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Sud/Nord

2001/1 (no 14)

  • Pages : 208
  • ISBN : 9782865868643
  • DOI : 10.3917/sn.014.0198
  • Éditeur : ERES

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Lorsqu’en 1991 nous avions décidé de nous lancer dans la réalisation de naqd, notre projet reposait sur une analyse partagée des conditions générales de l’évolution de la société algérienne et, à travers elle, de celles des autres sociétés du Maghreb et du monde arabe. L’ouverture du champ politique, social et culturel, provoquée par la secousse d’octobre 1988 a rendu possible la matérialisation de notre projet de revue. Nous avons pu croire un temps que nous pouvions nous inscrire « au-delà des contraintes d’ordre théorique », « [des] certitudes dogmatiques des discours officiels », « [des] tabous, [des] interdits, [des] silences et [des] oublis que ces discours véhiculent [dans une] tentative visant à mettre fin à ces confusions dans les esprits […] à cette pauvreté gnoséologique [et ainsi] construire une place à la rationalité dans la connaissance des faits sociaux, politiques et religieux [afin de] favoriser les initiatives émancipatrices de la connaissance scientifique ». Toutes ces préoccupations ont été résumées dans cette formule volontariste qui deviendra le credo de la revue, pour que naisse une pensée audacieuse. Car il fallait sans doute être pour le moins audacieux que de vouloir « soulever les interrogations cruciales et ne reculer devant aucune question qui serait de l’ordre de l’impensé et/ou de l’impensable […], et appeler à une critique radicale sans compromis [et] sans complaisance vis-à-vis de tous les discours instrumentalisés soit par l’État, soit par les partis, soit par la religion ».

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Le constat que nous faisions en 1991 de l’état du monde arabe reste encore valable de nos jours. Que ce soit dans ses parties orientales ou occidentales, cette région du monde est toujours confrontée à une grave crise. Croissance en panne, idéologie marquée par le doute, mutations sociales connaissant des enfantements mouvementés et tourmentés, creusement des inégalités, extension du champ de la marginalité et explosions sociales, aggravation enfin des formes de dépendance à l’égard des puissances extérieures.

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Toutefois, si les données du problème sont fondamentalement les mêmes, l’acuité de la crise a gagné en profondeur et en intensité. En Algérie, plus que partout ailleurs au Maghreb comme au Machrek, cette crise a pris une dimension tragique. Des forces devenues antagoniques s’affrontent les armes à la main pour s’assurer la domination des appareils de l’État et l’hégémonie sur la société. Il n’est nul besoin de s’interroger, comme en 1991, sur la manière dont se forgent les représentations collectives et les attitudes sociales, sur le sens des gestes, des paroles ou des luttes, celles-ci et ceux-là se manifestent maintenant à l’état brut, directement et sans détour. L’expression de la chose et sa signification se sont rapprochées au point de s’identifier, même si parfois elles utilisent des faux-semblants. Le quotidien perd de sa contingence et, contrairement à celui auquel faisait allusion Adorno, se remplit d’existence. Dans le bruit et la fureur, dans le fracas des bombes et le crépitement intermittent des armes, le silence imposé à la parole n’est plus celui du respect d’un quelconque absolu mais celui de l’absolue terreur de la mort. Car nous revoilà au départ de toute chose où l’enjeu des enjeux est le droit de régir la vie et de donner la mort, que s’arrogent des groupes détenteurs du pouvoir ou du contre-pouvoir. Dans de telles conditions, toute parole, tout écrit deviennent par-dessus tout prise de parti où la vie elle-même est en jeu (enjeu).

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Ainsi, les obstacles à l’émergence d’une pensée intellectuelle positive ne sont plus seulement de l’ordre du théorique mais aussi d’ordre éminemment pratique. Les tabous et les interdits s’érigent en sentences impératives, affichées ou décrétées, auxquelles chacun doit se plier comme à une autorité céleste. Devant une telle menace, l’intelligentsia se trouve prise comme le liquide par le gel. S’exécuter ou être exécuté, tel est parfois le dilemme.

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Et pourtant l’on continue à proférer des paroles, à écrire et à vouloir penser. Partout, le geste qui était de l’ordre du quotidien routinier s’érige en acte de suprême liberté. Car il n’y a pas d’être plus libre que celui ou celle qui décide de surmonter sa peur de la sentence prononcée par les oracles et qui poursuit sa voie surgissant enfin à lui-même comme vouloir être malgré tout.

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Comment alors produire et élargir, dans de telles circonstances, le champ critique de la connaissance ?

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Bien qu’il ne soit plus question de s’associer à l’imposture de l’occultation du procès social réel qui, de toute façon n’est plus occulté, ni à la langue morte des pouvoirs qui s’est muée en langue vivante de la mort, la fonctionnarisation de la pensée et son instrumentalisation par les exigences de l’activité politique sont toujours de mise. Tout se passe comme si certains intellectuels demeurent incapables de se défaire, selon le mot de Sonnemann, « d’une bonne intention qui défend partout “l’ordre” – même un ordre dans lequel aucune de ces choses n’est en ordre ». L’illusion ici a été de croire en une possible tendance à l’autonomisation des instruits à l’égard des pouvoirs et à un recentrage sur les préoccupations de la société. Croire que, d’une certaine façon, la société, entendue comme société civile, allait peser d’un poids presque aussi lourd que les appareils de l’État. En fait, le penchant pour la fonction d’auxiliaire du politique est resté de mise et les lettrés, toutes langues confondues, ont plutôt mobilisé leurs compétences dans la rédaction de rapports qui demeureront de toute façon dans la confidentialité des offices et comme suspendus sur la tête des gens.

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Dans les antichambres des pouvoirs ou dans les officines des partis, comme en attente de captation de nouvelles charges, la mise à l’abri a été préférée à la mise en jeu de soi-même.

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Pour ceux qui auront pris le parti du religieux, on serait tenté de reprendre à notre compte cette observation de l’auteur du jargon de l’authenticité où il est question de « la disposition allemande à mettre au compte des hommes, immédiatement comme du positif, une relation positive à la religion, même si leur religion s’est dissoute et s’est exposée comme non vraie. L’irrationalité non réduite de la société rationnelle encourage à élever la religion en une fin en soi sans considération de sa teneur comme une simple manière de penser, finalement comme une qualité des sujets, au détriment de la religion elle-même. Il faut seulement être un croyant – ce en quoi l’on croit est indifférent ». Pour ceux-là, le choix de la communauté des fidèles l’a emporté sur la communauté des citoyens. Rivés dans leurs certitudes de nouveaux convertis, mis en confort par la montée de nouveaux messianismes, ils n’auront pas vu, ou voulu voir, les innombrables manifestations terrestres du nouvel ordre spirituel qu’ils appelaient de leurs vœux. Ils n’auront pas compris que, comme pour d’autres religions, « la mutation de la religion en religiosité tient au cours de l’histoire » et que « les cellules mortes de la religiosité au milieu du séculaire deviennent un poison ». Ce que d’autres sociétés ont connu en des temps pas très lointains de « tabous répressifs », « ressentiments », « hystérie cachée de tous côtés » et autres massacres au couteau, l’Algérie le connaît aussi sous d’autres bannières.

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Au lieu de pénétrer sans réserve dans la critique du mal et faire reculer l’horreur, les partisans de l’ordre religieux, marqués par le doute, se seront eux aussi mis à l’abri, préférant mettre en doute tout ce qui les entoure.

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Quant aux restants, gagnés par le désenchantement et la démission, certains d’entre eux se sont enfermés dans une révolte désespérée à l’égard d’eux-mêmes tandis que d’autres, menacés de toutes parts, y compris par leurs propres démons, ont choisi l’exil à partir duquel il ne leur reste plus qu’à tenter de ponctuer l’événement qui court du trait fort de déclarations et pétitions de principe.

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Bien sûr, il n’est pas dans notre propos ici d’opposer « à la parole de la mise à l’abri, la parole si usée d’une vie dangereuse ». Car, comme nous le constations en 1991, il existe encore des travaux éminemment positifs produits par quelques intellectuels qui ont continué de « moissonner sur une terre en feu » sans que cette notion ait une connotation géographique. Ceux-ci, engagés dans l’effort libérateur de la pensée arabe poursuivent leur œuvre ; en dedans des frontières comme en dehors, ils s’attaquent sans relâche aux tabous et aux interdits des discours établis et dévoilent ce que les sociétés arabes se cachent à elles-mêmes. Pour eux, la revue a été un des moyens d’atteindre les esprits et de construire comme nous le voulions à ses débuts « une place à la rationalité dans la connaissance des faits sociaux, politiques et religieux ». Des analyses concrètes, des opinions critiques, des interrogations cruciales ont trouvé à s’exprimer dans les colonnes de naqd. Ce faisant, la revue est restée fidèle à son vœu d’être « l’organe de tous les intellectuels et de tous les penseurs qui se refusent à voir que quelque moyen d’expression leur soit mesuré, que quelque zone ou champ d’investigation leur soit interdit, que quelque objet d’analyse leur soit nié ». La revue a ainsi offert un cadre de liberté de création et d’expression « à tous ceux qui pensent que plus rien ne justifie que les sciences de la société soient mesurées ou légitimées par les pouvoirs sur la société ».

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Là où naqd a cependant manqué son but, c’est de parvenir à créer autour d’elle, dans sa propre société, une dynamique porteuse d’idées nouvelles et à les exprimer à travers ses colonnes. Faire de la revue un pôle d’attraction, un lieu de rencontre et un organe d’expression de la pensée critique de l’Algérie, du Maghreb et du Machrek reste encore à l’état de projet. Dans les faits, une telle entreprise demandait et demande toujours, comme le rappelait l’éditorial du numéro 1, un engagement sur le terrain du débat d’idées non pas des seuls animateurs mais de tous les penseurs, essayistes, historiens, sociologues, économistes, philosophes, linguistes, anthropologues, juristes, psychologues, médecins, politologues, journalistes, démographes… Alors qu’en 1990-1991, le seuil critique à partir duquel « les femmes et les hommes acquièrent la possibilité d’avoir prise sur leur histoire et la capacité de penser leur praxis collective comme leur œuvre propre » semblait être atteint, à partir de 1992 et plus encore dans les années qui ont suivi, la détérioration générale des conditions de vie et l’insécurité grandissante ont fait basculer toute cette force en devenir dans l’horreur abortive.

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Mais le traumatisme subi par la couche des lettrés, au même titre d’ailleurs que celui subi par les autres couches de la société, ne peut justifier à lui seul l’échec relatif de la revue dans son premier projet. Car il était bien évident que le travail allait être long et difficile. Il supposait que chacun des membres de la rédaction y mette du sien en développant ses propres réseaux, en se mettant en jeu lui-même pour produire ou solliciter des contributions allant dans le sens de la raison sociale de la revue. C’est pourquoi il est bon de s’interroger sur nous-mêmes et sur le sens de notre engagement critique.

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Nous comptons sur vous, abonnés et lecteurs, pour donner un soutien effectif au projet d’enracinement d’une pensée critique dans notre société.

Notes

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Daho Djerbal, directeur de la rédaction. naqd, bp 63bis, Ben Aknoun 16033, Alger, tél/fax : + 213-2-734352 ; s/c. N. El-Hadi Chalabi, 74, cours de la Liberté, 69003 Lyon.

Pour citer cet article

« Daho Djerbal : Lettre à la rédaction de NAQD », Sud/Nord, 1/2001 (no 14), p. 198-201.

URL : http://www.cairn.info/revue-sud-nord-2001-1-page-198.htm
DOI : 10.3917/sn.014.0198


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