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S'inscrire Alertes e-mail - Travailler Cairn.info respecte votre vie privéeLes travailleurs ont perdu un ami, un véritable ami. Les organisations représentatives des travailleurs ne s’y sont pas trompées : aujourd’hui, elles ont tenu à rendre hommage à Alain Wisner : elles savent ce que l’homme et son œuvre représentent pour elles. Dans cette assemblée, Dominique et Francis, Mireille et Pierre, Nicole et Robert, Gérard et Jean-Pierre, d’autres, beaucoup d’autres dont je fais partie, lui doivent d’avoir pu prolonger dans leur vie professionnelle leur engagement militant au service des travailleurs.
2 Le service des travailleurs n’était pas pour Alain un engagement parmi d’autres. Il était à l’origine et au fondement de sa vie d’homme et de citoyen. Dans le premier paragraphe du livre Quand voyagent les usines, il disait en 1985 :
3 « J’ai eu l’occasion, du fait de la rupture sociale provoquée par la guerre de 1939/1945, de vivre avec des travailleurs de mon âge. J’ai alors été frappé de voir combien leur vie était altérée, leur corps mutilé par des conditions de travail dont je ne saisissais pas la logique. Leur souffrance me semblait inutile. J’avais l’impression, médecin plongé dans le mouvement ouvrier, que l’on pouvait éviter ce qui leur était arrivé. »
4 Pour Alain, l’événement est notre maître intérieur, comme le dit Emmanuel Mounier qu’il citait fréquemment : il est resté fidèle jusqu’au bout à cette rencontre fondatrice de son parcours.
5 Lorsque tu m’as demandé, Jeanine, de dire quelques mots, j’ai spontanément pensé à cette dimension de votre vie. Je dis « votre vie », car ce serait tronquer l’engagement d’Alain que d’ignorer la part décisive que tu as toujours prise dans les combats qu’il a conduits. Hier soir, Jacky Guérard, ancien directeur du Foyer-Relais dont Alain était membre fondateur, me disait que très récemment c’était toi encore, Jeanine, qui aidais l’équipe d’animation sur les problèmes d’emploi que rencontraient les jeunes travailleurs déplacés, accueillis dans ce foyer. Comme beaucoup d’autres, je puis en témoigner personnellement : évoquer l’engagement d’Alain, c’est évoquer ton engagement et bien sûr, à travers la vie familiale, celui de vos enfants.
6 Alain, cette rencontre avec les travailleurs, les jeunes travailleurs d’abord, je tenais absolument à l’évoquer aujourd’hui, parce que ce n’est pas ce que le monde retiendra, alors qu’il s’agit du plus important, de ce qui, finalement, permet de comprendre tout le reste, tes combats intellectuels, aussi bien scientifiques que sociopolitiques.
7 Cette rencontre pour moi, c’est, bien sûr, notre rencontre. Tu sais l’importance décisive qu’elle eut puisqu’elle a tout simplement orienté l’essentiel de ma vie d’adulte. Tu accompagnais la Joc dans sa réflexion sur la situation et l’avenir de la jeunesse ouvrière lorsque j’ai croisé ta route pour la première fois au début des années soixante. Tu as d’abord été celui, médecin, spécialiste du travail mais aussi et surtout militant, sur qui je pouvais compter pour réfléchir sur les questions posées par l’animation de l’équipe de permanents dont j’assumais la responsabilité. Tu étais celui à qui le mouvement pouvait demander non seulement des conseils, mais également un engagement sur le long terme comme celui que tu as pris pour assurer le développement d’un foyer-relais pour jeunes travailleurs déplacés sur la région parisienne et d’un centre de rééducation professionnelle pour jeunes travailleurs victimes d’accidents du travail. C’est ton engagement, Alain, au service de la jeunesse ouvrière qui m’a conduit, ouvrier sans diplôme, au laboratoire d’ergonomie du Cnam et, finalement, à être ce que je suis devenu. La confiance que tu mettais dans l’homme était sans limites. Je ne suis que l’un de ceux, innombrables, qui te doivent d’avoir pu mettre leur vie au service des autres.
8 Mais évoquer ton engagement c’est aussi, c’est surtout, permettre aux exclus et aux exploités d’être présents quelques instants au moment où tu nous quittes. Ils ont perdu un défenseur. C’est permettre à ceux qui refusent l’injustice et se battent pour transformer le monde de te rendre l’hommage qui t’est dû. Ils ont perdu un camarade.
9 À la rue Gay-Lussac, véritable adressage générique, tu as permis à une cinquantaine de militants ouvriers de valoriser leur expérience sociale, de reprendre leurs études et de devenir des professionnels reconnus de l’action dans le domaine du travail. Et c’est par centaines qu’il faut compter ceux avec qui tu as dialogué dans les centres de formation syndicaux à Bierville, à Gif-sur-Yvette ou bien encore dans les entreprises où tu n’hésitais jamais à te rendre lorsque les travailleurs t’appelaient. Si la majorité des ergonomes qui assurent aujourd’hui les expertises Chsct se sont formés au Cnam grâce à ton action, tous les ergonomes te doivent de rechercher dans des conditions souvent difficiles à fonder leur action sur ce que tu as toi-même appelé « la bataille du travail réel ».
10 Mais tu ne pouvais pas, Alain, ne pas entendre au-delà de nos frontières la demande des peuples à vivre dans la dignité. Tu ouvres alors toutes grandes les portes du laboratoire à ceux qui, en Amérique latine, et en Afrique, en Amérique du Nord et au Maghreb, en Asie et en Europe, se battent aussi pour transformer l’état actuel des choses. Les effets de ton action sont immenses et son importance commence à être reconnue. Au Brésil l’année dernière, j’ai entendu parler d’Alain Wisner bien au-delà du cercle des ergonomes. Ce qui est peut-être moins connu, c’est la solidarité sans failles que tu manifestais à tous ces étudiants à qui tu ouvrais des perspectives intellectuelles, professionnelles, sociopolitiques.
11 Leda Leal Ferreira, membre fondateur de la Société brésilienne d’ergonomie, a témoigné de cette solidarité en ces termes :
12 « Je suis arrivée en France sans affaire ni document. Mon mari était exilé politique et j’avais dû vivre un an dans la clandestinité dans mon pays. Lors de notre première rencontre, aussitôt après avoir écouté ma brève histoire, le professeur Wisner m’a ouvert les portes du cours d’ergonomie et m’a donné tout l’appui dont j’avais besoin. Et ça ne s’est pas arrêté là. Pendant tout mon séjour, il m’a toujours donné des démonstrations de solidarité et d’affection, dans les bons et les mauvais moments par lesquels je suis passée, y compris en m’ouvrant les portes de sa maison et en me présentant à Jeanine qui est devenue une grande amie. Je n’ai pas été la seule à bénéficier de cette générosité. Monsieur Wisner se préoccupait de tous ses élèves et collaborateurs et j’ai été témoin de cela lors des innombrables conversations que nous avons eues sur les difficultés par lesquelles passaient les uns et les autres qu’il se disposait promptement à aider. Sans la solidarité de M. Wisner, je ne serai certainement pas ici. »
13 Ton engagement, Alain, s’enracinait dans ton souci permanent d’apporter une contribution concrète à la recherche de solutions aux problèmes des hommes et de la société. À Bernard Pavard qui te demandait en 1995 ce que tu développerais si tu avais à refaire une leçon inaugurale au Cnam, tu répondis : « Je me demanderai ce que la société attend de nous. »
14 Voilà, et tu remplissais ce que tu nommais « ton devoir d’état » qui s’adossait à des valeurs sur lesquelles je ne t’ai jamais vu transiger. Tu nous laisses en héritage l’engagement d’une vie pour que nous bâtissions un monde meilleur. Nous essayerons, Alain, d’être dignes de cet héritage, mais tu vas nous manquer. Quant à moi, j’ai perdu un ami.
Jacques Duraffourg « Hommage à Alain Wisner », Travailler 2/2004 (n° 12), p. 7-10.
URL : www.cairn.info/revue-travailler-2004-2-page-7.htm.