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Annales. Histoire, Sciences Sociales | 135-162 Distribution électronique Cairn pour les éditions Éditions de l'école des hautes études en sciences sociales. © Éditions de l'école des hautes études en sciences sociales. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit. |
Pratiques de naturalisation
Sarah Vanessa Losego
Universität Trier
Lutz Raphael
Universität Trier
1Les recherches sur les naturalisations en France tendent le plus souvent à mettre en avant la rencontre entre une volonté politique et les fondements idéologiques de la citoyenneté afin de reconstituer les mécanismes de l'inclusion et de l'exclusion; procédés qui conduisent, par l'attribution continuelle de la citoyenneté à des étrangers nouveaux venus sur le territoire national, au maintien et à la reproduction d'un peuple français considéré en tant que noyau stable de population vivant dans l'hexagone. Malgré des différences marquées entre les points de vue – on pense aux interprétations divergentes de Rogers Brubaker et de Patrick Weil
2En 1998, Gérard Noiriel proposait d'abandonner cette façon étroite d'appréhender les choses pour analyser l'assimilation des étrangers comme le résultat aussi de transformations sociales qui touchent l'ensemble de la population depuis la fin du XIXe siècle
3La présente contribution fait également siennes les perspectives ouvertes par ces recherches pionnières lorsqu'elles interprètent le constant renouvellement de la population déclarée ou se déclarant française comme un jeu dialectique entre une pratique politico-administrative et une demande sociale. L'appartenance nationale se conçoit alors aussi bien comme volonté et représentation des cadres politico-administratifs que comme un ensemble de stratégies sociales et donc comme le point de croisement entre des modalités d'inclusion et d'exclusion à la fois diverses et hétérogènes. Même lorsque la naturalisation est construite et présentée comme un dispositif d'« intégration » ou d'« assimilation » englobant toutes les dimensions de la personne, elle n'est guère plus qu'un élément d'inclusions ou d'exclusions partielles dont le poids dépend du réseau social dans lequel la personne est insérée et qu'elle contribue elle-même à faire évoluer. Une telle interprétation nécessite de mettre en œuvre une perspective de recherche qui mobilise les potentialités de la micro-histoire tout en faisant appel à un éventail de sources aussi vaste que possible
4Les dossiers de naturalisation, ici utilisés, constituent une première ressource pour cette recherche. Il s'agira, grâce à eux, de tenter de reconstituer la manière dont les logiques d'inclusion et d'exclusion se rattachèrent concrètement à la naturalisation, et ce, dans une région bien précise, le bassin industriel de Longwy. Ces dossiers individuels sont le résultat de procédures administratives complexes qui aboutissent soit à un rejet, soit à un ajournement de la demande, soit à la naturalisation du requérant. D'une part, ils permettent de percevoir la manière dont des normes juridiques, des objectifs politiques et des pratiques administratives interagissent. D'autre part, du fait de la masse de données de nature démographique, sociale, médicale sur les demandeurs, leurs familles et leur environnement social, ces dossiers offrent de précieuses informations sur les stratégies sociales et sur les contextes biographiques individuels et collectifs à l'origine de la demande de changement de statut juridique du migrant
5En analysant les dossiers issus de ces procédures, il faut tenir compte du fait qu'il s'agit là seulement d'éléments faisant partie d'un ensemble de contrôles de la population étrangère et traduisant des changements du statut politico-juridique des immigrés en France. La constitution d'un « peuple français » pensé comme homogène et qui serait le noyau de la population vivant sur le territoire national, conception reflétée par la langue administrative de l'époque (avec des expressions telles que « communauté française » ou « peuple français »), renvoie à une deuxième frontière et à une autre procédure de contrôle, celle autorisant ou non l'entrée et le séjour des étrangers sur le territoire national
6Le changement de statut des adultes étrangers vers celui de Français naturalisés est à la fois le rite de passage le plus visible pour les migrants et l'intervention étatique la plus symbolique en matière de politique démographique à l'égard de l'ensemble de la population. Ces acquisitions par décret constituent toujours la majorité des cas de naturalisations traités par les statistiques officielles : ils représentaient, au niveau national, 70,9 % des cas en 1954,79,6 % en 1970 et 55,5 % en 1989
7Au fondement des analyses qui suivent se trouvent deux séries de données complémentaires, qui se recoupent en partie : d'une part, les dossiers de naturalisation de l'arrondissement de Briey, dont dépend Longwy, pour les trois années choisies (en fonction de l'exhaustivité des différents dossiers et en vue d'une comparaison longitudinale) : 1954,1970,1989, analysés de manière statistique; les variables plus particulièrement retenues sont : la date et la durée de l'instruction du dossier, l'origine, l'âge et le sexe du demandeur, son état civil, le nombre d'enfants ainsi que la durée de son séjour en France
8Si l'on part de l'hypothèse, évoquée plus haut, selon laquelle il existe un jeu dialectique entre, d'une part, un contrôle et une régulation politico-administrative de la naturalisation et, d'autre part, la demande sociale de naturalisation, il est alors possible d'isoler, pour les périodes étudiées, des configurations spécifiques dans lesquelles demandeurs et administrations interagissent de manière typique et selon des stéréotypes dont résultent diverses logiques de naturalisation. En nous appuyant sur les sources spécifiques à cette étude micro, on discerne trois configurations chronologiques particulières : de la Libération au milieu des années 1950, émerge, dans la région industrielle de Longwy, une pratique de naturalisation dans laquelle les nouveaux postulats politiques d'une assimilation résolument socioculturelle étaient confrontés à une intégration socio-économique caractéristique d'un milieu ouvrier composé pour la plupart de familles de migrants italiens et polonais. Cette configuration fut, à partir de la fin de cette période, peu à peu remplacée par une seconde constellation dans laquelle un modèle d'intégration désormais national et socio-politique à la fois avait affaire à un ensemble de migrants plus hétérogène nationalement comme socialement et donc à une demande sociale de plus en plus diversifiée. Le point d'aboutissement de cette phase correspond au début des années 1970. En 1973-1974, avec la ratification politico-juridique d'un modèle de naturalisation plus ouvert et intégrateur, concomitant à un arrêt des migrations de travail, se développa une troisième configuration dont les effets se font ressentir de manière de plus en plus nette dans les dossiers de la fin de cette décennie : entre un débat politisé sur les critères et les principes de l'intégration nationale
9C'est le code de la nationalité française du 19 octobre 1945 qui fonda la pratique de la naturalisation après la Libération. Comme on le sait, les intentions liées à cette ordonnance étaient très diverses. Alors que la nécessaire rupture avec la politique du régime de Vichy, xénophobe et hostile aux naturalisations, créait le consensus, le spectre des opinions allait d'une conception de la naturalisation comme élément central d'une politique eugénique fondée sur des critères de proximité ethnique – comme le général de Gaulle lui-même, à la suite de Georges Mauco, en manifesta l'intention – jusqu'à une conception libérale qui liait critères d'accès universalistes et d'efficacité économique
10Les dossiers du département de Meurthe-et-Moselle, et plus précisément de la sous-préfecture de Briey, correspondent à la période suivant ces événements, phase pendant laquelle, à partir des mêmes circulaires et de la même législation, les pratiques administratives se firent nettement plus restrictives. Le nombre des demandes et celui des réponses positives – en accord avec les réserves exprimées dans la population française à l'égard d'une plus large ouverture du pays aux migrants du travail – diminua
11Le background professionnel et social des demandeurs était tributaire des besoins croissants en travailleurs étrangers de l'industrie sidérurgique locale. Aux côtés de l'indication monotone des professions relevant de cette branche, le secteur du bâtiment est également représenté pour une part non négligeable
12Un tiers des demandeurs avait entre trente-cinq et quarante-quatre ans et la majorité d'entre eux (53,2 %) avait immigré vers la France pendant leur jeunesse. Ce groupe composait un ensemble bien spécifique au sein de la population italienne, majoritaire, en augmentation rapide à l'époque
13Comment réagissaient les autorités administratives aux dossiers déposés par le groupe majoritaire des demandeurs ? Les maires des communes, le commissariat des renseignements généraux de Longwy, le sous-préfet, le préfet et leurs administrations respectives étaient impliqués dans le traitement des dossiers. L'administration qui avait la perception la plus nette des conditions de vies, du statut conjugal et familial mais aussi de l'univers politique des demandeurs était la police de Longwy. Celle-ci fournissait aux administrations tous les renseignements sur les carrières, les revenus, l'orientation politique mais également le degré d'« assimilation » linguistique et culturelle, précieuses informations qui pouvaient orienter les choix – même si ces informations n'étaient pas toujours décisives. Le rôle des maires et de leurs adjoints est moins net; ils devaient pourtant remplir un questionnaire exhaustif sur les relations personnelles des demandeurs. De surcroît, ils signalaient aussi, par ce biais, les compétences linguistiques des requérants et leur proximité culturelle avec les mœurs et habitudes françaises.
14La liste des critères, établie par la loi et concrétisée par des formulaires standardisés, offrait aux fonctionnaires des points de repères clairs et précis pour la prise de décision : certains critères autorisaient cependant une certaine marge de manœuvre, entraînant des divergences entre les représentants des différentes administrations. Parmi ces critères flous se trouvait en premier lieu celui de « l'assimilation » : une partie de la majorité des demandeurs de sexe masculin, mais surtout leurs conjoints, ne parlait qu'un français approximatif et était souvent totalement incapable de lire, même dans leur langue maternelle. Si des habitudes de vie et des comportements qui apparaissaient comme « étrangers » aux représentants des administrations émergeaient du dossier, l'appréciation, déjà calée de manière pragmatique sur le niveau « suffisamment assimilé », descendait encore d'un cran.
15Le critère de l'assimilation était du reste lié à l'image de la « famille vraiment française »
16Le critère du « loyalisme », en revanche, était l'objet d'un examen attentif : dans les circulaires de l'immédiat après-guerre, le comportement des étrangers pendant le conflit, et donc la question de leur collaboration éventuelle pendant l'Occupation, était mis au premier plan. Ainsi, la participation à des faits de résistance, le service militaire dans les Forces françaises libres ou les armées étrangères étaient examinés de manière approfondie. Dans ce contexte, les Italiennes et les Italiens surtout étaient regardés avec suspicion
17Cette méfiance politique ajoutée aux réserves nettes sur le degré d'assimilation (douze sur trente-huit ajournements), avant tout dans le cas de jeunes demandeurs d'origine italienne, conduisit à une différence remarquable dans le traitement des dossiers de Polonais et d'Italiens, de loin les deux groupes d'étrangers les plus importants. Alors qu'un bon tiers des dossiers déposés par les seconds aboutissait à un refus ou un ajournement, ceux-ci représentaient seulement 8 % dans le cas des premiers. Les variables de la profession, de la durée du séjour, de l'âge, de la situation de famille ne jouaient plus aucun rôle. Il s'agissait bien plus d'une appréhension différente et d'un changement d'appréciation des dossiers de la part des administrations françaises. Les sources ne montrent pas explicitement que l'on favorisait les Polonais. Néanmoins, le profil de ces derniers correspondait bien plus souvent aux attentes. C'est là indubitablement un effet de résonance de la guerre, et sans doute un écho de la distanciation « ethnique » à l'égard des immigrés d'origine méditerranéenne – les « macaronis ».
18Quelles stratégies de mobilité individuelle ou familiale laissent entrevoir les demandes de naturalisation du début et du milieu des années 1950 à Longwy et dans les environs ? Les réponses des demandeurs aux questions posées dans les formulaires répondaient aux attentes : ils acquiesçaient toujours au fait d'avoir « perdu tout espoir d'un retour au pays ». Le déplacement du centre de gravité de la vie familiale – et avant tout des enfants – vers la France était formulé et motivé de manière positive
19Les données recueillies permettent de différencier quelques situations, pour les années 1950-1953, au cours desquelles les étrangers de Longwy ont opté pour la naturalisation. Il est possible de distinguer deux groupes. Les moins de quarante ans, en général, avaient immigré dans leur enfance et les ascendants vivaient dans la région, leur fratrie était nombreuse et tout ou partie de leurs enfants étaient déjà naturalisés au moment du dépôt du dossier. La naturalisation venait donc sanctionner une translation totalement accomplie en l'espace de deux générations; cela est d'autant plus net dans les cinq cas où les épouses étaient Françaises ou Italiennes d'origine, mais déjà naturalisées. Pour le groupe des demandeurs plus âgés, la situation était quelque peu différente : eux aussi avaient pour la plupart des enfants déjà naturalisés, mais leurs propres frères et sœurs ne l'étaient pas. L'immigration de travail a touché ces familles de manières différentes; bien souvent, parents, frères et sœurs vivaient encore dans leur région d'origine, quelques-uns ayant immigré vers d'autres régions d'accueil. Pour ce groupe, la décision de demander la naturalisation française était non seulement plus tardive dans la biographie mais pouvait aussi intervenir en bout de course, après la mise en œuvre d'autres stratégies alternatives de mobilité en relation avec l'environnement familial et social. Du point de vue des autorités, ces individus déposaient leur demande tard, bien souvent même « trop tard », notamment lorsqu'il s'agissait de veufs ou de veuves dont les enfants et petits-enfants résidaient en France, y étaient nés et y avaient été naturalisés. Ils étaient peu « intéressants » pour la nation française, et leur demande tardive éveillait la méfiance. Un cas particulier permet d'illustrer la situation de ces demandeurs plus âgés. Paolo et Grazia N.
20Les modèles de mobilité sociale et les attentes administratives et politiques en matière d'intégration et d'assimilation ne sont en aucun cas identiques, mais il apparaît que, dans le bassin de Longwy, s'établit une pratique de la naturalisation qui représentait un compromis entre, d'une part, l'image administrative d'une population homogène centrée aussi bien sur la loyauté politique que sur l'assimilation linguistique et culturelle et, d'autre part, les effets sociaux de l'intégration dans un milieu ouvrier local marqué par l'immigration, milieu au sein duquel, après les conflits politiques et les rapatriements forcés des années de guerre, Italiens et Polonais avant tout avaient désormais la volonté de s'installer durablement.
21Les dossiers permettent de saisir trois modèles d'intégration parallèle, indépendants les uns des autres, qui semblent avoir encouragé les demandeurs dans leur démarche. D'un côté, les relations de travail facilitaient l'insertion : tous les dossiers contiennent des avis favorables des employeurs sur leurs salariés étrangers, certains ouvriers étaient déjà chefs d'équipe et étaient parvenus à atteindre ainsi une position plus élevée dans la hiérarchie de l'entreprise. La prise en compte des besoins de l'économie locale et l'appréciation positive dont pouvaient bénéficier les travailleurs immigrés par le patronat faisaient contrepoids au regard officiel des fonctionnaires qui accordaient une valeur plus grande à un loyalisme des plus stricts et à une bonne assimilation, aspect auquel étaient sensibles les élus. En second lieu, bien des immigrés, comme d'ailleurs une forte minorité de leurs collègues français, provenaient de régions rurales et avaient encore des racines paysannes; ils s'installaient dans un milieu ouvrier français marqué par la même expérience, car les aciéries du bassin de Longwy recrutaient un tiers de leur main-d'œuvre environ dans les villages encore agricoles des alentours. Le troisième modèle intégrateur était politique : l'antifascisme, le Front populaire, la Résistance et les grèves dures – tant du point de vue des revendications sociales que politiques – des années 1947-1950 avaient mobilisé une active minorité de travailleurs immigrés, aux côtés de leurs homologues – Français ou non –, et renforcé ainsi leur identification à une « patrie idéelle », elle-même nourrie de ces expériences partagées. Mais, paradoxalement, une partie de ces militants communistes ou syndicaux, en particulier ceux qui n'avaient pas été naturalisés par la naissance en France, furent marginalisés car on leur dénia toute citoyenneté dans leur patrie idéelle et, partant, tout droit à exercer des responsabilités politiques ou syndicales effectives
22La configuration suivante correspond aux années 1965-1975. Du point de vue législatif, certains changements sont intervenus après 1959. Ainsi, à partir de cette date, les épouses étrangères qui n'avaient pas encore déposé de demande de naturalisation depuis 1945 purent acquérir la nationalité française par une procédure accélérée, dite par déclaration. On ménagea aux citoyens des ex-colonies ou en voie d'indépendance des conditions avantageuses : procédure par « déclaration simplifiée », durée de séjour minimum nécessaire en France raccourcie. Un problème apparut, celui de la « réintégration » des Algériens
23En matière législative, c'est la loi de 1973 qui a finalement apporté trois nouveautés importantes : en premier lieu, le conjoint étranger d'une Française se voyait octroyer la possibilité de se faire naturaliser par la procédure simplifiée (par naturalisation) et était donc désormais placé sur le même plan que les épouses étrangères de Français. En second lieu, l'« effet collectif », à savoir la naturalisation conjointe des enfants de parents naturalisés, était désormais applicable uniquement aux enfants mineurs. Enfin, les ressortissants d'anciens territoires d'outremer, qui, avant l'indépendance de leur pays, possédaient la nationalité française et, au moment du dépôt de leur demande, résidaient en France, pouvaient « réintégrer » la nationalité française et éviter ainsi la procédure bien plus pénible de la naturalisation par décret.
24Un an après cette révision législative, les procédures administratives de la naturalisation furent également modifiées. Cependant, la circulaire de 1974 confirma en grande partie les directives de 1967. Elle reprenait le critère de l'« assimilation suffisante » qui avait remplacé l'exigence d'« assimilation complète » des demandeurs en usage dans les textes administratifs antérieurs. Elle confirmait une fois encore les cinq objectifs de la politique de naturalisation : accroissement de la population nationale par une harmonieuse intégration d'émigrés
25Pour autant qu'on puisse le vérifier, les critères d'évaluation et les pratiques décisionnelles des administrations suivirent, entre 1967 et 1974, ces lignes directrices natalistes et intégrationnistes de la politique de naturalisation, avec une accélération des procédures : en 1970, l'instruction d'un dossier ne durait plus en moyenne que treize mois, et, entre la durée d'instruction la plus courte et la plus longue, il n'y avait que cinq mois de différence. Ceci démontre que des procédures plus standardisées avaient été mises en place. Toutefois, à plusieurs reprises, les administrations centrales passèrent outre les hésitations des services locaux, ainsi en cas d'indications vagues telles que « sentiments favorables à l'extrême gauche »
26Il reste à déterminer, du côté des demandeurs, ce qui permet de parler d'une nouvelle « configuration » depuis la fin des années 1950. Dans les statistiques des dossiers de l'arrondissement de Briey, on ne perçoit guère, pour l'année 1970
27Ces données statistiques sont – mais en partie seulement – confirmées par l'analyse qualitative des vingt-six dossiers émanant de demandeurs italiens, portugais et polonais de Longwy pour cette année. Tous les immigrés italiens ou portugais sont arrivés en France lors d'une des deux vagues d'immigration de l'après-guerre, soit entre 1947 et 1949, soit entre 1957 et 1959. C'est dans le groupe des demandeurs les plus âgés (plus de 40 ans) que les continuités avec la configuration en place en 1954 sont les plus nettes. Comme auparavant, la plupart des demandeurs travaillaient dans l'industrie sidérurgique (9 cas) ou dans le bâtiment (5 cas). Il s'agit aussi, comme en 1954, d'immigrants qui viennent de familles dont la seconde génération – les frères et sœurs des demandeurs – ont migré vers des régions diverses, dans leur pays d'origine ou à l'étranger.
28C'est parmi les plus jeunes que les changements se font davantage sentir par rapport aux naturalisations de 1954 : six d'entre eux sont célibataires – dont trois femmes –, venus très tôt en France et ayant demandé précocement leur naturalisation; pour trois d'entre eux, les frères et sœurs ne sont pas encore naturalisés, dans deux autres cas, seule une partie d'entre eux le sont et, dans un cas, seules les deux sœurs sont déjà naturalisées. Tous ces jeunes demandeurs manifestent, par rapport au marché local de l'emploi et à leur milieu d'origine, une certaine réussite professionnelle : les trois jeunes femmes exercent des professions dans le domaine de la santé, aide-soignante ou auxiliaire médicale, les hommes travaillent comme ouvriers qualifiés, et deux d'entre eux suivent une formation ou des études. Tous sont, avec plus ou moins de succès, allés au terme du cursus scolaire français. Cette catégorie d'immigrés, encore considérés comme étrangers du fait de leur naissance dans leur pays d'origine, avait apparemment la volonté de conquérir un statut semblable à celui de leurs amis, de leurs connaissances ou de leurs frères et sœurs nés en France. L'ascension professionnelle et scolaire sont ici les éléments d'une « nouvelle » demande de naturalisation.
29Si l'on suit Serge Bonnet et Gérard Noiriel, cette seconde génération de travailleurs immigrés italiens et, dans une moindre mesure, polonais constituait les principaux représentants d'une culture ouvrière marquée par le communisme et le syndicalisme. Ce sont eux qui, lors des grèves de 1936 et 1947, s'opposèrent durement aux entrepreneurs paternalistes et catholiques de la région et qui s'investirent massivement dans la politique au niveau local dans les années 1960 et 1970
30La majorité des travailleurs immigrés nord-africains étaient encore des hommes qui, soit étaient célibataires, soit avaient laissé leur famille au pays. Leur nombre s'accrut à cette époque
31C'est seulement à partir de 1976 que l'on peut constater une libéralisation de la politique de naturalisation. Cet assouplissement des procédures de naturalisation n'est sans doute pas sans rapport avec le remplacement, en 1974, d'une politique non déclarée d'ouverture des frontières par un durcissement des conditions d'entrée et de séjour dans le territoire national pour les travailleurs immigrés. L'immigration, rendue plus difficile, devait se doubler d'un effort d'intégration des étrangers présents dans le pays. La naturalisation semblait par conséquent, en plus de la continuation de la politique du regroupement familial, l'un des nombreux moyens adéquats pour atteindre cet objectif. La circulaire de 1976 explique que « la libéralisation de la politique des naturalisations [...] traduit une volonté délibérée du Gouvernement. [...] Il faut désormais éliminer tous les critères qui pourraient apparaître comme autant de tracasseries inutiles »; et, plus loin : « L'accès à notre nationalité doit être considéré comme une aspiration à encourager
32En 1976, fut également prise la décision d'alléger le travail des Renseignements généraux, ce qui, indirectement, se traduisit par une réduction de leur domaine de compétences et, du même coup, par une meilleure protection des droits des personnes. La police ne devait plus être contactée que « pour apprécier le comportement général des requérants
33Les profils sociaux des requérant(e)s changèrent à partir du début des années 1970. Les besoins des industries lourdes en travailleurs étrangers s'étaient entretemps taris et, officiellement, l'immigration de travail était interdite depuis 1974
34Quelles autres modifications, dans ce contexte de mutations économiques et sociales, se font-elles sentir dans les profils biographiques ? Dans l'échantillon, les premiers dossiers déposés par des familles nord-africaines apparaissent pour la première fois durant la période 1965-1975. Leur nombre augmente pendant la période 1976-1990. Il s'agit souvent, comme pour les familles italiennes naturalisées dans les années 1950, d'hommes originaires d'Afrique du Nord, mariés avec une Française et pères d'un ou plusieurs enfants possédant déjà la nationalité française. Parfois, en particulier lorsque les deux époux sont étrangers, tous leurs enfants – ou quelques-uns – ont été, à la naissance, naturalisés par déclaration. Une bonne partie de ces familles étaient venues en France dans les années 1960 après que l'époux y eût vécu seul pendant quelques années
35En outre, on observe, dans l'échantillon, une baisse sensible de l'âge moyen des demandeurs entre 1970 et 1989. L'analyse statistique, pour l'arrondissement de Briey
36Les raisons qui motivèrent les dépôts de demandes ne sont pas toujours très claires. On peut les approcher en différenciant deux groupes de demandeurs. Le premier rassemble les candidats se trouvant dans des situations précaires : leurs dossiers de naturalisation indiquent une durée de chômage souvent plus longue, des antécédents judiciaires, un faible niveau scolaire, des pathologies parfois lourdes, voire une invalidité. Ces demandes sont souvent explicitement justifiées par l'espoir d'une amélioration de statut, notamment sur le marché du travail. Il est intéressant de noter que ces dossiers, qui auraient, avant le milieu des années 1970, sans aucun doute été rejetés ou ajournés par les administrations, reçurent presque toujours après cette date une réponse positive. La situation économique et sociale défavorable de ces candidat(e)s à la naturalisation leur paraissait donc contrebalancée par les garanties d'assimilation que présentaient, d'un côté, leur arrivée en bas âge dans le pays et, de l'autre, leur fréquentation de l'école républicaine. Cette interprétation est confirmée par le fait que les décisions d'ajournement ou de refus de la fin des années 1980 touchent des étrangers qui se trouvaient dans des situations sociales comparables mais se différenciaient des premiers par le fait qu'ils étaient arrivées en France à l'âge adulte. Cela signifie que la libéralisation, qui s'est imposée au niveau réglementaire au milieu des années 1970, ne s'est pas traduite dans la pratique de manière indifférenciée par une plus grande indulgence, mais a touché avant tout les demandes déposées par ceux que l'on a coutume d'appeler la « seconde génération »
37Le second groupe de demandeurs célibataires comprend des candidats ayant réussi sur les plans scolaire et professionnel, mais qui ne disposaient pas encore d'un emploi stable; ils possédaient un diplôme de fin d'études ou étaient encore dans la structure scolaire. Dans le cas de ces personnes, on peut imaginer que la demande de naturalisation correspondait à une volonté d'assurer ou d'améliorer leur situation professionnelle ou leurs perspectives de carrière. Les dossiers de naturalisation aux délais d'instruction les plus courts appartiennent à cette catégorie, et ils avaient aussi les meilleures chances de succès, aucune demande n'ayant été rejetée.
38Ce qui rapproche ces deux groupes est leur socialisation accomplie en France et leur situation sociale et professionnelle précaire. À la différence de la majorité des cas des années 1950 et 1960, où la naturalisation de familles entières venait en général sanctionner une intégration réussie en milieu ouvrier dans un contexte de prospérité économique, les demandes des années 1980-1990 correspondent beaucoup plus au modèle théorique d'une stratégie personnelle pour contrecarrer une situation sociale et professionnelle incertaine. Dans les dossiers apparaît, comme nous l'avons déjà mentionné, l'expression explicite d'un espoir d'amélioration du statut du demandeur ou à tout le moins son maintien : « Il veut devenir Français pour trouver plus facilement un emploi »
39Cette tendance à l'utilisation stratégique de l'option de la naturalisation correspond à une insécurité matérielle (ou immatérielle) croissante, qui transparaît dans les biographies des demandeurs depuis le milieu des années 1970. Parallèlement, on peut aussi constater une politisation de la naturalisation. Elle se manifeste, du côté des candidat(e)s, notamment chez ceux d'origine nord-africaine, non par une adhésion politique immédiate à la nation française mais plutôt par une attitude parfois explicite de rejet à l'égard du pays d'origine, celui des parents, qui ne semble plus offrir d'alternative sérieuse à la vie en France. Dans cet ordre d'idées, un petit groupe se détache nettement, composé exclusivement de femmes originaires d'Afrique du Nord et qui avaient renoncé, à la majorité, à changer de nationalité par déclaration mais qui, quelques années plus tard, optèrent pour la nationalité française, soit parce que le premier renoncement n'avait peut-être pas été volontaire
40Plus généralement, on peut constater une féminisation du groupe des candidats entre 1970 et 1989. La part des femmes augmente de 14,3 % pendant cette période, pour devenir majoritaire en 1989
41Ces candidates étaient, avant 1976, souvent considérées par les autorités comme insuffisamment assimilées; l'administration ne les jugeaient pas non plus moralement irréprochables, parfois à cause du métier exercé par quelques-unes de ces femmes (prostitution, jeu d'argent), parfois à cause de petits délits (vols à l'étalage ou outrages à agent). Après 1976, tous les dossiers de ce type reçurent du ministère une réponse favorable quant à la naturalisation.
42Le cas de Fatouma S. peut illustrer la situation biographique de ce groupe de candidates à la naturalisation. Fatouma S., sixième de quinze enfants, était née en 1956, en Saône-et-Loire. Sept de ses quatorze frères et sœurs possédaient déjà la nationalité française quand Fatouma déposa sa demande. Tous les autres membres de la famille, y compris elle-même et ses parents, étaient de nationalité algérienne. Fatouma S. avait effectué sa scolarité primaire à Épinac-les-Mines. Dans les années 1972-1974, elle travailla dans cette même commune comme ouvrière d'usine. En 1973, sa famille déménagea vers le Pays Haut où ils habitèrent successivement à Mont-Saint-Martin, Hersérange et Longwy. Deux années durant, Fatouma S. fut au chômage. À partir de 1976, date du décès de son père, elle travailla dans une usine d'électronique de Longwy. En 1986, soit deux ans avant le dépôt de son dossier de naturalisation, elle donna naissance à une fille, Sarah. Le père de l'enfant, un Italien, était décédé au moment de la naturalisation de Fatouma en 1988. Fatouma vivait alors à Longwy avec sa fille et sa mère. Ses revenus provenaient de son salaire d'ouvrière et des allocations familiales.
43L'administration française en charge des naturalisations réagit par de plus longs délais d'examen des dossiers à ce changement qualitatif que constituait l'option de la naturalisation dans un contexte de stratégies de survie individuelles et collectives, essentiellement portées par la vague d'immigration nord-africaine arrivée en France après le second après-guerre
44En résumé, on peut dire que les attentes politico-administratives en termes d'intégration et d'assimilation durent faire face, dans le bassin de Longwy depuis le milieu des années 1970, à des candidats en proie à des conditions de vie de plus en plus précaires et complexes. Des relations et/ou des loyautés transfrontalières n'influençaient plus de manière négative les décisions ministérielles. Toutefois, à l'examen de tous les dossiers de naturalisation s'étant, depuis le milieu des années 1970, soldés par un refus ou un ajournement
45Si l'on analyse les raisons conduisant au refus ou à l'ajournement à compter du milieu des années 1970, on a l'impression que le critère auparavant souple – mais arbitraire et déterminant – de l'assimilation fut remplacé par un autre, plus « vérifiable » : à l'appréciation de l'ensemble des modes de vie et des opinions d'une personne succéda l'évaluation des seules compétences linguistiques. De fait, le critère clé de l'assimilation était ainsi en quelque sorte « désacralisé ». Même en ce qui concerne les compétences linguistiques – pour être plus précis, on devrait dire la maîtrise du français parlé –, les administrations avouaient qu'elles les appréciaient « en fonction du niveau social des intéressés et des contingences locales
46En revanche, en ce qui concernait le critère de la loyauté, la réaction des autorités locales demeurait identique. Le fait est avéré dans le cas d'un Algérien de soixante-trois ans, marié à une Française, père de sept enfants de nationalité française et qui avait servi dans l'armée française pendant la Seconde Guerre mondiale. Le maire de sa commune de résidence refusa tout net de remplir la « note de renseignement » et donc de répondre aux questions des fonctionnaires au motif que l'étranger en question « n'a pas voulu lors de [sic] 1962 choisir la nationalité française offerte par le général de Gaulle. Je ne vois pas pourquoi à l'heure actuelle son choix pourrait être différent ». La guerre d'Algérie et la perte des départements algériens représentèrent en effet longtemps dans l'opinion publique française une question délicate, quand elle n'était pas un sujet tabou
47Les études de cas menées dans l'une des plus anciennes régions industrielles françaises nous conduisent à formuler quelques conclusions de portée plus générale. Avant tout, la césure du milieu des années 1970 a eu un impact décisif sur les politiques de naturalisation et, plus encore, sur l'idée d'un « pilotage » politique de la formation de la population française. Jusqu'à cette date, le modèle politicoadministratif de la naturalisation, élaboré au niveau national et sans cesse réactivé, fonctionna plus ou moins efficacement. De solides procédures furent mises en place, qui, dans le département de Meurthe-et-Moselle, étaient adaptées à une configuration spécifique, celle de la présence d'une population ouvrière originaire d'Europe de l'Est et du Sud. Les naturalisations étaient ici un élément autonome d'un ensemble plus vaste de processus d'intégration. Le noyau de cet ensemble était composé d'instances de socialisation du travail industriel – surtout dans l'industrie lourde –, de structures sociales basées principalement sur le pouvoir intégrant de la famille ouvrière, et, enfin, de la capacité d'encadrement et d'identification des organisations marquées par le communisme ou le catholicisme. Aussi, l'érosion de ces instances de socialisation modifia le sens et le but de la naturalisation.
48La variété des situations rencontrées dans les dossiers à partir du milieu des années 1970 en témoigne. Dans le discours politique, en 1990 comme auparavant, « intégration » et « naturalisation » sont reliées, mais, dans la réalité sociale, l'imbrication claire et nette entre les deux termes n'opère plus
49Les observations menées pour les trois périodes 1950-1958,1965-1975 et 1976-1990 nourrissent l'hypothèse de l'émergence d'un modèle républicain de la naturalisation qui puise justement ses forces dans l'inertie des procédures administratives et dans la continuité du discours sur l'intégration. En pratique, la conception selon laquelle un individu est prêt et capable de faire partie harmonieusement de la « communauté française » n'a changé qu'à partir du milieu des années 1970. Les dispositifs des questionnaires et autres formulaires sont demeurés étonnamment stables jusqu'à la fin de la période étudiée. C'est leur usage qui a changé, en permettant de donner des réponses nouvelles à des questions anciennes ou en en éludant d'autres, voire en refusant de répondre au questionnaire. Les études de cas présentées ont montré que cela ne se soldait pas nécessairement par un accès plus difficile à la naturalisation. La routine des procédures d'intégration fut d'autant plus nette, après 1975, que les débats politiques laissaient plus de place à des discours xénophobes et racistes et que les principes mêmes de la naturalisation étaient remis en question.
50Traduit par Nicolas Beaupré
51Annexe
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Sarah Vanessa Losego
Universität Trier
Lutz Raphael
Universität Trier
[ 1] PATRICK WEIL, Qu’est-ce qu’un Français ? Histoire de la nationalité française depuis la Révolution, Paris, Grasset, 2002; ROGERS BRUBAKER, Citizenship and nationhood in France and Germany, Cambridge, Harvard University Press, 1992.
[ 2] GÉRARD NOIRIEL,
[ 3] DIETER GOSEWINKEL, « Staatsangehörigkeit und Nationszugehörigkeit in Europa während des 19. und 20. Jahrhunderts », in A. GESTRICH et L. RAPHAEL (dir.), Inklusion/ Exklusion. Studien zu Fremdheit und Armut von der Antike bis zur Gegenwart, FrancfortsurleMain, Lang, 2004, pp. 207-229.
[ 4] ALEXIS SPIRE, Étrangers à la carte. L’administration de l’immigration en France (1945-1975), Paris, Grasset, 2005.
[ 5] Ibid., p. 14; GÉRARD NOIRIEL, La tyrannie du national. Le droit d’asile en Europe (1793-1993), Paris, Calmann-Lévy, 1991.
[ 6] Cette recherche s’inscrit dans le projet A6 « Contrôle administratif, surveillance organisée et stratégie de (sur)vie des migrants du travail méditerranéens dans les régions industrielles d’entre Rhin et Meuse (1950-1990) » du réseau de recherche interdisciplinaire (Sonderforschungsbereich 600) « Étrangers et pauvres. Changements dans les formes d’inclusion et d’exclusion de l’Antiquité à nos jours », financé par la Deutschen Forschungsgemeinschaft. Voir SARAH VANESSA LOSEGO, « Die französische Praxis der Einbürgerung am Beispiel der Gemeinde Longwy und des Arrondissements Briey (Dép. Meurthe-et-Moselle) zwischen 1945 und 1990 », in A. GESTRICH et L. RAPHAEL (dir.), Inklusion/Exklusion..., op. cit., pp. 187-206.
[ 7] Les dossiers conservés aux Archives départementales de Meurthe-et-Moselle [AD, M-et-M] sont ceux qui furent collectés au niveau préfectoral : on y trouve en règle générale un rapport détaillé des Renseignements généraux consacré à la vie professionnelle, aux revenus, aux éventuelles condamnations, une évaluation sociale du demandeur, le questionnaire rempli par la mairie, un rapport sur l’assimilation du candidat, également rempli par le maire et, occasionnellement, l’opinion de la direction départementale des affaires sanitaires et sociales ainsi qu’un résumé et les avis des deux dernières instances impliquées, le sous-préfet et le préfet. Sur l’utilisation de ces dossiers au niveau ministériel, voir A. SPIRE, Étrangers à la carte..., op. cit., pp. 340-344 et 350 sqq.
[ 8] Dans ce cas, bien étudié, voir Ibid., pp. 53-81 et 241-296.
[ 9] Ces chiffres sont extraits d’ALEXIS SPIRE et SUZANNE THAVE, « Les acquisitions de nationalité française depuis 1945 », in Regards sur l’immigration depuis 1945, Paris, Publications de l’INSEE, « Synthèse-30 », 1999, pp. 3-64, ici p. 51.
[ 10] G. NOIRIEL, Longwy..., op. cit., p. 344, n. 28.
[ 11] Voir le tableau en annexe.
[ 12] Cosnes-et-Romain, Lexy, Rehon, Haucourt-Moulaine, Saulnes, Herserange, Longlaville, Mont-Saint-Martin et Longwy.
[ 13] Il s’agit d’une partie déjà traitée de la base de données Clio (Kleio-Datenbank) sur la population étrangère et naturalisée du bassin de Longwy provenant d’Italie, du Portugal ou des États d’Afrique du Nord et ayant immigré entre 1946 et 1990. Cette collecte d’informations a pour but de permettre aussi bien des études quantitatives que qualitatives sur la naturalisation sur une longue durée et, surtout, de faciliter la mise en œuvre d’une comparaison diachronique entre les populations immigrées dans cette région industrielle de l’Est de la France.
[ 14] Auxquels il faut ajouter cinq cas pour lesquels nous ne disposons pas de dossiers mais qui nous sont connus par la correspondance préfectorale.
[ 15] P. WEIL, Qu’est-ce qu’un Français ?..., op. cit., pp. 165-181.
[ 16] PAUL-ANDRÉ ROSENTAL, L’intelligence démographique. Sciences et politiques des populations en France, 1930-1960, Paris, Odile Jacob, 2003, pp. 102-117; VINCENT VIET, La France immigrée. Construction d’une politique, 1914-1997, Paris, Fayard, 1998, pp. 110-123.
[ 17] Ministère de la Santé publique et de la population, direction générale de la population, direction du peuplement et des naturalisations, circulaire no 112 du 23 avril 1947, « Instruction des demandes de naturalisation », p. 1.
[ 18] « La première condition qui s’impose à un candidat à la naturalisation, quels que soient ses titres, est son assimilation à nos mœurs; c’est à peine si un léger accent pourra être toléré » (ministère de la Justice, circulaire du 5 février 1945, « Transmission à la chancellerie de tous les dossiers de naturalisation et de réintégration dans la nationalité française », p. 4).
[ 19] Ministère de la Santé publique et de la population, secrétariat général du peuplement et de la famille, direction du peuplement, sous-direction des naturalisations, circulaire no 18 du février 1946.
[ 20] Sur l’accord franco-polonais de rapatriement du 20 février 1946, voir JANINE PONTY, L’immigration dans les textes. France, 1789-2002, Paris, Belin, 2003, p. 294 sqq.
[ 21] Chiffres extraits de A. SPIRE et S. THAVE, « Les acquisitions de nationalité française... », art. cit., p. 52.
[ 22] MARIE-CLAUDE BLANC-CHALÉARD, Les Italiens dans l’Est parisien. Une histoire d’intégration (1880-1960), Rome, École française de Rome, 2000, pp. 492-546.
[ 23] Dix-sept des vingt-cinq professions mentionnées dans les dossiers de naturalisation de Longwy en 1954 se rattachent à la branche de l’acier. Six demandeurs travaillaient dans le bâtiment, un était cordonnier.
[ 24] Incluant la commune minière de Piennes, au sud de Longwy, ainsi que les communes de Villerupt, Thil, Hussigny-Godbrange, Homécourt et Jœuf, où se trouvent les aciéries.
[ 25] En 1954, il y avait officiellement 18 667 Italiens sur 30 363 étrangers dans l’arrondissement de Briey (AD, M-et-M, W 849 55, Statistiques annuelles 1948-1959).
[ 26] Voir le tableau en annexe.
[ 27] Ce profil souhaité réapparaît régulièrement dans les prises de position des autorités locales. Il était lié à un regard condescendant à l’égard des habitudes et comportements sociaux des requérants. À propos d’un ouvrier portugais de l’acier, on peut lire ce jugement : « bon ouvrier »; et, sur sa famille : « passable, pas complètement assimilée »; en résumé : « Ils parlent et comprennent couramment le français. Il n’apparaît pas néanmoins que la naturalisation de ces étrangers soit susceptible d’être de quelque utilité sociale ou économique pour notre pays en raison de l’âge et du manque d’assimilation des postulants qui ne font rien pour s’élever au niveau des familles françaises » (AD, M-et-M, W 199).
[ 28] L’état d’avancement des recherches ne nous permet pas encore de suivre les réseaux locaux jusqu’au niveau des rues et des quartiers.
[ 29] Huit cas sur trente-huit furent ajournés (AD, M-et-M, W 720, art. 7).
[ 30] Ceci conduisit, dans douze cas, dont dix italiens, sur trente-huit, à des ajournements (Ibid.).
[ 31] Ajournements dans Ibid.
[ 32] Toute déviation par rapport à cette norme bureaucratique mettait en danger la demande, comme le montre bien le refus signifié à un requérant portugais âgé de quarante-six ans lors de sa première demande, ouvrier charpentier de son état, à qui sa franchise fut néfaste. Depuis 1929 en France, ayant travaillé dans différents domaines d’activité : grands chantiers, bâtiment, agriculture, il exprima ouvertement l’espoir de profiter d’une meilleure retraite offerte par son pays d’adoption où il possédait une maison et vivait avec femme et enfants : il généra ainsi une réaction négative de la part de l’administration (dossier AD, M-et-M, VC 661).
[ 33] Les noms ne sont pas mentionnés pour des raisons de déontologie.
[ 34] AD, M-et-M, W 199, art. 12.
[ 35] Il faut souligner une particularité des sources utilisées : les dossiers de naturalisation, si riches sur bien des aspects, ne font jamais mention de la religion, ni dans le cas des Italiens ou des Polonais catholiques ni dans celui des Nord-Africains musulmans. Ainsi la dimension religieuse de la catégorie « immigrés » et la sociabilité religieuse des étrangers restent hors d’atteinte de l’enquête.
[ 36] Voir, entre autres, A. SPIRE, Étrangers à la carte..., op. cit., pp. 328-332 et 344-349.
[ 37] Ministère des Affaires sociales, direction de la population et des migrations, sous-direction des naturalisations, circulaire no 439 du 23 novembre 1967 relative à l’instruction des demandes de naturalisation et de réintégration.
[ 38] Ibid., p. 3.
[ 39] Ministère du Travail, de l’emploi et de la population, direction de la population et des migrations, sous-direction des naturalisations, circulaire no 4/74 du 12 février 1974, « Constitution et instruction des dossiers de naturalisation, de réintégration dans la nationalité française et d’autorisation de perdre la nationalité française », p. 6.
[ 40] Exprimé de manière négative, il s’agissait d’éviter la formation d’une minorité ethnique sur le territoire national.
[ 41] Ministère des Affaires sociales, circulaire no 439, citée supra.
[ 42] Ministère du Travail, de l’emploi et de la population, direction de la population et des migrations, sous-direction des naturalisations, circulaire no 4/74 du 12 février 1974, citée supra, pp. 7-8.
[ 43] AD, M-et-M, W 1576 122.
[ 44] AD, M-et-M, W 1576 118.
[ 45] V. VIET, La France immigrée..., op. cit., pp. 299-356.
[ 46] G. NOIRIEL, Longwy..., op. cit., p. 359.
[ 47] Ibid.
[ 48] Ibid.
[ 49] MARCEL DONATI, Cœur d’acier. Souvenirs d’un sidérurgiste de Lorraine, Paris, Payot, 1994.
[ 50] Font exception les Algériens; ils firent confirmer par déclaration leur nationalité française entre 1962 et 1967. Dans notre échantillon se trouvent quatre-vingt-neuf cas correspondant à cette catégorie de naturalisation (AD, M-et-M, W 966 123-126).
[ 51] Dans le département de Meurthe-et-Moselle, les Algériens, lors du recensement de 1975, représentaient, avec 12 780 individus, le deuxième groupe d’étrangers derrière les Italiens (16 240 personnes). INSEE, Recensement général de la population française, 1975 : Collection INSEE, Série D, no 83, septembre 1981, p. 119.
[ 52] Un candidat déposa quatre demandes consécutives, d’où ce total de neuf.
[ 53] Nous avons connaissance, en tout, de onze demandes déposées par ce groupe de candidats. Six concernaient l’arrondissement de Briey entre 1968 et 1981. Les cinq cas restants, tous des années 1969 et 1970 et concernant des personnes ayant vécu et/ou travaillé dans l’arrondissement de Briey, nous sont connus grâce à la correspondance du préfet de Meurthe-et-Moselle (AD, M-et-M, W 1576 115, Naturalisation, Correspondances diverses, 1969-1971). Notre propos s’appuie sur les six demandes des années 1968 et 1981.
[ 54] Dans cinq des six cas, la durée du séjour était comprise entre dix-neuf et trente et un ans. Dans le cas d’un requérant, elle était de neuf années, mais, avant de s’installer en France, celui-ci avait servi quinze ans dans l’armée française.
[ 55] Deux demandeurs étaient mariés, un était séparé et le quatrième divorcé.
[ 56] AD, M-et-M, 1639 W 28.
[ 57] Le dossier provient de l’arrondissement de Briey, mais non de Longwy ou des communes environnantes (Ibid.).
[ 58] Ou bien 1961, car le dossier contient des indications contradictoires.
[ 59] La prise de position du préfet contre la naturalisation de ce demandeur contient d’autres éléments de critique : une situation de vie instable, un degré d’assimilation médiocre, des relations sociales exclusivement avec des compatriotes et un « mauvais caractère ».
[ 60] AD, M-et-M, 1639 W 28, lettre du 5 juin 1971.
[ 61] Ministère des Affaires sociales, direction de la population et des migrations, sous-direction des naturalisations, circulaire no 439 du 23 novembre 1967, relative à l’« Instruction des demandes de naturalisations et de réintégration », pp. 1-2.
[ 62] Ibid., p. 2.
[ 63] Ministère du Travail, circulaire no 1/76 du 16 février 1976, relative à l’« Instruction des dossiers de naturalisation et de réintégration dans la nationalité française », p. 6.
[ 64] Ibid.
[ 65] De nouveaux immigrants continuèrent d’arriver malgré tout après cette date, seuls ou avec leur famille, à Longwy ou dans les environs. Les données personnelles contenues dans les dossiers le montrent bien, par exemple dans le cas de F., né en 1966 à Alger et arrivé avec sa famille en France en 1977 (AD, M-et-M, 1639 W 17). Ces cas restent toutefois rares.
[ 66] En 1978, un plan de restructuration négocié entre le gouvernement français, les syndicats et la CECA (le plan « Davignon ») est rendu public; il prévoyait la fermeture d’une grande partie des usines sidérurgiques du bassin de Longwy.
[ 67] Voir le projet Stoléru de 1977, qui prévoyait le versement d’une « aide au retour » de 10 000 F pour les étrangers qui escomptaient rentrer au pays et renonçaient volontairement et de manière définitive à retourner en France (J. PONTY, L’immigration..., op. cit., p. 348 sqq.). Voir aussi la loi Bonnet du 10 janvier 1980 qui durcit les conditions d’entrée pour les non-ressortissants de la Communauté européenne et « criminalisa » le séjour irrégulier des étrangers en France (A. SPIRE, Étrangers à la carte..., op. cit., p. 360 sqq.).
[ 68] Voir AD, M-et-M, 1196 W 114.
[ 69] Ce chiffre correspond à l’année de la décision ministérielle et non à la date du dépôt du dossier.
[ 70] Ce fait est confirmé par les lieux de naissance différents des enfants. Les plus âgés ont vu le jour dans le pays d’origine, les plus jeunes en France.
[ 71] Voir le tableau en annexe.
[ 72] De quarante et un ans en 1970 à trente-deux ans en 1989. Lors de la même période, on peut également observer une chute de la durée moyenne du séjour des candidat(e)s. En 1970, elle est de vingt-quatre ans et, en 1989, elle est tombée à vingt et un ans.
[ 73] De 13,7 % en 1970, la proportion de célibataires passe en 1989 à 34,7 %.
[ 74] Cette catégorie s’est trouvée projetée, au plus tard au début des années 1980, au centre de l’espace public et des débats politiques. Nous incluons dans le terme « seconde génération » soit les jeunes étrangers nés hors de France mais qui y sont arrivés en bas âge et ont donc grandi en France, soit les enfants nés en France de parents étrangers. Des candidats de ces deux groupes se trouvent dans notre échantillon, puisque, selon l’article 45 du Code de la nationalité française, dans les six mois précédant sa majorité, le mineur né en France – et donc de nationalité française – a la faculté de déclarer qu’il décline la qualité de Français. Plusieurs des jeunes candidats à la naturalisation dans l’arrondissement de Briey avaient fait usage de cette faculté, mais ont demandé plus tard la « réintégration » dans la nationalité française.
[ 75] AD, M-et-M, 1699 W 16 (le demandeur fut naturalisé en 1989).
[ 76] AD, M-et-M, 1639 W 21 (la demanderesse fut naturalisée en 1990).
[ 77] En témoigne cet extrait du dossier d’une jeune Marocaine : « Son installation en France paraît-elle définitive ? Oui, elle n’a pas répudié la nationalité française de son propre chef, elle veut donc décider de sa propre nationalité, elle veut s’affirmer, elle dit être Française avant tout » (AD, M-et-M, 1699 W 16; la jeune femme fut naturalisée en 1990).
[ 78] Extrait du dossier d’une jeune Marocaine : « Si, au moment de sa majorité la requérante avait répudié notre nationalité, c’est qu’elle pensait retourner au Maroc pour y travailler. Maintenant, pour des questions pratiques et administratives, elle souhaite obtenir la nationalité française » (AD, M-et-M, 1639 W 17); la jeune femme fut aussi naturalisée en 1990.
[ 79] En 1970, le pourcentage de femmes parmi les demandeurs se montait à 38,3 %; en 1989, il était de 52,6 %.
[ 80] En 1970,35,9 % des personnes qui avaient déposé un dossier de naturalisation par décret étaient de sexe féminin; en 1989, la part des femmes atteignait 51,1 %, d’après nos propres calculs, élaborés à partir de chiffres extraits de GISTI, Le guide de la nationalité française, Paris, La Découverte, 1992, p. 118. Il manque les chiffres de l’année 1954.
[ 81] En 1954,1,8 % des candidates étaient veuves ou divorcées. En 1970, elles étaient 3,8 % à l’être et 12 % en 1989.
[ 82] Pour un nombre global d’enfants inférieur en 1989 : 71 pour 77 adultes. En 1970, il y avait 295 enfants pour 183 adultes.
[ 83] Dans ce groupe, quatre demandes sur vingt ont été déposées par des hommes. Cinq des seize demandes déposées par des femmes l’ont été avant 1976, la plus précoce datant de 1964.
[ 84] Parmi les seize candidatures, treize émanaient de femmes algériennes ou marocaines. Les autres avaient été déposées par une Belge, une Italienne et une Portugaise.
[ 85] En 1970, le délai moyen d’examen du dossier était de treize mois et, en 1989, de dix-huit mois et demi. Il faut tenir compte du fait que, en 1989, le nombre de décisions au niveau national a sensiblement augmenté par rapport à 1970, passant de 21 688 à 28 736 dossiers, les décisions négatives passant de 13,4 à 20,4 % (A. SPIRE et A. THAVE, « Acquisitions... », art. cit., p. 51).
[ 86] En tout, il y eut sept réponses négatives dont deux rejets et cinq ajournements.
[ 87] Les dossiers rejetés et ajournés émanaient tous d’étrangers qui avaient vécu plus de onze ans en France et qui, à une exception près, étaient âgés de plus de 30 ans.
[ 88] Une condition de recevabilité, rattachée au critère de la « moralité », spécifiait que le candidat à la naturalisation ne devait pas avoir de casier judiciaire ni avoir été condamné par un tribunal. Les délits prescrits ou des condamnations levées étaient traités au cas par cas, en l’absence de clarté des directives applicables : « Il convient [...] de ne tenir compte que des faits présentant un caractère de gravité et suffisamment récents » (Circulaire no 1/76 du 16 février 1976, citée supra, p. 6).
[ 89] Ibid.
[ 90] Un exemple intéressant se trouve sous la cote AD, M-et-M, 1016 W 326. Il s’agit du dossier de naturalisation d’une femme née en Algérie française en 1931, veuve de nationalité algérienne et mère de huit enfants, qui ne fut pas naturalisée en 1972, entre autres au motif qu’« elle n’entretient [...] pas de bonnes relations avec son voisinage et n’est pas assimilée à la communauté française ». Trois années plus tard, ayant à nouveau mis au monde un enfant, cette femme renouvela sa demande, qui reçut en 1977 une réponse positive de la part du ministère et ce, malgré la position prise par le préfet : « Depuis, sur le plan de l’assimilation, la postulante n’a fait aucun progrès, elle s’exprime difficilement dans notre langue qu’elle ne sait ni lire ni écrire. Elle n’entretient pas de relations suivies avec son voisinage de nationalité française pour une meilleure assimilation aux mœurs notamment. »
[ 91] BENJAMIN STORA, La gangrène et l’oubli. La mémoire de la guerre d’Algérie, Paris, La Découverte & Syros, 1998.
[ 92] La difficulté pour les immigrés nord-africains nés en France, ou venus en France enfants et naturalisés Français, de trouver des catégories adéquates pour s’autodésigner éclaire les difficultés croissantes qu’il y avait à amalgamer des attributs et pratiques politiques, religieux, culturels et sociaux différents dans une identité « nette » et sans contradiction : voir NACIRA GUÉNIF SOUILAMAS, Des « beurettes » aux descendantes d’immigrants nord-africains, Paris, Grasset, 2000.