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Vingtième Siècle. Revue d'histoire

2010/4 (n° 108)


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Vécus combattants

Ruquet Miquèl, Déserteurs et insoumis de la Grande Guerre (1914-1918) sur la frontière des Pyrénées-Orientales, Canet, Trabucaire, 2009, 549 p., 25 €

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La thèse de doctorat de Miquèl Ruquet s’attaque à un aspect encore peu connu de la Première Guerre mondiale, la désertion et, plus largement, les différentes formes de résistance à la mobilisation dans les Pyrénées-Orientales. D’une grande richesse, l’étude articule l’analyse de sources régionales, comme les registres matricules du recrutement, à la synthèse d’études nationales ou locales, dont certaines, publiées en catalan, sont difficilement accessibles. L’auteur confirme les conclusions de Christoph Jahr, qui a étudié les déserteurs allemands et britanniques, et montre que les réfractaires, quoique très peu nombreux (deux mille environ pour les Pyrénées-Orientales), ne sont pas des marginaux sur le plan social. Les études de cas, qui donnent chair à la démonstration, auraient parfois mérité d’être synthétisées. Le rôle des familles est ainsi mis en évidence, à la fois dans la décision de désertion et dans l’aide matérielle apportée par les mères et les compagnes des déserteurs. Ces solidarités et la rareté des dénonciations confirment ce que l’on sait de l’expérience de la clandestinité des déserteurs parisiens pendant la guerre (Emmanuelle Cronier). Comme pour les Parisiens, les « agences de désertions » signalées par les autorités sont en réalité des réseaux informels motivés par l’appât du gain ou la solidarité.

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Les aspects les plus intéressants de l’étude portent sur l’espace transfrontalier pyrénéen, dont l’auteur décrit la grande porosité pendant la guerre. Celle-ci s’inscrit dans une tradition ancienne catalane, nourrie de liens culturels, familiaux et économiques facilitant la désertion des soldats français. Les filières illégales de la contrebande – dont les Espagnols fuyant les guerres coloniales avaient déjà profité par le passé – sont ainsi réactivées au profit des réfractaires français. L’étude souligne le décalage entre les lourdes sanctions encourues par les réfractaires et l’inefficacité du contrôle de la frontière, qui se franchit sans difficulté majeure pendant toute la guerre, malgré des tentatives de coordination tardives des agents chargés de sa surveillance. Les conditions de vie des déserteurs en Espagne donnent lieu à quelques pages intéressantes, qu’on aurait aimées plus développées.

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L’étude dépasse donc largement le cadre de la désertion pour aborder de nombreuses questions nationales ou régionales, comme l’émigration en Amérique ou le mythe de l’adhésion catalane à la cause française, qui en font la richesse tout en pénalisant parfois sa cohérence. Les stratégies d’évitement des soldats (mutilations volontaires, troubles mentaux) sont ainsi longuement abordées, mais sans véritable articulation entre le local et le national. Un appareil statistique aurait pu ici soutenir la démonstration et on regrette que la base de données de cinquante mille individus construite par l’auteur n’ait pas été exploitée en ce sens. La base statistique des graphiques reste elle aussi très floue. L’analyse aurait profité d’une plus grande conceptualisation et d’un recentrage sur les problématiques propres au sujet, mais on ne peut que se féliciter de l’ampleur d’une étude régionale comme on en a peu pour cette période.

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Emmanuelle Cronier

Biess Frank, Homecomings : Returning POWs and the Legacies of Defeat in Postwar Germany, Princeton, Princeton University Press, 2006, 2009, 352 p., 29,95 $. Allport Alan, Demobbed : Coming Home After the Second World War, New Haven, Yale University Press, 2009, 265 p., 20 £

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La réédition de la remarquable thèse de Frank Biess sur le retour des prisonniers de guerre allemands d’URSS et la récente synthèse de l’historien britannique Alan Allport sur la démobilisation des soldats britanniques après la Seconde Guerre mondiale sont l’occasion de mesurer combien l’intérêt des historiens pour les sorties de guerre et leur perception de ces périodes charnières, auparavant marginales, ont évolué depuis une dizaine d’années, ouvrant un champ de recherche désormais à part entière. À travers la notion de postwar problématisée par Frank Biess, il s’agit de comprendre les processus de démobilisation, militaires et culturelles, sur les fronts militaires comme domestiques, de démêler au-delà de la fin des combats l’enchevêtrement des expériences guerrières, fraîches ou survivantes, et des projets de refondation civique tels qu’ils s’énoncent alors. D’où la chronologie large qu’adoptent les deux ouvrages. L’étude de Frank Biess remonte à Stalingrad en 1943 pour rappeler l’impossible captivité dans la conception nazie et se clôt avec les procès de rapatriés dans les Allemagne de la fin des années 1950. Centré sur la fin des années 1940, l’ouvrage d’Alan Allport multiplie les rappels historiques sur le vécu de guerre des Anglais à partir de 1939.

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Leur lecture comparée permet également de constater que cette évolution historiographique ne réduit pas la diversité des approches historiographiques ni n’uniformise l’écriture historienne. Alan Allport considère le retour, dans une nation victorieuse, de cinq millions de soldats ayant combattu sur les théâtres européen et asiatique ; Frank Biess s’intéresse aux deux millions de captifs libérés par vagues d’URSS dans une Allemagne vaincue, occupée, puis divisée en deux États concurrents à partir de 1949. Si les deux ouvrages adoptent un cheminement thématique en une huitaine de chapitres enrichis par une série d’illustrations et un index nomimum et rerum, ils développent leur démonstration autour de problématiques et selon des degrés d’analyse différents. Frank Biess élabore la sienne à partir des notions de mémoire, de genre et de citoyenneté (citizenship), magistralement exposées dans son introduction. Elles apportent à sa démarche comparative en trois temps entre Allemagne de l’Ouest et de l’Est une portée heuristique et une rigueur conceptuelle remarquables. L’étendue impressionnante du corpus archivistique est suffisamment maîtrisée par une écriture fluide pour rendre accessibles au lecteur les subtilités de l’analyse. L’ouvrage d’Alan Allport ne s’appuie pas sur un cadre conceptuel aussi sophistiqué. Les sept chapitres, qui tentent de montrer que la démobilisation des soldats britanniques fut davantage une source d’aggravation des problèmes sociaux du pays qu’une solution, font la part belle aux sources orales, à la presse et à la littérature des années 1950, d’où sont tirées les études de cas. Grâce à cette pratique citationnelle très développée et à une écriture décontractée, on saisit aisément la complexité des rapports entre les deux communautés de temps de guerre (wartime communities), civile et militaire, dans la sphère privée comme publique, que la mémoire a eu tendance à minorer.

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La lecture en miroir des études des dynamiques de civilianisation s’avère particulièrement stimulante quand il s’agit de revenir sur l’entrecroisement des trois niveaux d’analyse, macro avec l’État et ses politiques publiques (nouveau gouvernement travailliste et plan de démobilisation de Bevin, citoyens nouveaux en RDA et en RFA), méso avec les organisations sociales, politiques et religieuses en tant que médiatrices, notamment les Églises allemandes, micro à l’échelle des individus et des familles. De fait, ces deux périodes de transition peuvent se lire comme une relation entre le corps du combattant et le corps social. Leurs représentations respectives, leurs zones de contact et les mesures de prise en charge permettent d’apprécier le décalage entre les horizons d’attente et la réalité. L’histoire devient alors une histoire double, celle du retour du combattant et celle de la capacité de la société à l’accueillir.

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Ainsi, à côté du soulagement provoqué par la fin de la guerre ou de la captivité, le retour provoque une certaine appréhension dans les sociétés britannique et allemande, comme chez les démobilisés. Le militaire, devenu un autre en son pays, constituerait un facteur de déstabilisation sociale (Alan Allport) ou un vecteur de perversion idéologique (Frank Biess). Les taux de divorce, de délinquance ou de criminalité le confirment. Or, l’intégration de cette population masculine constitue un enjeu décisif du retour à la normale au Royaume-Uni, de la constitution de sociétés nouvelles en Allemagne. À travers la masculinité, et par ricochet l’économie familiale, les deux ouvrages abordent la question de la conversion de l’expérience de guerre en temps de paix, particulièrement aiguë dans une Allemagne confrontée au double héritage de la guerre totale et de la défaite totale. L’attention portée à la violence, à la sexualité, objet de discours mais aussi de politiques finement analysées par Frank Biess, à la justice comme vecteur de médiatisation et d’instrumentalisation (qui juge-t-on, un homme ou un passé ?), amène les deux auteurs à souligner les limites d’une pleine intégration des anciens combattants dans leurs patries, petites et grandes, d’après-guerre.

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Les deux ouvrages constituent donc un apport de premier ordre non seulement dans la connaissance des processus de déprise de guerre, des combattants comme des sociétés européennes, mais également dans l’étude globale des après-guerres au cours du 20e siècle, tant la Première Guerre mondiale apparaît en toile de fond comme une expérience fondatrice. La remarque vaut avant tout pour le travail du chercheur allemand enseignant à l’Université de Californie qui offre, en intégrant la dimension mémorielle, une belle petite totalité. La préférence donnée par Alan Allport aux citations plutôt qu’à une analyse systémique, et son utilisation insuffisamment contextualisée des sources littéraires limitent en effet la production d’une véritable synthèse en la matière.

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Fabien Théofikakis

Branche Raphaëlle, L’Embuscade de Palestro : Algérie, 1956, Paris, Armand Colin, « Le fait guerrier », 2010, 256 p., 19 €

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L’embuscade dite de Palestro (en réalité Ouled Djerrah, à quelques kilomètres de là) vit tomber un groupe de vingt appelés du contingent sous les balles du commando Ali Khodja, un des plus redoutés de l’Armée de libération nationale (ALN). L’épisode suscita une vive émotion à l’époque, et le nom de Palestro, aujourd’hui Lakhdaria, n’est pas totalement oublié des secteurs de l’opinion marqués par le souvenir de la guerre d’Algérie. Raphaëlle Branche a voulu revisiter cet épisode. On doit la féliciter de son initiative, qui renoue avec l’approche ouverte par Émile-Félix Gautier dans son « Enquête aux grottes du Dahra en 1913 » (L’Algérie et la Métropole, Paris, Payot, 1920, p. 11-61). À une riche documentation bibliographique et archivistique (quarante-cinq pages de notes) s’ajoute une remarquable étude de terrain. Des cartes précises, un index et un lexique complètent le travail. L’ouvrage se situe au croisement de l’histoire et de la mémoire. L’épisode est reconstitué dans ses moindres détails. Il est largement replacé dans l’histoire militaire et politique des débuts de la guerre d’Algérie. Les traces de l’événement et sa commémoration chez les anciens combattants français sont suivies jusqu’à aujourd’hui. Mais le livre s’efforce, avant tout, de se situer au cœur d’une réflexion sur la violence de guerre. Tout ne se résume pas à un simple revers français. La mutilation des corps des soldats abattus par la population du douar de Djerrah contribua à alimenter la peur latente des colonisateurs envers la « barbarie » et le « fanatisme » des colonisés. La destruction totale du douar et quelques dizaines d’exécutions sommaires furent la réponse de l’armée française. Raphaëlle Branche est incitée à lire dans la violence des colonisés une réponse à la situation coloniale. Elle rappelle, fort justement, que la région avait été, en 1871, le lieu d’une révolte qui fit une cinquantaine de morts chez les colons de Palestro, et fut suivie d’une dure répression, accompagnée de la confiscation des terres pour élargir la base foncière du centre. Mais elle note aussi que, depuis les années 1990, le secteur est devenu une base des mouvements islamistes rebelles à l’autorité d’Alger.

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Le livre, très réussi, frappe par son caractère nuancé et son effort d’impartialité. On peut seulement regretter que Raphaëlle Branche n’ait pu approfondir plus largement les données anthropologiques qui contribuent à expliquer les mutilations ; par ailleurs, il semble que tout reste à dire sur les interprétations en termes psychiatriques qui peuvent aider à comprendre les réactions de violence : on pense en particulier qu’il conviendrait de se référer au sentiment permanent d’aliénation né du statut absurde « d’Algérie française », une aliénation qui concerna et continue de concerner aussi bien les Algériens « musulmans » que les « Européens ». Peut-être enfin, et malgré tout, le clivage, encore plus ancien que la colonisation, entre « musulmans » et « chrétiens » mériterait-il d’être interrogé. Mais ce sont là des remarques qui perdent beaucoup de leur poids quand on sait que les éditeurs actuels poussent les auteurs à se tenir dans des limites chichement mesurées. Tel qu’il est, le livre témoigne d’un réel souci de renouveler l’histoire de la guerre d’Algérie en la rattachant aux courants d’ensemble de l’historiographie actuelle, française et internationale. Il confirme la place occupée par Raphaëlle Branche au sein des historiens et historiennes de la guerre d’Algérie.

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Jacques Frémeaux

Surveillance, répression et libéralisation en régime communiste

Campana Aurélie, Dufaud Grégory et Tournon Sophie (dir.), Les Déportations en héritage : les peuples réprimés du Caucase et de Crimée hier et aujourd’hui, Rennes, Presses universitaire de Rennes, 2009, 246 p., 15 €

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Cet ouvrage représente une synthèse significative des recherches des vingt dernières années sur les déportations staliniennes. Divisé en trois parties, il est composé de dix contributions. La première partie comporte une analyse des différentes formes de collaboration, leur interprétation par le pouvoir soviétique et la genèse du processus décisionnel qui conduit à la déportation de certains peuples du Caucase et des Tatars de Crimée. Elle s’attache aux difficiles conditions de vie des populations déportées en Asie centrale, à la diversité de l’expérience selon les lieux de la déportation et la capacité d’adaptation et de résistance des populations déportées. Dans une dernière contribution est examiné l’assouplissement du régime des « colons spéciaux » du Caucase et de Crimée après la mort de Staline, en montrant toute la singularité et parfois l’ambiguïté de leur processus de libération et réhabilitation.

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La deuxième partie est dédiée à la période poststalinienne, à la sortie du système des colonies spéciales et à l’héritage qui s’avère d’emblée très difficile à gérer entre réhabilitations, négations des réhabilitations et répressions conséquentes à la naissance des mouvements contestataires pour revendiquer le droit au retour. Les chercheurs privilégient ici une approche comparée, en mettant en regard les conséquences politiques, sociales, économiques et culturelles des déportations des Tchétchènes, des Balkars, des Karatchaïs qui ont pu retourner dans leurs territoires d’origine et des Tatars de Crimée et des Meskhètes pour qui ce retour a été nié.

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La troisième partie est centrée sur l’héritage des déportations après l’effondrement de l’URSS, et analyse à travers plusieurs études de cas (Russie, Ukraine et Géorgie) comment les associations qui représentent les ex-déportés, les ONG et les instances étatiques ont géré les conséquences des déportations et l’intégration des peuples désirant retourner dans leurs terres : entre revendications, vide juridique et nouvelles configurations politiques.

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Une introduction plus approfondie aurait permis de mieux saisir la place de cet ouvrage dans l’historiographie des déportations staliniennes et de ses héritages et de faire émerger l’originalité de certaines contributions. Dans le trop bref « survol historiographique » sont mentionnés les principaux auteurs d’ouvrages sur les déportations en URSS et leurs interprétations les plus significatives, mais pas une seule référence n’est proposée sur les questions de l’héritage et de la transmission, pourtant présentes dans le titre de l’ouvrage et au centre de plusieurs contributions.

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Marta Craveri

Kozovoï Andrei, Par-delà le Mur : la culture de guerre froide soviétique entre deux détentes, Bruxelles, Complexe, 2009, 311 p., 25 €

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Si l’histoire culturelle de la guerre froide est devenue une route nationale largement fréquentée par les historiens américains avec une bibliographie surabondante, traiter cette histoire du côté de l’URSS reste, en comparaison, un chemin de traverse plus périlleux. L’auteur a dû tenir compte en effet de multiples contraintes, archives inaccessibles (KGB, ministère des Affaires étrangères, archives présidentielles), disparues ou très lacunaires (archives de la presse), mal organisées (« douce anarchie » de certains lieux) ou biaisées (les archives de certains organismes de contrôle de l’opinion). Ce livre peut alors, peut-être, décevoir le lecteur devant la difficulté manifeste du chercheur d’accéder au réel via l’archive. Mais par sa prudence méthodologique, la variété des sources utilisées (presse, films, diverses archives d’État, entretiens oraux) l’ouvrage s’avère une très intéressante entreprise d’étude de l’opinion publique en régime dictatorial pour les années 1970-1980.

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Sur le fond, il nous montre l’ambivalence constante attachée à l’image de l’Amérique, tant chez les gouvernants et les élites culturelles (partagés entre « durs » et « modérés ») que chez les gouvernés (différenciés selon les générations et, sans doute, selon les situations sociales autant que l’auteur puisse en juger). Alternent en permanence donc les images positives (l’Amérique de la Seconde Guerre mondiale, l’Amérique bon enfant) et négatives (l’Amérique de la CIA, de la violence sociale), réactivées selon les périodes de rapprochement ou d’éloignement entre les deux grands. Et, bien que l’Amérique soit présente de multiples façons dans la société soviétique depuis la coexistence pacifique instaurée après 1953, aussi bien l’Amérique des livres traduits (12 % de la production éditoriale), des films importés ou coproduits que l’Amérique modelée par les médias soviétiques (le livre étudie minutieusement la représentation de l’Amérique dans le cinéma et la télévision russes), il n’en résulte pas finalement une connaissance très solide de la réalité américaine. Le Soviétique moyen et, de façon plus surprenante, la nomenklatura, vivent sur la sédimentation d’images anciennes et simplifiées du grand Autre.

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Par ailleurs, percer la signification d’une certaine occidentalisation des goûts (quarante millions de spectateurs pour le cinéma américain en 1979) reste délicat, car la démarche ne traduit pas forcément une adhésion : les films étrangers constituent 50 % des recettes de la filière en 1980 et sont donc nécessaires pour le pouvoir. Cependant, l’écoute de la musique venue de l’Ouest (le rock notamment), semble bien marquer une désaffection idéologique des jeunes générations. L’étude du courrier des périodiques édités par le Komsomol de Moscou confirme aussi cette approche générationnelle. Finalement, l’ouvrage nous montre sans fioritures l’épuisement de l’appareil de propagande soviétique qui, techniquement (manque de moyens matériels, absence de réactivité), sociologiquement (lutte désespérée contre la culture jeune), idéologiquement (incapacité de renouvellement) se révèle impuissant à engrener le réel. En débroussaillant un terrain peu commode, ce livre pose d’utiles jalons pour une meilleure connaissance de la propagande et de la société soviétiques dans leur confrontation avec le monde occidental.

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François Chaubet

Sigman Carole, Clubs politiques et perestroïka en Russie : subversion sans dissidence, Paris, Karthala, « Recherches internationales », 2009, 473 p., 29 €

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Ce livre est issu d’une thèse de doctorat dont le sujet est extraordinairement complexe et qui se concentre sur la période 1986-1991. Dès que commence la perestroïka, des milliers de clubs politiques, dits informels, naissent en URSS. Les acteurs, les points de vue, les débats, les publications deviennent ainsi de plus en plus nombreux, divers et mouvants, tandis que les cadres et règles politiques semblent, eux aussi, se modifier. Pour saisir ces évolutions, Carole Sigman s’appuie sur les archives de ces clubs, sur celles du parti et sur des entretiens réalisés entre 1991 et 1996. Parmi les membres de ces clubs, elle distingue deux « cohortes » : ceux qui sont entrés dès 1986, proches à la fois des milieux académiques et de cercles dissidents, et ceux venus après l’été 1988, qui, socialement mieux intégrés, radicalisent le mouvement. Des formes nouvelles apparaissent : les partis et les fronts populaires, puis les « clubs du parti » qui facilitent la reconversion des notables communistes. Le mouvement informel se transforme, dès 1989-1990, en un « mouvement démocratique » qui se définit comme une opposition nette au parti et au pouvoir central. Alors que des élections se succèdent, il s’allie avec les « réformateurs radicaux » de l’appareil (dont Eltsine) qui se sont détachés des « réformateurs modérés » (dont Gorbatchev) et finissent par l’emporter.

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Carole Sigman choisit une approche de sociologue et s’avère très influencée par les concepts et la terminologie de Pierre Bourdieu. Cette démarche est fructueuse, mais, alors que la perestroïka se caractérise par l’émergence de personnalités et de débats nouveaux, la chercheuse ne développe que très peu les idées et projets des « informels ». Il aurait pourtant été intéressant de comparer, par exemple, ceux de Memorial qui entend rendre hommage aux victimes du stalinisme, et ceux de Perestroïka qui, né au sein d’un prestigieux institut moscovite, est en contact régulier avec une subdivision du KGB. On peut, par ailleurs, regretter que l’auteur étudie les origines et parcours des acteurs « informels » avant qu’ils n’entrent dans le mouvement, mais pas après. Certaines évolutions – à commencer par celle de Gleb Pavlovski, « informel » devenu conseiller de Vladimir Poutine – sont pourtant significatives.

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Carole Sigman arrive à la conclusion suivante : « Malgré le changement de régime qu’a connu l’URSS, les hommes de l’appareil sont parvenus à rester au pouvoir en prenant possession de l’opposition démocratique. » Certes, mais pourquoi ? Gênée, à juste titre, par l’absence de sources, elle signale que, d’après Alexandre Iakovlev, le conseiller de Gorbatchev, le KGB aurait infiltré, depuis 1988, les « informels », par ailleurs instrumentalisés par divers courants du parti et du Komsomol. Des chercheurs ayant démontré le rôle que la police secrète a joué dans certaines transitions à l’Est, il serait sans doute passionnant d’explorer davantage cette triple instrumentalisation en Russie.

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Cécile Vaissié

Schlüter Kai, Günter Grass im Visier : die Stasi-Akte, Berlin, Ch. Links, 2010, 379 p., 12,90 €

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Un écrivain en ligne de mire : pas moins de deux mille deux cents pages répertoriées constituent le dossier Günter Grass de la Stasi, le ministère de la Sécurité d’État de la RDA. Commencé à la construction du Mur, le dossier de surveillance de Günter Grass (nom de code « Bolzen ») sera complété jusqu’en 1989, alors même que ses romans resteront interdits quasiment jusqu’à la fin. Notes ministérielles, rapports de « collaborateurs inofficiels », comptes rendus de filature policière : le « dossier Bolzen » est un morceau de choix pour qui veut illustrer la paranoïa du régime est-allemand et mieux connaître les interstices de liberté d’une société sous surveillance ; il éclaire aussi l’engagement à l’époque de la guerre froide d’un des romanciers emblématiques de la RFA, « ennemi d’État » car « inspirateur de forces négatives et hostiles » aux yeux de Berlin-Est. Sachant à l’inverse les suspicions idéologiques sur « l’anarchisme » de Günter Grass au temps de Konrad Adenauer, on serait curieux de connaître l’existence d’un éventuel dossier consacré à l’écrivain par le Bundesnachrichtendienst, les Renseignements généraux ouest-allemands.

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L’autorisation donnée par Günter Grass d’ouvrir son dossier à la recherche « à condition que celle-ci ne serve pas à la vengeance » permet aujourd’hui de redécouvrir, trois ans après ses révélations douloureuses sur son appartenance à la Waffen-SS en 1945, le prix Nobel sous un visage bien plus sympathique : celui d’inlassable avocat de la liberté de pensée et courageux défenseur du dialogue interallemand avant 1989. L’ouvrage de Kai Schlüter présente une sélection chronologique d’archives augmentée de commentaires livrés trente ans après par certains acteurs encore en vie (les plus compromis refusant de répondre). Günter Grass se livre à l’exercice et confronte ses souvenirs à la transcription (pathologiquement minutieuse) de ses « agissements » en RDA – très souvent des rencontres organisées au cours des années 1970 dans les domiciles privés d’auteurs est-allemands en délicatesse avec le pouvoir (Sarah Kirsch, Jurek Becker, Reiner Kunze, Günter Kunert). S’ajoutent les tables rondes organisées par Günter Grass, président de l’Académie des arts à Berlin-Ouest depuis 1983, avec des réfugiés politiques de l’Est (parfois les mêmes passés à l’Ouest). Ces réunions semi-clandestines étaient risquées. En 1980, à la suite de l’une d’elles, Frank-Wolf Matthies et Lutz Rathenow firent l’expérience des geôles de la RDA. La crainte (justifiée) d’indicateurs était permanente, comme celle (fantasmée) de mise sur écoute des appartements. Outre les mécanismes de surveillance, à laquelle des personnalités de la vie culturelle est-allemande apportèrent leur triste part (Hans Marquardt, directeur des Éditions Reclam, Manfred Wekwerth, chef du Berliner Ensemble, Hermann Kant, homme clé de la scène littéraire officielle), les fluctuations entre interdictions de séjour et invitations officielles dans les années 1980, jusqu’aux tournées littéraires enfin autorisées à la toute fin du régime, révèlent les contraintes et calculs jouant sur cette politique de contrôle. Le suicide de l’ancien IM (inoffizieller Mitarbeiter, collaborateur non officiel) « Schäfer » (Karlheinz Schädlich, frère du romancier transfuge de l’Est Hansjoachim Schädlich) indique la teneur tragique de cette histoire, encore aujourd’hui.

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Thomas Serrier

Thireau Isabelle et Linshan Hua, Les Ruses de la démocratie : protester en Chine, Paris, Seuil, « L’histoire immédiate », 2010, 454 p., 22 €

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Cet ouvrage donne accès à un monde chinois ignoré des touristes et inexploré par les chercheurs jusqu’à ce jour : celui de ces millions de gens simples qui luttent contre les injustices dont ils sont les victimes et dont ils se plaignent dans les Bureaux des lettres et visites ouverts depuis mai 1951, dans chaque ville, à la demande de Mao Zedong. En effet, contrairement à une image trop souvent répandue, les Chinois ne se couchent pas comme l’herbe sous le vent du pouvoir, mais ils cherchent à se tenir debout. On ne nous parle pas de cette Cour des Plaignants qui ont perdu tout espoir, dont Zhao Liang a fait un film hallucinant présenté en 2009. On nous présente ici, au contraire, des plaignants ordinaires, qui ne contestent pas le régime, situent leurs requêtes dans le cadre de la loi et pensent raisonnablement pouvoir obtenir gain de cause.

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Ils forment un véritable océan : en 2004, on a ainsi enregistré dans ces bureaux treize millions sept cent mille lettres. La très grosse majorité des plaignants est formée de ces mingong, ces cent cinquante à deux cent millions de paysans déracinés, venus à la ville où ils travaillent dans des conditions qui rappellent celle des travailleurs français ou anglais du début de l’ère industrielle, la piétaille du miracle économique chinois. Si la réponse qu’ils reçoivent n’est pas jugée satisfaisante par les victimes, ces dernières peuvent tenter une autre et ultime démarche auprès des autorités supérieures. Leurs lettres et requêtes orales se fondent sur les textes officiels et se réclament de grands principes généraux de justice et d’humanité. Rien donc de directement politique dans ces revendications respectueuses. Le Bureau coordonne les démarches et contrôle le comportement des services concernés. Leurs cadres sont notés en fonction de leur efficacité dans le traitement de ces conflits : on sanctionne notamment ceux dont le comportement a entraîné la venue de délégations à Pékin. Les autorités veillent à empêcher les plaignants de transformer leurs délégations en sit-in ou en manifestations de rue.

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Isabelle Thireau poursuit à la ville l’enquête qu’elle a dirigée dans Disputes au village (Paris, Éditions de la MSH, 2001). Il s’agit d’une exploration des formes du juste et de l’espace normatif dans la Chine actuelle, qui fait apparaître en creux l’étendue de l’espace du non-droit. Je partage son avis : le peuple chinois est parvenu, en rusant avec un pouvoir répressif, à conquérir des espaces de liberté dont nous avons un exemple dans ce livre. Ainsi se construit à la base une lente démocratisation d’un régime qui demeure fondamentalement autoritaire. Mais le pouvoir reste sourd aux voix de Liu Xiaobo, de Li Hua et d’autres démocrates emprisonnés pour avoir dénoncé des injustices : le relais entre les plaignants et les hautes sphères du pouvoir est toujours défaillant.

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Alain Roux

Histoire et historiographie américaines

Cooper John Milton Jr., Woodrow Wilson : A Biography, New York, Knopf, 2009, 702 p., 35 $

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Par ce travail, John Milton Cooper a sans aucun doute produit la meilleure biographie en un volume encore jamais écrite du vingt-huitième président des États-Unis. Historien à l’Université du Wisconsin, Cooper a écrit des ouvrages sur l’isolationnisme dans la période 1914-1917, la vie de Walter Hines Page, l’ambassadeur de Wilson en Grande-Bretagne, une étude comparative de Woodrow Wilson et Theodore Roosevelt et une histoire générale des États-Unis pendant l’ère progressiste. Sa nouvelle biographie contraint le lecteur à repenser beaucoup de nos images traditionnelles.

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En tant qu’universitaire, Wilson était « le principal politologue américain de son temps » (p. 8), un homme qui a apporté une contribution majeure à l’étude du Congrès, de l’administration publique et des alignements de partis. La politique intérieure du président Wilson, centrée sur le secteur bancaire, les droits de douane et les réformes des entreprises, en a fait l’un des plus grands présidents de son siècle. Il délégua largement ses pouvoirs, définissant les directions générales des politiques, tout en laissant une liberté étendue aux cabinets. Une telle pratique avait ses avantages, elle permit à la nation de fonctionner après l’attaque cérébrale du président en 1919. Mais John Milton Cooper condamne aussi Wilson pour son indifférence au sort des Noirs américains, le président permettant à des subordonnés de ségréguer la Poste et le ministère des Finances, et de réduire le nombre de fonctionnaires africains-américains.

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La biographie défend la politique diplomatique de Wilson pendant la guerre. En persuadant l’Allemagne de faire la paix en novembre 1918 sur la base des Quatorze Points, le chef de l’exécutif a abrégé la Première Guerre mondiale, économisant sans aucun doute des centaines de milliers de vies. Wilson ne s’est jamais fait d’illusions sur une quelconque croisade mondiale pour imposer la démocratie et il n’a pas inventé le terme d’autodétermination, une expression de David Lloyd George. Le gouvernement Wilson a violé de façon flagrante des libertés civiques. La loi sur l’espionnage (Espionage Act) a puni des opinions divergentes et a exclu des éléments défavorables des courriers. En toute justice, ajoute John Milton Cooper, la pire activité eut lieu au cours de la Peur rouge (Red Scare) de 1919-1920, alors que Wilson avait subi son attaque cérébrale et qu’il ignorait beaucoup des activités répressives qu’encourageait son ministre de la Justice.

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On loue souvent les positions de Wilson à la Conférence de la paix de Paris. John Milton Cooper décrit comment le président a tenu ferme contre une intervention militaire en Russie, a cherché à créer une Confédération du Danube pour les États libérés de l’Empire des Habsbourg et a souhaité qu’une commission internationale passe périodiquement en revue le paiement des réparations. Le biographe fait pour beaucoup porter la responsabilité de l’échec de l’entrée des États-Unis dans la Société des nations sur Wilson. Le président, qui a habilement défendu la Société, aurait dû trouver un compromis avec les conservateurs modérés. À cause d’une attaque cérébrale, qui l’a laissé invalide durant sa dernière année et demie en fonction, Wilson était parfois au bord de l’instabilité mentale et aurait dû démissionner de la présidence. Le traumatisme a provoqué un effet Dr. Jekyll et Mr. Hyde, faisant d’« un leader ingénieux et dynamique » « une créature émotionnellement instable, fantasque », « une âme imparfaite rendue plus mauvaise encore par l’échec de son corps » (p. 7, 11-12).

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Aussi lisible que complet, l’ouvrage de John Milton Cooper est parfait pour commencer n’importe quelle étude sérieuse sur Woodrow Wilson.

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Justus D. Doenecke

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(trad. Hélène Bourguignon)

Bloch-Raymond Anny, Des berges du Rhin aux rives du Mississippi : histoire et récits de migrants juifs, Paris, Michel Houdiard, 2009, 220 p., 20 €

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L’ouvrage est issu d’une thèse de doctorat, qui s’appuyait sur des sources administratives classiques (recensement, état civil, statistique des passeports) et des échanges avec les descendants des juifs rhénans originaires de France et d’Allemagne s’étant installés dans le Sud des États-Unis, particulièrement en Louisiane, entre 1840 et 1930. Récit de la migration des juifs rhénans et exploration des particularités de la judéité contemporaine dans le contexte du Sud des États-Unis sont ici mêlés et liés. La première partie, bien menée, est de facture classique. Elle propose une estimation des flux : environ 10 % des juifs quittant l’Allemagne ou la France pour les États-Unis au cours du second 19e siècle se dirige vers le Sud, ce qui représente quelques milliers de personnes ; elle décrit la situation économique et sociale souvent difficile des juifs dans les régions de départ et rend compte des conditions de leur implantation. Les juifs s’installent souvent d’abord dans les petites villes qui s’étagent le long du Mississippi et servent de point de transbordement pour les marchandises venues des villes manufacturières et les produits des zones agricoles de l’intérieur, essentiellement le coton et le sucre. Les juifs, souvent guère plus de quelques familles dans chacune de ces localités, s’y font commerçants, prêteurs, colporteurs et participent à la création d’un réseau commercial finement maillé et fortement intégré à l’économie de la région. Cela permet à beaucoup de survivre, à certains de bâtir de véritables fortunes, la réussite économique se traduisant alors, souvent à la deuxième ou la troisième génération, par une migration vers les principales villes de la région, qui semble s’accompagner, souvent après la Seconde Guerre mondiale, d’un abandon de la fonction commerciale ou industrielle.

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Insistant sur l’originalité des formes de cette implantation, qui condamne longtemps les juifs du Sud à vivre isolés en milieu chrétien et en contact permanent avec les autres composantes de la société sudiste, l’auteur souligne l’originalité d’une judéité sudiste marquée par la précoce adoption d’un judaïsme libéral, longtemps réticent à la création d’une nouvelle Sion et très loyaliste à l’égard des institutions et des valeurs locales, plus attentif à la dimension communautaire et éthique du judaïsme qu’à l’observation stricte des rites.

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Outre les spécialistes du monde juif, l’ouvrage intéressera les historiens des migrations qui liront avec intérêt les pages évoquant les transformations des pratiques culinaires, ou celles témoignant d’une réflexion sur l’inscription sociale et territoriale des identités collectives, même s’ils pourront s’interroger parfois sur les conditions de la généralisation de certaines propositions élaborées à partir de l’itinéraire de quelques familles.

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Philippe Rygiel

Houck David W. et Dixon David E., Women and the Civil Rigths Movement (1954-1965), Jackson, University Press of Mississippi, 2009, 322 p., 35 $

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Avec tant d’historiens américains se concentrant sur la longue durée du mouvement pour les droits civiques et sur la redéfinition de la lutte pour la liberté noire s’accroît le risque que la décennie centrale – appelée par l’activiste Bayard Rustin « la période classique » du mouvement – soit ignorée. Les années 1954-1965 restent ouvertes à l’exploration, et les expériences de femmes méritent en particulier un examen plus attentif. Davis W. Houck et David E. Dixon contribuent à cet effort, en rassemblant trente-neuf discours de femmes ayant organisé, observé et participé aux événements de ces années. Le livre qui en résulte est précieux pour les étudiants comme pour les spécialistes.

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La plus grande force de ce recueil est sa variété. Par exemple, les directeurs de l’ouvrage puisent dans de nombreux types différents d’allocutions publiques. Les mots de ces femmes – du haut des chaires d’églises, devant des foules ou délivrant des témoignages souvent poignants devant des représentants du gouvernement – élargissent notre compréhension du passé et donnent un aperçu sur la manière dont des femmes activistes ont attiré différents publics. Du témoignage pragmatique et puissant de Jane Schutt devant un sous-comité du Congrès en faveur de la Commission américaine des droits civiques, au discours de Pauli Murray devant le Conseil national des femmes noires, nous est offerte l’opportunité de comparer et d’opposer les motivations et la rhétorique de différentes activistes dans des circonstances multiples.

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De même que les directeurs de l’ouvrage utilisent une variété de sources, ils mettent à notre disposition les voix de femmes diverses. Les mots marquants d’Ella Baker, Mamie Till Bradley, Lillian Smith et Rosa Parks se mélangent avec des femmes moins connues, blanches et noires. Par exemple, Katherine Du Pre Lumpkin, une femme blanche du Sud, dit à une foule d’Oakland en 1957 qu’elle croyait que des Blancs du Sud suivraient les traces de pionniers, telle que l’abolitionniste du 19e siècle Angelina Grimké (en effet, beaucoup de Blancs dont les écrits sont inclus dans le volume ont partagé cet optimisme). Les discours d’Africains-Américains sont nuancés de la même façon. Edith S. Sampson a observé « les profits » ironiques de la ségrégation pour des communautés noires (en particulier, le succès économique et la cohésion), alors même qu’elle a défié l’ordre social de Jim Crow (p. 76).

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Prises ensemble, ces femmes voyagent à travers et dépassent les événements célèbres du mouvement. En 1960, Priscilla Stephens de Floride parla du boycottage des autobus de Tallahassee et des premiers sit-in en Floride lors d’une réunion du Congress Racial Equality (CORE). Dans son allocution au sein de la première église baptiste à Selma (Alabama) en 1963, Dorothy Height décrivit, avec des détails saisissants, les conflits entre des Noirs locaux et le shérif tristement célèbre Jim Clark, frictions évidentes bien avant que Martin Luther King Jr. arrive dans la ville.

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Les discours sont présentés chronologiquement et les directeurs de l’ouvrage fournissent une biographie, brève mais utile, de chaque orateur. Alors que David W. Houck et David E. Dixon admettent que leur travail ne tombe pas dans le paradigme actuel d’un mouvement ayant commencé bien avant les années 1950, leurs biographies montrent en réalité comment tant de ces femmes étaient actives avant et après cette décennie. David W. Houck et David E. Dixon méritent d’être salués pour ce livre. Son intérêt pour les mots et les actions de femmes pendant ces années en fait une lecture obligatoire pour toute personne intéressée par le mouvement des droits civiques qui a transformé les États-Unis.

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Robert Heinrich

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(trad. Hélène Bourguignon)

Banner James M. Jr., A Century of American Historiography, Boston, Bedford/St. Martin’s, 2010, 182 p., 12,50 $

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En avril 2007, dans son journal destiné au grand public, l’Organisation des historiens américains (Organization of American Historians) a publié une série d’essais couvrant cent ans d’historiographie et qui paraît aujourd’hui en livre. En réunissant dix-sept spécialistes de sous-disciplines diverses, James M. Banner Jr. offre un excellent guide pour se repérer dans les nombreux labyrinthes universitaires. Parmi les sujets traités se trouvent la société américaine, la culture, la religion, les femmes, l’immigration, le régionalisme, les Indiens, la politique étrangère, les Africains-Américains et la vie urbaine. Est aussi couverte l’histoire des affaires militaires, de la vie intellectuelle, des problématiques environnementales et des questions constitutionnelles.

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Outre le compte rendu de livres importants et la présentation d’écoles d’interprétation, les contributeurs mentionnent certaines tendances. La plus évidente est l’attention prêtée à la grande triade de la fin du 20e siècle : race, classe et genre. Également manifeste est le nouvel accent mis sur la « mondialisation » de l’histoire américaine, c’est-à-dire l’effort visant à interpréter le passé national à travers ses origines étrangères. Se trouve associés à de telles tendances les vastes travaux approfondis effectués en histoire comparative, telles les analogies entre l’esclavage américain et la servitude ailleurs.

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Certains articles méritent spécialement d’être mentionnés. Dans son analyse d’« histoires politiques américaines », Sean Wilentz défend l’étude des politiques passées, rarement à la mode, comme essentielle au débat sur la signification des principes fondamentaux de la nation – liberté, égalité et démocratie. Dans leur traitement de l’histoire militaire, John Shy et David J. Fitzpatrick reconnaissent que des cercles savants n’ont jamais entièrement accepté leur sujet ou ne l’ont pas vu comme totalement respectable. Pourtant, les deux contributeurs constatent avec justesse que quelques-uns des travaux les plus passionnants de la discipline se situent dans leur champ de recherche ; c’est en particulier le cas de ceux qui intègrent le contexte politique, économique et culturel aux récits de bataille. Emily S. Rosenberg note le passage de ce qui était autrefois considéré comme « l’histoire diplomatique », souvent écartée en tant que « ce qu’un employé de bureau dit à un autre », aux « relations étrangères », un domaine qui, plus créatif, englobe réseaux transnationaux et acteurs non gouvernementaux.

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S’intéressant à l’histoire intellectuelle, David A. Hollinger défend l’objet de son champ de recherche, l’étude de penseurs importants (« les gens qui ont fait l’histoire par leurs discussions »), en affirmant qu’il est essentiel si l’on veut rester familier avec « les aspects des États-Unis les plus engagés d’un point de vue critique, les plus actifs du point de vue théorique » (p. 28-29). Deux partisans de l’histoire sociale, Gary J. Kornblith et Carol Lasser, louent l’attention nouvelle portée aux vies « des gens ordinaires », les exclus des centres établis du pouvoir et qui peuvent rester soumis aux effets manipulateurs de la culture de masse et au pouvoir coercitif de l’État moderne. Robert L. Harris retrace un changement majeur dans l’histoire africaine-américaine, de la mise en valeur des « contributions » au regard porté sur « l’Amérique noire vue de l’intérieur » (p. 64), c’est-à-dire en fonction de ses propres pensées, sentiments et observations. Traitant de l’histoire des religions, Mark A. Noll constate une focalisation des études moins sur des événements institutionnels et intellectuels, que sur les activités des croyants de base.

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Bien que ce livre soit destiné à un lecteur ordinaire, sa rigueur et son approche analytique le rendent précieux également pour le spécialiste expérimenté.

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Justus D. Doenecke

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(trad. Hélène Bourguignon)

Moyen-Orient

Donati Caroline, L’Exception syrienne, entre modernisation et résistance, Paris, La Découverte, « Cahiers libres », 2009, 360 p., 24 €

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L’auteure se propose de dresser un portrait non dénué d’empathie de la Syrie du président Bashar al Assad, pour comprendre comment cet État et son chef ont survécu aux turbulences régionales et aux défis de la succession. Le pari est tenu très honorablement. Dans un style clair, avec une bibliographie bien exploitée et une importante collection d’interviews, l’auteure parvient à proposer une lecture intelligible des bouleversements internes et des repositionnements régionaux de la Syrie.

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Les premiers chapitres analysent la lente montée au pouvoir du parti Ba’ath, puis du système des Assad depuis les années 1950. Les dimensions géopolitiques et internes sont croisées pour expliquer la genèse d’un système fondé sur la peur sécuritaire et sur la fermeture institutionnelle après un temps de pluralisme politique. Hafez al Assad parvient à dominer la scène politique par le biais de la coercition et de la cooptation au sein du parti Ba’ath ou de la bureaucratie d’État. Il réussit à se maintenir en place par la concurrence entretenue entre les différents organes de surveillance. Le consensus national, au prix d’un fort autoritarisme, est rendu possible par une progressive émergence puis une domination de la Syrie sur l’échiquier régional. À la mort de Hafez al Assad, les mécanismes de contrôle s’autonomisent entraînant des contradictions entre les choix politiques. L’auteure rappelle les conditions de la succession tout en pondérant la facilité de cette transition. Les dissensions internes ou les enjeux extérieurs sont autant de défis qui affaiblissent le jeune président. Il ne parvient pas à mettre en œuvre une ligne politique technocrate devant les résistances du système. Commence une lente montée en puissance du président avec une recentralisation de son pouvoir. Cooptations, démissions, éloignements autorisent la constitution d’une équipe propre au nouveau chef de l’État et la réassurance du rôle présidentiel. L’exposé de cette reprise en main est éclairé par les jeux institutionnels et personnels qui l’accompagnent, illustré par un choix d’exemples probants et par un tableau complet des mutations en cours nées de l’ouverture économique et aboutissant à une remise en cause du pacte social. Les réformes voulues mais bloquées, les logiques communautaires renaissantes, ou la découverte d’une pauvreté sont autant d’enjeux de la Syrie en 2009. La recentralisation du pouvoir et sa captation de nouveaux moyens de contrôle sont dûment démontrées dans l’ensemble des aspects de la vie syrienne.

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L’Exception syrienne réussit son pari de documenter un pays encore largement ignoré des maisons d’édition. Tributaire des contraintes en matière d’information, tel le nombre de réfugiés irakiens aujourd’hui revu à la baisse, elle dresse, néanmoins, un tableau remarquable de la Syrie contemporaine qui réunit un ensemble d’hypothèses de travail utiles.

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Matthieu Rey

Jungen Christine, Politique de l’hospitalité dans le Sud jordanien, Beyrouth/Paris, IFPO/Karthala, 2009, 240 p., 19,90 €

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Depuis une dizaine d’années, la recherche sur la Jordanie s’est tournée vers des approches anthropologiques des objets de l’histoire et de la mémoire. C’est dans cette veine que s’inscrit l’ouvrage de Christine Jungen. À ce « tournant anthropologique », le livre fournit, nous semble-t-il, un élément d’explication proprement jordanien.

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L’information apparaît une ressource rare et diffuse dans un pays longtemps resté faiblement intégré aux structures étatiques productrices d’archives. À Kerak, l’histoire digne d’être racontée est celle des tribus de la région depuis la fin de l’époque ottomane. L’histoire locale est composée d’histoires de tribus, donc plurielle et contée sans cesse, une pluralité redoublée par le fait qu’elles sont monopolisées par les hommes qui font autorité. Parmi eux, et dans un cas classique de réappropriation du projet anthropologique par un informateur, Abû Bakr, hôte de l’anthropologue, va jusqu’à décider à sa place de ce que devrait être le sujet de recherche (p. 22).

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L’objet du livre s’éclaire en définitive à l’issue de sa lecture, en même temps que son titre : à partir du terrain fait à Kerak, l’honneur tribal est montré comme une valeur désormais ambivalente et une affaire d’apparences depuis la pacification entraînée par l’imposition de l’État hachémite. Dans ce but, Christine Jungen déploie une anthropologie de la mise en scène de la vie quotidienne, à la manière d’Erving Goffmann, ou encore de Clifford Geertz pour les différents registres de sens superposés dans les interactions sociales. Elle organise son propos en trois temps, étudiant d’abord la narration des histoires tribales, puis les mises en scène du quotidien et finalement les divers registres de connaissances pratiques nécessaires pour vivre et tenir son rang dans la société de Kerak.

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Malgré un souci méthodique d’analyser les réappropriations de sa fonction d’anthropologue (p. 228), on regrettera que l’auteure manque parfois à suivre ce programme, y compris lorsque les interactions se jouent justement dans l’intimité, notamment sur le mode de la rumeur (p. 149-150, p. 153-157). L’auteure prend en tout cas au sérieux le programme inhérent à l’intitulé « anthropologie politique », et c’est là le grand intérêt du livre : elle ne se contente pas d’étoffer une conceptualisation politologique à partir d’observations ethnographiques et met réellement les outils habituels et éprouvés de l’anthropologie au service d’une compréhension du politique. Celui-ci est bien le terme auquel on aboutit, mais à partir d’une analyse des codes, des structures de la parenté, des symboles, du terrain et du positionnement des informateurs. Dans une société où l’apparence et les liens familiaux sont des soucis constants, c’est, nous semble-t-il, la bonne méthode pour dire quelque chose de l’État ou de la « société civile ».

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Philippe Bourmaud

Culture et politique en europe

Pornschlegel Clemens, Penser l’Allemagne : littérature et politique aux 19e et 20e siècles, Paris, Fayard, « Les quarante piliers », 2009, 274 p., 22 €

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Dans ce recueil d’essais aussi intuitifs qu’érudits, l’auteur (professeur à l’Université de Munich qui a enseigné la civilisation allemande en France) s’emploie à déchiffrer la portée politique de plusieurs grands textes littéraires allemands des 19e et 20e siècles. La démarche consiste à explorer (et affronter) le territoire de l’identité allemande, voire sa dimension inconsciente, ce qui constituerait le « privilège » de la littérature pour reprendre la préface de Pierre Legendre. Tous les thèmes abordés dans cette « topographie littéraire » (la nation, l’antisémitisme, la Bildung, la fonction de l’art, la technique, l’héritage) ont pour toile de fond la question lancinante du nazisme : il s’agit de dégager, dans chaque étude de cas, les éléments conceptuels ou les problématiques que le nazisme va reprendre et réinterpréter, ce qui ne signifie pas que l’auteur les confonde avec le nazisme ou souscrive au déterminisme.

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Le plan chronologique comprend une première partie sur le 19e siècle, intitulée « Autour de la construction nationale », qui montre notamment l’incapacité historique de constituer un État nation (à partir de Goethe, Heine et Fontane). La deuxième partie porte sur l’entre-deux-guerres et interroge, à travers plusieurs « grands témoins » (Hoffmansthal, Brecht, Heidegger), « la crise des fondements », notamment l’imprégnation religieuse de la politique, qui mène à la sacralisation de la nation. La troisième partie, consacrée à la France (« Côté français, ce que résister veut dire »), met en relief l’asymétrie des concepts en France et en Allemagne. La dernière partie traite enfin de l’héritage du nazisme après 1945 en RFA (« Reconstruire après le désastre »). Dans l’impossibilité de résumer tous les essais, attardons-nous sur deux d’entre eux, qui rendent bien compte du projet original de Clemens Pornschlegel.

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Ainsi la pièce de Bertolt Brecht La Décision (1930), qui montre le procès devant un tribunal du parti communiste de quatre agitateurs revenant d’une mission de propagande en Chine, où ils ont dû fusiller leur plus jeune camarade, saisit, en quelque vingt-cinq pages, le tournant de l’histoire politique des années 1930, à savoir la nouveauté du totalitarisme. En témoigne le choc que constitue sa première représentation le 13 décembre 1930 à la Philharmonie de Berlin, lorsque le public voit la scène archaïque du sacrifice humain faire irruption dans le monde moderne et le théâtre donner une justification du meurtre politique. Avec deux messages : d’abord le salut de l’humanité exige le sacrifice suprême et autorise la liquidation de ceux qui s’y opposent, ensuite la vie individuelle ne compte que dans la mesure où elle s’efface au profit du collectif.

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Autre exemple, celui de l’évitement de la référence culturelle à Goethe chez Heidegger : en 1934, Heidegger rejette Goethe vers l’insignifiance, en le qualifiant de « petit faiseur de rimes », au profit du vrai poète, Hölderlin, en qui les Allemands, peuple métaphysique ressemblant aux Grecs anciens, trouvent leur destinée mondiale. Mais on voit ressurgir la référence à Goethe dans les conférences et les cours donnés par Heidegger dans les années 1950. Clemens Pornschlegel montre que le rapport de Heidegger à Goethe ne se situe pas sur le plan de l’interprétation philologique, mais sur celui de la renommée. Taire ou nommer Goethe n’est pas anodin, puisqu’il s’agit de la référence suprême de la nation, du miroir convenable de l’identité allemande. Pour Heidegger, le nom de Goethe incarne une Allemagne bourgeoise, sécularisée et célébrant la Bildung, alors que Hölderlin symbolise la jeune et secrète Allemagne, un empire spirituel situé au-delà de toutes les formes concrètes de l’État et ouvert à la transcendance. Le passage de Goethe à Hölderlin est dès lors interprété comme un processus de sacralisation de la culture allemande. Or Clemens Pornschlegel montre de manière dérangeante, que, dans la culture classique elle-même, dort une idéologie de type « théologico-impérial » (l’emploi fréquent dans la langue de Goethe du préfixe Welt- renvoie au rêve d’un empire mondial). Dans ce schéma d’analyse, le nationalisme mythique de l’entre-deux-guerres fait figure de retour du refoulé.

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Bref, il s’agit d’un ouvrage qui « donne à penser » aux historiens de l’Allemagne et d’une invitation plus générale à faire parler les textes littéraires à partir des questions de l’histoire politique.

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Marie-Bénédicte Vincent

Herzog Todd, Crime Stories : Criminalistic Fantasy and the Culture of Crisis in Weimar Germany, New York, Berghahn Books, « Monographs in German History, 22 », 2009, 169 p., 75 $

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Dans cette étude typique des cultural studies américaines, l’auteur rassemble différents articles parus depuis 2000 et consacrés à l’univers fictionnel de la criminalité sous la république de Weimar. La thèse défendue est que la culture de Weimar, consciente de sa décadence, est fascinée par le crime. La population se représente elle-même comme criminelle, en lien avec la hausse de la délinquance depuis la Première Guerre mondiale. Or cette perception populaire ne correspond qu’en partie à la réalité : la hausse de la criminalité, patente depuis 1918, atteint son maximum en 1923, année de l’hyperinflation, mais décroît ensuite, même si les journaux continuent de consacrer leurs colonnes aux tueurs en série et aux détectives qui les pourchassent. C’est précisément ce décalage entre les dangers réel et fantasmé qui fournit le point de départ de l’ouvrage.

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L’auteur constate que le sujet du crime inspire de nombreux romanciers, et non des moindres (Alfred Döblin, Bertolt Brecht, Jakob Wassermann, Hermann Hesse), mais aussi les peintres (George Grosz, Otto Dix, Max Beckmann) et les cinéastes tel Fritz Lang (Le Cabinet du Docteur Cagliari en 1919, M le Maudit en 1931, Le Testament du Docteur Mabuse en 1933). Cet intérêt renvoie aux discussions publiques sur la criminologie et la réforme du droit. En 1924 est fondé à Munich le premier centre d’archives de biologie criminelle. La police convie de plus en plus le public à l’aider dans ses enquêtes (publication de portraits dans la presse), ce qui correspond à la demande générale de « voir » les criminels, comme si la société prenait plaisir au spectacle du crime. Il en résulte un brouillage des frontières entre criminel et non criminel, légal et non légal. Cette « crise de l’évidence » est manifeste dans le succès de la figure de l’imposteur, que rien dans l’aspect corporel ne permet d’identifier de l’extérieur (thème de la pièce de Carl Zuckmayer de 1931 sur le capitaine de Köpenick). La criminalité apparaît comme un point d’accès à la société moderne, voire à la modernité elle-même.

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L’auteur analyse dans cette perspective plusieurs chefs-d’œuvre emblématiques de l’époque. Ainsi, le sujet réel du roman d’Alfred Döblin, Berlin Alexander Platz de 1929 n’est, selon lui, ni l’histoire de la ville moderne, ni celle de l’antihéros Franz Biberkopf, mais la délimitation incertaine du criminel et du non criminel chez le personnage central : plongé dans un environnement urbain moderne dénué de significations et d’orientations, il devient la victime d’une violence impersonnelle, anonyme, omniprésente et extérieure à lui-même. Alfred Döblin a puisé son inspiration dans son activité de psychiatre intéressé par les criminels. Mais chez lui, l’hôpital ou la police ne sont pas des institutions puissantes, car précisément l’ordre d’avant-guerre a disparu. C’est d’ailleurs un point commun avec le non moins célèbre film de Fritz Lang, M le Maudit, dans lequel la traque du criminel est prise en charge par une organisation de gangsters concurrente de la police, qui parvient à contrôler la ville. À un autre niveau, dans la littérature enfantine, le roman Émile et les détectives d’Erich Kästner (1931) montre également l’arrestation d’un voleur par une organisation d’enfants indépendante. Or Todd Herzog souligne les correspondances entre cet univers fictionnel et la réalité sociale. Ainsi, Fritz Lang s’est inspiré, même s’il s’en défend, du cas du « vampire de Düsseldorf », un tueur en série dénommé Peter Kürten, arrêté en 1930. L’enquête a été menée par Ernst Gennat, le chef de la division des homicides de la police criminelle de Berlin dépêché sur place, qui inspire le personnage de l’inspecteur Lohmann. Le film peut dès lors être analysé comme une crise de l’investigation policière traditionnelle, en raison de l’impossibilité qu’il y a à démasquer un criminel à partir d’indices visuels, tels que l’empreinte, l’étude graphique ou l’apparence extérieure, car celle-ci ne correspond plus à celle du « criminel né » définie par l’anthropologie criminelle de Cesare Lambroso. L’auteur voit dans le nazisme l’aboutissement de cette crise de la non-distinction, avec la paranoïa géante de la société qui en résulte.

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Au total, ce livre, à la tonalité plus littéraire qu’historienne, rejoint une bibliographie récente sur la culture juridique de la république de Weimar et sa dimension populaire : les chroniques judiciaires de la presse à grand tirage voient les criminels comme les victimes d’un ordre social ébranlé (Daniel Siemens, Metropole und Verbrechen : die Gerichtsreportage in Berlin, Paris, Chicago 1919-1933, Stuttgart, Steiner, 2007). Néanmoins, le parti pris de voir dans la criminalité le point d’accès à la modernité reste évidemment sujet à critiques.

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Marie-Bénédicte Vincent

Bitsch Marie-Thérèse (dir.), Cinquante Ans de traité de Rome (1957-2007) : regards sur la construction européenne, Stuttgart, Franz Steiner, 2009, 361 p., 54,90 €

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La parution de cet ouvrage collectif dirigé par Marie-Thérèse Bitsch – qui signe l’introduction et une contribution – inaugure une nouvelle collection intitulée « Études sur l’histoire de l’intégration européenne » (EHIE), qui est trilingue (allemand, anglais, français) et cherche à dépasser les problématiques trop souvent nationales des ouvrages sur l’histoire de la construction européenne. Ainsi ce volume consacré aux cinquante ans du traité de Rome est-il coécrit par une quinzaine de spécialistes français, allemands, néerlandais, italiens, belges et luxembourgeois. La problématique générale de l’ouvrage est d’aborder la construction européenne au regard des traités de Rome (1957), ou plutôt du traité de Rome créant la CEE et de son importance au cours des cinq décennies suivantes.

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Le mouvement de l’ouvrage est d’abord chronologique (introduction et première partie) puis thématique (deuxième et troisième parties). Après un rappel historique des années 1945-1954, la première partie est consacrée au « traité de Rome et à ses évolutions successives ». Les contributions rassemblées constituent une synthèse utile sur les négociations et la mise en application du traité. Moins connues sont les révisions du traité, présentées ici successivement de manière très claire. Bien sûr, les réflexions sur les années postérieures au traité de Maastricht et jusqu’en 2007 relèvent davantage de l’essai que d’une histoire encore impossible à faire. Les contributions rassemblées dans la deuxième partie sous le titre « Avancées et difficultés de l’intégration économique » constituent des actualisations intéressantes par les spécialistes qui ont étudié ces grandes questions depuis déjà assez longtemps (Gilbert Noël – disparu en 2009 – sur la PAC notamment). Fort heureusement, les questions sociales ne sont pas oubliées et font l’objet de quelques pages qui posent la question de l’existence d’un modèle social européen. Le troisième ensemble consacré à « l’ébauche d’une Europe politique » fait la part belle à la politique internationale et aux relations avec les partenaires de la Communauté économique européenne puis de l’Union européenne.

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Les textes présentés montrent qu’il y a là désormais un chantier de recherche sur lequel les historiens peuvent se pencher et succéder aux théoriciens et aux politistes. Les réflexions portant sur la sécurité, la justice ou la démocratie prouvent que dans ces domaines également la construction entamée lors du traité de Rome est largement inachevée. À cet égard, les pages de la conclusion sont éclairantes. L’ouvrage est émaillé de portraits choisis des protagonistes européens, de documents, de données statistiques, etc. Les annexes comportent en outre une chronologie relative aux traités européens et une bibliographie classée de près de quatre cent cinquante ouvrages essentiellement en français, mais pas exclusivement. En refermant ce livre, le lecteur aura mieux compris que le traité de Rome fut un texte fondateur de l’intégration européenne et comment il en accompagna toutes les étapes.

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Yves Denéchère

Idées et personnel politiques en France

Dard Olivier, Leymarie Michel et Mc Williams Neil, Le Maurrassisme et la culture : l’Action française. Culture, sociabilité, politique (III), Villeneuved’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2010, 370 p., 26 €

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Cet ouvrage, issu d’un colloque (troisième d’une série), entend nous donner une vision d’ensemble de la place occupée par l’Action française dans la vie culturelle et politique au 20e siècle. Les communications, nombreuses, solides, plutôt centrées sur des personnalités, essentiellement consacrées à la période antérieure à 1940, renseignent utilement. Il manque sans doute un ou deux textes un peu synthétiques qui auraient permis, notamment, de replacer dans la configuration intellectuelle d’ensemble cette organisation dont la force propre tenait, justement, à sa capacité d’irriguer assez largement le champ culturel. Et, loi du genre de ce type d’ouvrage, quelques absences étonnent (Jacques Maritain, Pierre Lasserre, Daudet critique littéraire).

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Trois axes nous semblent orienter le livre. Le premier touche à l’emprise et à la déprise de l’Action française dans la vie intellectuelle. Son apogée est atteint vers 1919-1920 quand la Grande Guerre (Martha Hanna) et la mobilisation autour du Manifeste de l’intelligence rédigé par Henri Massis (Olivier Dard) fédèrent autour d’elle diverses composantes de l’intelligentsia conservatrice. Cette conquête avait été permise en raison du rayonnement exercé par la synthèse maurrassienne avant 1914, entre comtisme et catholicisme (Michael Sutton), entre « virilité » classique et nationalisme inquiet (Neil Mac William) d’une part ; d’autre part, l’Action française avait su habilement écarter tous ses rivaux, individu (Édouard Drumont), pensée potentiellement concurrente (le bergsonisme), groupes proches (les revues telles l’Indépendance et La Revue critique des idées et des livres étudiées par Thomas Roman et Laurent Joly). Cette synthèse néoconservatrice échouera devant la condamnation pontificale en 1926, mais Michel Leymarie nous en donne un avant-goût avec l’enquête littéraire de l’intellectuel catholique Maurice Vaussard en 1923.

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Le deuxième axe tourne autour des rapports entre littérature et politique. Faute de disposer des « cadres » politiques, l’Action française a choisi de conquérir l’hégémonie culturelle dans le pays. Mais, aussi, bloqués par les élites universitaires républicaines, les intellectuels d’Action française demeurent essentiellement des lettrés. Elle fut ainsi l’exemple abouti d’un phénomène très français, surtout dans l’entre-deux-guerres, la littérarisation du politique. Une des opérations clés de cette démarche fut la tentative d’annexion complète du « classicisme » à l’intérieur de son programme politique et culturel (Gaetano De Leonibus). Il y eut en effet une puissante séduction par la jeune Action française au début 1900, liée à sa façon de plaider en faveur d’une littérature au service d’un message moral et social (la Nouvelle Revue française fut sensible à ce projet) ou encore à sa façon « d’esthétiser le politique » dans l’exaltation de la beauté méditerranéenne (Christian Amalvi) ou du classicisme louis-quatorzien. Il aurait fallu peut-être ici une communication qui nous fasse connaître tous les entours littéraires et intellectuels de l’Action française (les divers grands hebdomadaires culturels de droite dans les années 1920), dont la radioactivité dépassait de loin les cercles de son journal et de sa revue. Mais cette vivacité et cette (relative) fraîcheur intellectuelles vont connaître assez tôt l’éteignoir de la répétition et du « penser-contre » (structurel néanmoins chez l’Action française avec son orientation contre-révolutionnaire).

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Nous avons donc là le troisième axe du livre qui enregistre les limites du groupement. Limite d’ordre créateur quand le classicisme devient uniquement un refuge et non une ressource, et que les personnalités un peu ambitieuses, comme un Thierry Maulnier (Ludovic Morel), préfèrent aller voir ailleurs à la fin des années 1930. C’est là tout le sens de la victoire de Gide sur Maurras dans les années 1920 (Jean-Michel Wittmann). Limite due au fonctionnement de l’organisation où les fortes personnalités telles Louis Dimier (Michela Passini) ou Pierre Boutang après 1945 sont écartées ou tenues en suspicion. Limite sociologique quand l’Action française flirte avec certains milieux plus populaires, les Camelots, mais sans véritablement mordre très profondément dans les catégories populaires. A contrario, quand l’Action française se délite durant la Seconde Guerre mondiale du fait de son soutien à Vichy (Bénédicte Vergez-Chaignon) et qu’elle ne pèse plus après 1945, elle a pu imprégner la sensibilité historienne de certains jeunes universitaires à l’image d’un Raoul Girardet ou d’un Philippe Ariès, en leur apportant le sens de l’étonnement devant la profondeur du passé (Guillaume Gros). Pour nous aujourd’hui, sensibles avant tout au desséchement précoce du mouvement et à sa couleur sépia, le plus difficile (il faudrait, sans doute, lire certaines belles pages de Maurras) reste de pouvoir imaginer l’Action française dans la force irrépressible que lui apportait vers 1900 un argumentaire, apparemment neuf et rédigé, souvent, dans la langue séduisante d’un français classique qui a tant fasciné les intellectuels (d’André Gide à Roland Barthes et Jean-Claude Milner). Ce livre, précisément, s’efforce de nous restituer quelques-unes de ses couleurs authentiques. C’est bien là le mérite de l’historien que d’autoriser cette conversation du passé avec le présent.

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François Chaubet

Dreyfus Michel, L’Antisémitisme à gauche : histoire d’un paradoxe, de 1830 à nos jours, Paris, La Découverte, 2009, 348 p., 23 €

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Michel Dreyfus s’est interrogé sur la présence, la force et les formes de l’antisémitisme à gauche depuis le début du 19e siècle. Il considère la gauche comme l’ensemble des organisations politiques et syndicales du mouvement ouvrier, des anarchistes aux socialistes, sans les radicaux ou la gauche démocrate et républicaine. Ce choix, qui conduit à une démarche très analytique, n’était pas le seul possible, mais il est légitime et favorise une grande clarté de lecture. Chaque période, chaque courant est analysé l’un après l’autre, posément et sereinement, afin de fournir les bases d’une discussion loyale et sérieuse. Nous sommes bien dans la logique du dossier d’instruction, mené à charge et à décharge, que conseillait Marc Bloch. Il est sans doute possible de regretter par contrecoup certains effets de ce découpage méthodique : les cas étudiés ne s’accordent pas toujours, aussi bien en ce qui concerne la représentativité de tel auteur ou de tel groupe ou courant, que pour la nature éventuellement antisémite de telle ou telle déclaration, ou ses conséquences sociales.

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Peu importe, le livre s’impose. Michel Dreyfus ne cherche ni à passer en force, ni à contourner élégamment les problèmes. Il analyse avec finesse et pédagogie chaque cas étudié, donnant ses certitudes comme ses parts de doute et d’interrogation. Il cherche à respecter l’horizon possible de chaque période, à en comprendre l’état du discours social, comme le disait Marc Angenot, à saisir et distinguer les diverses facettes de l’antisémitisme, religieuses, économiques, politiques …

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Son bilan final apparaît en demi-teinte : oui, il a existé et il peut toujours exister des déclarations, manifestations ou actions antisémites « à gauche ». Il n’est point d’immunité naturelle à gauche contre le racisme. Non, il n’existe pas d’antisémitisme spécifique « de gauche ». Ce n’est pas la gauche non plus qui a été le principal vecteur de l’antisémitisme et du racisme, loin de là. Les positions antisémites y sont restées le plus souvent minoritaires, quand elles n’étaient pas marginales. Elles ont été combattues et la gauche s’est en partie construite sur le refus spécifique de ce racisme. N’était-ce pas sa pente la plus logique en se référant à ses origines révolutionnaires ? Les antisémites du 19e siècle sont le plus souvent très critiques à l’égard de 1789, donc de la référence fondamentale et constitutive, en France du moins, de « la gauche ». Deux dates clés sont à valoriser : 1898, avec le tournant de l’affaire Dreyfus ; 1945, avec la victoire contre le nazisme. La première marque sans doute davantage, pour la gauche, une coupure fondamentale que la seconde : la cristallisation antiraciste s’y réalise avec une belle netteté. Le prolétariat juif n’est plus le grand oublié des discours socialistes et des analyses sociales, il apparaît au grand jour, avec la thèse de Leonty Soloweitschik, avec aussi la lettre des ouvriers socialistes juifs parisiens publiée par Éric Cahm à l’issue du sixième tome des Œuvres de Jean Jaurès … Après guerre, c’est autre chose. Toute judéophobie est disqualifiée, à droite comme à gauche, mais avec parfois un effet retard, et quelques errements surprenants, ci et là. Les dernières décennies du siècle voient monter la connaissance et la place du génocide, rendant inacceptable toute complicité ou collusion avec les ratiocineurs du « détail » manifesté par un tel crime. Pourtant, le livre s’achève sans aucun triomphalisme. Au terme de ces analyses nuancées et équilibrées, même si les valeurs humanistes et universalistes l’ont en principe emporté, Michel Dreyfus conclut à un devoir de vigilance, calme et mesuré, mais certain.

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Gilles Candar

Bellon Christophe, Briand : l’Européen, Paris, La Documentation française, « Tribuns », 2009, 108 p., 10 €

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Renouvelant l’approche proposée par Georges Suarez et Bernard Oudin, Christophe Bellon, dont on attend la publication de la thèse de doctorat, « Aristide Briand et la délibération parlementaire », nous livre ici un petit ouvrage de vulgarisation présentant l’itinéraire d’Aristide Briand. Répondant à l’objectif de la collection « Tribuns », « faire entendre les grands orateurs de notre histoire politique », l’auteur nous offre un récit ponctué par les déclarations de celui qui fut un personnage central de la Troisième République – trente ans député et seize ans ministre ou président du Conseil – et de l’Europe de l’entre-deux-guerres.

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L’ouvrage, de facture classique et adoptant un plan chronologique, présente d’abord les années d’apprentissage, à Saint-Nazaire où Aristide Briand, issu d’un milieu modeste, devenu bachelier, débute comme avoué chez un clerc de notaire. Ambitionnant de devenir avocat, il étudie le droit dans la capitale et se lance parallèlement dans une carrière de journaliste. Rapidement, il fait ses premières armes en politique dans sa ville natale, avec une identité encore imprécise. De retour à Paris dans les années 1890, rédacteur de La Lanterne, proche de Jean Jaurès, il s’engage en faveur du socialisme réformiste et devient le numéro deux du parti socialiste français. En 1902, âgé de 40 ans, il entre au Palais Bourbon. Rapporteur de la loi de séparation des Églises et de l’État, le député de Saint-Étienne révèle ses qualités d’orateur et de réformateur : « Briand a fait la séparation, la séparation a fait Briand. » Devenu en 1906 ministre des Cultes, il est chargé de son application et sait, par ses compromis, apaiser l’hostilité de l’Église catholique. Son accès à la présidence du Conseil en 1909 le conduit à pacifier cette fois les relations avec les syndicats et les grévistes. Pour combattue qu’elle soit, la loi sur les retraites ouvrières, adoptée à l’époque de son premier gouvernement, marque un pas vers l’instauration d’une démocratie sociale. Devenu l’homme des centres, Aristide Briand fonde à la veille de la guerre la Fédération des gauches qui peine à s’imposer dans le nouveau paysage partisan. Ministre dès le début de la guerre, puis lorsqu’il dirige le gouvernement pendant dix-huit mois entre 1915 et 1917, il œuvre en coulisse à restaurer l’autorité de l’exécutif sur le pouvoir militaire. À partir de 1918, il se fait « pèlerin de la paix ». La démarche de l’inamovible ministre des Affaires étrangères (entre 1925 et 1932), bientôt prix Nobel de la paix, est fondée sur le réalisme politique : « Tout ce qu’il accomplit est marqué du sceau de l’espérance raisonnable. » Le premier couple francoallemand Briand-Stresemann est désormais le symbole de la politique européenne des années 1920, de l’« esprit de Locarno ». Aristide Briand se consacre alors à sa dernière grande initiative, son plan d’Union fédérale européenne.

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Ce petit livre a le mérite de nous présenter plus de quarante ans d’histoire politique française, vue de l’intérieur, du législatif comme de l’exécutif. L’auteur montre un réel talent à présenter clairement les enjeux politiques, à les resituer dans le contexte et à souligner le rôle des individus dans les prises de décisions collectives. On regrettera que l’ouvrage, étonnamment dépourvu d’introduction et d’une chronologie détaillée (qui aurait pourtant été utile en l’absence de références datées précises au fil du texte), ne propose en outre qu’une très courte bibliographie. Sans doute aussi en raison de sa vocation grand public, il ne comporte pas de notes infrapaginales – un choix imposé par la collection –, qui auraient permis de connaître l’origine des nombreuses citations à la base desquelles le récit est construit. La démarche est gênante pour le chercheur bien peiné à identifier la nature du propos. La parole d’Aristide Briand, néanmoins omniprésente dans le livre, réjouira ceux qui aiment à retrouver ce qui fait les forces des tribuns dont il fut. Ce livre, écrit dans une langue alerte par un auteur qui n’échappe assurément pas à l’éloge, aura, on l’aura compris, une double vertu : mettre à la portée de tous l’itinéraire d’un homme politique majeur du 20e siècle, susciter pour la version publiée de la thèse de doctorat de Christophe Bellon les plus vives attentes au sein des historiens du politique.

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Anne-Laure Anizan

Thomas Jean-Paul, Le Beguec Gilles et Lachaise Bernard (dir.), Le Retour du général de Gaulle : Mai 1958, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010, 228 p., 18 €

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Cinquante ans après la prise du gouvernement général d’Alger, un colloque, patronné par le Centre d’histoire de Sciences Po et la Fondation Charles-de-Gaulle, a pensé que la découverte des archives de Léon Delbecque, acteur de premier rang, serait l’occasion de trancher de la connivence – ou non – du général de Gaulle avec une insurrection où les étudiants ont fini par entraîner les parachutistes. Ainsi l’écrit Jean-Paul Thomas avant que Gilles Le Béguec rappelle la gravité de la crise du pouvoir républicain, que Malka Rahal démonte la mystification de la fraternisation musulmane, que Jacques Frémeaux montre que dans sa masse, l’armée est restée attentiste et qu’Olivier Dard nous entraîne dans le petit monde, si stérile, de l’extrême droite et des ultras.

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Mais cette quête d’archives peut-elle aboutir ? Toujours plus nombreux, les petits faits, peuvent être multipliés, sans que la surprise du dénouement ou la richesse de la postérité soient pour autant atténuées. Comme nous l’a appris François Hartog, redevable des travaux de Claude Lévi-Strauss et de Reinhart Koselleck, la clé est à chercher non dans une réalité impossible à clore, mais dans les têtes qui les reçoivent, au travers de systèmes de mémoires ou de régimes d’historicité, comme il est dit aujourd’hui, grâce à leur cadre théorique. Ainsi, et comme l’écrit Serge Berstein en conclusion, le 13 mai 1958 a-t-il clos le cycle de la république parlementaire ouvert dans les années 1880, ce qui nous mène à la chute sans appel d’une journée, qui ne serait qu’un 6 Février réussi. Bien sûr. Mais quel nom donner au nouveau cycle ? Et que nous dit-il ? Si tout le monde est d’accord pour affirmer qu’en 1958 la différence réside dans la personne du général de Gaulle qui a maintes fois pris la route de Colombey à Paris pour aller à la rencontre de dignitaires de plus en plus haut placés dans la hiérarchie de la République, il est curieux de voir que personne n’a songé à interroger la façon dont le général avait situé les faits dans ses Mémoires, publiés en 1970 à la veille de sa mort : selon ses mots, il se serait agi de résoudre, pour la France, un problème vieux de cent soixante-neuf ans et pour l’Algérie de 1960, un problème vieux de cent trente ans …

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Une telle affirmation signe l’appartenance au petit monde du légitimisme constitutionnel, adepte, avec Chateaubriand, de la Révolution patriote de 1789 et, avec Tocqueville, de la démocratie de 1848 ; elle relativise tant l’interrogation sur l’homme, républicain « rallié » ou non, que le malaise des intellectuels, ici étudié par Nicole Racine, eux qui voient s’éteindre leur magistère au bénéfice des juristes, constitutionnalistes ou magistrats, puisque la jauge des nouvelles années sera celle des droits de l’Homme et du citoyen, ceux-là même que l’homme du 18 juin a donnés aux femmes et aux militaires en 1944, en attendant les Français musulmans de 1958 !

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En d’autres termes, le mois de mai 1958 n’a pas fini d’interroger. Comment expliquer que la Quatrième en soit venue là ? Quel était ce « statut » de l’Algérie qui avait obligé les hiérarques de 1947 à solliciter le soutien du chef d’un RPF tant redouté ? Et qu’est ce que cette Constitution ayant interdit, en janvier 1946, que sa rédaction procède d’un « concours » des pouvoirs exécutif et législatif ? Est-ce sans rapport avec un problème vieux de cent soixante-neuf ans ?

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Odile Rudelle

La « Nouvelle Société » de Jacques Chaban-Delmas, textes réunis par l’association Chaban aujourd’hui, avec le concours du Centre d’histoire de Sciences Po et du Comité d’histoire parlementaire et politique, Paris, Economica, 2010, 146 p., 18 €

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Le 16 septembre 2009 s’est tenue à l’Assemblée nationale une journée de réflexion organisée par le Centre d’histoire de Science Po conjointement avec l’association Chaban aujourd’hui sur le thème : « Le discours sur la Nouvelle Société, un discours pour demain ? » Quarante ans après que Jacques Chaban-Delmas a prononcé ce discours qui s’inscrit parmi les grands textes politiques du 20e siècle, il paraissait intéressant de confronter le point de vue des historiens avec le témoignage de celles et ceux ayant vécu cet événement. Les communications des trois historiens, Bernard Lachaise, Jean Garrigues, Gilles Le Béguec, ont permis de replacer l’épisode dans son épaisseur historique.

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L’analyse du discours prononcé en septembre 1969 ne peut effectivement se comprendre comme relevant exclusivement du contexte de l’époque. Certes, le souvenir du départ volontaire du général de Gaulle quelques mois plus tôt, ainsi que celui des événements de l’année précédente, sont encore dans tous les esprits, mais, en même temps, ce discours inspiré est aussi le fruit d’une tradition historique plus ancienne. Comme le souligne Gilles Le Béguec dans son intervention, le texte de la Nouvelle Société représente la tentative de synthèse entre les deux grandes inspirations réformatrices dans les sociétés moderne. D’une part, un projet social-démocrate rénové, influencé par les courants démocrates-chrétiens. D’autre part, une inspiration libérale réformatrice qui renvoie au new liberalism anglais du premier tiers du 20e siècle.

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L’édition du discours du Premier ministre dans l’ouvrage donne également l’occasion de redécouvrir quelques-uns des thèmes abordés qui apparaissaient à l’époque modernes, comme la participation citoyenne ou bien encore la décentralisation. Certains d’entre eux avaient déjà été traités par Pierre Mendès France dans son ouvrage La République moderne paru en 1962. Ainsi que le suggère Gilles Le Béguec, on peut s’interroger sur les trajectoires politiques croisées entre le chabanisme et le mendésisme. L’ouvrage, qu’il faut bien entendu lire en complément des actes du colloque organisé à Bordeaux en 2006, est aussi l’occasion de découvrir ou de redécouvrir des témoignages d’anciens collaborateurs de Jacques Chaban-Delmas et de mieux comprendre la genèse de ce discours qui reste dans les annales de la vie politique française. La crise que nous traversons actuellement offre de surcroît à l’idée de « société bloquée », mise en évidence à l’époque par le Premier ministre de Georges Pompidou, une actualité brûlante.

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Thibault Tellier

Éducation, savoir et domination

Girault Jacques, Pour une école laïque du peuple : instituteurs militants de l’entre-deux-guerres en France, Paris, Publisud, 2009, 492 p., 39,60 €

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Cet ouvrage rend compte d’un ensemble d’enquêtes – la principale a été réalisée en 1976 – auprès d’instituteurs qui ont été des militants syndicaux pendant l’entre-deux-guerres. Six cent vingt-quatre réponses à un questionnaire, souvent accompagnées par des témoignages plus développés, ont été exploitées. Ces enquêtes se situent dans le prolongement de l’enquête bien connue de Jacques Ozouf sur les instituteurs d’avant 1914, mais avec une restriction sur la population qui témoigne de l’intérêt principal de Jacques Girault : le militantisme syndical et les réactions des instituteurs, à une époque où le pacifisme d’une grande partie d’entre eux, consécutif à l’expérience de la Première Guerre mondiale, est confronté aux évolutions de la politique internationale.

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Les militants qui ont répondu se distinguent nettement de l’ensemble des instituteurs alors en fonction : les hommes sont nettement surreprésentés (80 % de l’échantillon) et plus encore les anciens et anciennes élèves d’écoles normales (90 %). Jacques Girault fournit les distributions des réponses par sexe pour chaque question posée à ces militants, et des indications sur les liens statistiques avec d’autres principes de variation des réponses, parfois l’origine sociale ou la génération, plus souvent l’orientation syndicale (qui conduit à distinguer les militants ou anciens militants du SNI d’avant 1935 de ceux de la Fédération unitaire qui réunit jusqu’en 1935 anarcho-syndicalistes et communistes), les appartenances politiques et les positions politiques antérieures comme, par exemple, les appréciations sur les accords de Munich. Ces tableaux statistiques concernant une population définie par une double sélection à partir de l’ensemble des instituteurs sont moins suggestifs que les témoignages largement cités. Ceux-ci donnent accès aux raisonnements qui accompagnent les positions de ces militants en matière syndicale et politique.

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L’ouvrage adopte une organisation thématique : mode de vie, pratiques pédagogiques, relations avec des mouvements pédagogiques, activités sociales autour de l’école, participation au syndicalisme et à la vie politique, notamment dans la période mouvementée qui va du Front populaire à 1940 et plus rapidement au-delà. C’est ce dernier aspect qui fait l’objet de l’essentiel de l’ouvrage, éclairé par des éléments de contextualisation nombreux et substantiels apportés par Giraud concernant la vie politique et syndicale. Frappantes sont la diversité et la complexité des réactions aux événements qui conduisent à la guerre – et quelques-uns des principaux dirigeants du SNI du pacifisme à Vichy. On peut souscrire aux derniers mots de la conclusion : « Une communauté imparfaite, nuancée se dégage. En dépit des violents affrontements qui traversent ce milieu, une cohésion règne, construite par les épreuves traversées pendant cette dizaine d’années. »

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Jean-Michel Chapoulie

Martinez Françoise, « Régénérer la race » : politique éducative en Bolivie (1898-1920), Paris, La Documentation française, 2010, 460 p., 26 €

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Dans cet ouvrage, l’auteur étudie la politique éducative menée par le gouvernement libéral de Bolivie dans les deux premières décennies du 20e siècle. Pour ces libéraux qui incarnaient les intérêts de la nouvelle bourgeoisie urbaine, formée de commerçants et de professions libérales, il s’agissait de faire entrer le pays dans l’ère de la modernité et lui permettre de rejoindre le camp des nations civilisées, dans un contexte où l’identité nationale venait d’être blessée par la perte d’une partie de son territoire à la suite d’une défaite militaire.

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Alors que les Indiens représentaient près de la moitié de la population et que les prédictions d’une extinction prochaine de cette « race inférieure » étaient démenties par les résultats du recensement, l’élite « blanche » souhaitait aussi conjurer la crainte d’une révolution indigène, un affrontement décliné dans ce contexte darwinien et spencérien sous le prisme de la « guerre des races ». Un premier projet assimilationniste visait à « désindianiser » la société bolivienne, c’est-à-dire à réduire à néant toute culture indienne, synonyme de barbarie, d’homogénéiser le corps social et de former une main-d’œuvre indispensable à la mise en valeur agricole des terres des hauts plateaux où l’oxygène était rare. L’enseignement fut réduit à l’apprentissage de l’espagnol et de la religion catholique. Cependant, à partir de 1915, la politique assimilationniste céda la place à une politique différencialiste qui eut pour objectif une évolution modérée et contrôlée du mode de vie des Indiens, afin que ces derniers soient en phase avec la modernité tout en restant à leur place dans la hiérarchie et l’ordre social établis.

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Se mit alors en place un enseignement indigène qui n’est pas sans rappeler celui qu’adoptèrent les puissances coloniales européennes dans les années 1880-1945 : une éducation spécifique adaptée à la « nature » de l’Indien, qui se limita à lui inculquer les normes d’une société moderne (hygiène, obéissance, patriotisme) et à le transformer en un paysan plus performant, mais à qui ni la lecture ni l’écriture n’étaient jugées nécessaires. Alors qu’une formation intellectuelle risquait de lui donner la possibilité de penser son émancipation, l’Indien dut donc se contenter d’une éducation agricole rudimentaire, tout au plus complétée par une formation aux travaux manuels (tissage, menuiserie, etc.). On vit alors s’installer une éducation duale, une école urbaine destinée à la minorité blanche et métisse et une école rurale pour les Indiens. Si les progénitures des élites « blanches » entraient à l’Université, les enfants métis ne terminaient généralement pas leur cursus secondaire, afin de répondre à leur vocation artisanale et industrielle nécessaire à l’industrialisation nationale. L’autre similitude avec le continent européen réside dans la mobilisation de la science des races, l’anthropologie, et notamment ses deux composantes, l’anthropométrie et la psychologie. Le gouvernement commandita une étude auprès des Indiens quechuas et aymaras qui permit de légitimer, sous couvert de la Science, les représentations dépréciatives en vigueur et confirma que si l’Indien quittait ses hauts plateaux, il ne pouvait que dégénérer.

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Carole Reynaud Paligot

Trumbull IV George R., An Empire of Facts : Colonial Power, Cultural Knowledge, and Islam in Algeria, 1870-1914, Cambridge, Cambridge University Press, « Critical Perspectives on Empire », 2009, 309 p., 19,99 £

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Dans le sillage des réflexions de Michel Foucault et d’Edward Said sur les rapports du savoir au pouvoir, la démarche de George R. Trumbull IV vise à révéler la profondeur de l’implication coloniale au sein de la pratique ethnographique en Algérie, dans les premières décennies de la Troisième République. Pour ce faire, il a choisi de ne pas se limiter à une histoire de l’ethnologie comme discipline savante, mais d’envisager plus largement une pratique et une écriture ethnographiques, qui seraient communément partagées par les savants, les administrateurs et les voyageurs.

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Organisée en six chapitres, la démonstration commence par une analyse des mécanismes de ce type de narration (pour George R. Trumbull comme pour James Clifford, l’ethnographie est une fiction), soulignant la place centrale donnée à l’enquête de terrain, mode de connaissance facilitant le contrôle colonial. Au nom de l’importance des interactions personnelles, Trumbull étudie ensuite différentes trajectoires individuelles (deuxième chapitre), concluant cependant sur l’impossibilité d’échapper à une structure coloniale qui formate aussi bien l’observation des confréries soufies (vues comme autant de dangers potentiels pour le projet républicain séculariste, troisième chapitre) que celle des pratiques religieuses musulmanes (avec l’affirmation d’un primitivisme justifiant la « mission civilisatrice », quatrième chapitre). Les ethnographes, en affirmant la nécessité de réformer la condition féminine (cinquième chapitre) ou de faire obstacle à la violence constitutive des Sahariens (sixième chapitre), ont cautionné une « action moralisatrice », paravent d’une guerre annihilatrice envers toute expression d’une « culture algérienne » (p. 75-76). En établissant (ou en inventant) des « faits », l’ethnographie a permis la constitution et la pérennisation d’un empire : sous une forme sophistiquée qui porte la marque du linguistic turn, des gender studies et des postcolonial studies, le constat rappelle celle de Philippe Lucas et Jean-Claude Vatin dans L’Algérie des anthropologues (Paris, Maspero, 1975), anthologie critique qui témoignait d’un engagement forgé par la guerre d’Algérie.

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L’ombre portée par la guerre américaine menée en Irak et en Afghanistan explique sans doute la radicalité de l’auteur, alors que, cinquante ans après les décolonisations, l’historiographie française tendrait plutôt à s’interroger sur la complexité des interactions entre colonisateurs et colonisés. On peut regretter que George R. Trumbull, en opposant radicalement État colonial et Algériens, passe sous silence l’œuvre ethnographique de ceux qui, parmi ces derniers, ont servi le projet impérial, tel Ismaël Hamet. Sa rhétorique contrastive le conduit à des exagérations ou à des contresens dommageables (ainsi lorsqu’il prête une marginalité vis-à-vis du système colonial à Corneille Trumelet ou Alfred Bel). Plus généralement, en traitant successivement de dossiers nourris d’une documentation de première main, George R. Trumbull n’établit pas le contexte sociologique qui permettrait de comprendre la situation précise des ethnographes qu’il cite. Si le choix délibéré de traverser les hiérarchies du monde académique permet de révéler des auteurs inconnus, il a l’inconvénient d’occulter l’importance d’acteurs essentiels, qu’il s’agisse du directeur de l’École des lettres d’Alger René Basset ou du directeur des Affaires indigènes Dominique Luciani. L’ampleur des sources primaires sur lesquelles se fonde ce travail et la richesse de sa bibliographie – qui omet cependant l’étude de Jacques Frémeaux sur Louis Rinn (dans Les Arabes et l’histoire créatrice, ouvrage collectif dirigé par Dominique Chevallier, Paris, Publications de la Sorbonne nouvelle, 1995), les travaux de Dominique Casajus sur Henri Duveyrier et l’ouvrage collectif dirigé par Pierre-Jean Luizard (Le Choc colonial et l’Islam : les politiques religieuses des puissances coloniales en terres d’islam, Paris, La Découverte, 2006) – en font néanmoins un outil utile qui devrait faire date.

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Alain Messaoudi

Réflexions historiographiques

Bourdieu Pierre et Chartier Roger, Le Sociologue et l’historien, Paris, Agone, « Raison d’agir », 2010, 104 p., 13 €

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En 1988, France culture proposait à Roger Chartier de recevoir Pierre Bourdieu dans son émission « À voix nue ». Les Éditions Agone ont pris l’heureuse initiative de publier cette série de cinq entretiens, centrés sur des thèmes clés de la pensée de Pierre Bourdieu. L’ouvrage est en outre présenté dans une édition soignée qui a le mérite de conserver les hésitations, blancs et hiatus de l’échange original : le lecteur n’est pas confronté à un exposé de synthèse, mais à un dialogue vivant, souvent critique, entre deux personnalités et deux disciplines.

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Le premier échange évoque le métier de sociologue. Signalant la différence entre l’histoire, centrée sur le passé, et la sociologie, confrontée à une matière vivante, Pierre Bourdieu insiste sur la difficulté à exercer le métier de sociologue lorsqu’il s’agit de produire une réflexivité sur le monde social souvent désagréable aux contemporains. Il rappelle, pour cela, l’importance du caractère scientifique de la discipline et la nécessité d’un intellectuel qui ne soit plus total mais centré sur des questions partielles.

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Le dialogue bascule assez logiquement sur les usages politiques du travail scientifique ainsi défini. Le sociologue rappelle la force des déterminations sociales, tout en soulignant l’existence d’une part de liberté que la réflexivité sociologique peut aider à accroître. La fragilité de cette position est soulevée par Roger Chartier (un travail écrit pour ceux qui ne peuvent le lire, lu par ceux qui ne veulent pas le comprendre), amenant Pierre Bourdieu à préciser son propos : la sociologie fournit des armes d’« autodéfense contre l’agression symbolique », même si les agents en produisent spontanément, quoiqu’ils soient moins efficaces. L’idéal serait en fait que les deux se rejoignent. Se manifeste ici chez Pierre Bourdieu un « utopisme rationnel », une utopie inscrite dans les limites du possible.

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Le troisième entretien est traversé de questions plus directement épistémologiques. À l’invite de Roger Chartier, Pierre Bourdieu rappelle en quoi les oppositions entre individu et structures, approche objectiviste et phénoménologique sont fausses : chacun est à la fois inscrit dans une situation objective et mesurable, et, en même temps, se la représente et la travaille de l’intérieur. La précision permet une nouvelle distinction entre la sociologie, où ces débats sont beaucoup plus vifs, et l’histoire, plus proche d’une mosaïque de thèmes d’études et de manières de faire. Celle-ci perd en exigence critique dans cette dispersion, mais la sociologie ne peut plus, selon Pierre Bourdieu, faire sien le rêve durkheimien d’une science sociale unifiante.

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La discussion suivante approfondit l’examen des concepts plus spécifiquement « bourdieusiens » : habitus et champs. L’échange donne ici tout son intérêt et amène leur concepteur à préciser ces notions. L’habitus est ainsi une système de virtualité qui ne se révèle qu’en situation. Il n’est pas un fatum, même si les expériences (pré-) orientées par ce système peuvent le confirmer au cours d’une vie. La notion de champ, quant à elle, permet d’insister sur les discontinuités en histoire (ainsi, on ne peut dire à proprement parler dire que Michel-Ange est un artiste). Ceci dit, le problème demeure, comme le suggère Roger Chartier, de savoir comment utiliser la notion dans des espaces sociaux où la forme d’État par rapport à laquelle elle se définit n’existe pas.

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Reste la question essentielle de l’art, thème du dernier échange. Pierre Bourdieu rappelle comment, selon lui, Édouard Manet a entraîné la mise en place du champ de l’art moderne, et comment Gustave Flaubert, dans L’Éducation sentimentale, mobilise son travail littéraire dans une analyse rigoureuse des positions sociales de son époque. Ce dernier exemple est l’occasion de revenir sur le problème de l’écriture. Si la littérature a des ressources cognitives que les sciences sociales ne peuvent nier, celles-ci ont une capacité d’explicitation directe qui font aussi leur force. Là encore, la sociologie se distingue de l’histoire, la première se concentrant sur la distance à l’objet, la seconde adoptant plus facilement des trames narratives. Le « beau style » de l’historien, qui a une fonction d’évocation, voire de résurrection, peut alors heurter une écriture sociologique plus sensible aux articulations entre monde social, positions et individus.

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Ces entretiens proposent ainsi une approche vivante du travail de Pierre Bourdieu, éloignée des luttes et durcissements a posteriori, d’ailleurs parfois effectués par le sociologue lui-même. Dans sa préface, Roger Chartier rappelle qu’au moment des entretiens, le sociologue n’est pas encore entré dans le débat beaucoup plus direct qu’il mènera avec les historiens dans les années 1990, et que l’histoire traverse alors une série de questionnements qui ébranle ses certitudes (réflexivité, question du récit, de l’individu, de l’événement). Il faut souligner aussi l’intérêt du dialogue : Roger Chartier pose très directement les questions récurrentes posées par l’œuvre de Pierre Bourdieu, celui-ci y répondant tantôt avec vivacité tantôt avec humour, précisant toujours son propos. L’ouvrage offre ainsi un bon moyen, pour les historiens, de découvrir les multiples ramifications de cette œuvre. Il rappelle aussi toute la fécondité d’une rencontre exigeante et ouverte entre des disciplines. Différentes par leur histoire, leur manière de faire, leur objet, leur fonction sociale, elles peuvent alors se préciser et s’expliciter l’une l’autre. Le dialogue devient ainsi l’exemple d’une pratique pleine de l’interdisciplinarité.

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Quentin Deluermoz

Scott Joan W., Théorie critique de l’histoire : identités, expériences, politiques, Paris, Fayard, « À venir », 2009, 176 p., 17 €

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Joan W. Scott est probablement l’une des historiennes américaines les plus importantes de la fin du 20e siècle. À partir de ses travaux sur le genre, entendu comme relation entre les sexes, elle n’a cessé de démonter les catégories d’entendement du discours historique. Dans ces trois articles devenus des références de l’historiographie américaine, et dont il faut se réjouir de la traduction, l’historienne livre sa « théorie critique de l’histoire ».

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Le premier texte, « L’histoire comme critique », entend répondre aux attaques contre le postmodernisme, récurrente aux États-Unis comme en Europe. Ces reproches s’appuient sur un retour au réel, à la fois méthodologique (empirisme, histoire quantitative) et politique (à droite comme à gauche), qui cherche des étais rassurants au discours historien. À partir des travaux de Jacques Derrida, de Michel Foucault ou des spécialistes de littérature, l’auteure rappelle l’intention du postmodernisme qui entend remettre en cause les évidences les plus ancrées des certitudes historiques. Elle promeut, à nouveau, la force de son questionnement comme la volonté de dénaturalisation radicale des catégories. « L’éthique de la critique » s’éloigne ainsi de toute prescription et cherche un arrachage, certes douloureux, mais qui seul autorise de nouveaux efforts d’interprétation.

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Dans « L’évidence de l’expérience », article célèbre, elle souligne néanmoins ce qui lui semble une faiblesse des analyses postmodernistes. Contre les récits conventionnels et les modèles interprétatifs dominants, celles-ci ont mis en valeur, comme élément de preuve, l’autorité de l’« expérience vécue » des dominés (qu’ils le soient en fonction du genre, de la race ou de la classe). Paradoxalement, ce point clé de l’histoire critique participe de la recherche d’un fondement du récit historique et d’une perspective téléologique, fût-elle d’émancipation. Le propos est illustré par une analyse serrée du célèbre La Formation de la classe ouvrière anglaise d’Edward P. Thompson (traduction française : Paris, Éditions de l’EHESS, Seuil, 1988) ou par des travaux sur l’histoire des femmes. Contre cet écueil, Joan W. Scott suggère d’« historiciser l’expérience » à partir d’une analyse du langage et des catégories, dans leur usage d’époque comme dans celui de l’historien. C’est le seul moyen pour la discipline, selon elle, de garder son pouvoir explicatif sans reproduire les catégories naturalisées (femme, noir, homosexuel, ouvrier, etc.).

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Le dernier article, peut-être le plus original, développe cette dernière piste. L’auteure utilise une notion qu’elle a forgée pour l’étude de l’identité, à partir de la psychanalyse, appelée « échofantasme ». Elle permet de désigner d’un côté le travail de reconstruction et de simplification que font les acteurs dans leur efforts d’identification (le fantasme), de l’autre les échos de ce fantasme dans le passé puis leur réunion dans un récit linéaire (à partir de l’exemple des échos entre Olympe de Gouges, Jeanne Deroin et Madeleine Pelletier). L’historien, par son désir de mise au jour de situations oubliées, risque de prolonger malgré lui ces résonances et doit être conscient de ce phénomène. Il ne s’agit pas, précise-t-elle, de nier les discriminations réelles ni l’intériorisation du pouvoir, mais bien de rappeler la diffraction derrière ces échos et les différentes manières de porter ces identités, ici d’être femme. L’outil permet alors de se dégager de son objet d’étude et en même temps de rendre plus fine l’analyse des identités.

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Ces textes stimulants invitent l’historien à un effort accru de réflexivité et d’inventivité, au-delà des routines de pensées installées. Ils offrent en outre au lecteur français une initiation à tout un pan de l’historiographie américaine, mal connu ou très vite déconsidéré comme étant trop centré sur le langage et les groupes dominés (postcolonialisme, subaltern studies, gender studies, études littéraires, psychanalyse, théorie de l’histoire à partir de Michel Foucault et Jacques Derrida, réflexion sur le langage et l’identité). Ces articles rappellent pourtant que ce courant fut loin d’être cohérent, qu’il fit l’objet d’âpres débats et souleva de riches problématiques. La discussion peut être reprise : cette démarche, centrée sur les mots ou sur l’historicité des concepts, semble peu incarnée, et la chair, les corps, les sens, avec leur résistance spécifique à l’analyse peuvent ouvrir d’autres perspectives. Bien que souligné, le poids des contraintes sociales risque également d’être minimisé par la mise en valeur des inventions et des aménagements. L’usage de la psychanalyse, enfin, mériterait à son tour d’être plus historicisé. Néanmoins, les questions posées, l’ouverture recherchée comme l’efficacité de l’approche restent intactes : la fermeté et la grande finesse des analyses de Joan W. Scott font ressortir la force du projet dit « postmoderniste » lorsqu’il est parfaitement maîtrisé. L’ouvrage montre qu’il serait dommage d’en avoir perdu l’ambition critique, étouffée sous des prescriptions rassurantes.

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Quentin Deluermoz

Entreprises et produits culturels

Callu Agnès, Eveno Patrick et Joly Hervé (dir.), Culture et médias sous l’Occupation : des entreprises dans la France de Vichy, Paris, CTHS, 2009, 390 p., 32 €

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L’ouvrage croise l’histoire culturelle (en tant qu’histoire sociale des représentations) et l’histoire économique des médias sous l’Occupation, au sein de quatre parties : « marchés », « entreprises », « culture et économie », « contrôles ».

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Patrick Eveno examine les comptes d’entreprises, les marchés et l’encadrement de la presse, plus idéologique qu’économique. Olaf Simons réfléchit à l’évolution des liens entre le Troisième Reich et les Éditions westphaliennes Carl Bertelsmann. Florian Triebel étudie la logique culturelle et financière des Éditions Eugen Diederichs dans l’Allemagne nazie. Jeroen Euwe montre comment l’Occupation des Pays-Bas s’accompagne d’un boom du marché de l’art. Gérard Régnier sonde la progression des marchés du disque de jazz dans l’Europe occupée. Bruno Dubot analyse les trajectoires éditoriale et entrepreneuriale de la Librairie Larousse. Marie-Cécile Bouju parle de « neutralité » à propos de l’Imprimerie Georges Land, une des plus importantes de la région parisienne. Claire Maingon scrute la volonté affichée d’élitisme et de propagande de la galerie Charpentier et de son propriétaire. Stéphanie Salmon présente la renaissance du groupe Pathé, grâce à sa production de films et à son indépendance financière. Aurianne Cox s’intéresse au rôle du journal Signal comme instrument de propagande allemande. Agnès Callu s’interroge sur la notion de collaboration dans le Paris des musichalls et des cabarets. Myriam Chermette explique le déclin de l’image photographique dans les quotidiens repliés en zone non occupée. Françoise Taliano-des-Garets considère la censure, l’économie et la propagande de la presse à Bordeaux. Yannick Simon inspecte l’étatisation et les enjeux de gestion du droit d’auteur au sein de la SACEM. Caroline Chaineaud regarde l’évolution des structures et de la politique du Comité d’organisation de l’industrie cinématographique. Côme Fabre observe le sort des galeries d’art parisiennes en propriété juive à travers le cas de la société Wildenstein & Cie. Muriel Favre fouille la radio allemande, de ses origines à la liquidation de la Reichs-Rundfunk-Gesellschaft. Karine Le Bail explore les spécificités géographiques, politiques et socio-économiques de Radio-Paris et de Radio-Vichy. Dominique Pinsolle dévoile comment le quotidien Le Matin et son patron s’enrichissent. Yves Guillauma révèle la mise sous séquestre de l’hebdomadaire du Sud du département de la Manche Le Granvillais.

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Jean-Pierre Rioux conclut : « L’essentiel a été exploré : l’évasion-consommation est motrice d’une offre de services culturels qui, du même coup, est maintenue coûte que coûte et reste extrêmement rentable quand elle parvient à ne pas s’étioler. » Et ajoute : « Il faut poursuivre l’étude des entreprises culturelles sous l’Occupation. »

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Audrey Bonnéry-Vedel

Scagnetti Jean-Charles, L’Aventure scopitone, 1957-1983 : histoire des précurseurs du vidéoclip, Paris, Autrement, « Mémoires/Culture », 2010, 158 p., 17 €

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L’histoire des représentations est largement tributaire de celle des supports de diffusion : avec L’Aventure scopitone, Jean-Charles Scagnetti propose une contribution à l’histoire des industries culturelles du 20e siècle en retraçant la généalogie d’un média (le juke-box à écran) et d’une forme audiovisuelle (les chansons filmées), dont la réalisation par centaines a été suscitée par l’invention de cette nouvelle machine.

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En choisissant d’exploiter ces juke-boxes à images dans l’espace public des cafés, les sociétés fabricantes se soustraient au marasme économique qui frappe l’industrie cinématographique dans les années 1960, ainsi qu’au contrôle moral et politique qui préside aux réalisations de l’ORTF. Ainsi se déploient d’autres représentations des idoles de la chanson : profitant de l’essor concomitant du yé-yé, les catalogues de films se composent en grande partie de chansons interprétées par les « copains », mais aussi de variétés française et internationale, de courts sketches humoristiques, ou encore de films maghrébins à destination des populations immigrées de l’Est parisien dans les années 1970. L’appareil, technologiquement désuet dès cette décennie, sombre ensuite dans l’oubli, tandis que les films connaissentt une postérité nouvelle à la faveur de rediffusions télévisées.

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Le mérite de cet ouvrage, issu de recherches actuellement menées par l’auteur dans le cadre de son doctorat, réside dans la mise en perspective de ce nouveau média : à l’instar de la radio, le scopitone – puisque ce nom devient générique et désigne l’ensemble de ces juke-boxes munis d’un écran – surgit à l’échelle européenne, et stimule la concurrence franco-italienne. Les tentatives d’exportation, notamment aux États-Unis, et le tournage de nombreux films européens (allemands, italiens, anglais) achèvent de conforter la dimension internationale de cette aventure commerciale et esthétique.

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La variété des sources mobilisées (brevets d’invention, publicités, entretiens, presse professionnelle) traduit la richesse de cet objet d’étude, comme la difficulté de baliser un champ de recherche encore en construction. On restera toutefois sceptique quant à l’organisation même de l’ouvrage : révélant une opposition schématique entre les « inventeurs-bricoleurs » et les grands industriels, le chapitrage peine à rendre compte, d’une part, des avancées épistémologiques de l’histoire des sciences et des techniques, pourtant essentielles à une histoire culturelle plaçant les machines au cœur de son propos et, d’autre part, les stratégies commerciales que développent les fabricants.

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Audrey Orillard

Dialogues et controverses religieux

Delmaire Danielle et Bensoussan Georges (dir.), « Catholiques et protestants français après la Shoah », Revue d’histoire de la Shoah, 192, janvier-juin 2010, 567 p., 19 €

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« C’est la Shoah qui nous a mis en présence les uns des autres », affirmation du père Dujardin et interrogation au centre de ce volume. Revenant sur la Shoah comme possible fondement, en creux, des relations entre juifs et chrétiens, il en aborde les grands enjeux : la prise de conscience de la Shoah, tardive chez les catholiques, les modèles chrétiens de sa compréhension, l’examen de conscience chrétien vis-à-vis de la responsabilité historique et de sa part dans l’antisémitisme, la perception chrétienne du judaïsme, et enfin les relations avec les juifs et avec le judaïsme. L’ouvrage analyse successivement l’arrière-plan théologique de ces relations (« Les Églises »), puis des trajectoires particulières illustrant la difficulté d’un changement de regard, y compris pour des esprits les plus ouverts de leur temps (« Les personnages »). Les deux dernières parties interrogent la notion de réseaux et de milieux d’influence (« Les mouvements ») et les crises, qui, après la guerre, ont été à la fois obstacles, tournants, et parfois moteurs dans les relations judéo-chrétiennes (« Les événements »).

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Patrick Cabanel et Olivier Rota retracent les cadres de pensée théologiques aux travers desquels se lit la Shoah, et le rapport au judaïsme, passé et présent. Proximité biblique et mémoire interne de la persécution ont créé la spécificité d’un regard protestant, fondé sur la solidarité entre minorités. Chez les catholiques, la Croix s’impose comme clé de lecture, d’abord comme une analogie inversée de la Passion, puis comme le symbole central de la foi chrétienne, à l’aune duquel interpréter tout mal – et néanmoins, symbole par défaut, né dans les années 1960, en l’absence de référentiel religieux du mal commun aux deux traditions et d’une autonomie de la mémoire juive. Dans les deux cas, les Églises pensent leur rapport au judaïsme à partir d’elles-mêmes.

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Retravaillant un sujet bien connu de l’historiographie, le livre en reprend quelques aspects ponctuels dont il cherche à renouveler l’approche. Il réfléchit sur les premiers engagements des années 1950, qu’il s’agisse de la petite minorité mobilisée dans l’Amitié judéo-chrétienne (AJC), Jules Isaac, Jacques Madaule, Fadiey Lovsky, de compagnons de route de plus en plus distants et distanciés, tel Jean Daniélou, d’autorités de tutelle de plus en plus impliquées, tel le cardinal Liénart, ou des dissidents déjà séparés du mouvement naissant, tel Henri-Irénée Marrou. La réflexion, étendue aux magistères dans les années 1960, notamment Vatican II, a permis en un demi-siècle de s’éloigner graduellement du déicide et de la malédiction supposée du peuple juif, de revenir sur la théologie de la substitution, jusqu’à penser un héritage commun vivant. Mais ce regard situé depuis la foi chrétienne reste trouble, suscitant chez les juifs la peur de la conversion, avec l’affaire Finaly, et la peur d’une annexion – christianisation de la Shoah, avec l’affaire du Carmel et la béatification d’Édith Stein.

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L’intérêt de l’ouvrage est de présenter toutes les modalités de ce face à face : dialogues et avancées, mais aussi et surtout confrontations, crises et ruptures, ou indifférence. Ainsi, la Jeunesse étudiante chrétienne (JEC), très avancée dans le philosémitisme pendant la guerre, rate le tournant de la réflexion théologique des années 1960. La pluralité des itinéraires d’engagement est analysée avec beaucoup de finesse, notamment dans l’articulation entre milieux de réflexion, logique de réseaux et engagement individuel. La juxtaposition de biographies met en lumière toutes les nuances, les évolutions et les revirements de l’engagement, à l’échelle individuelle, et permet de dégager des effets de génération. La trajectoire du cardinal Liénart est particulièrement complexe, dans la Ligue internationale contre l’antisémitisme (LICA) au cours des années 1930, maréchalisme né du souvenir de la Grande Guerre et silence dans la tourmente, puis compagnonnage précoce avec l’Amitié judéo-chrétienne, qui ne suffit pas à venir à bout d’un antijudaïsme traditionnel avant la fin des années 1950, jusqu’à son engagement sans faille à Vatican II. Au revers, Jean Daniélou ne peut en accepter le renversement de perspective du concile et reste fidèle à la théologie traditionnelle. Au fil des articles et des documents se lit la succession des générations, de la génération de l’immédiat après-guerre mêlant les passeurs, les Sœurs de Sion, et les novateurs, Jules Isaac, à la génération de l’héritage de Vatican II, avec Jean-Paul II et le SIDIC, à la génération des crises du Carmel, avec Jean-Marie Lustiger et Albert Decourtray, à celle de Patrick Desbois.

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Le livre fait le récit d’une histoire écrite par à-coups et à contretemps. Le génocide fut certainement à la fois le déclencheur augural de ces relations et le référentiel constant dans lequel elles s’inscrivent. Les relations se sont construites dans une densité chronologique, en mémoire de la guerre, mais aussi avec 1948 et la création de l’État d’Israël, avec 1965 et Nostra Aetate, dans les impasses de l’affaire du Carmel, dans les chemins de traverse, engagements personnels, gestes symboliques, qui ont revêtu une importance tout aussi grande que les déclarations officielles. Politique et religieux y ont été toujours intriqués, et difficilement démêlables, de l’affaire Finaly, qui mêle à plusieurs niveaux mythe résistantialiste, persistance de l’antisémitisme comme code culturel, et conservatisme doctrinal d’une Église qui n’a pas perçu la mesure du changement, au débat sur l’État d’Israël et sur les zigzags chrétiens à son propos.

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Centré sur l’espace français, le livre montre ainsi combien celui-ci est difficilement isolable, d’Israël, de la Pologne des lieux du génocide puis de Jean-Paul II, enfin d’une géographie des confessions qui excède le cadre national, en interaction avec les autres communautés – chez les protestants, réflexion construite sous le regard des communautés sœurs et, chez les catholiques, impact du concile et importance du magistère romain.

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Claire Maligot

Küng Hans, Une vérité contestée : Mémoires, II, 1968-1980, Paris/Montréal, Cerf/Novalis, 2010, 732 p., 48 €

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Après Mon combat pour la liberté, publié par les mêmes éditeurs en 2006, voici la traduction française du deuxième volume des mémoires du très médiatique théologien suisse, figure emblématique de l’interprétation ouverte du concile Vatican II, à l’encontre de celle, plus restrictive, qu’ont imposée Jean-Paul II puis Benoît XVI. La période évoquée couvre essentiellement la deuxième phase du pontificat de Paul VI, cette décennie 1968-1978 qui marque à la fois l’acmé de la crise du catholicisme et les prodromes de sa restauration. La thèse centrale de l’ouvrage est précisément que « ce n’est pas le concile qui a provoqué la crise de l’Église, ainsi que l’affirment les traditionalistes, mais la trahison du concile » (p. 103).

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Le livre comprend des aspects irritants. Les faits et les dates n’y sont pas toujours précis ni exacts. Bon nombre de passages tournent au règlement de compte avec tel ou tel, en particulier avec Joseph Ratzinger, futur Benoît XVI, qui fut son collègue à Tübingen entre 1966 et 1969. Surtout, il y a un côté exagérément narcissique dans ce témoignage où l’on a l’impression que le monde tourne autour de l’auteur : c’est la loi du genre, sans doute, mais rien n’a été fait pour en atténuer les effets désagréables. Ceci étant, on apprend beaucoup, et justement dans les notations qui peuvent paraître superflues au premier abord. Vie quotidienne, emploi du temps, conditions de travail, portraits de collègues, il y a de quoi nourrir une sociologie de la théologie, même si Hans Küng, directeur de l’Institut de recherches œcuméniques de la faculté de Théologie catholique de l’Université de Tübingen et cofondateur de la revue internationale Concilium, n’est pas un théologien quelconque.

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Sa présence récurrente sur le devant de la scène catholique au cours de ces années tient aux tracas qui lui viennent de son interprétation de l’Église, et en particulier de sa mise en cause de l’infaillibilité pontificale. Au terme de ses démêlés avec Rome, il est privé, en décembre 1979, de son habilitation canonique, et il ne garde sa chaire qu’à la faveur d’une externalisation de son Institut hors de la faculté de théologie catholique. Ses travaux par la suite s’orienteront surtout vers le dialogue des religions.

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Le livre éclaire singulièrement les querelles théologiques des années 1970. Il montre aussi combien Hans Küng est avant tout un libéral qui s’inscrit dans la lignée du modernisme. Il veut que le catholicisme évolue afin que son message soit audible dans la culture du 20e siècle, mais il n’a guère de sympathie pour la théologie de la libération, à laquelle il reproche de s’inféoder au marxisme et de négliger le combat pour changer l’Église. Jean-Paul II, social mais intransigeant, le déçoit : il rêvait d’un pape moderne et réformateur.

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Les historiens de 68 liront avec intérêt les pages consacrées à l’agitation universitaire à Tübingen (p. 150 sqq.). Les plus radicaux des étudiants révolutionnaires, qui ne faisaient pas dans la nuance, rangeaient Hans Küng et Joseph Ratzinger dans le même sac : « libéraux merdeux ».

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Yvon Tranvouez

Les États déstabilisés

Laurens Henry, Delmas-Marty Mireille (dir.) et Jaber Hana (coord.), Terrorismes, histoire et droit, Paris, CNRS éditions, 2010, 337 p., 10 €

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Cet ouvrage est le fruit d’un colloque organisé en 2008 au Collège de France et intitulé « Typologie du terrorisme et communauté de valeurs ». Un titre bien austère que les organisateurs ont su faire évoluer (marketing oblige ?) vers un Terrorismes au pluriel plus conventionnel et plus rassurant. L’objet est pourtant original, qui propose une discussion, sinon une convergence de points de vue, entre une approche juridique assez classique du phénomène et une approche historienne toujours problématique.

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L’ouvrage s’organise en deux parties, historique et juridique : si l’enjeu demeure la typologie du phénomène, on passe rapidement, pour l’histoire, à une étude de cas en fonction des compétences de chaque contributeur. En l’occurrence, en grand spécialiste du Proche-Orient, Henry Laurens s’essaie à une synthèse historique qui aboutit au jihâd international, Hamit Bozarslan évoque les comitadjilik ottomans de la fin du 19e siècle et nous ramène dans ce « chaudron balkanique » toujours menaçant ; quant à Barbara Lambauer, elle s’intéresse au terrorisme vu par un État qui en a fait son mode de gouvernement, l’État nazi, inversant ainsi la focale.

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La seconde partie suit un plan plus synthétique, et donc plus ambitieux, passant d’une réflexion élargie sur la question – menée par Mireille Delmas-Marty –, à une analyse des politiques européennes (Stefano Manacorda), puis à une réflexion comparatiste (Michel Rosenfeld) à partir de trois cas sensibles (les États-Unis, Israël et le Royaume-Uni). Une dernière communication, due à Emmanuel Decaux, entreprend de retourner la question en confrontant le terrorisme à la communauté internationale … un bilan bienvenu du phénomène, qui pose, sans la résoudre, la question d’une hypothétique définition internationale.

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Convenons-en, ce colloque, fort intéressant, s’achève sur le constat d’un échec : les organisateurs concluent sur l’idée que face au phénomène, la judiciarisation trouve ses limites et s’apparenterait même à un « bricolage juridique ». Le concept, opératoire en sciences humaines pour décrire un moment de la modernisation politique (ou du moins une de ses marges), et qui peut aboutir à une histoire plus large de la peur, se heurte aux enjeux concrets du droit. Concept insatisfaisant donc, « de transition » sans doute, et il faut savoir gré aux organisateurs de proposer, sur une base limitée, quelques pistes ambitieuses. Le terrorisme demeure un objet scientifique à problème, protéiforme, qui échappe aux tentatives de typologie (on recense plus d’une centaine de définitions officielles et parfois plusieurs définitions pour un même État !) : si l’on ne peut espérer de ce colloque une solution définitive, on dispose en tout cas d’un essai convaincant de typologie.

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Gilles Ferragu

Laurent Sébastien (dir.), Entre l’État et le marché : l’information et l’intelligence économique en France, Paris, Nouveau Monde, 2010, 320 p., 49 €

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Cet ouvrage, précieux par ses apports, réunit les actes du colloque organisé en juin 2007 dans le cadre du programme « Information ouverte, information fermée » de l’Agence nationale de la recherche ; agence au sein de laquelle Sébastien Laurent, maître de conférences habilité à l’Université de Bordeaux, dirige un programme de recherche. C’est donc sous sa direction que onze spécialistes, historiens ou économistes, théoriciens ou praticiens, ont travaillé pour offrir une approche pluridimensionnelle de la notion d’intelligence économique, à travers plusieurs siècles de l’histoire de France, depuis l’époque moderne.

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Cette somme d’analyses témoigne, une fois encore, de l’importance prise, à juste raison, par l’intelligence économique et ses prolongements dans notre pays depuis les années 1990. Loin d’être restés confinés au cœur des multinationales françaises, les principes de l’intelligence économique se déclinent et s’appliquent de plus en plus au sein du monde des petites et moyennes entreprises. Et c’est même devenu un impératif sur fond de mutations des relations économiques à l’international. La concurrence est devenue particulièrement vive et appelle dorénavant à une vigilance accrue quant à la nécessité de préserver politiques et potentiels stratégiques – aujourd’hui, certes, mais le phénomène relève d’une certaine logique séculaire, qui a toujours su placer l’information au cœur des pôles décisionnels et donc des logiques de renseignement. Et comme le rappelle Sébastien Laurent, depuis le 18e siècle, « l’étude de l’information économique ne peut être menée sans s’interroger sur la gestion du temps et sur la maîtrise de l’espace ». Ainsi, remarque-t-on que l’État mais aussi des acteurs privés ont depuis longtemps été en mesure de collecter, protéger, exploiter et analyser l’information ; qu’elle soit ouverte ou fermée, en usant des méthodes et techniques qui ont su évoluer au gré des découvertes technologiques. Selon le principe des réseaux, publics et privés, vecteurs de puissance de plus en plus conséquents en appui à la politique étatique.

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L’ouvrage vient donc rappeler et étayer ce principe fondateur, au gré de onze sujets, à travers trois siècles d’histoire économique et politique. Au 18e siècle, on constate ainsi que les réseaux marchands sont des acteurs de premier ordre pour obtenir des informations tout en subissant les contraintes de la temporalité dans leur circulation, leur transmission et leur exploitation par le pouvoir politique et économique (Silvia Marzagalli). Par-delà cette approche macro-économique, il nous est offert un regard affiné sur le rôle de l’intendant sous l’Ancien Régime, comme acteur propice au recueil de renseignement économique (Julien Vasquez). D’autres acteurs et structures spécifiques sont étudiés tour à tour : la brigade de gendarmerie au service du renseignement économique durant la Grande Guerre (Louis Panel), les Chambres de commerce sous l’Occupation (1940-1944) (Sébastien Durand) et, enfin, les banques françaises et leur potentiel d’analyse des risques entre 1860 et 1940 (Hubert Bonin). Des sujets aux angles plus géographiques sont aussi proposés à travers deux contributions ; la première à propos des îles océaniennes dans le Pacifique de 1767 à 1914 (Claire Laux) ; la seconde sur la France et l’Amérique latine en rappelant le rôle des militaires et diplomates dans la prospection de nouveaux marché (Bruno Marnot). L’occasion de constater, à nouveau, la pluralité des acteurs au service de stratégies politiques et commerciales, sur fond d’esprit de conquête concurrentielle. L’ouvrage propose enfin des sujets thématiques faisant la lumière sur, respectivement, les mutations de l’information économique entre 1914 et 1939, sur fond d’espionnage industriel et de renseignement (Olivier Forcade), l’information économique extérieure en France (Laurence Badel) et le rôle de l’État en matière d’intelligence économique (Alain Juillet), sans occulter la dimension déontologique de cette dernière (Jacques Breillat).

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L’ensemble est de grande qualité et permet de vérifier combien les principes mêmes de l’intelligence économique, clairement définie aujourd’hui, puisent leur fondement dans l’histoire, au fur et à mesure que s’est amplifié et accéléré le libéralisme économique. Une lecture vivement conseillée.

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Pascal Le Pautremat

Titres recensés

  1. Vécus combattants
    1. Ruquet Miquèl, Déserteurs et insoumis de la Grande Guerre (1914-1918) sur la frontière des Pyrénées-Orientales, Canet, Trabucaire, 2009, 549 p., 25 €
    2. Biess Frank, Homecomings : Returning POWs and the Legacies of Defeat in Postwar Germany, Princeton, Princeton University Press, 2006, 2009, 352 p., 29,95 $. Allport Alan, Demobbed : Coming Home After the Second World War, New Haven, Yale University Press, 2009, 265 p., 20 £
    3. Branche Raphaëlle, L’Embuscade de Palestro : Algérie, 1956, Paris, Armand Colin, « Le fait guerrier », 2010, 256 p., 19 €
  2. Surveillance, répression et libéralisation en régime communiste
    1. Campana Aurélie, Dufaud Grégory et Tournon Sophie (dir.), Les Déportations en héritage : les peuples réprimés du Caucase et de Crimée hier et aujourd’hui, Rennes, Presses universitaire de Rennes, 2009, 246 p., 15 €
    2. Kozovoï Andrei, Par-delà le Mur : la culture de guerre froide soviétique entre deux détentes, Bruxelles, Complexe, 2009, 311 p., 25 €
    3. Sigman Carole, Clubs politiques et perestroïka en Russie : subversion sans dissidence, Paris, Karthala, « Recherches internationales », 2009, 473 p., 29 €
    4. Schlüter Kai, Günter Grass im Visier : die Stasi-Akte, Berlin, Ch. Links, 2010, 379 p., 12,90 €
    5. Thireau Isabelle et Linshan Hua, Les Ruses de la démocratie : protester en Chine, Paris, Seuil, « L’histoire immédiate », 2010, 454 p., 22 €
  3. Histoire et historiographie américaines
    1. Cooper John Milton Jr., Woodrow Wilson : A Biography, New York, Knopf, 2009, 702 p., 35 $
    2. Bloch-Raymond Anny, Des berges du Rhin aux rives du Mississippi : histoire et récits de migrants juifs, Paris, Michel Houdiard, 2009, 220 p., 20 €
    3. Houck David W. et Dixon David E., Women and the Civil Rigths Movement (1954-1965), Jackson, University Press of Mississippi, 2009, 322 p., 35 $
    4. Banner James M. Jr., A Century of American Historiography, Boston, Bedford/St. Martin’s, 2010, 182 p., 12,50 $
  4. Moyen-Orient
    1. Donati Caroline, L’Exception syrienne, entre modernisation et résistance, Paris, La Découverte, « Cahiers libres », 2009, 360 p., 24 €
    2. Jungen Christine, Politique de l’hospitalité dans le Sud jordanien, Beyrouth/Paris, IFPO/Karthala, 2009, 240 p., 19,90 €
  5. Culture et politique en europe
    1. Pornschlegel Clemens, Penser l’Allemagne : littérature et politique aux 19e et 20e siècles, Paris, Fayard, « Les quarante piliers », 2009, 274 p., 22 €
    2. Herzog Todd, Crime Stories : Criminalistic Fantasy and the Culture of Crisis in Weimar Germany, New York, Berghahn Books, « Monographs in German History, 22 », 2009, 169 p., 75 $
    3. Bitsch Marie-Thérèse (dir.), Cinquante Ans de traité de Rome (1957-2007) : regards sur la construction européenne, Stuttgart, Franz Steiner, 2009, 361 p., 54,90 €
  6. Idées et personnel politiques en France
    1. Dard Olivier, Leymarie Michel et Mc Williams Neil, Le Maurrassisme et la culture : l’Action française. Culture, sociabilité, politique (III), Villeneuved’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2010, 370 p., 26 €
    2. Dreyfus Michel, L’Antisémitisme à gauche : histoire d’un paradoxe, de 1830 à nos jours, Paris, La Découverte, 2009, 348 p., 23 €
    3. Bellon Christophe, Briand : l’Européen, Paris, La Documentation française, « Tribuns », 2009, 108 p., 10 €
    4. Thomas Jean-Paul, Le Beguec Gilles et Lachaise Bernard (dir.), Le Retour du général de Gaulle : Mai 1958, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010, 228 p., 18 €
    5. La « Nouvelle Société » de Jacques Chaban-Delmas, textes réunis par l’association Chaban aujourd’hui, avec le concours du Centre d’histoire de Sciences Po et du Comité d’histoire parlementaire et politique, Paris, Economica, 2010, 146 p., 18 €
  7. Éducation, savoir et domination
    1. Girault Jacques, Pour une école laïque du peuple : instituteurs militants de l’entre-deux-guerres en France, Paris, Publisud, 2009, 492 p., 39,60 €
    2. Martinez Françoise, « Régénérer la race » : politique éducative en Bolivie (1898-1920), Paris, La Documentation française, 2010, 460 p., 26 €
    3. Trumbull IV George R., An Empire of Facts : Colonial Power, Cultural Knowledge, and Islam in Algeria, 1870-1914, Cambridge, Cambridge University Press, « Critical Perspectives on Empire », 2009, 309 p., 19,99 £
  8. Réflexions historiographiques
    1. Bourdieu Pierre et Chartier Roger, Le Sociologue et l’historien, Paris, Agone, « Raison d’agir », 2010, 104 p., 13 €
    2. Scott Joan W., Théorie critique de l’histoire : identités, expériences, politiques, Paris, Fayard, « À venir », 2009, 176 p., 17 €
  9. Entreprises et produits culturels
    1. Callu Agnès, Eveno Patrick et Joly Hervé (dir.), Culture et médias sous l’Occupation : des entreprises dans la France de Vichy, Paris, CTHS, 2009, 390 p., 32 €
    2. Scagnetti Jean-Charles, L’Aventure scopitone, 1957-1983 : histoire des précurseurs du vidéoclip, Paris, Autrement, « Mémoires/Culture », 2010, 158 p., 17 €
  10. Dialogues et controverses religieux
    1. Delmaire Danielle et Bensoussan Georges (dir.), « Catholiques et protestants français après la Shoah », Revue d’histoire de la Shoah, 192, janvier-juin 2010, 567 p., 19 €
    2. Küng Hans, Une vérité contestée : Mémoires, II, 1968-1980, Paris/Montréal, Cerf/Novalis, 2010, 732 p., 48 €
  11. Les États déstabilisés
    1. Laurens Henry, Delmas-Marty Mireille (dir.) et Jaber Hana (coord.), Terrorismes, histoire et droit, Paris, CNRS éditions, 2010, 337 p., 10 €
    2. Laurent Sébastien (dir.), Entre l’État et le marché : l’information et l’intelligence économique en France, Paris, Nouveau Monde, 2010, 320 p., 49 €

Pour citer cet article

« Librairie », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 4/2010 (n° 108), p. 185-215.

URL : http://www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2010-4-page-185.htm
DOI : 10.3917/ving.108.0185


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