Cités 2003- 2 (n° 14)| ISSN 1299-5495 | ISSN numérique : en cours | ISBN : 2130534554 | page 161 à 163

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Présentation
Carl Schmitt, le nazi

Yves Charles Zarka
Directeur de recherche au CNRS, où il dirige le Centre d’histoire de la philosophie moderne et le Centre Thomas-Hobbes. Il enseigne également la philosophie politique moderne et contemporaine à l’Université de Paris I - Panthéon-Sorbonne. Il est notamment l’auteur de La décision métaphysique de Hobbes. Conditions de la politique (Vrin, 1987 ; 2e éd., 1999) ; Hobbes et la pensée politique moderne (PUF, 1995 ; 2e éd., 2001) ; Philosophie et politique à l’âge classique (PUF, 1998) ; La questione del fondamento nelle dottrine moderne del diritto naturale (Naples, Editoriale Scientifica, 2000) ; L’autre voie de la subjectivité (Beauchesne, 2000) ; Figures du pouvoir : Études de philosophie politique de Machiavel à Foucault (PUF, 2001 ; 3e éd., 2001) ; Quel avenir pour Israël ?, en collaboration avec S. Ben-Ami et al. (PUF, 2001 ; 2e éd. en poche, « Pluriel », 2002) ; Hobbes the Amsterdam Debate (débat avec Q. Skinner, Olms, 2001). Il a, également, récemment publié : Raison et déraison d’État (PUF, 1994) ; Jean Bodin : nature, histoire, droit et politique (PUF, 1996) ; Aspects de la pensée médiévale dans la philosophie politique moderne (PUF, 1999) ; Comment écrire l’histoire de la philosophie ? (PUF, 2001) ; Machiavel, le Prince ou le nouvel art politique (PUF, 2001) ; Penser la souveraineté (2 vol., Pise-Paris, Vrin, 2002) ; Les fondements philosophiques de la tolérance (3 vol., PUF, 2002).


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Carl Schmitt fut un juriste réputé et redouté, occupant une place prééminente au sein des instances juridico-politiques du nazisme [1]. Il adhère au Parti national-socialiste le 1er mai 1933. Le 11 juillet de la même année, Goering le nomme au Conseil d’État de la Prusse où il siège à côté de Himmler, Robert Ley et d’autres dignitaires nazis. En octobre 1933, il devient professeur titulaire de la chaire de droit public de l’Université de Berlin, qu’il conservera également jusqu’à la fin de la guerre. En 1934, Schmitt est en pleine ascension dans la hiérarchie nazie. On lui confie la direction de la Deutsche Juristen Zeitung, l’organe officiel du droit national-socialiste où il publie de nombreux articles qui cautionnent les pires lois nazies. En 1934, il publie un article intitulé « Le Führer protège le droit » qui cautionne Hitler après la sanglante « Nuit des longs couteaux ». Voici ce qu’il écrit : « Le Führer met vraiment à exécution les enseignements tirés de l’histoire allemande. Cela lui donne le droit et la force pour fonder un nouvel État et un ordre nouveau. » Contrairement à une légende tenace, Carl Schmitt ne perd nullement toute fonction officielle à partir de 1936. Il organise en 1936 un colloque sur « La science allemande du droit dans sa lutte contre l’esprit juif ». Il y prononce le discours de clôture qu’il termine par une citation de Mein Kampf : « En me défendant contre le juif, je lutte pour l’œuvre du Seigneur. » Certes, la revue des SS Das Schwarze Korps lui adresse des critiques. Mais son activité en faveur de la politique du IIIe Reich se poursuit longtemps après 1936. Il garde son titre de conseiller d’État et ses fonctions de professeur de droit public. En 1939, il publie un article très élogieux sur le livre d’un des doctrinaires nazis les plus radicaux, Christoph Steding, livre intitulé Das Reich und die Krankheit der europäischen Kultur. L’article contient dans sa partie finale un grand éloge de la politique de Hitler. Schmitt développe une activité théorique importante en faveur de la politique des « grands espaces », entre 1937 et 1941. En 1942, il fera une conférence à Paris, à l’Institut allemand, qui finit par un éloge soutenu de la politique du « nouveau Reich ». Jamais Schmitt ne reniera sa participation au régime nazi [2].

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Les deux textes publiés ci-dessous pour la première fois en français correspondent à l’article de 1934 « Le Führer protège le droit. À propos du discours d’Adolf Hitler au Reichstag du 13 juillet 1934 » et au discours de clôture du colloque de 1936 sur « La science allemande du droit dans sa lutte contre l’esprit juif ». Ils appartiennent à la période proprement nazie de Schmitt, mais sont dotés d’une signification qui dépasse largement cette période. On peut marquer leur importance par deux considérations.

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Premièrement, ces textes permettent de prendre Carl Schmitt à découvert, lui dont l’écriture est la plus souvent cryptée. Nicolaus Sombart notait très justement, dans son ouvrage Chronique d’une jeunesse berlinoise [3], que « le chemin herméneutique qui donne accès à l’œuvre de Carl Schmitt n’est pas la compréhension explicative, mais une mantique qui pratique le déchiffrage ». Or, s’il est possible de déchiffrer Schmitt c’est parce qu’il a donné à des moments très particuliers de son histoire personnelle certaines clefs de ses travaux historiques et juridiques. On dispose ainsi du compte rendu de conversations très révélatrices avec N. Sombart, rapportées dans les ouvrages de celui-ci,Chronique d’une jeunesse berlinoise [4] et Les mâles vertus des Allemands – Autour du syndrome Carl Schmitt [5], on dispose également des deux textes de 1934 et 1936, qui sont, surtout le second, d’une brutalité et d’une haine raciale antisémite d’une intensité incroyable, mais qui comportent aussi ce qu’on peut appeler des principes de cryptages des textes de Schmitt. C’est ainsi qu’on y trouve énoncée la figure concrète et personnalisée de la conception de l’État telle que Schmitt la développe depuis les années 1920, le Führer est cette figure concrète, il est la « source d’une justice suprême », agissant comme « autorité judiciaire suprême du peuple » ; le juif comme figure privilégiée de l’ennemi de l’État substantiel qui conjugue le droit, la morale et la justice (sic) ; les règles de ce que j’ai appelé la discrimination raciale appliquée aux textes juridiques et autres ; les principes techniques d’un nettoyage ethnique des bibliothèques, etc.

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Deuxièmement, ces textes de Schmitt montrent à quel point la période nazie n’est ni marginale, ni séparée de l’ensemble de ses productions théoriques. Elle gouverne la plupart de ses écrits de la période postnazie. L’idée d’un Schmitt grand juriste et grand penseur politique du XXe siècle, dont les textes nazis seraient à considérer comme concernant une période très limitée de l’œuvre, est tout simplement une légende inventée par les pro-schmittiens qui se répandent un peu partout dans le monde. En tout cas l’application du principe de purification racial appliqué aux textes est mise en œuvre dans le livre sur Le Léviathan [6]. Tout auteur juif y est marqué par l’adjectif « juif », sorte d’étoile jaune littéraire : : « un savant juif, Leo Strauss » (p. 79), « le premier juif libéral... Spinoza » (p. 117), « Le juif Moses Mendelssohn » (p. 121), « Stahl-Jolson travaille là dans l’optique de son peuple, dans la duplicité d’une existence masquée... » (p. 131) [7].

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On comprend donc l’intérêt capital des deux textes qui suivent.

Notes

[1]

Cette présentation reprend, développe et complète certains arguments publiés dans un article du Monde du 6 décembre 2002 intitulé « Carl Schmitt, nazi philosophe ? ».

[2]

Cf. Raphael Gross, Carl Schmitt und die Juden, Frankfurt am Main, 2000 ; Nicolas Tertulian, « Le juriste et le Führer », Cités, no 6, Paris, PUF, avril 2001, p. 37-47, et l’introduction de Dominique Séglard à sa traduction (avec Mira Köller) du texte de Carl Schmitt, Les trois types de pensée juridique, Paris, PUF, 1995.

[3]

Paris, Quai Voltaire, 1984, p. 327.

[4]

Ainsi Nicolaus Sombart fournit une clef importante pour l’interprétation du livre de Schmitt sur Le Léviathan dans la doctrine de l’État de Thomas Hobbes : « À l’époque, écrit N. Sombart, il avait déjà publié son livre sur le Léviathan. Je ne l’avais pas lu. Mais je sais depuis comment il faut le lire : comme un chant mélancolique d’adieux à l’ “État souverain”, auquel se mêle l’aveu que les juifs ont été les plus intelligents pour ce qui concernait l’État. Il me raconta avec un plaisir sincère l’histoire du Dieu des juifs qui joue chaque jour avec le Léviathan, et des juifs qui finissent par le couper en petits morceaux et par le déguster lors d’une fête des tabernacles éternelle. Il fallait que je sache tout cela si je travaillais sur les juifs » (Chronique d’une jeunesse berlinoise, op. cit., p. 320).

[5]

Paris, Cerf, 1999. Il faut également ajouter qu’il est impossible de lire sérieusement Le Nomos de la terre de Schmitt sans avoir en main le journal que Schmitt rédigeait à la même époque (1947-1951) ; il s’agit bien entendu du Glossarium (Berlin, Duncker & Humblot, 1991) qui est d’un antisémitisme qui n’a rien perdu de la virulence de la période nazie.

[6]

Carl Schmitt, Le Léviathan dans la doctrine de l’État de Thomas Hobbes, Paris, Le Seuil, 2002.

[7]

Il est tout de même étrange que, dans sa préface au livre de Schmitt sur Le Léviathan, Balibar, qui cherche à débusquer le racisme des classiques partout où il se trouve – et même où il ne se trouve pas – a été incapable de mettre en évidence le principe de purification racial appliqué aux textes mis en œuvre par Schmitt avec l’usage de l’adjectif « juif ».