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Petite méditation à propos du sexe, de l’altérité et de la nouveauté
Sylvie Schoch de Neuforn
Sylvie Schoch de Neuforn est psychologue, gestalt-thérapeute, responsable de l’Institut de Gestalt-thérapie de Paris et formatrice à l’Institut Français de Gestalt-thérapie.
1Si la notion de nouveauté nous est familière dans notre conceptualisation gestaltiste, sexe et altérité ne sont généralement pas les termes qui nous font entrer de plain-pied dans notre théorie et notre pratique clinique.
2En ce qui concerne l’altérité, nous abordons cette question par des voies détournées : par nos fondements existentialistes, nous faisons référence à Buber, et lorsque nous citons Buber, Levinas est souvent évoqué pour compléter et nuancer le propos du philosophe du Je-Tu.
3Buber et de Levinas nous en disent ceci : autrui n’est pas ce que je peux me représenter à partir de ce que je connais déjà. Il n’est pas objet de connaissance. Connaître est re-connaître, et reconnaître est s’y reconnaître, s’identifier, c’est-à-dire partir de soi vers l’autre pour y retrouver du soi-même. Autrui serait alors l’alter ego. Bien sûr, c’est à partir de la reconnaissance du commun, du même, que nous pouvons communiquer. Ceci est une composante de la relation, mais on ne peut l’y réduire. C’est ce que Buber a FORMULÉ en faisant la distinction entre le Je – Cela et le Je-Tu, posant ainsi les bases de la philosophie du dialogue. Dans le Je-Tu, l’autre n’est pas objet de connaissance, encore moins un instrument, c’est-à-dire ce qui peut satisfaire en autre nos besoins, fussent-ils nos besoins de relation, dans la connivence comme dans l’affrontement, qui nous aide à nous identifier par l’opposition. La relation Je – Tu est rencontre.
4Autrui n’est pas non plus seulement ce que je regarde, ce que nous appellerions l’expérience d’autrui. La relation nous offre les conditions d’apparition de l’autre, mais elle est aussi ce qui nous fait accéder à la non-possibilité de saisir l’Autre. Si expérience il y a, dans l’altérité, c’est celle de buter sur l’inconnaissance, et aussi de risquer de se perdre. La rencontre, par son indétermination, signe l’impossibilité de compléter une gestalt, à moins que cette gestalt soit la figure de cette incomplétude, de cette ouverture. Dans l’altérité, c’est cette ouverture qui constitue le fond à partir duquel nous nous offrons à la rencontre.
5Dans ces conditions, nous ne pouvons qu’être surpris, car ce qui précède ne signifie pas qu’autrui est inaccessible, mais plutôt que la relation est ici d’un autre ordre, d’une autre dimension. C’est un événement, vécu dans l’immédiateté, dont Levinas nous dit qu’il est dépouillement de la forme, dépassement de l’acte perceptif.
Si cette rencontre est dite dialogale, c’est qu’elle nous sollicite aussi sur le mode de la parole, mais ici le langage n’est pas parler de quelque chose, mais interpeller, dire Tu, même implicitement, en appelant l’inconnu en l’autre.
6Levinas reconnaît en Buber le pionnier de la philosophie du dialogue comme mise en question de l’objectivation, mais il met en question la réciprocité exprimée chez lui du Je et du Tu. Pour Levinas, la relation à autrui est dissymétrique, et il introduit la dimension de la responsabilité à son égard. Je peux le comprendre en ces termes : puisque je suis unique pour l’autre, étant donné les conditions même de mon apparaître, et que je suis interpellé comme tel, personne d’autre ne peut répondre à ma place. Non seulement j’ai le souci de l’autre, qui est corrélatif au fait que je ne le prends pas de manière égoïste pour celui qui est là pour satisfaire mon besoin, mais encore je me suis laissé engager de façon irréductible dans la rencontre, et cela sollicite ma faculté à répondre à cette interpellation.
7Dans cette dissymétrie, je ne verrai pas seulement, comme Levinas nous y invite, une exigence éthique de priorité à l’autre, mais plutôt la possibilité offerte de se créer dans la réponse à son appel, dans un contact qui est, en termes gestaltistes, rencontre de la nouveauté, avec l’excitation que cela comporte ainsi que la perte temporaire de repères. Alors que l’on pourrait comprendre Levinas comme nous invitant à un moralisme sacrificiel, je préfère en saisir l’invitation à un engagement jubilatoire.
8J’y vois en vous disant ces mots un engagement sans réserve dans une situation qui, si elle repose dans un premier temps sur des représentations et des sensations liées à une excitation, s’en détache peu à peu pour nous faire participer à un monde étrange, presque étranger, où le plaisir est d’autant plus aigu qu’il s’agit d’une expérience nouvelle, du jamais senti, éprouvé.
9On peut rattacher la notion de plaisir, de même que l’attirance amoureuse, à la rencontre de la différence, sur un fond de même, de déjà-vu et déjà connu qui nous donne le sentiment de familiarité, où l’autre fait écho. Ce qui est contacté est autre que ce qui répond aux anticipations nous avaient mis en mouvement. À propos de la relation sexuelle, des mots comme “je n’avais jamais vécu ça auparavant” nous disent que celui qui parle ainsi a rencontré un plaisir inégalé jusqu’à ce jour, et aussi insoupçonné. Nous avions projeté des expériences anciennes sur du futur, nous sommes maintenant projetés dans une réalité autre, la réalité de notre expérience de la nouveauté.
10Le plaisir est ainsi lié à la différenciation. Celle-ci nous fait rencontrer l’autre, non pas en tant qu’objet, dans une visée instrumentale, mais en tant qu’expérience d’autrui. Attendre l’inattendu, c’est ce qui nous permet de basculer dans l’inconnaissance, et d’accéder à la liberté d’être, c’est-à-dire au processus d’être vivant en conscience, en création et en relation.
11Pour Levinas, la relation à autrui est dissymétrique : celui-ci a la priorité absolue, je m’efface pour le laisser passer. On peut voir ici la mise en acte de notre capacité innée à nous distancier de la bestialité, à nous comporter en être humain. La question du sexe telle que je me la pose aujourd’hui me renvoie aussi à une interrogation que je formulerai ainsi : l’acte sexuel ouvrirait-t-il à l’avènement de notre bestialité, où l’instinct doit se frayer un chemin à tout prix, et où l’autre devient un moyen, en dehors de toute reconnaissance du mal qui peut être lui être fait et du sadisme qui accompagne cet agir Ce disant, je ne parle pas de l’animalité, mais j’y mets la connotation négative de la bête, celle qui, redoutable, est tapie en nous, et qu’il ne nous plaît pas toujours de rencontrer. La libération que nous trouvons dans notre pratique sexuelle peut être en effet de l’ordre de cet avènement, et qui trouverait à y redire si elle nous permet de contacter ces zones déniées de nous-même, celles qui, portées à notre conscience, peut-être réinvestie dans une relation où l’autre va nous limiter dans notre capacité à détruire et nous inviter à créer du lien face à la violence première de notre négation. Ainsi, pour Levinas, le “visage” d’autrui (qu’il oppose à image perçue), est littéralement désarmant : “Autrui est celui que je ne peux tuer”.
Je vois aussi l’inconnu au cours d’une rencontre sexuelle dans le fait que s’adresser à autrui qui va répondre crée une ouverture, un espace commun de possibles. C’est le moment suprême où je donne à l’autre le pouvoir de me créer à partir de ma différence sexuelle, de me créer plus femme ou plus homme, et où il me donne la possibilité d’accéder en moi à ce dont il n’aura jamais accès du fait de sa différence. Son altérité sexuée m’entraîne dans l’inconnu de ma condition, et l’acceptation d’y plonger lui permet d’oser plus de sa propre différence, et d’y être avec la conscience de son unicité — toi seul et pas un autre, car c’est toi qui me fais exister par mon désir à l’instant même. Le Je de “je te prends” ou “je te pénètre” affirme sa spécificité d’être face à l’autre qui est désir d’“être pris”, ou “être pénétré”. Il y a complémentarité, l’un ne peut exister sur ce mode sans l’autre, l’ensemble étant de mode moyen. Il n’y a pas symétrie, mais réciprocité. Le désir d’être pénétré renvoie l’autre à sa capacité de pénétrer, le désir exprimé d’un autre doué de parole l’actualise et l’amplifie, est déjà une mise en action…
12J’ajouterai que ce dévoilement passe donc par l’utilisation de mots, les mots qui sont les vecteurs de notre érotisme, les mots-corps qui sollicitent notre imaginaire, les mots-poésie aussi, et les mots crus qui nous dévient des sentiments ou des idéaux amoureux qui n’ont rien à faire là, sinon qu’à faire de l’acte sexuel un fourre-tout de situations inachevées et le théâtre de nos répétitions. Non pas que l’amour en soit évacué, mais l’amour est ici la découverte et la reconnaissance de ce qui, de l’autre, vient à moi sans que je le tienne objectivement à distance, et la liberté donnée à cet autre de passer par moi pour accéder à cette réalité incontournable.
13C’est pour la valeur que j’accorde aux mots-sexe, par le niveau auquel ils nous impliquent dans la relation, que j’ai eu envie d’ouvrir cette petite fenêtre dans notre discours gestaltiste, d’offrir une possibilité de réintroduire la question de la sexualité dans une approche dialogale et expérientielle, à moins que ce ne soit l’inverse. Et je pense qu’il peut être libérateur pour nos patients de nous entendre leur parler sur ce ton, c’est-à-dire avec ces mots, et de leur ouvrir cette voie d’accès à une dimension fondamentale de leur expérience.
Sylvie Schoch de Neuforn
Sylvie Schoch de Neuforn est psychologue, gestalt-thérapeute, responsable de l’Institut de Gestalt-thérapie de Paris et formatrice à l’Institut Français de Gestalt-thérapie.