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Hypothèses

2002/1 ()



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« Les raisons que j’avais de traduire l’ouvrage qui suit résidaient dans la conviction qu’il contenait un corps d’excellente doctrine, et que nous n’avions dans notre langue aucun traité complet sur la partie opératoire de cette science, la seule cependant qui requière un savoir très approfondi » [1]  J.-L. Baudelocque, A System of Midwifery, Translated... [1] .

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En juillet 1790, à bord du vaisseau de guerre le Cumberland, le chirurgien de la Royal Navy, John Heath préface sa traduction de l’ouvrage d’obstétrique du Français Baudelocque. Selon lui, il faut éviter à l’élève en chirurgie une méconnaissance de l’art obstétrical, funeste pour beaucoup de femmes et d’enfants (fig. 1).

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Dans ce texte aux accents polémiques quand il dénonce le parti pris de certains médecins de laisser faire la nature lors d’accouchements difficiles, nous trouvons les principes de l’identité professionnelle commune aux chirurgiens français et britanniques, c’est-à-dire un savoir tourné vers la thérapeutique, un « art » fondé sur l’utilisation d’instruments. John Heath conclut sa préface :

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« j’espère que, par la traduction de cet ouvrage, je contribuerai dans une certaine mesure à sauver le beau sexe de l’utilisation mal à propos d’instruments par les hommes ignorants et brutaux, et à empêcher qu’on abandonne au sort des femmes, qui auraient pu obtenir une assistance efficace ; car il est de mon opinion que l’auteur, sans s’éloigner de la Nature, a rendu justice à l’art » [2]  Ibid. [2] .

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Parmi les savoirs mobilisés par les chirurgiens, l’usage adéquat des instruments à fin thérapeutique constitue un principe commun d’identité. Dans sa préface, Heath construit cette identité, relative, à la fois contre des médecins, et contre les « charlatans », « ces hommes ignorants et brutaux » stigmatisés par le chirurgien de la Navy. Sa traduction d’obstétrique confirme ainsi l’existence de la communauté de savoir entre les chirurgiens français et britanniques. Cette identité commune justifie l’étude conjointe des deux espaces et des groupes sociaux français et britanniques.

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En histoire moderne, les traductions savantes sont au carrefour de deux champs d’investigation, celui de la théorie des transferts culturels et celui de l’histoire des sciences. D’emblée, il faut dire que l’histoire des sciences réfléchit depuis longtemps aux notions de « transmission du savoir », de « transferts de théories » [3]  Pour une synthèse récente sur les débats autour de... [3] , que les « transferts culturels » n’ont pas inventées. C’est une discipline cependant qui s’est longtemps occupée de textes, voire de « concepts ». Depuis les années 1980, elle s’interroge également sur les pratiques et sur la matérialité de la transmission scientifique [4]  D. Pestre, « Pour une histoire sociale et culturelle... [4]  : c’est dans cette approche matérielle qu’elle rejoint la « théorie des transferts culturels ». Ce carrefour entre la théorie des transferts et l’histoire des sciences est resté virtuel : les traductions, considérées dans la « pragmatique Werner-Espagne » [5]  Il s’agit des essais théoriques de M. Espagne et M. Werner,... [5] comme des indices de la transmission du savoir, ont été largement ignorées comme objets historiques par les historiens des sciences, sinon des sciences médiévales arabes [6]  Trois études récentes en histoire des sciences : thèse... [6] . Les « transferts culturels » méconnaissent, quant à eux, la construction dynamique et historique du savoir, au profit d’un corpus défini a posteriori, comme celui de la « philosophie allemande en France » [7]  A. Saada, « Diderot dans l’Allemagne de l’Aufklärung :... [7] . Aujourd’hui, l’étude des traductions de chirurgie nous permet de nouer le dialogue de l’histoire des sciences et des « transferts culturels » autour de cette question de la constitution et de la transmission du savoir.

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Sur notre double espace franco-britannique et dans la perspective d’histoire du livre qui est la nôtre, considérer la dynamique du savoir est un pan crucial de l’étude et il convient de se demander dans quelle mesure les traductions sont des supports de transferts entre les savoirs chirurgicaux de la France et de la Grande-Bretagne. Pour cela, il faut d’abord identifier ces traductions savantes.

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Définie comme la « mise en relation de deux systèmes autonomes et asymétriques » [8]  M. Werner, Les transferts culturels franco-allemands,... [8] , la notion de « transfert culturel » s’identifie trop aisément au modèle économique de l’importation. Rejetons les postulats, difficiles à tenir, d’inégalité des échanges et d’indépendance des systèmes pour essayer de décrire les transferts savants. Supports de médiation entre deux espaces linguistiques différents, les traductions peuvent servir leur analyse, si ne sont oubliés ni la matérialité du transfert, ni les cadres politiques, quelquefois antagonistes, qui régissent la production imprimée et sa commercialisation.

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Préconisée par certaines études de « transferts culturels » [9]  F. Barbier, « Les transferts culturels et le livre... [9] , la pondération quantitative des imprimés démontre l’intensité de la pratique de la traduction chirurgicale. Certes, les traductions de chirurgie sont marginales à la production générale du marché, en l’occurrence britannique [10]  L’interrogation des traductions recensées dans le English... [10] . Pour autant, dans la bibliothèque privée des chirurgiens du Collège de Londres, les traductions du français représentent un cinquième des livres de la bibliothèque publiés en anglais. Elle possède également de nombreux livres en latin et en langues étrangères publiés en dehors des frontières britanniques (tableaux en annexe). Sans pouvoir expliquer le phénomène, nous pouvons indiquer que les traductions croisées en latin et en langues vernaculaires de chirurgie sont une pratique ancienne, encore mal comprise aujourd’hui [11]  W. Crossgrove, « Vernacularisation of science, medicine... [11] .

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L’approche des traductions imprimées fait surgir l’évidence : la variété des formes matérielles des traductions de chirurgie, dont ne rend pas compte l’écrasement statistique. Les textes décrits comme étant des traductions sont en effet très divers : il n’y a pas de commune mesure entre « l’analyse succincte d’un des meilleurs Traités qui aient jamais paru en Angleterre sur les maladies des yeux » que présente Léveillé en 1811 [12]  A. Scarpa, Traité pratique des maladies des yeux ;... [12] et la traduction interpolée par de Salle, qui traduit Sketches of the schools of surgery of Paris – Esquisses des écoles médicales de Paris de John Cross par Paris et Montpellier [13]  Paris et Montpellier, traduit de l’anglais par É. Revel... [13] en 1820, à l’appui de la querelle de pouvoir qui oppose les prestigieuses facultés.

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Une rapide typologie, fondée sur les types d’écart à l’ouvrage initial, permet d’envisager leur variété :

  • le résumé, que l’on retrouve notamment dans les périodiques, tout particulièrement dans le Quarterly Journal of Foreign Medicine and Surgery, édité à partir de 1818 par John Anderson, qui présente plusieurs traités d’auteurs étrangers.

  • la traduction éditée, plus ou moins copieusement annotée. Les notes permettent, soit de préciser le sens implicite, soit d’expliquer des idiosyncrasies, soit encore d’apporter des éléments d’observations, qui peuvent corroborer ou réfuter les thèses de l’auteur. Ainsi, lorsque le chirurgien parisien George Arnaud, installé à Londres, publie sa traduction de William Hunter sur la hernie de naissance, il la truffe de notes, qu’il développe dans ses « réflexions », pour expliquer certaines procédures inconnues en France et les commenter [14]  G. Arnaud de Ronsil, « De la hernie de naissance »,... [14] .

  • La traduction-prétexte à la publication du texte personnel de l’auteur.

  • La traduction modifiée dans son format bibliographique. Le phénomène général observé est la réduction de format, rendue possible par l’absence de contrôle de l’auteur sur son texte, ce qui réduit considérablement les coûts, mais induit aussi quelquefois un changement de clientèle potentielle. Le luxueux atlas d’obstétrique de William Smellie a ainsi considérablement rétréci à la traduction et a pu toucher un grand nombre de chirurgiens français [15]  W. Smellie, Traité de la théorie et pratique des accouchemens,... [15] .

  • La traduction interpolée, dont le cas-limite est le pamphlet contre la suffisance de la chirurgie parisienne par Élie Revel, alias Eusèbe de Salle.

La réification sur un support imprimé, dont le résultat est écrasé sous la description bibliographique de « traduction », suppose cependant une « opération linguistique » commune à toute traduction, littéraire ou technique. Traduire signifie avant tout transgresser une frontière linguistique. Pour nos chirurgiens, les frontières linguistiques ne recouvrent pas les frontières politiques supposées par les « transferts culturels », puisqu’en début de période jusqu’aux années 1820, les traductions d’ouvrages allemands, publiées à Londres ou à Paris, sont des traductions du latin. Il s’agit en particulier des pharmacopées [16]  Formulaire pharmaceutique à l’usage des hôpitaux militaires... [16] , mais aussi de grands systèmes de chirurgie, comme celui de Lorenz Heister, originellement publié en allemand, dont les multiples rééditions en latin et en différentes langues vernaculaires en font un texte essentiel pour les chirurgiens et les médecins du siècle des Lumières. Quelle maîtrise des langues étrangères possédait la profession chirurgicale ? Elle est fort peu connue pour l’époque moderne.

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Une telle opération linguistique appliquée à des textes techniques pose des problèmes spécifiques à plusieurs niveaux. Le problème de terminologie, ou l’adéquation des mots et des choses occupe d’abord les traducteurs. Certains tentent de rendre plus efficace la langue vernaculaire technique : par exemple, John Heath de la Navy a privilégié systématiquement le terme maritime anglais de « détroits » – straits – par souci de contrer la trop grande souplesse lexicale de l’anglais pour l’anatomie féminine.

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À l’instar des traductions littéraires, et des théories de la traduction prégnantes au xviiie siècle, le style est un sujet d’interrogation constante pour les traducteurs [17]  C. S. West, « La théorie de la traduction au xviiie siècle... [17] . Faut-il « laisser » Corvisart « suffisamment vêtu de gallicismes pour rappeler son pays de naissance » ? Certains choix varient dans le temps. Pour la première traduction des Sièges et causes d’anatomie pathologique de Morgagni en 1769, le traducteur est resté le plus fidèle possible aux périodes italiennes. Celles-ci sont devenues insupportables et incompréhensibles au début des années 1820 : aussi William Cooke reçoit-il l’approbation du Royal Collège of Surgeons, puis le soutien par souscription de nombreux praticiens, pour réviser la traduction, à savoir l’abréger pour « la dévêtir de ses parties hétérogènes et redondantes et garder les faits qui constituent son excellence intrinsèque » [18]  J. B. Morgagni, The seats and causes of diseases investigated... [18] . Ces deux problèmes, la terminologie et le style, touchent celui, plus vaste pour être développé aujourd’hui, de la rhétorique scientifique et de son évaluation [19]  P. Dear, The literary structure of scientific argument :... [19] .

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Le travail du texte en langue étrangère opère à un autre niveau, celui des pratiques locales, liées soit à des pratiques sociales et professionnelles de la ville, soit à la présence de matériaux, par exemple des herbes médicinales propres à une région [20]  Voir, par exemple, les différentes éditions de l’Avis... [20] .

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Nous n’avons guère évoqué les aspects stables dans l’opération de traduction. Il s’agit surtout des planches d’illustration : souvent conservées par l’éditeur, elles respectent scrupuleusement le dessin de la gravure originelle. Notre chirurgien naval, John Heath, souligne qu’il a réutilisé les matrices originales de Baudelocque pour sa traduction. La légende des planches subit l’opération linguistique décrite plus haut, avec parfois des erreurs amusantes : dans le Traité pratique sur les maladies des yeux de Scarpa, originaire de Padoue, Léveillé précise que les ciseaux courbes présentés sont communément appelés « ciseaux à cuiller » [21]  A. Scarpa, op. cit., Pl. III, Fig. IV. [21] . Dans la légende anglaise, les ciseaux deviennent « français » : le traducteur britannique ne disposait pas d’instruments semblables à Londres. Les modifications touchent surtout l’appareil iconographique de nos « textes-prétextes », en ajoutant ad hoc la technique inventée par son auteur. Le traducteur James Ware reprend et critique dans ses notes la technique de pupille artificielle présentée par le baron de Wenzel [22]  Le vol. 2 de J. Ware, Chirurgical observations relative... [22]  : il argue ainsi que le diamètre de l’ouverture préconisé par le baron – trois-quarts de ligne – est très insuffisant. Il reprend intégralement la planche dessinée par Wenzel, en ajoutant dans un interstice une figure, où il présente son propre instrument à la conformation mieux adaptée, selon lui, que le cératome de Wenzel (fig. 2 et 3). Le dessin, peu différent de celui proposé par le chirurgien français, n’en joue pas moins un rôle essentiel dans le dispositif rhétorique de Ware.

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Le titre de traducteur devient une responsabilité intellectuelle pour les chirurgiens au tournant du siècle. D’emblée, il faut signaler que les traducteurs, quand bien même la traduction est leur unique voie d’accès à la publication, n’ont pas d’autonomie de pratique : dans l’écrasante majorité des cas, ils appartiennent au corps médical et sont praticiens. Comme pour l’auteur du texte original, les titres du traducteur accolés à son nom ressortissent à la fois de l’autorité scientifique et de l’argument commercial. Ces titres peuvent être falsifiés, sans qu’il nous soit encore possible de l’attester ; ils nous permettent cependant d’étudier rapidement l’évolution de la valeur sociale attachée à cette fonction. En France comme en Grande-Bretagne, un glissement est sensible. Dans les années 1760, les médecins, qui constituent au xviiie siècle un groupe social plus valorisé que les chirurgiens, sont majoritaires parmi les traducteurs français et britanniques ; dans les années 1790, les chirurgiens-traducteurs britanniques semblent avoir pris leur autonomie vis-à-vis de l’autre corps médical. Au début du xixe siècle, les chirurgiens français, devenus titulaires de postes prestigieux, comme celui de chirurgien-chef d’un hôpital, n’hésitent pas à associer leur nom à la traduction d’un ouvrage étranger. Ainsi la publication d’une traduction prend une valeur nouvelle chez l’ensemble des chirurgiens de part et d’autre de la Manche.

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Quelle réception des textes traduits auprès des chirurgiens ? Nous avons peu de traces de celle-ci. En 1815, les Mémoires de chirurgie militaire de Larrey, qui fait à la fois œuvre d’expérimentateur chirurgical et de narrateur des hauts faits militaires de l’empereur, se voient traduites comme une somme chirurgicale d’observations thérapeutiques, après une édition largement expurgée par son traducteur [23]  D. J. Larrey, Memoirs of military surgery. Containing... [23] . Cette lecture est confirmée par l’ajout manuscrit d’une table des matières sur la page de garde d’un des possesseurs/lecteurs de la traduction britannique : elle ne conserve que les sous-titres à finalité médicale, afin de pouvoir accéder rapidement aux contenus techniques utiles au chirurgien (fig. 4 et 5). Le lecteur a ici suivi le choix indiqué par le traducteur dans sa préface : la traduction surévalue la nature chirurgicale de l’ouvrage, la lecture lui assigne un contenu chirurgical.

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Ainsi les traductions apparaissent moins comme des médiations, que comme le résultat du travail de médiateurs, au-delà d’une frontière linguistique, confronté aux exigences de la publication. Pour comprendre les critères qui prévalent à la publication des traductions chirurgicales et à leur histoire, les registres de légitimation, qui varient selon les traductions et leurs paratextes, sont particulièrement utiles.

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Reprenons notre exemple liminaire. John Heath explicite les deux arguments : répondre à un besoin pédagogique, en l’absence de traité d’obstétrique complet pour les étudiants, et apporter une réponse efficace à une thèse obstétricale erronée ou dangereuse, c’est-à-dire produire un argument efficace dans le débat sur l’usage des forceps.

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L’argument du besoin existe souvent, et particulièrement pour désigner des textes pédagogiques. La perspective d’un public, client potentiel, facilite certainement la traduction et la publication de ces textes, qui exigent une longue pratique chirurgicale, mais aussi une expérience pédagogique reconnue. L’explicitation d’une polémique est beaucoup plus rare, et correspond quelquefois à des textes publiés à compte d’auteur, comme c’est le cas ici.

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La comparaison avec le marché français nous paraît ici pertinente pour rendre compte de la parution du traité. En effet, la traduction de Baudelocque par Heath semble répondre aux deux ouvrages qu’il critique dans son avertissement ; celle de Smellie par Préville fait également écho aux parutions de Levret, dont les trois éditions appartiennent successivement aux imprimeurs-libraires de la traduction du Britannique : Delaguette, Le Prieur, Didot le jeune [24]  A. Levret, L’art des accouchements, démontré par des... [24] . Ainsi, il semble que, dans ces deux cas, il y ait effet d’entraînement : la présence sur le marché d’ouvrages de même nature facilite l’introduction des traductions de chirurgie, très rentables.

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La question du savoir chirurgical ne peut manquer d’occulter le problème des savoirs tacites ou incorporés, qui ont été largement mis en évidence ces vingt dernières années par la sociologie des sciences britanniques [25]  S. Shapin & S. Schaffer, Leviathan and the Air-Pump :... [25] . Dans notre exemple liminaire, John Heath mentionne que « l’auteur l’a obligé avec les planches originales, qui sont, à son avis, mieux exécutées que celles qu’il aurait pu obtenir pour le même prix en Angleterre » et que « la personne qui désirerait voir les forceps français », plus courts que l’instrument anglais, qui sont décrits dans l’ouvrage, « peuvent s’adresser à Mr. Pepys, fabricant d’instruments pour chirurgien, au no. 24, dans la Poultry, à qui il en a laissé une paire à cette fin » [26]  J. L. Baudelocque, op. cit., Préface, np. [26] . La matérialité des objets que le traducteur mentionne, en particulier l’usage des instruments sans véritable apprentissage, rend problématique la nature même du transfert opéré. L’acquisition d’instruments et le prêt des gravures peuvent se faire à distance, mais on peut légitimement supposer que c’est à Paris même que Heath a eu connaissance du traité et de son auteur. Sans trace archivistique pour conclure à son voyage, il n’en est pas moins clair que le déplacement des chirurgiens est à l’origine des traductions : le voyage est indiqué explicitement dans le tiers des traductions étudiées après 1800 [27]  Soit un tiers des traducteurs (4 sur 12) qui ont rédigé... [27] . Les étudiants en chirurgie ou les jeunes praticiens engagent souvent les frais d’un voyage à l’étranger, souvent mentionné après 1815 pour les chirurgiens britanniques qui se rendent à Paris et reviennent avec des livres, qui synthétisent la pratique obtenue sur place en assistant aux tournées cliniques et aux cours des grands praticiens locaux [28]  S. Jacyna, « Robert Carswell and William Thomson at... [28] . Le savoir des traductions est un savoir qui voyage avant d’être un savoir traduit [29]  Nous remercions Hal Cook pour cette jolie formulation.... [29] .

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Pour conclure, revenons sur les termes du dialogue « transferts culturels » – histoire des sciences. Afin de nous confronter aux propositions de la théorie des « transferts culturels », nous avons opéré trois déplacements, vis-à-vis de trois postulats qui nous semblaient autant d’apories pour étudier adéquatement nos traductions. En premier lieu, nous avons rejeté l’idée de culture comme « paradigme stable » [30]  M. Espagne et M. Werner, « La construction d’une référence... [30] , englobant et explicatif : il est plus adéquat, selon nous, de chercher à décrire l’ensemble des savoirs mobilisés par les chirurgiens. En second lieu, nous avons évité la réduction de l’étude des « transferts » à celle de la réception, qui amputait l’étude des dynamiques effectives et des modalités de ces dynamiques. Enfin, nous avons essayé de réintroduire l’historicité de la construction du savoir.

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Réfléchir à la matérialité des traductions de chirurgie entre 1760 à 1830 complique singulièrement leur description. Événements linguistiques, les traductions chirurgicales relèvent également des registres conceptuel et formel. Les opérations linguistiques, aux enjeux lexicaux et stylistiques, que les traductions savantes réalisent, intègrent des espaces de langues qui ne se superposent pas aux cadres politiques européens, sinon partiellement, pour ce qui touche aux échanges économiques. Les échanges conceptuels sont autant des échanges techniques, de savoir-faire, que des échanges instrumentaux, iconographiques, mais aussi rhétoriques qui s’intègrent dans l’espace bibliographique, ou le prolongent par la matérialité des échanges d’instruments et d’iconographie. Supports efficaces de transferts savants, les traductions sont l’indice – sous-estimé ? – des déplacements savants.

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Les médiateurs des transferts à l’œuvre ne sont pas les seuls traducteurs. La médiation opérée est bien le fait d’une communauté professionnelle chirurgicale, qui court de l’auteur au lecteur. D’un savoir tacite, gestuel, à un savoir partagé, les médiations cognitives font intervenir également des traducteurs. Vers 1760, leur appartenance à la communauté chirurgicale est discutable ; elle cesse de l’être après 1800. S’y ajoutent des groupes annexés comme les éditeurs ou les « fabricans d’instruments ». Les traductions françaises et britanniques participent des médiations sociales à l’intérieur de la communauté professionnelle, en raison de l’adhésion à un ensemble de pratiques et de reconnaissance des instances normatives, comme l’Académie royale de Chirurgie entre 1743 et 1793 ou les chaires de chirurgie à Paris après 1795, ou encore les écoles privées à Londres, qui sont reproduites au-delà des frontières politiques. Aussi les traductions, supports d’échanges savants, sont aussi supports de médiation sociale : elles participent à l’émergence d’un groupe professionnel médical à l’aube du xixe siècle.


Annexe

Tableau 1 - Catalogue of the Library of the Royal Collège of Surgeons in London, compiled by R. Willis. London : R. Taylor, 1831. Sondage effectué sur 10 % du catalogue, soit 410 ouvrages [31]  Hollande, Espagne, Suisse. [31] [32]  v. = vernaculaire ; l. = latin ; a. = anglais ; f.... [32] [33]  La principale ville d’édition est Londres. Edimbourg... [33] [34]  t. = dont traductions (rappel). [34] Tableau 1Tableau 1
Fig. 2 - J. de Wenzel, fils. Traité de la cataracte, avec des observations qui prouvent la nécessité d’inciser la cornée transparente et la capsule du crystallin, etc., Paris, P. J. Duplain, 1786. Pl. hors texte. Delineavit Autor Moral Sculp.Fig. 2
© The Wellcome Library, London. Représente l’instrument inventé par le père de l’auteur, le cératome, des techniques d’extraction de la cataracte, des instruments adaptés et une nouvelle technique de pupille artificielle.
Fig. 3 - J. Ware, Chirurgical observations relative to the eye. London, 1805. Pl. hors texteFig. 3
© The Wellcome Library, London. L’auteur utilise l’interstice laissé dans la planche originale pour présenter son propre instrument pour la technique de pupille artificielle.
Fig. 4 - D. J. Larrey, Memoirs of military surgery. Containing the practice of the French military surgeons during the principal campaigns of the late war. Abridged and translated from the French by John Waller. In two parts, London, 1815Fig. 4
© The Wellcome Library, London. Page de titre.
Fig. 5 - D. J. Larrey, Memoirs of military surgery. London, 1815Fig. 5
© The Wellcome Library, London. Page de garde sur laquelle un lecteur a indexé les matières chirurgicales de l’ouvrage, initialement structuré par campagne militaire.

Notes

[*]

Thèse sur Lire, écrire et publier le geste chirurgical : la circulation des savoirs chirurgicaux sous la direction de P. Corsi, Centre d’histoire des sciences et des mouvements intellectuels, Université Paris I Panthéon-Sorbonne et Centre d’Études sur la Renaissance, Université François-Rabelais, Tours. Je remercie Cathy McClive, Georgia Petrou, Élodie Richard et Blaise Wilfert, pour leurs critiques toujours constructives.

[1]

J.-L. Baudelocque, A System of Midwifery, Translated from the French of Baudelocque by John Heath, London, printed for the author, and sold by J. Parkinson & J. Murray, 1790, Avertissement, np.

[2]

Ibid.

[3]

Pour une synthèse récente sur les débats autour de cette notion en histoire des sciences, Transmission, Transformation : Proceedings of two conferences on pre-modern science held at the University of Oklahoma, F. J. Ragep and S. P. Ragep éd., Leyde, 1996, en particulier, Introduction : XV-XXXIV.

[4]

D. Pestre, « Pour une histoire sociale et culturelle des sciences. Nouvelles définitions, nouveaux objets, nouvelles pratiques », Annales. Histoire, sciences sociales, 50 (1995), p. 87-522.

[5]

Il s’agit des essais théoriques de M. Espagne et M. Werner, qui s’apparentent plus à une « pragmatique » qu’à une « théorie » des transferts, exposés dans l’introduction de la journée.

[6]

Trois études récentes en histoire des sciences : thèse en cours sur les traductions d’ouvrages manuscrits de philosophie naturelle en langue vernaculaire grecque au xviiie siècle pour Georgia Petrou (Impérial Collège), que je remercie ici pour les discussions très fructueuses que nous avons eues ; N. Rupke, « Translation studies in the history of science : the example of Vestiges », British Journal for the History of Science, 33 (2000), p. 209-222, étude des traductions allemandes du milieu du xixe siècle de l’ouvrage anglais qui vulgarise des concepts évolutionnistes ; S. L. Montgomery, Science in Translation. Movements of Knowledge through Cultures and Times, Chicago, 2000, en particulier sur les « traductions et les origines de la science japonaise moderne ». Parmi d’autres publications en histoire sociale de la traduction, mentionnons : D. Milo, « La Bourse mondiale de la traduction : un baromètre culturel ? », Annales ÉSC (1983), p. 92-114 ; A. Pym, Method in translation history, Manchester, 1998.

[7]

A. Saada, « Diderot dans l’Allemagne de l’Aufklärung : constructions d’un auteur, espaces de réception », Thèse de doctorat, ÉHÉSS, 2001. Elle remet en cause certains principes de la théorie des transferts culturels : « nous ne sommes pas partie d’un objet construit – Diderot tel qu’on le connaît aujourd’hui – mais à l’inverse, nous avons essayé de retrouver comment Diderot avait été constitué comme auteur au xviiie siècle » (p. 10).

[8]

M. Werner, Les transferts culturels franco-allemands, Paris, 1999, p. 286. Ici, nous rejetons également le postulat national qui peut ressortir, après analyse, des représentations politiques sur ces échanges savants, au profit d’une description matérielle et des normes qui l’encadrent.

[9]

F. Barbier, « Les transferts culturels et le livre imprimé : à propos d’un ouvrage récent », Revue de synthèse, 3 (juil.-sept. 1990), p. 293-298 ; H.-J. Lüsebrink et R. Reinhard, « Histoire des concepts et transferts culturels, 1770-1815 », Genèses, 14 (janvier 1994), p. 27-41.

[10]

L’interrogation des traductions recensées dans le English Short Title Catalogue pour les années 1760-1800 n’a donné qu’une mention de chirurgie (vénéréologie).

[11]

W. Crossgrove, « Vernacularisation of science, medicine and technology in late Médiéval Europe : broadening our perspectives », Early Science and Medicine, 5/1 (2000), p. 47-63.

[12]

A. Scarpa, Traité pratique des maladies des yeux ; ou Expériences et observations sur les maladies qui affectent ces organes, etc. traduit de l’italien par J. F. B. Léveillé sur le manuscrit, sous les yeux de l’auteur, et augmenté de notes, Paris, F. Buisson, an X, p. i.

[13]

Paris et Montpellier, traduit de l’anglais par É. Revel (pseudonyme d’E. de Salle). Paris, Plancher [etc.], 1820.

[14]

G. Arnaud de Ronsil, « De la hernie de naissance », dans Mémoires de chirurgie, avec quelques remarques historiques sur l’État de la Médecine, & de la Chirurgie en France & en Angleterre. Première partie, Londres, J. Nourse, 1768, p. 1-80, dont « Réflexions du traducteur », p. 49-80.

[15]

W. Smellie, Traité de la théorie et pratique des accouchemens, trad. de l’anglois de M. Smellie […] par M. de Préville, […] Auquel on a joint le secret de Rooenhuisen dans l’art d’accoucher, trad. du hollandais, Paris, Delaguette, 1765, in-8°, pl.

[16]

Formulaire pharmaceutique à l’usage des hôpitaux militaires de la République française. Paris, De L’Imprimerie du Département de la guerre, An II [1793] ; et L. Heister, A general System of surgery. Translated into English. Translated from the author’s last édition, greatly improved. The 7th édition, London, J. Clarke [etc.], 1763.

[17]

C. S. West, « La théorie de la traduction au xviiie siècle par rapport surtout aux traductions françaises d’ouvrages anglais », Revue de littérature comparée, 12 (1932), p. 330-355 ; et L. d’Hulst, Cent ans de théorie française de la traduction. De Batteux à Littré (1748-1847), Lille, 1990.

[18]

J. B. Morgagni, The seats and causes of diseases investigated by anatomy containing a great variety of dissections, and accompanied with remarks. Abridged, and elucidated with copious notes, by William Cooke, London : Printed for Longman, Hurst, Rees, Orme, and Borwn, 1822, p. IX.

[19]

P. Dear, The literary structure of scientific argument : historical studies, Philadelphia, 1991. Il conviendrait, en prolongement de cette réflexion, d’étudier les normes formelles dans les deux pays pour exprimer les cas et les principes, parallèlement au développement des instances de consécration savante pour la chirurgie.

[20]

Voir, par exemple, les différentes éditions de l’Avis du peuple sur sa santé du Suisse Samuel Tissot, en particulier la première traduction écossaise, où les notes traduisent précisément les remèdes divers pour un lectorat écossais : Advice to people in general, with respect to their health, translated from the French éd. of Dr. Tissot’s Avis au people [sic] & c. Printed at Lyons ; with ail his notes ; also a few of his médical editor’s at Lyons ; and several occasional notes adapted to this English translation, by a [Scotch] physician…, Edinburgh, A. Donaldson, 1766.

[21]

A. Scarpa, op. cit., Pl. III, Fig. IV.

[22]

Le vol. 2 de J. Ware, Chirurgical observations relative to the eye, London, J. Mawman, 1805, traduit fidèlement J. de Wenzel, fils. Traité de la cataracte, avec des observations qui prouvent la nécessité d’inciser la cornée transparente et la capsule du crystallin, etc., Paris, P. J. Duplain, 1786.

[23]

D. J. Larrey, Memoirs of military surgery. Containing the practice of the French military surgeons during the principal campaigns of the late war. Abridged and translated from the French by John Waller, In two parts, London, E. Cox and Son, 1815.

[24]

A. Levret, L’art des accouchements, démontré par des principes de physique et de méchanique, Paris, Delaguette, 1753, in-8°.

[25]

S. Shapin & S. Schaffer, Leviathan and the Air-Pump : Hobbes, Boyle, and the expérimental life, Princeton, 1985 ; Voir aussi H. O. Sibum, « Reworking the Mechanical Value of Heat : Instruments of Precision and Gestures of Accuracy in Early Victorian England », Studies in the History and Philosophy of Science, 26/1 (1995), p. 73-106 ; et « Les gestes de la mesure. Joule, les pratiques de la brasserie et la science », Annales HSS, 53 (juil.-oct. 1998), p. 745-774.

[26]

J. L. Baudelocque, op. cit., Préface, np.

[27]

Soit un tiers des traducteurs (4 sur 12) qui ont rédigé des préfaces, qu’il faut comparer au cinquième (3 sur 16) pour la période précédente, 1760-1799.

[28]

S. Jacyna, « Robert Carswell and William Thomson at the Hôtel-Dieu of Lyons : Scottish views of French medicine », dans British medicine in an age of reform, R. French and A. Wear éd., Londres, 1991, p. 110-135.

[29]

Nous remercions Hal Cook pour cette jolie formulation. D. S. Lux and H. J. Cook « Closed circles or open networks ? Communicating at a Distance during the Scientific Revolution », History of Science, 36 (1998), p. 179-211.

[30]

M. Espagne et M. Werner, « La construction d’une référence culturelle allemande en France. Genèse et histoire (1750-1914) », Annales ÉSC (1987), p. 976.

[31]

Hollande, Espagne, Suisse.

[32]

v. = vernaculaire ; l. = latin ; a. = anglais ; f. = français ; g. = allemand ; i. = italien ; gr. = grec ancien.

[33]

La principale ville d’édition est Londres. Edimbourg et Dublin ne publient qu’en langue vernaculaire, soit avant 1700 : 1 ; entre 1700 et 1799 : 7 ; après 1800 : 9 livres.

[34]

t. = dont traductions (rappel).

Pour citer cet article

Rabier Christelle, « Les traductions françaises et britanniques de chirurgie (1760-1830) : supports de transferts ? », Hypothèses 1/ 2002 (), p. 163-175
URL : www.cairn.info/revue-hypotheses-2002-1-page-163.htm.

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