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Travaux de linguistique

2001/1-2 (no42-43)



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Enfermés dans le sous-ensemble traditionnel des parties du discours invariables, la préposition et l’adverbe partagent incontestablement certains traits et ont été souvent liés dans l’analyse : invariabilité — évidemment —, proximité de ces deux parties du discours dans la constitution des compléments circonstanciels, équivalence reconnue — voire exigée par certains (Port-Royal, notamment) — entre adverbe et syntagme prépositionnel, emploi adverbial de la préposition sans régime …

Nous essayerons de comparer les places et fonctionnements respectifs de la préposition et de l’adverbe dans le cadre d’un système morphosyntaxique particulier : un sous-système de parties de langue (ou natures) organisé autour du critère de l’extension ; un sous-système de parties de discours (ou fonctions) organisé autour du critère de l’incidence.

Notre contribution devrait permettre de classer ce qui incombe à la préposition ou à l’adverbe dans les difficultés qu’éprouve la grammaire à traiter ces deux parties de langue et de discours, et ce, donc, tant du point de vue de leur nature que de celui de leur fonction. Pour ce faire, nous envisagerons successivement trois types de parentés : la parenté génétique, la parenté morphologique et la parenté syntaxique. À maints égards, notre propos consiste à ouvrir des pistes de réflexion plutôt qu’à asséner des vérités non autrement révélées.

1 - La parenté génétique

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La parenté génétique entre préposition et adverbe est à envisager sous deux angles : celui de l’équivalence entre l’adverbe et le groupe « préposition + nom », et celui de l’hypothèse communément admise de la genèse de la préposition à partir de l’adverbe.

1.1 - L’équation adverbe = préposition + nom

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La Grammaire Générale et Raisonnée de Port-Royal (1660) est à l’origine d’un courant dont la fortune fut énorme : l’équation « adverbe = préposition + nom ».

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Pour Arnauld et Lancelot, l’adverbe a peu d’intérêt. C’est un mot doublement secondaire : d’abord par rapport au schéma préposition + nom, ensuite par rapport au substantif décliné à certains cas (ici l’ablatif). Ces adverbes ont été créés dans une finalité bien précise (1660 : 88) :

Le désir que les hommes ont d’abréger le discours, est ce qui a donné lieu aux Adverbes. Car la plupart de ces particules ne sont que pour signifier en un seul mot, ce qu’on ne pourrait marquer que par une préposition & un nom : comme sapienter, sagement, pour cum sapientia, avec sagesse : hodie pour in hoc die, aujourd’hui.

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La classe de l’adverbe répond donc à la nécessité de l’économie dans un système linguistique.

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Cette conception de l’adverbe, équivalent sémantique et fonctionnel du groupe préposition + nom, va prendre de l’ampleur au XVIIIe siècle, avec la grammaire générale. On la retrouve notamment chez les grammairiens de l’Encyclopédie, Dumarsais et Beauzée. Chez ces auteurs, on observe d’ailleurs une inversion de perspective par rapport à Port-Royal. L’équation « adverbe = préposition + nom » suppose une connaissance préalable de la classe des adverbes et une vérification a posteriori de la validité de l’équation : il suffit de prendre n’importe quel mot et de voir si la substitution est possible pour avoir un adverbe. Cependant, s’il y a équivalence adverbe / préposition + nom (phrase adverbiale), Beauzée refuse la synonymie parfaite, au nom du principe d’économie (1767 : II, 548), même si cela ne l’empêche pas d’y revenir par la suite (1767: II, 567) :

Il est constant qu’une préposition avec son complément, est l’équivalent d’un adverbe, et que tout mot qui est l’équivalent d’une préposition avec son complément est un adverbe.

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Cette conception de l’équivalence adverbe = préposition + nom, « où le transformationalisme reconnaîtra un des acquis majeurs de la grammaire générale : la conversion elliptique » (Droixhe, 1977 : 54), sera reprise explicitement par Chomsky et la grammaire générative et transformationnelle.

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Les critiques de la définition de l’adverbe par l’équation « adverbe = préposition + nom » n’ont pas manqué (notamment [Fauleau 1786] , [Loneux 1799] et [Thiébault 1802] ), critiques qui peuvent se résumer ainsi :

  • On ne définit pas un mot par ce à quoi il est équivalent ;

  • L’équation n’est pas réciproque ;

  • Certains adjectifs (juste = de justice) et certains pronoms (me = à moi) acceptent une telle décomposition ;

  • Tous les adverbes ne se laissent pas décomposer.

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Même si la conception se maintient, elle ne permet guère de définir correctement la classe des adverbes, considérés comme accessoires. L’adverbe n’y serait qu’une forme secondaire prise, après transformation, par des mots appartenant à d’autres classes. De plus, une telle conception procède de la confusion entre les plans de nature (adverbe) et de fonction (la fonction adverbiale du syntagme prépositionnel).

1.2 - L’hypothèse de la genèse de la préposition

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Pour faire le départ entre préposition et adverbe, il faut procéder à niveau équivalent et considérer la parenté entre la préposition et l’adverbe en tant que classes de mots.

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L’hypothèse généralement admise (rappelée par [Cervoni 1991] ) revient à dériver la classe des prépositions de celle des adverbes. Dans les langues à cas, l’adverbe serait venu s’insérer entre le verbe et son complément pourvu d’un cas afin de pallier les déficiences d’expression, de préciser davantage les rapports de signification. À partir d’une situation où l’on n’observe pas de rapport de cas entre l’adverbe et le nom, et suite à une multiplication des mises en rapport « adverbe-nom pourvu de cas », on assiste à l’apparition d’un phénomène conçu comme rection. De l’adverbe rattaché au verbe (ou à une relation entre le verbe et son complément), on est dès lors passé à la préposition régissant le nom. La morphologie intégrée (cas) est remplacée par une morphologie externe qui marque les rapports de signification à l’aide de morphèmes séparés.

2 - La parenté morphologique

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Pour pouvoir juger de la parenté morphologique entre prépositions et adverbes, il faut les inscrire dans un double système de parties de langue (natures) et de parties de discours (fonctions), dans lequel ces classes occuperaient une place relativement à la place occupée par les autres parties de langue ou de discours. Après avoir présenté le système guillaumien, qui a le mérite du caractère systématique, nous tenterons d’en proposer un second qui pallie les faiblesses constatées.

2.1 - Le système guillaumien des classes de mots

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Chez Guillaume, les huit parties de langue (l’interjection est exclue du nombre) se répartissent en deux groupes :

  • Les parties de langue prédicatives regroupe des mots qui désignent une notion (désignatifs). Ces mots sont pourvus d’une incidence (relation entre apport et support de signification). Ce sont les noms, adjectifs, verbes et adverbes. Dans le système, l’adverbe occupe une position charnière entre les parties du discours prédicatives, dont il clôt la série au niveau le plus élevé d’abstraction, et les parties du discours non prédicatives. Tout ce qui relève de l’incidence externe du second degré (incidence à une incidence en cours, à une relation entre deux termes) sera défini comme adverbe.

  • Le système des parties de langue non prédicatives a, contrairement au système des parties prédicatives, été peu étudié dans la littérature psychomécanique. [Moignet (1981)] , le premier, dresse un tableau général pour le français ; Guimier (1988 : 31) le reprend pour l’amender :

    Les parties de langue non prédicatives ont été définies comme des mots dont le signifié matériel est une forme en position de matière. Leur apport de signification est constitué par un mouvement permettant l’appréhension des notions véhiculées par les parties de langue prédicatives. Contrairement à celles-ci, elles ne sont pas en prise directe avec l’univers expérientiel mais avec le fonctionnement de la pensée pensante de l’homo loquens.

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Ces parties de langues recouvrent, chez Guillaume, des mots qui ne désignent pas de notion. Ces mots sont dépourvus d’incidence. Ce sont les articles, pronoms, prépositions et conjonctions. La préposition ouvre le champ des parties non prédicatives et est donc d’un niveau d’abstraction encore plus élevé que l’adverbe.

L’incidence indirecte au substantif — telle que l’adverbe la comporte — marque, par rapport au terme d’incidence, le plus grand éloignement possible. Un éloignement plus grand entraîne l’abolition de l’incidence à un support. Et du même coup, le mot voit son incidence se produire non pas à un support sémantique, mais entre deux supports sémantiques. L’incidence tombe dans un intervalle : elle est diastématique. Nous nommerons l’intervalle au sein duquel elle tombe le diastème.

(Guillaume, Leçon du 23 mai 1940 : 1-2, inédit cité par [Cervoni 1991 : 72] )
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La préposition ne possède pas d’incidence car, dans la langue, elle échoit à un vide, et, en discours, à un intervalle :

La préposition ne se trouve pas un support à l’égard duquel elle soit prédicative. Aussi longtemps qu’un support à l’égard duquel elle serait prédicative existe : elle est adverbe ou même adjectif (fonctionnellement s’entend). C’est l’exclusion [ou l’extinction] de la fonction adjective qui fait la préposition.

(Guillaume, Leçon du 20 mai 1954 : 2, inédit cité par [Cervoni 1991 : 73] )
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Du fait de ce défaut d’adjectivation, la préposition ne dit pas ce qu’on pense, ne dit pas les idées (la matière), mais comment on pense, la manière de penser ces idées (la forme). Les prépositions sont donc des mots propres à employer d’autres mots, signes d’emplois du langage.

[Moignet (1981)] revient sur l’absence de signifié et d’incidence imputée aux prépositions. Selon lui, la préposition a bien un signifié et pourrait dès lors jouer le rôle d’apport de signification. La préposition est à la recherche d’un double support d’incidence : il parle d’incidence bilatérale, vers un support d’avant et un support d’après (le régime de la préposition). Ce faisant, Moignet dynamite l’opposition « parties prédicatives vs parties non prédicatives » fondée sur base de leur caractère désignatif ou non. De même disparaît l’opposition entre parties de langue pourvues ou non d’une incidence. Il entre enfin en contradiction avec la vision guillaumienne de l’échéance de la préposition à un diastème : la disparition de l’inaptitude à l’adjectivation entraîne la disparition de la définition spécifique de la préposition par sa nature diastématique. Chez Moignet, la préposition est vue comme non prédicative, comme déflexive du nom (alternative au cas), comme une forme ayant vocation à servir de support à la matière notionnelle d’un élément nominal. De fait, la reconnaissance — légitime, selon nous — de matière même subtile à la préposition force à revoir le système d’analyse et à proposer un autre système à l’intérieur duquel toutes les parties de langue seraient discriminées sur base du même critère.

2.2 - Une définition en extension

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Pour pallier les difficultés rencontrées par la psychomécanique, nous proposerons un autre système de parties de langue fondé sur un critère de distinction sémantico-référentiel : l’extension, définie comme l’ensemble des êtres ou des objets du monde pensable auquel un mot peut être appliqué (en fonction de son intension). Selon Wilmet ( [1986] et [1998] ), le nom est pourvu d’une extension immédiate, l’adjectif (qui contient l’article traditionnel) et le verbe d’une extension médiate. Il importe de pouvoir définir les autres parties de langue sur base du même critère. Un exemple permettra d’illustrer le propos.

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La notion de lumière peut être perçue, conçue et pensée. Cette pensée peut être exprimée à l’aide de mots assignés à des parties de langue, qui signifient que leur extension peut être perçue de manière immédiate (nom), médiate (adjectif, verbe) ou bimédiate (adverbe). La notion de lumière qui renvoie à des êtres, objets ou relations du monde pensable peut être rendue à l’aide du nom lumière, si on veut exprimer que l’extension considérée est perçue de manière immédiate (l’extension recouvrira des objets lumière) ; à l’aide de l’adjectif lumineux ou du verbe allumer, si on veut exprimer que l’extension considérée est perçue de manière médiate (l’extension recouvrira des êtres ou des objets dont on dit qu’ils sont lumineux ou qu’ils allument) ; à l’aide de l’adverbe lumineusement, si on veut exprimer que l’extension considérée est perçue de manière bimédiate (l’extension recouvrira des relations entre êtres ou objets, relation que l’on caractérise ou prédique de lumineuses).

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L’extension pour chacune de ces parties de langue est basée sur une intension notionnelle (ces mots sont des désignatifs, au sens donné par Guillaume). Cependant, certaines parties de langue ont une extension — elles en ont bien une — fondée sur une intension catégorielle (au sens de catégorie grammaticale). Ce sont, selon nous, le pronom, l’article, la préposition et la conjonction, qui, on le remarquera, sont des catégories à éléments translateurs (au sens donné par Tesnière). On aurait une extension catégorielle (formelle) immédiate pour le pronom, qui répondrait à l’extension notionnelle (matérielle) immédiate du nom ; une extension catégorielle médiate pour l’article, qui répondrait à l’extension notionnelle médiate de l’adjectif et du verbe ; et une extension catégorielle bimédiate pour la préposition et la conjonction, qui répondrait à l’extension notionnelle bimédiate de l’adverbe. La locution prépositionnelle à la lumière de peut venir compléter le paradigme extensionnel de la notion de lumière.

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L’extension de la préposition pourrait dès lors se définir comme suit : l’ensemble des objets (êtres, objets, faits ou situations, termes ou relations) du monde pensable susceptibles d’être reliés en fonction de l’argument catégoriel (sémantico-fonctionnel) que la préposition signifie.

3 - La parenté syntaxique

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Dans un système de parties de discours (fonctions) organisé par le critère de l’incidence (relation entre un apport et un support de signification), la préposition se retrouve, suivie d’un élément nominal, essentiellement au sein d’un syntagme prépositionnel (SP) ; la cohésion entre la préposition rectrice et le terme régi est d’ailleurs très forte, comme en témoigne la possibilité de commuter des SP avec de simples adjectifs (de ma mère vs maternel). Reste à en définir la fonction en termes d’incidence.

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À côté du sujet, par exemple, caractérisé par une incidence interne (le sujet ne se rapporte à rien d’autre qu’à lui-même), et des compléments de terme (du nom, du verbe, de l’adjectif, de l’adverbe, …), caractérisés eux par une incidence externe du premier degré, les compléments adverbiaux, quoique morphologiquement divers (du mot à la phrase), sont unifiés par la caractéristique de la fonction qu’ils ont en commun : l’incidence externe du second degré, la propriété qu’ils ont de porter syntaxiquement sur une relation entre deux termes.

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La préposition, par l’incidence bilatérale qu’elle suppose (elle est le support d’un apport, qu’elle rapporte à un autre support — terme ou relation), joue le rôle de petit rapporteur, de passeur, de translateur d’incidence. Elle est le marqueur d’incidence et, par là même, elle est l’incidence. Elle partage avec la conjonction de subordination et le pronom relatif (suivis tous deux d’un élément verbal) un rôle de ligateur, mais contrairement à ces deux éléments elle n’est pas enchâsseur. La fonction du SP est caractérisée par le type d’incidence que passe et marque la préposition.

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Le SP constitué occupe la plupart du temps une fonction caractérisée par une incidence externe du premier degré : complément du nom, du verbe, de l’adjectif, de l’adverbe, voire prédicat second (Le livre de Pierre ; il profite de la vie ; conformément à son habitude, loin de se défiler, il a fait une prestation pleine de surprises ; il me prend pour un idiot ; à bout de nerfs, elle est sortie en pleurant) ; ou par une incidence externe du second degré : complément adverbial d’une des relations de la phrase (La prise de Constantinople par les Ottomans en 1453 … ; par bonheur, il est parti ; il range ses fiches par ordre alphabétique). Exceptionnellement, on le retrouve en fonction sujet, fonction caractérisée par une incidence interne (De lui répondre ne serait pas intéressant (exemple de [Moignet 1981 : 237] )).

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Dans ce système de fonctions subsiste une zone floue ; flou dont l’origine réside dans l’interprétation à donner des items et non dans l’absence de précision des concepts. En effet, si l’adjectif se trouve, dans l’immense majorité des cas, dans un emploi caractérisé par l’incidence externe du premier degré (complément de terme), et si l’adverbe se trouve, dans l’immense majorité des cas également, dans un emploi caractérisé par l’incidence externe du second degré (complément d’une relation entre deux termes), le syntagme prépositionnel, se retrouve donc généralement, soit dans un emploi caractérisé par l’incidence externe du premier degré, soit dans un emploi caractérisé par l’incidence externe du second degré. Dans l’exemple [1] le SP a une fonction adjectivale (prédicat second du sujet) ; dans [2], il a une fonction adverbiale (complément de la relation prédicative):

[1]

À bout de nerfs, elle est sortie en pleurant.

[2]

À la force du poignet, il a remonté la pente.

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Dans [3] cependant, il est plus difficile de trancher : les interprétations adjectivale ou adverbiale sont possibles.

[3]

Dans mon hamac, je roule en Cadillac.

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L’absence de marques formelles laisse dès lors le champ libre à l’interprétation.

Ce qui ressort de ceci, ce n’est pas tant l’hétérogénéité tant de fois relevée de la fonction adverbiale, que l’ambiguïté fonctionnelle du syntagme prépositionnel, ambiguïté dont la cause est à chercher notamment dans la difficulté qu’éprouve la langue à exprimer dans le linéaire une architecture bidimensionnelle.

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Nous souhaiterions, pour terminer, évoquer deux questions de frontières et proposer des pistes — à creuser encore — de réponses : la question du statut de l’objet indirect et la préposition sans régime.

3.1 - Le statut du complément (d’objet) indirect

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Au sein des compléments du verbe (objet direct ou premier, objet indirect ou second, circonstanciel obligatoire ou non) quelle place accorder à l’objet indirect ? On connaît les tentatives avortées de séparation de l’objet indirect et du circonstanciel. Les tests formels ne donnent guère de résultats fiables : il est possible d’interposer des éléments entre le verbe et l’objet (il appartient, si je ne me trompe, au professeur) ; la mobilité présumée du circonstanciel est difficile pour les compléments de manière intraprédicatifs (?? bien je me comporte) ; la pronominalisation se fait en y et en en pour des objets indirects comme pour des circonstanciels (il en profite ; il en vient ; il y pense ; il y passe ses vacances), sans compter la pronominalisation en en de certains objets directs (il en mange, des pommes).

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[Blinkenberg (1967)] disait déjà que les critères formels sont inopérants. Selon [Cervoni (1991)] , ce sont des critères sémantiques qui entrent en ligne de compte. Tout serait affaire de transitivité, notion basée, chez lui, sur la complétude et l’affinité sémantique entre verbe et complément, ce qui aboutit à une vision de la complémentation verbale en terme de gradation et de continuum de transitivité.

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Plus fondamentalement, se pose, selon nous, la question de la nécessité du maintien d’un type de complément dont la définition doit beaucoup (trop ?) à l’accord du participe passé. Si l’on s’en tient à la définition du complément du verbe comme étant incident externe au premier degré (portée sur un terme : le verbe) et à celle du complément adverbial comme incident externe au second degré (portée sur une relation), quelle place nécessaire reste-t-il pour ce troisième type, l’objet indirect ? En d’autres termes, n’y aurait-il pas moyen de reverser ce que l’on étiquette traditionnellement objet indirect soit dans le premier soit dans le deuxième type de complément ?

Soient les exemples suivants :

[4]

Pierre donne des fleurs à Marie.

[5]

Pierre envoie des fleurs à Rome.

[6]

La lettre a été envoyée par Pierre.

[7]

Le colis a été expédié par la poste.

[8]

Pierre (dé)tient ça de son père.

[9]

Pierre profite de la vie.

[10]

Pierre va à Paris.

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La parenté entre la structure de [4] et de [5] pourrait pousser à reverser l’objet indirect (complément d’attribution) à Marie dans l’ensemble des adverbiaux, comme à Rome, et ce, même si la pronominalisation se faisait en lui dans le premier cas, et en y dans le deuxième. La pronominalisation en y est par ailleurs possible pour à Marie dans une phrase comme Pierre pense à Marie ; il y pense. Dans [4], le complément adverbial porterait alors sur la relation entre des fleurs et donne, pour la déterminer. Cette même parenté se retrouve entre [6] et [7], entre le complément d’agent et le complément de moyen, par ailleurs non pronominalisables à l’aide d’un clitique. Dans [6], l’adverbial porterait, pour la déterminer, sur la relation entre envoyée (pronominalisable en le : Elle l’a été par Pierre) et a été. De même en [8], la relation entre ça et (dé)tient peut servir de support à l’adverbial de son père. On remarquera cependant le caractère nécessaire du complément adverbial à la bonne compréhension du verbe. Comme si le complément appartenait à la valence du verbe. Ce caractère nécessaire est d’autant plus flagrant en [9] et [10], pour des compléments respectivement étiquetés d’objet indirect et circonstanciel, qu’il ne se trouve pas en apparence d’objet direct pour servir avec le verbe de pôle à une relation-support d’un adverbial. On constate dans ce cas un glissement de l’indirect ou du circonstanciel vers le complément (essentiel) du verbe, caractérisé par une incidence externe du premier degré (complément de terme et plus de relation). Ce rapprochement s’observe également au niveau de la construction des sous-phrases : Je m’étonne de votre retard/que vous soyez en retard vs de ce que vous soyez en retard, qui décline. Cette idée était déjà présente chez [Blinkenberg (1960)] , qui rapprochait par exemple traiter d’un sujet/un sujet, atteindre au but/un but. D’autres syntagmes, introduits par une préposition considérée comme plus lourde, peuvent également glisser vers cette position de complément de verbe : Pierre table sur sa réussite, il opte pour telle solution, le jeu consiste en une suite d’épreuves

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Reste à s’interroger sur la portée de ces compléments. Si, pour les exemples [4] à [8], la relation entre le complément du verbe et ce même verbe peut servir de support à un complément de relation, qu’en est-il pour [9] et [10] qui ne présentent pas de complément du verbe autre que l’indirect ?

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Selon nous (Van Raemdonck, à paraître), tout verbe est susceptible d’une complémentation. Cela signifie que, avant même que le complément du verbe soit effectivement incident à celui-ci, le verbe se trouve en attente de complémentation (ce qui correspond à sa valence). Cette relation d’attente est une incidence d’attente, susceptible de servir de support notamment à un complément adverbial. Ce complément adverbial, inscrit à ce niveau précoce de la construction du syntagme verbal, fait également partie de la valence verbale. Ensuite, la relation d’incidence d’attente est rendue effective par adjonction ou non du complément du verbe. Dans les exemples [4] à [8], le complément du verbe est présent ; dans les exemples [9] et [10], le complément du verbe est un complément Ø (zéro). Dans ces derniers exemples, l’absence répétée de complémentation du verbe (même si l’on peut aller son chemin) a pu faire glisser le complément adverbial de sa place de complément de la relation d’attente vers celle de complément du verbe, glissement d’autant plus compréhensible que ce complément de relation fait partie de la valence du verbe. Ce qui ferait dès lors la différence entre les traditionnels indirects et circonstanciels obligatoires, d’une part, et les traditionnels circonstanciels facultatifs (Il range (ses fiches) par ordre alphabétique), d’autre part, ce serait le niveau plus précoce d’intervention des premiers dans la construction de la phrase, conformément à la valence verbale.

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À partir de ce qui précède, nous proposons de reverser les objets indirects soit aux compléments adverbiaux, soit, après évolution vers la complémentation essentielle du verbe, aux compléments du verbe. Répartis dès lors entre compléments de relation ou compléments de terme, ils ne nécessitent plus guère de prise en considération particulière. Exit donc le complément d’objet indirect.

3.2 - L’absence de régime

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Que devient une préposition dépourvue de régime ? À partir du moment où l’on a distingué la préposition de l’adverbe par la nécessité pour la première d’être suivie d’un régime, l’absence de ce dernier soulève des questions : préposition ou adverbe ?

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[Moignet (1981)] opte pour la solution adverbe. Selon [Brøndal (1950)] et [Pottier (1962)] , le mot reste préposition. [Cervoni (1991)] , quant à lui, parle de réadverbialisation (retour à la nature première) pour ces cas de prépositions orphelines, comme les a appelées ici même Borillo.

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Ces cas se présentent avec des prépositions comme pour (Je suis pour), contre (Je suis contre … tout contre), ou encore avec, sans, avant, après. De même avec dans, sur et sous préfixés à l’aide du de dit inverseur. Ces prépositions sont moins abstraites et moins polyvalentes que leurs homologues à, de ou en. La charge notionnelle qu’elles emportent les rend plus aptes à jouer, le cas échéant, le rôle d’apport. On passerait alors d’une extension de type catégoriel pour ces mots suivis d’un régime à une extension de type notionnel si ce régime fait défaut, ce qui les habiliterait à occuper une fonction adverbiale.

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Il est à noter cependant que ce processus touche exceptionnellement jusqu’aux prépositions les plus abstraites, comme en témoigne l’exemple de La Fête de Vailland, cité par [Cervoni (1991)]  : Il n’est pas un homme qui se complaît, qui accepte, qui se morfond, pour qui la torpeur succède au sommeil, l’amertume à la ferveur, qui reste dans. Il est un homme qui va à.

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Selon nous, il est possible de considérer que, si la préposition se retrouve en emploi de complément adverbial, ce n’est pas parce qu’elle est ou est devenue un adverbe, mais bien parce qu’il y aurait eu pronominalisation du syntagme prépositionnel par effacement du nom. Ce type de pronominalisation par effacement est tout à fait courant : voyez, par exemple, la pronominalisation du syntagme nominal objet dans Pierre mange la pomme ; il la mange ; seul reste du syntagme nominal le déterminant la, déterminant qui partage avec la préposition, dans notre système, la caractéristique d’avoir une extension de type catégoriel et d’être translateur. La préposition, tout comme le déterminant, deviendrait un désignatif, pourvu d’une extension notionnelle, par la seule pronominalisation, qui garderait à l’élément pronom accidentel la fonction de l’élément pronominalisé, en l’espèce complément adverbial. Point n’est dès lors besoin de dire que la préposition est devenue adverbe. Tout au plus occupe-t-elle, à elle seule, la fonction de complément adverbial.

4 - Conclusion

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Conscient de ce que le peu d’espace nous a obligé à ne faire qu’effleurer certaines questions importantes relatives à la délimitation des champs respectifs de la préposition et de l’adverbe, nous espérons néanmoins avoir donné des perspectives de réflexion quant à la valeur systématique de la préposition dans le double système des parties de langue et des parties de discours. Mot outil, grammatical, vide, incolore … pas seulement : mot d’extension médiate sur base d’une intension catégorielle de type sémantico-fonctionnel, et d’incidence bilatérale ; passeur, rapporteur et translateur d’incidence.


Références

  • Arnauld et Lancelot, 1660, Grammaire générale et raisonnée Contenant Les fondemens de l’art de parler expliquez d’une maniere claire & naturelle ; Les raisons de ce qui est commun à toutes les langues, & des principales differences qui s’y rencontrent ; Et plusieurs remarques nouvelles sur la Langue Françoise, Paris, Pierre le Petit (édition critique par H. E. Brekle, Grammaire générale et raisonnée, ou la Grammaire de Port-Royal, Stuttgart / Bad Cannstatt, Frommann / Holzboog, 1966).
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  • []Blinkenberg A., 1960, Le problème de la transitivité en français moderne. Essai syntactico-sémantique, Copenhague, Munksgaard.
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  • []Brøndal V., 1950, Théorie des prépositions. Introduction à une sémantique rationnelle, trad. fr. par Naert P., Copenhague, Munksgaard.
  • Cervoni J., 1990a, « La partie du discours nommée adverbe », Langue française, 88, p. 5-11.
  • Cervoni J., 1990b, « Prépositions et compléments circonstanciels », Langue française, 86, p. 85-89.
  • []Cervoni J., 1991, La préposition. Étude sémantique et pragmatique, Paris / Louvain-la-Neuve, Duculot.
  • Dumarsais C., 1769, Logique et principes de grammaire, Paris, Briasson, Le Breton & Hérissant fils.
  • []Fauleau, 1786, Métaphysique de la langue françoise ou développement des principes sur lesquels est établie la contexture de cette langue, Paris, Quillau.
  • []Loneux E., 1799, Grammaire générale appliquée à la langue française, Liège, L. Bassenge.
  • Moignet G., 1973, « Incidence verbale et transitivité », Travaux de linguistique et de littérature, 11, pp. 363-379.
  • Moignet G., 1974, « Sur la “ transitivité indirecte ” en français », Travaux de linguistique et de littérature, 12, 1, pp. 281-299.
  • []Moignet G., 1981, Systématique de la langue française, Paris, Klincksieck.
  • []Pottier B., 1962, Systématique des éléments de relation, Paris, Klincksieck.
  • []Thiébault D., 1802, Grammaire philosophique, nouvelle impression en fac-similé de l’édition de 1802 avec une introduction de D. Droixhe, Stuttgart, Frommann, 1977.
  • Van Raemdonck D., 1998, « Sous mon arbre, volait un esthète », in Englebert A., Pierrard M., Rosier L. et Van Raemdonck D. (éds), La Ligne claire. De la linguistique à la grammaire. Mélanges offerts à Marc Wilmet, Louvain-la-Neuve, Duculot, p. 237-252.
  • Van Raemdonck D., à paraître, « En attendant l’incidence : la relation d’attente », in Actes du IXe Colloque International de Psychomécanique du langage (Québec août 2000).
  • []Wilmet M., 1986, La détermination nominale, Paris, PUF.
  • []Wilmet M., 19982, Grammaire critique du français, Paris / Louvain-la-Neuve, Hachette / Duculot.

Notes

[*]

Université Libre de Bruxelles — Faculté de Philosophie et Lettres — CP 175, — 50 avenue F. D. Roosevelt, 1050 Bruxelles (Belgique). — Tél : +322 6504442. — Courriel : dvanraem@ ulb. ac. be

Résumé

Français

Adverbes et prépositions sont souvent reliés dans l’analyse grammaticale française : invariabilité, équivalence « adverbe = préposition + nom », rôle dans la constitution des compléments circonstanciels ... Notre propos consiste à examiner la parenté (à trois niveaux : génétique, morphologique et syntaxique) entre ces deux parties de langue (natures) et leur fonctionnement dans la constitution des parties du discours (fonctions).

English

Adverbs and prepositions are often related to each other in the field of French grammatical analysis : invariability, equivalence between adverbs and prepositional noun-phrases, function in the constitution of so-called « compléments circonstanciels » ... We will examine the parenthood between these two parts of language (essences of words) at three levels (genetic, morphological an syntactic) and we will consider the way they work in the constitution of parts of speech (patterns).

Plan de l'article

  1. La parenté génétique
    1. L’équation adverbe = préposition + nom
    2. L’hypothèse de la genèse de la préposition
  2. La parenté morphologique
    1. Le système guillaumien des classes de mots
    2. Une définition en extension
  3. La parenté syntaxique
    1. Le statut du complément (d’objet) indirect
    2. L’absence de régime
  4. Conclusion

Pour citer cet article

Van Raemdonck Dan, « Adverbe et préposition : cousin, cousine ? », Travaux de linguistique 1/ 2001 (no42-43), p. 59-70
URL : www.cairn.info/revue-travaux-de-linguistique-2001-1-page-59.htm.
DOI : 10.3917/tl.042.059


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