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Pierre Centlivres, Daniel Fabre, Françoise Zonabend
1« Malheur au peuple qui a besoin d'un héros » : plusieurs fois citée, la phrase du philosophe Hegel aurait pu être retournée avec profit tant il est vrai que les héros nationaux dépendent, pour leur survie, des peuples qui les fabriquent. La symbolique de la nation occupe, depuis une bonne dizaine d'années, une place de choix dans les travaux des historiens, des sociologues et des ethnologues. Mais l'analyse des imaginaires nationaux ne s'était pas encore concertée pour développer une analyse spécifique du phénomène héroïque, par lequel, il y a peu de temps, tout jeune Français apprenait les noms de Vercingétorix, de Jeanne d'Arc, du soldat Bara et de Jean Moulin.
2Ces personnages ont-ils toujours existé ? Quand et comment les choisit-on ? Qui servent-ils ? Quels rapports entretiennent-ils avec le champ, beaucoup plus vaste, des personnages de légendes, de l'héroïsme romanesque et de la simple popularité ? Pour répondre à ces questions, les auteurs de ce volume ont joué autant sur la comparaison que sur la synthèse. Plus de la moitié de ses pages nous emmènent sur les traces de belles carrières de héros : de Napoléon aux parades Orangistes, de Pocahontas au père Popieluszko, de Franco à Yosef Trumpeldor.
3Ce livre est un réel travail collectif, dont une des qualités est de porter un regard comparatif vers une Europe de l'Est aujourd'hui traversée par des pulsions nationalistes qui semblent, à l'inverse, hors de saison à l'Ouest. Ces pays, quittant il y a dix ans l'empire soviétique, ont procédé à une drastique purge de leur Panthéon communiste. Dans l'espace laissé libre par les figures déchues du stalinisme, la machine à fabriquer les héros s'est remise en marche. On la voit donc, à travers plusieurs textes, travailler en temps réel. En Tchécoslovaquie, en Ukraine, en Hongrie, ce sont les grands libérateurs des âges d'or nationaux antérieurs qui ont retrouvé leur place. D'autres figures plus récentes et inattendues ont aussi émergé : en Pologne, des monuments ont été élevés à la mémoire du père Popieluszko, honoré non seulement comme martyr du communisme, mais comme symbole de la résistance polonaise contre des envahisseurs étrangers. En Albanie, rapporte G. Misha, le légendaire Skanderbeg, chrétien institué au
4Telle en effet est la plasticité fonctionnelle du héros qu'il peut survivre aux accidents de l'histoire, recevoir de nouvelles missions, changer de partisans, et cas limite, les cumuler. Le destin le plus ordinaire de la figure héroïque est d'habiller l'homme fort du moment : ainsi, comme le rapportent M. Martins et L. Cunha, le dictateur Salazar se faisait représenter vêtu de l'armure du premier roi du Portugal. Bien des héros passent par des périodes de dispute, et les figures nationales, créées pour rassembler, servent aussi à diviser : Jeanne d'Arc, incarnait au XIXe siècle un patriotisme français plutôt anticlérical et de gauche. Depuis sa canonisation, activement réclamée par les catholiques nationalistes, Jeanne a changé de camp, et a fini par échoir à la droite populiste et xénophobe. Ainsi survivent les héros : plus ils sont lointains, moins on en sait sur eux, et plus ils sont aptes à porter le récit national du moment.
5À découvrir le Panthéon hétéroclite qui occupe la partie centrale de ce livre, on voudrait aussi, par moments, comprendre son unité. Elle nous est dite de deux manières : si le schéma de l'héroïsme est à peu près fixe, sa cristallisation en « récit national », elle, est très datée. Jean-Pierre Albert, dans une tentative de typologie, pose en effet que dans tout récit héroïque, il y a un même schéma : une collectivité en péril, un personnage imprévu qui se lève, agit, réussit ou échoue, mais en tout cas meurt de son action. Bref, l'essence du héros est le martyr, et sa vertu nationale lui est conférée par certains attributs récurrents : c'est un être ordinaire, il appartient à la collectivité qu'il défend ou du moins s'y engage tant qu'il en meurt. Telle est du moins la forme que lui donnent tous les récits nationaux.
6Une fois déchiré le voile de la tradition, les héros ne sont que des demi-dieux : tous ont connu l'oubli, la relégation, et sont menacés de déchéance. Les guerres, civiles ou non, et les bouleversements politiques sont des périodes où se fabriquent et se détruisent les carrières des héros. Au xxe siècle, le fascisme, le communisme ont exhumé ou produit de toutes pièces leurs figures nationales : Cola di Rienzo en Italie, l'ouvrier Stakhanov en Russie. Ils ont chuté avec les régimes qui les soutenaient. Renaîtront-ils un jour ? Plus que l'homme lui-même, pure figure sacrificielle, ce sont les attributs dont on l'affuble qui donnent sens à son culte : autochtonie, origine sociale, religion, orientation politique, vertus humanistes ou guerrières. Aussi, plusieurs textes de ce recueil soulignent-ils le caractère profondément idéologique de l'« héroïsation ». Il ne saute pas toujours aux yeux : même si l'héroïsme est ouvert aux femmes, il leur est rarement permis de sortir de leurs rôles de mère ou d'épouse.
7L'efficacité symbolique du héros, que Daniel Fabre compare à celle du joker au jeu de carte, devrait le rendre à peu près aussi indispensable aux nations modernes que la levée de l'impôt. Aussi, une question est-elle posée à plusieurs reprises dans ce livre : que signifie le déclin contemporain du culte des figures patriotiques dans les pays d'Europe de l'Ouest ? S'agit-il d'une évolution politique ou de quelque phénomène plus général ? Peut-on dire que ce déclin est compensé par la montée dans l'estime publique d'autres figures, plus universelles, comme celles de Gandhi, de Mère Teresa, de Nelson Mandela, de Lady Diana, ou plus romanesques, comme celle de Superman ? C'est ce que suggère Anne Muxel lorsque, établissant par sondage le Panthéon personnel des jeunes Français, elle retrouve attribuées à ces figures au moins quelques-unes des vertus classiques du héros – sacrifice et audace –, patriotisme et religion en moins. Le visage actuel du héros est, conclut-elle, « planétaire et intime, politique et impartial ». Jean-Pierre Albert est également tenté par l'hypothèse : même si, remarque-t-il, les procédés de l'héroïsation restent les mêmes, aujourd'hui « le joueur de football tend à remplacer le soldat ou le martyr ». Selon lui, donc, « le culte des héros nationaux subit une dérégulation analogue à celle qui s'observe dans l'espace des religions : déclin des institutions et émergence d'un régime « émotionnel » de l'adhésion ». Bref, cette disparition possible du héros national classique dans les pays avancés, son remplacement par des figures universelles ou par celles plus éphémères du sport et du spectacle, seraient comme l'annonce d'une transformation du rapport qu'entretient l'individu avec sa communauté politique.