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Revue internationale des sciences sociales

2001/2 (n° 168)

  • Pages : 376
  • ISBN : 9782865868926
  • DOI : 10.3917/riss.168.0355
  • Éditeur : ERES


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Certains avaient annoncé la fin de l’histoire, comme si l’histoire (ou le temps) devait s’arrêter avec la fin du communisme et le triomphe du marché. Mais loin d’arrêter le temps, ce sont précisément la science et la technologie qui font rebondir l’humanité sur les terres inconnues de l’histoire qu’elle a aussitôt recommencé d’écrire. Les hommes font l’histoire, disait Raymond Aron, mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils font. C’est bien dans un monde au décor entièrement nouveau que la science et la technologie de la fin du xxe siècle nous ont fait pénétrer, un monde aussi nouveau, prometteur et aléatoire que pouvait l’être celui du xvie siècle, marqué par la révolution de l’imprimerie, la découverte du Nouveau Monde, la Réforme, la guerre des paysans et l’émergence des États-nations. Quarante ans de guerre froide ont partout transformé le système de la recherche en le rendant de plus en plus dépendant des gouvernements et de plus en plus étroitement associé au « complexe militaro-industriel ». Les rapports entre science, technologie et société ont été profondément conditionnés par le poids de cet interventionnisme étatique à la mesure des tensions idéologiques et stratégiques qui ont caractérisé les lendemains de la Deuxième Guerre mondiale. On estime aujourd’hui à quelque trois millions de scientifiques et d’ingénieurs la population mondiale des chercheurs, et la dépense totale annuelle de recherche-développement à 450 milliards de dollars – 38% aux États-Unis, 28% en Europe et au Japon, 18% dans les nouveaux pays industriels, le reste étant partagé entre Russie, Chine, Inde, Amérique latine (ost, 2000). Mais la fin de la guerre froide et de la compétition entre monde communiste et monde capitaliste a changé à son tour la donne, la place des acteurs et les priorités. La science mobilisée dans le complexe militaro-industriel était étroitement associée à la guerre virtuelle que se livraient les deux « grands » et aux guerres réelles qu’ils ont menées par procuration dans les pays en développement. Ainsi l’impératif de la défense a-t-il assuré la meilleure caution à l’accroissement des dépenses de recherche-développement. Comme le soulignait Galbraith, « à peu de choses près, la désuétude est à la compétition technologique ce que l’usure est à la guerre » (Galbraith, 1967). Cet impératif est aujourd’hui apparemment moins pesant et pressant, mais n’ayons pas l’illusion de le croire effacé par les promesses d’une paix toujours incertaine et par les espoirs de ses « dividendes » toujours en suspens que la fin de la guerre froide a fait lever. Néanmoins, le décor n’est assurément plus le même, au point qu’on peut se demander si la pièce qui se joue sous nos yeux n’est pas désormais, elle aussi, entièrement nouvelle.

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Les urgences et les surenchères en matière d’armements se prolongent aujourd’hui dans le domaine économique au nom de la compétitivité des entreprises et de la mondialisation. Après l’escalade de la guerre froide, la scène mondiale sur laquelle se décident désormais les concurrences par l’innovation engage à s’interroger plus que jamais sur les enjeux sociaux et même moraux des politiques dont les activités de recherche sont l’objet. Du même coup, les orientations et le modèle de gestion de la recherche industrielle, avec ses objectifs de rentabilité à court terme, prennent le dessus sur les revendications des chercheurs universitaires, et la légitimité de la « poursuite du savoir pour lui-même » est en question. L’âge d’or du soutien public de la science appartient-il déjà à une époque révolue ? Seuls les États-Unis s’engagent aujourd’hui à investir dans les activités de recherche-développement en renouant avec les coups d’accélérateur de la guerre froide : la croissance économique retrouvée et le déficit public réduit, c’est une augmentation de 2,8 milliards de dollars qui a été proposée par le président Clinton pour l’année fiscale 2001 (Dalton, 2000). Son successeur, bien que républicain, donne suite au même engagement à l’égard des sciences fondamentales comme un instrument stratégique dans la compétition économique mondiale. Une telle manne serait-elle confirmée, comme le flux des étudiants américains dans les sciences de la nature ne cesse pas de diminuer, l’exode des cerveaux en faveur des États-Unis connaîtrait un nouveau bond fantastique : 20 000 PhDs, et combien d’ingénieurs et d’étudiants attirés du monde entier ? Dans les autres pays, il n’est pas évident que l’enjeu de la compétition économique prenne le relais, dans les mêmes proportions, des surenchères d’investissements auxquelles la guerre froide a pu donner lieu.

Les séquelles de la guerre froide

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Quatre facteurs majeurs ont transformé – et continueront de transformer dans la durée – les rapports entre la science et la société tels qu’ils se sont développés depuis les lendemains de la Deuxième Guerre mondiale.

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Le premier facteur est assurément la fin de la guerre froide, l’implosion du monde communiste, l’effondrement économique de l’ex-Union soviétique, qui ne compte plus parmi les grands acteurs de la compétition technologique. Pour les pays les plus industrialisés, ceux en particulier qui ont été engagés dans les surenchères des tensions entre l’Est et l’Ouest, les ressources consacrées aux activités de recherche pour la défense ont représenté les trois quarts des dépenses publiques de recherche-développement – des sommes absolument pharaoniques. D’un côté, le déclin relatif des investissements effectués dans la recherche-développement militaire et, de l’autre, les difficultés économiques des années quatre-vingt-dix (la contraction des budgets publics et les pressions sociales exercées dans la plupart des pays par la montée du chômage) ont conduit à concentrer les efforts sur la capacité d’innovation des entreprises et à restreindre la part du soutien accordé à la recherche fondamentale. Dans la plupart des pays industrialisés, la reprise de la croissance économique n’a pas fondamentalement changé cette donne du nouveau millénaire : le désengagement de l’État.

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On n’en a pourtant pas fini avec la menace des bombes atomiques, malgré les traités tendant à réduire les arsenaux américains et russes et à limiter le nombre des pays membres du club nucléaire. Les armes atomiques n’appartiennent pas, elles, à un monde révolu, alors même que la guerre à distance, fondée sur l’électronique, les fusées, les missiles de croisière et les satellites, fait l’objet de recherches intenses. On discutait hier de la guerre juste, et si aujourd’hui c’est plutôt de la guerre propre, le poids des victimes « collatérales » n’importe pas davantage dans la balance. Mondialisation d’un côté et fragmentation de l’autre : c’est plutôt de la décomposition interne des États que vient désormais la menace, alors qu’on voit simultanément se privatiser de plus en plus les systèmes militaires. Les guerres au sens traditionnel ne sont certes pas à ranger dans les placards de l’histoire, mais l’on voit bien qu’il faut affronter des conflits d’un type nouveau (ou, au contraire, des plus anciens !). L’ordre mondial fondé sur la paix perpétuelle n’est pas pour demain.

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On est loin, certes, du principe de complémentarité applicable aux affaires du monde suivant Niels Bohr, qui professait qu’à la possibilité d’une guerre nucléaire totale doit correspondre la possibilité d’une paix éternelle : rêve de savant visionnaire, qui a trouvé bien peu d’échos auprès des peuples et des hommes politiques. On s’entend, certes, pour interdire les mines antipersonnelles, qui ne mettent pas en jeu l’intégrité territoriale des moyennes puissances, mais ni les États-Unis, ni la Chine ni la Russie n’ont encore souscrit au ctbt, le traité d’interdiction des essais nucléaires, et la prohibition pure et simple des armes nucléaires ou des armes biologiques et chimiques ne fait pas partie de l’échéancier. Certes, la menace d’un conflit nucléaire change de point cardinal, se déplaçant de l’Occident vers l’Orient avec les explosions chinoises, indiennes et pakistanaises, l’arsenal atomique israélien et les efforts de la Corée du Nord, de l’Irak et de l’Iran pour en disposer. N’empêche : les puissances occidentales demeurent à la merci d’initiatives terroristes où les armes miniaturisées et baladeuses peuvent entrer en action. Pour les politiques, la question est de savoir à quel niveau les arsenaux peuvent être diminués. Pour ceux des scientifiques qui travaillent avec les militaires, il n’y a jamais de niveau raisonnable dans la conquête des nouvelles armes ou de leurs boucliers : on le voit bien avec le projet américain d’un système de défense antimissiles qui menace de faire repartir l’escalade.

Révolution scientifique et technique

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Le deuxième facteur est la révolution scientifique et technique dont les effets vont se prolonger et s’étendre tout au long du xxie siècle – dans toutes les activités civiles comme dans le domaine militaire. Les technologies de l’information et de la communication entraînent une mutation très analogue dans la durée à celle que provoqua la révolution de l’imprimerie, une mutation à la fois intellectuelle, économique et sociale, qu’accentuent encore les développements des biotechnologies et des nouveaux matériaux. Révolution de l’information, des biotechnologies, des nouveaux matériaux – en fait, il est probable que d’ici quelques décennies les historiens ne parleront plus que d’une seule révolution dont les métamorphoses et les applications ont les mêmes caractéristiques : en amont, elles sont toutes liées à des industries intensives en savoir et en capital, étroitement tributaires des connaissances, des recherches et des techniques interdisciplinaires mises au point dans les laboratoires universitaires et industriels ; en aval, elles contribuent toutes au même phénomène de dématérialisation qui définit les sociétés postindustrielles comme de plus en plus libérées des ressources naturelles et de plus en plus étroitement dépendantes du capital immatériel qu’elles ne cessent d’engranger et de diffuser. Dans ce déferlement de mutations techniques, il est désormais impossible de dissocier ce qui relève strictement de l’aventure intellectuelle et ce qui répond aux intérêts des entreprises dans leurs batailles sur le terrain de la compétitivité. Il est clair à cet égard que les moyens de pression des pays en développement, qui naguère disposaient encore de l’atout de certaines ressources naturelles, sont de plus en plus réduits par l’essor irrésistible du « nouveau paradigme technico-économique ».

La mondialisation des économies et des marchés

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Le troisième facteur, étroitement lié aux transformations scientifiques et techniques et aux processus d’industrialisation qu’elles alimentent à travers le monde, est précisément la mondialisation des économies et des marchés, qui s’accompagne tout à la fois de la libéralisation des échanges et des entreprises, du rôle croissant exercé par les firmes transnationales et de la diminution des fonctions exercées jusque-là par les gouvernements dans la régulation des activités économiques et de leurs répercussions sociales. La promesse hâtive du « village global » demeure sous la menace de la tyrannie du marché et de l’explosion de la bulle spéculative. S’il faut un symbole du pouvoir qu’a la science de fonder une forme nouvelle d’impérialisme, aucun n’est plus révélateur que la mise au point par manipulation génétiques des semences stérilisées : diffusée à l’échelle planétaire en raison de sa résistance à tel ou tel parasite, la semence « Terminator » condamnerait les agriculteurs à renouveler chaque année leur stock de semences auprès de leur fournisseur. C’est ouvrir l’ère de l’impérialisme sans frontières : hier, il fallait coloniser des territoires pour avoir accès à des sources nouvelles de matières premières et de cultures alimentaires ; aujourd’hui, il est inutile de partir à la conquête matérielle de nouvelles terres, la civilisation de l’immatériel permet d’asservir producteurs et consommateurs aux formules codées d’un laboratoire et aux algorithmes de la « toile » d’Internet.

La multiplication des problèmes environnementaux

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Enfin, le quatrième facteur, tout autant conditionné par le processus d’industrialisation que le précédent, est la multiplication des problèmes environnementaux qui pèsent sur l’avenir de la planète. L’environnement commence à l’habitat : or, près de 40 % de la population mondiale sont appelés à vivre dans des villes sur un total qui oscillera entre 6 et 8 milliards d’habitants. Ce gigantesque processus d’urbanisation accélérée aura une double conséquence : d’un côté, des méga ou plutôt des giga-cités dont l’infrastructure ne pourra d’aucune façon suivre les besoins de cette extrême concentration humaine, avec des problèmes insolubles de gestion, de chômage, de sous-emploi et de violences ; de l’autre, des régions entières abandonnées dont les ressources naturelles seront laissées en friche, de sorte que l’alimentation des mégacités dans la plupart des pays en développement sera de plus en plus étroitement dépendante des produits importés, et la croissance de ces pays d’autant plus obérée.

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En outre, la nature et le niveau des activités industrielles et agricoles entraînent des changements dans les cycles biologiques, chimiques, géologiques qui perturbent les systèmes naturels : disparition d’espèces, pollution de l’air et de l’eau, trou d’ozone, ici pénurie de pluie et sécheresse, là inondations et cyclones, etc. Il n’est plus possible de nier le réchauffement de la planète lié aux émissions de gaz à effet de serre. L’humanité découvre une multiplicité de nouveaux risques en même temps que l’enjeu du « développement durable » et la nécessité d’appliquer le principe de précaution, alors même que la mondialisation, accélérée par les transformations scientifiques et techniques, rend de plus en plus étroitement interdépendantes économies, sociétés et cultures, et souligne en même temps le creusement intolérable des inégalités à travers le monde. Or, le désordre climatique, éventuellement provoqué par le type de développement passé et la consommation actuelle des pays industrialisés, menace d’affecter d’abord les pays les plus démunis, qui subissent déjà une situation profondément inégalitaire, puisque 20% de l’humanité, suivant le Programme de l’onu pour le développement, se partagent 86% de la consommation privée totale de la planète. À supposer que l’Inde et la Chine s’industrialisent dans les mêmes conditions et les mêmes proportions que l’Europe et les États-Unis, on voit mal comment l’humanité pourra faire face au défi des pollutions industrielles et de leurs répercussions sur le climat.

Le grand écart

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Certes, nul ne peut mesurer et encore moins nier tout ce que la science et la technologie ont apporté à l’humanité. En ce lever de rideau sur le troisième millénaire, jamais découvertes et innovations n’ont promis un plus grand accroissement de progrès matériel, mais jamais la capacité de production – et de destruction – de l’humanité n’a laissé en suspens plus d’incertitudes sur l’usage qui en sera fait. L’écart entre ce que les principes d’équité et de précaution pourraient instituer dans le monde et la réalité des périls communs auxquels l’humanité est exposée n’est pas moins grand que celui qui sépare les pays industrialisés de la plupart des pays en développement. C’est rappeler en d’autres termes que l’écart entre la puissance dont l’humanité dispose et la sagesse dont elle est capable – ou incapable – de faire preuve est l’enjeu majeur du nouveau siècle.

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C’est encore souligner combien l’humanité est désormais tributaire des activités scientifiques et techniques. D’une manière ou d’une autre, dans toutes les sociétés de la planète reliées désormais entre elles par la « toile » comme par l’essor des transports aériens et du multimédia, il n’est plus possible d’agir, de gérer une entreprise ou de gouverner un pays sans s’appuyer sur les données de la science en tant que conseil, en tant que méthode, en tant que preuve, en tant que résultat et même en tant que promesse. Aucun gouvernement et bien peu d’entreprises peuvent se passer aujourd’hui, dans leur gestion quotidienne comme dans leurs activités et leurs prévisions à moyen terme, de l’avis des scientifiques, des données et des méthodes qui sont les leurs, des connaissances et des savoir-faire que leurs recherches engrangent dans la corne d’abondance d’où naissent les innovations.

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D’un côté, donc, une accumulation inouïe de découvertes, d’applications et de nouveaux savoir-faire qui débouchent sur un plus sans précédent de savoir et de pouvoir. Après les bouleversements déjà accomplis au cours du dernier demi-siècle dans les domaines de l’énergie, de l’agriculture, de la santé et des communications, jamais l’humanité n’aura disposé d’outils et de prothèses aussi efficaces, intelligents et multifonctionnels que ceux que la révolution de l’informatique, de l’ingénierie génétique et des matériaux composites met à sa disposition et promet de multiplier dans tous les domaines à une échelle dont nous ne pouvons avoir l’idée : tout comme la révolution du multimédia nous fait entrer dans l’ère du virtuel et celle des biotechnologies dans l’ère du clonage, la révolution des nouveaux matériaux nous fait entrer dans l’ère de l’artifice aux fonctionnalités infinies. Mais nul ne peut anticiper aujourd’hui tous les usages et toutes les conséquences de la diffusion de technologies dont la portée planétaire est aussi considérable : si la science et la technologie irriguent la postmodernité comme le sang le cerveau, c’est pour le mal comme pour le bien.

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De l’autre côté, en effet, les inégalités entre nations et au sein de certaines nations demeurent et même s’accroissent, les maladies, les épidémies, le sous-emploi, le chômage et la misère affectent plus de la moitié de la population mondiale, les progrès même de la science et de la technologie soulèvent des problèmes et entraînent des risques dont la prévention et la gestion requièrent des mécanismes nouveaux de contrôle démocratique : l’affaire du sang contaminé, celle de la vache folle, les problèmes posés par la reproduction asexuée, les incertitudes liées aux organismes génétiquement modifiés, la possibilité du clonage humain et les menaces de réchauffement de la planète font tout à la fois peser un soupçon sur l’expertise scientifique dès qu’elle est associée au processus de décision politique et redouter les initiatives d’apprentis-sorciers à l’égard desquels les sociétés démocratiques seraient tout simplement sans recours (Salomon, 1999).

Le risque technologique majeur

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Comment ne pas voir une nouveauté radicale, un risque majeur sans précédent, dans la nature des conséquences que peuvent entraîner certains développements scientifiques et technologiques ? À l’accident mécanique qui tue et rend infirme, fût-ce dans des proportions inconnues jusqu’alors, le xxe siècle a ajouté une dimension de plus : celle du désastre qui atteint l’intégrité de la vie et la perpétuation de l’espèce. Un désastre qui peut se manifester sous trois formes : insidieusement (pollutions, extinctions d’espèces liées par exemple au ddt, maladies résultant de produits tels que l’amiante) ; directement (thalidomide, mercure de Minamata, dioxine de Seveso et de Bhopal, marées noires, nuage radioactif de Tchernobyl) ; ou potentiellement (manipulations génétiques, épidémies créées de la main de l’homme, effet de serre et autres menaces pesant sur la biosphère). Dans tous ces cas, le risque n’est pas seulement couru par les victimes du moment, il affecte la vie même en se transmettant aux descendants. Le fléau statistique du monstre ou de l’infirme de naissance dû aux aléas de la nature a été prolongé par les innovations du génie humain. Ce fléau-artefact se manifeste dans la durée et dans l’espace – une durée qui dépasse celle des sociétés qui auront le plus longtemps survécu à elles-mêmes, un espace qui se joue des frontières à l’intérieur desquelles les États-nations ont toujours cru protéger leurs peuples des violences exercées par les autres.

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Notre civilisation est la première dans l’histoire de l’humanité qui ne sache pas comment se débarrasser de certains déchets : faut-il dès maintenant stocker en profondeur les déchets « à vie longue » produits par l’industrie nucléaire, dont certains peuvent conserver une radiotoxicité fatale pendant des dizaines et même des centaines de milliers d’années, ou faut-il attendre que les progrès de la science et de la technique permettent de les recycler ? Le choix n’est pas seulement technique, c’est un enjeu de société. Les accords de désarmement tendent à limiter les arsenaux atomiques, mais le temps qu’il faut pour réduire et recycler les stocks de plutonium dans les anciens pays communistes et les négligences manifestes dont témoigne leur gestion conduisent à des trafics qui peuvent alimenter la prolifération tout autant que le terrorisme nucléaires. Écarté, pour l’heure, le scénario de la « montée aux extrêmes » des deux puissances bipolaires, la fin de la guerre froide ne nous a pas fait sortir de la menace d’un désastre atomique. Notre civilisation est aussi la première qui se soit mise dans le cas de penser sa fin comme le produit même de son génie. Cette ombre d’incertitude et de menace absolue que projette toujours la possibilité d’une guerre nucléaire a introduit une dimension nouvelle dans le rapport des hommes et des sociétés non seulement à la technologie, mais encore à la science proprement dite – en fait, un soupçon sinon d’irrationalité, du moins de déraison. Prométhée était aventureux, il n’était pas insensé. Nous avons hérité du siècle des Lumières l’idée que le progrès scientifique et technique fonde la marche de l’humanité vers le mieux. C’est ce postulat – ou cette illusion – du rationalisme que l’expérience des camps de concentration et le spectre de la guerre nucléaire ont remis en question.

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Sans aller jusqu’à cet extrême du cataclysme nucléaire, il est clair que l’échelle et la complexité de certains développements technologiques, non moins que la hâte avec laquelle on tend à les diffuser, ont pour contrepartie des conséquences potentielles sans précédent. On a vu grand, et de plus en plus grand : des centrales aux supertankers, des systèmes de communication aux systèmes de transport, les inconvénients et les risques du progrès sont venus des composants nouveaux de la technologie, de son application à des échelles sans précédent et de la rapidité avec laquelle elle se propage dans les structures sociales : l’ampleur des pollutions, le recul des forêts, les désertifications, les menaces pesant sur la biosphère, autant de dommages dont on convient de plus en plus qu’ils résultent de la civilisation même. Et que dire des problèmes que soulèvent l’informatique, les grands ordinateurs, le traitement des fichiers ? La crainte du bogue de l’an 2000 a fait penser à celle de l’an Mil, mais l’enjeu en a été plus prosaïque : là où l’on craignait le Jugement dernier, on n’a affronté qu’un problème technique à propos duquel, si chacun s’est fait peur, les sociétés de services informatiques, elles, se sont très remarquablement enrichies. Les hommes de l’an Mil étaient obsédés par l’idée du salut, ceux de l’an 2000 par celle de la panne : il n’y a plus guère de place pour la dimension du sacré dans le monde « désenchanté » où règnent la science et la technologie. Il n’empêche que la diffusion de l’informatique s’accompagne d’une vulnérabilité plus grande des systèmes techniques auxquels elle s’applique (on l’a bien vu avec les attaques de virus tels que iloveyou), et le besoin de législations nouvelles dans la plupart des pays industrialisés pour instituer des moyens de contrôle et des contre-pouvoirs montre assez que les menaces pesant sur la vie privée et les libertés ne sont pas des fantasmes de lecteurs d’Orwell. En somme, à la vulnérabilité de l’âme humaine la civilisation postindustrielle a tout simplement substitué la vulnérabilité de la technique.

L’enjeu social et éthique

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Ce n’est pas dénigrer les bienfaits du progrès ni récuser la démarche scientifique que de s’interroger sur les possibilités de dérives. La nouveauté est précisément que cette interrogation n’est plus l’apanage des poètes ou des philosophes (de Rousseau à Heidegger, de Keats, Baudelaire ou Flaubert à Cioran ou Baudrillard, etc) dénonçant, depuis les débuts de la civilisation industrielle, l’écart que celle-ci a creusé entre la puissance et la sagesse : l’interrogation est reprise en compte par les chercheurs eux-mêmes, comme l’a montré dès les années soixante-dix la controverse suscitée par les recherches sur la recombinaison de l’adn. Depuis, des réglementations ont été adoptées dans la plupart des pays industrialiés, qui imposent des mesures de sécurité chargées de « contenir », sur le plan des installations physiques et des expériences biologiques, les dangers potentiels sans pour autant limiter les recherches elles-mêmes. Tout l’enjeu de la controverse, tel qu’il a été défini dès 1975 par la conférence d’Asilomar, est dans cet équilibre à établir entre le risque estimé des expériences concevables et l’efficacité estimée des seuils de sûreté. La nature même des recherches poursuivies, les divergences d’opinions parmi les experts et les pressions de l’opinion publique ont transformé ce débat scientifique en une question politique débattue sur la place publique.

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Or, l’affaire d’Asilomar n’était que la répétition générale d’une série d’interrogations et de controverses où le progrès des techniques biomédicales n’a pas cessé de poser des problèmes nouveaux sur le plan social comme sur le plan éthique. On le voit bien à propos des conséquences plus lointaines et néanmoins possibles des recherches massivement engagées sur le génome humain : la cartographie des gènes pourra, certes, aider à guérir ou à prévenir des maladies, elle peut tout aussi bien conduire à de nouveaux programmes d’eugénisme. Sans aller d’ailleurs jusqu’à ce scénario, il est clair que l’acquisition de l’information génomique peut menacer les libertés individuelles en dotant les compagnies d’assurances et même les systèmes nationaux de santé de moyens de contrôle sur les familles « à risques ». Entre la médecine prédictive et la police préventive, il n’y a qu’un pas, et l’on voit bien quels intérêts peuvent souhaiter le franchir. De même, le recours commercial croissant à des produits et prothèses issus du corps humain, le passage de la procréation humaine à la reproduction artificielle en éprouvette, la possibilité désormais ouverte du clonage humain soulèvent des questions dont la nouveauté prend de court juristes, représentants des religions, philosophes et hommes politiques.

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D’un côté, l’institution qui incarne avec le plus d’éclat le succès de l’investigation rationnelle s’interroge sur les limites qu’elle doit ou peut imposer à l’exercice de la recherche. De l’autre, le souci d’un contrôle social de la recherche fait irruption sur le territoire naguère exclusivement réservé aux discussions des spécialistes. Jusqu’alors, l’activité technique, à plus forte raison la recherche scientifique, pouvaient s’épanouir sans risque de se révéler a priori coupables ou complices de conséquences désastreuses ; elles étaient réputées bienfaisantes tant que l’événement n’apportait pas la preuve du contraire. Aujourd’hui, on n’est pas loin de leur demander de faire à l’avance la preuve de leur innocence. Ainsi une question est-elle posée par le progrès même de la science, qui tend à soumettre l’exercice des procédures par lesquelles ce progrès est possible à un contrôle extérieur à la communauté scientifique.

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Ce n’est pas un hasard si la fin du xxe siècle a vu se développer des institutions et des procédures – du technology assessment à l’américaine à l’Office parlementaire français des choix scientifiques et techniques et aux Comités d’éthique biomédicale, sur le plan national comme sur le plan international – dont la vocation est précisément de réfléchir sur les limites que la civilisation même peut et doit opposer à la course au progrès. L’idée même d’une régulation de la découverte scientifique n’est-elle pas, sinon une contradiction dans les termes, du moins un objectif aux antipodes de la vocation prométhéenne de l’Occident ? Le désir de savoir, disait Aristote, est la définition même de l’homme. Dira-t-on que plus les sociétés s’enrichissent et ont de bien-être, plus grandissent la peur du risque et le souci de sécurité ? Mais nous savons bien qu’on ne peut pas se contenter de dire que toutes les innovations sont bonnes : les victimes de la thalidomide, de Minamata, de Bhopal ou de Tchernobyl, la menace d’une épidémie de la maladie de Creutzfeldt-Jacob résultant de la vache folle, l’effet de serre et la menace du réchauffement de la planète sont là pour nous rappeler que le coût humain et social du processus d’industrialisation – ou d’un certain processus – peut être exorbitant. Si le principe de précaution entre dans les lois, sur le plan national comme sur le plan international, ce n’est pas pour inhiber ou paralyser l’innovation, c’est pour en limiter les dégats au nom du « souci » des générations futures : dans ces enjeux de la science et de la technologie, il y va du destin même de l’humanité.

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Les réglementations nouvelles ou le renforcement des réglementations anciennes reflètent un tournant dans les valeurs individuelles et sociales dont la « technostructure » (celle de l’État comme celle des entreprises) est désormais tenue de tenir compte : on l’a bien vu à Seattle, à croire que le vrai « bogue du xxe siècle » se soit manifesté à l’occasion de la réunion de l’omc comme un blocage venant non pas de la technique, mais de la société civile. Ce changement des attitudes sociales à l’égard de la technologie revient à ne pas accepter comme allant de soi les effets négatifs, indirects ou pervers du processus d’industrialisation. Tout comme la lecture du progrès a changé, les lecteurs du progrès ne sont plus les mêmes, qui montrent un souci croissant de peser sur les orientations du changement technique. Les mouvements écologistes sont le témoignage de ce besoin nouveau de modifier les rapports entre la société et l’environnement naturel. Il y a là d’ailleurs un paradoxe de plus à souligner – et une solide raison de ne pas se résigner : c’est dans les pays qui ont prétendu organiser l’économie sur la base scientifique d’une planification rigoureuse que les catastrophes technologiques et les désastres écologiques ont été jusqu’à présent les plus dramatiques ; inversement, c’est dans nos pays où l’État-Providence a de plus en plus été mis en question, où la tendance à libéraliser et à dé-réglementer n’a cessé de s’étendre, que « l’évaluation sociale des technologies » a connu des progrès considérables sur le plan tant institutionnel que méthodologique.

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Ce paradoxe illustre à la fois la vulnérabilité des sociétés démocratiques et leur capacité d’adaptation au changement technique. Des sociétés qui se soucient de minimiser les pertes en maximisant les gains ne sont pas nécessairement frileuses, mais elles payent le prix de leur consentement à un débat public. Elles sont condamnées à s’adapter aux changements en s’efforçant de combler l’écart entre les initiatives de l’appareil politico-administratif et les aspirations du corps social. Le prix à payer se traduit en controverses publiques, en délais, en contestations, en refus. Les technocrates, les entrepreneurs et certains hommes politiques se passeraient volontiers de ce tohu-bohu, qui donne la parole à ceux qui « n’y connaissent rien » et compromet des projets dont le dossier passe, aux yeux des techniciens, pour tout aussi incontestable qu’urgent à mettre en œuvre. Le heurt entre la logique technocratique et la logique démocratique a un prix qui peut paraître élevé aux décideurs ; il l’est toujours moins que celui qu’il faudrait payer en l’absence de tout mécanisme de prévision et de régulation.

Privatisation et marchandisation de la recherche

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La fin de la guerre froide compromet la légitimité du soutien que les pouvoirs publics assurent à la recherche fondamentale, et c’est la première raison pour laquelle les termes du contrat noué entre la science et la société sont en train de changer. Cela ne veut pas dire qu’il ne faille plus subventionner les travaux de recherche fondamentale, mais cela veut dire que d’autres considérations que celles qui ont pu, dans l’urgence ou l’idée de l’urgence, résulter des pressions de la guerre froide sont désormais prises en compte par les pouvoirs publics, compte tenu des contraintes économiques, des difficultés sociales, du changement de défis et donc de priorités. En d’autres termes, la cause de la science ne peut plus être nécessairement défendue en arguant de la poursuite du savoir pour lui-même, c’est-à-dire en plaçant la recherche en premier parmi les urgences ; elle doit l’être aussi et de plus en plus en fonction à la fois des restrictions budgétaires et des problèmes qu’affronte la société en arguant de sa pertinence dans la manière de relever ces défis, c’est-à-dire en plaçant les considérations sociales en premier.

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La part de l’institution scientifique vouée à des découvertes « fondamentales » est une activité dont les résultats, les retombées et les applications sont imprévisibles et se situent toujours dans une perspective à long terme. C’est de ce point de vue qu’il est essentiel qu’elle soit soutenue par l’État, puisqu’elle apparaît comme un bien public « hors marché » dont la rentabilité à court et même à moyen terme est très aléatoire et par conséquent n’intéresse pas directement le secteur privé. C’est aussi la raison pour laquelle elle a pour foyer principal l’université, au sens où les chercheurs n’y sont pas tenus par les pressions du marché à produire rapidement des résultats. Mais ici apparaît l’autre aspect des changements que connaît le contrat entre la science et la société : le déplacement de la population des chercheurs hors de l’université, dans les laboratoires industriels et les laboratoires nationaux, arsenaux et autres. Du même coup, la recherche fondamentale elle-même n’a plus pour foyer exclusif l’université : elle se développe aussi au sein de certains laboratoires industriels dont les travaux peuvent tout autant déboucher sur des découvertes fondamentales, par exemple le transistor, la supraconductivité au-dessous du zéro absolu, etc.

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Ce déplacement du foyer exclusif de la recherche fondamentale est lié, en outre, à l’évolution même des activités de recherche. D’abord, les frontières entre la science et la technologie ne cessent pas de s’éroder au sens où celle-ci et celle-là, étroitement solidaires l’une de l’autre, progressent désormais de concert : par exemple, en biologie, l’écran de l’ordinateur s’est substitué à la traditionnelle paillasse. Il y a en fait très peu de recherches fondamentales qui ne doivent pas désormais leurs progrès à l’appoint d’instruments scientifiques de plus en plus « savants », et tout comme la technologie est désormais le fruit du rapprochement entre le laboratoire et l’usine, le développement de la science passe par ses échanges aussi constants qu’étroits avec la technologie. Ce sont bien les deux faces de la même entreprise : si la face « noble » se réclame toujours du monde académique « désintéressé », comme pour renvoyer l’autre face à l’univers « impur » des intérêts mercantiles, il n’empêche que l’une et l’autre se distinguent de moins en moins par leurs motivations, leurs pratiques et leur démarche.

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En outre, une part de plus en plus grande de la recherche scientifique se porte sur des problèmes qui impliquent les compétences et les contributions de plusieurs disciplines et de plusieurs savoir-faire – c’est évidemment le cas pour les recherches sur l’environnement, mais cela vaut tout autant pour de nombreux travaux de recherche en biologie comme en physique, fût-ce en physique des hautes énergies. Ne nous étonnons pas si le Roslin Institute d’Edimbourg, qui a reproduit par clonage la brebis Dolly, se réclame de la recherche fondamentale et héberge ppl Therapeutics, dont la vocation est d’exploiter les résultats de la recherche sur le plan commercial : sous le même toit, on invoque tout à la fois la poursuite du savoir et le cours des actions en Bourse. Ou sous un autre toit, comme dans le cas de la société Transgène, qui associe les chercheurs de l’Institut Pasteur et ceux de l’Institut Mérieux dans la conquête des thérapies géniques commercialisables : tout comme les frontières entre la science et la technologie se sont érodées, les frontières entre le savoir comme valeur et le savoir comme marchandise tendent à s’effacer.

Le nouveau mode de production des connaissances

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C’est dire qu’il faut aussi prendre en compte les changements majeurs dont la nature et la pratique de la recherche scientifique sont désormais le théâtre. Les disciplines qui dominent la scène ne sont plus les mêmes, ni, par conséquent, les interlocuteurs des gouvernements qui, bien entendu, sont tenus de changer de style et d’arguments dans leurs plaidoyers : les sciences de l’information et de la communication ont pris le dessus, avec la biologie moléculaire, sur la physique, dont les applications possibles se heurtent de plus en plus au coût prohibitif des instruments et des expériences qu’elles exigeraient. Faute du stimulant de la guerre froide, les méga-accélérateurs de particules et la maîtrise de la fusion ne sont plus à l’ordre du jour, et les conditions à remplir pour tirer parti de la supraconductivité sont techniquement si difficiles et si onéreuses qu’on peut douter d’en voir les applications avant très longtemps. Le sentiment de l’urgence s’est évanoui avec le recul des fantasmes apocalyptiques d’une nouvelle guerre mondiale, et les Parlements se montrent tout simplement plus rétifs – ou moins aveugles – dans les faveurs qu’ils dispensent aux scientifiques. Les sciences et les autoroutes de l’information occupent d’autant plus légitimement le devant de la scène qu’elles constituent, comme hier les chemins de fer et la thermodynamique, la source des plus grandes spéculations boursières.

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De fait, les conditions de production des connaissances, des compétences et des savoir-faire nouveaux, tout comme les lieux où ils prennent naissance et se développent, ressemblent très peu à ce qu’ils étaient il y a un demi-siècle à peine. Les acteurs, le décor, les instruments, les moyens de communication ne sont plus les mêmes ; les activités de recherche scientifique et technique constituent un véritable système en réseaux où les équipes de recherche, de plus en plus spécialisées, et les laboratoires publics et privés, universitaires et industriels, sont en constant rapport d’échanges réciproques : c’est effectivement dans l’institution scientifique qu’Internet a déjà contribué le plus directement à accélérer coopération et partage du savoir. En outre, si la formation à la recherche passe toujours par une discipline, la pratique de la recherche est de plus en plus tributaire du recours à plusieurs disciplines, avec des transferts de savoirs et de savoir-faire d’une discipline à l’autre sur des problèmes attaqués suivant une démarche qui associe inextricablement les compétences et les savoir-faire de plusieurs disciplines.

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Le domaine qui illustre le mieux cette évolution de la recherche scientifique vers l’inter- et la multi-disciplinarité est assurément celui des nouveaux matériaux (matériaux semiconducteurs, conducteurs et photosensibles, cristaux, produits chimiques ultrapurs, nouvelles résines et nouvelles céramiques, etc.). Pas plus que la réalité ne connaît de sous-divisions disciplinaires, les nouveaux matériaux engendrés par les besoins de l’industrie, de l’économie ou de la défense ne subordonnent leurs problèmes à résoudre aux recherches d’une seule discipline. C’est si vrai que, depuis les années cinquante, les efforts menés par la plupart des pays européens et le Japon ont visé, à l’imitation des États-Unis (et avec plus ou moins de succès), à induire leurs structures universitaires dominées par les disciplines à interagir davantage dans trois dimensions : au travers des disciplines (rapprochement entre physique, chimie, biologie, mathématique, etc.), des institutions (rapprochement entre universités, industries et laboratoires gouvernementaux) et des chercheurs (rapprochement entre scientifiques, ingénieurs et gestionnaires).

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C’est ce que certains sociologues de la science ont appelé le « mode 2 » de la production du savoir, pour l’opposer au « mode 1 » qui correspondrait à un état de l’institution, des pratiques et des modes d’évaluation propres aux traditions académiques non pas tant dépassées que concurrencées (Gibbons et al., 1994). Le mode 1 perdure au sein des universités à la fois parce que celles-ci demeurent le foyer de recherches qui ne sont pas soumises à des demandes urgentes, et parce que le recrutement des enseignants qui viennent de soutenir leurs thèses de doctorat continue de se faire la plupart du temps sur une base disciplinaire. L’inertie du mode 1 a certes ses raisons, en particulier l’exigence d’une formation rigoureuse dans et par la maîtrise d’une discipline, alors que certaines disciplines scientifiques sont devenues si complexes et si riches en nouveaux savoirs accumulés que le temps même des études universitaires n’y suffit pas. Il n’empêche que le mode 2 généralise des pratiques de formation et de recherche qui associent de plus en plus étroitement la part cognitive et la part institutionnelle du processus de la découverte dans le cadre de programmes engageant plusieurs disciplines et plusieurs types de compétences techniques sur la solution de problèmes à finalité économique et sociale. C’est le cas, en particulier, des recherches menées dans le domaine des biotechnologies, qu’on ne peut d’aucune façon réduire à des recherches strictement fondamentales ou appliquées. Et l’alliance entre le cognitif et l’institutionnel se réalise tout naturellement dans les liens de plus en plus étroits entre l’université et l’industrie.

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L’évolution la plus contemporaine de certaines universités américaines confirme cette tendance, qui semble bien donner congé au « modèle académique » de la recherche : Berkeley construit deux énormes immeubles destinés à abriter et à associer les chercheurs venant de plusieurs départements, mathématique, physique, chimie, biologie moléculaire, et crée quinze postes nouveaux de professeurs pour stimuler l’intégration des recherches sur des programmes interdisciplinaires (Service, 1999). « Casser » la structure départementale des universités est très exactement l’objectif pour tirer parti des nouvelles frontières qu’entrouvrent la génomique, la biophysique, les sciences du cerveau et les nanotechnologies. Précisons que ce programme, qui date de 1999 et dont le coût est estimé à plus de 500 millions de dollars, est pris en charge par des fonds privés. En fait, depuis quelques années, les fonds publics, en particulier ceux de la National Science Foundation, tendaient déjà à orienter les recherches sur un réseau de centres interdisciplinaires. Harvard, Stanford et Princeton s’efforcent à leur tour d’abattre les vieilles barrières disciplinaires pour attaquer à plusieurs niveaux des problèmes dont la solution échappe aux approches disciplinaires traditionnelles. Ainsi, le mode 2 répond-il désormais tout à la fois aux besoins épistémiques nés des développements conjoints de la science et de la technologie et aux aspirations des firmes industrielles, qui entendent accélérer le passage de la découverte aux innovations.

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Partout, le contrat entre la science et la société est donc en cours de renégociation, et il ne faut pas se dissimuler que cela ne va pas sans soulever d’immenses problèmes, en particulier pour les chercheurs à l’université. Le déclin relatif des ressources accordées sur fonds publics à la recherche fondamentale conduit les universités à dépendre de plus en plus étroitement du soutien de l’industrie. L’horizon d’utilité et de compétitivité commerciales sous lequel la recherche se développe met en question l’autonomie dont se revendiquent les chercheurs des laboratoires universitaires. Les nouvelles formes de subvention et de production des connaissances ne promettent pas seulement de modifier le fonctionnement des institutions de recherche, elles menacent aussi de compromettre les valeurs jusque-là cultivées par le monde académique : par exemple en restreignant la publication des découvertes, les droits de propriété intellectuelle et le libre accès de tous les chercheurs aux résultats de la recherche universitaire, ou en suscitant des conflits d’intérêt à partir d’une affiliation trop étroite aux organismes subventionnant la recherche. Du même coup, la découverte apparaît de plus en plus comme un objet marchand qui ne se distingue plus guère des applications achetées et vendues sur le marché.

L’enjeu de la crédibilité

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Plus profondément encore, tout comme l’autonomie dont se réclamaient les chercheurs universitaires est remise en question par le changement de contexte et d’orientation, leur prétention à l’isolement par rapport à la société est de moins en moins soutenable. Hier encore, nombreux parmi eux étaient ceux qui, au nom d’exigences professionnelles ou philosophiques, récusaient toute responsabilité dans les problèmes posés par les applications de leurs travaux de recherche. En tant que scientifiques, en somme, ils n’avaient de rapport dans la pratique de la recherche qu’à la vérité – ou à leur carrière. Si les choses tournaient mal, c’était l’affaire des « autres », entrepreneurs, ingénieurs, banquiers, militaires ou politiques qui ne « faisaient pas le bon usage de la science ». Certes, le recours aux gaz asphyxiants pendant la Première Guerre mondiale avait déjà creusé une brèche dans cette bonne conscience. Mais les choses ont radicalement changé avec le recours à l’armement atomique : comme l’a dit Robert J. Oppenheimer, « avec Hiroshima, la physique a connu le péché », et l’enjeu planétaire des problèmes posés par la surabondance et l’énormité de cet armement a conduit certains scientifiques à s’engager contre la prolifération et la menace d’une « montée aux extrêmes » (Salomon, 1989 ; Schweber, 2000).

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Assumant, au sein ou en dehors des conférences Pugwash, l’idée de la responsabilité sociale du scientifique, certains ont influé sur les choix stratégiques des gouvernements et contribué aux négociations des traités qui ont permis de réduire cette menace (Rotblat, 1967 ; Kubig, 1996). Mais d’autres – la plupart en fait – ont tout simplement tiré parti des largesses et du soutien des militaires pour mener leurs recherches avec la meilleure conscience du monde, même quand elles débouchaient sur la possibilité d’un cataclysme nucléaire. Avec l’alibi de la poursuite du savoir, la sécurité de leur pays ne dépendait plus que des solutions exclusivement techniques fournies par le progrès des connaissances scientifiques. Comme l’a dit en 1998 Sir Michael Atiyah, dans l’allocution qu’il a prononcée à la fin de son mandat de président de la Royal Society, les complaisances de certains scientifiques à l’égard du complexe militaro-industriel n’étaient pas loin de ressembler à de la prostitution. Il y dénonçait, entre autres dérives et dans des termes que l’extrême gauche du temps de la guerre froide n’aurait certes pas désavoués, le coût économique des armes atomiques – et le rôle que les scientifiques ont joué dans la construction et le développement de l’arsenal nucléaire qui, soulignait-il, a mis en cause de façon démesurée leur intégrité : « Le resserrement de la collaboration avec les États, pour des motifs à la fois militaires et industriels, nous a sans doute profité, mais il a bien fallu payer un prix pour leur soutien, et la suspicion que le public ressent à notre égard en est l’une des conséquences. […] Nous autres savants, nous trouvons désormais confrontés à une question cruciale : comment nous comporter vis-à-vis du gouvernement et de l’industrie, de façon à retrouver la confiance du public ? Il va nous falloir un peu d’humilité. Rien ne sert de se plaindre que le public est mal informé et qu’il aurait besoin d’être rééduqué » (Atiyah, 1995).

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C’était découvrir aussi la complexité et les difficultés des rôles nouveaux exercés par les chercheurs en tant que producteurs de connaissances et d’applications pouvant directement peser sur le cours du monde, rôles qui les font sortir des laboratoires en tant qu’experts, stratèges, conseillers proches des pouvoirs politiques et des états-majors militaires ou industriels, mais aussi en tant que citoyens parmi d’autres dont l’expertise contribue à l’information générale du public. On est loin de la profession de foi de la Royal Society qui interdisait de « se mêler de morale et de politique » : tout au contraire, l’institution scientifique est, de part en part et de plus en plus, engagée dans des débats d’ordre politique et éthique. On a parlé dans ce cas du dilemme de « la double loyauté », celle que le chercheur doit, en tant que citoyen, au salut de sa patrie et celle qu’il doit, en tant qu’homme parmi d’autres, au destin de l’humanité, ou en tant que chercheur à l’idée de la science internationale « ignorant les frontières ». (Keynan, 1998) Depuis, ces rôles nouveaux et leurs dilemmes ne se sont plus circonscrits aux débats stratégiques sur l’arms control, ils se sont étendus à beaucoup d’autres secteurs de la recherche scientifique.

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On le voit tout particulièrement aujourd’hui dans le domaine biomédical : comment les scientifiques pourraient-ils se désintéresser des débats que les développements mêmes de la recherche provoquent sur le plan tant national qu’international et dire ou se dire « qu’ils n’y sont pour rien » ? Dans le processus de l’évaluation sociale de la technologie, du technology assessment, il n’y a pas que l’idée d’une évaluation, il y a aussi celle d’un procès – la formule renvoyant au modèle d’un tribunal (en français, les assises…). Or, à ce tribunal, la science désormais n’est pas moins sur la sellette que la technologie, et ce procès se joue non plus seulement à l’extérieur, mais aussi au sein même de la communauté scientifique. Ainsi l’idée du progrès sans frontière, qui a nourri l’essor et le triomphe de l’institution scientifique, semble-t-elle aujourd’hui se retourner sur l’idée d’une frontière imposée à la démarche scientifique : le souci d’un contrôle social de la recherche fait irruption sur le territoire naguère exclusivement réservé aux discussions des chercheurs.

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Les temps ont vraiment changé : il est de plus en plus difficile et rare de voir contestée l’idée qu’il existe une responsabilité sociale des chercheurs. Le nouveau contrat requiert que les problèmes imposés à la société par les développements mêmes de la recherche scientifique soient mieux pris en compte, c’est-à-dire à temps, entre l’incertitude et l’irréversibilité, et donc mieux maîtrisés : il y va non seulement de l’avenir de nos sociétés démocratiques, mais encore de la survie de l’humanité sur une planète dont le développement et donc l’avenir risquent de n’être plus « soutenables ». « Le monde à la fin du xxe siècle est fondamentalement différent du monde dans lequel l’entreprise scientifique actuelle s’est développée. Les défis que rencontre la société sont formidables et vont exiger de la communauté scientifique une information, un savoir, une sagesse et une énergie considérables. Mener ses affaires comme d’habitude ne suffira pas ! » C’est très exactement le message que la présidente de l’Association américaine pour l’avancement de la science a lancé en prenant ses fonctions (Lubchenco, 1997). Et elle ajoutait que si les scientifiques attendent désormais un soutien public de la société, ils se devaient de consacrer une plus grande partie de leurs capacités et de leurs talents à la solution des problèmes que la société affronte.

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Fin de siècle, fin de l’innocence : assurément, la science n’est pas étrangère aux menaces qui pèsent sur le monde. Mais non pas fin de l’histoire : la fin de l’innocence de la science ne sonne pas le glas de l’histoire, celle-ci tout au contraire se renouvelle en fonction du décor entièrement nouveau que les progrès de la science et de la technologie sont en train de planter sous nos yeux. L’idée de progrès a beau être discréditée, nous n’échapperons pas plus aux conquêtes imprévisibles et équivoques du progrès scientifique et technique que nous n’échapperons aux incertitudes et aux surprises de l’histoire. C’est l’inconnu d’un monde nouveau qu’il faut affronter, sans aucune des illusions qui ont nourri le positivisme dans l’idée que la science peut tout, jusqu’à changer la nature de l’homme ou faire irrésistiblement coïncider progrès matériel et progrès moral. Après le fantasme de « l’homme nouveau » que les philosophies de l’histoire ont prétendu construire, va-t-on céder à celui de l’homme digital, neuronal ou bionique façonné par les nouveaux démiurges de la science ? Laissons ce fantasme à l’imaginaire des auteurs de science-fiction et convenons que si la science ne fait pas de nous des dieux, la précaution, loin de disqualifier l’intelligence, est tout simplement la sagesse des limites. Nous nous demandons parfois avec angoisse ce que le progrès scientifique et technique fera de nous : il reste à identifier et à mettre au point les moyens de mieux savoir ce que nous pouvons et, surtout, devons faire de lui.


Références

  • Atiyah, M. (sir). 1995. « Anniversary address by the President », supplement to Royal Society News, vol. 8, n° 6, novembre, p. I-IV.
  • Dalton, R. 2000, « Clinton proposes $2.8 billion increase in science funding », Nature, vol. 403, p. 349.
  • Galbraith, J.K 1967. Le Nouvel État industriel, Paris, Gallimard, p. 334.
  • Gibbons, M. et al., 1994. The New Production of Knowledge : The Dynamic of Science & Research in Contemporary Societies, Londres, Sage.
  • Keynan, A.. 1998, « The political impact of scientific cooperation on nations in conflict : An overview », dans Cerreno, A.C. ; Keynan, A. 1998, Scientific Cooperation, State Conflict : The Role of Scientists in Mitigating International Discord, Annals of the New York Academy of Sciences, vol. 866, p. 4-6.
  • Kubig, B.W. 1996. Communication in the Cold War, the Pugwash Conferences, the U.S.-Soviet Study Group and the ABM Treaty : Natural Scientists as Political Actors : Historical Successes and Lessons for the Future, Francfort, Peace Research Institute.
  • Lubchenco, J., 1997. « Entering the century of the environment : A new social contract for science », Science, 279, 23 January, p. 491-497.
  • ost (Observatoire des sciences et des techniques).2000. Science & Technologie : Indicateurs 2000, Paris, Economica.
  • Rotblat, J. 1967. Pugwash : A History of the Conferences on Science and World Affairs, Prague, Académie tchèque des sciences.
  • Salomon, J.-J. (dir. publ.) 1989. « La terreur et le scrupule », dans Science, guerre et paix, Paris, Economica, p. 9-35.
  • –. 1999. Survivre à la science : Une certaine idée du futur, Paris, Albin Michel.
  • Schweber, S.S. 2000. In the Shadow of the Bomb : Oppenheimer, Bethe and the Moral Responsibility of the Scientist, Princeton, Princeton University Press.
  • Service, R.F. 1999. « Berkeley puts all its eggs in two baskets », Nature, vol. 286, p. 226-227.

Résumé

Français

Les urgences et les surenchères de la guerre froide en matière d’armements se prolongent aujourd’hui dans le domaine économique au nom de la compétitivité des entreprises et de la mondialisation. La révolution scientifique et technique dont nous sommes les témoins (information, biotechnologies, nouveaux matériaux) contribue au même phénomène de dématérialisation qui définit les sociétés postindustrielles, mais la promesse hâtive du « village global » demeure sous la menace de la tyrannie du marché et de l’explosion de la bulle spéculative. D’un côté, accumulation inouïe de découvertes, d’applications et de nouveaux savoir-faire ; de l’autre, les inégalités entre nations et au sein de certaines nations demeurent et même s’accroissent, et les menaces nées des développements mêmes de la science se multiplient (des armes nucléaires aux organismes génétiquement modifiés ou à la possibilité du clonage humain). Le nouveau contrat entre la science et la société suppose une prise de conscience plus affirmée de la responsabilité sociale des scientifiques ; il demande, en somme, de reconnaître que la science ne fait pas de nous des dieux. Le principe de précaution, introduit dans les législations nationales et internationales, loin de disqualifier l’intelligence ou d’inhiber l’innovation, revient tout simplement à renouer avec la prudence de l’humanisme, c’est-à-dire la sagesse des limites.

Plan de l'article

  1. Les séquelles de la guerre froide
  2. Révolution scientifique et technique
  3. La mondialisation des économies et des marchés
  4. La multiplication des problèmes environnementaux
  5. Le grand écart
  6. Le risque technologique majeur
  7. L’enjeu social et éthique
  8. Privatisation et marchandisation de la recherche
  9. Le nouveau mode de production des connaissances
  10. L’enjeu de la crédibilité

Pour citer cet article

Salomon Jean-Jacques, « Le nouveau décor des politiques de la science », Revue internationale des sciences sociales 2/ 2001 (n° 168), p. 355-367
URL : www.cairn.info/revue-internationale-des-sciences-sociales-2001-2-page-355.htm.
DOI : 10.3917/riss.168.0355

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