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Vingtième Siècle. Revue d'histoire

2001/3 (no 71)


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Une fausse nouvelle naît toujours de représentations collectives qui préexistent à sa naissance. Elle n’est fortuite qu’en apparence, ou plus précisément tout ce qu’il y a de fortuit en elle, c’est l’incident initial, absolument quelconque, qui déclenche le travail des imaginations ; mais cette mise en branle n’a lieu que parce que les imaginations sont déjà préparées et fermentent sourdement.

La fausse nouvelle est le miroir où la « conscience collective » contemple ses propres traits [1][1] Marc Bloch, « Réflexions d’un historien sur les fausses....

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Expressions des angoisses et des aspirations d’une société bouleversée par la guerre, la révolution et l’imposition du nouvel État, les rumeurs constituent une source formidable pour s’approcher de l’opinion publique soviétique. Combinant l’étude de leurs thèmes récurrents avec celle de leurs contextes d’apparition et de leurs modalités de circulation, Nicolas Werth éclaire les complexités de cette histoire.

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Une importante rubrique intitulée « Rumeurs et humeurs défaitistes » (porazenceskie sluxi i nastroienija) figure invariablement dans les rapports sur la « situation dans le pays » que le département Information de la police politique adresse, au cours des années 1920 et 1930, aux plus hauts dirigeants du pays sous le sceau de la plus grande confidentialité [2][2] Tout particulièrement dans les zemsvovdki (rapports.... Dans cette rubrique, les informateurs de la Guépéou et du NKVD consignaient tout ce qu’ils considéraient être des « humeurs défaitistes », exprimées par le biais de rumeurs, de propos saisis dans des conversations privées, d’anecdotes, de castuski (couplets de chansons populaires), voire à travers des tracts ou des graffiti.

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Parallèlement à d’autres sources, aujourd’hui également accessibles (rapports des départements d’information des organisations locales du parti, rapports de mission d’instructeurs du comité central ou du comité exécutif central, compilation de lettres saisies par la censure postale et militaire), ces documents interpellent l’historien sur l’existence, la permanence, l’ampleur, la signification des discours défaitistes dans l’URSS en paix des années 1920-1930 comme expression de mécontentement, de protestation, de désarroi, voire, comme le suggère Sheila Fitzpatrick, comme « stratégie de résistance » [3][3] Sheila Fitzpatrick, Stalin’s Peasants. Resistance and..., face à un régime qui avait verrouillé toutes les alternatives politiques, bâillonné toute liberté d’expression et fait de la konspiratsia[4][4] Désignant, dans les premiers temps de la clandestinité,... un véritable mode de gouvernement.

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Nous ne développerons pas ici les nombreux problèmes d’interprétation que posent, tout particulièrement, les documents de la police politique soviétique sur « l’esprit public ». Les rapports de la Guépéou/NKVD sur l’opinion publique (svodki) constituent une source précieuse, mais particulièrement délicate à exploiter. Ces documents ne peuvent pas, sans analyse critique, être considérés comme un « baromètre », même primitif, de « l’opinion publique » [5][5] Pour une analyse critique de ces sources, cf. Nicolas....

? Une société sous le signe de la guerre

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Si, en l’état actuel des connaissances de cet immense corpus documentaire dont seule une petite partie a été explorée, il est difficile de quantifier, même approximativement, l’ampleur du discours défaitiste et apocalyptique (le discours apocalyptique apparaissant comme une « variante » radicale, tout particulièrement présente dans les campagnes, et à certains moments de crise aiguë entre le régime et la société, du discours « défaitiste »), il faudrait d’emblée souligner trois points, qui se dégagent à travers les premiers sondages :

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Dans les années 1920 et 1930, pour des raisons différentes, une grande partie de la société soviétique a vécu avec l’idée que la guerre pouvait éclater à tout moment. Dans la première décennie, le souvenir du terrible « cycle matriciel » de guerre « impérialiste », de révolution et de guerre civile qui avait accouché du régime était présent dans tous les esprits ; dans la seconde, le thème du « danger de guerre », de « l’encerclement capitaliste », instrumentalisé par Staline, alibi principal pour justifier la brutalité de la politique de transformation forcée de la société et de l’économie, fut au cœur de la propagande officielle. Cette guerre devait déboucher sur une défaite, qui entraînerait la chute du régime. Une défaite considérée par une partie de la population, notamment des campagnes, après le traumatisme de la collectivisation forcée, comme une défaite libératrice et comme l’unique issue face à une situation jugée si insupportable qu’on voulait croire qu’elle ne pourrait se prolonger durablement.

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Les thématiques défaitistes et apocalyptiques, dans leur grande diversité d’expression, révèlent l’extraordinaire vivacité de ce que l’historien Thomas Rigby a appelé la « culture de l’ombre » (shadow culture) et la grande autonomie des chenaux alternatifs d’expression et d’information (dont témoigne notamment, tout au cours de la période, la force des rumeurs) résistant avec succès à « l’État-Propagande » [6][6] Selon l’expression de Peter Kenez. Cf. Peter Kenez,.... Une étude approfondie de ces thématiques défaitistes et apocalyptiques devrait permettre de mieux comprendre les processus complexes par lesquels la société réinterprétait, à sa façon, certains éléments clés du discours officiel (sur la « vulnérabilité de la Russie » ou la « menace de l’encerclement capitaliste »).

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Le discours défaitiste, tel qu’il est transcrit dans les rapports sur l’esprit public, est d’une extrême diversité. Pour être correctement interprété, il doit être restitué dans son contexte temporel, spatial, politique et sociologique. Trois exemples illustreront notre propos. Durant l’été 1927, alors que le groupe stalinien instrumentalise une psychose de guerre pour se débarrasser de « l’opposition unifiée », organisant à grand renfort de propagande dans tout le pays, une « semaine de la Défense », les rapports de la sécurité militaire font état de nombreuses humeurs défaitistes, notamment dans certaines régions comme l’Ukraine : « On ne va pas aller se faire tuer pour le pouvoir des Moskali[7][7] Surnom péjoratif donné en Ukraine aux « gens de Moscou »,... et des youpins ! Qu’une guerre éclate, qu’on nous donne des armes et on se battra contre eux pour une Ukraine aux Ukrainiens ! » – tel est, parmi bien d’autres, l’un des extraits de lettres de recrues de la région d’Odessa relevés par la censure militaire [8][8] RGVA, 3356/2/43/16..

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Tout autres sont les « rumeurs apocalyptiques » abondamment rapportées durant l’hiver 1929-1930, lors de la collectivisation forcée des campagnes dans la région de Smolensk : « Ceux qui s’inscriront au kolkhoze seront marqués du sceau de l’Antéchrist. Une armée de cavaliers blancs a déjà franchi la frontière. Là où elle passe, tous les communistes sont pendus. Le pouvoir bolchevik s’écroule partout ! » [9][9] Archives de Smolensk, WKP, 261/65.

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Troisième exemple – autre milieu, autre « support », autre thématique : en été 1940, le département Information de l’obkom[10][10] Comité régional du parti communiste. de Moscou relève la présence d’un « certain nombre de graffiti dans les toilettes d’usine » sur le thème : « Vivement une guerre, qui chassera les y…, les chefs et les communistes qui font passer devant le tribunal l’ouvrier qui a 20 minutes de retard au travail ! » [11][11] Archives de l’Organisation de Moscou du parti communiste,...

? La fragilité du nouvel État

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Avant d’analyser brièvement quelques moments forts des thématiques défaitistes, rappelons certaines évidences. Ces thématiques se développent dans une société profondément traumatisée par l’expérience fondatrice des années de défaite durant la première guerre mondiale, de révolution et de guerre civile, à l’issue desquelles a émergé le nouvel État bolchevique, un État longtemps considéré par l’immense majorité de la population comme une construction fragile, temporaire et vulnérable. Les années 1920 sont une période d’incertitude, d’instabilité, d’anxiété. L’expérience des années 1914-1922 a confirmé, dans la mémoire collective, une permanence historique : en Russie, la guerre, et notamment la défaite, est le seul catalyseur du changement politique et social. La défaite dans la guerre de Crimée (1855) a entraîné l’abolition du servage (1861) ; la défaite dans la guerre contre le Japon (1904) a été suivie des bouleversements révolutionnaires de 1905-1907 ; la première guerre mondiale a débouché sur les révolutions de 1917 ; seule une guerre, s’achevant sur une défaite, peut entraîner le prochain bouleversement social qui balaiera le régime communiste.

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À partir de la fin des années 1920, le thème du « danger de guerre », de « l’encerclement capitaliste » devient l’un des leitmotive de la propagande politique stalinienne. Mobilisation des énergies et des esprits, militarisation de la vie quotidienne et de l’économie : l’éventualité d’une guerre est omniprésente. Dans ses efforts pour mobiliser la société autour des objectifs de « construction du socialisme dans un seul pays », Staline n’hésite pas à jouer du « syndrome de la Russie battue ». Dans son célèbre discours du 4 février 1931, il déclare :

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« Non camarades, nous ne devons pas ralentir le rythme de l’industrialisation … Ralentir veut dire se laisser distancer, et ceux qui se laissent distancer sont battus … L’histoire de la Russie montre qu’elle a de tout temps été battue à cause de son arriération. Elle a été battue par les khans mongols, elle a été battue par les beys turcs, elle a été battue par les féodaux suédois, elle a été battue par les nobles polono-lituaniens, elle a été battue par les capitalistes anglo-français, elle a été battue par les barons japonais, elle a été battue par tout le monde, à cause de son arriération … Nous avons cinquante ou cent ans de retard sur les pays capitalistes. Il faut combler ce retard en dix ans. Sinon ils nous écraseront » [12][12] Staline, Sobranie Socinenii (Recueil d’œuvres), t. XI,....

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Ce « syndrome de la Russie battue », une partie de la société va l’interpréter dans un sens bien différent de celui que voulait donner à ce thème Staline.

? Les temps et les espaces des rumeurs

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Peut-on discerner, dans les années 1920-1930, des temps forts des thématiques défaitistes ? Y avait-il des milieux sociaux, des régions plus particulièrement perméables aux « humeurs défaitistes » ? Trois moments forts semblent se dégager : l’année 1927, à partir d’une psychose de guerre sciemment organisée par le groupe stalinien ; ensuite, les années 1929-1932, au cours desquelles les campagnes sont soumises à l’assaut de la collectivisation, de la dékoulakisation, de la déchristianisation, s’achevant, dans les régions les plus riches – donc les plus ponctionnées par le nouveau système de prélèvement forcé des récoltes mis en place sous le nom de « système kolkhozien » – par une terrible famine. Quand le vieux monde s’écroule, les rumeurs apocalyptiques fleurissent. Enfin, les années 1936-1941, années marquées par la montée des tensions internationales et l’instrumentalisation de ces tensions réelles à des fins politiques (« Grande Terreur », obsession de la « cinquième colonne », espionnite, hantise du « sabotage »). La conjonction de ce climat d’extrêmes tensions et d’événements ponctuels (mauvaise récolte de 1936, recensement général de la population de janvier 1937, promulgation de lois anti-ouvrières d’une sévérité sans précédent à la fin de 1938 et durant l’été 1940) suscite des « montées de défaitisme » dont rendent compte les sources policières citées ci-dessus.

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En l’état actuel des connaissances, il est hasardeux ne serait-ce que d’esquisser une géographie – spatiale et sociale – des thématiques défaitistes. Pour les années 1920, remarquons toutefois que les svodki font état « d’humeurs défaitistes » tout particulièrement dans les régions qui avaient opposé une forte résistance à la bolchevisation durant la guerre civile, et qui n’avaient été « pacifiées » qu’en 1921-1922 (voire en 1923-1925) : confins occidentaux de l’Ukraine et de la Biélorussie ; Crimée ; régions cosaques du Don et du Kouban, où la résistance contre les Rouges et la violence de la répression avaient laissé de profondes séquelles ; régions de la Volga, frappées par une terrible famine, annonciatrice de la fin du monde [13][13] La famine, bien connue, de 1921-1922, qui fit environ... ; Sibérie, avec ses immensités ayant vécu en dehors de tout contrôle de Moscou durant la guerre civile ; Extrême-Orient soviétique enfin, profondément marqué par la guerre russo-japonaise de 1904-1905, les interventions étrangères des années de la guerre civile et la proximité de la colonie russe émigrée de Harbin.

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Dans toutes ces régions, souvent périphériques, frontalières, ou qui avaient été particulièrement affectées par la violence de la guerre civile, les rumeurs de guerre s’achevant sur une défaite des bolcheviks finalement écrasés par une coalition hétérogène regroupant « monarchistes » et selon les endroits, Polonais (en Ukraine et Biélorussie), Anglais ou Français (Crimée, régions cosaques), Américains ou Japonais (Sibérie, Extrême-Orient) apparaissent comme autant d’échos lointains de la guerre civile et de l’intervention étrangère. Ces rumeurs sont régulièrement réactivées à l’occasion d’un événement (maladie, puis mort de Lénine [14][14] La mort de Lénine donna lieu à une vague de rumeurs... en janvier 1924, mauvaise récolte, assassinat d’une personnalité soviétique à l’étranger, rupture des relations diplomatiques entre l’URSS et la Grande-Bretagne en 1927, etc.) témoignant d’une recrudescence des tensions internationales ou d’un affaiblissement potentiel du régime soviétique.

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Pour les années 1930, la géographie des « humeurs défaitistes » est brouillée. Elle se diffuse et s’amplifie durant ce moment cataclysmique qu’est la collectivisation forcée des campagnes, un événement qui va bien au-delà, comme l’ont montré notamment les travaux de Lynne Viola [15][15] Lynne Viola, Peasant Rebels under Stalin : Collectivization..., d’une simple modification de mode de propriété et d’exploitation de la terre, bouleversant de fond en comble le mode de vie et la civilisation paysanne traditionnelles. Dans ce contexte, les « humeurs défaitistes » des années précédentes se transforment fréquemment en visions apocalyptiques, où la guerre et la défaite ne sont plus qu’un des éléments du tableau. Les thèmes apocalyptiques et défaitistes sont attestés, sous une forme ou une autre, dans la quasi-totalité des régions. À leur apogée en 1929-1930, ces thèmes demeurent très présents tout au cours de la décennie : « La rumeur la plus fréquemment diffusée dans les campagnes soviétiques des années 1930, écrit Sheila Fitzpatrick, était celle d’une guerre prochaine, suivie d’une invasion des troupes étrangères et d’une abolition du système kolkhozien » [16][16] Sheila Fitzpatrick, op. cit., p. 6..

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À partir de la fin des années 1930, les svodki, aujourd’hui accessibles, font état d’« humeurs défaitistes » en milieu urbain, notamment parmi certains ouvriers révoltés contre la politique anti-ouvrière des années 1938-1940, la dégradation du niveau de vie et de l’approvisionnement, les difficultés de la vie quotidienne, et désorientés par les campagnes de « vigilance », de délation, le climat délétère de suspicion et de peur engendré par la « Grande Terreur. » Les propos et les signes défaitistes traqués par les informateurs ne distinguent toutefois pas toujours clairement ce qui relève de la psychose de guerre, du sentiment inéluctable d’une « course vers l’abîme », du désarroi d’une population face à un environnement intérieur et international traversé de fortes tensions, souvent contradictoires et incompréhensibles. Il faut attendre l’été 1941 et les défaites de l’Armée Rouge pour mieux prendre la mesure du défaitisme. Abondamment attesté dans les quelques échantillons que nous avons pu étudier et dans les rares études consacrées à l’état de l’opinion publique au cours des premières semaines de la guerre [17][17] John Barber, « Popular Reactions in Moscow to the German..., le sentiment défaitiste dans la société soviétique au début de la guerre reste néanmoins une réalité encore bien peu explorée, dont l’ampleur et les contours nous échappent largement. Dans le cadre limité de cet article, revenons brièvement sur les trois temps forts des « humeurs défaitistes » évoqués plus haut, chacun présentant des spécificités fortes.

? 1927, une « psychose de guerre » organisée

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Le 7 juin 1927, le consul soviétique à Varsovie, Nikolaï Voïkov, est assassiné. Cet assassinat intervient quelques semaines après la rupture des relations diplomatiques soviéto-britanniques. Staline, qui est alors à Sotchi, décide de saisir l’occasion pour « renforcer l’unité de l’arrière, museler l’opposition [18][18] Il s’agit de l’Opposition unifiée, groupe hétérogène... … L’option terroriste engagée par nos ennemis, écrit-il à Molotov le 17 juin, modifie en profondeur la situation » [19][19] APFR, 45/1/71/8, cité dans Viktor Danilov, Roberta.... Tandis qu’une vaste opération d’arrestation des « éléments anti-soviétiques » est engagée dans tout le pays [20][20] Staline donne le départ de cette campagne dans une... le groupe stalinien orchestre une véritable psychose de guerre, en organisant, à l’échelle nationale, une « semaine de la Défense », suivie, plusieurs mois durant, d’une intense campagne politique sur le « danger de guerre » et l’imminence d’une attaque des « puissances impérialistes » contre l’URSS. Durant cette campagne, le Département Information de la Guépéou est appelé à traquer tout particulièrement les « humeurs défaitistes » dans le « pays profond » [21][21] La forte occurrence de ces « humeurs défaitistes ».... Qualifiées généralement de « rumeurs koulaks », ces « humeurs défaitistes » semblent avoir été largement répandues dans les milieux les plus divers, notamment parmi les recrues, surveillées grâce à la censure militaire. Nombreux sont ceux qui écrivent, en particulier en Ukraine, au Caucase du Nord et en Sibérie. « Nous n’irons pas nous battre pour les communistes ! Nous, on n’a rien à défendre. Que les communistes aillent à la guerre, puisqu’ils ont leurs privilèges à défendre ! » Les rapports relèvent un grand nombre de propos encore plus hostiles : « Dès que la guerre éclatera, on se vengera des communistes ! » (région de Perm, 25 juillet 1927) ; « Bientôt la guerre, donc le changement de régime. On va couper les oreilles aux communistes, comme on l’a fait en 1922 » (Sibérie orientale, début août 1927) ; « On attend la mobilisation, pour avoir des armes. On réglera leur compte aux communistes, on leur découpera des lanières sur le dos ! » (Kazakhstan, 10 août 1927). En territoire cosaque (Don, Kouban, début août 1927), des rumeurs insistantes font état d’un « changement de régime à Moscou. Avec l’aide des Anglais, le Grand Duc Mikhail Romanov a pris le pouvoir… Tous les communistes sont pendus ». À Novo-Nikolaevski (Sibérie), les informateurs de la Guépéou signalent la découverte de tracts sur lesquels ont peut lire : « Vive la guerre : À bas les soviets communistes ! Vive le capitalisme mondial ! Soyons prêts à répondre à l’appel de Chamberlain pour écraser le communisme ! » Citons encore ce propos, rapporté début septembre 1927, comme étant le point de départ de rumeurs défaitistes dans un district de la province de Tambov : « Il y aura bientôt la guerre, celle-ci est inévitable. Souvenez-vous de ce que disait Lénine, à savoir que nous ne parviendrons au socialisme que lorsque le pouvoir soviétique aura conquis tous les pays. Le temps est venu où nos dirigeants ont décidé de faire la guerre. Ils s’en f… que nous, paysans, nous crevions à la guerre. Eux, ils regarderont de loin gonfler les rivières de sang versé par les paysans et les ouvriers. Il ne faut pas aller se battre, il faut que tous les soldats s’organisent en comités et se rendent à l’ennemi. On ne sera pas plus mal sous un gouvernement polonais ou anglais ! [22][22]  Sovetskaia derevnia, op. cit., p. 580. Pour les exemples... »

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L’instrumentalisation de la psychose de guerre par le groupe stalinien est vivement combattue par Boukharine, Rykov et Tomski qui soulignent le danger de « jouer avec le feu » et de « réactiver des tensions latentes ». Ils parviennent à faire voter par le Politburo une résolution invitant la presse à « éclairer sans cris inappropriés la situation internationale » [23][23] Viktor Danilov, Roberta Manning, op. cit., p. 26.. Pour le groupe stalinien, cependant, l’expérience de l’été 1927 a permis de prendre la mesure de la défiance d’une partie de la société face au régime. La leçon ne sera pas oubliée.

? La collectivisation forcée, terreau des pires rumeurs

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Par son ampleur, la vague « apocalyptique et défaitiste » qui déferle durant la collectivisation est un phénomène sans égal au cours de la période étudiée. Elle est à la mesure du traumatisme politique, social et culturel que constitue, pour la paysannerie, cette « troisième révolution ». Dans les campagnes soviétiques des années 1920, souvent très isolées, coupées des voies de communications, privées de journaux et d’informations, les rumeurs eschatologiques et millénaristes semblent avoir connu une certaine recrudescence [24][24] La plupart des témoignages et des études ethnographiques.... C’est sur ce terreau que croissent, à partir de 1929, les rumeurs apocalyptiques qui accompagnent la collectivisation forcée. Ce cataclysme permet à des thèmes millénaristes et eschatologiques, présents de manière diffuse dans la société paysanne, de se muer en mythes sociaux mobilisateurs, au terme d’un processus « qui implique non seulement des tensions matérielles extrêmes, mais aussi des événements qui semblent détruire les catégories normales permettant d’appréhender et d’organiser le réel » [25][25] James Scott, « Hegemony and the Peasantry », Politics.... Dans son étude sur le « cauchemar paysan », l’historienne Lynne Viola distingue trois grandes thématiques parmi les rumeurs apocalyptiques et défaitistes durant la collectivisation : la thématique proprement eschatologique, la thématique défaitiste et la thématique relative à « l’abomination de la nouvelle vie kolkhozienne » [26][26] Lynne Viola, art. cit., p. 760. Parmi les rumeurs les.... La spécificité de cette apocalypse est d’être entièrement négative, défensive et réactionnaire, sans véritable perspective de millenium. Si les références au pouvoir soviétique, « pouvoir de l’Antéchrist », aux tracteurs, « instruments sataniques empoisonnant le sol de leur fumée », et aux kolkhozes, « enclaves maudites où chacun sera marqué du sceau de l’Antéchrist » sont largement attestées, les rumeurs les plus fréquentes ont généralement trait à une guerre salvatrice (déclarée, selon les cas, par la Pologne, la Grande-Bretagne, la France, le Japon, la Chine, les États-Unis, voire par le Pape) : seule la défaite – inéluctable – du régime parviendra à rétablir l’ordre pré-kolkhozien, à libérer la paysannerie du « second servage » que les communistes viennent de lui imposer.

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Dans cette vision inspirée de la défaite salvatrice, qui renvoie à un « univers symbolique alternatif » (James Scott), les lieux et les temps sont brouillés, les frontières entre le spirituel et le temporel effacées. Dans les régions frontalières de la Biélorussie, où vit une minorité catholique, la rumeur court, en janvier 1930, que « le Pape a lancé une croisade contre les bolcheviks, qui ferment toutes les églises. Il y aura bientôt de grands massacres de communistes, une sorte de nuit de la Saint-Barthélemy » [27][27] Le thème du « grand massacre » de tous les communistes,.... Dans la région de Smolensk, en février 1930, on raconte que « les navires de la flotte anglaise bloquent Léningrad. La ville est sur le point de se rendre. Un bâtiment de guerre anglais a délivré des milliers de koulaks déportés aux îles Solovki » [28][28] Sheila Fitzpatrick, op. cit., p. 67-68.. Au printemps 1931, les autorités rapportent, dans la province de Léningrad, la rumeur selon laquelle « les kolkhozes auraient été établis pour rétablir les domaines fonciers des grands propriétaires, qui vont incessamment revenir d’exil et prendre le pouvoir » [29][29]  Ibid., p. 46.. À leur apogée en 1929-1930, les rumeurs de guerre et de défaite circulent dans les campagnes, avec une remarquable constance tout au cours des années 1930, en particulier dès que la population a vent de difficultés auxquelles est confronté le régime. La famine de 1932-1933, dont la nouvelle parvint jusque dans les provinces les plus reculées qui n’avaient pas eu à en souffrir, et surtout le fait que les autorités n’en avaient pas parlé, fut interprétée comme le signe avant-coureur de la chute du régime sur le point d’être envahi par les grandes puissances [30][30] GARF, 1235/2/1348.. L’assassinat de Sergueï Kirov, premier secrétaire de l’organisation du parti communiste de Leningrad, le 1er décembre 1934, suscita également, aussi bien dans les campagnes que dans les villes, un regain de « rumeurs défaitistes » et de spéculations sur la fragilité du système, dont témoignèrent de nombreux couplets populaires (castuski), prédisant la fin imminente de Staline « tué par l’ennemi dans une guerre prochaine », et soigneusement notés par les informateurs du NKVD [31][31] Sheila Fitzpatrick, op. cit., p. 291-294 ; Sarah Davies,....

? La guerre à l’horizon et la défaite fantasmée

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À partir de 1936, la montée des tensions, tant sur le plan international qu’intérieur, et leur instrumentalisation par le régime, qui joue sur la « menace de guerre » pour accentuer la répression contre de larges couches de la société, favorisent la propagation d’« humeurs défaitistes » : la guerre, de plus en plus probable, reste le seul catalyseur du changement espéré. La mauvaise récolte de 1936, qui se traduit, durant l’hiver 1936-1937, par des difficultés d’approvisionnement dans les villes et des disettes dans les campagnes, suscite de nombreuses rumeurs de guerre. Dans la région de Saratov, particulièrement frappée par la disette, circule, au printemps 1937, une rumeur insistante que les svodki du NKVD local rapportent sous le nom de « légende du sac de blé, du seau de sang et du vieillard ». Les kolkhoziens sont persuadés de l’imminence d’une guerre qui les libérera du système kolkhozien : on raconte que des paysans ont découvert, en plusieurs endroits, un sac de blé si lourd que personne ne pouvait le soulever. À côté de ce sac, il y avait un seau plein de sang, et, à l’écart, un vieillard qui « déchiffrait » ainsi l’énigme : il y aurait bientôt une guerre, et après la guerre, les paysans seraient de nouveau libres et pourraient s’approprier le sac de blé, fruit de leur labeur [32][32] D’après les rapports du NKVD, il existait au moins....

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Le recensement général de la population, en janvier 1937, et tout particulièrement la question portant sur la religion de chacun entraîna, dans certaines régions (en particulier dans les régions frontalières) de vifs débats sur la probabilité d’une défaite prochaine de l’URSS : ne valait-il pas mieux se déclarer croyants, argumentaient des kolkhoziens de la province de Smolensk, puisque les Polonais et les Allemands, qui allaient incessamment envahir la région, réprimeraient tous ceux qui se seraient déclarés athées ? À l’inverse, estimaient des habitants de Vladivostok, en prévision d’une prochaine invasion japonaise, il valait mieux se déclarer athée, car « les Japonais persécuteront ceux qui se seront déclarés orthodoxes » [33][33] Iuri Poliakov, Valentina Zhiromskaia, Igor Kiselev,.... Un rapport du 3 février 1937 adressé aux responsables du recensement faisait état des très nombreuses « rumeurs défaitistes et apocalyptiques » qui avaient eu cours en Biélorussie durant les mois précédents : « On marquera d’un sceau les non-croyants, Hitler va bientôt venir, il anéantira les non-croyants » ; « Tout le monde doit s’inscrire comme croyant. Alors le pouvoir rouvrira les églises, parce que les résultats du recensement seront examinés par la Société des Nations, qui demandera des comptes au camarade Litvinov [34][34] Il s’agit de Maxim Litvinov (1876-1951), commissaire...… » ; « On fait ce recensement en prévision de la déportation de tous les croyants, comme on l’a fait avec les koulaks. Après, ce sera la guerre, le pouvoir soviétique sera renversé, les déportés seront sauvés et les communistes pendus » [35][35] GARF, 1562/329/143/51-68.. Malgré le climat, de plus en plus pesant, de délation et de terreur, les conférences régulièrement organisées sur « la situation internationale, le danger de guerre et l’encerclement capitaliste » par les instructeurs du parti étaient émaillées, si l’on en croit les rapports de la police politique, de « propos défaitistes » allant de la conviction de l’inéluctabilité d’une défaite de l’URSS dans la guerre jusqu’à des « manifestations de sympathie envers le régime hitlérien » [36][36] Cf., par exemple : Archives de Smolensk, WKP 362/240.... Après la promulgation des lois anti-ouvrières du 28 décembre 1938 et du 26 juin 1940, les informateurs notèrent une recrudescence « d’humeurs défaitistes malsaines » caractérisées par des « comparaisons déplacées entre le sort des ouvriers en URSS et des ouvriers en Allemagne, à l’avantage de ces derniers » [37][37] Un rapport sur l’opinion publique du département Information.... L’idée, largement répandue parmi le « petit peuple », selon laquelle « Hitler ne s’en prenait qu’aux communistes et aux Juifs » – un thème qui allait prendre une grande ampleur au cours des premières semaines de l’invasion nazie, durant l’été 1941 – inquiétait fortement les autorités chargées de la propagande et de la surveillance de l’opinion. Ce fut assurément l’une des raisons pour lesquelles le département de la Propagande du comité central invita expressément, en août 1941, ses propagandistes à passer sous silence le caractère antisémite des crimes commis par l’envahisseur nazi.

26

Les défaites de l’Armée Rouge durant l’été 1941 constituent un moment de vérité pour tenter d’évaluer l’ampleur des « humeurs défaitistes » dans la société soviétique, que les rapports sur « l’esprit public » n’avaient cessé de traquer depuis plus de deux décennies. Malheureusement, aucune étude sérieuse n’a, à ce jour, été menée sur le sujet. Les rapports sur le « moral patriotique et guerrier » des troupes n’ont pas été exploités. Les rares études sur l’état d’esprit de l’arrière – notamment le recueil de documents Moskva Voiennaia (Moscou en guerre) [38][38] Cf. la note 4, p. 29 de cet article. – confirment l’existence de sentiments défaitistes tout particulièrement durant les deux-trois premiers mois de la guerre. Selon Mikhaïl Gorinov, les Moscovites étaient alors divisés en trois groupes : les « patriotes à mort », le « marais » réceptif à toutes les rumeurs (majoritaire) et les « défaitistes », pour lesquels la victoire nazie permettrait de se débarrasser d’un régime honni [39][39] Mikhaïl Gorinov, « Dinamika nastroienii Moskvicei :.... Mais dès octobre 1941, la réalité du danger nazi, la présence des troupes de la Wehrmacht aux portes de Moscou, la prise de conscience de ce qu’était la barbarie nazie, qui n’était pas exclusivement dirigée contre « les Juifs et les communistes », portent un coup fatal au défaitisme, soudent la nation dans une lutte pour la survie et la défense de la patrie et des valeurs universelles. Restent, bien sûr, ici et là, de forts ressentiments envers les privilèges et la couardise de certains nomenklaturistes communistes qui fuient Moscou lors de la « grande panique » des 13-16 octobre 1941 [40][40] Des phénomènes identiques, impliquant parfois des incidents....

27

Que s’est-il passé, dans les premiers mois de la guerre, dans les campagnes collectivisées d’Ukraine, où la paysannerie avait le plus souffert – et résisté – lors de la collectivisation forcée, suivie de la grande famine de 1932-1933 ? Sur l’ampleur exacte du défaitisme et de la « collaboration » dans un certain nombre de régions occupées par les nazis, aucune étude sérieuse n’a encore été menée à terme. Une chose est sûre : l’apocalypse libératrice attendue par certains n’est pas arrivée avec les troupes de la Wehrmacht : les chars allemands incendiant les villages n’étaient pas les « cavaliers blancs » dont avaient parlé les anciens. Les rumeurs apocalyptiques – forme de protestation symbolique quand aucun autre référent politique n’est possible – semblaient désormais d’un autre temps. Et cependant, aussitôt la guerre finie, la victoire si chèrement acquise, les rumeurs sur la dissolution prochaine des kolkhozes, « grâce à l’intervention des Américains et des Anglais qui font pression sur Staline et Molotov », reprirent de plus belle [41][41] Elena Zubkova, « Mir mnenii sovetskogo celoveka, 1945-1948 ».... Le régime avait gagné la guerre. Le changement tant attendu ne pouvait plus désormais être issu d’une défaite, d’un écroulement du système. Il devait assurément accompagner la victoire.

28

?

Notes

[1]

Marc Bloch, « Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre », Mélanges Historiques, tome I, Paris, EHESS, 1983, p. 54.

[2]

Tout particulièrement dans les zemsvovdki (rapports sur les campagnes) au chapitre « Agitation et propagande antisoviétique ».

[3]

Sheila Fitzpatrick, Stalin’s Peasants. Resistance and Survival in the Russian Village After Collectivization, Oxford, Oxford University Press, 1994, p. 6. Pour une discussion du concept de « résistance » de la société, appliqué à l’exemple de l’URSS stalinienne, cf. Nicolas Werth, « Les formes d’autonomie de la société socialiste », dans Henry Rousso (dir.), Stalinisme et Nazisme. Histoire et mémoire comparées, Bruxelles-Paris, Éd. Complexe-IHTP, 1999, p. 145-185.

[4]

Désignant, dans les premiers temps de la clandestinité, les « méthodes conspiratives » qui devaient guider toute action du militant révolutionnaire, la pratique de la konspiratsia imprégna l’ensemble du mode de fonctionnement gouvernemental des bolcheviks au pouvoir. Ce mode de fonctionnement impliquait, à tous les niveaux de la prise de décision et de l’exécution d’une instruction, l’usage le plus étendu du secret et de la confidentialité.

[5]

Pour une analyse critique de ces sources, cf. Nicolas Werth, Gaël Moullec, Rapports secrets soviétiques. La société russe dans les documents confidentiels, 1921-1991, Paris, Gallimard, 1995, p. 11-19 ; Nicolas Werth, « Les svodki de la Tcheka/OGPU : une source inédite », Revue des études slaves, n° 64/1, 1994, p. 17-29.

[6]

Selon l’expression de Peter Kenez. Cf. Peter Kenez, The Birth of the Propaganda-State. Soviet Methods of Mass Mobilization, 1917-1929, Cambridge, Cambridge University Press, 1985.

[7]

Surnom péjoratif donné en Ukraine aux « gens de Moscou », c’est-à-dire aux représentants du pouvoir central.

[8]

RGVA, 3356/2/43/16.

[9]

Archives de Smolensk, WKP, 261/65.

[10]

Comité régional du parti communiste.

[11]

Archives de l’Organisation de Moscou du parti communiste, 3/51/39/144.

[12]

Staline, Sobranie Socinenii (Recueil d’œuvres), t. XI, p. 113.

[13]

La famine, bien connue, de 1921-1922, qui fit environ 5 millions de victimes, fut suivie, en 1923 et 1924, de famines et de disettes locales, qui emportèrent des milliers de vies tout en entretenant, dans les campagnes de la Volga, un sentiment d’extrême précarité, annonciateur de calamités majeures, très souvent liées à des rumeurs de guerre et de défaite.

[14]

La mort de Lénine donna lieu à une vague de rumeurs très riches de significations. Parmi les plus répandues, citons : « Lénine est mort en réalité depuis six mois. On a caché sa mort, car ses héritiers ne parvenaient pas à se mettre d’accord pour savoir qui lui succédera. Ce n’est que parce que le Congrès des soviets a exigé qu’on lui montre Lénine mort ou vif que les héritiers ont dû se résoudre à reconnaître qu’il était bien mort » ; « Maintenant que Lénine est mort, le parti va se diviser en deux : les bolcheviks, conduits par Boukharine, et les communistes, emmenés par Trotsky et les juifs » ; « Lénine, qui était pour la NEP et les paysans a été empoisonné par les juifs, qui ont pris le pouvoir et vont rétablir le communisme de guerre », etc. La plupart des rumeurs faisaient état d’une guerre prochaine qui mettrait à bas le régime, fragilisé par la mort de son « chef » et par le schisme entre ses divers héritiers. Sur ces rumeurs, cf. en particulier : Sovetskaia derevnia glazami VCK-OGPU-NKVD (Les campagnes soviétiques vues par la Tcheka-OGPU-NKVD), tome 2, 1923-1929, Moscou, Rosspen, 2000, en particulier p. 174 et suiv.

[15]

Lynne Viola, Peasant Rebels under Stalin : Collectivization and the Culture of Peasant Resistance, Oxford, Oxford University Press, 1996 ; du même auteur « The Peasant Nightmare : Visions of Apocalypse in the Soviet Coun-tryside », Journal of Modern History, 62, December 1990, p. 747-770. Sur la collectivisation comme « fin d’un mode de vie ancestral », cf. également Sheila Fitzpatrick, Stalin’s Peasants. Resistance and Survival in the Russian Village After Collectivization, Oxford, Oxford University Press, 1994.

[16]

Sheila Fitzpatrick, op. cit., p. 6.

[17]

John Barber, « Popular Reactions in Moscow to the German Invasion of 22 June 1941 » et Mark Von Hagen, « Soviet Soldiers and Officers on the Eve of the German Invasion : Towards a Description of Social Psychology and Political Attitudes », Soviet Union, n° 18, 1991, p. 4-16 et p. 17-31 ; Konstantin Bukov, Mikhaïl Gorinov (dir.), Moskva Voiennaja : memuary i arxivnye dokumenty, 1941-1945, (Moscou en guerre : mémoires et archives, 1941-1945), Moscou, Nauka, 1995.

[18]

Il s’agit de l’Opposition unifiée, groupe hétérogène d’opposants à Staline, regroupant, depuis 1926, Trotsky, Zinoviev et Kamenev.

[19]

APFR, 45/1/71/8, cité dans Viktor Danilov, Roberta Manning (dir.), Tragedia sovetskoï derevni. Dokumenty i materialy (La tragédie des campagnes soviétiques. Textes et documents), vol. 1, Moscou, Rosspen, 1999, p. 25.

[20]

Staline donne le départ de cette campagne dans une lettre au chef de la Guépéou, Menjinski, du 26 juin 1927, où il écrit notamment : « Les agents de Londres sont infiltrés bien plus profondément qu’on ne le pense … Il faut mettre à profit les arrestations massives pour détruire les réseaux d’espionnage anglais…, pour développer un système d’informateurs de la Guépéou recrutés parmi les jeunes. Il serait bon d’organiser un ou deux procès publics exemplaires sur le thème de l’espionnage anglais. » En juillet-août 1927, la Guépéou lance la plus vaste opération d’arrestations depuis la fin de la guerre civile (9 000 arrestations environ), qui, six mois avant les mesures d’exception de l’hiver 1927-1928 mettant fin à la NEP, constitue un tournant politique majeur, jusqu’à présent largement sous-estimé. Sur ces événements, cf. Viktor Danilov, Roberta Manning, op. cit., p. 21-30 et p. 72-88.

[21]

La forte occurrence de ces « humeurs défaitistes » durant la seconde moitié de 1927 renvoie à l’un des principaux problèmes d’interprétation des rapports de la police politique : dans quelle mesure le brusque afflux d’informations sur le « défaitisme » traduit-il une envolée du phénomène dans une situation de « psychose de guerre » ? Ne répond-il pas aussi à une demande ponctuelle et spécifique du pouvoir désireux de connaître sur ce point précis l’état de l’opinion ? Pour les seuls mois de juillet et août 1927, les rapports de la Guépéou font état, « sur des données incomplètes ne concernant qu’une partie du territoire soviétique, de 7269 cas de rumeurs et propos défaitistes », relevés et consignés par le réseau d’indicateurs de la police politique. (Sovetskaia derevnia, op. cit., p. 628).

[22]

Sovetskaia derevnia, op. cit., p. 580. Pour les exemples précédents, ibid., p. 559, 570, 572, 576 ; Viktor Danilov, Roberta Manning (dir.), op. cit., p. 85-86. Nombreux autres exemples dans TsA FSB (Archives centrales des services de sécurité fédéraux) 2/5/388, 389, 392, 394.

[23]

Viktor Danilov, Roberta Manning, op. cit., p. 26.

[24]

La plupart des témoignages et des études ethnographiques et sociologiques consacrées à la vie villageoise des années 1920 font état de ces rumeurs eschatologiques. Celles-ci s’inscrivent dans un processus complexe de régression et « d’archaïsation » des campagnes russes par rapport à la période pré-révolutionnaire. Pour une présentation de cette abondante littérature des années 1920 et une discussion du concept « d’archaïsation », cf. Nicolas Werth, La vie quotidienne des paysans russes de la Révolution à la collectivisation, Paris, Hachette, 1984, en particulier le chapitre 8.

[25]

James Scott, « Hegemony and the Peasantry », Politics ans Society, n° 3, 1977, p. 288.

[26]

Lynne Viola, art. cit., p. 760. Parmi les rumeurs les plus significatives de la troisième thématique, citons : le retour du servage, la « collectivisation » des femmes, la tonte des femmes, dont les cheveux seront vendus « en Chine », les lits et les couvertures collectives de plusieurs centaines de mètres de long, les villes d’enfants « collectivisés ». Une rumeur, attestée dans la région de Maïkop, fin 1929, englobe la plupart des éléments de cette thématique : « Dans les kolkhozes, tout le monde sera marqué d’un sceau spécial, ils fermeront toutes les églises, interdiront les prières, les morts seront incinérés, les enfants ne seront pas baptisés, les vieux et les invalides seront tués, il n’y aura plus ni maris ni femmes, tous seront contraints de dormir sous une seule couverture de cent mètres de long, les enfants seront séparés de leurs parents, le frère vivra avec sa sœur, le fils avec sa mère, le père avec sa fille. Le kolkhoze, ce sont des animaux sous un seul abri et des gens dans un baraquement unique » (cité dans Lynne Viola, Peasant Rebels, op. cit., p. 59).

[27]

Le thème du « grand massacre » de tous les communistes, sous ses différentes variantes (dont certaines à forte connotation biblique, mettant en scène des « hordes de cavaliers blancs » passant au fil de l’épée les communistes et ceux qui seraient entrés dans les kolkhozes) est attesté dans de très nombreuses régions, cf. Nikolaï Ivnitskii, Klassovaja borba y derevne i likvidatsija kulacestva kak klassa (Les luttes de classes dans les campagnes et la liquidation des koulaks en temps que classe), Moscou, Nauka, 1972, p. 106 et suiv., ainsi que les nombreux recueils de documents sur la collectivisation publiés, région par région, dans les années 1960-1970, par exemple : Kollektivisatsija sel’skogo xoziastva v Severo-Zapadnom raione (Leningrad, Iz. Ak. Nauk, 1970) ; Kollektivisatsija sel’kogo xoziastva Tsentral’nogo promyslennogo raiona (Gorki, Iz. Ak. Nauk, 1973) ; Kollektivizatsija sel’skogo xoziastva v Zapadnom raione (Smolensk, 1968) ; Kollektivizatsija sel’skogo xoziastva Urala (Perm, 1983), etc.

[28]

Sheila Fitzpatrick, op. cit., p. 67-68.

[29]

Ibid., p. 46.

[30]

GARF, 1235/2/1348.

[31]

Sheila Fitzpatrick, op. cit., p. 291-294 ; Sarah Davies, Popular Opinion in Stalin’s Russia. Terror, Propaganda and Dissent, 1934-1941, Cambridge, Cambridge University Press, 1997, p. 94, 116-117, 176-177.

[32]

D’après les rapports du NKVD, il existait au moins cinq variantes de cette légende, présente dans un grand nombre de districts de la province de Saratov, souvent distants de centaines de kilomètres. Cf. Elena Ossokina, Za fasadom “Stalinskogo izobilija” (Derrière la façade de “l’abondance stalinienne”), Moscou, Rosspen, 1998, p. 205-206.

[33]

Iuri Poliakov, Valentina Zhiromskaia, Igor Kiselev, « Polveka molcanija : Vsesoiuznaia perepis’ naselenija 1937 g » (« Un demi-siècle de silence. Le recensement général de la population de 1937 »), Sotsiologiceskie Issledovanija, n° 7, 1990, p. 68.

[34]

Il s’agit de Maxim Litvinov (1876-1951), commissaire du Peuple aux Affaires Étrangères de 1930 à mai 1939.

[35]

GARF, 1562/329/143/51-68.

[36]

Cf., par exemple : Archives de Smolensk, WKP 362/240 (Rapport du NKVD sur les incidents survenus au cours des conférences sur la situation internationale, district de Belyi, 16 juillet 1937).

[37]

Un rapport sur l’opinion publique du département Information du comité du parti de Léningrad rapportait, en mars 1939, cette anecdote, jugée « défaitiste », circulant en ville : « En Allemagne, chaque ouvrier a sa voiture. Nous, nous en avons deux : le “panier à salade” et l’ambulance », cf. Sarah Davies, op. cit., p. 97.

[38]

Cf. la note 4, p. 29 de cet article.

[39]

Mikhaïl Gorinov, « Dinamika nastroienii Moskvicei : 22 ijunia 1941g-mai 1942 » (« L’évolution de l’état d’esprit des Moscovites, 22 juin 1941-mai 1942 »). Document de travail présenté au Ve Congrès de l’ICCEES, Varsovie, 6-11 août 1995. Cf. également, Nicolas Werth, Gaël Moullec, op. cit., p. 228-230 (Rapport du département Instruction et Organisation de l’obkom de Moscou sur certains états d’esprit malsains parmi les ouvriers et employés de Moscou, 6 septembre 1941).

[40]

Des phénomènes identiques, impliquant parfois des incidents violents entre ouvriers et membres de la direction de l’usine, sont mentionnés dans un certain nombre de villes de l’arrière lors du démontage et de l’évacuation des usines. Sur les incidents à Ivanovo en octobre 1941, cf. Nicolas Werth, Gaël Moullec, op. cit., p. 230-238.

[41]

Elena Zubkova, « Mir mnenii sovetskogo celoveka, 1945-1948 » (« La vision du monde de l’homme soviétique, 1945-1948 »), Otecestvennaja Istoria, n° 4, 1998, p. 29-30.

[*]

Chargé de recherches au CNRS (Institut d’histoire du temps présent), membre du comité de rédaction de la revue Vingtième Siècle. Revue d’Histoire, Nicolas Werth travaille actuellement sur les rapports entre l’État et la société en URSS dans les années 1917-1953. Il a récemment participé, avec Philippe Burrin et Henry Rousso, à Stalinisme et Nazisme. Histoire et mémoire comparées (Bruxelles, Complexe, 1999).

Résumé

Français

Face à « l’État-Propagande », au secret érigé en principe de gouvernement, aux visions officielles d’un « avenir radieux », la société soviétique des années 1920-1930 a développé ses propres canaux d’information, au premier rang desquels les « rumeurs » jouaient un rôle essentiel. Parmi celles-ci, les plus constantes et les plus répandues, notamment dans les campagnes, étaient celles d’une guerre prochaine s’achevant sur une défaite libératrice, sur l’effondrement d’un système politique qui avait fait de la guerre contre sa propre société un mode de gouvernement. Les rapports de la police politique sur « l’esprit public », aujourd’hui accessibles, permettent de prendre la mesure des diverses rumeurs « défaitistes » et « apocalyptiques », véritables miroirs, écrivait Marc Bloch, « où la conscience collective contemple ses propres traits ».

English

Defeatist and apocalyptic rumors in the USSR in the 1920s and 1930s Confronted with the Propaganda State in which secrecy was erected as a governmental principle with official visions of a “radiant future”, the Soviet society of the 1920s and 1930s developed its own information channels, the main one being the essential role rumors played. Among the most constant and widespread, especially in the countryside, were those of a forthcoming war leading to a liberating defeat and the collapse of a political system that had made war against its own society a form of government. The political police reports on the “public spirit” now available make it possible to see the “defeatist” and “apocalyptic” rumors – truly mirrors, wrote Marc Bloch, “in which the collective consciousness contemplated its own features.”

Plan de l'article

  1. ? Une société sous le signe de la guerre
  2. ? La fragilité du nouvel État
  3. ? Les temps et les espaces des rumeurs
  4. ? 1927, une « psychose de guerre » organisée
  5. ? La collectivisation forcée, terreau des pires rumeurs
  6. ? La guerre à l’horizon et la défaite fantasmée

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