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Revue d'Histoire des Sciences Humaines

2003/1 (no 8)

  • Pages : 192
  • ISBN : 2859398007
  • DOI : 10.3917/rhsh.008.0161
  • Éditeur : Ed. Sc. Humaines


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Borch-Jacobsen (Mikkel) Folies à plusieurs. De l’hystérie à la dépression – 2002, Paris, Les empêcheurs de penser en rond/Seuil, 393 pages, bibliographie et index, 23,90 €uros

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Ce recueil d’articles et de comptes rendus récents, inédits ou peu accessibles, permet de se faire une idée de l’évolution actuelle d’un des polémistes les plus en vue des Freud Wars, Outre-Atlantique, mais aussi de mieux comprendre dans quel contexte épistémologique ont été fabriqués les cocktails Molotov qu’il lance périodiquement contre la psychanalyse. À cet égard, ce livre est une excellente surprise. Bon nombre d’insatisfactions récurrentes à la lecture des textes de Borch-Jacobsen pris un à un s’effacent quand on dispose de l’ensemble. On s’aperçoit qu’il s’agit moins d’attaquer la psychanalyse pour elle-même que de soumettre l’objet psychopathologique dans son ensemble à la critique historique, en partant des moyens employés pour le constituer « objectivement » dans le champ de la psychiatrie, et plus généralement, dans la culture. Si la psychanalyse y occupe une place de choix, la théorie du traumatisme, l’histoire aujourd’hui faussement évidente de la « dépression », et le retour nécessaire de l’histoire de la psychothérapie à ses sources dans l’hypnotisme de la fin du XIXème siècle, démontrent au moins que les arguments de Borch-Jacobsen ne sont nullement ad hoc. Il leur donne ici une portée plus générale, et ses diatribes anti-freudiennes relèvent du coup d’une sorte de philosophie contructiviste de l’histoire de la médecine mentale.

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Ce recueil comprend quatre parties. Quatre articles sur le traumatisme psychique, à partir de Charcot, chez Freud, et dans les controverses sur la personnalité multiple, forment la première partie. Le long exposé sur le cas « Sybil », dont l’auteur a percé l’anonymat avec Peter Swales, et sur sa fabrication comme cas princeps de la personnalité multiple aux États-Unis, est tout à fait fascinant. La seconde partie, plus théorique, ambitionne de découvrir dans l’hypnose et la suggestion une sorte de matrice pour la production de tous ces « artefacts » psychologiques qui, mais dans un second temps, semblent fournir à toute théorie du mental (et notamment à la psychanalyse), l’impression qu’elle dispose d’un objet indépendant, dont elle peut faire la théorie. Borch-Jacobsen explore cette piste dans deux directions. En amont, il revient sur « l’effet Bernheim » et sur ces cas où il a pu sembler que l’hypnotiseur disposait d’une sorte de pouvoir magique d’instiller dans le cerveau de ses patients des idées étrangères. En aval, se rapprochant de Ian Hacking, et du concept de « maladie mentale transitoire » [1]  I. Hacking, Mad Travelers. Reflections on The Reality... [1] , il s’efforce de remplacer la question de la « réalité » de certaines affections mentales au contenu sous-déterminé (comme la fugue hystérique) et historiquement périmé (on n’en verrait plus jamais), par une autre : à quelle condition ces « maladies » se propagent-elles, et qu’est-ce qui les fait exister. Borch-Jacobsen en arrive alors aux polémiques freudiennes. Cette section commence par la question de Frank Cioffi : « Freud était-il un menteur ? », qui donne le ton. Cependant, à mesure qu’on avance, Borch-Jacobsen, sans doute stimulé par quelques objections pertinentes qu’il avoue avoir parfois lues, tempère peu à peu son propos. Le « bobard » devient un « conte de fées », et l’on découvre qu’il pourrait y avoir une « construction narrative des données [je souligne ce mot, bien étonné !] psychanalytiques » ; mais c’est parce que ces « données » sont interprétées comme autant de preuves de la thèse majeure de Borch-Jacobsen : que toute psychothérapie s’appuie sur des « artefacts mimétiques », dont l’hypnose a été la première manifestation « objective ». Dans la dernière partie, avec un compte rendu du livre de Tanya Lurhmann, Of Two Minds [2]  T. Lurhmann, Of Two Minds. The Growing Disorder in... [2] , qui met en doute le poids qu’elle accorde à la psychanalyse, on lit un bref résumé des travaux de David Healy [3]  D. Healy, The Antidepressant Era, Cambridge, Harvard... [3] , Alain Ehrenberg [4]  A. Ehrenberg, La fatigue d’être soi. Dépression et... [4] et Philippe Pignarre [5]  P. Pignarre, Comment la dépression est devenue une... [5] sur la dépression. Tendancieux sinon franchement erroné sur Ehrenberg, ce texte compte surtout par l’épreuve qu’y tente Borch-Jacobsen : en ne s’appuyant que sur ses propres présupposés épistémologiques (la théorie de l’imitation puisée chez Girard, compliquée des références à la suggestion hypnotique et de la sociologie néo-tardienne qui revient aujourd’hui en force), peut-on dire quelque chose sur la dépression ? Car celle-ci n’est pas une vieille lune, comme l’hystérie de Charcot ou de Freud. C’est « la » réalité psychopathologique de millions de contemporains. Peut-on en dissoudre le fantôme réaliste, et par le biais de l’histoire, montrer ce qui la fait exister à nos yeux comme une chose aussi objective que la maladie d’Alzheimer ?

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Évidemment, toutes ces considérations reconduisent en long et en large les apories qui ont rendu le spectacle des Freud Wars aussi consternant. Disons qu’on a remplacé le motif imbécile de l’hagiographie freudienne, selon lequel ceux qui ne sont pas d’accord avec Freud ont un problème avec leur inconscient, par un autre, qui dit que si vous persistez à croire dans les « bobards » de la psychanalyse, c’est que vous avez la tête intoxiquée ou des intérêts cyniques à préserver. Je cherche en vain où est le gain dans cette nouvelle commisération, ou dans ces nouveaux sarcasmes. Borch-Jacobsen feint manifestement de ne pas voir que si ce qu’il dit est vrai, ses conclusions sont intégralement réversibles. Si tout est « artefact mimétique », alors tout est aussi bien « désir refoulé » – surtout si l’on soutient que les dits désirs refoulés que Freud a cru voir, et finit, dit-on par inventer, peuvent être redécrits comme des artefacts mimétiques. Car la critique de Borch-Jacobsen est bien obligée de partir de quelque chose : il faut des « données » (hypnotiques, psychanalytiques, cliniques, etc.), pour qu’on dise ensuite que ces données soit sont interprétées de façon biaisées, soit sont, plus ou moins, des effets résultant des interprétations qu’on en donne (comme pour les hystériques de Freud, avoir cru qu’elles avaient été séduites, et le « confirmer » par des aveux lentement extorqués). Malheureusement, l’explication par la suggestion est tout aussi infalsifiable que celle par le refoulement, et c’est pourquoi cette explication suggestive remplace sans douleur toute l’explication freudienne. En outre, quand on commence à soupçonner quelqu’un de mentir (et pourquoi pas ?) on peut toujours trouver dans les faits qu’il avance de quoi entretenir le soupçon. Je trouve stupéfiant que Borch-Jacobsen puisse ainsi nous dire que Freud n’a jamais eu d’hystérie, ni donc n’en a jamais guéri, ni ne s’est même soigné lui-même par son auto-analyse, parce qu’en réalité, il souffrait juste de symptômes coronariens et d’un abus de cocaïne (310). Et si je le trouve stupéfiant, c’est parce que c’est présenter comme un argument quelque chose dont personne ne peut prouver que ce soit faux (ni donc vrai). Mais voilà qui arrêtera peut-être davantage le lecteur. Borch-Jacobsen s’en aperçoit. Il faut examiner ligne à ligne le « Post-scriptum de 1998 » à un des textes qui en son temps avait fait hurler la communauté psychanalytique française, « Neurotica ». Car Borch-Jacobsen y devine que si l’on impute à Freud d’avoir tout inventé, on ne comprend pas pourquoi il n’a pas tout inventé d’un coup, mais s’est repris, corrigé, a tenté de sauver le navire en perdition, etc. Il lui fallait donc bien avoir au départ de quoi alimenter sa spéculation. C’est là, pourtant, où le concept de « folie à plusieurs », où les pseudo-confirmations cliniques des uns alimentent les folles spéculations des autres, qui resuggestionnent les premiers, etc., trouve sa limite. Car il est faux de dire qu’on puisse entrer dans un tel cercle en créant le point de départ, celui où l’on entre dans le cercle (109). Certes, on peut tout à fait, ensuite, à supposer que la suggestion n’en soit pas un mot explicatif vide, faire tourner le cercle tout seul. Mais il faut qu’il commence. Et il faut bien, en ce sens, que les hystériques de Freud lui aient présenté, pour lui en donner l’idée, quelque chose comme des réminiscences de scènes de séduction infantile. Mais si l’on suivait jusqu’au bout ce raisonnement, on s’apercevrait alors que la solution freudienne, qui était d’ailleurs celle de Bernheim, et selon laquelle on ne se laisse suggérer que ce qu’on désire déjà (et, en un sens, de façon inconsciente), n’est pas aisément contournable. Car le désir, chez Freud, est à la fois une raison explicative et une disposition (Anlage). On verrait aussi qu’il n’y a pas de cure psychanalytique qui puisse se dispenser d’interroger le patient et l’analyste sur ce qu’ils s’auto-suggèrent (l’un à l’autre et chacun pour soi), et que la naïveté ou la malhonnêteté psychanalytiques ne sont pas de structure. Mais les dispositions subsistent, actualisées différemment, quelle que soit la plasticité indéniable des échanges du thérapeute et du patient. Et ce sont ces dispositions qui fournissent régulièrement le point d’entrée dans le cercle enchanté de la suggestion : ce sont elles, en un mot, qui stabilisent le jeu de miroir sans fin dans lequel Borch-Jacobsen voudrait dissoudre l’expérience « psycho - » thérapeutique. Ce qui, paradoxalement, répugne à Borch-Jacobsen, c’est que quelque chose « puisse devenir si souvent vrai (…) ». Or on pourrait lui retourner cette surprise : comment peut-il se faire qu’à l’âge des psychotropes, de la psychiatrie cognitive et du féminisme émancipateur, tant de gens se « découvrent » quelque chose comme un complexe d’Œdipe ? Se contre-suggestionnent-ils contre les contre-suggestions ambiantes, si violemment anti-freudiennes ? Comment savoir ? Ce qui est sûr, c’est que les formes dans lesquelles ils font ce genre de découvertes sont bien éloignées des scènes que Freud raconte. Quoi qu’il en soit, Borch-Jacobsen tient pour acquise la fausseté intrinsèque de la théorie, et cela paralyse sa lecture. Il ne voit pas que les prétendues objections conceptuelles à la consistance de la théorie relèvent de problèmes philosophiques, où c’est une philosophie de l’esprit, de l’interprétation, du lien de l’esprit au corps, etc., qu’on défend contre la philosophie qu’on prête à Freud (le pire exemple de contresens systématique restant celui de Grünbaum, à cet égard). Ainsi, non seulement on accuse Freud de se laisser séduire par des artefacts, mais on devient incapable de voir quelle réponse rationnelle il donne à ce type d’objection (qui était déjà celle de Fliess). Toute élaboration technique des concepts psychanalytiques tombe sous le coup du soupçon : on peut les lire, oui, mais sans perdre de vue qu’il ne s’agit que de couvrir un mensonge par une fuite en avant dérisoire et ridiculement abstraite. Au total, on n’a donc pas vraiment le sentiment que le retour aux polémiques sur l’hypnose à la fin du XIXème siècle ait éclairci le débat. Non seulement Borch-Jacobsen ne fait que reconduire l’indécidabilité des situations hypnotiques (les gens étaient-ils conscients ou bien inconscients ? Quelle était la nature de leur éventuelle complaisance ?), mais en plus, en se battant pour que Freud lui aussi soit incapable de s’extraire de ces apories, Borch-Jacobsen rend son propre point de vue ou indécidable ou contradictoire : il doit soutenir à la fois que Freud mentait, et qu’il se rendait bien compte qu’il mentait, et avouer que ce mensonge était producteur de situation originale exactement comme toute situation psychothérapeutique, ce qui abolit le référent (la « vérité » de la situation psychothérapeutique) qui permet de dire que Freud mentait. On se prend alors à rêver : que dirait-on à une patiente post-hystérique qui se présenterait à son psychiatre, et qui se déclarerait malade d’un « artefact mimétique » ?

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Cette difficulté n’est nullement localisée dans la seule réfutation des explications que donne Freud sur sa propre théorie et sa genèse. Tout d’abord, elle rejaillit sur la manière dont Borch-Jacobsen raconte, de façon aussi désopilante que judicieuse, « Une visite aux archives Freud ». La description de la conspirationnite aiguë mais futile dont paraissent avoir souffert les conservateurs des précieux documents est un des bons moments du livre. En revanche, il ne suit pas des stratégies de dissimulation des conservateurs que les psychanalystes mentent ni que la psychanalyse soit un « bobard ». En réalité, quand on se tient à l’extérieur des rapports mutuellement construits entre le patient et son thérapeute qui sont censés être l’objet d’étude de Borch-Jacobsen, il est évident que leur contingence aveugle les acteurs, et qu’on peut sans mal la dénoncer. Mais que se passe-t-il pour que cette « construction » (un terme à la mode dont il faudrait rappeler le rôle que Freud, justement, a joué dans sa détermination) marche, et qu’elle s’avère subjectivement satisfaisante – bien plus en tous cas que la méthode Coué, par exemple ? Que la construction en question (la « construction en analyse », disait Freud) puisse s’imposer sans avoir rien touché ni des structures foncières ni des dispositions de chacun, c’est tout bonnement inintelligible. Mutatis mutandis, c’est comme supposer que n’importe quelle foi religieuse, si farfelue soit-elle, pourrait prétendre à l’universalité, sans tenir compte ni de la logique interne de la croyance ni de sa généralisation éthique potentielle. Ce qu’on est bien forcé de concéder en revanche, c’est que le mythe freudien repose notoirement sur l’idée que seule la psychanalyse rendait raison de la suggestion, de l’hypnose et des effets des autres thérapies (par le transfert). Mais si Borch-Jacobsen martèle ce dernier point, à juste titre, il est loin d’être ce qu’il veut le plus prouver.

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Cette tension se répercute ensuite sur celle, plus générale, qui anime l’ouvrage : son ambition « constructiviste » (avec les connotations sceptiques, relativistes et historicistes du mot chez Bruno Latour, notamment) et son espoir d’y faire servir une théorie de l’imitation inspirée par Tarde et Girard. Il y a peu à dire du néo-tardisme diffus qui imprègne l’ouvrage [6]  Sur cette vogue, cf. L. Mucchielli, Tardomania ? Réflexion... [6] . Jamais de toutes façons les objections traditionnelles à cette approche ne sont abordées. On y tient l’imitation comme un processus dynamique intrinsèque, qui sert d’explication causale aux paradoxes de la suggestion et à la propagation de proche en proche, individu par individu, dans des généalogies intellectuelles ou médicales, notamment, de dogmes qui suscitent des groupes, puis du social. La confrontation avec Hacking, à cet égard, est féconde. Car Borch-Jacobsen ne paraît pas voir à quel point le nominalisme de Hacking exclut de la façon la plus radicale les explications supplémentaires sur la relation inter-humaine. Un constructiviste nominaliste n’a justement jamais besoin d’expliquer cette dernière, parce que la thèse-clé du nominalisme, c’est de dire que si une classification existe, c’est qu’elle était utile. Une fois qu’elle existe, il n’y a pas à chercher plus loin pourquoi elle existe, ni ce qui la fait exister, et surtout pas entre tels et tels individus. Au contraire : le nominalisme pose qu’il n’y a aucune ressemblance entre les individus (mimétique, analogique, etc.) avant le nom qui les catégorise ensemble. Recourir à Tarde, à cet égard, est égarant. Comment cette incompatibilité entre la théorie mimétique et le constructivisme revendiqué se manifeste-t-elle ? Par deux voies. Tout d’abord, précisément pour maintenir la dimension critique, voire dénonciatrice de son propos, Borch-Jacobsen est obligé de dire que la relation mimétique n’est pas une construction, mais du « réel », du vrai de vrai – ce qui sert à construire le reste (notamment les fumisteries freudiennes et les impasses de l’hypnotisme). Mais on ne voit pas du tout pourquoi les fameux « artefacts mimétiques » censés expliquer tout ne sont pas eux aussi des constructions. En plus, le procédé est un peu facile. Car Borch-Jacobsen commence par recueillir des problèmes de taxinomie isolés indépendamment (il y a des hystériques, des dépressifs, des personnalités multiples, certains apparaissent, d’autres disparaissent), puis il plaque sur eux une explication psychosociologique (dont j’ai dit qu’elle était infalsifiable), qui leur va bien sûr comme un gant. Or ce qu’on aimerait, c’est un cas où l’autonomie de l’épidémie mimétique n’aurait pas l’air à ce point ad hoc. Autrement dit, un cas où Borch-Jacobsen décrirait la constitution d’une catégorie nosologique en démontrant que l’approche mimétique y décèle des aspects jusque-là ignorés. C’est l’impuissance de Tarde à faire mieux que redécrire dans un lexique explicatif inerte ce qu’on savait déjà par ailleurs qui a sonné le glas de sa pensée en sociologie. C’est par la méthode durkheimienne qu’on apprend du neuf. Il serait dommage que le filon hypnose-psychanalyse-psychothérapie en général, si riche et si convaincant dans ces pages, débouche sur cette impasse. Car la généralisation de la lecture artefactuelle de Borch-Jacobsen demeure, malgré ces réserves, assez excitante.

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On referme alors Folies à plusieurs diversement gratifié : par la certitude confirmée que l’histoire de la psychopathologie reste un lieu d’invention méthodologique vivant pour l’histoire des sciences humaines, à cause des paradoxes qui affectent ses objets, et par le plaisir d’une écriture incisive, qui ne laisse ignorer à personne où se tient l’auteur, quelles sont ses valeurs, et quelles conséquences chacun doit en tirer.

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Pierre-Henri Castel

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CNRS-IHPST, Université de Paris I

Boltanski (Luc), Chiapello (Ève) Le nouvel esprit du capitalisme – 1999, Paris, Gallimard, 843 pages, index et bibliographie, 29,80 €uros

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C’est sur un prologue en forme de paradoxe que s’ouvre Le nouvel esprit du capitalisme : alors que, pour les auteurs, la société française vit une crise économique et sociale très profonde, la critique (dans ses formes aussi bien théoriques qu’institutionnelles) n’a jamais été aussi faible (17 et suiv.). Pour expliquer cette « configuration idéologique », les auteurs – que l’on peut classer parmi les économistes des conventions – reprennent la grille d’analyse élaborée dans un précédent ouvrage de Boltanski (écrit avec Laurent Thévenot), De la justification [7]   Boltanski L., Thévenot L., 1991, De la justification,... [7] . Mais, tandis que ce dernier travail s’intéressait exclusivement aux questions de coordination économique, l’ambition du présent ouvrage est de rendre compte des modalités de reproduction du capitalisme. Les auteurs poursuivent ainsi trois objectifs. Le premier est de renouveler l’analyse de la nature de l’idéologie et d’en comprendre le rôle au sein du capitalisme. Le deuxième est de donner une interprétation des changements contemporains qui affectent idéologie et processus d’accumulation du capital. Le troisième, enfin, est de rénover et de relancer la critique du capitalisme contemporain. Pour tenir ses promesses, l’ouvrage traite ensemble un nombre impressionnant d’objets. Les évolutions du capitalisme, les modifications du monde du travail et des rapports au travail, le développement des réseaux, les théories de la justice sociale, etc., trouvent ainsi leur place au sein d’une interprétation du capitalisme contemporain. Et c’est à la thèse centrale de l’ouvrage qu’il appartient de fournir l’unité de l’ensemble. Très succinctement résumée, l’hypothèse de travail des auteurs est que le fonctionnement du capitalisme, en tant que système d’organisation sociale, n’est pas uniquement fondé sur des relations de pouvoir ou de coercition – fussent-elles cachées. Pour mobiliser les forces productives – notamment les salariés – et poursuivre le processus d’accumulation, le capitalisme a fondamentalement besoin de l’adhésion des individus. Les rapports entre les agents économiques – et principalement ici les rapports de travail – sont ainsi le fruit d’accords, de conventions. Pour les auteurs, et cela marque une rupture avec une certaine tradition critique, ces conventions sont moins le produit d’une fausse conscience ou d’une domination que les créateurs d’un ordre pacifié, facteurs de « justesse » et de justice dans les rapports interindividuels et dans la résolution des conflits. On comprend alors que « l’idéologie » se trouve dépouillée d’une partie de ses sens traditionnels et prenne les traits d’un « esprit du capitalisme » ou d’une « justification ». Pour autant la critique garde un rôle de premier plan. Une subtile dialectique s’instaure entre idéologie et critique : celle-ci doit sans cesse interroger les justifications admises, tester la justesse des conventions et des accords, vérifier la validité des procédures argumentatives.

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Le premier moment de l’argumentation (introduction générale et première partie) introduit les principaux concepts et en montre la fécondité. Après une définition du capitalisme, dont on peut regretter le caractère succinct (37-41), l’ouvrage développe une théorie de l’idéologie et présente ses implications dans la compréhension des évolutions contemporaines du capitalisme. Sur un spectre qui irait de l’idéologie/distorsion du réel – comme chez Althusser ou Poulantzas – à l’idéologie/instance d’intégration pourvoyeuse de sens – comme chez de Geertz ou Dumont –, Boltanski et Chiapello se situent plutôt du côté de Weber et d’Hirschman (45-46). De Weber, les auteurs retiennent que le pouvoir seul ne peut rien et qu’il a toujours besoin d’un langage qui le légitime. D’Hirschman, ils tirent que le capitalisme a toujours cherché des justifications, politiques par exemple au XVIIème et XVIIIème siècle, pour s’assurer de l’engagement des individus. La théorie de l’action retenue découle de cette position théorique sur la nature de l’idéologie. À l’instar des travaux d’Elster ou de Walzer sur la « justice locale » (141), les auteurs font crédit aux agents de capacités authentiques d’évaluation et de jugements qui orientent l’action et résolvent les conflits. Une convention ou une justification n’est alors légitime que si elle vérifie des contraintes argumentatives minimales. Ce sont ces contraintes que résume le modèle de la « cité » tiré de De la justification. La rupture est consommée avec une certaine tradition critique : les liens organiques entre idéologie et État ou entre idéologie et domination, par exemple, sont définitivement rompus.

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Le modèle des modes d’argumentation légitimes, la « cité », est alors utilisé par les auteurs pour étudier la configuration idéologique contemporaine. L’apparition annoncée d’un « nouvel esprit du capitalisme » est ainsi celui d’un nouveau mode de justification, la « cité par projet », congruent au développement des réseaux au sein du capitalisme. On peut en trouver une expression particulièrement nette dans les textes de management. Leur traitement informatique systématique (cf. annexe 3) permet de dessiner les contours de la nouvelle cité. L’initiative, l’inventivité, la mobilité, l’autonomie, l’épanouissement personnel ont ainsi remplacé dans les années 1990 les thèmes traditionnels du management des années 1960 comme les bienfaits des grandes organisations, la rationalité de la hiérarchie ou la sécurité des carrières. Certes, cette stratégie de démonstration suscite un certain nombres de questions de méthode – dans la construction du corpus notamment – mais les résultats sont, selon les auteurs, suffisamment robustes pour fonder un idéal-type des nouveaux modes de mobilisation des cadres.

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Le chapitre II est ainsi consacré à la construction de la « cité par projet », c’est-à-dire à l’explicitation des principes de justice qui fonde la nouvelle convention. En l’occurrence, la grandeur d’un individu au sein du « monde commun » qu’est le réseau se mesure à son activité, c’est-à-dire au nombre de projets différents dont il est partie prenante (« l’ordre de grandeur »). Simplement, une position de « grand » – par définition inégalitaire – n’est légitime et acceptée par les membres du réseau que si elle profite à tous. Le « grand », comme dans les six autres cités de De la justification, doit redistribuer un peu de sa grandeur : faire jouer ses réseaux au profit des « petits », faciliter la mise en relation des individus, faire circuler l’information, etc. Le point important ici est que la description n’est pas uniquement une affaire de connaissance mais sert aussi à mieux juger, à repérer les violations des principes de justice, à dénoncer les situations illégitimes, bref à fournir des « points d’appuis » normatifs à la critique (230). Et il devient possible de comprendre la place subtile de la critique au sein du capitalisme.

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La deuxième partie de l’ouvrage entend donc préciser les liens unissant critique, idéologie et capitalisme. Pour les auteurs, il n’y a pas de relation de causalité mécanique entre les trois termes. Grâce au concept de justification, la critique n’est plus seulement une dénonciation extérieure au système capitaliste, dont on ne sait pas très bien d’où elle parle, mais se trouve au cœur de la théorie de l’action. Cet avantage se paie d’un risque : en participant aux épreuves de légitimation et donc au processus de justification, la critique risque sans cesse d’être récupérée à son profit par le capitalisme. Cette idée fait fonds sur un double constat : l’atonie contemporaine de la critique et l’affaiblissement corrélatif des défenses du travail. Le passage par une typologie des formes de critique s’avère ici extrêmement éclairant. Depuis le XIXème siècle, se sont développées deux types de critiques du capitalisme (244). La première est une « critique artiste ». Elle stigmatise avant tout l’inauthenticité du monde capitaliste (standardisation, uniformisation) et l’oppression de l’individu (aliénation, contrôle et soumission de l’individu). La seconde est une « critique sociale » qui dénonce, elle, les conséquences du fonctionnement du capitalisme en termes d’inégalités (misère, exploitation) et de destruction des solidarités traditionnelles. Armé de cette typologie, la « fin de la critique » (414) semble proche. On s’aperçoit en effet que la critique artiste est devenue un élément essentiel des nouvelles justifications du capitalisme à travers précisément le nouvel esprit du capitalisme étudié en première partie. L’argumentaire de la critique artiste est devenu l’idéal du manager des années 1990. Le capitalisme a cette capacité historique à récupérer les exigences de libération des anciennes servitudes. La critique sociale, quant à elle, n’existe que par dérivatif – l’action humanitaire est assez révélatrice à cet égard (416) – et ne parvient pas à renouveler l’analyse de ses objets traditionnels comme l’exploitation, les inégalités, la justice sociale…

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Cela tient, certes, aux évolutions du monde du travail (désyndicalisation, chômage, dualisme du marché du travail) mais aussi, et surtout, à la déconstruction des catégories qui permettaient de penser les relations de travail. Les conventions statistiques sont un exemple paradigmatique de ce processus : les catégories socioprofessionnelles, les grilles de qualifications ou de salaires ont été insensiblement remises en cause comme outils de description du réel. Dès lors, la critique sociale se trouve démunie car elle perd les points d’appuis normatifs qui participaient à l’objectivation du social, à la structuration des rapports sociaux et qui lui permettaient de juger des situations et de dénoncer, le cas échéant, l’injustice et l’exploitation. La critique en est réduite à se draper dans une indignation morale de bon aloi insuffisante pourtant à comprendre le monde ou à le transformer. Et ce n’est pas en cherchant une nouvelle question sociale que l’on sortira la critique de l’ornière. C’est au contraire par la description, la compréhension et le contrôle des nouvelles justifications que la critique peut se renouveler.

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La troisième partie, la plus ambitieuse, étudie donc les pistes possibles de la relance de la critique dans ses formes sociale et artiste. Des deux formes de critiques, c’est la forme sociale qui semble la plus importante. Deux voies, non exclusives, s’offraient à une critique sociale rénovée (chapitre VI) : l’exploitation d’une part, la domination de l’autre. Paradoxalement seule l’exploitation retient l’attention des auteurs. L’absence d’une reconstruction, à nouveaux frais, de la relation idéologie/domination est révélatrice. En effet, au sein d’une vision segmentée du social, comme celle de Boltanski et Chiapello, la domination aurait pu prendre la forme d’une contamination (au sens de Walzer) entre les cités. Le refus d’emprunter cette voie témoigne de la difficulté, déjà présente dans De la justification, à rendre compte des relations et des conflits entre les cités. Le risque est alors de devoir recourir à une méta-convention (mais de quelle nature serait-elle ?) ou, pire, à un calcul pour résoudre les conflits entre les différents modes d’argumentation. Reste donc l’étude de l’exploitation. En s’appuyant sur une définition classique (la part manquante, non reconnue et non payée, d’un travail, 445), une « grammaire générale » (461) de l’exploitation est construite. Il devient possible de dévoiler l’exploitation là où elle n’apparaissait pas. L’exclusion, par exemple, est en fait une exploitation des individus les moins mobiles par les individus les plus mobiles au sein d’un réseau. Mais la compatibilité entre le modèle des cités et le concept d’exploitation ne va pas de soi. En effet, pour démontrer l’exploitation, il faut un équivalent général dans lequel mesurer les contributions et rétributions de chacun et, le cas échéant, la part manquante. Or, les auteurs se refusent à introduire un équivalent transversal aux cités car ils tiennent à conserver un pluralisme des domaines d’action et de coordination. Mais dès lors, est-il possible de penser autre chose que des exploitations locales et partielles dont la nature devient finalement ambiguë ? À grands traits, enfin, le renouveau de la critique artiste (chapitre VII) passe, selon les auteurs, par une analyse fine des exigences de libération et d’authenticité. C’est dans une réflexion sur les conditions de réalisation de ces deux exigences – en termes de sécurité des salariés et de limites de la marchandisation notamment – que l’on trouvera des ressources pour rénover cette critique largement récupérée par le capitalisme.

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À dire vrai, ce troisième moment est un révélateur des difficultés des auteurs. Certes, le concept de justification pour penser critique et idéologie s’est avéré très fécond et apporte une pierre à l’édification d’une théorie critique de la crise au sein du capitalisme. Mais les ressorts de l’évolution du capitalisme et les modalités de production de l’idéologie restent ambigus : peut-être parce que la définition de départ du capitalisme autour du salariat a résolu trop rapidement la question des changements qualitatifs du système capitaliste ; peut-être, aussi, parce que le cadre d’analyse retenu montre ici ses limites quant à l’explication de la genèse et de l’origine des conventions ; peut-être enfin, parce qu’est peu explicitée « la place du droit » (498-500) dans la production et la reproduction des conventions.

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Samuel Ferey

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GRESE – Université Paris I – Panthéon-Sorbonne

Halbwachs (Maurice) Les Causes du suicide – Préface de Serge Paugam, Paris, Presses Universitaires de France, 2002, 30,00 €uros

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Depuis nombre d’années, les Presses Universitaires de France étaient sollicitées, successivement par plusieurs chercheurs, pour que soit réédité l’ouvrage de Maurice Halbwachs publié en 1930 et devenu introuvable, même chez les bouquinistes. Les Presses ont finalement confié le soin de cette réédition au directeur d’une de leurs collections, Serge Paugam, plus connu jusqu’à présent par ses travaux exploitant la notion de « disqualification sociale » que comme spécialiste du suicide ou comme connaisseur d’Halbwachs ou de Durkheim. La préface qu’il a rédigée s’inspire heureusement de certains travaux récents sur Halbwachs. Elle contient aussi de longues citations du livre, procédé étrange, qui traduit peut-être une certaine gêne à bien appréhender les positions défendues dans le livre.

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La conclusion générale de la préface n’étonnera pas : le suicide est l’expression d’une « disqualification sociale ». Si Halbwachs « n’emploie pas le concept » écrit le préfacier (qui veut sans doute dire « le mot ») c’est parce qu’il n’existait pas encore de façon courante dans la littérature sociologique de l’époque » (XXXII). C’est tirer la thèse de Halbwachs vers son interprétation la plus plate, mais défendable : le suicide est le fait d’un « homme disqualifié », autrement dit « désespéré » (XXXIII).

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En dépit de son titre « Le suicide revisité. En quoi Halbwachs s’oppose à Durkheim », la préface ne met pas assez en évidence cette opposition, en fait très radicale. Sans doute Halbwachs vérifie-t-il certains résultats empiriques qui sont chez Durkheim. Mais ces résultats avaient été établis avant Durkheim dans les nombreuses études et synthèses sur le suicide, notamment la somme de Morselli. En revanche, l’apport propre de Durkheim, à savoir le cadre théorique qu’il élabore, est totalement rejeté par celui que le préfacier qualifie tout de même de « fidèle disciple ». La distinction entre suicide égoïste et suicide anomique, autrement dit entre intégration et régulation, point central de toute la construction théorique durkheimienne, est évoquée par Halbwachs, en passant, avec une certaine ironie, et qualifiée de « psychologique » et d’inutile parce qu’invérifiable. À quoi s’ajoutent l’occultation complète de la régulation conjugale dans le long chapitre sur « le suicide et la famille » et le rejet d’une influence des crises économiques. Ayant exclu par ailleurs le suicide altruiste, il ne reste plus à Halbwachs qu’à régler son compte au suicide égoïste dont il détourne et même inverse le sens : par exemple, si le taux de suicide baisse pendant les guerres, ce n’est pas en raison d’une plus forte intégration comme le voulait Durkheim, mais, au contraire, parce que la vie sociale se simplifie, qu’il y a moins de contacts avec autrui et donc moins d’occasions de déconvenues. Selon Halbwachs, l’intensité de la vie sociale, loin de préserver du suicide, augmente sa fréquence.

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Le préfacier n’avait peut-être pas une connaissance assez approfondie du livre de Durkheim pour mesurer à quel point celui d’Halbwachs s’y oppose. On le voit quand il affirme que le suicide fataliste a « une base empirique faible et difficilement vérifiable » (XXXIII), alors qu’elle n’est, en réalité, pas plus faible que celle du suicide anomique. On le voit encore quand, à propos de la distinction anomie et égoïsme, il donne implicitement raison à Halbwachs en prétendant qu’elle n’est pas justifiée dans Le suicide.

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Par ailleurs, il aurait peut-être été utile de fournir quelques informations sur l’évolution du suicide depuis Halbwachs. Ce dernier faisait grand cas d’un mouvement de convergence des taux de suicide des pays européens. L’évolution s’est-elle poursuivie ? Le lecteur n’en saura rien. Notons que la thèse de la convergence, grand thème du livre, qui explique l’accroissement du suicide par le passage du genre de vie rural au genre de vie urbain, est difficilement conciliable avec la sursuicidité actuelle du monde rural.

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La pagination de l’édition de 1930 n’a pas été conservée ce qui obligera à un choix pour les références bibliographiques ; il est vrai que l’édition originale se déployait sur plus de 500 pages. La réimpression a été probablement à l’origine de quelques coquilles sans que certaines erreurs dans les tableaux aient été rectifiées. Aucun index, cela va sans dire. Ne boudons pas, malgré tout, notre plaisir à voir ce livre enfin aisément consultable, même s’il est difficile à lire en entier : certains de ses développements, inutilement détaillés, y sont terriblement fastidieux.

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Philippe Besnard

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Observatoire Sociologique du Changement (CNRS-FNSP)

Huteau (Michel) Psychologie, psychiatrie et société sous la Troisième République ; la biocratie d’Édouard Toulouse (1865-1947) – Paris, l’Harmattan, 2002 (coll. Histoire des Sciences Humaines), 26,00 €uros

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M. Huteau, psychologue spécialiste de l’orientation professionnelle, aujourd’hui professeur émérite au Conservatoire National des Arts et Métiers après avoir dirigé pendant quelques années l’Institut National d’Orientation Professionnelle, s’intéresse depuis plusieurs années à l’œuvre d’Édouard Toulouse. L’originalité de son travail tient à son utilisation du fonds d’archives de ce grand psychiatre, situé à l’hôpital Édouard Toulouse de Marseille. Ceux qui, auparavant et surtout en historiens des sciences, avaient abordé l’œuvre de Toulouse n’avaient pas recouru à ce fonds d’archives, peut-être parce qu’ils n’en avaient pas eu connaissance [8]  Ce compte rendu était terminé lorsque nous avons pris... [8] . William Schneider, que Huteau a lu et qu’il cite, déplorait dans son ouvrage de 1987 le peu de travaux sur Toulouse [9]   Schneider W., 1990, Quality and quantity. The quest... [9]  ; voilà donc une lacune comblée, même si l’on aurait aimé en savoir plus sur le fonds d’archives de Toulouse : quels types de documents y sont réunis, quelle quantité aussi ? Ces archives sont-elles inventoriées ? Qui les a versées ?

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L’ouvrage comporte quatre grands chapitres : le premier, « Un biocrate respectable » retrace l’itinéraire de Toulouse, des années de formation au Centre de prophylaxie mentale de la Seine en passant par l’hôpital de Villejuif ; Huteau y examine surtout les influences philosophiques et politiques qui ont marqué Toulouse. Dans le deuxième chapitre, « La psychotechnique et la juste sélection », l’auteur analyse la psychologie défendue par Toulouse et ses applications dans l’orientation et la sélection professionnelles ou scolaires. Le chapitre suivant « Hygiène, santé mentale et prophylaxie », expose les conceptions de Toulouse sur le traitement de la déviance et sa prévention. Le quatrième et dernier chapitre est consacré à « La question féminine, la sexologie et l’eugénisme ».

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Le livre de Huteau présente Édouard Toulouse comme le type même du savant républicain, dont l’engagement politique est indissociable de la pensée scientifique. Psychologue et psychiatre, il concourt d’une part à promouvoir une psychologie expérimentale, dont la scientificité apparaît alors comme garante de progrès, et d’autre part à attirer l’attention sur les caractéristiques biologiques des troubles mentaux. Dans chaque cas, Toulouse affirme le souci de rationalisation qui de la pratique scientifique doit se prolonger dans l’organisation sociale ; il l’accompagne, dans son métier d’aliéniste, d’un sens du respect de la personne du malade : au Centre de prophylaxie mentale du département de la Seine (qui fonctionne à Sainte-Anne) qu’il créée et développe (ce service devient en 1926 l’Hôpital Henri Rousselle qu’il dirige jusqu’en 1935), Toulouse entend démontrer que les soins psychiatriques n’impliquent pas nécessairement l’internement ; il entend montrer aussi que des actions préventives sur certaines personnalités peuvent leur éviter de sombrer dans l’aliénation.

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Édouard Toulouse doit avant tout son renom dans la vie intellectuelle française à la monographie qu’il entreprend sur la personnalité d’Émile Zola, publiée en 1896, dans laquelle il a l’ambition d’étudier les rapports entre le génie et la folie, entre la supériorité intellectuelle et ce qu’on appelle alors la névropathie. À la suite de Moreau de Tours, pour qui le génie s’accompagne d’une exaltation généralisée, d’une violence de sentiments, d’une excitation de pensée, Toulouse voit là un « tempérament », une prédisposition. Il cherche des personnalités aux capacités créatrices indéniables pour les observer, et nombreux sont ceux qui acceptent, parmi lesquelles É. Zola, qui a alors 55 ans et avec lequel Toulouse partage de nombreuses convictions. Il lui fait passer quantité de tests, d’entretiens, d’expériences et recourt à une quinzaine de spécialistes pour en juger, parmi lesquels Francis Galton ou Alphonse Bertillon. Il en ressort en fait assez peu de choses, que Zola est névropathe, « c’est-à-dire un homme dont le système nerveux est douloureux », mais rien de net sur les relations entre le génie et la névrose. Pourtant cette œuvre a un retentissement considérable ; elle fait scandale en pleine révision du procès de Dreyfus. Toulouse devient célèbre et le restera jusqu’à la Libération. C’est à la suite de l’épisode qu’il est nommé à l’Asile de Villejuif, où il demeure jusqu’en 1921.

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L’activité réformatrice de Toulouse est permanente, et surtout dans le cadre du traitement et de l’hospitalisation des malades mentaux ; il crée de nombreuses institutions, sociétés, comités, associations, conseils supérieurs, etc. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, il propose le terme « biocratie » pour désigner le gouvernement par les sciences de la vie. Que Toulouse soit éminemment scientiste, cela ne fait aucun doute, et transparaît au plus haut point dans ce qu’il présente comme un « État technique basé sur la profession et la science de la vie qui doit s’orienter fermement vers l’internationalisme ». Il présente la biocratie comme supérieure au communisme auquel vont pourtant, comme il le déclare en 1936, ses sympathies ; mais le bolchevisme laisse le pouvoir aux masses incultes là où la biocratie repose sur une élite scientifiquement définie.

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Comme Huteau le montre avec les documents qu’il a utilisés, Édouard Toulouse ne manifesta pas la moindre tendance à quelque racisme ou antisémitisme que ce soit ; au moment de la Deuxième Guerre mondiale, les collaborationnistes fustigent le « psychiatre juif et franc-maçon de Sainte-Anne ». Malgré ses positions au-dessus de tout soupçon, le renom de Toulouse souffre cependant d’une sorte de « contamination » par les sympathies d’un autre biocrate, Alexis Carrel, pour les débuts du nazisme puis pour le régime de Vichy [10]   Cf. Mucchielli L., 1997, Utopie élitiste et mythes... [10] . Par ailleurs, ses positions eugénistes, même si elles ne sont pas radicales, comme son action au sein de l’Association d’Études Sexologiques pour la stérilisation « légitimée par des raisons médicales » (comme les hommes alcooliques qui ont des "appétits érotiques anormaux" ») contribuent à rendre les positions hygiénistes de Toulouse très politiquement incorrectes au moment de la Libération.

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L’intérêt majeur de ce livre tient à ce qu’il retrace avec force détails l’ensemble des travaux du psychiatre Toulouse, mais aussi ceux du militant social, du journaliste, de l’infatigable biocrate. Les historiens des sciences de l’homme et de la biologie, intéressés par cette période, trouveront là de très précieuses indications jusqu’alors non analysées y compris, en annexe, une bibliographie étendue des principales publications de Toulouse. On peut évidemment déceler quelques lacunes dans l’analyse de Huteau, que les historiens de sciences regretteront peut-être : Huteau par exemple ne dit rien des rapports entre Toulouse et Richet, qui défendait pourtant, et à la même époque, des positions très proches de celles de Toulouse. Les deux hommes se connaissaient, avaient publié ensemble un compte rendu sur l’épilepsie pour l’Académie des Sciences en 1899, ils ont participé l’un comme l’autre à la mise en place de diverses institutions et sociétés ; mais Huteau ne nous dit rien de leurs rapports.

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De même, l’analyse des contextes scientifiques, philosophiques et politiques dans lesquels Toulouse prend position n’apporte pas d’éléments nouveaux sur les débats qui concernent la prophylaxie, l’hygiénisme ou l’eugénisme. Enfin, il est assez clair que les sympathies de Michel Huteau vont à Toulouse qui, de fait, apparaît comme un personnage attachant. Certes, ce serait sans doute illusion rétrospective que de faire de Toulouse un tenant d’une idéologie sombre qui montait dans les années 1930 et dont il ne fut absolument pas le complice, contrairement à Alexis Carrel. Mais l’empathie est une démarche périlleuse, et Huteau écrit dès le début de son livre qu’il ne l’ignore pas.

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Ces remarques n’enlèvent cependant rien à l’intérêt de l’ouvrage : Huteau a écrit de Toulouse une biographie intellectuelle qui manquait puisque aucun historien des sciences n’avait encore véritablement centré son travail sur cette grande figure de l’histoire intellectuelle française au XXème siècle. À cette occasion, il a découvert un fonds d’archives qui n’avait pas été utilisé et il a donc ouvert la voie à d’autres travaux possibles sur ce fonds.

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Françoise Parot

Oosterhuis (Harry) – Stepchildren of Nature. Krafft-Ebing, Psychiatry, and the Making of Sexual Identity  – Chicago, University of Chicago Press, 2000, X + 321 pages, bibliographie, index

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In this historical study, Harry Oosterhuis wants to reassess the role that German psychiatrist Richard von Krafft-Ebing (1840-1902) played in the constitution of the concepts of modern sexuality. It may surprise readers that this influential figure, whose widely read Psychopathia sexualis provided a chart for all sorts of « pervert » (i.e. non-procreative) sexualities, has not yet been the subject of an entire book. Oosterhuis’ study is the first book-length monograph, and it is the first to make use of the family papers preserved in Graz. Although Krafft-Ebing is the protagonist of the book, this is not a conventional biography. The author argues in his introduction that most of what has been written on the history of psychiatry, especially from a « social constructivist perspective » (as a major representative he cites Michel Foucault, 2), has neglected or obscured Krafft-Ebing’s contributions. Against a socio-deterministic model that posits sexual identities as scientific constructions, Oosterhuis makes a plea for a symmetric account which gives the voices of patients and the doctor-patient-relationship full weight. In such a picture, Krafft-Ebing appears less as a representative of a powerful discipline seeking to impose control, than as an interpreter, and even as a spokesman of individuals whose experiences are considered as sexually « deviant ».

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The book has four parts. In part one, the author sketches the development of Western categories of sexuality and locates Krafft-Ebing in the relevant medical contexts. He stresses the tendency towards psychologization in the treatment of « deviant » sexuality, already present before Freud. Part two focuses on Krafft-Ebing’s medical career and places his professional moves from Strasbourg to Graz, and later to Vienna in the scientific debates of the time. Here, Oosterhuis provides short discussions of Krafft-Ebing’s use of psychological therapies (such as hypnotism), his standpoint vis-à-vis degeneration theory, and professional struggles with his colleagues. Part three reconstructs interactions between the psychiatric expert and his patients by way of a reading of Krafft-Ebing’s published and unpublished case histories. To a large extent, this part addresses the dynamics between the readers of Psycho-pathia sexualis and its author, expounding on how the patient’s ways of reasoning were made part of the book and thus entered the realm of psychiatric knowledge. Part four situates this interaction in a wider cultural context of Fin de siècle bourgeois society.

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Whereas part one and two provide informative (albeit often short) overviews, part three is devoted to reassessing processes that should amend the negative picture of Krafft-Ebing prevailing in other historical studies. The author aims to retrace the interaction between the psychiatrist and his patients through a close reading of the various editions of Psychopathia sexualis and by drawing on unpublished material from the family papers. In his introduction, he states that the discovery of these papers, mostly patient files dating from 1871 to 1902, was the major impetus for writing a full-length study on Krafft-Ebing. It is surprising, however, that only in the third and fourth section, does the author allow us a glimpse at some of this material. Throughout these sections, Oosterhuis stresses the active role of « articulate » patients who were not merely labeled by a psychiatric body of knowledge, but also left their traces on it. Again, the author targets approaches that take sexual identities to be passively constructed. Now, it is evident that a top-down model, with psychiatric categories that type individuals, cuts too short when it comes to processes of identity-formation. However, it seems all too simple to blame Foucault and a current of scholarship – identified as Foucaultian – for such « constructivist » pitfalls. Ironically, Oosterhuis himself points to questions and problems that have been raised by a number of scholars whose work is highly indebted to Foucault (such as Arnold Davidson, John Forrester, or Ian Hacking). One of these questions, that seems especially relevant with regard to Krafft-Ebing and his readers, concerns the dynamics of the actual writing of case histories, located in a comparative tableau of various psychiatric « styles of reasoning » (129). But this seems not to have been the author’s main concern: Oosterhuis is neither interested in a detailed analysis of the « making » of cases, nor in professional disputes about this genre of writing

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The question as to how case writing became a distinct « style of reasoning » gets ultimately lost, because, in his own presentation, Oosterhuis tends to privilege the « real » over the written case. Repeatedly, he evokes the « real » and benevolent effects of Krafft-Ebing’s « humanitarian rhetoric » (198) and practices. This strategy is well-known in the history of medicine as written by doctors or adherents of a certain therapeutic approach or school. But, in marked contrast to the genre of retrospective diagnosis, here there seems to be no attempt to rewrite the history of « deviant » sexual identity from the patient’s perspective. When patients are allowed to « speak » in their own voices, it is always by way of citation: and, in Oosterhuis’ text, they are cited in conformity with Krafft-Ebing, the author.

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More general, Oosterhuis’ methodological parti pris entails a lack of critical perspective with regard to the history of psychiatry as a scientific discipline. The epistolary dialogues between Krafft-Ebing and his patients were not novelties, but belonged to a genre common to medical professionals who favored psychotherapeutic treatment (be it hypnotic suggestion, persuasion, or psychoanalysis). Oosterhuis passes over the fact that this sort of writing played an important part in a number of polemical and often bitter controversies between various medical professionals over the effects of these treatments (The chapter entitled « Professional Controversies » (113-117) is the shortest one of the book, and is limited to a rough description of the differences between Theodor Meynert and Krafft-Ebing. Another important dispute with Moriz Benedikt over the presentation of a hypnotic experiments in Vienna is only briefly mentioned).

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This account of a major protagonist of late 19th century psychiatry, then is not a history of controversies or conflicts, but of comfort and cooperation (at least when « articulate sufferers » from the middle or upper classes are concerned). In the last chapter of the book, it becomes clear that this reading of Krafft-Ebing stands within a larger narrative of « a self-conscious, reflexive bourgeois society, in which there was a dialectic between humanitarian reform and emancipation, on the one hand, and efforts to enforce social integration, on the other » (282). Obviously, the theoretical frameworks and tools proposed by Freud and Foucault are difficult to integrate into such a dialectical history of progress, but is this a reason to omit any detailed discussion of their work ? Similar to his view of Foucaultian scholarship as « presentist » (9), Oosterhuis is quick to assign labels to the psychoanalytic theories of sexuality. Whereas Krafft-Ebing is given credit for his « relatively simple and open case history method » (281), the Freudian approach is identified as a « much more normative-developmental scheme » of sexuality.

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Given the atheoretical tone of the entire book, it does not come as a surprise that Oosterhuis considers Krafft-Ebing’s legacy to have been an empirical one: namely to have provided the first virtual meeting space where « pervert » desires could be articulated. « What Krafft-Ebing’s patients and correspondents did in the privacy of the psychiatric consulting room or in their correspondence has become public property : nowadays such candid stories are told not only on the couch of the analyst, but also in popular magazines, on television, and on the Internet all the time » (281-282). With such a view, one might consider the author of the Psychopathia sexualis as the moderator of the first gay chatroom. Since Oosterhuis castigates at length the « presentism » of other historians of sexuality and psychiatry, one may well ask how presentist his own portrayal of Krafft-Ebing is.

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Andreas Mayer

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Max-Planck Institute for the History of Science

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Freiburg-im-Breisgau, Allemagne

Mayer (Andreas) – Mikroskopie der Psyche. Die Anfänge der Psychoanalyse im Hypnose-Labor – Göttingen, Wallstein, 2002, 283 pages, index nominum, index rerum, bibliographie et illustrations

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Le livre d’Andreas Mayer est consacré à la reconstruction des origines multiples et hétéroclites de la psychanalyse. On trouve un peu de tout dans le champ de l’archéologie du savoir psychanalytique : des « objets matériels » (le mobilier médical de la fin du XIXème siècle, des aimants en métal et en bois, des sphygmographes, etc.), des « objets sociaux » (les pratiques médicales, en particulier les pratiques des médecins hypnotiseurs, des psychiatres, etc.) et, bien entendu, des « objets idéaux » (le contenu d’énoncés concernant les bonnes méthodes thérapeutiques ou portant sur la nature du psychisme humain). L’étude des origines de la psychanalyse dépasse donc le cadre d’une histoire des idées qui font l’originalité de la « nouvelle science », selon le mot de Freud, et par lesquelles celle-ci s’est progressivement démarquée d’écoles médicales concurrentes. Paris, Nancy, Vienne, Zurich, et Berlin sont les endroits où des acteurs connus – Jean-Martin Charcot, Sigmund Freud, Josef Breuer ou Joseph Delbœuf – ou ensevelis sous des couches d’oublis répétés – Ludwig Hirt, Moritz Rosenthal, ou un certain Marcinowski exhumé par Mayer – ont tenté de saisir l’inconscient, sur le vif, ou à travers des systèmes séméiologiques à grammaire variable. À cet égard, et parce que c’était à la fois une clinique, un laboratoire de recherche, un musée, et un espace pour des représentations publiques, la Salpetrière a sans nul doute été le lieu où s’est produit pour Freud un tournant décisif.

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Dans la première partie de son ouvrage, Mayer analyse les enjeux majeurs de ce tournant, qui s’est passablement complexifié lorsque Freud a été amené, de par son activité de traducteur (si méconnue dans l’analyse épistémologique des débuts de la psychanalyse) à comparer les méthodes de l’école de Charcot avec les contre-pratiques hypnotiques de l’école de Bernheim à Nancy.

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Mais l’aspect auquel l’auteur de cette monographie attribue à juste titre une importance majeure est le transfert des pratiques thérapeutiques de Paris, la « capitale de l’hypnotisme », à Vienne (ou, subsidiairement, à Berlin). Les médecins viennois étaient en effet majoritairement hostiles aux procédés hypnotiques. C’est la raison pour laquelle l’hypnotisme, faute d’institutions puissantes, devait y subir une sorte de fragmentation en tendances diverses. Car Freud est loin d’avoir été le seul neuropathologiste viennois converti à la doctrine des « troubles fonctionnels » (névroses, phobies, etc.), comme il est loin d’avoir été le seul médecin viennois à transférer, si l’on peut dire, pour le modifier à sa façon, l’hypnotisme de ses collègues parisiens. Or, si la situation à Vienne entre 1890 et 1910 se révèle être à ce point intéressante pour l’histoire de la psychanalyse, c’est parce que l’absence d’infrastructures institutionnelles pour le traitement des dits « troubles fonctionnels » non seulement favorisa une concurrence souvent farouche entre médecins qui, pour faire vivre et parfois même pour faire survivre leurs familles, adaptèrent les méthodes thérapeutiques déjà établies à ce qu’ils croyaient être le plus avantageux pour satisfaire les besoins de leurs patients, mais encore, parce que ce défaut d’appui institutionnel rendit très délicat le transfert de savoirs pratiques et de connaissances théoriques complexes, et en elles-mêmes polémiques, de Paris et Nancy vers Vienne et Berlin. Aussi, pour comprendre le développement de la psychanalyse dans cette constellation socio-historique, la seule lecture, serait-elle critique, des textes-clés de Freud n’est plus suffisante, vu que le contenu (ou le message) véhiculé par l’écrit ne peut être rendu pleinement explicite qu’à la condition d’être décrypté à partir des contraintes sociales caractéristiques de la profession médicale de l’époque. L’apport majeur de Mayer est dans cette remarquable contextualisation.

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La deuxième partie de l’ouvrage retrace l’épanouissement hésitant de la psychanalyse après la publication de la Traumdeutung de Freud à l’automne 1899. L’ouvrage avait été conçu d’une part comme introduction à la théorie des mécanismes de la vie onirique (à laquelle il ajouta, en guise d’introduction, un aperçu historico-critique) et, d’autre part, comme manuel pour apprentis-psychanlaystes désirant connaître les méthodes d’interprétation du rêve. L’auteur de la Traumdeutung dut se rendre à l’évidence : son ouvrage avait échoué en tant que livre de recettes d’interprétation. D’où la diversification de l’enseignement prodigué par Freud : leçons privées nocturnes au 19, Berggasse ; analyses par correspondance avec Eugen Bleuler et Carl Gustav Jung qui pratiquaient au Burghölzli à Zurich ; publications diverses afin d’élargir l’assise de la psychanalyse et de lui conférer le statut d’une psychologie de la vie quotidienne ; enfin, travaux informels avec la petite équipe des convertis viennois. Cette « socialisation » de la psychanalyse a pour effet de modifier le statut même de la Traumdeutung : les allusions autobiographiques plus ou moins transparentes avaient pour fonction d’illustrer les démarches d’interprétation. Mais elles furent perçues, à partir de 1910 comme une sorte de confession autobiographique. Et tandis le symbolisme onirique jouait un rôle seulement marginal dans la première édition de la Traumdeutung, il devint un élément constitutif de la psychanalyse avec la parution de la quatrième édition de l’ouvrage en 1914 qui reflète de loin en loin l’apport d’auteurs plus ou moins proches de Freud, comme Stekel, aussi bien que celui de collectionneurs de rêves et d’amateurs de symboles.

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Grouillante de détails parfois insolites, mais toujours révélateurs, l’étude de Mayer n’a pu être menée à bien que parce que son auteur ne s’est soustrait ni au travail de recherche dans les archives, ni au réexamen de textes classiques qu’il a décodés à la lumière de l’histoire sociale, ni à la nécessaire conjugaison des deux approches. Ce livre démontre, en outre, que la psychanalyse ne fait pas exception à la règle qui veut la reconstruction dense et informative d’une théorie et/ou d’une pratique fondée sur une doctrine scientifique, exige plus, et autre chose, qu’une simple herméneutique (psychanalytique ou non) de l’écrit. C’est ce qui fait son originalité dans le paysage qu’on croyait saturé des études sociologiques et historiques sur la psychanalyse.

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Alexandre Métraux

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Université de Mannheim, Allemagne

Notes

[1]

I. Hacking, Mad Travelers. Reflections on The Reality of Transient Mental Illnesses, Charlottesville-Londres, University Press of Virginia, 1998 ; un compte rendu de ce livre a été publié dans la Revue d’Histoire des Sciences Humaines, 1999, 1, 235-238.

[2]

T. Lurhmann, Of Two Minds. The Growing Disorder in American Psychiatry, New York, Knopf, 2000.

[3]

D. Healy, The Antidepressant Era, Cambridge, Harvard University Press, 1998.

[4]

A. Ehrenberg, La fatigue d’être soi. Dépression et société, Paris, Odile Jacob, 2000.

[5]

P. Pignarre, Comment la dépression est devenue une épidémie, Paris, la Découverte, 2001.

[6]

Sur cette vogue, cf. L. Mucchielli, Tardomania ? Réflexion sur les usages contemporains de Tarde, Revue d’Histoire des Sciences Humaines, 2000, 3, 161-184.

[7]

Boltanski L., Thévenot L., 1991, De la justification, Paris, Gallimard.

[8]

Ce compte rendu était terminé lorsque nous avons pris connaissance du très intéressant texte suivant, qui exploite également les archives de Marseille : Tholozan O., 2002, La « biocratie » contre le crime selon Edouard Toulouse (1865-1947), in La détérioration mentale. Droit, histoire, médecine et pharmacie, Aix-en-Provence, Presses Universitaires d’Aix-en-Provence, p. 145-169.

[9]

Schneider W., 1990, Quality and quantity. The quest for biological regeneration in twentieth-century France, Cambridge, Cambridge University Press, 329. Certains aspects de l’œuvre de Toulouse sont également longuement abordés par Simonnot A.L., 1999, Hygiénisme et eugénisme au XXème siècle à travers la psychiatrie française, Paris, Seli Arslan.

[10]

Cf. Mucchielli L., 1997, Utopie élitiste et mythes biologiques : l’eugénisme d’Alexis Carrel, Esprit, 238, 73-94.

Titres recensés

  1. Borch-Jacobsen (Mikkel) – Folies à plusieurs. De l’hystérie à la dépression – 2002, Paris, Les empêcheurs de penser en rond/Seuil, 393 pages, bibliographie et index, 23,90 €uros
  2. Boltanski (Luc), Chiapello (Ève) – Le nouvel esprit du capitalisme – 1999, Paris, Gallimard, 843 pages, index et bibliographie, 29,80 €uros
  3. Halbwachs (Maurice) – Les Causes du suicide – Préface de Serge Paugam, Paris, Presses Universitaires de France, 2002, 30,00 €uros
  4. Huteau (Michel) – Psychologie, psychiatrie et société sous la Troisième République ; la biocratie d’Édouard Toulouse (1865-1947) – Paris, l’Harmattan, 2002 (coll. Histoire des Sciences Humaines), 26,00 €uros
  5. Oosterhuis (Harry) – Stepchildren of Nature. Krafft-Ebing, Psychiatry, and the Making of Sexual Identity  – Chicago, University of Chicago Press, 2000, X + 321 pages, bibliographie, index
  6. Mayer (Andreas) – Mikroskopie der Psyche. Die Anfänge der Psychoanalyse im Hypnose-Labor – Göttingen, Wallstein, 2002, 283 pages, index nominum, index rerum, bibliographie et illustrations

Pour citer cet article

« Livres », Revue d'Histoire des Sciences Humaines 1/ 2003 (no 8), p. 161-177
URL : www.cairn.info/revue-histoire-des-sciences-humaines-2003-1-page-161.htm.
DOI : 10.3917/rhsh.008.0161

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