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Le Temps des médias

2003/1 (n° 1)


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« Petites filles martyres. Saint-Étienne ». C’est sous ce titre que, le 6 janvier 1910, le Petit Journal présente une « abominable affaire ». Elle provoque, du reste, « une vive émotion » précise le chroniqueur. Deux fillettes de parents divorcés, vivant avec leur père, sont allées passer quelques jours chez leur mère remariée. Au retour, elles font de leur séjour « un récit tel que la justice est saisie : la mégère contraignait l’une à demeurer toute la nuit attachée, presque nue contre le lit, et pendait l’autre par les bras aux chambranles de portes ». Le Petit Journal évoque alors des « orgies » et des « scènes atroces où les pauvres petites sont martyrisées ». L’inceste et le sadisme sont comme d’habitude suggérés, sans être nommés, mais n’en sont pas moins présents. Ce récit est un exemple des thèmes nouveaux qui ont envahi les colonnes des faits divers depuis trois décennies.

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La médiatisation des abus sexuels dont sont victimes les enfants — c’est-à-dire leur recensement, leur analyse et leur dénonciation dans l’espace public — ont longtemps été voués à une grande discrétion, pour ne pas dire au silence presque total : durant le xixe siècle, ils ne sont que très rarement évoqués dans la Gazette des tribunaux et uniquement s’ils sont accompagnés de crimes de sang.

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Or, la fin du xixe siècle est, de ce point de vue, marqué par l’essor assez considérable des dénonciations d’attentats à la pudeur sur enfants, dans un contexte général de recul des autres crimes. Ce mouvement semble témoigner d’une prise de conscience de ce qu’est l’enfance, des questions nouvelles qui surgissent à propos de cet âge de la vie et du vaste mouvement de réflexion sur le statut de l’enfant dans la société : on voit se multiplier les enquêtes sur le travail des mineurs et apparaître une nouvelle législation à destination des enfants assistés.

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La manière dont la presse aborde la question des abus sexuels sur enfant permet de distinguer quatre périodes dans ce siècle long, qui va de 1880 à 2000 : la découverte des années 1880, qui correspond aussi au temps de l’accusation ; le reflux, qui caractérise le demi siècle compris entre 1920 et 1970 ; la révolution sexuelle des années 1970, au cours de laquelle on voit se déployer une plaidoirie en faveur de la pédophilie ; et, enfin, le tournant des années 1990, avec la condamnation sans appel de cette pratique, qu’elle soit accompagnée ou non de violences.

Le temps de l’accusation

Le surgissement

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Abus sexuels sur enfants et mauvais traitements, les deux sujets — indissociables à la fin du xixe siècle — font une percée dans la presse, et notamment dans les journaux populaires, au cours des années 1880. Puis ils subissent un recul quantitatif en 1890 et en 1900, suivi, en 1910, par une récupération qui perdure jusqu’en 1914 [1][1] Dominique Kalifa, L’Encre et le sang, Paris, Fayard,.... La Dépêche en vient même en 1910 à créer, dans sa rubrique de faits divers nationaux et locaux, une espèce de sous rubrique intitulée « les satyres » [2][2] La Dépêche, 7, 9, 16, 21, 23, 25 janvier, 19 et 25..., dans laquelle elle multiplie les récits de viols ou d’attentats à la pudeur.

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Cette évolution statistique des récits, qu’on peut repérer dans le Petit Journal et le Figaro, n’a pas grand-chose de commun avec les statistiques officielles ou les conclusions chiffrées obtenues par Anne-Marie Sohn [3][3] Anne-Marie Sohn, « Les attentats à la pudeur sur les.... Mais ce décalage partiel entre la presse et les statistiques officielles n’est peut-être en somme que le retard mis par la presse à s’emparer du sujet pour le transporter dans l’espace public. Il montre, en tout cas, qu’on a affaire à une question inédite embarrassante. Néanmoins, cet embarras, dont on analysera quelques signes, ne voue pas les journaux au silence qui reste, en revanche, dominant dans le discours médical et juridique : nombre d’ouvrages sur le viol et l’attentat à la pudeur n’évoquent même pas la question des enfants.

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Il n’est donc pas absurde d’imputer la recrudescence de ces récits dans la presse à un recul du seuil de tolérance à l’égard de ce type de criminalité. La presse enregistrerait ainsi l’indignation croissante éprouvée un peu partout devant les crimes sexuels, particulièrement lorsqu’ils sont commis sur des enfants. Elle se ferait ainsi l’écho presque direct d’un éveil des sensibilités qui conduit à multiplier les dénonciations.

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L’année 1898 est d’ailleurs marquée par le vote de la loi sur la répression des violences, voies de fait, actes de cruauté et attentats commis envers les enfants [4][4] Journal Officiel, 21 avril 1898.. L’enfance, qui incarne l’avenir de la nation, est devenue un des soucis majeurs de la IIIe République. Et le discours nouveau qui se développe à son sujet constitue une des réponses, parmi d’autres, au nationalisme et à l’inquiétude liée à la dénatalité et la dégénérescence.

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Néanmoins, le thème représente un pourcentage infime de l’ensemble des récits de faits divers de la période, et les récits qui s’y rapportent sont souvent réduits au minimum, quelques lignes à la fois allusives et sèches. En outre, il reste souvent associé aux crimes de sang et perd ainsi une partie de sa spécificité : nombre de viols et d’incestes sont mêlés à des assassinats. Les crimes retentissants qui font alors la une de la presse populaire — Vacher l’égorgeur de bergères en 1897, Soleillant assassin de la petite fille de ses voisins en 1907, Corbin le tueur d’enfants en 1910 — ont cependant le mérite d’attirer l’attention publique sur la question.

Les caractéristiques du crime

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Crime de « satyre » commis dans plus de la moitié des cas sur une petite fille, l’abus sexuel provoque un faisceau de questions. La plus grave, sinon toujours posée du moins souvent suggérée, concerne le consentement de la victime. Victime ou complice ? s’interroge la presse à propos des petites et jeunes filles — jamais des garçons —, manifestant ainsi que règne une suspicion largement importée du discours médical [5][5] Le docteur Thoinot, Attentat aux mœurs et perversions... et juridique. En 1904, le Parlement fait voter une loi concernant «l’éducation des enfants difficiles et vicieux de l’Assistance publique», ceux qui, précisément, avaient subi des sévices sexuels. Cette suspicion est encore plus sensible pour l’inceste : ici, la mission que s’attribue la presse consiste à lever ou confirmer le doute qui plane sur la responsabilité de la victime. Ceci explique la lourdeur axiologique et le moralisme qui pèsent sur tous ces récits. Du reste, ce moralisme a plutôt tendance à s’alourdir avec le temps, parallèlement à la domination croissante de l’euphémisme. En effet, à partir de 1890, les journaux renoncent de plus en plus souvent à parler clairement du crime ou du délit sexuel sur enfant et se réfugient dans l’allusion comme si la force du tabou l’emportait.

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Le viol ou l’attentat à la pudeur ne sont presque jamais clairement nommés. On les devine sans qu’ils soient dits. Il faut une lecture attentive, la présence d’une série d’indices convergents (l’agression d’un homme sur une enfant par exemple, l’absence de violences), doublée de la découverte dans d’autres titres de la réalité de l’acte, pour conclure avec certitude qu’il s’agit bien là d’un crime sexuel. Parfois, du reste, l’incertitude subsiste [6][6] »Un ouvrier serrurier âgé de 47 ans, (…) que sa femme....

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L’événement n’est pas décrit, les journaux se contentant de signaler et de qualifier, pour les condamner, des actes qu’ils se refusent au fond à relater. « Derniers outrages », « odieux attentat », « attentat criminel », « odieux outrages », « odieuses violences », « crime odieux », « affaire délicate » tels sont les euphémismes grâce auxquels on reconnaît le crime sexuel qui est évalué en même temps qu’il est annoncé. Cette confusion est d’autant plus éclairante qu’elle s’oppose en tout point aux descriptions hyper-véristes des corps des enfants martyrs : lorsque, dans la presse de la fin du xixe siècle, le naturalisme cède le pas à l’allusion, c’est que ce réel inassimilable et tout juste avouable est de l’ordre du sexe. On juge et on dénonce pour n’avoir pas à dire ; on s’indigne pour échapper aux exigences de la description et de l’explication.

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À partir de 1910, les journaux deviennent un tout petit peu plus précis et, du même coup, moins strictement moralisateurs en parlant de « violences spéciales sur une fillette » [7][7] Le Petit Journal, 6 janvier 1910., «attentat aux mœurs avec violences » [8][8] Le Petit Journal, 13 janvier 1910.. Tous continuent de considérer que, pour les affaires de viols, les débats des tribunaux ne peuvent faire l’objet d’un compte rendu :

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« Affaire de mœurs pour les débats de laquelle M. l’avocat général Le Gall aurait certainement mieux fait d’insister pour obtenir de la cour qu’elle prononçât le huis clos. Pour nous qui ne tenons pas à nous rendre complice d’un quelconque outrage à la pudeur, nous passerons sous silence les détails de ce procès » [9][9] La Dépêche, 12 février 1898..

«Les détails de cette affaire sont tellement immondes qu’il n’est pas possible d’en dire davantage » [10][10] Le Figaro, 14 novembre 1880..

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L’économie du silence qui caractérise ces récits est en fait une économie du refus qui correspond à l’intolérance avouée, officielle et radicale à l’égard des choses du sexe du xixe siècle finissant. Ce faisant, la presse manifeste différents types de renoncements qui affectent son fonctionnement habituel. Renoncement à l’enquête d’abord : le rédacteur ne prétend pas un instant mener ou avoir réalisé une enquête, même dans les cas de viols mystérieux à coupable inconnu, à l’inverse de ce qui se passe pour la plupart des autres faits divers. Renoncement au témoignage, ensuite et surtout, puisque les agresseurs, une fois arrêtés, ne sont jamais « entendus », à l’inverse de ce qui se passe pour la plupart des autres criminels ; pas plus que leurs victimes, du reste, qui sont des êtres sans parole. Les enfants demeurent des victimes muettes, absentes en somme, ou pour mieux dire des « idées de victimes ».

Le reflux (1920-1970)

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Ces caractéristiques du récit de viol d’enfant et d’inceste restent globalement les mêmes au cours du demi-siècle qui suit. En revanche, la question perd en visibilité puisque la période qui va de 1920 à 1970 est marquée par un reflux assez sensible des récits d’abus sexuels sur enfants. Plus rares qu’auparavant, ces récits voient également leur trame narrative s’assécher si considérablement qu’ils ressemblent de plus en plus à des dépêches d’agence. En 1935, Le Petit Marseillais intitule ainsi le récit d’un procès : « un triste individu est sévèrement condamné » et fait le compte-rendu suivant : « une fillette de 6 ans dont il était le parrain étant venue jouer avec ses enfants, cet individu en abusa. À l’instruction l’accusé a avoué, mais aujourd’hui il se rétracte et clame son innocence devant les juges populaires. Le Docteur Rousselier, expert aliéniste, conclut à la “responsabilité atténuée” ». Il est condamné à cinq ans de travaux forcés [11][11] Le Petit Marseillais, 10 mai 1935..

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C’est encore l’assassinat qui sert de révélateur : au mois de mai 1950 Le Provençal signale qu’un jeune homme de 20 ans est arrêté à la suite de la découverte des ossements d’un petit garçon disparu l’année précédente. Il avoue, alors, et l’assassinat dont il s’est rendu coupable et le viol qu’il a commis en 1946 sur une petite fille de cinq ans [12][12] Le Provençal, 21 mai 1950.. Et si le sang est souvent l’occasion du dévoilement des sévices sexuels, il n’autorise pas davantage de clarté sur ces épineuses questions. Euphémisation et allusion, périphrases embarrassées restent alors la norme absolue, comme si ce contournement lexical permettait de tenir la chose à distance, voire de la nier, comme c’est le cas dans les relations du procès Violette Nozière [13][13] Violette Nozière pour se justifier d’avoir assassiné.... En 1964, L’Aurore relate le double meurtre à domicile d’un père et de sa fille et évoque la possibilité d’un inceste. Sous un titre pourtant éloquent — « C’était un drame de l’inceste » — le quotidien publie un très court article, renonçant « par considération pour ses lecteurs à donner de plus ample commentaire à cette affaire » [14][14] G. Auclair, « Meurtre, inceste, énigme. Étude comparée....

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La parole des enfants est toujours largement sujette à caution. Lorsqu’en 1960, André Le Troquer, ancien président de l’Assemblée nationale, est condamné avec 23 personnes pour ce que la presse appelle alors une affaire de « Ballets roses » [15][15] France Soir, 11 juin 1960., la moralité des jeunes filles est examinée de très près, puisque « certaines, il est vrai, abusaient des maquillages et des décolletés » affirme Le Parisien libéré[16][16] Le Parisien libéré, 10 janvier 1960..

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Globalement, les violences sexuelles ne font toujours pas partie du dicible du discours social, dans la presse comme dans les ouvrages de médecine, le corps médical français continuant de nier la réalité des sévices sexuels à enfants. Le moteur de cette cécité semble être le moralisme ambiant qui conduit les observateurs à évacuer l’enfant de la scène. Les actes commis par ces hommes sur des enfants ne sont jamais condamnés au nom des conséquences qu’ils peuvent avoir sur le psychisme de l’enfant, au nom des dégâts qu’ils ont pu susciter. « Actes immoraux », « outrages à la pudeur » lit-on de manière répétitive, et ces désignations non commentées montrent que ce qui est en cause, ce sont ces notions — larges, floues, abstraites —, que sont la morale et la pudeur, bien plus que des actes qui affectent l’existence, la sensibilité et l’avenir d’un enfant, des actes susceptibles de détruire un individu. De fait l’enfant, grand absent de ces récits, n’apparaît que lorsqu’il est soupçonné de complaisance. Donc il n’est pas en question, au sens strict : il n’est que le corps du délit, rien de plus.

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Ce qui est blessé par les abus sexuels commis sur des enfants, lit-on en filigrane des récits qu’en fait la presse, ce sont moins les enfants que la société, son honneur et sa moralité. On assiste ainsi à un glissement — au demeurant classique dans le monde des faits divers — du singulier au collectif. À ceci près que ce passage s’accompagne ici, pour les victimes, d’une perte considérable de sens et qu’il se fait au détriment d’une possible réparation, voire d’une remédiation. Et c’est cette approche, exclusivement moralisante, qui semble pouvoir expliquer le tournant de la période suivante.

La Révolution sexuelle des seventies : le temps de la plaidoirie

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Dans le sillage de mai 68, la parole et les corps sont libérés. Du même coup, la presse lève le voile qu’elle tenait pudiquement étendu sur la pédophilie — le mot apparaît alors — et l’inceste. Pour les dénoncer avec violence ou — et c’est la grande nouveauté de la décennie — pour leur rendre leur dignité : en les inscrivant dans une remise en question globale et radicale de l’ordre social et moral. C’est le temps de la plaidoirie. De ce point de vue, la remise à l’honneur de la pédophilie participe du même mouvement qui conduit les intellectuels, et parmi eux la rédaction de Libération, à investir les délinquants d’une véritable mission sociale et à leur conférer un statut contestataire de la société bourgeoise. Alors que Foucault se fait le défenseur de Roger Knobelspiess, des journalistes de Libération rencontrent secrètement Mesrine en rupture de ban et publient leur entretien [17][17] Libération, 3 janvier 1979..

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Une certaine permissivité intellectuelle régnait déjà au profit des pédophiles. Illustrée sur un mode mineur par la notoriété sans nuage d’un Gide ou d’un Montherlant, et même par celle, plus contestée, dont a bénéficié Roger Peyrefitte, elle se manifeste désormais plus résolument dans la manière dont certains journaux se transforment en tribune, vantant toutes les sexualités alternatives, parmi lesquelles la pédophilie trouve sa place, aux antipodes de la réprobation et de la condamnation.

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Une pudeur extrême règne encore dans les médias au début des années 1970 en matière de sexe et de discours sur le sexe. En mai 1971, Michel Polac est sanctionné par le conseil d’administration de l’ORTF pour un épisode de son émission Post-scriptum, diffusé le 20 avril. Polac avait invité Louis Malle à présenter « le Souffle au cœur », film qui traitait de l’inceste. Les invités présents, Alberto Moravia, le professeur Grassé, biologiste, évoquèrent la question de l’inceste tout au long de la soirée. Est-ce la liberté du ton (l’inceste n’y était ni condamné ni loué, mais analysé comme une donnée avec laquelle une société doit composer ou dont elle doit se débarrasser) ? L’émission disparaît dans le courant du mois de mai, Michel Polac refusant d’accepter la proposition de l’ORTF visant à la transformer en émission mensuelle. Les rédacteurs et les lecteurs de Télérama et de Télé Sept jours s’en émurent quelque peu, au nom de la liberté d’expression, tout en affirmant que le sujet avait de quoi choquer et qu’il avait été traité avec une bien grande légèreté [18][18] Télérama 22 et 29 mai 1971 ; Télé sept jours, 22 mai...

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C’est pourquoi l’évolution des années qui suivent équivaut à une vraie rupture culturelle et morale : une partie de la presse renonce à la discrétion qui était jusqu’alors la sienne sur les choses du sexe, quelles qu’elles soient, et à la réprobation sans nuance dont elle entourait les pédophiles et les pères incestueux. Au nom de la libération des mœurs, du droit à la différence des « amours minoritaires » [19][19] Libération, 10 avril 1979. et de la contestation de l’ordre bourgeois, Libération accueille Tony Duvert et Gabriel Matzneff, interviewés par Guy Hocquenghem.

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Les livres de Tony Duvert décrivent des activités pédophiles sans dissimuler, et même en revendiquant leur caractère autobiographique. Descriptions de scènes de drague, de fellation, de sodomie avec enfants, tout ceci est contenu dans cette littérature, bientôt promue par Le Gai pied, journal des homosexualités, dont le numéro 0 paraît en février 1979. La levée du tabou n’est pas isolée. Elle accompagne la défense de la liberté sexuelle, de l’avortement et de la prostitution, mais s’appuie aussi sur la contestation d’une éducation répressive qui brime les désirs et les pulsions des enfants, sur la mise en cause des droits culturels exclusifs de la famille et de la prééminence de mères dénoncées comme castratrices (Tony Duvert parle du « matriarcat qui domine l’impubère » [20][20] Ibid.). Tout est mis sur le même plan, au nom du droit à la différence : amours libres, couples informels, homosexualité, zoophilie, pédophilie.

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Du reste, la pédophilie est définie comme une culture [21][21] Ibid. qui cherche à briser la « tyrannie bourgeoise qui fait de l’amoureux des enfants un monstre de légende » [22][22] Libération 7-8 mai 1977.. Libération affirme vouloir tout simplement « traiter des relations entre les gens comme des faits de société (…) et ne pas les ghettoïser, en circuits fermés et cinémas spécialisés » [23][23] Libération, 1er mars 1979.. C’est pourquoi le quotidien ouvre ses colonnes à ceux qui, attaqués par la presse bien pensante, tiennent à s’expliquer. Ainsi, les 26 et 27 janvier 1979, Jacques Dugué, mis en cause pour attentat à la pudeur sur mineurs sans violences, évoluant, selon Libération, dans l’univers des « couples échangistes, qui se passent des photos d’enfants » et loué pour « sa franchise quant à la sodomie », publie une lettre écrite depuis sa prison. Sur un mode plus direct, moins élaboré que les écrivains, il défend en réalité les mêmes thèses : les lois actuelles oppriment les enfants qui, dès 12 ou 13 ans, sont dotés d’une sexualité. Décrivant une famille « heureuse et unie » dans laquelle le beau-père « fait l’amour avec sa femme mais aussi avec les garçons et surtout celui de 11 ans et pas en catimini, dans le lit conjugal », il demande instamment qu’on laisse aux parents le soin d’assurer l’éducation sexuelle de leurs enfants. Et il oppose la gentillesse, l’ouverture d’esprit, la gaieté, la tolérance et le pacifisme des jeunes garçons qu’il a aimés et qui sont devenus adultes, à l’égoïsme, la jalousie, la méchanceté, la bêtise, l’hypocrisie et le racisme des couples hétérosexuels qui « souvent croient en Dieu ! » Le seul tabou reconnu par Jacques Dugué reste l’usage de la violence. « Qu’on ne laisse subsister des lois que pour des actes sexuels consommés avec violence qui sont d’ailleurs le plus souvent le fait d’hétérosexuels irascibles sur des petites ou des jeunes filles ». Mais pour les autres, invoquant la « loi naturelle » et les « 4 milliards de spermatozoïdes fabriqués par un homme au cours de sa vie », il interroge : « Pourquoi un homme n’aurait-il pas le droit d’aimer un enfant ? » [24][24] Libération, 26 et 27 janvier 1979.

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Une des grandes nouveautés dans cette sortie du silence et de l’opprobre, c’est la place nouvelle faite à l’enfant : le voici enfin au cœur du débat, présenté comme une victime manipulée, abusée, souffrante et possiblement détruite par ceux qui condamnent la pédophilie, défini comme un être autonome et conscient, capable de discernement et de choix, et surtout habité de désirs par ceux qui défendent la pédophilie. Non que la parole soit donnée aux enfants par la presse, mais au moins sont-ils évoqués comme des personnes et des sensibilités et pas seulement comme les purs objets sur quoi est perpétré un délit ou un crime.

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Cette position vaut à Libération quelques ennuis. En mars 1979, le journal titre triomphalement sur « les outrages de Libération » et annonce que, depuis 19 mois, il a subi 9 inculpations pour outrages aux bonnes mœurs et incitations à la débauche. Ces poursuites sont présentées par Serge July comme des manœuvres visant à obtenir du journal « qu’il s’autocensure et revienne à une conception plus classique de la presse », c’est-à-dire au respect du partage traditionnel entre politique et sexe. Ce que visent le garde des Sceaux et le Parquet, c’est le dessèchement et la sclérose d’une presse trop innovante, une presse qui, en l’occurrence, « respecte le mouvement, les mouvements contradictoires et multiples de la vie », affirme-t-il. C’est la liberté de la presse qui est ici mise en péril, et Jean-Luc Hennig a cette formule : « on n’a pas eu Libération par la politique on l’aura par le cul » [25][25] Libération, 1er mars 1979.. Petites annonces demandant des mineurs de 12 à 18 ans, témoignages de lecteurs, dessins [26][26] En particulier cette œuvre du groupe Bazooka reprise..., ainsi qu’un article annonçant la naissance du Front de libération des pédophiles, paru en mai 1977, ont en effet été attaquées par le Parquet, au nom de la protection de l’enfance. Cette rafale judiciaire est interprétée par le quotidien comme la riposte des censeurs, de la société oppressive, de l’ordre moral à sa lutte révolutionnaire, le triomphe de France Soir ou de Minute, journaux bien pensants et réactionnaires.

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Libération n’est pas tout à fait isolé, cependant, dans cette défense de la pédophilie ; Le Monde, quoique plus prudemment, s’y livre aussi. Et plus prudemment, parce que le biais est ici plus strictement littéraire : c’est souvent via la critique de livres que la pédophilie émerge de l’océan de silence et de réprobation où elle gisait. En octobre 1976, un album publié par Schérer et Hocquenghem est ainsi salué : « les auteurs ne cachant pas que le corps des enfants — sexué, désirant, désirable, ludique — les intéresse. Leur livre n’est pas « à mettre entre toutes les mains » aurait-on dit naguère. On serait bien embarrassé, aujourd’hui, de préciser lesquelles. Celles des parents, peut-être. » [27][27] Signé R.-P.D., Le Monde, 15 octobre 1976. En novembre de la même année, c’est Gabriel Matzneff qui pose la question : « L’amour est-il un crime ? », dénonçant la longue détention provisoire dont sont victimes depuis trois ans un médecin et ses amis pour « une simple affaire de mœurs, où les enfants n’ont été victimes de la moindre violence, mais au contraire, ont précisé au juge instructeur, qu’ils étaient consentants et que cela leur avait été fort agréable ». Lui aussi plaide pour le respect des « pratiques sexuelles chez la très jeune fille ou le très jeune garçon ». Plus averti que ses compagnons, il invoque en revanche les articles 330 et 331 du Code pénal, complétés par des ordonnances vichyssoises et qui opèrent une discrimination entre l’hétérosexualité et l’homosexualité en matière d’attentat à la pudeur [28][28] Le Monde, 7-8 novembre 1976.. Deux ans plus tard, en 1978, le même récidive dans le compte rendu fait par Le Monde des livres du dernier ouvrage de René Schérer et Guy Hocquenghem : « sous le prétexte de « protéger » l’enfant, la société adulte trace autour de lui un véritable cordon sanitaire. […] Jadis on expliquait à l’enfant que la masturbation rendait fou ; à présent on lui apprend à se méfier des vilains messieurs et à les dénoncer à la police » [29][29] Le Monde, 17 février 1978..

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Le ton commence à changer un peu l’année suivante sous la plume d’Eveline Laurent qui, quoique séduite et touchée par ceux qu’elle appelle « les nouveaux pédophiles », conteste néanmoins « la justesse de leur raisonnement ». « Est-il possible de croire totalement clairvoyant, par exemple, ce « touriste » quand il décrit Manille où la prostitution d’enfants s’exercerait sur un mode paradisiaque avec bénédictions (du père, de la grand-mère, du patron) à l’appui ? […] On retiendra ce qu’on voudra des propos de Françoise Dolto (drôlement traitée de « Savonarole des nurserys ») et pour qui toute séduction d’un enfant par un adulte laisse au premier un traumatisme ineffaçable, il semblerait en tout cas mal venu d’oublier totalement les liens unissant séquelles du colonialisme, prostitution et misère dans certains pays ». Du reste, le même jour et sur la même page, Roland Jaccard présente le premier livre de Nancy Huston, Jouer au papa et à l’amant. L’ouvrage, assez offensif, dénonce la bonne conscience hypocrite qui « sous la double bannière de la liberté d’expression et de la liberté du désir transforme les petites filles en femmes-objets » [30][30] Le Monde, 31 août 1979.. En 1980, pourtant, Roland Jaccard salue, dans Le Monde des livres, la dernière publication de Tony Duvert, L’enfant au masculin, avec ces mots : ce livre « traite d’un sujet qui chagrine les familles, indigne les vertueux, dérange les plus permissifs et choque même les professionnels du scandale : la pédérastie ». Et Jaccard loue cette « pensée si généreuse » qui débusque les « hypocrisies » [31][31] Le Monde, 14 novembre 1980..

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Enfin, en 1981 encore, Philippe Sollers mêle critique et louanges à propos du dernier livre de Gabriel Matzneff. Reconnaissant en lui un libertin métaphysique, qui « réinvente la transgression, le scandale en se lançant à corps perdu dans l’aventure qui ne peut pas ne pas révulser la loi : la chasse aux mineurs », il ajoute : « Ce dernier point est probablement inacceptable. Il m’est complètement étranger. Je ne juge pas, je constate. Je vois que cela a lieu. J’essaye de comprendre cette fantaisie obstinée, peinte par ses illustrateurs comme un paradis ». Plus loin il explique comment la « pédérastie allusive de Gide [est] ici dépliée, déployée, industriellement décrite » et commente : « il y a dans tout cela quelque chose d’odieux et de sympathiquement puéril » [32][32] Le Monde 25 septembre 1981..

Le tournant des années 1990 : la condamnation

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L’affaire complexe des lieux de vie Coral en octobre 1982 ne contribue guère à clarifier les choses, puisqu’elle tourne assez rapidement au roman policier où se mêlent dénonciations politiques et implications diverses. En outre l’affaire du Coral attire surtout l’attention sur les lieux de vie, remet en question l’innovation psychiatrique des années 1970, plus qu’elle ne permet de poser clairement les termes du problème [33][33] Il faut tout de même signaler un article publié par....

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Il faut donc attendre les années 1990 pour voir se briser complètement la loi du silence et s’ouvrir le temps de la réflexion. Il semble que, sur ce point, le coup d’envoi ait été donné par l’émission de Mireille Dumas Bas les masques, consacrée au printemps 1995 à l’enfance maltraitée. Le soir même de l’émission le thème était évoqué au journal télévisé de 20 heures par un journaliste parlant de 4 000 cas d’abus sexuels commis (entendons dénoncés) pour la seule année 1994.

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Voici venu le temps d’une condamnation sans appel et, si ce n’est absolument sans ambiguïté, au moins dépouillée des réserves et des ambivalences qui étaient celles de la période précédente. Car l’absolue nouveauté de Bas les masques, c’est que, pour la première fois, on y entend et on y voit les victimes : ces enfants à qui on n’ose plus demander s’ils étaient consentants ou non, qui disent sans équivoque leur souffrance. Pour la première fois, un média évoque les effets de la pédophilie sur les enfants, laissant aux témoins le soin de dire leur mal être, leur incapacité à oublier, à se construire une vie heureuse et équilibrée. À partir de cette date, les médias sont plus soucieux de mesurer le phénomène et de dénoncer l’exploitation sexuelle des enfants. On hésite également moins à reconnaître que, bien souvent, c’est la famille qui est le grand pourvoyeur des abus sexuels. On se met à parler en abondance du commerce de la pornographie infantile, de la prostitution et du trafic d’enfants. Ceci explique la mobilisation des médias autour de l’affaire Dutroux en 1996, alors même que le sujet était déjà devenu depuis plusieurs mois un de ces thèmes porteurs dont les magazines aiment à alimenter leurs pages ou leur heure d’antenne.

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On assiste donc à une mutation fondamentale dans l’histoire des mœurs : la pédophilie, hier encore taboue — tabou dont la puissance confirme ce que dit Michel Foucault, des sociétés modernes qui « se sont vouées à parler toujours du sexe en le faisant valoir comme le secret » — a été mise au jour, l’aveuglement a reculé devant la force de l’injure, comme hier il a reculé pour le viol. Longtemps vouées au demi-mot et à la discrétion, au moralisme lourd d’une société embarrassée, les affaires de pédophilie et d’exploitation sexuelle de l’enfant sont aujourd’hui sous le feu des projecteurs de la presse, et l’enfant y occupe enfin une place centrale.

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Sujet éminemment délicat que celui-ci, difficile à traiter pour les médias, à qui on reproche d’exagérer les problèmes, de brouiller les pistes et de jouer potentiellement un rôle d’excitant (« Parler la perversité, n’est-ce pas la légitimer ? », s’interrogeait Jean-Paul Aron, à propos de l’homosexualité [34][34] Jean-Paul Aron, Le Pénis et la démoralisation de l’occident,...), alors qu’ils ont indéniablement aussi le mérite, sinon — comme ils l’affirment parfois — de faciliter la découverte de cas, du moins d’aiguiser la sensibilité du public.

Notes

[1]

Dominique Kalifa, L’Encre et le sang, Paris, Fayard, 1995 p. 122.

[2]

La Dépêche, 7, 9, 16, 21, 23, 25 janvier, 19 et 25 juin 1910.

[3]

Anne-Marie Sohn, « Les attentats à la pudeur sur les fillettes en France (1870-1939) et la sexualité quotidienne », Mentalités, n° 3, numéro spécial sur les Violences sexuelles, 1989, p. 71-111.

[4]

Journal Officiel, 21 avril 1898.

[5]

Le docteur Thoinot, Attentat aux mœurs et perversions du sens génital, publié en 1898, explique que « le viol n’existe pas au-dessous de six ans, et reste exceptionnel jusqu’à dix ans » et qui insiste particulièrement sur la question des « faux attentats » assimilant ordonnances de non lieu et accusations infondées.

[6]

»Un ouvrier serrurier âgé de 47 ans, (…) que sa femme avait quitté il y a environ un mois, était resté seul avec trois petits enfants et sa fille Thérèse âgée de dix-sept ans. Mardi soir il s’est jeté sur cette dernière et l’a odieusement maltraitée. Son crime accompli, le misérable a pris la fuite ». Le Petit Journal, 1er janvier 1900. Le récit est si allusif que seuls les âges respectifs des protagonistes, la mention faite de la brutale solitude sexuelle du coupable et le très symptomatique « odieusement » permettent de conclure — sans certitude absolue — à une agression de type sexuel.

[7]

Le Petit Journal, 6 janvier 1910.

[8]

Le Petit Journal, 13 janvier 1910.

[9]

La Dépêche, 12 février 1898.

[10]

Le Figaro, 14 novembre 1880.

[11]

Le Petit Marseillais, 10 mai 1935.

[12]

Le Provençal, 21 mai 1950.

[13]

Violette Nozière pour se justifier d’avoir assassiné son père accusait ce dernier d’inceste. Il l’aurait même obligée à avorter (Le Petit Journal, 16/12/1934). Sur ce procès voir le Petit Journal, le Figaro, L’Humanité, oct-déc 1934.

[14]

G. Auclair, « Meurtre, inceste, énigme. Étude comparée de presse », Revue française de sociologie, vol. VII, n° 2, 1966, pp. 215-228.

[15]

France Soir, 11 juin 1960.

[16]

Le Parisien libéré, 10 janvier 1960.

[17]

Libération, 3 janvier 1979.

[18]

Télérama 22 et 29 mai 1971 ; Télé sept jours, 22 mai 1971.

[19]

Libération, 10 avril 1979.

[20]

Ibid.

[21]

Ibid.

[22]

Libération 7-8 mai 1977.

[23]

Libération, 1er mars 1979.

[24]

Libération, 26 et 27 janvier 1979.

[25]

Libération, 1er mars 1979.

[26]

En particulier cette œuvre du groupe Bazooka reprise de la revue Regards modernes, et montrant une fellation réalisée par une petite fille, sous le titre « apprenons l’amour à nos enfants », publié le 5-6 /11/1978 dans la page d’annonces « Taules ».

[27]

Signé R.-P.D., Le Monde, 15 octobre 1976.

[28]

Le Monde, 7-8 novembre 1976.

[29]

Le Monde, 17 février 1978.

[30]

Le Monde, 31 août 1979.

[31]

Le Monde, 14 novembre 1980.

[32]

Le Monde 25 septembre 1981.

[33]

Il faut tout de même signaler un article publié par Guy Hocquenghem dans Libération, à cette occasion qui rappelle à juste titre que la « pédophilie n’a jamais été en tant que telle un délit dans le code pénal », 20 octobre 1982.

[34]

Jean-Paul Aron, Le Pénis et la démoralisation de l’occident, Paris, Grasset, 1978, p. 26.

Résumé

Français

La médiatisation des abus sexuels dont sont victimes les enfants commence à la fin du xixe siècle. Elle ne sera pourtant ni dénuée d’ambiguïté, ni continue au cours du siècle qui suit. Néanmoins, on assiste à une mutation fondamentale dans l’histoire des mœurs : la pédophilie, hier encore taboue, a été mise au jour.
La découverte des années 1880 correspond au temps de l’accusation ; après un net reflux éditorial du sujet, la révolution sexuelle des années 1970 voit se déployer une plaidoirie en faveur de la pédophilie ; enfin, les années 1990 sont le temps de la condamnation, accompagnée d’une réflexion qui place désormais l’enfant abusé au cœur de ses interrogations.

English

Paedophilia used to be “unmentionable” — in society, both “polite” and in general. This has changed radically in the last thirty to forty years. The media have been agents in this process, and, in however disorderly a manner, have contributed to placing the issue on the public agenda arena of public debate.

Plan de l'article

  1. Le temps de l’accusation
    1. Le surgissement
    2. Les caractéristiques du crime
  2. Le reflux (1920-1970)
  3. La Révolution sexuelle des seventies : le temps de la plaidoirie
  4. Le tournant des années 1990 : la condamnation

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