Annales. Histoire, Sciences Sociales 2001- 1 (56e année)| ISSN 0395-2649 | ISSN numérique : en cours | ISBN : 978-2-7132-1384-7 | page 187 à 242

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Comptes rendus. Histoire de la médecine


Mirko D. GRMEK et Bernardino FANTINI (dir.), Histoire de la pensée médicale en Occident, vol. 1, Antiquité et Moyen  ge, Paris, Le Seuil, 1995,382 p.

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Les études réunies sous ce titre par Mirko D. Grmek et son collaborateur Bernardino Fantini sont d’abord parues en italien [1], et on ne peut que se réjouir de disposer désormais de son adaptation française. Comme son titre l’indique d’emblée, le recueil se démarque d’autres « histoires de la médecine » : il ne s’agit pas de redécouvrir ou rassembler une fois de plus les faits marquants et les grands noms attachés à l’histoire de l’art médical de l’Antiquité au Moyen  ge en Occident comme autant de jalons, mais de mettre en lumière les transformations, leurs rythmes et leurs acteurs, à l’œuvre dans le processus qui a mené le savoir-faire médical au statut d’art particulier au cours de la période considérée. Le regard porté se veut double : reconstruire l’évolution de la pensée médicale exige en effet de montrer les diverses influences qui se sont exercées sur des pratiques et des théories, tout autant que d’étudier les effets qu’a produits à son tour la pensée médicale dans d’autres domaines du savoir et dans le comportement des hommes en général. La pensée médicale est donc mise en relation et, pour ainsi dire, saisie en amont et en aval.

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Dans ce but, M. D. Grmek s’est entouré d’une équipe internationale de savants aux spécialités variées et complémentaires, et la diversité des éclairages sur la question contribue à la richesse et à l’originalité de l’entreprise : au total, onze contributions permettent d’aborder différents aspects du problème. La médecine du monde antique et son évolution dans le monde hellénistique, ainsi que les grandes figures qui y sont liées, sont réexaminées en profondeur dans les articles de Jacques Jouanna (« La naissance de l’art médical occidental ») et de Mario Vergetti (« Entre le savoir et la pratique : la médecine hellénistique ») ; le monde romain, pour sa part, est abordé par Danielle Gourevitch autour de la question des différentes sectes médicales, sur lesquelles Galien légua un traité fameux (« Les voies de la connaissance : la médecine dans le monde romain »). Ces contributions, qui constituent de précieux récapitulatifs historiques sur l’évolution de la pensée et de la science médicales, et où l’on trouve notamment repris en détail le « dossier » d’auteurs fondamentaux comme Hippocrate ou Galien, entrent utilement en résonance avec des études plus monographiques comme celles d’Alain Touwaide (« Stratégies thérapeutiques : les médicaments »). Ce spécialiste de l’œuvre toxicologique de Dioscoride s’intéresse ici au médicament, à sa conceptualisation et à son emploi en fonction des différentes théories sous-tendant la pharmacothérapie, depuis la Collection hippocratique jusqu’au Moyen  ge latin en passant par les médecines byzantine et arabe, auxquelles Gotthard Strohmaier consacre pour sa part une étude permettant d’apprécier sur pièces le rôle d’héritières et l’originalité des doctrines et des œuvres nées dans ces aires géographiques (« Réception et tradition : la médecine dans le monde byzantin et arabe »).

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Son article sert enquelque sorte de transition entre l’Antiquité et le Moyen  ge occidental, période à laquelle Jole Agrimi et Chiara Crisciani, puis Danielle Jacquart consacrent deux beaux essais : les deux premières (« Charité et assistance dans la civilisation chrétienne médiévale ») s’intéressent à la notion d’assistance, aux présupposés religieux qui l’animent et à sa mise en pratique dans l’Occident médiéval, phénomène qui fait le lien entre une certaine conception de la médecine et du corps souffrant et ses répercussions sociales ; D. J acquart (« La scolastique médicale ») entreprend quant à elle de resituer la scolastique médiévale, encore volontiers taxée de propension à l’argutie et de stérilité (alors que les spécialistes de l’histoire de la langue ont reconnu depuis longtemps à la scolastique médiévale une certaine créativité linguistique), sur le chemin qui mène la médecine des traductions de Constantin l’Africain jusqu’au XVe siècle : non seulement la médecine scolastique n’est pas tout à fait morte avec le Moyen  ge et a légué des méthodes de raisonnement encore en usage aux XVIe et XVIIe siècles, mais surtout elle se caractérise par une constante remise en question, une réflexion toujours renouvelée sur les bienfondés de sa démarche qui justifient pleinement qu’elle soit aujourd’hui replacée en pleine lumière. Pour compléter le tableau de la médecine et de ses incidences sur les modes de pensées et de comportement au Moyen  ge, l’article de Michael Mac Vaugh répond et succède à celui de A. Touwaide en se concentrant lui aussi sur un mode d’action thérapeutique (« Stratégies thérapeutiques : la chirurgie ») et reconstruit l’histoire de la chirurgie, de ses origines hippocratiques jusqu’à la fin des temps médiévaux, sans négliger quelques aperçus de son histoire dans le monde arabe. Ou comment une discipline tenue en piètre estime par les médecins du Moyen  ge a conquis peu à peu ses lettres de noblesse, à la suite d’un réveil survenu d’abord en Italie du Nord puis en France, et grâce à quelques grandes figures comme Henri de Mondeville ou Guy de Chauliac, capables d’innover en matière de soins ou de techniques comme de poser les bases rationnelles de leur art. Pedro Gil-Sotres s’attelle pour sa part (« Les régimes de santé ») à raconter l’histoire, l’évolution et la diffusion d’un type d’écrit médical florissant aux derniers siècles du Moyen  ge, mais dont il retrace les origines dans l’Antiquité grecque : les régimes de santé. Caractérisé par son orientation vers l’hygiène individuelle, ce genre, initialement destiné à des individus d’un rang social élevé, connut un succès qui s’étendit à d’autres couches de la société, et la forte augmentation de la demande à la fin de l’époque médiévale se reflète notamment dans leur production en langue vulgaire ou en vers, ce qui en facilitait la réception par un public plus populaire.

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Deux études, enfin, se présentent comme résolument transversales, excédant les limites imposées par les domaines géographiques ou les césures chronologiques traditionnellement admises, institutionnellement sinon scientifiquement fondées : outre une copieuse introduction s’interrogeant sur les buts et les moyens de l’histoire de la médecine, sans parler d’un précieux bilan historiographique en la matière, M. D. Grmek nous livre un essai sur « Le concept de maladie » ; il montre clairement que cette notion a évolué au cours de l’histoire et que son étude relève autant de l’histoire de la médecine que de l’anthropologie culturelle : à côté de critères objectifs entrant en ligne de compte dans la conceptualisation de l’état morbide, des jugements d’ordre moral ou esthétique ont aussi leur place, variables selon les lieux et les époques qu’il envisage. Le volume se clôt sur l’article de Jean-Noël Biraben intitulé « Les maladies en Europe : équilibres et ruptures de la pathocénose ». À la recherche des maladies, des conditions sanitaires et des idées médicales de nos ancêtres, l’auteur fait démarrer son enquête aux périodes préhistoriques, réaffirmant au passage avec force ce que l’histoire de la médecine doit au développement de la paléopathologie, comme l’avait déjà bien montré M. D. Grmek [2]. L’étude des états pathologiques caractérisant chaque population historique amène ainsi J.-N. Biraben à reconstruire dans ses grandes lignes l’histoire de différentes maladies et épidémies : l’exemple longuement développé de la peste, inconnu des écrits hippocratiques ou galéniques, le porte ainsi jusqu’aux rives de notre époque et c’est sur l’idée terriblement actuelle de contagion, pressentie aux époques précédentes mais formulée expressément seulement au XIXe siècle, que s’achève la série des contributions.

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Le volume n’est pas terminé pour autant : doté d’une abondante bibliographie, l’ouvrage d’érudition se fait instrument de travail et tous ceux que concerne de près ou de loin l’histoire de la médecine et de son impact pendant l’Antiquité et le Moyen  ge disposent désormais d’une liste recensant d’une part les anthologies et éditions de sources existantes, d’autre part la bibliographie critique la plus à jour en la matière ; un index des noms propres (excluant certes les auteurs cités en bibliographie), achève de rendre plus aisée la consultation du recueil.

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On ne peut donc que saluer ce livre pour son érudition et sa rigueur scientifique, mais aussi son souci de maniabilité et son originalité : si les principes de regroupement des différentes contributions peuvent dérouter quelque peu au début, le lecteur acquiert vite la conviction que l’ensemble a aussi le mérite de revisiter les traditionnels cloisonnements entre périodes historiques et espaces géographiques, et de mettre en évidence l’existence de problèmes ou de thèmes transversaux (parmi lesquels les questions liées aux traductions d’un domaine à l’autre) justifiant par exemple l’enchaînement d’articles consacrés respectivement à la « scolastique médicale », au « concept de maladie » et aux « médicaments » depuis l’Antiquité. Un ouvrage fondamental, donc, pour qui veut connaître en toute rigueur les grandes idées ayant orienté le développement de l’art médical du Ve siècle avant J.-C. au XVe siècle, mais surtout saisir les incidences de la pensée médicale sur les comportements, les techniques et l’épistémè au cours de ces vingt siècles.

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Laurence MOULINIER

Danielle JACQUART, La médecine médiévale dans le cadre parisien, XIVe - XVe siècle, Paris, Fayard, « Penser la médecine », 1998,587 p.

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Il est plusieurs manières de lire la somme de près de six cents pages que nous offre Danielle Jacquart. D’abord comme une histoire de la médecine à Paris, débarrassée des voiles dont l’a recouverte une tradition déjà ancienne : le chapitre initial s’ouvre, du reste, par une réjouissante série de démontages des topoï légués par Quesnay, polygraphe du XVIIIe siècle peu scrupuleux dans l’interprétation des documents ; au passage, D. Jacquart renouvelle totalement le portrait d’Henri de Mondeville qu’avait naguère tracé Marie-Christine Pouchelle. Mais ces récits de vie et d’origine sont toujours mis en relation avec l’université où la médecine parisienne s’est épanouie : il nous manquait un panorama équilibré des développements de l’enseignement médical à Paris, et c’est ce à quoi précisément s’emploie le second chapitre, avec précision et nuance, serrant au plus près les informations sur les effectifs, les examens et les carrières que fournissent les registres tenus par les doyens de la faculté. Les maîtres parisiens, aux pas desquels D. Jacquart attache les siens, ne se contentaient pas d’enseigner les autorités d’un programme guère original. Ils avaient aussi des clients, des malades, qui, en ces temps de pestes meurtrières, avaient parfois peur de mourir et plus souvent encore de souffrir entre les mains d’un opérateur peu habile. La relation, conflictuelle et complexe, entre le praticien et le patient est au cœur des préoccupations de la Chirurgie de Mondeville, point de départ du livre ; elle traverse les comptes rendus de visites collectives (ou collationes) consignés par un étudiant allemand vers 1400 ; elle court comme un fil rouge jusqu’au monumental commentaire du Canon d’Avicenne que Jacques Despars a patiemment élaboré entre 1432 et 1453 : c’est par lui que D. Jacquart a commencé naguère ses recherches, c’est avec lui que ce livre s’achève. Là, en effet, viennent s’entrecroiser les fils, longuement dévidés par l’auteur, de l’ouverture à la pratique (la via pragmatica) et de l’élaboration doctrinale, cette via scholaris qui a donné lieu aux répertoires raisonnés d’autorités d’un J ean de Saint-Amand ou d’un Pierre de Saint-Flour.

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Car les débats qui opposent entre eux les médecins parisiens des XIVe et XVe siècles ne sont pas différents de ceux qui divisent leurs confrères européens. Et du coup, c’est toute la pensée médicale occidentale que le livre de D. Jacquart permet d’approcher, comme le suggère d’ailleurs son titre. Pour éclairer les positions de tels ou tels, l’auteur fournit de précieuses et copieuses mises au point sur les autorités qu’ils allèguent et sur les notions fondamentales qu’ils utilisent. C’est ainsi qu’en entreprenant de démontrer qu’il est inexact de croire que « l’É glise a horreur du sang » (adage fabriqué de toutes pièces au XVIIe siècle), elle réinterprète le canon 18 du concile de Latran IV (1215) — souvent évoqué, rarement cité et tout à fait incompris — et surtout rappelle ce que sont les représentations médiévales du sang (il vaudrait mieux écrire des « sangs »), sangs artériel, veineux et menstruel étant parfaitement distingués, même s’ils s’inscrivent dans un circuit. Le problème, rappelle D. Jacquart à propos de ce canon, n’est pas de répandre le sang, mais d’ouvrir le corps au risque de faire mourir le malade. C’est la même préoccupation qui incite Boniface VIII à interdire, en 1299, non la dissection, comme on l’a si souvent et si paresseusement écrit, mais le démantèlement des cadavres en vue de l’inhumation.

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En procédant ainsi, D. Jacquart affirme sa cohérence avec le projet, qu’elle a exposé dès l’introduction, d’une histoire des sciences qui soit attentive aux ruptures, innovations ou mutations tout en les replaçant dans leur cadre social et culturel. Un exemple entre cent de la fécondité de ces analyses croisées : si, à partir des années 1270, les statuts de la faculté parisienne remplacent la dénomination de physicus par celle de medicus, ce n’est pas parce que les médecins sont devenus moins savants mais, au contraire, parce que la faculté est si bien installée qu’il ne lui est plus nécessaire de rappeler la composante théorique la rattachant à une philosophie naturelle par ailleurs bien suspecte en ces années-là. On débouche ainsi sur une histoire intellectuelle qui prend au sérieux le contenu des textes, finement traduits et longuement analysés. C’est dire si le novice aura du mal à ne pas tout retenir de ce flot d’analyses : le goût du texte juste que D. Jacquart puise aux manuscrits eux-mêmes ; le souci de ne pas s’en laisser compter par les interprétations admises — peut-être acquis au contact des commentaires médiévaux, qui ne méritent vraiment pas leur réputation de bavardages répétitifs. Au-delà, se profilent toutefois des lignes de force.

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D’abord un schéma global d’évolution de la médecine, partagée entre science et art (Avicenne et Averroès s’opposent de ce point de vue), entre théorie et pratique : dualité centrale, car elle permet de préserver la spécificité de la discipline, tout en la distinguant des pratiques empiriques. Les travaux antérieurs de D. Jacquart — notamment quelques-uns des articles rassemblés dans un volume de Variorum — avaient éclairé la première étape de l’évolution : l’implantation en profondeur, sinon dans la société médiévale du moins dans le milieu intellectuel, d’une médecine savante ayant acquis le statut de science, grâce à l’effort des Salernitains du XIIe siècle. Le présent livre est plutôt consacré au grand tournant vers la pratique qui marque les derniers siècles médiévaux : développement de la diététique (récemment mis en valeur par la thèse de Marilyn Nicoud), multiplication des recettes et des types d’écritures centrés sur le cas (consilia ou collationes déjà évoquées), autant d’indices qui traduisent l’effort d’adaptation aux conditions réelles, avec pour justification une « utilité commune » que Mondeville emprunte explicitement à la P olitique d’Aristote ; n’est-ce pas à la demande expresse du roi que le corps des régents parisiens élabore un Compendium de epidemia destiné à expliquer cette nouveauté effrayante qu’est l’é pidémie de 1348 ? D. Jacquart montre bien que ce Compendium, quoique fondé sur la détermination astrale, classe clairement la peste parmi les maladies « contagieuses » qui « par l’attraction de l’air corrompu et empoisonné qu’exhalent les patients [...] contaminent les personnes présentes ». Mais elle montre aussi que les médecins ne se sont que difficilement résolus à admettre l’existence de la contamination par contact avec les malades.

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Car, et c’est le second grand enseignement de ce livre, les XIVe et XVe siècles sont marqués par la complexification doctrinale d’une médecine qu’on croit trop souvent avoir été un simple ressassement de Galien et d’Hippocrate. Les étudiants en médecine ne bénéficièrent pas, à l’instar de leurs condisciples d’autres facultés, de manuels d’initiation, et l’on peut douter qu’il y ait eu une doctrine médicale du Moyen  ge : le simple examen des questiones suscitées par le commentaire des autorités montre l’extrême variété des préoccupations et des débats qui rapprochent ou opposent philosophes et médecins et irriguent tout le champ intellectuel. La typologie des « esprits » débouche sur la psychologie, tandis que la notion d’attraction par le chaud a des échos en physique (la polarisation magnétique, une des rares découvertes médiévales) ; quant à la latitude des formes qu’induisent le classement des tempéraments et le calcul des degrés des médicaments composés, autrement dit la question de la quantification des effets qualificatifs, elle trouve sonparallèle dans les élaborations mathématiques des Mertoniens. La recherche de la forme spécifique — c’est-à-dire les propriétés d’un simple qui ne sont pas liées à ses qualités premières de température et d’humidité, concept totalement ignoré des Anciens — ouvre a priori le champ de l’expérience. Mais celui-ci est étroitement balisé, et même Jacques Despars n’en déduit pas automatiquement l’erreur des autorités. Les réélaborations doctrinales sont le fruit de rapports, aussi féconds que complexes, avec des disciplines connexes comme l’astrologie et même l’alchimie. Là aussi, il y eut débat, et, pour la rigueur d’un Nicole Oresme, constatant qu’il est impossible de démontrer l’influence des astres sur l’extrême diversité du monde terrestre et qu’invoquer cette influence revient à nier la science, combien de médecins se référaient aux jours critiques pour établir un calendrier des saignées ou transformaient l’examen uroscopique en banale interrogation astrologique ? Quant à l’approche philologique de Despars (collation des manuscrits destinée à éliminer les erreurs, attention portée à la cohérence initiale du discours, qui contraste avec l’art scolastique de la fragmentation), elle est en phase avec l’humanisme français dans lequel le médecin eut quelques relations.

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Le moindre mérite du livre de D. Jacquart n’est pas de réévaluer la médecine parisienne, considérée à tort comme le parent pauvre de la tradition médicale d’Occident. Certes, on n’y trouve guère d’auteurs de premier plan, mais l’originalité du trajet mérite d’être rappelée. La médecine parisienne s’est définie en partie dans son rapport conflictuel avec la chirurgie au début du XIVe siècle, d’où la place accordée à Henri de Mondeville : D. J acquart éprouve de la sympathie pour l’homme, sur lequel elle revient à plusieurs reprises ; mais pas au point d’en faire, comme certains, le précurseur de Galilée parce qu’il a combattu la « louable suppuration » de l’« é cole » chirurgicale « dominante » ; au reste, Mondeville a échoué à imposer aux chirurgiens la formation théorique qu’il estimait indispensable, la « pratique de cyrurgie roborrée par théorique ». Cependant, ses confrères parisiens du XVe siècle se sont peu à peu intégrés, sinon fondus, dans le monde universitaire et, à la fin du siècle, la faculté organise elle-même des dissections, dont D. Jacquart décrit minutieusement le déroulement grâce aux comptes fort détaillés en conservant les débours. La lutte d’influence et de compétence avec les chirurgiens, comme d’ailleurs avec les empiriques, n’a pas absorbé toutes les forces des universitaires parisiens. Nombre d’entre eux ont écrit, et il faut souligner l’originalité des genres qu’ils ont explorés, souvent liés à l’enseignement, comme le pari qu’a représenté le choix du français : ainsi pouvait-on adresser des conseils pratiques aux barbiers comme aux patients illettrés, tout en maintenant une grande liberté de ton et de formes, qui ne se limitent pas, loin de là, à la simple traduction littérale depuis le latin ; symptomatique est le cas d’É vrard de Conty, dont les audaces, dans le Livre des problèmes que lui commanda Charles V, sont pointées par D. Jacquart. Avec d’autres moins fameux, que l’auteur avait déjà dénichés dans des manuscrits peu fréquentés, il a contribué à faire pros-pérer une médecine parisienne à la fois singulière et exemplaire.

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Bruno LAURIOUX

Mary LINDEMANN, Medicine and Society in Early Modern Europe, Cambridge, Cambridge University Press, « New Approaches to European History », 1999,240 p.

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Professeur d’histoire à la Carnegie Mellon University, Mary Lindemann est spécialiste de la médecine dans l’Allemagne du XVIIIe siècle. À partir d’une bibliographie essentiellement anglo-saxonne, elle publie une synthèse sur la médecine en Europe à l’époque moderne. Quant on connaît la variété des évolutions politiques et sociales des différents pays du XVIe au XVIIIe siècle, le projet semblait à première vue irréalisable. À l’arrivée, il ne fait aucun doute que le pari a été gagné : la synthèse est intelligente et précise, le ton est vif et les talents pédagogiques de l’auteur sont éminents. Critiquant la vieille histoire de la médecine, qui ne prenait en compte que les progrès de la « science » à travers quelques grandes figures emblématiques, opposées à un monde de routine et de superstitions, elle s’attache à traiter la question de la santé et de la maladie avec les méthodes et les acquis de l’histoire sociale. Cette approche a été particulièrement illustrée en Angleterre par de nombreux chercheurs, favorisés par les bourses, postes et outils de travail offerts par la Fondation Wellcome, au point que l’on a pu avoir l’impression qu’il n’y avait d’histoire sociale de la médecine qu’en Angleterre.

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Le livre de M. Lindemann s’efforce de comparer le cas anglais aux autres exemples européens, quitte à montrer qu’il n’est pas aussi original que ses collègues anglosaxons ont pu le penser, avec un double souci : informer sur les acquis de la recherche historique récente et critiquer un certain nombre d’idées reçues. Les deux premiers chapitres, consacrés aux maladies et épidémies, telles que les vivent les gens de l’époque, donnent un tableau remarquablement clair des théories médicales héritées d’Hippocrate et de Galien, et montrent que les conceptions anciennes sont partagées par tous, lettrés comme analphabètes, courtisans comme paysans. Les distinctions classiques fondées sur les oppositions savant/populaire ou urbain/rural ne lui semblent pas pertinentes dans la mesure où tous, médecins, chirurgiens, guérisseurs, malades, partagent les mêmes conceptions de la maladie et soignent de la même façon. Il est clair qu’elle ne croit pas à l’autonomie et à la « rationalité » propre de la médecine dite « populaire », qui ne serait pour elle qu’une reconstruction a posteriori de certains historiens. Le troisième chapitre analyse l’évolution des doctrines médicales pendant la période : théories de Paracelse et de Harvey, nouvelles écoles iatrochimiques et iatromécaniques, apports de Boerhaave, Haller, Sydenham, médecine des Lumières, débuts de la clinique, nouveaux remèdes venus d’outre-mer (quinquina, ipécacuana, thé et chocolat). L’idée défendue ici est qu’il ne faut pas parler de « révolution scientifique » : lorsque Frascator, au XVIe siècle, décrit la contagion, il n’est pas plus moderne que Harvey au XVIIe siècle quand il découvre la circulation du sang. Ces deux novateurs sont davantage les héritiers de leurs prédécesseurs que les fondateurs d’un monde nouveau ; les anciens modes de pensée sont toujours là. Il ne faut pas non plus opposer les doctrines médicales successives les unes aux autres, en pensant que les plus récentes abolissent les précédentes : la plupart des praticiens étaient capables de fonctionner, en améliorant à leur façon le vieux socle galénique par un petit mélange de plusieurs doctrines nouvelles. Le quatrième chapitre, consacré à l’é ducation médicale, montre que si les universités, avec leurs méthodes livresques, forment la majorité des médecins et quelques chirurgiens, il existe aussi une formation pratique par l’apprentissage pour de nombreux praticiens (apothicaires, sagesfemmes, chirurgiens et même certains médecins). À propos des hôpitaux (chapitre V), M. Lindemann montre qu’ils n’ont pas seulement été des lieux d’assistance ; contrairement à la « légendenoire », ils ont eu très tôt des médecins et des chirurgiens à demeure et, au XVIIIe siècle, avec la création de nouveaux établissements, ils sont devenus, partout en Europe, des lieux d’observation où a pu se développer une nouvelle médecine : la « naissance de la clinique », à la fin du XVIIIe siècle, n’a pas été une rupture brutale mais un lent mouvement de fond, dont les causes sont multiples. Le sixième chapitre montre que le rôle de l’É tat dans les politiques de santé n’a pas attendu le XVIIIe siècle pour s’exercer : dès la fin du Moyen  ge, les épidémies de peste et le soin des pauvres donnent l’occasion aux pouvoirs municipaux et étatiques de produire des règlements d’hygiène et de quarantaine pour protéger la santé des populations. Aux siècles suivants, cette action est renouvelée par les théories populationnistes soutenues par l’essor de l’arithmétique politique. L’importance accordée à l’environnement dans l’hippocratisme des Lumières conduit à la rédaction des topographies médicales et entraîne un nouvel hygiénisme. S’il n’est jamais exclusif d’initiatives privées de charité, l’ampleur du rôle de l’É tat varie selon les pays : il est à son maximum avec le caméralisme des cours germaniques et à son minimum en Grande-Bretagne, où fleurissent des institutions issues de la philanthropie privée. La pratique des soins forme la matière du dernier chapitre : il apparaît que les différents recours sont utilisés conjointement à tous les niveaux de la société. Le concept de « professionnalisation », qui a été à la mode il y a quelques années chez les historiens, ne paraît pas pertinent pour expliquer l’évolution du rôle des praticiens, étant donné que tous, des lettrés aux charlatans, répondent à une demande de soins à la fois très variée et en expansion. Le XVIIIe siècle voit le patient se transformer en un consommateur confronté à de nouvelles offres de soins et de services qui prolifèrent, et c’est ce consumérisme qui sape les bases du vieil ordre médical corporatif. Car, pour en finir avec une vision négative de l’époque moderne, M. Lindemann souligne qu’il y a toujours eu beaucoup de praticiens, à la campagne comme à la ville ; les gens se soignaient, avec des moyens qui ne sont pas les nôtres, mais qu’il faut se garder de juger à l’aune de notre médecine contemporaine.

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Au total, voici un livre vivant qui mêle agréablement l’exposé des connaissances sous une forme synthétique, les remises en question historiographiques et des exemples développés qui donnent des touches concrètes aux développements. Regrettons néanmoins quelques erreurs : page 45, une des deux gravures de la peste de Rome de 1656, légendée comme « le transport de morts », représente en fait un haut personnage allant en carrosse visiter un hôpital ; Florence n’est pas sur le Pô (p. 160) ; et il ne faut pas confondre le philosophe Claude-Adrien Helvétius (1715-1771), avec son grand-père Jean-Adrien Helvétius (1661-1727), médecin de la cour de Louis XIV et inventeur des fameuses boîtes de remèdes (le texte, comme l’index, n’en font qu’un seul et même personnage). On s’étonnera aussi de ne rien trouver sur les hôpitaux d’enfants trouvés, si nombreux en France et en Italie pendant toute la période ; en Angleterre, à Londres, le Foundling Hospital fonctionne de 1739 à 1781, mais il n’y a pas d’établissement de ce type en Allemagne, ce qui explique sans doute cet oubli de l’auteur.

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Marie-France MOREL

Laurence BROCKLISS et Colin JONES, The Medical World of Early Modern France, Oxford, Clarendon Press, 1997,960 p.

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Voici un livre que sa taille « gargantuesque » impose d’emblée comme un incontournable, mais aussi comme une sorte de provocation pour le lecteur français : pourquoi faut-il que ce soient deux Anglais (l’un professeur à Warwick, l’autre à Oxford) qui viennent écrire en anglais la première grande synthèse sur l’histoire de la médecine française des XVIe - XVIIIe siècles ? La préface du livre explique la genèse du projet. Les auteurs sont deux spécialistes reconnus de la France moderne : Laurence Brockliss a étudié l’enseignement universitaire aux XVIIe et XVIIIe siècles, particulièrement en médecine ; Colin Jones a travaillé, entre autres, sur l’assistance et les hôpitaux au XVIIIe siècle et sur la faculté de Montpellier. Les deux auteurs ont pour ambition d’écrire une « histoire totale », « à la Braudel », de la médecine française à l’époque moderne, qui permettrait de faire des comparaisons avec la médecine anglaise, beaucoup mieux documentée. Pour arriver à leurs fins, ils ont d’abord synthétisé les apports de leurs nombreux collègues anglo-saxons, travaillant sur la France en histoire de la médecine ou des sciences (A. G. Debus, Toby Gelfand, Ann La Berge, Hilary Marland, Roy Porter, Matthew Ramsey, Dora Weiner), ainsi qu’en histoire politique ou sociale (W. H. Beck, P. Benedict, Richard Bonney, Robert Darnton, Oliver Hufton). On ne peut s’empêcher de relever de leur part un évident sentiment de supériorité à l’é gard de leurs malheureux collègues français qui n’ont qu’une vue fragmentée et tronquée de leur propre histoire : peu d’entre eux trouvent grâce à leurs yeux (Alain Croix, Mirko Grmek, François Lebrun, J acques Léonard et Roselyne Rey); les historiens de l’école des Annales, sont très critiqués à cause du faible intérêt qu’ils manifesteraient pour l’histoire des idées. Pour compléter leur documentation, les deux auteurs ont fait des recherches originales dans plusieurs fonds d’archives (entre autres, facultés de médecine de Paris et Montpellier, Société royale de médecine, ainsi qu’une vingtaine de dépôts d’archives départementales et municipales).

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« L e monde médical » de la France moderne est défini comme l’ensemble de tous les praticiens, savants ou non, hommes et femmes, y compris dans certains cas d’auto-médication, les patients eux-mêmes ; ce qui aboutit, dans un livre de 900 pages de texte et 3 000 notes, à la mention de quelque 720 praticiens de toutes origines ou notoriété. Ce monde est dominé par un corps de praticiens savants groupés dans des institutions corporatives qui constituent son « noyau dur », les autres, plus isolés ou moins formés, constituant la « pénombre médicale ». Le livre est construit en deux grandes périodes chronologiques, en liaison avec l’histoire de la peste, importante jusqu’en 1680 et en voie de disparition après cette date. On peut s’étonner de cette articulation formelle de l’ouvrage autour de la peste, car elle est relativement peu présente dans les développements, sauf au début de chaque partie et à la fin du livre, qui se termine sur un commentaire du tableau de Gros, Les pestiférés de Jaffa, où Bonaparte pose la main sur un malade avec le geste du roi de France touchant les écrouelles. De toute manière, il est clair que les deux auteurs n’ont pas voulu écrire une histoire des malades et des maladies. Le livre est essentiellement une étude des théories médicales clairement expliquées dans leur succession chronologique : « vulgate » galénique, « hérésie » de Paracelse, théories de Fernel, Harvey et la « révolution scientifique », iatrochimie, iatromécanisme, vitalisme, empirisme. La diffusion des nouvelles théories est mesurée grâce à l’étude des thèses (en latin) des facultés de Paris et de Montpellier. Au total, les auteurs soulignent qu’au cours des trois siècles la théorie médicale s’est renouvelée en conservant le vieux galénisme, suffisamment plastique pour digérer ces nouvelles idées, sans s’effondrer.

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Un autre point fort du livre est l’étude détaillée des professions de santé : tripartition des fonctions entre médecins, chirurgiens, apothicaires; oppositions anciennes entre le médecin éduqué en latin à l’université qui disserte sur les corps et pratique un art libéral, et le chirugien « mécanique » qui touche les corps ; histoire des corps de praticiens : collèges de médecins, communautés de chirurgiens et d’apothicaires ; étude des rivalités entre médecins et chirurgiens ; rôle ambigu du pouvoir royal protégeant les communautés à leurs débuts, comme un rouage de la constitution de l’É tat moderne, mais utilisant en même temps à la Cour une grande variété de praticiens, dont certains ne sont pas membres des communautés et sont parfois même de simples charlatans; lutte des médecins contre la concurrence des charlatans et des empiriques. Mais, pour Brockliss et Jones, le monde médical est un : il n’y a pas lieu d’opposer le savant et le populaire ; il y a du savant dans le populaire et vice-versa. Plusieurs aspects des professions médicales sont particulièrement bien documentés : les études médicales avec leurs exigences académiques et le coût final des diplômes, variable selon les lieux ; le fonctionnement des collèges de médecins et des corps de chirurgiens dans les grandes villes aux XVIe et XVIIe siècles, étudié longuement, grâce à l’utilisation fine des registres de délibérations d’un certain nombre de communautés. Les charlatans, guérisseurs et autres empiriques ont droit à plusieurs chapitres hauts en couleur, où sont présentés des personnages fort gênants pour les collèges de médecins, mais qui avaient souvent la protection de la Cour. Le rôle ambigu des premiers médecins et chirurgiens des rois est aussi très bien mis en valeur, à partir de l’étude des praticiens faisant partie au XVIe siècle de la troupe des « artisans suivant la cour », du temps où la Cour était itinérante. Ce corps de médecins et de chirurgiens de cour qui ont la faveur du roi ne cesse de grandir à l’époque moderne et devient un concurrent redoutable pour les praticiens urbains groupés en corps. Beaucoup de portraits très vivants de ces premiers médecins et chirurgiens sont présentés, qu’il s’agisse, par exemple, d’un héros du combat contre la peste de Marseille comme Chicoyneau (plus tard médecin de Louis XV), ou d’un courtisan fabuleusement enrichi comme Lassonne, médecin de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Les archives de la Prévôté de l’Hôtel du Roi sont très habilement exploitées à propos des autorisations de remèdes secrets : on voit que la protection monnayée du roi permet à un grand nombre de praticiens de la « pénombre médicale » de se livrer à un commerce lucratif de remèdes et d’eaux minérales.

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Quant au patient, il est analysé avec le regard des praticiens, grâce à l’exploitation de plusieurs carnets de médecins : celui de Lazare Riverius à Montpellier, de 1630 à 1640, celui de Vivant-Augustin Ganiare à Beaune de 1736 à 1777, ou celui de l’accoucheur Pierre Robin à Reims de 1770 à 1792 (qui avait déjà été étudié par Jacques Gélis dans La sage-femme ou le médecin, Paris, Fayard, 1988). Les maladies de Louis XIV et de ses courtisans n’ont plus de secret pour nos deux auteurs, même si le lecteur préfèrerait parfois en savoir plus sur les malades ordinaires.

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Les évolutions capitales de la médecine des Lumières sont bien mises en valeur dans les derniers chapitres : assomption de la chirurgie, abolition progressive de la distance entre médecins et chirurgiens au cours du XVIIIe siècle, avec de plus en plus de praticiens qui ont une double formation, transformation des hôpitaux à la même époque, avec le début d’une observation clinique au lit du malade, rôle novateur des hôpitaux militaires. Enfin, un très bon chapitre, truffé d’exemples précis, analyse l’entrée de la médecine et des médecins dans le champ de la consommation et de la publicité au cours du XVIIIe siècle.

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Ce livre important laisse cependant le lecteur français insatisfait sur certains points. Le refus de toute perspective anthropologique est gênant : on ne saura pratiquement rien sur la conception paysanne de la maladie et sur les thérapeutiques populaires, alors que, pour le XVIIIe siècle au moins, les sources ne manquent pas : on peut lire « en creux » un certain nombre de textes des médecins critiquant les pratiques paysannes ; à partir de 1778, les archives de la Société royale de médecine (exploitées trop rapidement par les deux auteurs) comptent beaucoup de lettres de médecins de campagne décrivant, avec précision et sans romantisme, l’état sanitaire des populations au milieu desquelles ils vivent. Il est significatif à cet égard que la bibliographie ne cite pas le premier tome de l’ouvrage de Jacques Gélis sur l’histoire de la naissance (L’arbre et le fruit, Paris, Fayard, 1984), qui est une anthropologie de la naissance construite à partir de sources historiques. On s’étonne aussi de ne pas trouver mention des articles de Jean-Pierre Peter sur les épidémies à la campagne, d’après les archives de la Société royale de médecine (Ethnologie française, 1987 et Atlas de la Révolution française, tome 7, Médecine et santé). La douleur des patients est aussi un thème totalement absent : par exemple, les auteurs nous décrivent minutieusement les différentes opérations de la « taille », destinées à enlever les calculs dans la vessie ; une planche de l’Encyclopédie reproduite nous montre combien les malheureux patients devaient être solidement attachés. S’il nous est dit que les plus renommés des chirurgiens ne dépassaient pas trois minutes pour opérer, il aurait fallu souligner que c’est parce qu’il était difficile de contenir plus longtemps un patient dont on découpait le périnée à vif. Il est dommage aussi, quand on veut fait une histoire « totale », de négliger l’apport des travaux de Denis Crouzet sur la violence pendant les guerres de Religion ou de J ean-Claude Perrot sur Caen au XVIIIe siècle. Rien non plus sur Mauriceau et Mauquest de la Motte, grands accoucheurs du XVIIe siècle. Relevons enfin quelques erreurs : sur le concile de Trente qui se termine en 1563 (et non en 1561), sur l’orthographe des Carmes Déchaussés (et non Déchaussées), sur la paroisse Saint-J acques du Haut-Pas (et non pas Saint-Jean), et sur l’architecte de la chapelle de la Salpêtrière qui est L ibéral Bruant et non pas Mansart, comme le mentionne à tort la légende de la gravure de la page 680. Au total, cependant, les erreurs sont très peu nombreuses et ce livre rendra d’éminents services à tous les spécialistes de la période, même s’il reste encore de larges pans de cette histoire à travailler.

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Marie-France MOREL

Andrew WEAR, Knowledge and Practice in English Medicine, 1550-1680, Cambridge, Cambridge University Press, 2000,496 p.

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Professeur d’histoire de la médecine, Andrew Wear a, depuis une dizaine d’années, approché son objet par de multiples articles, regroupés dans quatre livres parus depuis 1992. Celui qu’il publie aujourd’hui est une synthèse excellente, et convaincante, qui fait concorder de manière cohérente les différentes approches de ses ouvrages précédents.

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Comme l’auteur le rappelle dans son premier chapitre, « Setting the scene », où il plante le décor et retrace les conditions de vie et de mort dans l’Angleterre des XVIe et XVIIe siècles, ses travaux s’inscrivent dans un renouveau remarquable des études consacrées à l’histoire de la médecine, dynamisées par les recherches sur la démographie historique de l’école anglaise des années 1970-1980. Il s’en démarque cependant et rappelle systématiquement, en abordant chaque nouvelle thématique de son travail, que, s’il s’inscrit bien dans cette histoire sociale de la médecine, il opère ce que nous appellerions une « histoire d’en bas ». Son objet est en effet de cerner au plus près et de la manière la plus concrète la connaissance et la pratique d’une culture médicale qui nous est maintenant étrangère, mais qui fut partagée par les patients et les médecins des XVIe et XVIIe siècles. Son intérêt se porte sur un aspect primordial pour les malades d’alors dans leur expérience vécue de la maladie : les remèdes, les discours d’explications, les conseils qui leur furent donnés.

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En digne héritier des Annales, dont il se réclame explicitement, il inscrit son travail dans la problématique de la diversité des temporalités historiques, celles des ruptures et/ou des continuités. Il élabore une histoire des croyances et des pratiques, histoire presque immobile, du moins non affectée par les grands changements historiques. Son cadre chronologique va en effet du milieu du XVIe jusqu’aux dernières décennies du XVIIe siècle, ce qui neutralise l’événementiel politique, pourtant lourd. Le terminus a quo est celui de la révolution du savoir médical opérée par Jan Baptist Van Helmont (1579-1644), dont les découvertes sur la chimie des processus physiques commencèrent à pénétrer les milieux médicaux britanniques à la fin du XVIIe siècle. Il consacre la dernière partie de son ouvrage à cette problématique : en une centaine de pages, il retrace la « révolution helmontienne » puis démontre son insuccès à pénétrer dans les pratiques avant de conclure son travail sur les changements et les continuités, titre de son dixième et dernier chapitre.

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Le point de départ de l’ouvrage est moins explicité, si ce n’est par un court paragraphe de l’introduction : le milieu du XVIe siècle s’est imposé comme la période où « les tentatives des médecins savants, c’est-à-dire formés à l’université, pour réformer la médecine anglaise étaient déjà bien avancées, de même que l’édition d’ouvrages médicaux populaires qui s’efforçaient de répandre largement le savoir médical auprès des profanes et des praticiens ».

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Pendant ce long siècle, la médecine anglaise a gardé un caractère ouvert et non structuré qui permettait la pénétration réciproque de la connaissance et de la pratique. L’absence de frontières entre la culture savante et la culture empirique, mieux, leurs emprunts réciproques et leurs interférences systématiques, tenaient à l’acceptation unanime, par les hommes et les femmes, les savants comme les profanes, les praticiens ou les malades, de la théorie des humeurs de Galien et des certitudes hippocratiques (Most people and physicians). Tous partageaient la croyance en l’unité du cosmos, en l’identité de nature d’une part entre l’homme, l’animal, l’eau et la terre, d’autre part entre l’organique et l’inorganique. Aussi inscrivaient-ils tous la santé et la maladie dans un dérèglement de ce rapport entre l’individu et son milieu, la cure visant à rétablir l’équilibre et la prévention à préserver la relation la plus harmonieuse possible entre les hommes et leur milieu. C’est aussi pourquoi savants et profanes partageaient une même vision de la maladie où la putréfaction tenait le rôle de cause seconde, après la volonté divine.

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Sur cette base de démonstration, l’auteur remet bien d’autres certitudes en cause. Il montre que la religion ne s’oppose ni à l’intervention soignante ni à l’analyse savante des causes de la maladie. De ce fait, nul fatalisme dans l’attitude des contemporains face à la maladie et à l’épidémie : l’auteur démontre dans un chapitre remarquable, celui sur la peste, qui clôt la première partie de son travail, que même devant l’issue souvent fatale de cette maladie, ni les malades ni les médecins ne se sont déclarés impuissants.

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L’historien de la maladie et de la santé plus encore que tout autre se doit d’éviter la théorisation, la désincarnation de son écriture. Le travail de A. Wear est une cathédrale du gothique flamboyant : au foisonnement des citations, jamais trop longues et toujours concluantes, à l’abondance des sources dépouillées (manuels de santé pratiques, correspondances privées, livres de comptes tenus par des médecins et des patients...), à la variété des thématiques abordées (les remèdes simples ou composés, la médecine, la chirurgie...), répondent aussi rigueur et cohérence du plan et de la démonstration. Dans cet ouvrage, la peur de la maladie, le repérage des symptômes, le discours tenu au chevet du malade, les recettes de fabrication et la cuisson des remèdes, tout ce caractère concret de la maladie et de la médecine est rendu palpable au lecteur par un choix de citations souvent émouvantes, parfois drôles, toujours pertinentes. L’ouvrage de A. Wear est une réussite : son questionnement et sa méthode balisent des chemins encore peu empruntés par l’historiographie française.

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Marie-Claire VITOUX

Guido GIGLIONI, Immaginazione e malattia. Saggio su Jan Baptiste Van Helmont, Milan, Franco Angeli, 2000,187 p.

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Jan Baptiste Van Helmont, philosophe flamand né en 1579 et qui, à l’âge de dix-sept ans, avait donné des conférences au Collège médical de Louvain, a réalisé « la dernière grande synthèse médicale, théologique et philosophique qui avait pour sujet l’imagination avant la fracture opérée par Descartes » (p. 10). Cet élève de Paracelse semble n’avoir été connu que pour avoir donné le nom au « gaz » (d’un mot flamand qui voudrait dire « fermenter », ou bien d’un autre qui indiquerait l’« esprit », ou encore du mot grec « chaos »). Or, les historiens de la médecine et de l’alchimie savent qu’il a découvert le gaz carbonique et les sucs gastriques. Le livre de Guido Giglioni l’insère dans les courants philosophiques du XVIIe siècle pour nous montrer la profondeur de sa pensée et l’originalité de ses constructions intellectuelles.

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Pourchassé par l’Inquisition et condamné comme hérétique, son ouvrage principal l’Ortus medicinae. Id est, initia physicae inaudita, a été publié après sa mort par son fils François Mercure en 1648. Mais G. Giglioni ne se borne pas à considérer cette œuvre posthume : il se penche sur toute la production de Van Helmont, de son premier travail publié à Paris en 1621, la Disputatio de magnetica vulnerum naturali et legitima curatione, jusqu’à l’Ortus medicinae, pour pouvoir suivre l’évolution de sa pensée philosophique. Nous découvrons ainsi le cheminement d’un intellectuel qui essaie de lier ses inquiétudes religieuses, ses conceptions du métier qu’il exerce, la médecine, et ses préoccupations philosophiques. Malgré les reconnaissances obtenues en tant que médecin, Van Helmont suit le parcours qui avait été celui de Paracelse, contestant la technique médicale de son temps : ses pairs sont taxés de se contenter d’un faux savoir, masqué par des comportements et des attitudes ritualisés. Le vrai savoir ne peut être que d’origine divine, ne peut que dériver de Dieu, à travers un processus d’illumination qui nous rapproche de la véritable essence des choses. Le mythe de la caverne devient ainsi le sujet d’une vision onirique de Van Helmont : lui seul aurait pénétré dans les profondeurs de la crypte où se trouve le trésor de la connaissance, alors que tous ceux qui avaient tenté l’entreprise avant lui, avaient échoué, à commencer par Galène, ou bien n’étaient pas allés jusqu’au bout de leur recherche, comme Paracelse.

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Cette illumination peut être donnée par Dieu comme une lumière qui nous fait découvrir la vérité ; sur ce point, Van Helmont se rapproche de certains mystiques orientaux, particulièrement de ceux qui avaient vécu une expérience « illuminante » à travers ou à côté d’une formation néo-platonicienne. Il serait intéressant de savoir si notre philosophe-médecin avait eu connaissance des mouvements mystiques de la chrétienté orthodoxe : d’ailleurs, G. Giglioni souligne souvent l’analogie de certaines réflexions de Van Helmont avec la pensée de Jean Damascène.

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Mais Van Helmont est en premier lieu un médecin, même s’il oppose le faux savoir de ses collègues à la vraie connaissance obtenue grâce à l’illumination divine, dont il a fait la preuve. C’est sur ce plan qu’il avance des propositions qui concernent le rôle de l’imagination dans la détermination de la maladie et dans les moyens pour la soigner. Contre la théorie d’Avicenne, qui attribuait à l’imagination une importance primordiale dans les processus de guérison, Van Helmont repère également en elle l’une des principales causes des maladies : « Elles sont le produit d’une production arbitraire et anormale d’idées, d’une force imaginative qui ne demande pas le consensus de l’âme et qui agit à notre insu. » La peste n’échappe pas à l’action de l’imagination : « Pour que la contagion se diffuse dans l’organisme atteint, il faut qu’il y ait appropriation et assimilation de l’infection (transmise par le ferment pestilentiel) de la part de l’imagination « archéal ». C’est seulement lorsque le processus matériel est transcrit et représenté du point de vue des images que nous pouvons dire que l’organisme commence effectivement à tomber malade. Le devoir du médecin est donc d’agir aussi sur l’imagination, cause de la maladie. Si le fléau de la peste peut atteindre l’homme en vertu de l’image de la terreur (imago terroris) qu’elle produit, les remèdes doivent concerner en premier lieu les façons de desserrer le nœud de l’imagination et de la peur. La vraie thérapie du médecin consiste à éteindre l’idée morbide qui est à la base de la maladie.

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Le livre de G. Giglioni est cependant beaucoup plus riche qu’une étude sur l’imagination et la maladie. L’auteur nous restitue la figure de ce scientifiquephilosophethéologien, sans jamais entrer dans des détails stérilement biographiques, et, en même temps, il nous renseigne sur la pensée de Van Helmont sans se limiter au sujet examiné, mais en essayant de l’insérer dans un ensemble plus vaste, qui prend en considération tout l’univers philosophique d’un esprit très complexe. C’est un livre à recommander à ceux qu’intéresse l’univers fascinant des dernières philosophies avant la naissance d’un esprit scientifique, commode certes, mais moins producteur de rêves et de constructions que celui de leurs prédécesseurs.

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Paolo ODORICO

Robert DUCREUX, Le médecin radoteur ou les pots pourris et autres textes, Rodolphe TROUILLEUX et J.-M. ROY (éds), Paris, Honoré Champion, « Pages d’archives », 1999,380 p.

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Les hasards de la recherche sont bons à penser. Ils corroborent la réalité concrète du merveilleux quotidien. Ainsi Rodolphe Trouilleux trouve-t-il dans des séries d’archives de la police ( XVIIIe siècle) les procèsverbaux d’un commissaire au Châtelet classés par celui-ci dans des chemises de remploi : vieux feuillets couverts d’écritures exclues de compétence. On regarde néanmoins, on s’étonne, on arrive, au prix d’un long travail, à retrouver le fil de plus de 280 pages en 70 feuillets, tout en désordre. Au terme, dix cahiers sont reconstitués, essais d’un assez modeste bourgeois parisien (1717-1764), avocat en Parlement, propriétaire rentier, bon vivant et assidu lecteur, qui prit plaisir à noter ses idées, humeurs et conceptions dans de petits traités qui ne furent jamais publiés (il l’eût cependant souhaité). Ils vinrent à sa mort aux mains de son ami, exécuteur testamentaire, le commissaire au Châtelet qui s’en servit pour faire des chemises où mettre ses dossiers.

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Jacques Louis Robert Ducreux est un homme ordinaire, de santé fragile sans doute (il meurt assez précocement) et donc porté à s’inquiéter de tout ce qui la menace, dès lors attentif aux médecins (jamais satisfaisants), aux médecines, aux aliments (sont-ils de confiance ?), à tout ce qui dans l’environnement menace un égrotant ou un hypocondriaque, l’eau, l’air, et d’une certaine façon toutes choses. Comme il se doit, il s’entend en médecine, je veux dire qu’il fait preuve d’une connaissance familière de ce qui constitue les savoirs populaires relatifs à la santé et à la maladie. Populaire, c’est le qualificatif traditionnel mais ambigu. Il serait plus approprié de parler d’un savoir profane ou commun. Il y a surtout que dans le cas de Robert Ducreux, un homme instruit, ce fond commun est majoré de l’appoint que lui fournit une juste perception et familiarité avec les principes de base de la médecine savante dans son fond hérité de l’hippocratisme : souci de l’équilibre, nature médicatrice, système des qualités (qui rend notre auteur disert sur les procédures ou circonstances propres à l’échauffement ou au rafraîchissement, au dessèchement ou à l’humectation), modalités des évolutions (réparation, détente, tension, relâchement, resserrement), évaluation des propriétés (l’astringent, l’acide, le stryphique, les irritants, les détergents, ramollissants, nourrissants, etc.).

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L’essentiel du contenu des textes, cependant, c’est que rien ne va bien. L’air de Paris est en trop d’endroits corrompu et tous les aliments sont frelatés, dangereusement adultérés par la malhonnêteté des marchands ou bien, souvent, du fait de la dépravation du goût dans un public dévoyé par les modes. Le pain (les farines en amont), le vin, la bière (par ses levures), le lait, le sucre sont les objets constants de trafics et dénaturations visant à des profits sordides au détriment des malheureux consommateurs abusés et promis aux pires maux, à la ruine de leur santé. De là cette série de pamphlets, plaintes et mises en garde tout ensemble, des textes très aigus dans l’anathème, et pertinents dans l’argumentaire médical ou paramédical d’époque, intéressants dès lors pour l’histoire de la médecine, par l’usage qui y est fait des termes propres à un héritage déjà proche de l’obsolescence à cette date, mais surtout par l’arrangement personnel que fait notre auteur des logiques et systèmes propres à un état de l’« Art » conçu et pratiqué au siècle antérieur, ici mené à une forme singulière.

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Frappante est la façon dont cet observateur est habité par la pensée (une quasi-imprégnation par la théorie) des sympathies, analogies, influences et correspondances. De sorte que, dans un essai sur La qualité de l’air des différents quartiers de Paris où il rapporte sa promenade exploratoire dans la ville avec un ami, ce qu’il dit faire l’agrément ou l’infection de telle rue ou tel quartier (ils en parcourent la plupart dans le centre actif de la ville d’alors), ce sont moins les émanations heureuses des jardins ou délétères des cloaques, que l’effet d’un air tempéré par les professions décentes et la civilité des gens, ou les produits nauséabonds et asphyxiants, étouffants des passions ou des vices de ceux qui ici, là, se livrent aux activités du lucre, de la corruption, à la rapine. Odeurs affreuses et suffocantes de sang, régnant dans les endroits où les uns s’occupent (métaphoriquement, pour nous s’entend, mais pour lui, la ligne de partage est infime) à sucer le sang des autres et en vivent. Notre sensible témoin en défaille, étouffe, et se révolte.

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La nature, notre mère commune, est ainsi presque partout violentée ou ignorée. C’est donc la passion de cet homme-là de le faire savoir en décrivant, en protestant. Une passion de « radoter » comme il dit, pour plaider en faveur d’un retour à la simplicité, à la droiture, pour faire barrage à tout ce qui corrompt. Ainsi s’institue-t-il médecin, pour guérir en dénonçant. D’où ces petits traités de la pathologie commune : l’enflure sociale, dont les chirurgiens sont un exemple, gens de labeur mécanique (manuel), qui prétendent abusivement se constituer en Académie, une institution pourtant réservée aux métiers de parole. Pathologie encore, dans le goût commun pour la sophistication des aliments qui empoisonnent. Sottise de la pratique et de la vogue des mélanges, en tous domaines — les « pots pourris ». Associer des contraires, c’est évidemment provoquer fermentations et pourrissements.

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Un bon médecin de l’époque — il y en eut de remarquables et ils peuplèrent peu après la Société royale de médecine, qui fut le prélude à la naissance de la grande école clinicienne, gloire du siècle suivant — , un médecin sérieux eût souri de ces aimables prétentions, du verbiage décalé, de cette humeur sombre copiée de Jean-Jacques. Un chirurgien de l’Hôtel-Dieu (par exemple Desault, maître de Bichat) lui aurait fait connaître les avancées remarquables de la chirurgie dans le demi-siècle, les écrits et les utiles conceptions novatrices, particulièrement en anatomie pathologique, des membres de cette récente Académie.

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Mais nous, historiens, habitués à reconnaître l’intérêt singulier des choses ordinaires, le bonhomme nous séduit. Sujet moyen, grognon mais vivant, analyseur disert. Il agace, il attache, témoin particulier, producteur alerte d’une connaissance du minuscule, porteur de sa petite musique. Il vaut tout à fait d’être lu. Mais il n’a pas la dimension d’un Restif, d’un Mercier. Merci pourtant à qui nous l’a rendu.

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Jean-Pierre PETER

Oscar DI SIMPLICIO, Inquisizione, stregoneria, medicina. Siena e il suo stato (1580-1721), Sienne, Edizioni Il Leccio, « Documenti di Storia, 35 », 2000,226 p.

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L’ouverture des Archives du Saint-Office, au Vatican, a permis aux chercheurs travaillant sur l’Inquisition dans le territoire de Sienne de prendre connaissance d’un fonds dont l’importance documentaire mérite l’attention, d’autant plus qu’il contient quatre-vingt-quatre volumes et couvre un arc chronologique ample (1580-1780), et est arrivé pratiquement intact jusqu’à nous. Il s’agit sans doute d’une des plus importantes découvertes documentaires, en matière d’Inquisition, concernant l’Italie des XVIe - XVIIIe siècles. Les archives intéressant le monde de la magie dans son ensemble dépassent le millier. Une recherche qui croiserait informations quantitatives et analyses qualitatives (y compris dans le domaine lexicographique et textuel) est donc possible.

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Les données quantitatives obtenues par l’auteur sont présentées dans six graphiques, imprimés au début de l’ouvrage, qui présentent un intérêt historiographique indéniable : ils offrent en effet à l’historien de l’Inquisition et de la sorcellerie européennes la possibilité d’étudier les phénomènes qui les préoccupent à partir d’un modèle régional italien précis, qui n’est d’ailleurs ni exclusivement urbain ni exclusivement rural ou montagnard.

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Bien des chiffres confirment d’autres recherches sur l’Inquisition en Italie, en particulier celles de James Tedeschi et de William Monter. Les activités de magie et de sorcellerie diabolique (graphiques 1 et 2) ont en effet retenu l’attention du tribunal inquisitorial siennois dans des proportions très semblables à celles des autres tribunaux inquisitoriaux italiens. D’autres données contiennent des nouveautés. Parmi les accusations de magie, de maléfice, de sorcellerie diabolique et de nécromancie, celles qui concernent les crimes de maléfice correspondent à 22 % (graphique 3), ce qui est considéré par l’auteur comme une donnée tout à fait intéressante. Selon certaines études (J. Tedeschi), la plus grande partie des cas discutés par l’Inquisition ne portaient pas sur les maleficia. En outre, dans le territoire de Sienne, la période qui va de 1580 à 1660 environ doit être considérée comme celle où la peur du maleficium a été la plus forte. Mais à partir de 1660 et jusqu’en 1721, l’accusation de maléfice n’est attestée que dans trois cas (graphique 5). De toutes ces données chiffrées, celles du graphique 5 sont les plus radicales. Elles posent le problème d’une diminution drastique ainsi que de l’arrêt progressif des procès pour maléfice dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Le phénomène n’est pas neuf en soi : mais la possibilité que nous avons de le chiffrer de manière aussi claire est de nature à inciter à une réflexion d’ensemble.

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Comment doit-on en effet combiner les données qui proviennent du graphique 5 avec celles que nous livre le graphique 4, qui démontre que le système de croyances locales liées à la magie ne subit pratiquement aucune variation notable pour l’ensemble de la période considérée ? Pour tous les différents types de magie, les données quantitatives du XVIIIe siècle équivalent en effet à celles qui proviennent des actes du XVIe siècle. La flexion que l’on constate dans les années centrales du XVIIe siècle est vraisemblablement due à des volumes qui ont été abîmés par l’humidité. La question se pose donc de savoir si la documentation siennoise est en mesure de confirmer la thèse selon laquelle la fin des persécutions de la sorcellerie en Europe peut être imputée aux médecins. Cette thèse avait été avancée par Robert Mandrou en 1971, avant d’être reformulée par Carlo Ginzburg en 1977. Plus récemment, certains historiens ont cependant émis des doutes, de sorte que le rapport entre médecine et sorcellerie attend « encore une analyse historique appropriée » (Giovanni Romeo, 1990). Selon James Sharpe (1996) également, les dimensions médicales de l’histoire de la sorcellerie constituent encore l’une de ses grandes zones d’ombre.

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La documentation siennoise ne pourrait pas, à elle seule, résoudre une question aussi délicate. Mais l’analyse que nous offre Oscar Di Simplicio ne peut être ignorée. Après avoir constaté l’arrêt brutal des procès pour maléfice après 1660, l’auteur a soumis les procès pour magie thérapeutique à une analyse textuelle, comprenant un examen lexicologique détaillé. L’effort a été récompensé. Une telle exégèse présente en effet des éléments nouveaux. Les dépositions des années 1580-1650 mettaient l’accent sur la mortalité infantile. Dans les témoignages postérieurs à 1650, au contraire, l’attention est centrée sur la santé. Même à propos de la « sorcière », on assiste à une nouveauté, puisque ces témoignages révèlent une tendance à ne plus définir une guérisseuse par le nom de « sorcière ».

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L’affaiblissement, parmi les classes sociales non instruites, de la croyance au maléfice est-elle donc un signe de modernité ? La coïncidence chronologique qui existe entre l’arrêt brutal des procès pour maléfice, après 1660, et les changements lexicaux que l’on peut relever dans les procès des dernières décennies du XVIIe siècle permet de le supposer. Mais O. Di Simplicio a raison de rester prudent : la modification du vocabulaire des procès du XVIIe siècle avancé ne peut être considérée comme preuve de l’éloignement des ruraux du « circuit thérapeutique illégal » auquel l’Inquisition accorde une si grande attention. Plusieurs témoignages, en particulier celui du vicaire de Pitigliano (ou encore celui de Chiusi, par lequel se termine cette enquête), ainsi que les données du graphique 4 font penser que les guérisseurs continuaient à avoir plus de succès que les médecins et les prêtres.

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Autrement dit, tout se passe comme si les grandes mutations — d’ordre typologique et lexical — , cachées dans la documentation inquisitoriale siennoise des Archives du Saint-Office, ne seraient pas dues à des transformations sociales en profondeur, touchant en particulier le rapport entre médecine et sorcellerie, mais relèveraient de la culture haute, celle des juges et de l’É glise. Affaire à suivre.

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Agostino PARAVICINI BAGLIANI

Jacques MAÎTRE, Anorexies religieuses, anorexie mentale. Essai de psychanalyse sociohistorique. De Marie de l’Incarnation à Simone Weil, Paris, Le Cerf, 2000, 200 p.

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Le titre de ce livre attachant porte en double scansion les énoncés d’un diagnostic : anorexie. La suite de l’ouvrage en aménage le sens, en raison même du parcours dans le temps historique : d’abord un modèle de conduite chrétien (l’ascétisme alimentaire des femmes mystiques médiévales ou de l’âge classique) ; ensuite la recomposition contemporaine de ce modèle, dont rend compte désormais le système d’interprétation qui en fait une maladie (phobie de l’aliment et du poids). Soit une sécularisation du phénomène, la médicalisation de son statut.

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L’apport très stimulant de l’auteur est justement de nous écarter du mouvement banal par lequel nous pourrions voir dans l’inanition volontaire des saintes (ou des candidates à la sainteté) un cas de figure énigmatique que le progrès de la connaissance scientifique aurait permis de résoudre maintenant en le posant comme une pathologie, brouillée jadis sous les apparats du champ religieux, venue désormais à sa netteté symptomatologique : volonté absolue de maîtrise de soi, tension fascinée vers la performance, marche à la mort — une psychose.

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Ce qu’au contraire Jacques Maître propose, en sociologue, c’est de reprendre le phénomène d’assez près pour faire saisir ce qui, des mystiques anciennes aux ultraminces top models d’aujourd’hui, conjugue des traits communs qui ne forment pas nécessairement le tableau d’une pathologie. C’est là qu’il introduit, auprès de ces femmes et dans le temps, la démarche d’une écoute fine du discours muet que laisse entendre leur conduite, cas par cas (il en retrace attentivement un certain nombre) ; une écoute sans a priori ni catégories préalables, visant la neutralité bienveillante, s’assignant à l’analyse sensible, critique et productive des affects que l’é coute procure à l’é couteur. C’est la démarche du psychanalyste, ici appliquée à une réalité socio-historique. Non pour une cure, évidemment. Mais dans la perspective d’une sorte de clinique analytique (c’est le terme même dont use l’auteur) visant à faire s’énoncer de soi-même le discours intime, singulier, que tiennent une à une ces conduites, et rendre audible ce qui parle, là-dedans, d’une posture existentielle, vitale, et que l’auteur dénomme une (ou des) façon(s) anorectique(s) d’être au monde.

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Expliquons. C’est une manière de vivre. Dans le registre du social ou de l’historique, il s’agit d’expressions idéologiques particulières de la féminité, relativement à la procréation (un refus), à l’alimentation (la maîtrise, voire l’abstinence), dont le style se modèle en fonction des conditions successives propres aux champs du religieux, du politique, du médical, qui décident des normes, des contraintes, de l’exemplarité, de l’excellence singulière, de l’héroïsme légitime, avalisable ou inimaginable. Dans chaque cas, se découvre et travaille « tout un noyau de désirs, angoisses et fantasmes tournant autour du rapport à la lignée féminine ». L’auteur ajoute que c’est à ce niveau que ses études sur la mystique affective féminine catholique (de Claire d’Assise et Catherine de Sienne ou Marie de l’Incarnation à Thérèse de Lisieux) lui ont fait comprendre quelque chose de plus sur l’anorexie contemporaine, dite mentale, sur ses contenus, son sens, son origine. L’une, l’ancienne, fut valorisée ; la seconde est psychiatriquement dévaluée, mais leur visée biologique est la même (émaciation, aménorrhée), leur code de conduite est similaire (perfectionnisme), elles ont un horizon commun (une transcendance).

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Nous sommes là au cœur de l’hypothèse qui dirige cette étude minutieuse et féconde : saisir dans l’« anorexie mentale » des jeunes femmes d’aujourd’hui un avatar de l’anorexie mystique, comme « sécularisation d’un héritage chrétien dans le rapport dualiste entre l’âme et le corps, au sein des sociétés ouest-européennes et anglo-saxonnes ». Hypothèse pertinente. Peut-être aurait-elle pu être poussée plus avant. Si ces conduites traduisent bien quelque chose d’une revendication de la féminité face à l’espace clos de sociétés où la maîtrise et l’expression par les femmes de leurs choix existentiels sont barrées, alors on devrait explorer aussi ce que peuvent être les formes de ces conduites de protestation et d’émancipation, des formes certainement différentes mais homogènes, dans d’autres cultures qu’occidentale et chrétienne. J. Maître en suggère d’ailleurs l’idée, à la mesure même de son embarras pour situer ou modéliser le cas de la mystique taoïste Tanyangzi ( XVIe siècle). J’inclinerais à penser que partout où un mode de spiritualité dessine une voie que l’être peut emprunter pour aller vers une illumination propre conduisant à quelque espèce de statut d’immortalité hors du monde, là peuvent se manifester des tentatives féminines pour endosser une « façon anorectique d’être au monde » afin de pouvoir, à ce monde, échapper. Ainsi du bouddhisme tibétain, du taoïsme, du zen, peut-être aussi de certaine mystique musulmane.

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Parfaitement pertinente est en tout cas la longue étude de l’auteur sur l’« inédie » (jeûne absolu de plusieurs mois ou années), histoire d’un mythe issu des hagiographies d’anachorètes du premier temps chrétien, un mythe qui s’est particulièrement développé une fois passé le temps des grandes figures mystiques médiévales et renaissantes. L’inédie implique, pour la survie, l’intervention divine, le miracle. Nombreuses sont les femmes (quelques hommes...) qui, dès le XVIe siècle, mais surtout au XVIIIe, ont prétendu être le théâtre de ces merveilles. Très vite le doute s’est déclaré, la médecine et l’É glise s’attachant à démasquer les simulatrices sans que la croyance et le prestige corrélatif se dissipassent pour autant. J ’ai trouvé moi-même dans les archives médicales des années 1770-1790 les médecins assignés à décider, dans les campagnes, de cas non rares chez de jeunes paysannes pour qui ce statut d’exception, fût-il pitoyable, permettait de tenir une place hors du commun. L’entourage favorisait généralement les ruses et fauxsemblants au grand dépit des médecins. J. Maître montre comment les choses allèrent en Angleterre au XIXe siècle jusqu’à des démonstrations et spectacles publics de ces fasting girls. Jamais, ressort-il du dossier, ces dégradations les plus profanes du mythe n’ont manqué d’une dimension souterraine de sacralité (fût-elle en quelque sorte sportive) à travers le fantasme largement répandu d’une purification dramatique du corps par l’abstinence alimentaire radicale.

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La troisième partie du livre est consacrée à la personne, aux parcours, expériences et engagements de Marie de l’Incarnation (Marie Guyart, XVIIe siècle) et de notre contemporaine Simone Weil, une double étude qui complète et élargit dans une perspective du temps long historique le beau travail de Jean-Noël Vuarnet sur la première (L’Aigle-Mère, Paris, Gallimard, 1995), celui de Ginette Raimbault et Caroline Eliatcheff, où la seconde tenait déjà une forte place (Les Indomptables. Figures de l’anorexie, Paris, Éditions Odile Jacob, [1989] 1996).

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Acharné à démêler l’énigme du rejet de la fécondité (i.e. d’une certaine fécondité, la biologique), l’ouvrage sensible de J. Maître, qui foisonne de textes parlants et d’analyses minutieuses, apporte aux historiens des perspectives et outils novateurs.

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Jean-Pierre PETER

Barbara MAFFIODO, I borghesi taumaturghi. Medici, cultura scientifica e società in Piemonte fra crisi dell’Antico Regime ed età napoleonica, Florence, Leo S. Olschki, 1996,337 p.

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Dans son étude sur la culture et la pratique médicale dans la Maison de Savoie entre la fin du XVIIIe siècle et l’époque napoléonienne, Barbara Maffiodo aborde le rapport complexe entre les savants de l’Académie des sciences de Turin et les médecins qui travaillent sur le territoire et demandent d’avoir à la fois une audience scientifique, une légitimité et une promotion socio-culturelle. L es mémoires, envoyés à la prestigieuse institution depuis les lieux les plus reculés du Piémont, sont une source utile pour repérer les caractéristiques des rapports centrepériphérie, comparer les références culturelles et les différentes méthodes de travail, et pour tracer la carte des « lieux » et des parcours de la recherche médicale locale, qui se mesure à l’aune d’un savoir tout à fait académique et cosmopolite.

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Une riche documentation d’archives permet aussi à l’auteur d’étendre le champ de la recherche à l’organisation sociale. En effet, les médecins (parfois inscrits à l’Académie et présents sur les listes des autorités municipales républicaines) conjuguent passionnément l’engagement scientifique, social et politique, et le souci de la santé des citoyens pauvres hospitalisés dans les hôpitaux publics, dans les hospices, ou emprisonnés. On est à l’origine de la formation du médecin « social », qui ira s’affirmant dans la seconde partie du XIXe siècle au plus tôt, pendant l’« â ge d’or » du positivisme scientifique et de l’« utopie hygiéniste ».

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Les trente années examinées représentent une période cruciale pour la délimitation du passage entre l’« ancien » et le « nouveau » dans le processus d’affirmation de la profession médicale et de la médecine même. Les médecins piémontais ont, sans aucun doute, un profil mineur face à de plus illustres collègues d’autres disciplines scientifiques (comme, par exemple, le mathématicien Lagrange ou le chimiste Avogadro) : pour autant, leur rôle n’en est pas moins déterminant dans la construction du « savoir ». Comprendre comment le bagage d’une communauté scientifique « périphérique », qui ne peut pas être ignorée par le « centre », se structure et fusionne, même graduellement, avec l’autorité des grandes académies, est pour l’auteur une des clés de lecture du passage — dont la bourgeoisie a été protagoniste — de l’âge moderne à l’âge contemporain.

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Les médecins jacobins de la fin du XVIIIe siècle conservent fièrement leur indépendance vis-à-vis du régime napoléonien, restent dans l’ombre de l’É tat et adoptent une position d’antagonisme tout en imprimant une accélération au mouvement de construction de la nouvelle catégorie professionnelle. Celle-ci se positionne en partie à côté, en partie contre le pouvoir, elle revendique un poids plus grand dans les institutions comme dans la société et ordonnance un « milieu » scientifique et un système organique de connaissances.

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B. Maffiodo analyse d’abord la position de l’Académie des sciences de Turin à l’intérieur du vaste panorama des académies présentes en Europe, avant de parcourir les étapes qui, selon la vocation des Lumières, ont permis à ces lieux « privilégiés » et « fermés » du savoir de diffuser la connaissance, sous la pression de finalités utilitaristes nouvelles. Dans les premières années du XVIIIe siècle, l’organisation académique des disciplines médicales et chirurgicales est fragile et elle reste la même jusqu’aux années quarante du XIXe siècle, au moment de la création d’une académie médico-chirurgicale, spécifiquement vouée au progrès de la médecine. Cette académie, dotée d’une solide organisation intérieure, dispose de son propre organe de presse et bénéficie de la protection royale. Jusqu’alors, et surtout dans la période d’instabilité politique due au passage de l’Ancien Régime à l’époque de la domination française, l’Académie des sciences de Turin reste la principale (ou l’une des principales) autorité culturelle en la matière. Au début du XIXe siècle, l’astronomie, la mathématique, la physique expérimentale, l’histoire naturelle, la chimie sont à la base de la « modernisation » de cette institution, qui trouve dans la méthode expérimentale le point de repère commun et unificateur des disciplines, lesquelles vont développer des histoires et des orientations différentes.

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Les savants discutent beaucoup sur la méthode scientifique : les problèmes à résoudre ne concernent pas seulement la recherche d’une homogénéité à l’intérieur du travail des membres (indispensable pour affermir l’image d’une institution, qui détient une connaissance articulée), mais aussi l’orientation qu’ils doivent donner aux recherches. Cette dynamique n’a rien de linéaire. En effet, l’Académie ne confirme pas toujours les thèses et les mémoires qui lui sont présentés : l’originalité des propositions et des résultats, la maîtrise de la littérature scientifique et une sérieuse vérification expérimentale, dans la tradition d’un Galilée ou d’un Bacon, sont, à Turin comme ailleurs, les qualités fondamentales requises afin d’en obtenir l’approbation. La disparité du rôle social de chacune des parties ne nuit pas à l’affirmation d’un échange quasiment paritaire ; les grandes attentes des médecins et chirurgiens du Piémont forcent les savants de la capitale à se mesurer avec des problèmes inédits et activent la diffusion des connaissances. On a dit que le dynamisme de cette nouvelle classe de professionnels a connu, au cours de la brève expérience jacobine de la fin du siècle, une accélération telle qu’elle a renouvelé le rôle des « intellectuels-techniciens ». La chute de la Maison de Savoie alimente les espoirs de ceux qui dénoncent le système médical du Piémont. De même, sur le plan laïque, s’ouvrent de nouvelles convergences entre le gouvernement, les médecins démocrates et la municipalité de Turin, auxquels s’opposent le pouvoir ecclésiastique et les hauts fonctionnaires, nullement révolutionnaires, d’autant que le gouvernement instauré par les Français a une origine aristocratique et bourgeoise.

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Les enjeux, nombreux, se complexifient dans les années suivantes : à la question de l’identité professionnelle et du rôle social, s’ajoute la volonté d’ouvrir un débat sur la question de la santé publique. Les médecins piémontais se sentent fondés à devenir les acteurs de la construction d’une nouvelle politique hygiénique et sanitaire. Tout cela devient manifeste au milieu des années de la domination française, lorsque l’assistance publique est laïcisée et confiée à la responsabilité des municipalités et au contrôle de l’É tat. Et même si la politique administrative, mise en place par Bonaparte, ne se réalise pas à cause de la pénurie des ressources financières octroyées, elle favorise les médecins qui ont été formés sous la monarchie de la Maison de Savoie (ainsi que des propriétaires terriens, des administratifs et des citoyens enrichis par le commerce et les adjudications publiques, qui constituent la base sociale du régime napoléonien). Ces praticiens sont prêts pour la grande coupure institutionnelle et politique, et ils s’engagent à opérer la soudure entre les exigences d’une bonne administration et l’utopie de la science au service de la collectivité. Avec le retour au pouvoir de la Maison de Savoie, médecins et chirurgiens se trouvent rassemblés par l’expérience commune universitaire et hospitalière, grâce à la loi française de 1803, et ils s’apprêtent à vivre en acteurs de plein droit cet événement d’une extraordinaire portée qu’est la « révolution jennerienne », qui marque le départ de la vaccination antivariolique de masse.

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Le parcours de B. Maffiodo (à qui l’on reproche parfois d’user d’une écriture trop hermétique) s’intègre donc dans l’hypothèse, proposée par Jean-Pierre Goubert, de la présence d’un « corps médical à deux vitesses » dans les sociétés modernes du XVIIIe siècle, et repère les mécanismes internes de cette cohabitation. Sa contribution est également importante pour ceux qui étudient la période historique suivante et observent, dès le milieu du XIXe siècle, la fin de l’opposition rigide entre deux mondes scientifiques ainsi que la mise en place du binône médecine privée/médecine publique, sous l’impulsion du gouvernement libéral de l’Italie unie, comme dans le cas des gouvernements de pays du nord de l’Europe, économiquement plus avancés.

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Serenella NONNIS VIGILANTE

Mirko D. GRMEK (dir.), Histoire de la pensée médicale en Occident, vol. 3, Du romantisme à la science moderne, Paris, Le Seuil, 2000,428 p.

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Produite et éditée à l’initiative de l’éditeur italien Laterza, l’Histoire de la pensée médicale en Occident est peu à peu traduite et publiée en France. Il s’agit là du troisième volet de l’œuvre magistrale à laquelle Mirko D. Grmek (1924-2000) a consacré la fin de sa vie. Ce dernier avait l’intention de réaliser une « histoire intellectuelle de l’art médical », une synthèse visant à rapprocher les « histoires particulières », à « fondre les méthodologies différentes et les intérêts théoriques multiples dans un seul effort collectif ». L’objectif était de retracer les « idées guides » de l’histoire de la médecine, d’en montrer la complexité dans ses rapports avec « la réalité biologique et sociale des populations humaines », de déterminer enfin « les influences les plus diverses » exercées sur le développement de cette pensée médicale tout autant que « l’impact de cette pensée sur les autres branches du savoir et sur le comportement humain aux différentes époques historiques ». Cela supposait un rappel pour chaque période des grandes transformations de la pathocénose, mais aussi l’impossibilité d’approfondir les aspects techniques et institutionnels de l’histoire de la médecine [1]. Comme pour les deux précédents volumes, la période est abordée par thèmes et non dans une perspective chronologique qui aurait fait apparaître des tournants essentiels (l’anatomo-pathologie, l’expérimentation, le pastorisme) mais aussi des décalages nationaux et régionaux dans l’expansion des innovations. Ces transformations sont traitées et recoupées par des entrées thématiques couvrant des articles sur le normal et le pathologique (François Duchesneau), le psychisme et le cerveau (Georges Lantéri-Laura), le concept de maladie (M. D. Grmek), le diagnostic (Steven J. Peitzman et Russel C. Maulitz), les stratégies thérapeutiques (Giovanni Federspil et Tito Berti), les moyens d’exploration du corps (Alain Ségal), les médicaments (François Chast), l’essor de la chirurgie (Ulrich Tröhler) et les maladies dominantes (M. D. Grmek et Jean-Charles Sournia). Autant de questions servies par des contributions de grande qualité, visant à chaque fois une synthèse des travaux connus (quitte à écarter les controverses historiographiques) et la présentation d’une problématique spécifique à la période qui met en relief les travaux importants (Claude Bernard, Rudolf Virchow, Louis Pasteur, Robert Koch...) comme la transformation des pratiques (anesthésie, asepsie, vaccination...). Ces thèmes auraient pu tout aussi bien être abordés dans les volumes traitant des périodes antérieures au XIXe siècle (c’est le cas pour la majorité d’entre eux). Les articles sur le rapport médecine/philosophie romantique (Nelly Tsouyopoulos), la physiologie et la médecine expérimentale (Frederic L. Holmes), la microbiologie médicale (Bernardino Fantini) et la naissance des spécialités (Louis Premuda) tendent en revanche à spécifier l’originalité d’une période marquée par un mouvement d’invention théorique, de division du travail scientifique et d’emprunt de modèle à d’autres domaines. On pourrait interroger le dédoublement de la thérapeutique en « stratégies thérapeutiques » et « médicaments » alors qu’aucun chapitre n’est dédié à l’hôpital, mais c’était là une option justifiée dans l’introduction au premier volume. Bien que le programme initial ait pris soin de refuser tout parti pris historiographique, on reconnaît dans les contributions francophones le meilleur de l’école épistémologique de Canguilhem avec des analyses conceptuelles portées par une démarche « clinique » et une volonté de restituer des moments clefs qui rend accessibles aux non-spécialistes des questions souvent complexes. Si on ajoute à ce fait que la plupart des contributeurs sont médecins, il faut reconnaître à cet ouvrage une indéniable capacité à détecter ce qui fait sens dans le passé au regard du savoir médical actuel. Évitons à ce sujet la caricature : les auteurs sont parfaitement capables de mettre à distance, si nécessaire, l’historiographie (F. L. Holmes par exemple, p. 75), et qu’on ne compte pas sur moi pour critiquer cette perspective parfois qualifiée de « présentiste » au nom d’une conception historienne de l’histoire [2]. Paraphrasant Paul Veyne, je serais tenté de penser que si l’épistémologie en histoire est floue, elle l’est parce que son objet bouge tout le temps. L’intelligibilité de nos objets s’éprouve dans l’expérience du récit et les textes ici produits me semblent assumer « l’anachronisme contrôlé [3] ». Des quelques essais de synthèse édités sur le même thème en langue française, celui-ci s’impose, de loin, comme le plus réfléchi, le plus informé et le plus abouti. L’ensemble est appelé sans aucun doute possible à devenir un classique. Ceci étant posé, je me demande s’il est possible de rendre hommage au maître récemment disparu en suggérant la nécessité d’explorer plus avant une voie tracée en introduction. Que le lecteur veuille bien lire en ce sens la subjectivité du point de vue qui suit.

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De même que les meilleures peintures jouent d’ombres et de lumière, il y a dans cette histoire comme dans le savoir médical qu’elle prend pour objet ce que J acques Léonard appelait des « zones d’ombres ». Le titre même du tableau est équivoque. Lorsqu’on lit Histoire de la pensée médicale, il faut entendre, nolens volens, pour cet ouvrage, « histoire de la pensée ayant contribué au progrès de la science médicale, telle que l’on peut l’évaluer aujourd’hui ». Que l’on s’interroge sur les retombées de la médecine romantique pour la médecine à venir ou que l’on s’intéresse à la généalogie intellectuelle de la théorie cellulaire parce qu’elle est la « clé de voûte de la science biologique et de la médecine scientifique jusqu’à nos jours » (p. 30), la visée est la même. Ce que l’on nous donne à suivre est un récit des progrès accomplis, une voie à sens unique qui aboutit, dès ce troisième volume, au présent. Sont ici célébrées les victoires de la médecine contemporaine. Elles sont réelles et considérables.

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L’ensemble, par sa qualité même, paraît donc clos, ouvert au seul avenir d’une révolution épistémologique dont la première phase s’inscrirait dans notre actualité. M. D. Grmek livre à cet égard une brève et très éclairante analyse posant que la génétique et les sciences cognitives démontrent, pour la première fois dans l’histoire des sciences, l’existence de phénomènes naturels irréductibles « aux lois de la matière et l’énergie », déterminés historiquement et structurés comme un langage (pp. 335-336). Pleinement légitime, cette histoire mise au service d’une meilleure connaissance des « idées biomédicales de notre temps » (vol. 1, p. 23) n’est pas sans conséquences : les chemins de traverses et les voies parallèles y sont peu explorés, les résistances et les controverses se trouvent minimisées. Si on replace ce volume dans l’économie générale du projet éditorial, on constate que la dialectique du passé et du présent fait l’objet d’un traitement asymétrique. Plus cette histoire intellectuelle se rapproche du présent et plus sa réticence est manifeste à cerner les affects et les imaginaires à l’œuvre dans la pensée médicale. Pou-vait-il en être autrement ? Tout se passe comme si la narration voulait démontrer l’existence d’un processus lent mais inexorable de rationalisation de la médecine occidentale, culminant au XIXe siècle. Le fait même de centrer la problématique sur la pensée médicale (et non l’histoire de la médecine) autorisait pourtant, pour cette traversée du XIXe siècle, d’autres itinéraires. Le champ de la pensée médicale ne se réduit pas, loin s’en faut, au savoir médical reconnu. L es articles pointent bien à cet égard les facteurs sociaux, politiques et culturels qui jouent dans la construction des connaissances scientifiques, et ce n’est pas là le moindre intérêt de cette histoire intellectuelle que de refuser une approche strictement « internaliste ». Mais cette mise en contexte repart plus difficilement de la médecine vers la société. Ainsi, lorsqu’on développe la démarche expérimentale bernardienne, ce n’est que pour mieux saisir son apport à la médecine, alors que M. D. Grmek connaissait mieux que tout autre les résonances extra-médicales de ces recherches. L’œuvre de Claude Bernard a influencé — à tort ou à raison, c’est une autre question — bien d’autres discours savants, de la psychologie à la littérature. Au-delà même de ce cas, la médecine a joué au XIXe siècle — plus qu’à un autre ? — un rôle majeur comme modèle scientifique. Elle a été, à ce titre, une étape obligée dans le processus de disciplinarisation des sciences humaines [4]. Que l’on songe seulement à la place prise par les médecins et la pensée médicale dans la constitution de l’anthropologie, de la psychologie, de la sociologie, de la criminologie. Et comment oublier les lectures psychopathologiques de l’histoire, des études de Lélut sur Socrate et Pascal à la psychologie morbide de la Commune de 1871, proposée par l’aliéniste Laborde ? Certes, la thèse médicale de Karl Theodor Groddeck sur la révolution de février 1848 est bien mentionnée dans ce volume, mais c’est au détour d’une exposition des arguments échangés entre les « naturalistes » et les « normativistes » sur la définition de la maladie (pp. 333-334). De même, Francis Galton est signalé pour sa contribution au perfectionnement de l’outil statistique (p. 163) mais pas pour sa définition de l’eugénisme. On traite de l’expérimentation médicale à plusieurs reprises, mais à aucun moment on ne se demande comment les médecins pensent (et pratiquent) l’expérimentation animale et humaine. De l’extérieur pourtant, les résistances furent grandes, comme en témoignent, au début du siècle, les Mémoires de Chateaubriand ou, un peu plus tard, ces « antivivisectionnistes » que l’aliéniste Magnan range dans la classe des « héréditaires dégénérés ».

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Replacé dans cette perspective, le long XIXe siècle se démarque des périodes précédentes par un double processus de médicalisation de la société et de la sociabilité dont nous sommes les héritiers. Le chapitre « médecine et société » (W. F. Bynum) s’accommode mal à cet égard de la primauté donnée à « l’histoire intellectuelle ». L’auteur est en effet contraint de ramasser en une vingtaine de pages les questions essentielles que sont l’institutionnalisation de la profession médicale à travers son enseignement et ses conditions d’exercice, ses grandes évolutions théoriques (apport de la science expérimentale, de la microbiologie), l’essor de l’hygiène publique, la rétribution du médecin et l’émergence d’un contrôle international des maladies. Il lui est donc impossible de développer les contradictions et les chronologies différentielles de cette institutionnalisation, impossible également d’entrouvrir seulement le lourd dossier de l’impact de la pensée médicale dans les représentations collectives. Bien que la médicalisation de la société fasse l’objet d’un traitement transversal, un chapitre spécifique aurait permis de mettre en valeur des recherches (Olivier Faure, Jacques Léonard, Isabelle von Bueltzingsloewen, Matthew Ramsey...) qui ont remis en cause un mouvement apparemment simple. Cette histoire sociale démontre de façon convaincante que la médicalisation de la société ne s’est pas faite par le seul élan de médecins combattant des pratiques obscurantistes, et que l’automédication, la demande populaire de soins, les médecines « parallèles » et la religion y ont pris leur part. Le second thème essentiel, qui me semble ici minoré, est la médicalisation de la sociabilité. La pensée médicale pèse en effet d’un poids nouveau dans les théories savantes expliquant les comportements individuels et la vie en collectivité. Les institutions juridiques sont au XIXe siècle en dialogue continu — et parfois en conflit — avec le savoir médical. Il y va là des fondements mêmes de notre sociabilité lorsque l’on s’interroge, à l’occasion d’un crime horrible et sans mobile, sur les moyens de juger et les raisons de punir. La pensée médicale participe également à la formation d’une nouvelle perception du soi intime et des corps en s’introduisant dans l’alimentation, la sexualité, la vie professionnelle, l’éducation physique et morale, en cautionnant enfin — faut-il l’oublier ? — des classifications hiérarchisantes et des discriminations d’âges, de sexes, de classes et de races. Ces absences ne sont le produit ni de méconnaissances ni de lacunes historiographiques mais, me semble-t-il, la conséquence d’une progressive éviction de l’imaginaire et de l’inconscient (des médecins, des historiens) au fil de la chronologie. Il est significatif à cet égard que les travaux d’Alain Corbin ne soit pas cités dans la bibliographie générale. Il ne s’agit pas d’en appeler ici à l’écriture du livre noir de la médecine, mais de souligner qu’il subsiste de l’impensé dans cette histoire, comme il y en a dans les sciences médicales du XIXe siècle et, n’en doutons pas, du XXe siècle. Or, c’est ici l’humaine leçon que je voudrais tirer de ce livre : si l’on veut saisir et interroger la place de la médecine dans les sociétés occidentales aujourd’hui, il faudra continuer de lutter contre l’implicite refus des historiens à considérer la médecine comme un objet d’histoire à part entière mais aussi, simultanément, poursuivre la mise au jour du refoulé dans les sciences médicales. Ouvert depuis ces années soixante qui ont vu monter la contestation du pouvoir médical et de ses institutions, ce second terrain suppose, pour s’y engager, le refus de faire la part du feu, l’application d’un « principe de symétrie » à nos explications causales, une certaine déprise des rationalités dominantes (fussent-elles scientifiques), la mise en jeu des catégories d’analyses mais aussi de nos méthodes, au péril de nos certitudes d’historien « de métier ». Avec cette Histoire de la pensée médicale en Occident, M. D. Grmek nous lègue à la fois un formidable outil pour la première bataille et un appel à poursuivre la seconde. Gageons que c’est dans la continuation de ces recherches et la confrontation dialoguée de ces démarches, plutôt que dans l’éviction de l’une par l’autre, que se dessinera l’avenir de l’histoire de la médecine.

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Marc RENNEVILLE

Sabine BARLES, La ville délétère : médecins et ingénieurs dans l’espace urbain ( XVIIIe - XXe siècles), Seyssel, Champ Vallon, « Milieux », 1999,373 p.

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Sur les villes corrompues et les projets hygiénistes, on pensait avoir tout lu parce que les historiens auraient tout écrit. Il n’en était rien, comme le montre magistralement Sabine Barles. Non seulement elle substitue largement les ingénieurs aux médecins mais elle remplace aussi l’eau par le sol.

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L’objet sol, qui guide l’auteur dans la conduite de son travail, a compté bien davantage qu’on ne l’a dit jusque-là dans les réflexions sur la ville et dans les projets d’aménagement et, globalement, plus que l’air, du moins si l’on veut bien ne pas limiter les enquêtes aux seuls médecins. Ceux-ci croient du reste pendant longtemps à la putréfaction du sol qui respire et transpire. Ils attribuent certaines maladies comme la nyctalopie (l’aveuglement nocturne) au dessèchement du sol, à sa nature et aux filons minéraux. Même le très « moderne » Ramazzini, inventeur des maladies professionnelles, impute les affections des mineurs aux émanations des minerais. Le fameux questionnaire de la Société royale de médecine (1776), qui guide les topographies médicales, ne commence pas non plus par l’air mais bien par la nature du sol et la composition du sous-sol. Le temps est enfin largement dépendant des mouvements de la terre, de la présence des météores. Certes, les médecins finissent par abandonner la terre pour le ciel, puis pour la société. Ce rappel du rôle du sol n’est pas seulement utile, il est indispensable.

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Il permet de comprendre pourquoi ce sont les ingénieurs qui s’emparent de l’hygiène. Le sol est l’objet principal de ces hommes, rapidement décrits comme corps professionnel (mais les travaux ne manquent pas sur ce thème). Dans les chapitres qui relatent la dynamique de la constitution du savoir de l’ingénieur, S. Barles réussit à être toujours passionnante et claire sur des sujets apparemment aussi rébarbatifs a priori que l’histoire de la mécanique des sols et, dans une moindre mesure, de la cartographie. À son corps défendant, on se prend à s’enthousiasmer pour la découverte de la courbe de niveau, la détermination du niveau de la mer (l’étrange notion du niveau moyen de la mer moyenne), pour les techniques de damage et de battage des sols pour déterminer leur résistance. Il est vrai que ces sujets arides sont bien servis par des ingé211 nieurs qui ne manquent ni de talent littéraire, ni de goût pour la formule. Avant la courbe de niveau, dit du Carla, « voir une carte, c’est voir la base du palais » (et seulement elle). « L’hydrologie », affirme Belgrand, « c’est l’application de la géologie à l’art de l’ingénieur et de l’agriculteur ». Ces descriptions non seulement fascinent l’historien non technicien mais elles le convainquent. Elles montrent combien ce n’est pas la science qui commande les travaux mais bien l’inverse. Face aux demandes multiples qui s’adressent à eux (construire des ponts, maîtriser l’inondation, amener l’eau en abondance), les ingénieurs sont amenés à se poser des questions sur la résistance, l’étanchéité, la perméabilité des matériaux et à construire dans l’urgence des solutions provisoires.

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Aménager la ville, c’est tracer et paver des rues, bâtir des ponts, creuser des égouts et des canalisations. Dans tous ces domaines, on l’a dit, c’est bien l’ingénieur qui a le dernier mot et non le médecin qui abandonne l’espace pour investir le social dans le cadre d’une stratégie qui lui semble plus solide pour étayer son pouvoir scientifique et social. Aussi n’y a-t-il pas continuité entre un pré-hygiénisme qui serait médical et un hygiénisme de l’ingénieur qui se contenterait d’appliquer plus tard les souhaits des médecins. Le travail de l’ingénieur a ses propres logiques : il privilégie la vitesse, véritable obsession, la circulation, l’assèchement. Ces trois choix conditionnent ainsi durablement toute la politique de la ville qui applique l’approche hydraulique à tous les autres types de circulation. C’est seulement depuis quelques années que l’on redécouvre, timidement, les vertus de l’humidité et de la lenteur. Cette redécouverte n’est pas le fait d’une sensibilité qui naîtrait ex nihilo, mais bien le fruit des impasses auxquelles conduit le trio de l’ingénieur : adduction d’eau, imperméabilisation des sols, évacuation souterraine. Dès le milieu du XIXe siècle, la macadamisation à outrance (à ne pas confondre avec le bitumage), la construction des trottoirs, la multiplication des habitations réduisent la part des surfaces perméables, accentuent l’abondance des boues. Au même moment, l’usage croissant de l’eau (voir les recherches de J ean-Pierre Goubert) transforme les excreta en déchets liquides, appauvris et invendables. Le phénomène s’accroît dans la mesure où il coïncide avec la mort de l’économie ancienne des déchets (très belles pages sur le corps des salpêtriers et sa disparition). Pour y faire face, on essaie d’abord la dessiccation dans les voiries suburbaines. On croit ensuite trouver la panacée dans l’usage à rebours des puits artésiens dont le médecin Piorry, lyrique, dit qu’il s’agit « d’une de ses ressources précieuses que la Providence a préparées pour l’homme et qu’il rencontre au moment où il semble arrêté dans l’essor de son développement ». On s’aperçoit très vite que la méthode n’est pas sans danger, tout comme celle des épandages. Bref on invente une nouvelle pollution. Par rapport à l’ancienne, qui existait bel et bien, « la pollution moderne c’est la volonté de corrompre là pour assainir ici ». Ajoutons à cela que l’imperméabilisation à outrance engendre la poussière, au moment même où surgissent les germes pastoriens. Il n’en faut pas plus pour susciter une nouvelle hantise (on repère une ligue de lutte contre la poussière) qui vient s’ajouter à celle de la boue. On est donc passé de plain-pied dans le contemporain. Nîmes, Vaison-la-Romaine et les récentes inondations catastrophiques ne sont pas loin, couronnant une politique séculaire et pas seulement des dérèglements récents : dur mais fondamental constat.

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On l’aura compris : malgré son sujet, ce livre est un régal. On est tour à tour étonné de ce qu’on y découvre (la hantise des mouches et du dépérissement des arbres — un Waldsterben avant la lettre), impressionné par la massivité des sources et de la bibliographie, fasciné par les enchaînements imparables et impeccables, admiratif devant les permanents allers et retours entre la science et le terrain, le social et le milieu. L’historien ressort modeste d’une telle lecture. Il a décidément beaucoup à attendre des ingénieurs qui, dans le sillage d’André Guillerme, mêlent si bien l’urbain et le sanitaire, ce que ne font pas toujours les historiens murés dans leurs chapelles.

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Olivier FAURE

Jacalyn DUFFIN, To See with a Better Eye : A Life of R. T. H. Laennec, Princeton, Princeton University Press, 1998,453 p.

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Avec cette biographie de Laennec, qui succède à un ouvrage consacré à un médecin canadien de la deuxième moitié du XIXe siècle, Langstaff, Jacalyn Duffin s’impose comme la praticienne et la théoricienne principale du retour du genre biographique en histoire de la médecine. Ce retour est bénéfique. Il écarte non seulement les erreurs des hagiographies à l’ancienne, mais il permet de remettre en cause la réalité de certaines généralisations hâtives et d’explorer des connexions jusqu’alors inconnues. Partant, comme il se doit, d’archives privées et, en particulier, des correspondances détenues par l’université de Nantes (mais aussi dispersées entre de nombreux descendants que J. Duffin a su repérer et amadouer), l’ouvrage permet déjà de rectifier quelques erreurs pieusement recopiées par les différentes biographies dont la plus sérieuse remonte à 1912. L’essentiel n’est bien évidemment pas là mais dans la démarche féconde de l’auteur. Il s’agit bien, en suivant un individu, de voir comment il franchit les frontières artificielles qu’établissent les historiens entre des groupes dont la cohérence est trop souvent exagérée, comme les écoles médicales. Plus encore, la biographie est un moyen de décloisonner l’étude des malades, des hôpitaux, des praticiens, etc. Au total, il s’agit bien de resituer Laennec dans l’histoire de la médecine et d’injecter de l’histoire sociale dans la biographie de Laennec. Pour en finir avec la démarche, J. Duffin aborde le problème de la tentation permanente, pour l’historien de la médecine, de juger en fonction du présent et de raisonner avec nos propres concepts. La solution qu’elle choisit est assez convaincante. Si elle n’hésite pas à utiliser le vocabulaire de notre époque, elle précise toujours qu’il ne s’agit ni de juger Laennec à l’aune de nos connaissances, ni de prouver qu’il pensait comme nous, mais simplement de comprendre, grâce à des termes accessibles, son raisonnement et son évolution.

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De cette démarche exemplaire, la figure et l’œuvre de Laennec sortent passablement modifiées. Du personnage, on connaissait bien le catholicisme intransigeant, l’attachement à la Bretagne, l’engagement aux côtés des ultras, ses polémiques avec Broussais. Sur tous ces plans, J. Duffin apporte des précisions, et même des nuances sur les polémiques avec Broussais et sur le rôle de la Congrégation dans le monde médical. Outre Laennec, Buisson et Bayle adhèrent à cette puissante société, au rôle occulte. Le livre ne gomme pas le côté carriériste de Laennec, qui rédige rapidement une thèse sur Hippocrate, non par attachement au grand homme ou par conviction philosophico-médicale mais parce qu’il vise la chaire de médecine hippocratique et des maladies rares, détenue par Thouret. Au passage, l’ouvrage jette d’intéressants éclairages sur la course aux places et à la gloire, qui joue un rôle au moins équivalent aux débats politiques et aux querelles scientifiques dans la naissance des rivalités et des écoles médicales. L’un des mérites de l’association de l’histoire sociale et de l’histoire des sciences est de montrer, à propos de Laennec, les correspondances entre les choix politiques et sociaux et l’orientation vers une médecine holistique, sans faire de cette dernière la conséquence mécanique des choix idéologiques. En fait, comme beaucoup de contemporains, et pas seulement dans le monde médical ou chez les « réactionnaires », L aennec appartient à la vaste constellation de tous ceux qui, au lendemain de la Révolution, tentent de réconcilier science et foi, spiritualité et physiologie ; il est ici en compagnie des homéopathes, des saint-simoniens, etc. Passant plutôt vite sur la biographie politique, individuelle et familiale de Laennec, ignorant — de façon étonnante — les quelques pages écrites par Jacques Léonard dans sa thèse (non citée) sur la diffusion du stéthoscope opérée en grande partie grâce au réseau familial et amical de René Théophile, J. Duffin offre en revanche des données précises sur la clientèle, les inévitables patients célèbres (Chateaubriand, Lamennais), les émoluments que Laennec en tire, les prix auxquels se négocient les manuscrits (7 000 F pour le Traité de l’auscultation médiate — on croit rêver).

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Malgré ces richesses biographiques et ces bonheurs d’histoire sociale, le cœur du propos de J. Duffinest bienla reconstitution du processus de découverte de l’auscultation médiate. Le propos se fait ici plus fort, tout entier centré autour d’une question sans cesse réaffirmée. Pourquoi Laennec est-il reconnu comme pathologiste mais jamais comme physiologiste, alors que la distinction entre ces deux disciplines n’existe pas à son époque ? Plus encore, Laennec est l’un des premiers, avec Buisson et Dupuytren (d’où la querelle d’antériorité avec celui-ci), à être convaincu que l’anatomie pathologique ne peut tout expliquer et que les lésions proviennent de processus physiologiques. Sans adhérer explicitement à la notion de force vitale, dont la lésion entraînerait des dommages physiques (ce que dit Bayle), Laennec est attentif aux tempéraments, aux constitutions, aux événements personnels et émotionnels. C’est donc dans le cadre d’une clinique physiologique que Laennec s’intéresse à l’auscultation. Du reste, la première édition de son traité ne se ventile pas selon les maladies ni selon les altérations anatomiques, mais bien selon les fonctions physiologiques (la toux, le râle). S’il n’est pas le seul, à cette époque, à réexplorer une technique déjà mentionnée sous l’Antiquité, il le fait avant tout pour étudier les maladies cardiaques. C’est uniquement parce que les bruits de la respiration couvrent très souvent ceux du cœur que Laennec s’aperçoit, mais après coup, de l’importance de la pectoriloquie dans le diagnostic de différentes affections pulmonaires.

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S’il en était besoin, l’histoire de Laennec contée par J. Duffin démontre que les découvertes médicales n’obéissent guère à une logique implacable, pas davantage qu’aux attentes. Elles surgissent plutôt en dehors des schémas préconçus et des projets préétablis. Le génie du chercheur n’en est pas amoindri mais « déplacé ». Il consiste à voir de suite le profit que l’on peut tirer d’une découverte inopinée. J. Duffin discute ensuite, dans sa conclusion, l’appartenance de Laennec au vitalisme, mais on regrette à ce propos que l’auteur ignore ici largement les travaux de la regrettée Roselyne Rey. Certes, on sait bien que l’histoire de la médecine française est essentiellement faite outre-Atlantique, mais l’ignorance française des travaux anglo-saxons, trop fréquente, n’excuse pas la réciproque. Resterait enfin à savoir pourquoi Laennec a été intégré dans la catégorie des anatomo-pathologistes et exclu de celle des physiologistes. L’auteur suggère quelques pistes qui concluent heureusement cet excellent ouvrage, qui va bien plus loin que son seul sujet avoué.

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Olivier FAURE

Silvano MONTALDO, Medici e società. Bartolomeo Sella nel Piemonte dell’Ottocento, Turin, Carocci Editore, 1998, 360 p.

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Esquisser une biographie n’est pas une tâche facile pour un historien, surtout lorsque le personnage choisi est doté d’une personnalité aussi complexe et contradictoire que celle du médecin Bartolomeo Sella : ce cadet d’une riche famille d’entrepreneurs est éduqué à l’école janséniste, converti à la pensée des Lumières, jacobin, opposé à la politique française après l’annexion du Piémont au début du XIXe siècle, et enfin fonctionnaire napoléonien chargé de la présidence du canton de Mosso, dans une vallée alpine du Piémont même.

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Silvano Montaldo, qui navigue avec habileté à travers les riches épistolaires, analyse le registre des patients (rédigé minutieusement pendant vingt ans), épure ses sources des éléments pittoresques et reconstruit les étapes d’une vie professionnelle à laquelle s’entrelacent très fortement les épisodes personnels, tout en brossant une fresque très vivante de la culture rurale préindustrielle.

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Son but est de tracer le portrait d’un représentant de la médecine libérale dans l’Italie du Nord, et en particulier dans l’É tat de la monarchie de Savoie, au cours de la première moitié du XIXe siècle. De tels médecins, matérialistes et laïques, se montrent très attentifs à ce qui se passe dans l’Europe post-révolutionnaire ; privilégiés par l’appartenance sociale et économique, ils ont tout loisir d’exercer l’art médical selon des modalités également privilégiées au sein des communautés qu’on leur a assignées.

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L’analyse de l’expérience professionnelle de Sella nous confirme que ces médecins ne sont pas isolés sur le plan culturel, bien qu’ils travaillent dans des lieux décentrés. Ils étudient, écrivent, entretiennent une correspondance avec leurs collègues (y compris ceux qui doivent leur prestige à une appartenance aux académies italiennes et étrangères), et surtout ils sont libres d’expérimenter sur les patients leurs connaissances scientifiques puisqu’ils ne sont pas encore contraints par une rigide déontologie professionnelle. Cela dit, il faut rappeler qu’ils ne constituent pas encore une catégorie, qui va s’affirmer graduellement et non sans peine pendant le XIXe siècle. Cette catégorie est gênée dans son parcours par le pouvoir académique, représentant la médecine privée qui s’oppose à la naissance d’une médecine publique ; par les élites politiques, centrales et locales, qui redoutent le rôle actif que ces médecins pensent assumer à l’intérieur du processus de médicalisation et de laïcisation de la société ; par le clergé, qui craint la perte de l’emprise des curés sur la population au niveau local ; par la population elle-même, qui est soumise à des changements radicaux de mentalités dans le domaine hygiénico-sanitaire.

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Bartolomeo Sella n’arrivera jamais à se mesurer ni avec la microbiologie et la « révolution pastorienne », ni avec l’« utopie hygiéniste », mais son travail sur le territoire n’en sera pas moins riche d’innovations. Il vit dans une relation très étroite avec la communauté où il exerce, estimé et respecté, même si parfois son intégrité professionnelle semble être menacée par les rumeurs sur les nombreuses relations érotiques et sentimentales entretenues avec ses patientes ; il ne rencontre pas non plus de problèmes importants dans ses rapports avec les autres notables ni avec l’administration municipale de son lieu d’exercice. Son comportement libertin (dont l’auteur parle avec juste ironie), n’ôte rien à ses mérites en ce qui concerne les résultats obtenus auprès des habitants de Mosso. Sa vaste clientèle est hétérogène sur le plan social, constituée de malades pauvres aussi bien que de moyens et de hauts bourgeois. Il exerce sur elle une sorte de contrôle social et moral : il est conseiller et « complice » en même temps, dans une société où la sexualité est encore refoulée par des interdictions communautaires et religieuses. S. Montaldo souligne à ce propos : « Au fur et à mesure que le médecin affirmait sa maîtrise sur le corps malade, il était également chargé de la responsabilité de son bien-être moral, du traitement de la douleur, de la gestion du sentiment de culpabilité qui accompagnait et accompagne encore l’apparition de la maladie ».

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Sella est conscient d’exercer à une époque où la médecine ne garantit ni le diagnostic ni la guérison, et il le démontre, lorsqu’il écrit : « L’art de guérir n’a pas fait de nos jours des progrès équivalents aux autres disciplines scientifiques [...] les raisons en sont imputables à la mauvaise direction prises par les études médicales et dans les universités et dans les cliniques publiques et privées [...]. La médecine ne dispose pas encore d’expérience et de faits réels suffisants pour créer une discipline bien fondée dans ses principes. »

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En raison de cette conception réaliste de sa profession, il ne refuse pas a priori la collaboration de rebouteux et d’accoucheuses (jouant encore un rôle important dans la communauté) et examine leurs connaissances empiriques. En ce qui concerne le prêtre et la foi chrétienne, il adopte une attitude modérée et, malgré son scepticisme d’athée et d’homme de science, il reconnaît son utilité et accepte sa collaboration, car il n’ignore pas que l’un et l’autre sont « le seul lien avec la médecine savante ». L’hostilité ou, plutôt, les incompréhensions avec les curés de son canton ne sont que des épisodes isolés dans sa carrière.

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En employant des méthodes scientifiques, sûrement discutables, Sella développe une action pédagogique utile à la population. Il s’agit d’une démarche moderne, même si elle n’est pas encore révolutionnaire du point de vue scientifique, où l’on perçoit les traits nouveaux de la prévention des affections (y compris les maladies vénériennes), de l’hygiène du corps, du contrôle de la sexualité et de la fertilité du couple. Il n’épargne aucun moyen pour soulager ses patients et essaie de guérir les nombreuses maladies qui affligent les habitants du canton de Mosso (comme d’ailleurs toute la société italienne dans les campagnes et dans les villes). Plus encore, il suggère aussi des infirmités « fictives » aux jeunes qui veulent éviter le service militaire introduit par le régime français, redonne, à l’approche du mariage, une virginité aux jeunes filles pour lesquelles l’honneur et les noces mêmes étaient gravement compromis, pratique des avortements en des interventions téméraires, opère des hommes craignant d’être stériles, accompagne ses malades jusqu’à la mort. En somme, il est au cœur de la vie communautaire, influence les comportements, joue le rôle de médiateur entre l’É tat et la population — un rôle indispensable (encore embryonnaire à l’époque) pour l’affirmation de la politique libérale de l’É tat de la Maison de Savoie, qui avait initié le processus de laïcisation de la santé publique à partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle.

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L’auteur souligne que ce médecin, notable de la communauté par ses origines familiales avant même que par sa profession, ne correspond plus au profil modèle du médecin de campagne ; toutefois, il affirme que l’analyse de sa carrière permet de dépasser les lieux communs engendrés par une historiographie qui a surtout mis l’accent sur la pauvreté des médecins ruraux ainsi que sur les vexations des administrateurs locaux à leur égard. Nous ne sommes que partiellement d’accord avec cette réflexion : les sciences sociales ne doivent-elles pas mettre en évidence sous une forme dialectique les différents groupes de médecins, ce qui jusqu’à présent n’a pas été réalisé de manière exhaustive ?

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Si l’image pitoyable de certains médecins, que l’histoire et la littérature nous ont transmise, nous semble trop stéréotypée, il faut également avouer qu’existent, à la période examinée ici, de nombreux médecins publics — dans les campagnes aussi bien que dans les villes — qui exercent dans des conditions de lourde infériorité sociale et économique. Les chercheurs ont encore beaucoup à découvrir sur ces médecins publics mal payés, menacés par l’instabilité du poste de travail, qui subissent le scepticisme de la population ainsi que l’absence de considération de la part de leurs collègues universitaires et des médecins hospitaliers. Il leur reste encore surtout à mettre en lumière les différentes phases historiques, qui les ont conduits à la prise de conscience définitive de l’importance de leur rôle dans la société du XIXe siècle. Une société où la bourgeoisie cherchait à élaborer un nouvel « ordre moral », proposant, entre autres, l’affirmation du binôme bien-pensant/bien portant à travers l’action et le contrôle du « médecin de famille ».

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S. Montaldo aime bien son « personnage » ; c’est pourquoi peut-être le tient-il trop à l’abri de la confrontation avec la catégorie des collègues moins privilégiés. Il démontre néanmoins un très bon contrôle de ses sources et de sa démarche, équilibrée entre histoire et anthropologie.

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Serenella NONNIS VIGILANTE

Alison WINTER, Mesmerized. Powers of Mind in Victorian Britain, Chicago-Londres, University of Chicago Press, 1998,466 p.

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Sur Franz Anton Mesmer et le mesmérisme, une durable nuit s’est chez nous peu à peu éclaircie. Depuis le recueil des écrits du médecin viennois publié par Robert Amadou [1], puis la traduction de la somme d’Henri Ellenberger [2], où Mesmer est donné en grand précurseur, les travaux se sont peu à peu multipliés. Un essai de Stephan Zweig a revu le jour [3], la belle thèse de Franklin Rausky [4] a posé les concepts opératoires, Robert Darnton a replacé le phénomène dans son contexte social et politique, et dans le débat des idées pré-révolutionnaires [5]. J’ai, dans différents articles de revues de psychanalyse, posé la question des ambiguïtés et étrangetés, de l’indicible même, et fait paraître l’importance du marquis de Puységur, disciple puis continuateur de Mesmer, surtout rénovateur de la pratique par la découverte du somnambulisme artificiel, fondatrice des thérapies par l’hypnose [6]. L’importante étude de Bertrand Méheust [7] vient de remettre au jour toute l’histoire oubliée du féroce débat, une guerre intellectuelle véritable, qui opposa au XIXe siècle partisans et adversaires du magnétisme, selon un partage entre deux rationalités opposées (scientisme académique ; recherches sur le psychisme), un épisode qui fit « choc dans la culture ». Il faut observer que ce conflit, porté à un degré de violence extrême, a concerné surtout le domaine culturel français. Le monde germanique, l’espace anglo-saxon furent beaucoup plus ouverts et finalement attentifs, y compris de façon intelligemment critique, aux recherches, aux phénomènes.

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Les travaux de recherche sur cette question, chez nous, sont aujourd’hui tous marqués par un haut degré d’abstraction, par une forte tendance à privilégier la dimension conceptuelle du déchiffrement des positions, propositions et situations. Les études anglaises ou américaines, de façon plus tranquille, productive, illustrative et sereine, s’assignent à retracer la réalité concrète, vivante, sociale ou politique, voire économique, principalement culturelle des circonstances, actions, engagements, épisodes et leçons que la diffusion du « mesmérisme » (du magnétisme) a eu pour effet de produire dans la vie courante, l’intimité des familles et l’esprit des gens.

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C’est ce qu’on trouvera dans l’heureux et solide travail qu’Alison Winter a consacré à ce que fut l’inscription du magnétisme et de l’hypnotisme dans l’Angleterre victorienne, aux confins de la mode, de la science et de l’ésotérisme, peut-être même de l’ivresse. En effet, une certaine vulgate du mesmérisme (transes, étrangetés) pénètre partout, des pubs aux cottages et aux châteaux, produisant des scènes singulières, devient une composante à part entière de la culture de ces années-là. Constante est l’ambiguïté entre ce qui relève, dans les esprits, d’une expérimentation scientifique, tantôt rigoureusement menée, tantôt faite entre soi par des amis, comme un jeu. Jusqu’à la volonté chez certains d’éprouver sur soi-même. Vertiges du désir de savoir, du désir de sortir de soi, d’aller au-delà. Jeux du désir aussi de fasciner, d’exercer une influence et de prendre un ascendant sur autrui. Autorité scientifique, autorité psychique, les frontières sont floues, les affects ne le sont pas.

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Archipel mesmérien dans l’île britannique, séances londoniennes, sujets médiums, chapelles, excès, naissance d’institutions, réplique des institutions, réponse du corps social, expertises scientifiques, acmé, retombée : l’auteur parcourt avec alacrité et érudition l’ensemble de cet intéressant dossier. J’accorderai une attention spéciale, de surcroît, au chapitre bien documenté sur l’expérimentation des moyens d’anesthésie opératoire offerts par le magnétisme et l’hypnotisme qu’ont menée systématiquement des chirurgiens britanniques avant que l’éthérisation ne l’emporte dans les opérations. L’extension de l’anesthésie magnétique en Inde, véritable laboratoire expérimental pour des chirurgiens militaires, est un épisode trop ignoré que le livre retrace et analyse avec une très heureuse précision. Un ouvrage à traduire.

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Jean-Pierre PETER

Marc RENNEVILLE, Le langage des crânes. Une histoire de la phrénologie, Paris, Institut d’É dition Sanofi-Synthélabo, « Les empêcheurs de penser en rond », 2000,356 p.

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On doit à tel de nos maîtres cette mise en garde, à savoir que les pseudo-sciences n’ont pas d’histoire. Elles n’en ont pas en tant simplement qu’elles n’appartiennent pas à l’espace propre de la science ni, partant, de son histoire, étant disqualifiées par leur impropriété même. Mais, qu’est-ce qu’une pseudo-science ? Et qu’est-ce qui aurait donc vertu d’échapper à l’historicité ? Les démarches inexactes sur des objets mal définis peuvent en dépit de leur inadéquation avoir, en quelque point, frôlé du réel auquel elles ont à l’occasion su poser une question pertinente dans un discours biaisé. Une idée préconçue les égarait, mais leur attention à un objet faussé par leur astigmatisme pouvait avoir capté au passage quelque propriété non dépourvue d’une réalité partielle, d’une validité potentielle.

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Ainsi de la phrénologie, la science des crânes, la théorie du bon docteur Franz Joseph Gall sur la répartition géographique, dans le cortex cérébral, des facultés, instincts et penchants humains, tels que les révèle et les situe la morphologie de la boîte crânienne. C’est à la phrénologie que Marc Renneville, prenant le relais du travail refondateur de Lantéri-L aura (Paris, 1970), consacre cet ouvrage d’historien minutieux et attentif. Attentif, il l’est, en effet, à tous les plans et les aspects — disciplinaire, théorique, technique, pratique, conceptuel, moral, politique, institutionnel, culturel, passionnel et diplomatique — au long et au travers desquels s’est étendue, sur plus d’un demi-siècle, cette histoire d’une doctrine inexacte des mécanismes de l’esprit. Elle contenait cependant, en le masquant, l’embryon d’un domaine scientifique promis à la reconnaissance que l’on sait : la localisation des fonctions cérébrales. Au terme, l’auteur tient son pari, faire reconnaître à la phrénologie sa place en quelque sorte buissonnière, néanmoins positive, dans l’histoire de l’anatomie du cerveau, des repérages visant à découvrir l’organisation du cortex cérébral, dans l’histoire enfin des sciences de l’homme, au sens le plus étendu.

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La vertu de ce livre qu’il faut lire, c’est en effet qu’il abandonne d’emblée le jugement rétrospectif posant la phrénologie 218 comme erreur avérée, pour partir, tel le voyageur en pays inconnu, à la découverte d’un territoire singulier, d’une histoire où ce qui se pense et se dit, ce qui s’est pratiqué et s’est écrit, nous instruit sur l’activité incessante de questionnement, d’exploration, de détours et d’emprise de l’esprit humain (celui des phrénologistes aussi bien que le nôtre) dans l’infinie et permanente quête de la connaissance. Intelligente, donc, la démarche de ce livre, en ceci qu’elle participe de l’effort novateur de certains, ces années-ci, pour dépasser nos orgueils théoriques, et penser la différence en termes d’une diplomatie d’esprit qui sache s’approcher de l’extrême inverse dans l’interlocution plutôt que dans la volonté de convertir et de pousser à la reddition. Après tout, la théorie de Gall fut d’abord condamnée par l’empereur François II pour sa logique matérialiste contraire à la morale et à la religion (janvier 1802). Plus tard, les travaux de Broca ayant permis, par une recherche de morphologie anatomique d’inspiration authentiquement biologique, de procéder au repérage strict des premières localisations cérébrales expérimentalement avérées, la « doctrine des bosses » fut dès lors abandonnée, et même flétrie pour sa logique incertaine, soupçonnée d’une sorte d’idéalisme moralisant trop éloigné de la science positive. Ces réfutations inverses l’une de l’autre et ces ressauts indiquent assez que l’objet porte en lui des éléments et des perspectives susceptibles de multiples leçons et interprétations, lesquelles furent différemment dégagées selon les temps ou les milieux. Elles restent diversement saisissables à présent pour une histoire, largement entendue, des savoirs, des représentations, des pouvoirs ; pour une histoire de la réception des idées, et en elles du légitime et de l’illégitime, du vrai, du faux et de l’avalisable. Comme le dit Marc Renneville, « l’expérience phrénologique questionne [...], comme toute science rejetée, le statut de la vérité dans notre société ». Dialectique de l’erreur, des vérités, du préjugé.

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C’est bien là ce qui donne toute sa valeur à ce travail, que dans cette histoire d’une strate originaire de nos connaissances sur les fonctions du cerveau de l’homme, l’auteur prend en compte tout ce dont elle est faite, et en particulier redonne du sens à une pensée « perdue », donne du poids à l’écho que suscita celle-ci, aux contrastes des réactions, aux acquis indéniables, aux aventures. Ainsi l’intéressant retour à Toulon (novembre 1840) de l’expédition scientifique de Dumont d’Urville. À bord, entre autres, une cinquantaine de moulages de crânes d’indigènes divers (sans compter quelques têtes réelles...) dus aux efforts zélés d’un savant phrénologue embarqué, Alexandre Dumontier. On eut la conviction de pouvoir disposer ainsi des instruments d’une authentique histoire naturelle de l’homme et d’une classification scientifique des races. Ainsi, les joutes conceptuelles d’emblée, entre tenants de cette organologie et ceux d’une psychologie spiritualiste de la conscience et de l’âme, spécificités humaines, les ambiguïtés de l’adhésion passionnée chez Broussais, le feuilletage des opinions, des choix et engagements politiques dans les partages qui affrontèrent partisans et opposants de la doctrine. Car, au-delà d’une conviction scientifique, pour nombre de protagonistes la craniologie fut une cause, et celle-ci profondément inscrite dans l’évolution des débats et combats politiques dans la France du premier XIXe siècle. Mais une cause en fin de compte assez floue, sur ce plan, du moins mouvante dans ses définitions. Elle attache certains héritiers des Lumières, en heurte d’autres. Selon tel ou tel de ses traits, elle attire aussi bien des tenants de l’ordre, modérés, que des champions des libertés, parfois révolutionnaires. Et des bonapartistes. Ou des carbonari. Enfin, il y eut un âge d’or de l’adhésion commune, et toute européenne ; avec, chez les plus touchés, l’espoir d’un monde où les facultés de chacun étant connues et mobilisées grâce à la méthode craniologique, une ère de paix et de bonheur verrait le jour. Utopies. Il y eut des disciples, des militants, des dissidents. On rivalisa dans la conception d’appareils pour mesurer plus fidèlement toute la parole muette des crânes et affiner la géodésie de ces vocabulaires.

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En conclusion, l’auteur rappelle la volonté arrêtée des neurobiologistes et généticiens de parvenir bientôt à « percer le mystère des comportements humains », soit dans « l’intimité de la matière cérébrale », soit dans l’arrangement de nos plus petites unités constituantes. Mais qu’y a-t-il donc dans la tête des scientifiques, qu’ils n’en finissent de vouloir ainsi tenir en main ces clés ? Pour quel pouvoir ? À quoi d’eux-mêmes veulent-ils accéder là, qui puisse les rassurer ? Un clone sans mystère et sans histoire, sans histoires ? Et nos « sciences humaines » ? N’ont-elles pas elles-mêmes un projet de connaissance sur les comportements humains ? Il est moins interventionniste, moins déterministe, assurément. Mais dans son fond, tout aussi violent, tenaillé de désir. Rapport de la machine désirante chez les gens de savoir, à la liberté de tout autre, de chaque homme ? C’est la question qui clôt le livre. Question inquiète...

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Dans ce travail d’une réelle et exigeante érudition, pas une page qui, outre sa valeur informative, ne donne un plaisir de lecture. L’historien accompli qu’est M. Renneville, pour ce qui est du recueil des sources, de leur traitement, de sa capacité à dégager d’une problématique les lignes d’un questionnement allant à l’intellection, autant dire à un système de pensée, dispose de surcroît d’une aisance de plume, d’un sens du récit, d’un art du tableau — d’un style, c’est évident — qui font se demander si par hasard il n’aurait pas aussi, en quelque endroit de sa boîte crânienne, la « bosse » de l’écrivain.

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Notons enfin qu’en une préface toute à l’approbation du travail de M. Renneville, un court essai de réflexion épistémologique engage, sur les questions de la phrénologie, des considérations, des vues, une conceptualisation toutes d’une grande compétence et, si je puis dire, délicieusement intelligentes. Elles sont dues au Pr. Georges Lantéri-Laura, neuropsychiatre, pionnier dans ce domaine d’études d’histoire des sciences — un savant et un maître.

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Jean-Pierre PETER

Silvana RAFFAELE, Dalla beneficenza all’assistenza. Momenti di politica assistenziale nella Sicilia moderna, Catane, CUECM, 1990,357 p.

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L’historiographie italienne a multiplié, depuis une vingtaine d’années, les travaux portant sur l’histoire du paupérisme et de l’assistance. Il s’agit, la plupart du temps, de monographies, consacrées à une ville ou à un État, qui analysent tout à la fois la sociologie des pauvres et le traitement qui leur est réservé. Le livre de Silvana Raffaele est un peu différent, dans la mesure où il consiste très largement en une publication de documents.

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Le thème général de l’ouvrage est celui du passage de la bienfaisance privée, fondée en grande partie sur la charité chrétienne, à une assistance publique, fille des Lumières et soucieuse de contrôle social, dans la Sicile des XVIIIe et XIXe siècles. La démonstration, que l’on accepte aisément, repose d’abord sur une brève étude des institutions d’assistance de Catane, ville peu marquée par l’idéologie de l’enfermement, et dont la carte hospitalière fut assez profondément remaniée après le tremblement de terre de 1693. Mais la démonstration se fonde bien davantage sur l’analyse de la législation. La Sicile des Bourbons n’est avare ni de textes législatifs, ni de codification des lois et c’est dans ce corpus que l’auteur puise pour nous donner cinquante-sept documents à l’intérêt soutenu. Une étude préliminaire guide le lecteur, non seulement pour présenter les fonds qui ont été mis à contribution, mais surtout pour souligner, autour de quatre thèmes, les lignes de force de cette législation de l’assistance.

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La santé publique est l’objet de la sollicitude des régimes de despotisme éclairé. Or nous sommes ici au pays de Caracciolo. Dès le milieu du XVIIIe siècle existait d’ailleurs un souci de centralisation en ce domaine auquel la peste de Messine, en 1743, n’est pas étrangère. La mendicité est de plus en plus considérée comme un danger social à éliminer, et les mendiants comme une force de travail à canaliser. La politique de moralité publique s’efforce de contrôler la prostitution, de manière policière, et même de manière médicale à partir de 1781. Elle s’évertue aussi à lutter contre les mariages clandestins, et c’est peut-être dans ce domaine que la lutte de l’É tat contre l’É glise apparaît le mieux. Inversement, dans le dernier thème, celui de l’enfance abandonnée, on perçoit bien comment le rôle de l’É glise peut demeurer essentiel dans la répression de l’avortement, de l’infanticide et de l’exposition. D’autant que l’Embryologia sacra (1758) de Francesco Emanuele Cangiamila, inquisiteur, chanoine de la cathédrale de Palerme, exerce une grande influence en ces matières.

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L’ouvrage n’établit sans doute pas toujours les comparaisons que l’on attendrait entre cette politique et celles suivies ailleurs en Italie ou hors d’Italie. Mais il a, à coup sûr, le double mérite d’être une contribution à l’histoire de l’É tat et de fournir un instrument de travail grâce aux documents publiés.

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Jean-Pierre GUTTON

Daniel TEYSSEIRE, La médecine du peuple de Tissot à Raspail (1750-1850), Créteil, Conseil général du Val-de-Marne/ Archives départementales, 1995,141 p.

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Ce livre constitue les Actes d’une journée d’études consacrée à l’essor de la médecine et ses agents à l’occasion du bicentenaire de la naissance de Raspail. La première partie est consacrée à une approche des moyens de diffusion de la médecine officielle vers le peuple avant la Révolution française. Corinne Verry-Jolivet évoque notamment les Médecines des pauvres, premières tentatives d’ouvrages de vulgarisation médicale qui apparaissent au XVIIe siècle et connaissent un regain de publication après 1760. Destinées avant tout aux intermédiaires philanthropes et cultivés, elles ont pour but de lutter contre les charlatans et les pratiques traditionnelles ; Hecquet, Helvétius père, Tissot partagent le même souci pédagogique et social de maintenir le peuple en état de santé (d’où l’importance des conseils d’hygiène dans leurs ouvrages), qui les conduit, dans le cas de Tissot, à réclamer une réforme de la profession médicale dans l’Avis du peuple sur sa santé (1761). Geneviève Artigas-Menant s’est, pour sa part, penchée sur le Nouveau magasin français, mensuel publié à Londres de janvier 1750 à décembre 1752, auquel collabore régulièrement le médecin rouennais Nicolas Le Cat.

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La deuxième partie de l’ouvrage, la plus dense, est consacrée à la période révolutionnaire. Yves Pierronne analyse la place du corps médical dans le personnel révolutionnaire de la région parisienne (1789-1800) : un représentant sur trois du corps médical joue, à des titres divers, un rôle politique au sein de la communauté villageoise ; la majorité de ce personnel révolutionnaire semble se situer plutôt dans une mouvance politique modérée, même si certains s’engagent davantage pendant l’an II. Cette prise de responsabilité croissante préfigure l’ascension du médecin contre le notable au XIXe siècle. Daniel Teysseire démontre, à travers l’étude d’un projet de décret du Comité de mendicité créé en janvier 1790, que la Révolution a toujours été attentive au problème de la santé publique. Se fondant sur le principe de la solidarité sociale, le projet de décret commence par dénoncer la sous-médicalisation des campagnes, livrées aux empiriques et aux mauvais chirurgiens, avant de proposer la mise en place d’un maillage serré de médecins cantonaux des pauvres, destinés à assurer à la population laborieuse des soins gratuits à domicile, mais également chargés de dresser des statistiques et des recueils d’observations (les médico-topographies locales). Dans ce projet, les hôpitaux sont supprimés, à l’exception des grands hôpitaux départementaux voués à la chirurgie lourde, à la lutte contre les épidémies, à la recherche et à l’accueil des errants.

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La troisième partie, enfin, se concentre sur la figure de Raspail, « bienfaiteur du peuple ». Henri Dubief présente le chercheur controversé, le philanthrope socialiste et révolutionnaire rejeté par l’establishment médical, qui se tourne logiquement vers la vulgarisation et propose aux pauvres une automédication bon marché fondée sur l’usage du camphre. Bernardino Fantini développe la contribution de Raspail à la théorie cellulaire, qui se situe davantage dans l’héritage du vitalisme que dans la perspective ultérieure des travaux de Virchow. Signalons enfin une présentation du fonds Raspail des archives départemental du Val-de-Marne (Alain Nafylian), ainsi qu’une transcription inédite d’un manuscrit de Raspail évoquant sa polémique avec le grand médecin contemporain Orfila au sujet de l’utilité du camphre.

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Anne CAROL

Andrew R. AISENBERG, Contagion : Disease, Government and the « Social Question » in Nineteenth-Century France, Stanford, Stanford University Press, 1999, 238 p.

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Comme son titre l’indique, ce petit livre tiré d’une thèse ne manque pas d’ambition voire de témérité. Son propos vise ni plus ni moins à démontrer que, tout au long du siècle, les hygiénistes et observateurs sociaux auraient milité de façon constante en faveur d’une intervention de l’É tat. Leur moyen essentiel aurait été de privilégier les liens entre la maladie et le logement, transformant ainsi un problème moral en une tâche de gouvernement.

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Disons-le tout de suite, la démonstration n’est pas convaincante. D’abord, sans doute, parce que l’analyse repose ouvertement sur le seul examen des discours et plus particulièrement sur ceux tenus au sein d’institutions parisiennes. De plus, elle n’accorde pas toujours assez d’importance à la polysémie de termes comme celui de contagion, central dans le livre. Le mot est pris soit au sens banal du terme (l’immoralité contagieuse) soit au sens scientifique, mais Andrew R. Aisenberg distingue mal — et quelquefois confond — les notions d’infection et de contagion. L’analyse du discours et la volonté de démontrer à toute force une thèse amènent aussi à établir des continuités contestables, des rapprochements étonnants (entre Broussais et Claude Bernard). Les besoins de la thèse contribuent encore à sélectionner les propos (dire que Villermé plaide pour l’intervention de l’É tat relève de l’affirmation plus que de la démonstration), à édifier des catégories homogènes plutôt artificielles (les hygiénistes semblent un groupe soudé et invariant), à négliger les contextes politiques divers au profit d’une continuité sans doute exagérée et reconstruite a posteriori. Asséner que « c’est en portant attention aux références à la maison dans ces rapports que l’on peut comprendre combien l’explication et la régulation de la maladie contagieuse forma et fut formée par la politique sociale de la Troisième République » est pour le moins imprudent. Le caractère péremptoire des affirmations s’explique enfin par la faible connaissance de nombreux travaux, l’impasse totale faite sur la tuberculose, l’ignorance du rôle de la médecine libérale. Bref, à vouloir trop démontrer et trop étreindre, le livre déçoit dans son propos général.

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En revanche, il est beaucoup plus riche lorsqu’il se limite à des sujets précis. Ainsi, l’ouvrage apporte de nombreux éléments sur les limites du pastorisme, sur la diversité de cette mouvance. Il insiste en particulier sur ceux qui mettent en valeur les problèmes sociaux et moraux favorisant le développement des germes pathologiques. Ainsi redonne-t-il leur place à des hommes comme Bouchard, Colin, Ollivier, Jules Arnould dans des passages bienvenus. L’étude attire aussi l’attention sur les commissions des logements insalubres. L’auteur est l’un des premiers à se confronter à ces structures, même s’il se limite aux discours des commissions parisiennes, et il en tire d’intéressantes conclusions sur les rivalités qui opposaient les deux préfectures parisiennes et mettaient aux prises différents types de commissions. On ne peut que regretter que l’auteur n’ait pas orienté son étude sur le fonctionnement concret de l’hygiénisme à Paris.

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Olivier FAURE

James C. RILEY, Sick not Dead. The Health of British Workingmen during the Mortality Decline, Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 1997,349 p.

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Le travail de James C. Riley est fondé sur l’examen des archives d’une friendly society — une mutuelle — britannique, The Ancient Order of Foresters Friendly Society (AOF), créée en 1834 par scission avec une association déjà existante. La forêt dont il est question a valeur d’allégorie : pour la mutuelle primitive, The Royal Order of Foresters, la vie s’entend comme un « voyage à travers la forêt de ce monde » (p. 45). Les voyageurs, membres d’un ordre où rituels, bannières et défilés avaient leur importance, étaient enfait des workingmen, des membres de la classe ouvrière urbaine. Le nom, évoquant un difficile cheminement à travers l’existence, fait de l’ouvrier touchant des gages l’héritier du pèlerin spirituel de J ohn Bunyan, et du « chevalier sans peur » médiéval. La question — en apparence simple — du mécanisme d’entraide matérielle fournie par la mutuelle se double d’une question bien plus complexe, celle des dispositions morales au fondement de l’institution mutuelle, et que celle-ci doit maintenir et promouvoir. Nous reviendrons sur ce point, présent en filigrane dans le livre de J. C. Riley, qui étudie le phénomène de la maladie au sein de la classe ouvrière anglaise pendant une période charnière caractérisée par l’intégration sociale de cette classe — son accès progressif à l’éducation, au suffrage, l’émergence d’une formation politique censée la représenter, l’augmentation de son niveau de vie — et par l’ébrèchement du paradigme contractuel du libéralisme.

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Au cours de la période 1872-1910, l’AOF était l’une des premières friendly societies britanniques. L’effectif total des adhérents à ces mutuelles était de 4,2 millions en 1898 : chiffre à comparer à celui des effectifs syndicaux, environ 1,6 million. L’auteur dispose donc d’une base statistique fiable, suffisamment ample, pour entreprendre l’étude du phénomène de la maladie chez les ouvriers britanniques — durée, fréquence, typologie des maladies, différences régionales, effets induits par la taille de l’agglomération — pendant cette période de « déclin de la mortalité », qui débouche sur la création, en 1911, d’un premier mécanisme d’assurance nationale obligatoire.

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Du point de vue des mutuelles, la maladie relève d’une définition que J. C. Riley qualifie de « fonctionnelle ». La maladie est un état qui se traduit par l’incapacité d’accomplir les tâches économiques qu’impose un employeur, et qui donnent lieu au paiement d’un salaire. Les mutuelles, qui naissent au XVIIIe siècle, en avance donc sur le capitalisme industriel, auraient anticipé, selon l’auteur, sur les besoins de l’entreprise commerciale moderne. Car les mutuelles supposent et consolident le lien contractuel entre un employeur et l’ouvrier engagé, en établissant entre l’Ordre et ses membres un autre engagement : le paiement éventuel d’un revenu de substitution contre le paiement régulier d’une cotisation. Pour la période dont il est ici question, les mutuelles étaient en mesure de garantir à un ayant droit jusqu’à 40 % — s’agissant des rémunérations les plus faibles — des gages perdus pour cause de maladie. Les mutuelles apparaissent comme un modèle de bonne gestion : finances en équilibre, bonne capacité de négociation vis-à-vis des médecins qu’elles engagent comme prestataires pour leurs membres, modicité des cotisations, qui ne dépassent pas, selon l’auteur, 0,557 % des gains annuels de l’ouvrier adhérent.

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Nous en restons encore à l’exploitation positiviste des données de l’archive lorsque l’auteur pointe les transformations du phénomène de la maladie au cours de la période : derrière la définition fonctionnelle, diverses évolutions sont en cours, et notamment le basculement d’une condition ouvrière qui est vécue avec la mort constamment en surplomb — on constate une baisse de 22 % du taux de mortalité entre 1872 et 1911 chez les membres de l’AOF — vers une condition marquée par la récurrence, au cours d’une vie, d’états de maladie passagers. En 1911, le temps annuel de maladie — toujours mesuré selon la définition fonctionnelle — é tait en augmentation de 53 % par rapport à 1872. On constate aussi, au cours de la période, le passage d’une prédominance de pathologies infectieuses à celle des pathologies dégénératives — lésions d’organes, cœur et bronches notamment — , ainsi qu’un décalage temporel entre facteurs de mortalité et facteurs de maladie, avec la persistance d’une haute incidence des affections respiratoires, alors que celles-ci ne figurent plus parmi les causes principales de mortalité.

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Le constat d’une augmentation des incidences de maladie — comptabilisées à partir des archives sous forme d’arrêts de travail indemnisés par la mutuelle — qui est concomitante d’un recul du taux de mortalité peut paraître un truisme, simple confirmation du sens commun. J. C. Riley parvient à troubler quelque peu cette évidence, en analysant les statistiques selon les quatre corrélations théoriquement possibles : hausse de la mortalité et de la maladie; baisse des deux; baisse de la mortalité et hausse de la maladie; hausse de la mortalité et baisse de la maladie. C’est la troisième hypothèse qui correspond à la supposition d’un bon sens épris de la notion d’un « progrès ». J. C. Riley, pour sa part, propose un modèle plus exigeant de progrès en matière de santé. La seconde hypothèse impliquerait le dépassement d’une médicalisation de l’existence, jusqu’à présent consentie comme prix à payer pour une baisse du taux de mortalité, et la répétition, pour la maladie, de l’évolution constatée à partir du XVIIIe siècle pour le taux de mortalité. Quant à la quatrième hypothèse, elle se vérifie dans les recoupements statistiques, une moindre incidence de la maladie couplée avec un taux plus élevé de mortalité étant le trait distinctif des villes de plus de cent mille habitants, la concentration restant — avec la nature de l’activité industrielle pratiquée dans ces villes — , jusqu’à la fin du XIXe siècle, un facteur de surmortalité.

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L’idée présente en filigrane dans le livre est qu’il existe une intéressante parenté entre les dispositions que prône le chercheur et celles qu’il identifie dans son corpus, les archives de l’AOF. Car le livre comporte une dimension prospective : « Il s’agit également de poser l’articulation mortalité-maladie dans des termes clairs, permettant son analyse dans le présent, de même que la réorientation des politiques publiques et des comportements personnels, de manière à promouvoir pour le siècle à venir des vies plus longues, sujettes à des périodes plus courtes de maladie » (p. 12).

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La prospective exerce sans doute des effets sur la rétrospective, et vice versa. Entre les deux, un phénomène d’accommodement, peut-être préjudiciable à l’analyse rétrospective, ne peut que se produire. À travers l’examen des archives de l’AOF, l’auteur dispose d’un matériau qui permet l’étude d’un habitus spécifique, activement entretenu au sein de l’association. Si la vie est un voyage à travers une forêt semée d’embûches, c’est par l’entretien de la disposition morale appropriée qu’on saura déjouer les pièges. La mutuelle suppose l’engagement volontaire de l’adhérent. L’aide mutuelle a ainsi pour préalable un premier acte de self-help. J. C. Riley situe en 1900, à un moment où plus de la moitié des adultes de sexe masculin appartenaient à des mutuelles, l’apogée du mouvement de self-help ouvrier en Grande-Bretagne. Le constat d’un déclin de ces dispositions ne peut qu’être lié à l’instauration progressive d’un autre dispositif, fondé sur la prise en charge des risques à travers un système d’assurance nationale, au lieu de l’engagement mutuel entre la friendly society et son membre.

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Peut-être faut-il supposer une articulation cachée structurant le travail de l’auteur : si l’état de liberté idéal pour le voyageur de l’existence est celui où il peut subvenir à ses besoins en dehors de toute entrave ou dépendance, la maladie peut se définir comme un état de non-liberté. Mais l’enserrement de ce voyageur dans un complexe d’obligations légales peut également se définir comme induction d’un état de non-liberté. Notons la curieuse phrase de J. C. Riley, qui va bien au-delà de la simple exploitation des données statistiques : « Dans les années 1890, les friendly societies ont perdu confiance [...] elles ont commencé à capituler face aux conseils et au dirigisme des détenteurs de connaissances spécialisées et secrètes qu’elles avaient auparavant refusées » (p. 121). Un savoir secret, connu des seuls experts, rendrait impossible le maintien du lien contractuel transparent entre la mutuelle et le médecin qu’elle engage. Cette première perte de confiance, rançon de la complexification des techniques médicales, est le prélude à une ultime défaite des mutuelles, à travers l’instauration par la loi de 1911 d’une prise en charge obligatoire, qui s’entend comme signe de l’éviction en cours d’une éthique de self-help, d’autonomie assumée. Certes, l’auteur avoue son scepticisme « à propos de la possibilité, ou du caractère souhaitable, d’une renaissance de ces mutuelles ». Dans la phrase suivante, l’auteur déclare son admiration pour la population laborieuse de la Grande-Bretagne du XIXe siècle, pour tout ce qu’elle aura fait pour elle-même. Le motif d’admiration est cette capacité de self-help, terme très proche de la notion d’empowerment, aujourd’hui utilisé pour désigner la réappropriation par l’individu de pouvoirs autrefois aliénés, par concession à la puissance publique.

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Un paradigme très actuel est lisible dans la trame de ce livre. Il guide le travail entrepris dans les archives. Cependant, l’absence d’une analyse critique du schéma utilisé est peut-être la limite de cette étude, qui fait des membres de l’AOF des héros de notre époque, hommes dessaisis en leur propre temps de leur liberté et de leur responsabilité expropriées par une institution étatisée dont on peut aujourd’hui, prospectivement, penser le dépérissement libéral.

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Cornelius CROWLEY

Dominique DESSERTINE et Olivier FAURE, La maladie entre libéralisme et solidarités (1850-1940), avec une introduction de Maurice Garden, Paris, Mutualité française, « Racines mutualistes », 1994, 163 p.

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Depuis le livre pionnier de Henri Hatzfeld [1], l’histoire de la législation sociale française avait été délaissée [2]. Largement guidés par l’idée du retard français [3], les historiens s’étaient plutôt attachés à en comprendre les causes ; les études portant sur les formes alternatives et privées de prise en charge de la question sociale : mutualité, philanthropie avaient ainsi dominé l’historiographie. C’est récemment, grâce à l’étude des lois d’assistance de la Troisième République [4], que l’idée d’une voie française (non fondée sur l’assurance) a remis en cause celle du « retard français » en matière de protection sociale. Soulignant plus fortement la complémentarité entre les systèmes privés et publics, les études tendent par ailleurs à nuancer les oppositions entre une politique publique et les initiatives privées [5].

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C’est dans cette mouvance que s’inscrit l’ouvrage de Dominique Dessertine et Olivier Faure. Comblant une importante lacune de l’historiographie, les auteurs présentent un tableau des initiatives en matière de médecine charitable et sociale sur un siècle, en insistant sur les complémentarités, mais aussi les tensions, entre les différents secteurs (médecine publique d’une part, associations charitables ou mutualistes de l’autre). Cela leur permet de conclure que c’est bien d’abord autour de la maladie que se construit un nouveau mode de gestion de la question sociale. La nouveauté et l’intérêt du livre résident par ailleurs dans la perspective adoptée ; les auteurs cherchent avant tout à mettre en évidence le fonctionnement réel des institutions décrites, plutôt qu’à en présenter les fondements idéologiques. Ce point de vue exige le recours à des sources très diverses qui justifie le choix de l’analyse monographique (région lyonnaise) ; les conclusions dépassent toutefois le cadre de la région choisie.

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La première partie constitue une présentation des types de prises en charge des malades pauvres et indigents, dont les revenus ne sont pas assurés. Au XIXe siècle, elles prennent trois formes : les initiatives charitables dont l’efficacité est minime, l’assistance hospitalière ou ouverte (médecine cantonale, médecine des pauvres) et la mutualité, fondée sur l’idée assurantielle. Ces trois secteurs n’assurent pas un traitement satisfaisant des malades tant sur le plan quantitatif que qualitatif. On note toutefois, durant tout le siècle, une tendance nette à leur « médicalisation ». Les caisses de secours mutuelles garantissent plus systématiquement le recours au praticien : en 1893, la loi d’assistance médicale gratuite permet aux indigents inscrits sur les listes de consulter gratuitement le médecin tandis que l’hôpital devient plus nettement un lieu où l’on soigne. Cette évolution, qui répond à une attente de la population, explique l’intérêt accru porté à un système de prise en charge des soins mieux adaptés aux besoins croissants ; ce sera l’assurance maladie (5 avril 1928). Celle-ci doit compter avec les institutions déjà existantes, et en particulier la mutualité, considérée par ses représentants comme l’ancêtre de l’assurance sur une base volontaire. Grâce à des ajustements légaux successifs, la mutualité organisée parvient à conquérir une place importante mais toujours fragile (28 octobre 1935) dans la gestion de l’assurance obligatoire. La volonté de respecter les institutions existantes complique d’ailleurs singulièrement l’organisation de celle-ci dont la gestion demeure éparpillée entre une multitude de caisses générant rapidement une bureaucratie envahissante. Les caisses départementales centralisées apparaissent toutefois comme l’ossature du nouveau système ; elles serviront de fondement à l’assurance maladie après la Seconde Guerre mondiale.

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En dépit de ses lacunes, l’assurance autorise une meilleure prise en charge de la maladie. C’est ce que tend à montrer la seconde partie. Les progrès se mesurent d’abord à l’accroissement du nombre des bénéficiaires ; des catégories largement exclues auparavant comme les femmes ou les vieillards (même s’ils étaient partiellement pris en charge par le biais de l’assistance médicale gratuite) sont intégrées à l’assurance. Celle-ci est toutefois loin de couvrir l’ensemble de la population et ses lacunes autorisent le maintien de caisses mutualistes indépendantes. Grâce à des cotisations plus élevées que dans les caisses mutualistes, l’assurance maladie offre par ailleurs une meilleure couverture des soins. Les indemnités journalières sont supérieures, le traitement médical et la livraison de médicaments sont de meilleure qualité, mais surtout les prestations sont moins aléatoires que dans les anciens systèmes.

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L’assurance maladie se transforme toutefois difficilement en véritable assurance sociale, le corps médical constituant, à cet égard, un frein important. Les médecins avaient déjà réussi, à la fin du XIXe siècle, à imposer leurs conditions aux caisses mutualistes (libre choix du médecin et des honoraires) ; bien organisés, au sein de la confédération des syndicats médicaux, ils parviennent à maintenir ces avantages dans le cadre du nouveau système (25 juillet 1930). Pour contourner les résistances du corps médical, mutuelles et médecine gratuite d’abord, caisses d’assurance maladie ensuite vont mettre en place un réseau d’institutions alternatives qu’elles gèrent directement (dispensaires, cliniques), au sein desquelles elles vont tenter de développer une médecine sociale. Essentiellement préventive, celle-ci est fondée sur des mesures, relevant de l’hygiène sociale, qui sont loin toutefois de répondre à l’ensemble des besoins.

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On peut regretter que les patients, les assurés sociaux, en un mot les « consommateurs » n’aient pas trouvé leur place dans cette présentation, mais un tel projet aurait outrepassé le cadre nécessairement réduit des ouvrages de cette collection. En tant que tel, il comble incontestablement une lacune de l’historiographie, qui avait, jusqu’à présent, délaissé l’étude du fonctionnement réel des institutions sociales. Ses conclusions dépassent largement la dimension monographique qui a servi de base à l’étude tant en ce qui concerne l’organisation précise de la première assurance maladie que l’attitude des médecins ou les balbutiements de la médecine sociale. À cet égard, et ce n’est pas le moindre de ses mérites, il ouvre des pistes à des recherches futures qui pourraient, elles, intégrer davantage le point de vue des « clients » des institutions de soin.

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Sandrine KOTT

Marta Aleksandra BALINSKA, Une vie pour l’humanitaire. Ludwik Rajchman, 1881-1965, Paris, L a Découverte, « L’espace de l’histoire », 1995,399 p.

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Créateur de l’UNICEF, directeur de la section d’hygiène de la Société des Nations, le docteur Ludwik Rajchman est peut-être surtout connu par la caricature que Céline a tracée dans sa première œuvre, une charge féroce contre la SDN, de celui qui fut son bienfaiteur. Son arrière-petite-fille, historienne américaine, lui rend aujourd’hui un plus juste hommage.

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Né en 1881, Rajchman se définit comme un patriote polonais, épris de liberté et de progrès social. Très jeune, il milite au sein du parti socialiste et, entre deux actions destinées à délivrer son pays du joug de la Russie tsariste, il poursuit des études de médecine à Cracovie, qu’il complète en France à l’Institut Pasteur. Devenu bactériologiste, il exerce au Royal Institute of Public Health à Londres. C’est là que la guerre mondiale le surprend et l’immobilise.

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Dès novembre 1918, il parvient à regagner son pays et s’efforce, dans une Pologne ravagée par la guerre, de combattre les épidémies qui déciment la population. Son efficacité, sa ténacité et sa capacité à obtenir auprès des gouvernements des engagements et des actions retiennent l’attention. Les Britanniques appuient sa candidature et, en 1921, il devient directeur de la section d’hygiène de la toute jeune Société des Nations. Pétri des idéaux de solidarité et d’arbitrage internationaux, Rajchman engage son talent au service de l’idée encore neuve de santé publique internationale.

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Une subite passion pour la Chine fait basculer son destin. Envoyé dans ce pays en 1929, il se lie d’une profonde amitié avec T. V. Soong, beau-frère de Tchang Kaï-chek. Découvrant l’ampleur des besoins en matière de santé publique et rompu aux nécessités de la diplomatie, il commence à promouvoir en Chine la mise en œuvre d’une de ses idées maîtresses, l’« auto-assistance ». Il vise non l’assistance des plus pauvres par les plus riches, mais la collaboration internationale. L’attaque perpétrée par le J apon contre la Mandchourie puis la guerre sino-japonaise trouvent en lui un défenseur acharné de la Chine et un antifasciste convaincu. Accusé de se départir de la neutralité indispensable à un fonctionnaire de la SDN, en délicatesse avec le gouvernement polonais des colonels, il est remercié en 1939 et doit quitter la Société des Nations.

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À l’instigation de son grand ami Jean Monnet, il part pour les États-Unis où il travaille à la fourniture d’armes et de matériel de guerre à la Chine, puis, à partir de septembre 1939, à l’organisation de secours alimentaires à la Pologne démembrée par le pacte germano-soviétique. Les réticences américaines et les dissensions qui déchirent le gouvernement polonais en exil le mettent rapidement en porte-à-faux. C’est au titre de « citoyen privé » et en travaillant auprès de Soong qu’il passe le restant de la guerre aux États-Unis.

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À partir de 1944, il collabore à l’UNRRA, organisation de secours aux réfugiés placés sous l’égide des Nations Unies. Il anime la délégation polonaise, mais se trouve ligoté par la confrontation américano-soviétique. Il inspire la création, au sein de l’ONU, de l’Organisation mondiale de la santé, mais est écarté de sa direction. Finalement, pour surmonter la catastrophe du retrait américain de l’UNRRA, il crée en 1946 une organisation prévue pour être temporaire, l’UNICEF, qui devait secourir et aider les enfants et les mères de tous les pays, au-delà des clivages politiques et même de l’appartenance à l’ONU. Aux États-Unis, ses liens avec la Pologne communiste le désignent aux investigations maccarthystes. Il quitte l’Amérique pour s’installer en France où il meurt, en 1965, ses dernières années assombries par la maladie.

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On ne peut manquer d’ê tre impressionné par la diversité et l’ampleur des sources, en diverses langues européennes, utilisées par Marta A. Balinska. À travers la vie de Rajchman, l’auteur brasse quatrevingts ans d’histoire, offrant des aperçus sur des domaines nouveaux : l’histoire des bureaux techniques de la SDN, les débuts de l’action humanitaire des organisations intergouvernementales, la place des réseaux de relations personnelles. On pourra certes lui reprocher une démarche parfois plus descriptive qu’analytique et une vision un peu manichéenne des événements : Rajchman apparaît trop souvent comme la victime de jalousies. Malgré quelques longueurs, elle réussit, dans un dernier chapitre très bien mené, « Un Polonais en mission internationale », à embrasser avec beaucoup de clarté certains points cruciaux : quels étaient la philosophie et les résultats concrets de l’activité de santé publique de Rajchman ? Quelle était la limite de l’action humanitaire que pouvaient déployer les organisations intergouvernementales sous peine d’ingérence ? Rajchman eut-il des complaisances envers le régime communiste polonais ? On aurait souhaité qu’elle développe davantage l’idée forte qu’elle propose pour expliquer le sens des engagements de Ludwik Rajchman : « Rajchman croyait profondément à la possibilité de progresser et de trouver le moyen de coopérer en dépit des origines et des convictions des autres. »

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Bénédicte VERGEZ-CHAIGNON

Anne-Marie MOULIN (dir.), L’aventure de la vaccination, Paris, Fayard, « Penser la médecine », 1996,500 p.

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Un livre important, par les parcours qu’il retrace (prodromes et établissement de la vaccination, obstacles, applications, résistances), par les informations qu’il délivre, souvent inédites ou inattendues, par les questions qu’il pose, parfois troublantes. Après tout, dans les circonstances où nous sommes (années sida, nouveaux virus comme ceux des hépatites B et C, reprise ou endémisation persistante des maladies infectieuses classiques et des parasitoses dans le Tiers Monde), il n’est pas vain de reprendre l’histoire de nos moyens de résistance à la maladie, des découvertes dont ils ont procédé, des obstacles surmontés et des traverses répétées.

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C’est la très remarquable performance de cet ouvrage que d’avoir réuni plus de trente contributeurs, spécialistes de disciplines très diverses, biologistes, médecins, historiens, économistes, pour retracer, des origines à la crise de doute actuelle, l’évolution d’une pratique de prévention née dans l’indistinction, parvenue au triomphe pastorien, acclimatée partout aujourd’hui non sans difficultés et remise en question par les progrès mêmes de la recherche butant sur des apories : une gageure, d’associer autant de participants aux orientations et préoccupations si diverses. Le résultat est probant et même brillant, quels que soient, et peut-être même plutôt parce qu’existent, certaines contradictions, des divergences, des écarts dans les démarches, dans les idées, dans la façon de rendre compte, dans les motivations enfin qui animent leur travail respectif de repérage et de connaissance. Le dialogue que cet ensemble, à le parcourir, instaure en nous, lecteurs, conduit à découvrir la variété même de l’objet dans sa multiplicité.

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C’est le mérite d’Anne-Marie Moulin d’avoir su ordonner en un plan cohérent ces contributions tout instruites, et vivement significatives ; d’avoir surtout donné en ouverture une réflexion de fond, une synthèse réellement fondatrice d’une sociologie historique de la vaccination dans sa nature, ses conceptions et son évolution. Une philosophie de l’objet.

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Le volume s’ouvre évidemment sur la séquence mythique du triomphe empirique par lequel, succédant à la variolisation (inoculation traditionnelle d’une variole vraie mais de faciès bénin, avec évidemment des dérapages), la recherche pragmatique de Jenner prenant au sérieux l’expérience commune des vachers, fit la preuve de l’effet immunisant, contre la variole, de l’inoculation d’une maladie bovine, la « vaccine ». Histoire de cette découverte, jusqu’à sa phase finale, de nos jours : l’éradication définitive de la variole par un programme intensif de vaccination. Question posée, aussi, de cette immunité croisée entre la variole, maladie strictement humaine, et la vaccine (cow pox, « picotte des vaches »).

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Inoculer, « vacciner », le mot fait métaphore, et induisit tout l’effort postérieur — c’est ici l’ère pastorienne — afin de parvenir, pour chaque maladie, à des immunités spécifiques par inoculation de cultures atténuées des micro-organismes pathogènes responsables : le vaccin. Comment atténuer ? Faut-il plutôt, par prudence, tuer les germes (« inactiver ») ? Quels sont les risques de déclencher malgré tout la maladie elle-même, ou d’autres que le vaccin réveillerait ? Il reste que choléra, peste, tuberculose, typhus plus tardivement, ont trouvé leur vaccin. Pour d’autres (diphtérie, tétanos), il aura fallu la découverte des anatoxines. Les animaux aussi ont bénéficié de ce mouvement vaccinal de prévention universelle (charbon, fièvre aphteuse, etc.). Bien plus préoccupante est l’impuissance à produire les vaccins efficaces contre les maladies parasitaires (paludisme, bilharziose, leishmaniose). Le cas de la poliomyélite, ses deux vaccins concurrents, les accidents ; celui des maladies virales, prodigues en déceptions (réussite presque épique pour la rubéole, ambiguïtés grippales, résistance profonde des hépatites et du sida), enfin une forte partie terminale sur la vacciniologie en elle-même, comme mode de pensée, comme logique scientifique, comme opérateur social, comme question d’éthique, comme espace économique et aussi politique, tout cela leste cet important ouvrage d’un poids de faits, de savoirs, d’idées, d’interrogations, qui font date. Livre de référence. Histoire vraie.

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Je retiendrai l’intérêt de ce qui concerne la construction du mythe vaccinal : son audace, sa conception universelle d’une immunisation artificielle de l’humanité entière pour toutes les maladies. Sur cet aspect et dans ce domaine, l’ouvrage offre un bel ensemble d’articles. Par ailleurs, la nature des obstacles rencontrés conduit à de précieux enseignements. La crainte de contaminer par le vaccin (ainsi pour la syphilis) a souvent freiné les recherches, d’autant que la culture de micro-organismes afin de les atténuer ne peut se faire, souvent, que in vivo, et risque de donner lieu à des contaminations du vaccin. Dans certains cas, même, les procédures d’atténuation doivent s’effectuer sur des lignes de cellules humaines en culture continue, sortes de clones cancéreux seuls capables de se propager indéfiniment (je cite ici A.-M. Moulin) ; de sorte que, même purifiés, les produits peuvent alors jouer un rôle dans la cancérogenèse chez le sujet traité.

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Au terme, nous vivons aujourd’hui une crise du vaccin. Question de choix d’abord. Les antibiotiques ne peuvent-ils pas répondre mieux à l’objectif thérapeutique ? D’autant que la recherche bute sur l’impossibilité de résultats vaccinaux probants dans des domaines aux enjeux vitaux : lèpre, syphilis, parasitoses, sida, prion. Les bases théoriques seraient à réviser. La génétique elle-même, actuellement, ne parvient pas à trouver, dans le génome des objets viraux résistants qui sont de taille infime, la base moléculaire de leur virulence. Et le défi que pose le virus du sida à la conception classique du vaccin, c’est qu’il est installé au cœur de la machine immunitaire elle-même.

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Il y a aussi que de larges fractions du Tiers Monde, par négligence, par pauvreté (les vaccins efficients sont désormais si sophistiqués que leur coût, comme des produits de luxe, les rendent prohibitifs), ne poursuivent plus l’action préventive, de sorte que tétanos, rage, méningite, poliomyélite s’y étendent, toutes infections pourtant enrayables par des vaccins efficaces.

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Il y a encore « la résistance » à la vaccination, qui s’est développée largement depuis un demi-siècle, par sentiment que les actions vaccinales massives, obligatoires, sont des atteintes aux droits des individus et des groupes à disposer d’eux-mêmes. Les rares mais réels accidents démontrent l’existence d’un risque individuel. Une sensibilité croissante à ce risque fait répugner à le courir, serait-ce au nom d’un bien assuré pour la collectivité.

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Dernière question qui trouble les chercheurs : l’éradication d’une maladie dans le monde, projet rationnel et généreux de la pensée préventive, quelles conséquences inattendues ne risque-t-elle pas d’avoir ? Le concept de pathocénose que nous devons à l’intelligence historique du docteur Mirko Grmek, cette mise en évidence d’une histoire des maladies et de leurs germes dans la longue durée, une histoire où les populations pathogènes se remplacent, se succèdent, s’équilibrent toujours, les plus rares ou marginales occupant alors la niche écologique abandonnée par d’autres et proliférant alors soudain, cette hypothèse assez largement corroborée ne laisse-t-elle pas craindre qu’une victoire sur le terrain par l’élimination de telle ou telle affection microbienne ou virale n’ouvre le champ à des ennemis inconnus ? Éradication réussie de la variole. Et voici le sida, et voici le prion...

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Ce livre n’en finit pas de nous tenir en haleine.

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Jean-Pierre PETER

Laurent VIDAL, Le silence et le sens. Essai d’anthropologie du sida en Afrique, Paris, Anthropos, 1996,217 p.

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Ce livre rend compte de l’expérience d’individus infectés par le virus HIV dans leurs relations avec autrui. Anthropologue, Laurent Vidal s’appuie sur des enquêtes de terrain effectuées en Côted’Ivoire de 1990 à 1994. L’essentiel des données provient d’entretiens entre l’auteur et des malades ainsi que de dialogues avec les médecins des centres antituberculeux d’Abidjan où ont été sélectionnés, par tirage au sort, les séropositifs sujets de l’enquête : une population de femmes et d’hommes qui appartiennent aux catégories urbaines à faibles revenus ou sans revenu personnel. À partir de l’analyse des cheminements de malades à la recherche de soins, L. Vidal met tout particulièrement en évidence la diversité des pratiques thérapeutiques et des interprétations auxquelles donne lieu le sida dans une ville cosmopolite comme Abidjan. Cependant, son objectif n’est pas de présenter un tableau systématique des thérapies et des représentations de la maladie, il s’agit de rendre intelligible l’expérience des séropositifs : comment se passent leurs rencontres avec la série des discours, conseils de vie, injonctions, morale, en quoi consiste l’offre thérapeutique accessible à un citadin de Côte-d’Ivoire au début des années 1990 ? Comment les malades s’orientent-ils par rapport aux avis et aux prescriptions de leur entourage, de l’opinion, des médecins, des thérapeutes extérieurs à la médecine officielle (responsables d’É glises, guérisseurs et notamment guérisseurs « spécialistes » du sida [1]...). Ainsi, par rapport aux centres de soins où se déroule l’enquête, cette démarche vise-t-elle à cerner non seulement les principes et les logiques de santé publique mis en œuvre, mais prioritairement les actes et discours par lesquels ces principes et les connaissances bio-médicales sont traduits dans les échanges concrets entre médecins et patients.

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La notion d’expérience est essentielle à la démarche de l’auteur. Elle désigne les modalités du rapport à soi et à autrui par lesquelles l’individu se définit comme sujet malade. Cerner ces modalités du rapport à soi et à autrui suppose que les malades aient la possibilité d’exprimer comment ils vivent l’infection par le HIV. Or l’on sait que cette infection se manifeste selon des caractéristiques temporelles singulières, c’est-à-dire sous la forme d’événements imprévisibles qui, à chaque fois, risquent fort de mettre en danger les arrangements et les explications auxquels le malade et son entourage accordaient une relative confiance. C’est le propre même du sida, en tant qu’affection « successivement et conjointement chronique et aiguë [...] traitée mais jamais guérie » (p. 187), d’avoir une évolution clinique imprévisible, et, de ce fait, le sida menace les malades sur le plan à la fois physiologique et social : l’affection évolue, et cette évolution par crises met à l’épreuve, fréquemment et soudainement, les équilibres de vie des sujets, leurs relations avec des thérapeutes, avec des parents, avec tous ceux dont ils reçoivent ou espèrent le soutien. Cette modalité, dramatique, de la maladie — les caractéristiques temporelles de l’infection par le HIV — justifie la démarche biographique adoptée par L. Vidal ; il montre, en effet, que, dans le cas d’une telle expérience, la prise de parole du malade, en réponse à l’anthropologue, exprime une préoccupation intense née de l’incertitude où il vit : la demande d’explications et la recherche de manières d’agir qui donnent prise, paraissent donner prise, sur la progression du sida. Pour le malade, parler avec autrui (y compris l’anthropologue), c’est accumuler des informations, multiplier ses repères au fur et à mesure des crises, c’est tenter de résister au sentiment d’impuissance — sentiment qui, par ailleurs, peut aussi atteindre l’observateur (anthropologue ou soignant) — « dans un système d’accès illusoire aux molécules antivirales [où] l’intervention thérapeutique du médecin nécessite de fait une mise à l’écart provisoire d’un savoir scientifique devenu inapplicable » (p. 190), et où, faute d’argent, la plupart des patients ne peuvent suivre les traitements prescrits.

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Cette recherche d’informations et de repères, d’aides et de sens veut anticiper les nouvelles dégradations de l’état physique. C’est cette modalité dramatique de l’expérience du sida que la démarche biographique permet de cerner et décrire, mais non pas en l’isolant d’autres points de vue sur la maladie ; pour l’auteur, il s’agit d’observer aussi, face au sida, les raisonnements et pratiques de médecins exerçant dans l’appareil de santé publique, traitant les malades dont l’anthropologue recueille l’histoire. Analyse donc d’une confrontation de savoirs, d’expériences, et d’idées d’une part, car le patient jauge les représentations de la maladie que lui livre son soignant, les évalue par rapport à celles qu’il tient d’autres sources, extérieures à la médecine officielle ; d’autre part, échange concret de mots et de représentations au cours des face-à-face entre un thérapeute qui fonde son attitude sur le système de connaissances bio-médicales et un individu qui comprend ces discours du médecin comme une option thérapeutique parmi d’autres. L. Vidal souligne du reste qu’au moment du dialogue réel entre patients et soignants se façonne un discours syncrétique qui emprunte à la fois aux représentations des malades et aux compétences cliniques des médecins.

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Ce dernier constat permet de mettre en évidence l’apport propre à l’anthropologie dans la « lutte contre le sida » en Afrique, et les tâches que l’anthropologue peut légitimement accomplir grâce à ses relations spécifiques au personnel médical et aux séropositifs : agir comme médiateur ayant pour objectif de « renforcer la capacité d’initiative » des malades. Le livre de L. Vidal justifie cet argument.

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Marc LE PAPE

Christine SALOMON, Savoirs et pouvoirs thérapeutiques kanaks, Paris, PUF, « Ethnologies », 2000,160 p.

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« Comment, en Nouvelle-Calédonie, les gens de la Grande-Terre — du moins ceux de la région Centre-Nord, aux marges des aires a’jië et paicî — perçoivent-ils les faits de maladie, quelles explications en donnent-ils et quels modes de résolutions de ces faits ont-ils élaborés ? »

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C’est ainsi que commence le livre de Christine Salomon qui nous transporte dans l’univers des « savoirs et pouvoirs thérapeutiques kanaks » de la Nouvelle-Calédonie. D’une écriture fluide et claire, l’auteur nous livre les résultats d’une enquête d’ethnologie menée en 1991-1992 sur les thèmes de la maladie et de sa résolution. Cette enquête, loin de se limiter à la question stricte des pathologies de l’être humain, engage, en fait, une analyse complexe du fonctionnement d’un monde social confronté à la souffrance du corps (en tant que corps animé recouvrant le soma et la psyché).

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Le concept occidental de la maladie qui, dans son sens premier, s’applique exclusivement à l’état physiologique des organismes vivants, ne trouve pas de strict équivalent dans les conceptions kanaks. La maladie est le signe d’un déséquilibre qui touche la personne en tant que sujet individuel mais aussi en tant qu’ê tre social, dont l’origine est à chercher dans le rapport que cette personne entretient avec le monde en général : « L’ordre de l’espace, le monde interne et externe, l’ordre de la temporalité, les ancêtres et les vivants » (p. 52). La maladie n’est pas une affaire privée, le sujet n’étant envisagé qu’à l’intérieur des relations sociales qui déterminent son existence. Le déséquilibre qu’elle révèle concerne, au-delà du malade, le groupe social auquel il appartient en son entier, le lignage d’abord mais parfois le clan et ses alliés.

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Les Kanaks distinguent deux grandes catégories de maladies historiquement déterminées les « maladies d’autrefois » ou « maladies des indigènes », et les « maladies d’aujourd’hui », « maladies importées » ou encore « maladies des Blancs ». Cette classification, cependant, renvoie moins à un clivage entre différents types de maladies qu’à des conceptions du soin et de la guérison qui s’appliquent tantôt au malade en tant que sujet kanak tantôt au symptôme lui-même de la maladie. L e symptôme est renvoyé du côté du docteur (blanc) qui a pour rôle de l’éradiquer tandis que le sujet est renvoyé du côté du voyant et/ou guérisseur chargé de mettre en place une thérapie capable de résoudre le conflit dont la maladie, au fond, témoigne. Derrière les symptômes d’une maladie se cache donc un ensemble d’interprétations proprement kanaks qui révèle un tout autre ordre de sens. La thérapeutique kanak consiste à comprendre l’origine du mal en cherchant une causalité qui, selon les cas, se situe dans l’ordre naturel ou social.

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C’est avec une grande finesse d’analyse que le livre de C. Salomon nous dévoile progressivement un ensemble cohérent et différencié de savoirs et pouvoirs thérapeutiques, « gestionnaires non seulement de la maladie mais de l’ensemble des malheurs individuels et sociaux » (p. 150), dont la compréhension exige de revenir au fondement d’une culture, à la conception des origines du monde, à la genèse de l’être humain, au rôle des forces ancestrales, qui sont à la source d’un certain nombre de troubles, de maladies ou d’accidents contre un individu ou plusieurs, parfois le lignage en son entier, ou contre les groupes ennemis en répandant la maladie dans une logique qui perpétue les guerres kanaks anciennes interdites avec la colonisation. Les grandes épidémies comme la peste, au début du siècle, sont interprétées comme le résultat d’une guerre entre forces ancestrales.

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S’ajoute une autre catégorie de maladies dites « fabriquées », directement liées à l’action malveillante de spécialistes détenant des pouvoirs de nuisance. Loin de disparaître, elles ont tendance à prendre le pas sur les « maladies dues aux ancêtres » dans le discours kanak aujourd’hui. Diversifiées au cours du siècle, elles incorporent des « pouvoirs importés » attribués à des gens venus d’ailleurs, de J ava ou du Vanuatu.

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Les extraits d’entretiens que l’auteur nous livre témoignent d’un savoir thérapeutique kanak dynamique auquel les individus adhèrent encore très largement sans pour autant rejeter la médecine occidentale. Assez largement diffusé dans la société kanak, il est manié de façon privilégiée par les « voyants et guérisseurs » qui jouissent d’un très grand prestige et que l’on va trouver avant de « passer chez le docteur ». Leur rôle est d’autant plus important, dans la société actuelle, que le discours concernant la maladie, et particulièrement la menace des « maladies fabriquées », semble s’amplifier. Les « guérisseurs et voyants » apparaissent alors comme des médiateurs essentiels permettant de contenir la violence individuelle et collective en rappelant les normes sociales et leur sens conformément aux « fondements de la culture kanak ».

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Le livre de C. Salomon marque une étape importante dans l’ethnologie de la santé en Nouvelle-Calédonie, jusque-là assez pauvre et très datée. L’un de ses apports essentiel est de révéler autour du thème de la maladie les modalités de fonctionnement de relations sociales kanaks dynamiques.

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Isabelle MERLE

Didier FASSIN, Les enjeux politiques de la santé. Études sénégalaises, équatoriennes, françaises, Paris, Karthala, 2000,344 p.

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Sociologue et anthropologue, Didier Fassin a effectué plus de quinze années de recherche principalement au Sénégal, en Équateur et en France. Cette expérience est ici au cœur d’une série d’études venues d’horizons différents dont chacune met le politique à l’épreuve de la santé. L’inégalité, le pouvoir, le gouvernement, la cité, par exemple, sont autant d’enjeux auxquels la santé est nécessairement confrontée (ils constituent les chapitres du livre) et sont autant de thèmes étudiés à travers les opacités, les contraintes, voire les illusions que chacun d’entre eux peut comporter. Entreprise d’autant plus originale que le regard porte souvent ici sur les dimensions les moins visibles, et pourtant marquantes, des politiques de santé : les choix implicites qui sous-tendent la construction des statistiques sanitaires, les évidences supposées sur lesquelles repose l’établissement des priorités en matière de prévention, mais aussi l’expérience quotidienne qu’ont de leur système de soins les habitants d’un village africain ou d’un quartier parisien. Cette « inégalité sanitaire », par exemple, est d’autant moins étudiée ou même perçue dans la population immigrée que ce n’est pas ce type d’inégalité qui est généralement le premier mis en avant ou même pensé, alors même que ses conséquences peuvent être majeures, massives, en particulier quant au dépistage et à l’accès aux soins ; ou cette « gouvernementalité » toujours identifiée dans son rapport avec les instances centrales, alors même qu’elle l’est beaucoup moins dans son rapport avec les instances locales, niveau dont tout montre pourtant les enjeux dans la gestion quotidienne des comportements, des espaces, des flux. Le texte multiplie les exemples : municipalités prenant la décision « affichée » de remédier au saturnisme mais se limitant à donner aux propriétaires d’habitations insalubres des facilités pour réaliser eux-mêmes des travaux plutôt que de lancer un vaste programme de relogement ; autorités locales multipliant les enquêtes, les forums, les « points écoute », les « boutiques santé », mais demeurant silencieuses sur de possibles initiatives concrètes à grande échelle. Les effets sanitaires des politiques locales, pour s’en tenir à cet exemple, sont disséminés, peu spectaculaires, éloignés des grands messages, alors même qu’ils portent sur les aspects les plus variés du quotidien. Ce qui autoriserait une moindre vigilance, une illusion sur les causalités, l’entretien d’errances ou de discours écran.

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Ce sont les versants les moins immédiatement visibles, les moins perçus aussi, ceux-là mêmes pourtant dont le « bas bruit » est souvent inversement proportionnel aux conséquences qui sont ici étudiés ; ce sont les versants nocturnes du politique, ceux dont les effets sur la santé sont souvent mis au jour avec retard ou de façon biaisée, ceux dont l’origine est rarement comprise. Seul alors un travail d’investigation et d’objectivation précis peut mettre en évidence ce qu’une vision paresseuse tend à négliger. Seule aussi une réflexion sur les aspects les plus variés du sanitaire au quotidien permet cette ouverture sur le politique et ses décisions.

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D’où l’enjeu très profond de ce texte : il recompose les vigilances et réoriente le regard. D’où aussi l’importance d’une conclusion évoquant le projet scientifique lui-même : distanciation sans doute, mais encore engagement pour que nombre d’opacités sur la santé soient levées.

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Georges VIGARELLO

Roselyne REY, Histoire de la douleur, Paris, La Découverte, « Histoire des sciences », 1993,414 p.

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Ce livre très érudit de Roselyne Rey tente d’emblée, et clairement, d’éviter les faux problèmes. Autant le dire, cette histoire n’est pas celle de quelque changement dans les seuils de douleur. L’auteur le montre bien : il est non seulement difficile, sinon impossible, d’obtenir des indices sur ce que seraient ces seuils, mais il est difficile aussi de rendre crédible la croyance apparemment banale prêtant aux hommes de l’ancienne France une insensibilité et un endurcissement plus grands. Croyance qu’infirment les quelques mots d’Ambroise Paré, souligné par R. Rey, de ce valet du milieu du XVIe siècle victime d’une intense rage de dents et avouant que « s’il n’eût peur d’être damné il se fût jeté par une fenêtre dans les fossés et se fût noyé pour être exempt de sa douleur » (p. 76).

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D’autres thèmes sont plus révélateurs que ces inaccessibles intensités intimes : l’attitude à leur égard, les manières de les apprécier et d’en parler, la transformation des savoirs et des pratiques à leur sujet en sont l’exemple ; autant de façons d’être et de connaître traduisant plus sûrement les sensibilités collectives, les opinions, les idées. Leur analyse provoque alors un itinéraire historique original et suggère une attention particulière à des débats oubliés : cette certitude longtemps durable, par exemple, que la douleur a une valeur et un sens. D’où les réticences, fortes encore au XVIIe siècle, à prescrire de l’opium, justifiées de surcroît par des arguments de type « scientifique ». L’opium serait d’autant moins accepté qu’il annulerait un effet de la douleur : celui d’aider à « expulser » le mal ou de provoquer quelque réaction salutaire. Il faut une « première guerre de l’opium » pour que s’affirme une opinion contraire et que Sydenham puisse proclamer en 1683 : « Entre tous les remèdes dont le Dieu tout-puissant [...] a fait présent aux hommes pour adoucir leurs maux, il n’en est pas de plus universel ni de plus efficace que l’opium. » Ou cette autre certitude, longtemps durable aussi : celle d’attendre de la douleur des indications sur la gravité, le lieu et la forme du mal. D’où ce principe médical présent encore au XVIIIe siècle, de suivre avec la plus grande vigilance les modulations des cris du patient pour en tirer des conclusions sur les tissus atteints. La douleur demeure un guide. Elle oriente les attitudes mentales, les gestes, les pratiques. Elle est un signe aussi : celui censé traduire directement l’être interne du corps.

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R. Rey souligne la première grande rupture que constitue la « pensée des Lumières », celle où la lente déchristianisation de la société et la laïcisation de la pensée facilitent la transformation de l’attitude envers la douleur, son étude plus objective aussi. La physiologie parvient au XVIIIe siècle à poser le problème des mécanismes sensibles en dehors de toute interrogation sur le péché, le mal ou le châtiment. Il en résulte une recherche plus ouverte des fonctions et des trajets des fibres ou des nerfs, et une vision plus libre de l’importance attribuée à la douleur. Décrochage lent, certes, réalisé sur plusieurs décennies, que l’attitude de Larrey, le chirurgien des armées napoléoniennes, traduit clairement lorsqu’il insiste sur la nécessité d’opérer les blessés avec les gestes les plus rapides et les plus précis : non seulement pour être efficace, mais pour éviter toute douleur inutile.

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Raccourcir, atténuer les souffrances, limiter la durée et la force des douleurs devient un objectif avouable et entendu, d’autant que, pour la première fois, ces douleurs semblent à beaucoup insoutenables et toujours « é prouvées en pure perte ».

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La deuxième grande rupture est plus savante, plus technique aussi, tout entière ramassée dans la pratique de l’anesthésie, autour de 1850. Il s’agit ici encore d’un combat. Un combat pour accepter d’opérer un malade totalement insensible, rendu « effrayant » par son état de mort apparente. Un combat pour prendre la mesure de toutes les possibilités d’insensibilités offertes par les travaux des premiers chimistes du XIXe siècle, alors que les vieux repères d’une douleur utile n’ont pas totalement disparu, devenus seulement plus subtils, plus masqués. Le moindre accident opératoire, par exemple, entraîne un recul des convictions. Le chloroforme reçoit un aval quasi officiel lorsqu’il est administré à la reine Victoria en 1853 pour la naissance de son quatrième enfant, mais le combat pour l’anesthésie s’étend sur plusieurs années encore.

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Il faut enfin, pour entrer dans des périodes plus contemporaines, non seulement que la douleur perde son lien avec la faute, et que la prévention de la souffrance gagne une franche légitimité, mais encore que les interrogations et les recherches sur le mal deviennent interdépendantes de tout repère sur la douleur. Selon le mot magistral de Leriche : « Presque toujours la maladie est un drame en deux actes, dont le premier, sournois, se joue dans le morne silence de nos tissus, toutes lumières éteintes. Quand la douleur arrive, il est déjà trop tard. » Avec cet éloignement décisif de toute légitimité de la douleur, c’est aussi l’approche du mal et de la maladie qui est bouleversée.

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Le mérite de ce livre est de nous alerter, avec un savoir aussi luxuriant que précis, sur les massives transformations de mentalité dont nos attitudes banales à l’égard de la douleur sont le résultat.

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Georges VIGARELLO

Bernard DURAND, Jean POIRIER et Jean-Pierre ROYER (textes réunis par), La douleur et le droit, Paris, PUF, 1997, 514 p.

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À l’heure de la condamnation de la France, par un arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme en date du 28 juillet 1999, pour tortures (voir Le Monde, 29 juillet 1999, p. 1), la lecture d’un ouvrage sobrement intitulé La douleur et le droit paraît opportune. En effet, comme le rappellent les préfaciers, le droit a constamment eu partie liée avec la douleur, qu’il l’ait utilisée, par exemple pour obtenir des aveux par la torture, ou qu’il se soit fixé pour tâche de la réparer. Il était logique de tenter de la définir, avant d’examiner ces points. Trois temps structurent donc l’ouvrage, recueil de vingt-neuf articles encadrés d’une introduction, d’un résumé en anglais et d’une conclusion, fruit d’un colloque organisé, sous le patronage des universités Lille II et Montpellier I, de deux facultés (la faculté de médecine et la faculté de droit de Montpellier), et de deux unités associées du CNRS (l’Institut des anciens pays de droit écrit de Montpellier et le Centre d’histoire judiciaire de Lille). Cet ensemble d’une grande richesse ne tient malheureusement pas toutes ses promesses. Comme le note l’auteur de la conclusion, l’entreprise était un pari ; mais on peut penser que ses termes n’avaient pas été suffisamment explicités au préalable, ce qui le rendait tout particulièrement risqué.

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La variété du champ recouvert par les contributions de l’ouvrage dans le temps et l’espace, l’é rudition dont la plupart témoignent, la clarté de la présentation générale, la diversité des disciplines représentées : telles sont les incontestables qualités d’un recueil dont la lecture enrichira le juriste de droit positif et où l’historien (pas nécessairement du droit) trouvera sans doute de quoi glaner références et informations sur l’évolution du statut des Intouchables en Inde, la pratique d’Ancien Régime extorquant sous serment à la parturiente dans les douleurs le nom du père (naturel) de l’enfant, la torture, en France et dans le Japon impérial, le contentieux de la contamination par le virus du SIDA à la suite de transfusions sanguines, ou encore l’« homme-criminel » de Lombroso, caractérisé par son insensibilité à la douleur, l’historique de la réparation de la douleur par une somme d’argent... On ne peut que procéder à une énumération non exhaustive des sujets traités tant il apparaît difficile de résumer fidèlement l’ensemble de l’ouvrage, sinon en paraphrasant sa belle préface qui tisse, de façon problématique, le lien entre tous les articles. Toute-fois, le caractère presque autosuffisant de la préface est aussi un symptôme des faiblesses de l’ouvrage. Faute, en effet, de mieux cerner son objet (la douleur et le droit), le livre provoque quelque déception de forme tout d’abord, de fond ensuite. Sans doute le genre (un colloque) est-il pour beaucoup dans cette impression négative : comment éviter les répétitions d’un article à l’autre, assurer une qualité homogène de l’ensemble par un effort de recomposition en le rendant plus dialectique ? Ainsi, l’article sur l’euthanasie aurait mérité une réponse.

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Si la préface établit des ponts, la première partie de l’ouvrage (« Définir la douleur ») est la moins satisfaisante. Certes, ici et là, point l’idée que la douleur est rarement l’objet explicite d’un discours juridique et que toute définition a priori de la notion est dès lors vouée à l’échec. Un juriste se sent bien plus à son aise quand on lui explique comment est utilisée la douleur (objet de la deuxième partie) et, surtout, comment elle est réparée (troisième partie). C’est du reste dans ces sections, bien plus que dans la première, que l’on trouve les définitions les plus riches de la notion : par exemple, compte tenu de l’ambivalence de la douleur (« intériorisation d’un fait de conscience non visible » et « extériorisation d’un fait physiologique observable »), faut-il la réparer ? Il semble bien qu’une démarche inductive s’imposait, qui eût fait figurer les définitions de la douleur (cette fois enrichies par les contributions historiques et anthropologiques) après l’analyse du fonctionnement de la douleur en droit.

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En effet, contrairement aux apparences, il n’est pas si sûr que la douleur soit un objet pertinent pour le droit. Si l’on retient l’approche très ouverte adoptée dans le livre, on englobe finalement tout le droit, envisagé ici de façon élargie comme « norme juridique et valeur sociale ». Le droit postulant la sanction, et la sanction étant génératrice de douleur, physique ou morale, il est en permanence conjugué à la douleur. Mis en œuvre par les tribunaux, le droit est par définition pathologique, en ce sens qu’il révèle une douleur ressentie et filtrée par le jugement, mais aussi pathogène, du fait que pour réparer un mal, il en cause souvent un autre. Même hors contentieux, on peut aussi dire que la règle de droit elle-même, non seulement par la menace de sanction qui entoure sa violation éventuelle, mais aussi par le respect d’une balance des intérêts qu’elle cherche à assurer, est douloureuse. Afin d’éviter que les consommateurs ne soient floués, on contraint les producteurs ; ce qui protège les salariés constitue une entrave pour les employeurs, etc. Le thème de la douleur peut alors dégénérer en simple prétexte pour traiter de tel ou tel pan du droit.

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Assurément, le champ de la douleur considérée comme réparable par les juristes s’est, surtout à notre époque, considérablement étendu, jusqu’à englober, par exemple, le préjudice consistant dans la perte du bénéfice des joies de l’existence à la suite d’un dommage corporel ; pourtant, n’importe quel désagrément ou tourment ne saurait être érigé en objet juridique. C’est pourquoi on peut fortement douter de l’intérêt de la contribution consacrée aux « peines de l’héritage en Provence alpine » : certes, la privation d’un droit successoral suscite de la douleur, mais, à ce compte, le droit entier est douloureux (voir la question de la violence institutionnelle), quand bien même il tente de remédier à la douleur. Comment alors sortir du piège logique consistant à confronter une notion (le droit) à une sorte de double (la douleur) ?

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Un inventaire plus systématique de toutes les occurrences explicites de la douleur en droit aurait peut-être rehaussé l’intérêt de l’ouvrage, car il aurait permis d’exclure certains sujets (le droit des successions par exemple), d’en approfondir d’autres, certes mentionnés dans l’ouvrage (les modes d’évaluation du dommage corporel ; la législation sur la souffrance des animaux), mais surtout de ne pas passer à côté de champs dans lesquels la notion de douleur est expressément invoquée au soutien de l’application d’une règle. On pense ici tout particulièrement à la question très controversée actuellement, mais seulement évoquée au détour d’une phrase dans le livre, de l’indemnisation, intégrale ou partielle, des personnes réduites à un état végétatif chronique ; ici, la question de la douleur est centrale : selon qu’on la considère dans sa dimension objective ou subjective, on indemnisera intégralement le sujet qui la ressent (indépendamment de la représentation que la victime pourrait se faire du dommage qu’elle a subi) ou partiellement (parce que la conscience de la souffrance serait une condition de l’indemnisation du sujet).

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Certes, l’ouvrage ne prétend pas avoir de visée totalisante mais il aurait gagné en densité s’il avait commencé par identifier la place et la fonction de la douleur dans le droit positif actuel (français ou autre), ce qui aurait permis de déployer la réflexion en direction de l’histoire, du droit comparé, de l’anthropologie, de la psychologie et de la sociologie. Alors aurait-on vu se dessiner les traits du « droit de la douleur », rapidement évoqué en conclusion, mais de façon trop allusive.

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La méthode (ou l’absence de méthode) de l’ouvrage exerce sans doute l’indéniable attraction des magasins de curiosités. Ici, malheureusement, elle fonctionne mal, car le caractère quasi consubstantiel de la douleur au droit (« coextensif », lit-on, hélas trop tard, à la dernière page du livre !) imposait l’usage d’un filtre qui permette de faire ressortir les conditions auxquelles la douleur est pertinente pour le droit. On s’aperçoit alors que, du fait même de la consubstantialité de la douleur au droit, il faut que, d’une façon ou d’une autre, celui-ci extériorise celle-là. La structure binaire (instrumentalisation/ réparation) se justifie alors. Sous la rubrique « instrumentalisation », bien attestée par les développements sur la torture, la prison, les châtiments corporels, les tatouages (considérés comme un signe d’insensibilité à la douleur, donc de tendance criminelle), la douleur apparaît comme un véritable objet pour le droit, mais un objet contingent ; par contraste, on peut alors insister sur le fait que, de contingente, la fonction de réparation de la douleur est devenue essentielle au droit, ce qui rend d’autant plus utile un mécanisme d’extériorisation : celle-ci prendra alors la forme d’une objectivation, par exemple par les barèmes d’indemnisation du dommage corporel, servant de pont entre une souffrance subjective et un dommage que le droit est bien obligé d’appréhender objectivement. C’est sans doute dans l’articulation de ces différents éléments, qui forment le socle de la douleur (subjectivité/objectivité ; corps/âme ; intériorité/extériorité), et dans leur confrontation avec les contraintes du raisonnement juridique et, plus précisément, judiciaire, que l’on pouvait au mieux exploiter la riche matière procurée par l’ouvrage.

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Florence BELLIVIER

Robert CARVAIS et Marilyne SASPORTES (dir.), La greffe humaine. (In)certitudes éthiques : du don de soi à la tolérance de l’autre, Paris, PUF « Science, histoire et société », 2000,1 000 p.

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Voici un volume imposant : 1 000 pages juste. Il n’y aurait pas à relever un chiffre aussi emblématique si cet ensemble de contributions n’était pas, en lui-même, un document ethnographique placé « sur la corde raide entre la souffrance privée et la santé publique ». Ce livre témoigne en effet d’une rencontre significative de la médecine hospitalière avec son environnement scientifique et social, comme il s’en est produit par exemple autour du Sida. À côté des médecins, chirurgiens transplanteurs, réanimateurs, immunologistes, sont massivement présents les juristes et les chercheurs en sciences humaines. Économistes, philosophes, spécialistes des sciences de l’information et de la communication, anthropologues, sociologues, psychologues, psychanalystes mais, curieusement, aucun historien professionnel, bien que l’histoire du corps, de la mort de la médecine soit fréquemment évoquée par les auteurs, que certains historiens soient cités (Philippe Ariès) et qu’un médecin spécialiste de l’histoire de l’immunologie soit intervenu.

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L’ouvrage fait suite à un colloque qui s’est tenu à Paris en 1996. Notons d’abord que la pratique en cause — la greffe d’organe chez l’homme — sollicite puissamment l’imaginaire. Avant de devenir dans les années 1960-1970 une réalité concrète et de connaître une expansion rapide à partir de 1985, avec les progrès de l’immunologie et l’usage de la ciclosporine (médication anti-rejet), la greffe avait sa place dans les rêves thaumaturgiques des médecins et surtout des chirurgiens, comme dans les fantasmes relatifs au corps et à la personne tout au long de notre histoire culturelle. Aussi n’est-il pas indifférent que cet ouvrage si précis et si rigoureux embraye directement, et sans introduction d’aucune sorte, sur une image exemplaire (c’est la seule image du volume si on excepte la couverture) tirée d’un retable du XVe siècle. Il s’agit d’une transplantation sainte et sanglante (le couvrelit écarlate coule comme la jambe sectionnée) : la « greffe » de jambe miraculeusement opérée par les saints Côme et Damien. Dans les discours produits aujourd’hui par les médecins lorsqu’ils évoquent l’histoire des greffes, elle revient constamment comme un motif obligé. Elle fonctionne en effet comme un mythe fondateur, c’est-à-dire comme une histoire efficace qui a d’abord cimenté la communauté des préleveurs-transplanteurs (communauté disjointe depuis les lois de 1994, au grand regret de certains de ses membres), et qui, aujourd’hui encore, garantit symboliquement, et donc légitime, l’activité des équipes, plus du côté des greffeurs que des préleveurs sans doute.

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Il est frappant que cet épisode hagiographique apparaisse ici en frontispice littéralement greffé sur l’ouvrage. Il fournit à J ean Bernard, le préfacier, une « voie d’abord », comme disent les chirurgiens, pour évoquer « l’aventure » de la transplantation au XXe siècle (et donc la concrétisation du miracle grâce au progrès médico-scientifique). Quelques pages plus loin la préface se termine sur l’idée rassurante que « l’ordre cannibale est temporaire ». Les transplantations seraient en effet appelées à diminuer en importance et en fréquence, « avec les progrès prévisibles des thérapeutiques étiologiques qui agissent sur les causes [...] des désordres responsables des maladies. Et, avec cette diminution, s’atténueront la fréquence, la gravité, des problèmes éthiques que nous affrontons actuellement ».

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Nous voici au cœur du problème. Et à l’origine de l’ouvrage. Car si la diminution des greffes pour cause de progrès scientifique n’est pas encore à l’ordre du jour, il se trouve que depuis 1991 « l’ordre cannibale » manque de greffons, c’est-à-dire d’organes à greffer. La situation est évoquée en termes de « pénurie » : en 1995 on a enregistré 35 % d’oppositions au prélèvement d’organes (dont 75 % venaient des familles) contre 16 % en 1991. Du coup, puisque dans un état démocratique on ne peut envisager de forcer légalement les consentements (certains y ont cependant pensé), voici que les questions éthiques prennent un poids qu’elles n’avaient pas jusqu’ici.

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Il aura fallu cette résistance dans la population, l’inquiétude des équipes médicales pour leurs patients en attente de greffe et la présence à la tête de l’Établissement français des greffes d’un chirurgien particulièrement ouvert aux dimensions symboliques et culturelles de la transplantation, pour que le milieu médico-hospitalier se mette à questionner sa propre pratique et s’ouvre pour de bon et très largement à des disciplines qui lui sont étrangères, avec lesquelles il entretient parfois des relations très conflictuelles sur le terrain (les psychologues par exemple, dont on sait la position encore très fragile dans nombre de services). Car il y a urgence, au sens strict.

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À quoi tient donc cette raréfaction des « dons » d’organes ? Serait-elle en rapport avec la production des rumeurs de vols d’organes ? Que raconte cette pénurie, et sur quoi ? Sur le lien social, ses ruptures et l’accentuation des inégalités sur le plan national et international ? Sur la gestion économique des ressources rares ? Sur l’organisation des prélèvements ? Sur le comportement des équipes de réanimation par rapport aux familles ? Sur les représentations relatives à la mort ? En toile de fond on trouvera la crise de confiance qu’ont suscitée « les affaires », citées à maintes reprises par différents intervenants : celle du sang contaminé et, dans l’univers des greffes proprement dites, un prélèvement d’yeux (on dit pudiquement de cornée) publiquement contesté (c’est « l’affaire d’Amiens »). Mais tout un ensemble de contributions, qu’il n’est pas possible de reprendre une à une ici, vont beaucoup plus loin et dressent un panorama très complet des multiples dimensions du phénomène. Nous ne pourrons en aborder que quelques-unes.

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Commençons par ce qui figure dans l’ouvrage en « après-propos » (90 pages) : les résultats d’une enquête d’opinion, à l’échelle nationale, sur le don et la greffe d’organes. Un questionnaire d’une centaine de questions a été soumis à 1 011 individus (à partir de quinze ans), sélectionnés de manière aléatoire.

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Les limites méthodologiques d’une telle démarche sont clairement posées par les auteurs. Il reste qu’un certain nombre d’éléments a pu être mis en lumière, en particulier une distorsion intéressante entre les dispositions prévues par le législateur pour le prélèvement et les représentations en usage dans la population. S’ensuivent des pratiques qui, sur le terrain, ne correspondent pas à l’esprit de la loi actuelle, mais à la persistance des règles anciennes du droit commun. « Dans cette conscience nationale, les fondements légitimes du droit sont le consentement et la famille ». Ainsi, tandis qu’en 1998 est instauré, sous l’influence des groupes de pression médicaux (mais ces derniers sont-ils représentatifs de l’ensemble des praticiens de terrain ?), un registre des refus concrétisant l’idée que toute personne n’ayant pas notifié par écrit de son vivant son refus de prélèvement sera considérée comme un donneur potentiel, une très large majorité (80 % des personnes interrogées) s’en tient au consentement préalable explicitement donné par la personne avant sa mort ou ensuite par sa famille. Et, bien que la loi n’oblige pas vraiment le médecin à rechercher le consentement des familles, dans la pratique c’est bien ce qui se passe assez souvent. Autre décalage entre le droit et les sensibilités communes : les Français s’avèrent favorables au développement des transplantations rénales à partir de donneurs vivants (proches consanguins ou conjoint). Or en France les règles juridiques restreignent sévèrement ce genre de possibilités, à la différence de ce qui se passe dans l’Europe du Nord ou aux États-Unis. D’où un questionnement, audelà du domaine de la greffe, sur les rapports qu’entretiennent le droit et la société à laquelle il s’applique. « Est-ce une gageure de concilier éthique et droit ? »

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Dans l’enquête rapportée comme dans l’ensemble du volume, une large place est faite aux représentations relatives à la mort, plus chez les « civils » que chez les hospitaliers peut-être supposés adhérer en bloc à la définition désormais légale de la mort par arrêt irréversible de la fonction cérébrale. La tentation pourrait être grande pour les transplanteurs d’agir sur l’opinion par des campagnes d’information (de propagande ?) adéquates. Elle est d’ailleurs évoquée dans ce volume. Toutefois l’inspiration générale du colloque et de l’ouvrage tend beaucoup plus au respect de la libre opinion ainsi que des sensibilités. Il s’agit bien d’une acceptation de la différence de l’autre, comme le dit le titre de l’ouvrage, qu’il faut entendre de deux manières. En matière de transplantation, il s’agit de la tolérance biologique — et psychologique, comme le montrent les greffes de rein entre conjoints — entre « donneur » et receveur. En matière de citoyenneté, il s’agit de tolérance réciproque entre plusieurs façons de voir, savoir et ressentir. Or nous savons que jusqu’ici les institutions médico-hospitalières se sont plutôt caractérisées par leur intolérance à l’égard de la parole du patient, et a fortiori de toute notion de compétence appliquée à ce dernier. Ici est proposée une autre approche. À propos de la mort, et parce que celle-ci nous plonge tous, scientifiques compris, dans l’incertitude de « l’après », est posée une question qui va à l’encontre des habitudes normatives de la médecine. Comment faire, dans une situation de pénurie aux conséquences tragiques, pour que soit réellement préservée la liberté de consentement des individus et de leur famille, sans qu’interviennent de jugements de valeur des soignants sur les croyances de ceux qui refusent ou sur leur apparent manque de solidarité ?

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Car ces « dons », qui n’en sont pas au sens anthropologique du terme puisqu’ils n’entraînent pas de contre-dons directs en raison de leur anonymat et de leur gratuité, ces « dons » posent avec une dramatique acuité la question de la dette symbolique du receveur à l’égard de son donneur ainsi que celle du lien social et de son élasticité. Ils sont d’autant plus paradoxaux qu’ils mettent simultanément en jeu chez le donneur ou ses proches deux dimensions diamétralement opposées de la solidarité : une solidarité relativement désincarnée (puisqu’elle s’adresse à un receveur inconnu), mais dont l’exigence touche au plus concrètement intime (puisqu’elle conduit au sacrifice du corps propre ou pire sans doute d’un proche). Les relations, ou l’absence de relations, entre donneur et receveur sont abordées de multiples façons au fil des contributions. On retiendra le démenti apporté à une idée reçue très fortement ancrée dans les équipes de transplantation, concernant l’appropriation du greffon par le receveur. Contrairement à ce que croient volontiers les soignants, les greffes qui réussissent le mieux à long terme sont celles où le greffon, ayant en effet échappé à l’ordre cannibale de l’ingestion, reste explicitement pour le receveur distinct de lui-même, et est clairement vécu comme la présence en lui du donneur, devenu symboliquement un allié avec lequel le sujet est en mesure de traiter.

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Ces « dons » mettent en même temps en scène, l’ouvrage le montre bien, un très difficile passage pour les endeuillés, passage d’autant plus violent qu’il est soudain et rapide, entre d’une part la dimension privée de la personne défunte enserrée dans un réseau affectif et intime qui la reconnaît dans sa spécificité et son individualité, et le statut public qu’acquiert tout à coup un corps qui a toutes les apparences de la vie mais qui est devenu une réserve de matériaux biologiques anonymes destinés à l’éparpillement. Alors que l’idéologie et la pratique de la transplantation reposent sur une circulation généralisée (dans tous les sens du terme, y compris automobile ou aérienne), sur la perméabilité des circuits et sur la suppression de tout délai, la prise en compte individuelle, familiale et sociale de la mort du donneur impose des arrêts, des frontières et des seuils malvenus, mais qui commencent aujourd’hui à être reconnus comme légitimes, sinon indispensables au sein même des activités de transplantation.

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Il s’avère en effet, au vu des résultats d’une monographie qui fait l’objet d’une contribution spécifique à ce volume, que les conditions dans lesquelles ont été jusqu’ici recueillis le consentement ou le refus des familles laissent grandement à désirer, et que c’est là sans doute un facteur important de refus de prélèvement. Cela tient sans doute à l’histoire des greffes. Lorsque les préleveurs étaient aussi les transplanteurs, les aspects psychologiques du deuil chez les proches des défunts « techniqués » en réanimation n’ont pas toujours pesé bien lourd dans l’ardeur de l’action, dans la perspective enthousiasmante de sauver des êtres en péril (et, ce qui n’est pas clairement dit, dans l’envie de faire plus et plus vite que l’équipe concurrente). Beaucoup reste à faire, et d’abord au niveau des équipes de réanimation, avant même l’intervention des préleveurs. Comme le dit l’un des participants au colloque, il resterait à considérer que la prise en charge d’un individu (est-ce encore une personne ?) en état de mort cérébrale appartient bien au soin et soit valorisée en tant que telle. Ici intervient le rapport que les équipes médico-infirmières entretiennent avec la mort, spécialement en réanimation. Relation avec la mort, mais aussi relation avec les familles, ces dernières étant en France traditionnellement exclues de la réanimation, souvent décrite dans les termes d’un ultime champ de bataille où se déploieraient d’héroïques charges thérapeutiques contre la mort. En dehors des civils, par définition gênants.

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C’est dire si l’abord proposé dans ce volume constitue, à maints égards, le retournement raisonné d’un certain nombre d’attitudes propres au milieu hospitalier et ordinairement couvertes par la loi du silence. Les organisateurs du colloque et les directeurs du volume ont pris le risque d’affronter les réalités de la pratique de la transplantation ainsi que les représentations des usagers potentiels, et de solliciter les interprétations de scientifiques de tous bords. Il en résulte un volume passionnant, très documenté, pourvu de riches bibliographies. Bref, c’est un outil de référence non seulement pour les chercheurs en sciences humaines œuvrant dans le domaine de la santé et de l’épistémologie, mais aussi pour ceux qui travaillent dans le champ de l’histoire et de l’anthropologie juridiques, et finalement dans celui de notre histoire politique, tant y est clairement posée la question de notre citoyenneté et du contrat social aujourd’hui face au savoir et au pouvoir des experts.

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Marie-Christine POUCHELLE

Notes

[1]

Mirko D. GRMEK et Bernardino FANTINI (études réunies par), Storia del pensiero medico occidentale, Rome, Laterza, 1993. Depuis la rédaction de ce compte rendu, malheureusement, Mirko D. Grmek et Sole Agrimi ont disparu ; je salue ici leur mémoire.

[2]

Mirko D. GRMEK, Les maladies à l’aube de la civilisation occidentale, archaïque et classique, Paris, Payot, 1983.

[1]

Mirko D. GRMEK (dir.), « Introduction », Histoire de la pensée médicale en Occident, vol. 1, Antiquité et Moyen  ge, Paris, Le Seuil, 1995, pp. 23-24.

[2]

Voir, sur l’usage de cette opposition dans l’histoire des sciences de l’homme, Loïc BLONDIAUX et Nathalie RICHARD, « À quoi sert l’histoire des sciences de l’homme ? », in C. BLANCKAERT et alii, L’histoire des sciences de l’homme. Trajectoire, enjeux et questions vives, Paris, L’Harmattan, 1999, pp. 109-130.

[3]

Nicole LORAUX, « Éloge de l’anachronisme en histoire », Le genre humain, 27, « L’ancien et le nouveau », 1993, pp. 23-39.

[4]

Roger SMITH, The Fontana History of Human Sciences, Londres, Fontana Press, 1997.

[1]

Le magnétisme animal, Paris, Payot, 1972.

[2]

À la découverte de l’inconscient, rééd., Paris, Fayard, 1998.

[3]

La guérison par l’esprit, trad. fr., Paris, Payot, 1977.

[4]

La révolution thérapeutique, Paris, Payot, 1982.

[5]

Mesmer and the End of the Enlightment in France, trad. fr., Paris, Perrin, [1968] 1984.

[6]

Jean-Pierre PETER, Un somnambule désordonné, Paris, Synthélabo, 1999.

[7]

Somnambulisme et médiumnité, Paris, Sanofi-Synthélabo, 1999,2 vols.

[1]

Henri HATZFELD, Du paupérisme à la sécurité sociale (1850-1940), Paris, Nancy, PUN, [1971] 1989.

[2]

Les synthèses sur la politique sociale de l’État français émanent essentiellement des États-Unis; voir en particulier Sanford ELWITT, The Third Republic Defended. Bourgeois Reform in France, 1880-1914, Baton Rouge, Louisiana State University, 1985, ou Judith STONE, The Search of Social Peace : Reform Legislation in France, 1890-1914, New York, State University of New York Press, 1985. Il faut mettre à part l’ouvrage de François EWAL D, L’État Providence, Paris, Grasset, 1986, qui est avant tout une réflexion sur le système assurantiel.

[3]

Voir à cet égard, Allan MITCHELL, The Divided Path German Influence on Social Reform in France after 1870, Chapel Hill, The University of North Carolina Press, 1991.

[4]

Onse reportera en particulier à l’ouvrage de Colette BEC, Assistance et République. La recherche d’un nouveau contrat social sous la Troisième République, Paris, Les Éditions de l’Atelier, 1994.

[5]

Voir par exemple les contributions dans André GUESLIN et Pierre GUILLAUME (dir.), De la charité médiévale à la sécurité sociale, Paris, Les Éditions ouvrières, 1992, et Colette BEC et alii (textes réunis par), Philanthropie et politiques sociales en Europe, Paris, Économica, 1994.

[1]

Sur la pratique de ces guérisseurs spécialistes, on peut citer : Jean-Pierre DOZON, « Médecine traditionnelle et sida. Les modalités de sa prise en charge par untradipraticien ivoirien », in J.-P. DOZON et L. VIDAL (éds), Les sciences sociales face au sida, Paris, ORSTOM, 1995, pp. 187-193 ; sur la crise des solidarités familiales face au sida on peut se reporter à Sylvie DELCROIX et Agnès GUILLAUME, « Le devenir des familles affectées par le sida : une étude de cas en Côted’Ivoire », in M. PILON et alii, Ménages et familles en Afrique, Paris, Centre français sur la population et le développement, 1997, pp. 345-369.