2006
Revue d'économie politique
Revue des livres
Gilbert Abraham-Frois
Henri Bourguinat [2006], Les intégrismes
économiques – Essai sur la nouvelle donne planétaire
Henri Bourguinat, Dalloz [2006]
Cet ouvrage, comme indiqué par l’auteur lui-même, est un « éloge de l’entre-deux ». Le double intitulé indique clairement le plan suivi, et d’abord l’examen des
« Paradigmes en situation d’inconfort » dont le premier est « le libre échange intégral ». Le point de départ est « le pavé dans la mare de Samuelson », le fameux
article de 2004 qui remet en cause les conclusions habituellement tirées de la
théorie des coûts comparatifs de Ricardo, théorie que Samuelson avait modernisée
dans des articles célèbres (la théorie HOS); dans son « acte II », P.A.S montre qu’à
supposer même que la spécialisation obéisse encore à la règle des coûts comparatifs, il n’est pas sûr que dans un monde caractérisé par les délocalisations et les
transferts de technologie, cette règle garantisse nécessairement le gain des deux
parties à l’échange. La nouvelle théorie de l’échange international n’apporte qu’un
« renfort ambigu »; (sic) aux tenants du libre échange. Une redistribution planétaire
est en cours. L’adoption « sans limites et sans précaution » du libre-échange intégral n’est pas recevable aux yeux de l’auteur qui ajoute qu’on ne peut envisager de
lui substituer, purement et simplement, le paradigme alternatif du protectionnisme,
celui-ci manquant trop aujourd’hui de crédibilité, au moins sous ses formes traditionnelles. D’où... « l’un des défis majeurs des années à venir... celui de la recherche
des voies et moyens de l’ouverture internationale et de l’autodétermination économique locale (nationale et régionale) ».
Le deuxième « paradigme en situation d’inconfort » concerne la finance à laquelle
est consacrée le chapitre suivant, où l’auteur reprend et précise des analyses antérieures. L’extraordinaire montée de la puissance des marchés financiers ne se caractérise pas seulement par les chiffres astronomiques du montant des opérations,
mais par l’extension du spectre des interventions de la finance et sa tendance à
prendre de l’autonomie vis-à-vis de l’économie réelle. Décloisonnement des marchés, déréglementation et désintermédiation, apparition de nouveaux acteurs et
développement d’un « capitalisme patrimonial », apparition de dérapages à répétition ne doivent pas, pour autant, entraîner une condamnation sans appel et sans
précaution. Tout au contraire : « pas d’économie performante sans finance elle-même développée ». Mais il apparaît un « nouveau risque de système » que « se
refusent trop souvent à vouloir reconnaître les intégristes de la finance » et sur
lequel H.B. apporte des précisions intéressantes.
L’« altermondialisation » est le troisième « intégrisme » qui est l’objet de critiques,
dans des développements informés et toujours équilibrés, mais peut-être moins
originaux. H.B. reconnaît certes dans ce courant des « analyses souvent roboratives », mais témoignant d’une « radicalité excessive » : détestation trop fréquente
des marchés, analyse insuffisamment fondée des inégalités au niveau mondial,
légèreté dans la condamnation sans appel de l’Organisation Mondiale du Commerce; l’auteur revient d’ailleurs sur la taxe Tobin qui ne mérite «...ni opprobre
systématique, ni excès d’honneur au nom d’une manne financière pratiquement
inépuisable ».
La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée aux « Autres leviers de la recomposition planétaire ». Même si l’intitulé est maladroit, les thèmes abordés sont
importants et traités de façon réfléchie et intéressante.
Des développements importants sont consacrés au dollar avec la question centrale : son règne exclusif comme seule monnaie internationale « pleine » serait-il en
voie d’achèvement ? D’où l’examen de la « soutenabilité » des déficits américains,
des déficits jumeaux, problèmes auxquels H.B a depuis longtemps consacré d’importants articles et ouvrages. Pour l’auteur, l’affaiblissement du dollars se révèle
particulièrement lorsqu’on analyse la nature des relations monétaires et financières
de l’Amérique avec l’Asie; la clé de voûte de l’équilibre du système monétaire
international paraît s’être déplacée et concerne désormais une sorte de « grande
alliance » entre l’Asie et les Etats-Unis, sur la base d’un accord implicite qui est ainsi
résumé : « Garantissez-nous la compétitivité de nos exportations en faisant en sorte
que le dollar ne se déprécie pas vis-à-vis de nos monnaies. En contrepartie, nous
vous finançons ». D’où une situation qui ne serait pas sans quelque proximité, sans
la reproduire totalement, avec celle du « déficit sans pleurs » des années 60-70. Le
système Monétaire International actuel s’organiserait autour d’un « cÅ“ur » constitué par les Etats-Unis mais cette fois, non pas avec une seule mais deux périphérie,
la pierre angulaire étant constituée par le groupe des pays dits à « compte courant »
d’Asie. Si la co-dépendance Asie-Etats-Unis a bien fonctionné entre 2002 et 2005, un
certain nombre de menaces sont apparues plus récemment, notamment la tendance à la diversification des réserves de change, d’où des risques de perte de
contrôle; une fuite devant le dollar serait source de redoutables effets déstabilisateurs.
Les développements consacrés à l’Europe et à l’euro sont également clairs et
intéressants. Sous le titre « Ne pas se tromper d’Europe », H.B indique qu’a son
avis, ce sont trois dogmes « européistes » qui, constamment, se sont télescopé :
trois visions différentes, Europe fédérale, Europe anglaise, Europe des patries.
L’auteur fait ensuite un bilan synthétique tant des « performances » que des « zones
grises », rappelle qu’il conviendrait de ne pas faire un « procès en sorcellerie de la
politique monétaire », compte tenu du statut qui a été fixé à la BCE par le traité de
Maastricht; sur ce point, l’unicité du « taux de refinancement » ou « Refi» ou
« Repo » lui paraît poser problème, d’où une plaidoirie pour une « petite dose
de « renationalisation » » des politiques monétaires par les réserves obligatoires
spécifiques. La mise en cause récente de l’euro est également discutée, l’abandon
éventuel de l’euro apparaissant coûteux et lourd de conséquences.
L’ouvrage se poursuit par un chapitre consacré aux « promesses et limites des
solutions universelles » : taxes internationales (lesquelles privilégier ?), biens publics globaux, gouvernance mondiale. La conclusion générale est un « Eloge de
l’entre-deux » (sic) qui montre bien que le (juste) milieu n’est pas nécessairement
signe de médiocrité.
Bref, cet ouvrage est clair, bien informé, bien rédigé, (malgré quelques coquilles
ou maladresses d’expression); il évite toute formalisation et donne maintes pistes
de réflexion sur les développements du monde contemporain. Sa lecture doit être
particulièrement recommandée, non seulement aux étudiants mais aussi à tous
ceux qui ont le souci d’éviter des positions simplistes dans le débat politique actuel.
Gilbert Abraham-Frois