phénomènes ». Les catégories, pour ainsi dire, les lois premières et irréductibles de la connaissance sont : la relation, le nombre, la position, la succession, la qualité, le devenir, la causalité, la finalité et la personnalité.

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Telles sont les caractéristiques générales de la « critique » de Renouvier. On a à peine besoin de dire qu’avec lui le moi n’est pas plus une entité que n’importe quoi. Mais si d’un côté sa critique mérite d’être qualifiée de sceptique, d’un autre côté elle fonde un dogmatisme très marqué sur la moralité. En suivant les traces de Kant, Renouvier considère la liberté comme le véritable fondement de l’homme, son trait essentiel et caractéristique. À part la preuve imputée à la perception du phénomène, toute certitude est réduite à la croyance, et le fondement de cette croyance est la libre volonté. Il est certain qu’il existe des actes que nous approuvons moralement, et cette certitude forme la base de l’ensemble de l’éthique « et de ces grandes inductions morales permises et requises par la raison pratique ». En cela nous voyons ce que Kant a appelé les postulats de la raison pratique. « Il y a un Dieu, un esprit, et la liberté, parce qu’il y a une loi morale. La loi morale est ainsi la première de toutes les vérités et le fondement de toutes les vérités de cet ordre, et c’est la liberté qui l’établit en s’établissant elle-même ». L’éthique du criticisme est construite « sur un principe rationnel, le plus clair et absolu », sur un « principe de justice et non d’amour », que Kant a formulé sous le nom d’impératif catégoriel.

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Renouvier est constamment indigné de ceux qui l’accusent de scepticisme. Le criticisme, dit-il, est une doctrine d’un caractère éminemment croyant ; elle a simplement pour but de remplacer les prétendues preuves métaphysiques, maintenant complètement discréditées, par la preuve morale. Il fait de l’éthique la science centrale et dominante, celle à qui toute autre est subordonnée – la science sociale, la philosophie de l’histoire, la théologie, la métaphysique, même les principes généraux des sciences cosmologiques et naturelles. Ajoutez à cela – ce qui est très compréhensible – que Renouvier a une insurmontable horreur des doctrines panthéistes et qu’il les traque avec une ardeur infatigable. Sa philosophie, dont nous n’avons donné que les principaux traits, abonde en détails, ce qui est le témoin de la marque distinctive d’un esprit profond et vigoureux qui excelle dans le critique. Je regrette de devoir déclarer qu’en France ses travaux n’ont pas été suffisamment lus, et qu’ils sont loin d’avoir obtenu le succès qu’ils méritent. La faute en revient au style de l’auteur et encore plus dans un défaut d’exposition et de composition, qui n’est pas facilement pardonné par les lecteurs français. On doit faire remarquer, cependant, que pendant ces dernières années la diffusion de ses doctrines a commencé à faire son chemin ; peut-être pas à cause de leur propre compte, mais plutôt parce qu’elles sont liées au mouvement qui est connu en Allemagne sous le nom de néo-kantisme, et dont l’influence commence à se faire sentir en France.

IV

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Nous ne pouvons pas associer à une école spéciale trois penseurs qui ne doivent cependant pas être passés sous silence dans un exposé, même modeste, de la philosophie française – Vacherot, Renan et Cournot.

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Élève de Cousin, Vacherot s’est séparé très tôt des doctrines de son maître. Déjà dans son Histoire de l’École d’Alexandrie il allait au delà de l’éclectisme sur de nombreux points. La rupture fut complète dans son travail le plus important, La métaphysique et la science [18]  Vacherot, 1863. [18] , dans lequel il blâme les spiritualistes (éclectiques) de leurs incessants appels à ce qu’ils aimaient à appeler le sens commun, pour leur tendance à réfuter des doctrines à cause de leurs conséquences supposées au lieu de discuter des principes, pour la fâcheuse tendance qu’ils ont « d’organiser une police mentale », et pour leurs solutions métaphysiques qui ne sont souvent rien d’autre qu’un « non sens pur et simple ». Vacherot est d’accord avec l’école critique, et même avec les positivistes, pour rejeter toute connaissance a priori. Mais il défend certains concepts a priori en tant que sujet propre de la métaphysique. La distinction entre savoir et concevoir, c’est-à-dire, entre ce qui nous est donné comme réel et ce qui est pensé comme idéal, est la base de toute métaphysique. « Les grands objets de la métaphysique », dit-il, « sont Dieu et le monde ; le monde est réalité, Dieu est idéal ». Le monde nous est connu grâce à nos sens, et ne peut être connu d’une autre façon. Il nous est révélé sous la double forme de la nature et de l’histoire, la première embrassant l’ensemble des phénomènes physiques, la dernière comprenant les faits psychologiques et sociaux. Comme le vide est, selon notre auteur, une idée contradictoire, le réel forme un ensemble continu et infini, tant est si bien que l’Infini peut être considéré comme synonyme du monde réel. L’idéal, au contraire, échappe par sa véritable définition à la condition de réalité ; ainsi ni il est ni il peut être. Il existe seulement à la manière des figures géométriques qui, dès qu’elles sont réalisées, cessent d’être parfaites, et perdent toute la rigueur de leur définition. Perfection et réalité sont les termes qui « poussent des cris à l’encontre d’une jonction ». Ainsi alors que beaucoup de métaphysiciens ont considéré la perfection comme impliquant l’existence, pour Vacherot, au contraire, les deux termes sont mutuellement exclusifs, non pas parce que l’existence est une imperfection, mais parce que l’existence réelle a des conditions qui impliquent l’imperfection. « La pensée de ce livre », dit-il, en conclusion, « représente la distinction profonde entre le parfait et l’infini, l’un étant conçu comme l’idéal suprême, l’autre comme la réalité ».

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Vacherot s’est abreuvé de la philosophie de Kant et de Hegel, et nous rencontrons la même influence chez Renan. Savant reconnu et le plus brillant et le plus exquis des écrivains, Renan n’a jamais été un philosophe de profession, c’est un dilettante qui, par la délicate et merveilleuse souplesse de son style, possède un singulier pouvoir d’échapper à toutes les idées établies, et de donner à toutes les solutions une forme vague et indifférente. Persuadé que ce qui est extrême est faux et que la vérité se trouve seulement dans des nuances, Renan parle la langue de toutes les écoles, provoquant l’admiration et la colère de tout le monde. Pour lui la métaphysique n’est rien de plus que la manière la plus noble et la plus élevée de concevoir et de rassembler les choses ; c’est à chaque penseur « quoi qu’il en soit qu’il fait plaisir ». Il n’admire rien autant que l’expression ancienne placita philosophiae. Tout un chacun croit qu’ils ont découvert l’énigme du monde ; les pointilleux sont satisfaits quand on donne aux solutions existantes une interprétation de plus en plus élaborée. « Dieu, la Providence, l’immortalité, sont d’anciens mots si agréables, peut-être un peu lourds, que la philosophie interprètera dans des acceptions de plus en plus précises, mais qui ne seront jamais avantageusement remplacés. Sous une forme ou une autre, Dieu sera toujours le résumé de nos besoins surnaturels, la catégorie de l’idéal ». Cette conception de Dieu, pour laquelle Renan se rapproche encore de Vacherot, est l’une de celles qui sont les moins claires dans ses écrits. Il apparaît aussi être profondément pénétré par l’idée d’un certain progrès continu dans les choses, en conséquence duquel le monde a dû passer d’un état primitif dans lequel il n’y avait rien que des atomes avec des propriétés mécaniques, à l’état présent, dans lequel la vie se manifeste avec la conscience et la tendance vers l’idéal. Pour le reste ses Dialogues philosophiques [19]  Renan, 1876. [19] ont montré une fois de plus la difficulté qu’il y a à choisir entre les nombreuses opinions contraires, et même la difficulté que l’on a d’être sûr que Renan ne s’amuse pas fréquemment avec le lecteur.

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Cournot, qui est décédé récemment (le 30 mars 1877), nous apparaît aussi comme un penseur à part. Par formation et par métier, il est mathématicien. Beaucoup de ses écrits sont consacrés à la relation entre les mathématiques et la philosophie ou les sciences morales. Les deux ouvrages contenant ses opinions philosophiques sont : Essais sur les fondements de nos connaissances [20]  Cournot, 1851. [20] et Traité de l’enchaînement des idées fondamentales dans les sciences et dans l’histoire [21]  Cournot, 1861. [21] . Si nous devions caractériser en un seul mot Cournot, on pourrait plus exactement l’appeler un probabiliste. Il est lié parmi les anciens aux représentants de la Nouvelle Académie (Arcesilaus et Carneades), parmi les modernes à Kant en tant que critique curieux des choses qui touchent à la raison humaine. Pour Cournot, la philosophie n’est pas et ne peut pas être une science, parce qu’une science demande une rigoureuse exactitude, et parce qu’une science doit définir, prouver et mesurer, alors que la philosophie traite de sujets qui n’admettent ni mesure, ni définition exacte, ni preuve satisfaisante ; quel est alors le but de la philosophie ? Il est d’extraire un système d’idées en relation avec l’ordre et la raison des choses : ces idées ne peuvent cependant être considérées que comme des vraisemblances. Il y a de l’ordre dans les choses, et il y a quelque chose dans notre esprit qui correspond à l’ordre, à savoir la raison. Ce que l’ordre est objectivement, la raison l’est subjectivement. « L’ordre est l’ami de la raison et son objet propre ». C’est un fait que dans la nature la régularité prévaut, donc qu’il y a ordre et constance. Supposer que cet ordre soit produit sans loi ou raison, et par pure chance, est une hypothèse extrêmement improbable. L’expérience nous montre que les lois que nous avons déduites à partir de certains cas apparaissent valides dans le temps et l’espace. Ainsi l’existence des lois semble être infiniment probable. « Physiquement parlant, la vraisemblance infinie est équivalente à la réalité, mais logiquement parlant ce n’est jamais plus qu’une vraisemblance ». La fonction la plus haute de la raison (et cette fonction est la philosophie) est celle par laquelle elle coordonne et classe toute notre connaissance, mais aussi détermine, au moyen de l’induction, les lois qui assurent l’ordre des choses avec les différents degrés de vraisemblance qui leur sont attachés.

V

33

Il reste à donner un exposé du système d’instruction publique en philosophie, et nous retournerons ainsi à l’école éclectique ou spiritualiste avec laquelle nous avons débuté.

34

L’instruction philosophique en France diffère beaucoup dans son organisation de celle qui existe en Angleterre. Elle est donnée dans les facultés (instruction supérieure) et dans les collèges et lycées (instruction secondaire).

35

Les facultés, en y incluant le Collège de France, ne possèdent que dix-huit chaires de philosophie. Les professeurs sont dans la position assez bizarre de ne pas avoir d’étudiants. Leurs cours sont publics et gratuits, les portes étant ouvertes à tous. Face à une audience changeante, composée en grande partie de gens désœuvrés, le professeur ne s’aventure pas à aborder des questions sérieuses. Son but est d’amuser plutôt que d’instruire. Avec quelques rares exceptions, la plupart des professeurs, plus spécialement dans les provinces, parlent du progrès, de l’éducation, du droit et des devoirs – des lieux communs qui peuvent être élargis en fonction du langage choisi et sans compromettre l’orateur. En fait, il est surveillé avec une attention vigilante, d’abord par le Préfet et les représentants de l’état, dans tout ce qui touche la politique, mais par dessus tout par le clergé, dans tout ce qui se rapporte même de loin à la religion. Ainsi les professeurs doivent choisir entre deux choses – un cours sérieux devant des bancs vides ou des lieux communs devant une large audience. Nous devons ajouter qu’à Paris on pense assez que la liberté des professeurs n’est pas beaucoup plus grande.

36

La seule institution en France dévolue à l’instruction supérieure qui offre un enseignement philosophique régulier à une audience constante est l’École Normale de Paris. Le propre de cette école est de former des professeurs pour tous les départements de l’instruction. En philosophie, l’éclectisme a ici régné longtemps en souverain absolu, surtout parce que Victor Cousin fut à sa tête pendant de nombreuses années. Vers 1864, une nouvelle influence s’est faite sentir. Lachelier et Fouillée ont introduit les doctrines de Ravaisson, lesquelles ont entraîné un grand enthousiasme parmi les étudiants. Malheureusement, on peut dire de leur doctrine comme celle d’un grand philosophe, ad impellendum satis, ad edocendum parum. Ils n’ont pas donné à leurs étudiants la seule chose qui instruise – la méthode. Par conséquent nombre d’entre eux ont essayé d’imiter leurs maîtres sans posséder leur talent, et, quoique dépourvus pareillement de connaissances approfondies et de culture scientifique, ils n’ont pas trouvé bon de s’improviser comme métaphysiciens et résoudre ainsi tous les problèmes.

37

À l’École Normale, l’instruction philosophique est donnée à tous les étudiants pendant deux ans, même à ceux qui se destinent à être professeurs de littérature, d’histoire, ou de grammaire. Dans la troisième année une section spéciale de philosophie est constituée (contenant une moyenne de trois ou quatre étudiants) pour poursuivre des études plus approfondies. Il y a deux chaires, celle dévolue à l’histoire de la philosophie et l’autre à la philosophie, le professeur chargé de la seconde choisit chaque année à son gré un sujet qu’il traite de manière exhaustive. Beaucoup de questions sont ainsi laissées à l’initiative personnelle des étudiants. En quittant l’école, les étudiants passent l’examen de l’agrégation. Cet examen, le même pour toute la France, prend place chaque année au mois d’août. Il est ouvert non seulement aux étudiants de l’École Normale, mais à tous ce qui ont le titre de bachelier en Sciences ou (et ?) de licencié en lettres. Il est très difficile et il a lieu par écrit et viva voce (à l’oral) (l’examen se déroule en sept (cinq ?) parties ; une dissertation philosophique et une autre en histoire de la philosophie ; deux examens à l’oral, un sur la philosophie, l’autre sur son histoire ; et un commentaire sur les philosophes grecs, latins ou modernes. Les écrits servant comme textes pour ces commentaires sont changés chaque année, et sont fixés par le ministère. Platon, Aristote, Cicéron, Sénèque, Bacon, Descartes, Leibniz, Malebranche et Kant sont les plus fréquemment choisis). Trois candidats, en moyenne, réussissent chaque année. L’objectif de cet examen est de former un corps de professeurs pour les lycées. Le titre de professeur n’est donné qu’aux agrégés ; les non-agrégés sont appelés chargés de cours. Il reste un test final pour le doctorat, qui seul autorise des professeurs à enseigner dans les Facultés. Pour le Doctorat deux thèses imprimées sont requises, l’une (très courte) en latin, l’autre, qui est réellement un livre, en français. Quelques-unes de ces thèses sont remarquables à la fois pour leur longueur (400 à 500 pages) et leur contenu ; quelques-unes d’entre elles ont beaucoup attiré l’attention. Ces deux thèses forment la base d’une discussion formelle, que le candidat soutient durant six ou sept heures consécutives.

38

Il n’y a rien d’important à dire concernant les universités catholiques, la fondation de celles-ci a été permise grâce à une loi récente. Celle de Paris existe depuis plus d’un an, et une autre qui sera dit-on la plus importante a été ouverte à Lille. Leur tendance en philosophie sera de retourner à la pure scolastique, c’est-à-dire à la doctrine de Saint-Thomas, et d’enseigner en latin à la manière du Moyen Âge. Mais jusqu’à présent personne ne s’est aventuré à mettre en pratique cette méthode ; elle offrirait trop de peu de chance de succès.

39

L’instruction philosophique, dans le sens strict du mot, est donnée dans les lycées (au nombre de soixante-douze) et dans les collèges principaux (au nombre d’à peu près cent cinquante). Elle s’adresse à des élèves âgés d’à peu près dix-huit ans qui sont régulièrement inscrits et qui forment une audience fixe. Il existe un programme unique pour toute la France, selon lequel les étudiants concourant pour l’examen du baccalauréat sont examinés (les épreuves philosophiques pour le diplôme du baccalauréat comprennent une dissertation écrite et un examen oral). Ils passent cet examen devant les professeurs de faculté. Le programme, qui reste en substance celui qui avait été fait par Cousin, comprend quelques petites connaissances en psychologie, en logique, en éthique, en théodicée, et en histoire de la philosophie. On voit facilement que les cours dans les lycées et les collèges sont beaucoup moins libres que ceux des donnés dans les facultés, puisqu’ils ne s’adressent pas à des adultes mais à de jeunes gens se préparant pour un examen, et doivent s’en tenir à un programme dressé pour le pays entier. Le professeur est surveillé de très près par les facultés, l’État, les évêques et les familles. Ainsi est formée une philosophie officielle qui reste rigoureusement orthodoxe. Elle a des solutions invariables à tous les problèmes, un nombre fixé de preuves sur l’existence de Dieu et sur l’immortalité de l’âme, etc. Un étudiant qui ne répond pas conformément au programme est ajourné. La conséquence est que beaucoup pensent une chose et en disent une autre. Je dois ajouter que la même chose est souvent vraie de leurs maîtres, bien qu’il soit juste d’avouer que récemment nombre de jeunes professeurs ont cherché à introduire les nouvelles doctrines sous la forme d’exposés historiques et de discussions. Beaucoup d’étudiants de nos lycées connaissent quelque chose de la logique de Mill et de la psychologie de Bain et de Spencer, mais les chefs de file du spiritualisme sont peu partisans de ces innovations.

40

Le spiritualisme, en tant que tel, est en fait le nom de cette doctrine philosophique officielle. Il serait inutile de s’attarder longuement sur cette doctrine qui a régné parmi nous pendant cinquante ans, et qui consiste en une série d’opinions fondées sur le sens commun, et adaptées aux croyances religieuses de la majorité. Si nous extrayons des différentes religions subsistant en Europe la base commune que l’on appelle déisme ou religion naturelle, et que nous déduisons de ce déisme la théologie, la morale, et la psychologie qu’elle implique, nous aurons le spiritualisme. Le reste est seulement du détail. Comme Taine le dit, « du point de vue de la science le spiritualisme n’a aucune existence. Ses preuves n’ont aucun intérêt, ou n’ont plus d’intérêt. Il n’a plus l’apparence d’une philosophie mais d’un dépôt. Il rassemble les opinions entendues qui remontent de toutes parts de l’histoire, les rassemblent et les éclaircissent, et c’est tout ». C’est une doctrine timorée, craintive, qui a en horreur toute perturbation, et qui est très servile au clergé ; nombre de ses adeptes se déclarent catholiques.

41

Le spiritualisme a ses principaux représentants parmi les professeurs des Facultés, et parmi les membres de l’Institut (Académie des Sciences Morales et Politiques. Cette Académie, qui rassemble une douzaine de philosophes (l’Académie est divisée en cinq sections : philosophie, morale, jurisprudence, statistique et économie politique, histoire générale. Ceci forme ainsi un assemblage très hétérogène. On ne trouve ni Littré, ni Taine, ni Renouvier, ni Renan, ni Ravaisson) parmi ses membres, est le sanctuaire de l’orthodoxie philosophique. Les papiers qui sont lus ici doivent être communiqués à l’avance de façon à ce que chaque mot irréfléchi soit enlevé. Elle propose des sujets pour des concours et distribue des prix. Les concours ont produit de bons travaux historiques, et d’inestimables travaux dogmatiques, mais ces derniers – la doctrine étant prévue d’avance – n’ont rien fait pour faire avancer la solution à une question quelconque. Récemment, les spiritualistes attaqués de tous côtés, ont essayé de rénover leur système, mais les innovations paraissent très pauvres à quiconque se trouve hors de leur école. Elles consistent à sacrifier à moins de littérature et d’éloquence, à s’appuyer plutôt sur Maine de Biran que sur Cousin, à attaquer les théories évolutionnistes et expérimentalistes, ou à les assimiler autant que possible. Les représentants les plus actifs de l’école sont Franck, Lévêque, Caro, un brillant critique, Bouillier, connu par son excellente Histoire de la philosophie cartésienne, et Janet, dont les deux derniers travaux, La morale [22]  Janet, 1874. [22] et Les causes finales [23]  Janet, 1876. [23] , peuvent donner une idée de la tendance spiritualiste à se mettre en harmonie ave la pensée contemporaine.

42

Tels sont les principaux traits de l’état de la philosophie en France. Nous nous sommes limités à en tracer les principales lignes, et à donner les noms principaux. Il est difficile de voir ce qu’il sortira de cette mêlée plutôt confuse de doctrines (386). En ce qui concerne le spiritualisme, sa position est encore forte. Elle bénéficie du pouvoir qui en France appartient à chaque chose soutenue et administrée par l’État. Elle restera probablement pendant longtemps le fondement de l’instruction publique et la philosophie des gens du monde. Son caractère modéré, ses manœuvres continuelles, et ses innovations timides, la font jouer sa part. Elle est une ennemie pour ceux qui veulent la supplanter – ce réalisme spiritualiste que l’on pourrait aussi appeler la philosophie de l’amour pur. Cette doctrine a mis main basse sur l’École Normale, et, par conséquent sur les professeurs qui en sortent. Ravaisson contrôle de manière absolue les examens d’état en philosophie, et les candidats sont tous sous son influence. Mais sa métaphysique obscure et mystique semble peu convenir au caractère précis et plutôt sceptique des Français, et bien que beaucoup de jeunes gens sont fascinés par lui, son triomphe est incertain et sa durée imprécise.

43

En tant que philosophie non officielle, on ne peut nier que le positivisme – au sens large dans lequel nous avons utilisé ce mot – a pris de profondes racines, et bénéficie en retour de la faveur que l’on accorde à l’opposition. Il y a moins de penchant aujourd’hui qu’il y a cinquante ans pour le verbiage et l’éloquence, il y a en plus pour les faits, le travail minutieux, et la culture scientifique. La rapidité avec laquelle les idées anglaises ont obtenu l’approbation en est un symptôme. Ceux qui ont le moins d’espoir s’accordent pour dire que les hommes plus jeunes travaillent honnêtement, bien que de manière quelque peu erratique, et qu’ils ne manquent pas de bonne volonté. La fondation de la Revue philosophique, ouverte à toutes les opinions, a aidé à encourager ce développement du travail individuel et par dessous tout à faire connaître ce qui se passe à l’étranger ; ainsi un fort désir d’information a succédé à l’indifférence de la génération précédente. En attendant, nous nous consultons tranquillement, le plus prudent est de retourner à nouveau à l’école ; nous travaillons dur pour renouveler nos forces intellectuelles, et quelques années devront s’écouler avant que l’on en voit le résultat.


Bibliographie

  • Cournot, Essais sur les fondements de nos connaissances, 1851.
  • Cournot, Traité de l’enchaînement des idées fondamentales dans les sciences et dans l’histoire, 1861.
  • Dumont (L.), Sur les causes du rire, 1862.
  • Dumont (L.), La théorie de la sensibilité, 1876.
  • Fouillée, Philosophie de Platon, 1869.
  • Fouillée, La liberté et le déterminisme, 1872.
  • Fouillée, Philosophie de Socrate, 1873.
  • Janet, La morale, 1874.
  • Janet, Les causes finales, 1876.
  • Lachelier, Fondement de l’induction, 1871.
  • Mervoyer, Étude sur l’association des idées, 1864.
  • Mill (S.), Système de logique, 1863.
  • Ravaisson, Essai sur la métaphysique d’Aristote, 1837-1840 (2 volumes).
  • Ravaisson, Sur l’habitude, 1838, 48 pages.
  • Ravaisson, Sur la philosophie de Hamilton, 1840.
  • Renan, Dialogues philosophiques, 1876.
  • Renouvier, Essais de critique générale, 1854-1864 (4 volumes).
  • Renouvier, Science de la morale, 1869.
  • Renouvier, Essais, 1877 (6 volumes).
  • Taine, Les philosophes français du XIXème siècle, 1857.
  • Taine, De l’intelligence, 1870.
  • Vacherot, La métaphysique et la science, 1863.

Notes

[1]

Ravaisson, 1838.

[2]

Ravaisson, 1837-1840.

[3]

Ravaisson, 1840.

[4]

Ravaisson, in quarto.

[5]

Lachelier, 1871.

[6]

Fouillée, 1869.

[7]

Fouillée, 1873.

[8]

Fouillée, 1872.

[9]

Mill, 1863.

[10]

Mervoyer, 1864.

[11]

Taine, 1857.

[12]

Taine, 1870.

[13]

Dumont, 1862.

[14]

Dumont, 1876.

[15]

Renouvier, 1854-1864.

[16]

Renouvier, 1869.

[17]

Renouvier, 1877.

[18]

Vacherot, 1863.

[19]

Renan, 1876.

[20]

Cournot, 1851.

[21]

Cournot, 1861.

[22]

Janet, 1874.

[23]

Janet, 1876.

Plan de l'article

  1. I
  2. II
  3. III
  4. IV
  5. V

Pour citer cet article

Ribot Théodule, « Philosophie et psychologie en France (1877) », Revue d'Histoire des Sciences Humaines 1/ 2000 (no 2), p. 107-123
URL : www.cairn.info/revue-histoire-des-sciences-humaines-2000-1-page-107.htm.
DOI : 10.3917/rhsh.002.0107


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