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VST - Vie sociale et traitements

2001/4 (no 72)

  • Pages : 56
  • DOI : 10.3917/vst.072.0050
  • Éditeur : ERES

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« Il est à première vue paradoxal qu’un organisme d’éducation comme les Ceméa se préoccupe des Maisons pour malades mentaux. On serait tenté de penser que bien des tendances modernes, en éducation, sont nées de l’expérience des arriérés et que la direction des Centres a voulu tenter de retrouver chez nous une des sources de réflexions les plus fécondes de la pensée éducative. En fait, il n’en est rien, l’origine de notre collaboration doit être trouvée non dans une recherche doctrinale, mais dans une profonde similarité de situations concrètes. »

Georges Daumézon
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C’est en 1946 que j’ai fait la connaissance du Dr Daumézon, à cette époque médecin-directeur de l’hôpital psychiatrique de Fleury-lès-Aubrais.

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C’était un dimanche de septembre et je me rendais à l’hôpital de Fleury pour y rejoindre une de mes jeunes amies qui y était interne. Après une journée de discussions et d’échanges, après avoir croisé dans les allées de l’hôpital les silhouettes sombres et les visages souvent anxieux de quelques malades, je m’apprêtais à repartir lorsque mon amie me dit : « Tu ne peux pas quitter Fleury sans avoir vu mon patron. »

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Je me rendis à son insistance, et c’est ainsi que je rencontrai le Dr Daumézon dont je connaissais le nom. En effet, il était alors le secrétaire général du syndicat des médecins des hôpitaux psychiatriques, où il jouait un rôle de premier plan dans la lutte entreprise pour transformer les conditions de vie des malades mentaux. Le Dr Daumézon m’interrogea, me demanda ce que je faisais. Je lui répondis rapidement. Il est toujours difficile pour moi d’expliquer le rôle et les actions si diversifiées menées par les Ceméa et de définir avec précision ce que j’y fais moi-même. Je parlai cependant des stages. J’expliquai ce qui m’intéressait dans leur déroulement, le prolongement qu’ils introduisaient souvent dans le comportement et la sensibilité des stagiaires, leur orientation dans une action militante liée au mouvement général de l’éducation nouvelle.

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Puis nous avons discuté de la psychiatrie, du mouvement de réforme qui s’y dessinait alors. Nous citions des noms de psychiatres, nous évoquions la prise de conscience que déclenchaient leurs positions chez de nombreux collègues.

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À la fin de cette discussion, Daumézon me dit, de ce ton direct et décidé que ses amis connaissent bien : « Et pourquoi n’organiseriez-vous pas des stages pour les infirmiers psychiatriques ? »

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J’étais stupéfaite.

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La psychiatrie était alors pour moi un champ de lutte politique et sociale qu’un certain nombre de médecins : Balvet, Bernard, Bonnafé, Ey, Le Guillant, Tosquelles, s’attachaient à faire évoluer. Les activités et le dynamisme de ces groupes étaient extrêmement importants. Non seulement ces psychiatres avaient entrepris de modifier les conditions de vie des malades hospitalisés dans leur service, mais ils menaient parallèlement des actions plus larges : actions syndicales, mais également contacts avec le ministère de la Santé pour que soit radicalement transformée l’assistance psychiatrique en France. Daumézon, avec ce groupe, menait un large travail d’information et de recherches : publication d’études, d’ouvrages, de revues, s’adressant aux médecins, aux grandes administrations ; textes rendant compte de la situation des hôpitaux psychiatriques dans notre pays. Des articles dans la grande presse sensibilisaient l’opinion publique à ces problèmes afin de réduire – sinon détruire – les tabous et préjugés liés à la folie.

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Ces efforts portaient essentiellement sur la dénonciation de la situation des malades, sur la rigueur inutile des textes et des habitudes centenaires régissant les établissements. Dans cette volonté de changement, il était évident que le rôle du personnel infirmier apparaissait comme primordial.

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Cette lutte me touchait, mais pour moi elle se passait au niveau des psychiatres. Il me semblait qu’ils en étaient les préposés. Elle me concernait profondément sur le plan individuel. Mais je ne voyais pas du tout, en cet automne 1946, le lien entre ce combat et ma vie professionnelle.

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Et cependant, c’est à partir de cette rencontre avec le Dr Daumézon, que c’est ouvert aux Ceméa le champ de la collaboration avec le secteur psychiatrique. Collaboration qui a mobilisé et mobilise encore tout un secteur d’activités de notre mouvement, y associant des centaines de militants, soignants et non-soignants, touchant depuis 1949, plusieurs milliers de stagiaires, non seulement en France, mais en Belgique, en Suisse, en Italie (là où existaient déjà les Ceméa belges, suisses, italiens) [1][1] En 1956, le docteur Daumézon et les Ceméa furent sollicités....

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Lors de ma première visite à Fleury, je connaissais déjà les conditions de vie des malades, le poids de l’institution, le rejet par la société de la maladie mentale. Ces situations pouvaient faire apparaître comme impossible l’idée de changer, de transformer l’asile.

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Pourtant, certains éléments m’apparaissaient porteurs de tous les espoirs, de toutes les possibilités : d’une part, le travail entrepris par Tosquelles à Saint-Alban, par Daumézon à Fleury-lès-Aubrais ; d’autre part, et c’est ce qui fut déterminant pour moi, ma rencontre et mes contacts avec les infirmiers psychiatriques. Ceux-ci, travaillant dans les pires conditions, gardaient le courage, la persévérance, un goût de l’action leur permettant de s’ouvrir très vite à toute proposition susceptible d’améliorer la vie des malades.

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Gisèle de Failly et Henri Laborde, alors responsables des Ceméa, ont été comme moi surpris par la proposition du Dr Daumézon, mais, comme toujours, très vite disponibles pour trouver les moyens à mettre en place afin d’étudier cette demande : c’est ainsi que s’est constitué un petit groupe d’instructeurs qui est devenu une équipe de stage.

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Ensemble nous avons réfléchi, discuté, étudié comment nous pourrions aborder ce milieu nouveau, aider ceux qui y vivaient à le faire évoluer.

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Avant de donner notre réponse, nous avons souhaité vivre quelques jours dans un hôpital psychiatrique, en étudier les grandes lignes de fonctionnement, et surtout travailler avec les infirmiers et les malades.

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À l’invitation de Daumézon, nous avons séjourné en 1948 à l’hôpital psychiatrique de Fleury-lès-Aubrais et avons commencé à préparer, avec lui et le personnel, le premier stage d’infirmiers qui devait se tenir, en 1949, à La Charbonnière (Loiret).

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Au cours de ce premier séjour des éducateurs des Ceméa à Fleury, Daumézon fut très attentif à ce que soient facilités au maximum nos contacts avec les malades, avec le personnel, surtout pour ceux d’entre nous nouveaux venus dans ce milieu si particulier.

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La manière dont lui-même et les infirmiers abordaient les malades était pour chacun d’entre nous une ouverture, une approche nouvelle de l’homme souffrant, de celui qui jusque-là nous apparaissait autre, aliéné dans sa maladie et sa misère.

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Brusquement, le poids des structures asilaires s’atténuait. La vie dans ces grands dortoirs nus et ces tristes salles communes s’humanisait à travers les dialogues de Daumézon avec les malades, l’attention et l’intérêt qu’il leur manifestait.

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Nous assistions également aux nombreuses réunions avec les soignants, réunions où toutes les responsabilités étaient à la fois suscitées et encouragées. G. Poisson, alors économe à Fleury, a évoqué cette atmosphère des réunions de travail [2][2] « Hommage au docteur Daumézon », L’Écho des Bruyères,....

« En quelques phrases, jamais sans grandes envolées oratoires, Daumézon exposait ses intentions, ses souhaits et il laissait faire. C’est là l’art de celui qui inspire confiance et qui donne toute chance à celui qui veut faire preuve d’initiative. »

G. Poisson souligne « cette ouverture d’esprit qui lui faisait confier à chacun une partie de sa mission ». Pour nous, visiteurs-éducateurs, prêts à répondre à l’invitation du Dr Daumézon et à collaborer à cette immense entreprise, l’accueil de Daumézon, son ouverture à la pluralité des expériences, nous offraient un point d’ancrage commun.

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La volonté de nous introduire dans l’hôpital et de nous associer à son travail, à celui de son équipe, nous touchait profondément. Cette détermination généreuse toujours présente en lui et autour de lui : combattre le poids de l’asile, restaurer la dignité du malade, cet incessant désir de lutte, créèrent chez les éducateurs des Ceméa présents à Fleury, et par la suite à l’intérieur de notre mouvement, la volonté d’une action militante visant à modifier les conditions de vie des malades mentaux et ceci dans une période – jamais terminée sans doute – où tout ce qui était novateur était source de peur ou de méfiance.

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Aidée et encouragée par Daumézon, la grande découverte de ce travail fut pour moi d’emblée la qualité du personnel infirmier souvent nié, méprisé par les médecins et si souvent proche des malades cependant. Plus directs souvent, plus près de l’action que bien des personnages que je rencontrai dans le secteur pédagogique. Ces hommes et ces femmes, soignants profondément engagés dans la rénovation de l’asile, ont eu tout au long de notre travail un rôle privilégié. Les quelques infirmiers de Fleury-lès-Aubrais qui allaient constituer avec nous l’équipe responsable du premier stage ont été aux côtés de Daumézon, nos premiers instructeurs. Ils inauguraient cette collaboration devenue constante des Ceméa et des soignants dans les activités de formation.

Notes

[1]

En 1956, le docteur Daumézon et les Ceméa furent sollicités par le docteur Frantz Fanon, alors médecin à l’hôpital psychiatrique de Blida, pour organiser un stage à l’intérieur de l’hôpital. Ce stage eut lieu en mars 1956.

[2]

« Hommage au docteur Daumézon », L’Écho des Bruyères, journal du Centre hospitalier spécialisé de Fleury-lès-Aubrais, n° 1367, juin 1979.

Pour citer cet article

Le Guillant Germaine, « Fleury-lès-Aubrais 1948:. Les Ceméa s'engagent dans le champ de la santé mentale », VST - Vie sociale et traitements, 4/2001 (no 72), p. 50-51.

URL : http://www.cairn.info/revue-vie-sociale-et-traitements-2001-4-page-50.htm
DOI : 10.3917/vst.072.0050


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