Ce numéro ou un abonnement.
Ajouter au panier Ajouter au panier - Revue internationale des sciences sociales| Revue internationale des sciences sociales 2001/3 (n° 169) | 20 € |
Versions papier et électronique : le numéro est expédié par poste.
Il est également accessible immédiatement en ligne.
| Abonnement_annuel à partir du n°2007/3-4 | 68 € |
| Abonnement_annuel à partir du n°2007/2 | 68 € |
| Abonnement_annuel à partir du n°2007/1 | 68 € |
Tous les numéros en ligne sont immédiatement accessibles.
ATTENTION : cette offre d'abonnement est exclusivement réservée
aux particuliers. Pour un abonnement institutionnel, veuillez
vous adresser à l'éditeur de la revue ou à votre agence d'abonnements.
Recevez des alertes automatiques relatives à cet article.
S'inscrire Alertes e-mail - Revue internationale des sciences sociales Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezÉtat, corruption et criminalisation en Chine
AuteurGuilhem Fabre du même auteur
Sinologue et socio-économiste, Guilhem Fabre est professeur à la faculté des affaires internationales de l’université du Havre et chercheur associé au centre Chine de l’École des hautes études en sciences sociales (ehess), 54, bd Raspail, 75006 Paris. Coordinateur scientifique pour l’Asie du programme most/Drogues, il est l’auteur de Les Prospérités du crime : trafic de stupéfiants, blanchiment et crises financières dans l’après-guerre froide (1999), à paraître aussi en anglais et en chinois en 2001.Email : guilhemfabre@noos.fr
La structure de l’État chinois s’est profondément modifiée pendant les deux dernières décennies de réformes et de décentralisation économiques qui expliquent l’expansion qu’a connue ce pays. On observe dans le même temps une généralisation de la corruption et un glissement progressif vers de nouvelles formes de criminalisation de l’économie. L’économie criminelle se distingue de la corruption en ceci qu’elle repose obligatoirement sur l’existence de réseaux et sur l’usage ou la menace de la violence quand la corruption s’avère inopérante.
2 Dans les sociétés historiques, nul État ou pouvoir ne peut survivre en exerçant le monopole de la violence et de l’extraction fiscale sans la croyance ou la prétention d’incarner un idéal de bien public[1] [1] Cf. Christian Geffray, « États, richesses et criminels...
suite. La corruption est précisément la négation d’un tel idéal, ouvrant la voie à une crise de légitimité et une crise morale, qui doivent être traitées sous peine de perdre le pouvoir, c’est-à-dire le monopole de la violence. Mais dans un régime monopolistique comme celui de la Chine, le pouvoir se trouve nécessairement confronté à un dilemme assez bien illustré par une plaisanterie circulant à Pékin : combattre la corruption pour sauver le pays, ou ne pas la combattre pour sauver le parti. D’un côté, la corruption devrait être préservée comme un élément de stabilisation de l’appareil du parti-État à travers la recherche de rentes, mais de l’autre, elle doit être combattue en tant que facteur de déstabilisation de sa légitimité politique, qui menace la survie du régime. En d’autres termes, malgré la rhétorique politique actuelle, la lutte contre la corruption ne peut qu’être limitée et exemplaire, sous peine de suicide collectif[2] [2] Cf. , pour une présentation intéressante de ce point de...
suite.
L’interprétation fonctionnaliste de la corruption
3 Jean-Louis Rocca[3] [3] Cf. « La corruption en Chine, une production du politique...
suite reconnaît la nature systémique de la corruption en Chine, mais souligne son caractère fonctionnel, qui permet de surmonter un marché segmenté et de redistribuer les profits parallèles au niveau local, au niveau de l’unité de travail ou à travers les réseaux traditionnels des relations. « Pour les officiels, la corruption est le prix à payer afin de gagner le respect de leur pouvoir et de maintenir des relations néo-traditionnelles. » Il serait essentiel pour les cadres de redistribuer l’ensemble ou une partie des profits de la corruption, afin de couper court à d’éventuelles dénonciations de leurs subordonnés ou de leur clientèle. La lutte contre la corruption est elle-même considérée sous l’angle instrumental, les autorités centrales tentant de canaliser le mécontentement populaire par rapport à la corruption afin d’éliminer certains rivaux politiques (comme dans le cas de Chen Xitong, l’ex-maire de Pékin et membre du Bureau politique, condamné pour avoir détourné quelque deux milliards de dollars us). Une lutte réelle contre la corruption menacerait la croissance économique fondée sur l’informalité, sur « la superposition entre le public et le privé, le politique et l’économique, le légal et l’illégal, le légitime et l’illégitime ».
4 La corruption est ainsi envisagée comme un mode de régulation du processus de transition où le pouvoir est censé instrumentaliser la corruption en « corrompant » tout le monde, du haut en bas de l’échelle, dans la sphère économique de l’utilité, et instrumentaliser la lutte contre celle-ci afin de régler les comptes entre diverses factions dirigeantes. Ce point de vue à la fois fonctionnaliste et culturaliste est utile pour comprendre la tolérance publique vis-à-vis de la corruption, mais il doit être articulé avec ses enjeux économiques si l’on veut comprendre la dynamique du phénomène. Entre la corruption « blanche », liée à l’économie informelle et universellement acceptée, et la corruption « noire », impliquant le trafic d’influence (quanqian jiaoyi) et universellement condamnée[4] [4] Cf. , pour une bonne description des diverses méthodes de...
suite, il existe en effet toute une zone de corruption « grise » impliquant l’échange indirect de pouvoir contre de l’argent, qui favorise l’économie spéculative avec la participation active des ménages ne possédant pas de pouvoir politique (le marché boursier est le principal véhicule de ce phénomène et la correction des cours pourrait révéler brutalement qui sont les éternels gagnants du grand jeu). Il existe, à l’évidence, un certain degré de corruption indispensable pour légitimer les pratiques informelles et illégales, mais il ne faut pas perdre de vue que les profits de la corruption suivent la pyramide hiérarchique, qu’ils sont très concentrés, comme le montre la concentration de l’épargne privée, tandis que ses coûts sont dilués dans l’ensemble de la société. Si l’on s’en tient à la sphère de l’utilité, il est clair que l’opinion publique ne réagit pas tant que la dilution des coûts semble légère au regard des bénéfices de la croissance économique[5] [5] Cf. Yves Mény, dans La Corruption internationale, colloque...
suite. La corruption est ainsi perçue comme le prix inévitable du dynamisme économique dans la période de transition, mais quand ses coûts en viennent à excéder ses bénéfices, il faut s’attendre à de fortes réactions.
L’interprétation culturaliste de la corruption
5 L’analyse fonctionnaliste de la corruption est souvent mêlée à des interprétations culturalistes qui tendent à confiner la Chine à la dimension locale, envisagée comme le niveau le plus concret de la réalité. Bien que le processus de transition s’accompagne d’une restructuration des formes de domination traditionnelles au niveau de l’unité de travail et au niveau local, à travers les réseaux de relations et le clientélisme, on ne peut guère réduire la tradition chinoise à cette dimension, sans quoi il n’y aurait pas de parti-État… En Chine comme ailleurs, le monopole de la violence et de l’extraction fiscale est fondé sur la croyance collective ou la prétention d’incarner un idéal de bien public qui, dans la tradition confucéenne, prend la figure de l’administrateur intègre ou de l’empereur vertueux, représentant l’intérêt public (gong) par opposition aux intérêts privés (si). La tradition chinoise, comme toute grande tradition, est conflictuelle, officielle et non officielle, et plus précisément, pour le sujet qui nous concerne, locale et centrale. C’est ce caractère conflictuel qui lui a permis de survivre à travers les siècles, d’échapper aux pièges de la centralisation fossilisante ou du démembrement localiste.
6 La lutte contre la corruption constitue donc un enjeu symbolique essentiel en termes de légitimité, sur lequel le pouvoir ne peut se dispenser d’agir. Or toute action en ce sens, dans le cas chinois, menace une série d’intérêts particuliers créés par la décentralisation, au nom des intérêts supérieurs de l’État. Pour comprendre ce point de vue, il faut entendre la décentralisation au sens large, comme une délégation du pouvoir économique non seulement à des autorités territoriales (provinces, préfectures, municipalités, districts), mais aussi à des monopoles sectoriels (comme par exemple les corporations d’import-export) et à des institutions centrales comme l’armée, la police, la police armée et le système judiciaire. Selon l’analyse de Jacques Andrieu, qui fournit de nombreux exemples du processus de corruption et de criminalisation, la formation d’une économie communautariste au niveau local, sectoriel et institutionnel serait responsable de l’extension du phénomène. Dans la mesure où les identités et l’appartenance à des groupes sont les seuls critères régulant les relations sociales (les réseaux familiaux, religieux, régionalistes ou clientélistes marquant les limites entre la sphère sociale de la proximité et la sphère anonyme et abstraite de la citoyenneté), le « bien public » se présente comme un objet impersonnel et désincarné, juste bon « à être pris par tout le monde, puisqu’il n’est pas attribué à aucune personne, individuelle ou morale, discernable ». De nouveaux codes de proximité et de réciprocité abolissent la distinction entre la sphère publique et la sphère privée, constitutive de l’État moderne, et contribuent à sa déliquescence. La Chine renoue ainsi avec son histoire impériale, où le problème de l’État « n’était pas d’étendre sa souveraineté sur les individus, mais de soumettre des communautés organiquement liées à son pouvoir et de les faire coexister au sein d’une entité, la Chine, qui n’est devenue nationale que depuis un peu moins d’un siècle ». En d’autres termes, le problème de l’oligarchie communiste ne serait pas de construire un réel État moderne, mais de maintenir sa capacité de régulation sur le processus de corruption et de criminalisation dirigé par des communautés décentralisées aussi longtemps qu’il reste économiquement positif, en évitant les écueils d’un laxisme excessif envers la prédation ou d’une rigidité bureaucratique tuant la poule aux œufs d’or.
7 Cette vision a l’avantage de clarifier la rationnalité de la corruption et de la criminalisation au niveau décentralisé, tout en introduisant sa dynamique de régulation (et pas nécessairement d’instrumentalisation) au niveau central. En insistant sur la puissance des solidarités familiales, claniques, locales ou au niveau des unités de travail, sans pour autant la lier à la redistribution automatique de la majorité des profits parallèles, ce qui n’est certainement pas le cas, elle permet d’appréhender la légitimité de la corruption et même de la criminalisation au niveau local, les solidarités de proximité étant plus prégnantes que l’abstraction d’une « citoyenneté » par ailleurs vécue très concrètement comme une sujétion.
État, dynamique économique et régulation des activités illicites
8 Ce modèle reste toutefois assez statique au niveau central. L’oligarchie communiste y est envisagée comme un ensemble monolithique incapable de s’adapter à des situations nouvelles, la flexibilité étant réservée à l’échelon local. En réalité, la situation est beaucoup plus conflictuelle et ouverte. D’une part, le processus d’appropriation et même de pillage des actifs publics ouvre la voie à une compétition féroce entre diverses institutions et chasseurs de rentes, tandis que le problème de la corruption, comme on l’observe en Russie, peut être instrumentalisé à un niveau sans précédent dans la compétition politique entre diverses factions dirigeantes. D’autre part, l’appareil d’État central ne peut être totalement corrompu et criminalisé, sans quoi sa légitimité serait ouvertement mise en cause par des pouvoirs locaux liés au crime organisé. C’est ce qui s’est produit en 1992, dans le district de Pingyuan, au sud-ouest du Yunnan, qui était investi et contrôlé par des producteurs et des trafiquants de drogues et d’armes contrefaites, la plupart d’origine musulmane. Deux mille soldats de la police armée ont envahi et pacifié le district, avec la reddition du parrain local et la saisie de 896 kg d’héroïne et d’importants stocks d’armes[6] [6] Cf. Guilhem Fabre, Les Prospérités du crime : trafic de...
suite.
9 Pour comprendre la structuration de nouvelles formes de « légitimité criminelle », il faut revenir sur la relation entre le pouvoir central et les pouvoirs locaux, qui s’avère historiquement décisive dans la formation des mafias. Comme le montre l’exemple de l’Italie du Sud, le pouvoir central délègue officieusement une part de sa souveraineté à des élites traditionnelles et clientélistes, qui tout en assurant de concert avec les autorités officielles les tâches d’arbitrage et de maintien de la loi et de l’ordre, investissent l’ensemble des activités criminelles[7] [7] Cf. Pino Arlacchi, Mafia et Compagnie : l’éthique mafiosa...
suite. Ce modèle est souvent pertinent pour les sociétés démocratiques comme le Brésil, avec le trafic de cocaïne dans le bassin amazonien[8] [8] Cf. les rapports de mission de Christian Geffray (ird),...
suite, mais il peut atteindre des dimensions systémiques dans certaines sociétés d’Asie du Sud-Est en voie de démocratisation. Carl A. Trocki a montré que la politique locale en Birmanie, en Thaïlande et aux Philippines est ou a été dominée par des individus violents, meurtriers ou assassins par procuration, « des gangsters assez particuliers… impliqués dans la drogue, la prostitution, le jeu et l’extorsion[9] [9] Cf. Carl A. Trocki, Ed. , Gangsters, Democracy and the State...
suite ». La Chine semble assez loin de ce cas de figure où les criminels pourraient accéder au pouvoir, mais par contre assez proche de la situation inverse, où le pouvoir, et spécialement le pouvoir de coercition, donne accès aux profits du crime.
10 Avec la reconversion idéologique de la bureaucratie vers le nationalisme, et sa reconversion économique par l’appropriation et la valorisation des actifs publics, la décentralisation n’a pas supprimé les monopoles, elle les a démultipliés. Dans leur nouvelle peau de managers, les autorités locales, les autorités centrales disposant d’un monopole, ou même certaines institutions centrales comme l’armée, la police armée, la sécurité publique et le système judiciaire ont tendance à maximiser les profits des activités économiques sous leur tutelle en limitant toutes les formes de concurrence[10] [10] L’exemple le plus parlant du marché bureaucratique et...
suite. Or la mise en œuvre d’une réduction volontaire de la concurrence suppose l’existence de réseaux administratifs coercitifs (fiscaux, douaniers, policiers, etc.) souhaitant tirer profit de cette politique. Ces réseaux assument à la fois des fonctions de régulateurs, de gardiens et de chasseurs de rentes, et leur emprise s’exerce aussi bien dans le champ de l’économie illicite et criminelle.
11 On peut donc appliquer ce schéma à l’économie illicite et criminelle en utilisant la classification des profits souterrains faite dans le célèbre ouvrage de He Qinglian[11] [11] Cf. Xiandaïhua de xianjin : dengdaï Zhongguo de jingji...
suite. Les principales sources de profits criminels sont la contrebande, l’émigration clandestine (toudu), le trafic de stupéfiants, la prostitution (maï ying), le trafic d’êtres humains (goumaï renkou), le jeu, la contrefaçon, y compris la contrefaçon de monnaie et de documents. À la trilogie traditionnelle des profits criminels qu’on retrouve ailleurs, au Japon et en Thaïlande, avec la prostitution, le jeu et le trafic de stupéfiants, la Chine ajoute la contrebande, le trafic d’êtres humains et la contrefaçon. Bien qu’il soit par définition difficile d’évaluer ces profits, il est clair que l’économie criminelle s’est développée à un niveau sans précédent dans les années quatre-vingt-dix, au point de représenter une part non négligeable de l’économie souterraine.
12 La sécurité publique chinoise estime à 30 milliards de yuan (3,6 milliards de dollars us) le chiffre d’affaires du trafic interne de stupéfiants[12] [12] Cf. Renmin gong’an bao, 24/ 05/ 1997, in China News Analysis,...
suite, mais le trafic international génère certainement des profits équivalents. Il est géré industriellement par des réseaux du crime organisé si l’on s’en tient aux saisies de plus en plus importantes, qui peuvent représenter parfois 600 kg d’héroïne ou 4,3 tonnes de marijuana[13] [13] Cf. Guilhem Fabre, op. cit. , p. 43 ; Xinhua, 16 septembre...
suite. Ces dernières années, 80 % des cas importants de trafic de stupéfiants sont liés au crime organisé (hei shehui)[14] [14] Cf. Di wu ci gaofeng : dengdaï Zhongguo de fanzui wenti...
suite. Il en est de même pour la prostitution : en 1996, la police chinoise a arrêté 420 000 prostituées et leurs clients, un dixième du total selon une estimation de la police[15] [15] Cf. Xinhua, 15 septembre 1999. ...
suite, bien informée sur le sujet puisque dans la province du Guangdong, en 1994, les organes de la sécurité, de la police armée et toutes leurs unités subordonnées ont été sommés de « cesser de gérer ou d’acquérir des participations dans divers lieux de loisirs, y compris les saunas, les salons de massage et de coiffure[16] [16] Cf. Da gong bao, 26 juillet 1994, in swb/ bbc/ Asia Pacific,...
suite ». L’Inspection générale du ministère de la Sécurité a pris les mêmes dispositions au niveau national pour mettre fin au développement de « clubs de loisirs et de casinos prospères grâce à leurs liens avec la police locale », qui soutenaient d’anciens détenus compromettant la campagne contre la criminalité[17] [17] Cf. China Daily, 18 octobre 1994. ...
suite.
13 Ce climat général est favorable à la « collusion entre les policiers et les gangsters », « les gendarmes et les voleurs » (que l’on retrouve au Mexique, où certains grands trafiquants ont pu s’entourer de policiers comme gardes du corps). En Chine, où l’on peut se procurer librement des équipements et des uniformes de police, cette collusion s’incarne dans les « faux policiers », souvent dénoncés dans les médias, qui rackettent les citoyens ordinaires. Des enquêtes menées par la Sécurité publique de Dalian ont montré qu’un officier de police sur trois portant l’uniforme est un faux. Cette confusion entretenue entre vrais et faux policiers peut même susciter de sérieux soupçons sur des affaires de meurtre collectif, tel celui qui a été perpétré en 1993 au lac Qiandao, un lieu touristique du Zhejiang, où vingt-quatre vacanciers taïwanais et huit hommes d’équipage ont été volés et tués avant qu’on ne brûle leurs corps. La Chine a condamné trois malfaiteurs qui étaient censés avoir agi seuls, mais les services de renseignements taïwanais ont soutenu que le groupe avait été attaqué au lance-flammes par une unité incontrôlée de l’Armée populaire de libération[18] [18] Cf. Far Eastern Economic Review, 9 juin 1994, p. 23. ...
suite.
14 Cette situation peut être due aux effets pervers de la décentralisation de la gestion de l’ordre public, qui a conduit les municipalités et les régions autonomes sous la tutelle directe du gouvernement central à prendre en charge de 70 à 85 % du financement de la Sécurité publique et des milices armées locales, sans parler du problème du recrutement[19] [19] Cf. la directive du Bureau politique sur « la réorganisation,...
suite. La Sécurité publique du Guangdong a découvert que 20 % de ses nouvelles recrues étaient auparavant impliquées dans des conflits entre bandes rivales, dans le vol et le hooliganisme, et qu’une majorité de jeunes chômeurs avaient intégré ses rangs sans passer par les procédures habituelles d’examen[20] [20] Cf. Zhengming, 1er janvier 1994, p. 26-27, in...
suite. Aussi le gouvernement a-t-il décidé, depuis 1997, de « remettre en ordre les forces de l’ordre », afin de réduire l’insécurité et d’améliorer la réputation de la police. Cette politique a même conduit à la démission du ministre de la Sécurité publique, Tao Siju. Mais cela ne renverse pas réellement les tendances dénoncées fréquemment dans la presse. Selon le Quotidien du Sud, par exemple, « certaines maisons de passe, où des femmes sont contraintes à la prostitution, se trouvent à deux pas des stations de police. Ici, un marché de médicaments contrefaits, opérant sans licence, est installé en face de l’Office local d’administration de l’industrie et du commerce. Là, une usine de cigarettes contrefaites, utilisant des équipements modernes, est domiciliée juste à côté du siège du gouvernement local. Les activités de contrebande et de revente des marchandises illégalement introduites sont menées au grand jour, devant les départements censés représenter la loi. Ces exemples sont on ne peut plus courants[21] [21] Cf. Nanfang ribao, 15 novembre 1998, in swb/ bbc/ Asia Pacific,...
suite ».
15 Comme l’explique crûment le directeur de la Sécurité publique de Shanghaï : « Il y a trop d’affaires criminelles embarrassantes. Et l’on prend trop de “risques” si les enquêtes sont menées sérieusement[22] [22] Cf. Renmin gong’an banyue kan, 25 janvier 1999, p. 1,...
suite. » Ces risques ne sont pas à prendre à la légère, si l’on s’en tient à la demande des procureurs provinciaux, qui ont souhaité d’une même voix que les officiels chargés de la lutte contre la corruption par la Cour suprême et les unités subordonnées du parquet soient équipés de gilets pare-balles[23] [23] Cf. Zhongguo xinwen she, 23 février 1996, in swb/ bbc/ Asia...
suite. On touche ici au cœur de la relation entre corruption et criminalisation. L’économie criminelle fournit différents services illégaux à des particuliers. Elle corrompt afin d’obtenir l’impunité et d’asseoir sa légitimité, mais elle a besoin de la violence ou de sa menace pour éliminer la concurrence sur les marchés illicites ou neutraliser la menace de châtiment. La corruption ou la redistribution des profits criminels, la « promesse d’un bien », selon la formulation de Christian Geffray, alterne avec la violence ou « la menace d’un mal » comme moyen indispensable de son développement et de sa « légitimité » locale.
16 Mais quand la structure des profits criminels est strictement régulée par les représentants de l’État à tous les niveaux, qui disposent du monopole de la violence, le recours à la violence pour instaurer un monopole territorial sur les marchés criminels n’est plus indispensable, comme on l’a vu dans la sphère légale, et le degré de criminalisation peut même progresser dans un contexte général de pacification des relations sociales… à condition de ne pas remettre en cause la stabilité économique. Dans le cas chinois, la trilogie traditionnelle des profits criminels – trafic de drogues, jeu et industrie du sexe au sens large – n’affecte pas l’équilibre général, mais on ne peut pas en dire autant de la contrebande et de la contrefaçon. Les douanes estiment leurs pertes annuelles dues à la contrebande à 15 milliards de dollars us, soit plus du dixième des importations chinoises[24] [24] Cf. « Guanyu chengzhen jumin geren shouru chaju de fenxi...
suite. Mais, selon un rapport plus récent de la Commission centrale de discipline au Bureau politique, de 1991 à 1998, on a recensé 4 200 affaires de contrebande représentant au total 130 milliards de dollars us, un montant qui recoupe la précédente estimation. Les missions diplomatiques et commerciales chinoises à l’étranger seraient responsables de 1 300 cas, évalués à 60 milliards de us dollars. La contrebande ne concerne pas seulement les voitures, mais les produits pétroliers, chimiques, électriques, les équipements et l’acier. En cinq ans, de 1994 à 1998, le ministère des Affaires étrangères aurait importé sans droits de douane 75 300 véhicules représentant 19 milliards de renminbi (2,3 milliards de dollars us). Les principaux centres de contrebande sont Beihaï au Guangxi, Shantou et Zhanjiang au Guangdong, Qingdao au Shandong et Xiamen au Fujian[25] [25] Cf. Zhengming, Hong Kong, janvier 2000, p. 15-16. ...
suite.
17 Ces données recouvrent les cas détectés mais non les tendances agrégées. Comme l’a noté l’économiste indien Nirmal K. Chandra à partir des données du fmi, « il existe une disparité considérable entre les chiffres chinois et hongkongais sur leurs échanges respectifs. Les statistiques hongkongaises des exportations sont supérieures de 440 milliards de dollars us à celles du continent. L’écart peut atteindre 85 milliards par an de 1994 à 1997. Ces années-là, les exportations hongkongaises sont sept fois supérieures aux importations chinoises. Comme il est exclu que ce soit attribuable à de très faibles importations liées au commerce d’assemblages, ou à une sous-facturation considérable à la fois des importations et des exportations des sociétés étrangères en Chine, la différence est due à la contrebande sur une large échelle de Hongkong afin d’éviter les taxes, les devises nécessaires étant fournies par des exportations non enregistrées par Pékin et apparaissant dans les statistiques de Hongkong[26] [26] Cf. Nirmal K. Chandra, « fdi and the domestic economy :...
suite ».
18 Les pratiques de contrebande sont donc liées aux opérations des sociétés étrangères en Chine. Mais hormis celles-ci, selon Ting Gong[27] [27] Cf. Ting Gong, « Forms and characteristics of China’s...
suite, la décentralisation, qui a autonomisé les sociétés locales en les poussant à réduire leurs coûts et à augmenter leurs profits, a conduit parfois des compagnies en difficulté à s’engager dans la contrebande de biens de consommation ou de production. Comme la Chine stimule ses exportations par des réductions d’impôts et que les certificats de réduction donnent accès pour les exportateurs à des importations exemptées de droits de douane, la falsification de ces documents est devenue une pratique courante, qui peut concerner un quart d’entre eux dans les régions côtières. L’industrialisation de la contrebande a ainsi créé progressivement les fameux « canaux gris » de distribution, qui distordent la concurrence à leur profit. Il est très difficile pour les opérateurs locaux ou étrangers en Chine de les ignorer et de rester à l’écart, quand leurs concurrents payent seulement 5 % de droits de douane et qu’ils doivent en acquitter 30 %[28] [28] Cf. Far Eastern Economic Review, 5 décembre 1996, p. 63. ...
suite.
19 Avant la crise asiatique, ces canaux, qui étaient financés par la sous-facturation des exportations, réinvestissaient leurs capitaux fugitifs en Chine sous la forme de « faux investissements étrangers », de façon à bénéficier des exemptions fiscales et douanières réservées aux sociétés mixtes. Mais, depuis 1997, les canaux gris ont été de plus en plus utilisés pour introduire en contrebande des marchandises d’Asie du Sud-Est, de Corée et du Japon, dont la compétitivité avait été stimulée par la dévaluation des monnaies locales. En 1997, selon des sources officielles chinoises, plus de 100 000 voitures et motos ont été introduites en contrebande en Chine, soit environ un quart des ventes des sociétés mixtes étrangères du secteur automobile. L’extension de la contrebande a affecté des secteurs entiers de l’économie comme l’automobile, dont les prix ont baissé de 20 %, l’industrie électronique et l’industrie pétrolière. La contrebande a exacerbé les tendances déflationnistes dues à la baisse de la demande et aux inégalités croissantes, et créé un avantage compétitif pour les sociétés étrangères qui utilisaient les canaux gris.
20 L’impact macro-économique des réseaux de contrebande, fondé sur l’utilisation de nouvelles opportunités dans un contexte d’impunité durable, nous permet de comprendre l’interdiction de toutes les activités économiques des forces armées, de la police armée et du système judiciaire, lancée durant l’été 1998. Cette décision a été suivie par l’arrestation du vice-ministre de la Sécurité publique en charge de la sécurité des frontières, Li Jizhou, et par la mise en place d’un corps spécial de 6 000 membres destiné à lutter contre la contrebande et relevant directement du gouvernement central[29] [29] Cf. Guilhem Fabre, « China in the East Asian crisis »,...
suite. L’extension de la contrebande et la campagne à laquelle elle donne lieu, en visant des dirigeants au plus haut niveau, est finalement la meilleure illustration des liens entre la décentralisation, la corruption et la criminalisation.
Conclusion
21 Les interprétations fonctionnalistes et culturalistes sont certainement utiles pour comprendre l’ancrage et l’acceptation de ces phénomènes. Mais elles laissent en même temps de côté ses dimensions politiques et éthiques, qui sont aussi constitutives de la tradition et de la culture chinoises. Ces dimensions peuvent expliquer le processus actuel de recentralisation, qui concerne essentiellement la délégation de certains pouvoirs économiques à des appareils centraux comme l’armée, la sécurité publique, les douanes et le système judiciaire. La nouvelle offensive contre la corruption et la criminalisation diffère des précédentes dans le sens où elle implique une recentralisation, une affirmation de la souveraineté de l’État central sur des organes clés qui sont censés incarner son autorité en coordination avec l’appareil du parti-État. Si le système étatique chinois actuel n’offre pas de possibilité à des criminels (trafiquants, proxénètes ou contrebandiers) d’accéder à de hautes fonctions, comme au Brésil, en Thaïlande ou en Inde[30] [30] Cf. N. K Singh, The Politics of Crime and Corruption : A...
suite, il offre en revanche des opportunités aux représentants de l’État de contrôler et de tirer profit des activités criminelles, comme au Mexique[31] [31] Cf. Jean Rivelois, Drogue et pouvoirs : du Mexique aux paradis,...
suite. Il n’est donc pas surprenant que la campagne actuelle contre la corruption et le crime organisé puisse remonter au plus haut niveau. Cela ne signifie pas pour autant qu’elle sera conduite jusqu’à son terme, pour les raisons de stabilité et de survie que nous avons notées. Quelle que soit l’issue de ce combat douteux, la question de la corruption et de la criminalisation restera une donnée centrale de la société et du débat politique chinois. Et ceci, même dans l’hypothèse d’une transition politique marquée par l’instauration d’un régime démocratique et présidentiel, comme à Taïwan ou au Mexique, où ces problèmes durables se situent au cœur du débat politique.
Notes
[ 1] Cf. Christian Geffray, « États, richesses et criminels », ird, avril 2000, Communication au séminaire unesco/most, Paris.
[ 2] Cf., pour une présentation intéressante de ce point de vue, He Wei, Wang Wanzhu, « Zhuanxin qi xun zujing fubaï de lilun shuping » (Présentation des théories de la corruption et de la recherche de rentes en période de transition), Zhongguo shehui kexue jikan (Chinese Social Sciences Quarterly), 1999, xiaji hao, n° 26, p. 149.
[ 3] Cf. « La corruption en Chine, une production du politique », Mondes en développement, Paris, 1998, tome 26 ; « Corruption and its shadow : an anthropological view of corruption in China », China Quarterly, 1992, p. 403-416 ; « La corruption et la communauté. Contre une analyse culturaliste de l’économie chinoise », Revue Tiers-Monde, t. xxxvii, n° 147, juillet/septembre 1996.
[ 4] Cf., pour une bonne description des diverses méthodes de commercialisation du pouvoir, Yang Jisheng, « Quanqian jiaoyizhe zenmo yang hua gong wei si » (Comment ceux qui échangent le pouvoir contre l’argent transforment l’intérêt public en intérêts privés), Jingji cankaobao (Références économiques), Pékin, 15 avril 1997, p. 1.
[ 5] Cf. Yves Mény, dans La Corruption internationale, colloque du Nouvel Observateur, Paris, Éd. Maisonneuve et Larose, 1999, p. 73.
[ 6] Cf. Guilhem Fabre, Les Prospérités du crime : trafic de stupéfiants, blanchiment et crises financières dans l’après-guerre froide, unesco/Éd. de l’Aube, La Tour-d’Aigues, 1999, p. 46.
[ 7] Cf. Pino Arlacchi, Mafia et Compagnie : l’éthique mafiosa et l’esprit du capitalisme, Presses universitaires de Grenoble, 1986.
[ 8] Cf. les rapports de mission de Christian Geffray (ird), unesco/most/Drogues, 1998.
[ 9] Cf. Carl A. Trocki, Ed., Gangsters, Democracy and the State in South East Asia, Cornell University, Ithaca, New York, 1998, p. 10.
[ 10] L’exemple le plus parlant du marché bureaucratique et fragmenté qui résulte de cette dynamique dans la sphère licite est la compétition entre la Volkswagen Santana fabriquée à Shanghaï et la Citroën Fukang, fabriquée à Wuhan. Dans un marché ouvert et national, la concurrence jouerait sur les prix, la qualité et le service après-vente. Mais en Chine, elle se traduit sous forme d’impôts : les véhicules circulant à Shanghaï qui sont fabriqués hors de la municipalité doivent acquitter une taxe de 80 000 yuan (plus de 9 000 dollars), tandis que les résidents de la province du Hubei qui ont la mauvaise idée d’acheter une Santana doivent payer divers impôts déjà abolis par les autorités centrales et verser une contribution de 70 000 yuan (plus de 8 000 dollars) à un « fonds destiné à régler les problèmes des entreprises en difficulté ».
[ 11] Cf. Xiandaïhua de xianjin : dengdaï Zhongguo de jingji shehui wenti (Les pièges de la modernisation : problèmes socio-économiques de la Chine actuelle), Pékin, Jingri Zhongguo chubanshe, 1998, chap. 10, p. 320-350.
[ 12] Cf. Renmin gong’an bao, 24/05/1997, in China News Analysis, 15 septembre 1997.
[ 13] Cf. Guilhem Fabre, op. cit., p. 43 ; Xinhua, 16 septembre 1998, in swb/bbc/Asia Pacific, 18 septembre 1998 ; China Daily, 18 janvier 1999, p. 1.
[ 14] Cf. Di wu ci gaofeng : dengdaï Zhongguo de fanzui wenti (La cinquième vague : le problème de la criminalité en Chine), Beijing, Jingri Zhongguo chuban she, 1997, p. 35.
[ 15] Cf. Xinhua, 15 septembre 1999.
[ 16] Cf. Da gong bao, 26 juillet 1994, in swb/bbc/Asia Pacific, 29 juillet 1994.
[ 17] Cf. China Daily, 18 octobre 1994.
[ 18] Cf. Far Eastern Economic Review, 9 juin 1994, p. 23.
[ 19] Cf. la directive du Bureau politique sur « la réorganisation, le développement et le renforcement de la Sécurité publique et de la milice armée », Zhengming, Hongkong, mars 1995, p. 18-19.
[ 20] Cf. Zhengming, 1er janvier 1994, p. 26-27, in swb/bbc/Asia Pacific, 2 février 1994.
[ 21] Cf. Nanfang ribao, 15 novembre 1998, in swb/bbc/Asia Pacific, 18 novembre 1998.
[ 22] Cf. Renmin gong’an banyue kan, 25 janvier 1999, p. 1, in swb/bbc/Asia Pacific, 2 avril 1999.
[ 23] Cf. Zhongguo xinwen she, 23 février 1996, in swb/bbc/Asia Pacific, 28 février 1996.
[ 24] Cf. « Guanyu chengzhen jumin geren shouru chaju de fenxi he jianyi » (Analyse et conseils sur la différenciation des revenus urbains), Jingji yanjiu (Recherches économiques), 1997 n° 8, p. 7.
[ 25] Cf. Zhengming, Hong Kong, janvier 2000, p. 15-16.
[ 26] Cf. Nirmal K. Chandra, « fdi and the domestic economy : neoliberalism in China », The Economic and Political Weekly, New Delhi, November 6-12, 1999, p. 3205.
[ 27] Cf. Ting Gong, « Forms and characteristics of China’s corruption in the 90’s : change with continuity », Communist and Post-communist Economies, n° 3, vol. 30, 1997, p. 283-284.
[ 28] Cf. Far Eastern Economic Review, 5 décembre 1996, p. 63.
[ 29] Cf. Guilhem Fabre, « China in the East Asian crisis », The Economic and Political Weekly, New Delhi, 6 novembre 1999.
[ 30] Cf. N.K Singh, The Politics of Crime and Corruption : A Former Central Bureau of Investigation Official Speaks, New Delhi, Harpers Collins India, 1999, 286 p.
[ 31] Cf. Jean Rivelois, Drogue et pouvoirs : du Mexique aux paradis, Paris, L’Harmattan, 1999 ; Luis Astorga, « Drug trafficking in Mexico », The Seminar, n° 504, August 2001, p. 37-41.
Résumé
Avec la décentralisation et l’ouverture que connaît la Chine depuis 1979, la montée de la corruption et de l’économie criminelle s’explique par la multiplication des opportunités, démontrée au niveau macro-économique, dans un contexte de relative impunité pour les délits les plus graves. Les interprétations fonctionnalistes et culturalistes de la corruption ne rendent pas compte de sa dimension politique, qui n’est pas réductible à son instrumentalisation dans la lutte entre factions dirigeantes. Contrairement à la situation qui prévaut dans certains pays démocratiques en développement, les criminels, en Chine, n’ont pas la possibilité de devenir représentants de l’État, mais certains représentants de l’État, notamment à l’échelon local, sont en situation d’effectuer des arbitrages en faveur de milieux criminels, comme au Mexique, et de toucher ainsi une part des profits illicites.
PLAN DE L'ARTICLE
- L’interprétation fonctionnaliste de la corruption
- L’interprétation culturaliste de la corruption
- État, dynamique économique et régulation des activités illicites
- Conclusion
POUR CITER CET ARTICLE
Guilhem Fabre « État, corruption et criminalisation en Chine », Revue internationale des sciences sociales 3/2001 (n° 169), p. 501-508.
URL : www.cairn.info/revue-internationale-des-sciences-sociales-2001-3-page-501.htm.
DOI : 10.3917/riss.169.0501.




