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La glande grammaticale
Benoît Melançon
Professeur titulaire au Département d’études françaises de l’Université de Montréal et directeur scientifique des Presses de la même université. Outre de nombreux travaux sur la littérature française du XVIIIe siècle (Diderot épistolier, Fides, 1996), il a publié récemment un Dictionnaire québécois instantané (Fides, 2004) et coédité le volume collectif Des mots et des muscles ! Représentations des pratiques sportives (Nota bene, 2004).
1Il n’est guère de question plus ancienne au Québec que celle de la langue, ni de plus délicate.
2Les voyageurs qui débarquaient en Nouvelle-France s’interrogeaient déjà sur ce qu’ils entendaient. Le jésuite Charlevoix, au début du XVIIIe siècle, écrivait, par exemple : « Nulle part ailleurs on ne parle plus purement notre Langue. On ne remarque même ici aucun Accent. »
3Le quatrième terme du débat est la liaison fondamentale, en matière linguistique, du national et du religieux. À compter du XIXe siècle, il paraît en effet impossible à quiconque réfléchit sur la langue parlée et écrite dans ce qui s’appelle encore le Canada de penser autrement la question. Chez le poète William Chapman, à l’orée du siècle suivant, on chante ainsi, dans « Notre langue » (1904), « l’idiome légué / Par ces héros quittant pour nos bois leurs falaises », « Ce langage aujourd’hui si ferme et si vivace [qui] doit durer autant que notre race », cette « langue des anciens » semblable à « la colonne de feu / Qui guidait les Hébreux vers la terre promise ! »
4La première école rêve d’une identité nationale incarnée linguistiquement. L’expression la plus radicale de cette position se donne à lire chez le poète et essayiste Octave Crémazie. Le 29 janvier 1867, dans une lettre à l’abbé Henri-Raymond Casgrain, ce parangon de la rectitude nationalo-linguistico-religieuse, Crémazie écrivait : « Ce qui manque au Canada, c’est d’avoir une langue à lui. Si nous parlions iroquois et huron, notre littérature vivrait. (...) Je le répète : si nous parlions huron ou iroquois, les travaux de nos écrivains attireraient l’attention du Vieux Monde. »
5On pourrait ranger dans cette première école les tenants de l’existence d’une langue nationale autonome, à l’origine variété du français, mais qui s’en est progressivement détachée. On y retrouverait ceux qui, dans les années 1960, ont promu ce qu’on appelait alors le joual (le mot joual est une déformation phonétique québécoise du mot cheval, par ailleurs attestée en France...) : les romanciers rassemblés autour de la maison Parti pris (mais pas uniquement), des dramaturges comme Michel Tremblay, un certain nombre de journalistes et de pamphlétaires, taillés en pièce, en amont, par Jean-Paul Desbiens dans Les insolences du frère Untel en 1960, puis, en aval, par Jean Marcel dans Le Joual de Troie en 1973. (Plusieurs des joualisants sont depuis rentrés dans le rang linguistique, sans avoir à s’en plaindre.) On y côtoierait nombre d’auteurs de dictionnaires, certains
6La seconde école postule que le français québécois n’est rien d’autre qu’une variété régionale du français, comme le français parlé en Belgique, en Afrique, aux Antilles ; pour ses partisans, il ne saurait être question de parler d’une langue québécoise, voire du québécois. Il s’agirait plutôt, pour les usagers de la langue, de respecter les règles d’un français dit standard,universel ou commun, en tenant (plus ou moins) compte des pratiques locales. Les puristes hard font la chasse aux anglicismes, aux faiblesses de prononciation, au laisser-aller linguistique ; pour eux, il n’est de bon bec que de Paris. Moins radicaux, les défenseurs d’une norme nationale souhaitent que soit reconnue l’adaptation subie par le français du fait de sa migration en Amérique du Nord
7Il faut y insister : s’il existe une telle chose qu’une norme québécoise (certains parlent de « bon usage québécois »), elle n’est, sauf rarissimes exceptions, ni syntaxique ni phonétique. Les structures de la langue parlée au Québec sont celles de la langue parlée en France, du moins dans les situations où la correction est jugée nécessaire. Dans les autres situations, il en est du français québécois comme de n’importe quelle autre langue ou variété de langue : moins la situation est formelle, plus la liberté est grande. L’accent québécois, lui, diffère sensiblement du français ; en fait, on dirait, plus justement : les accents québécois et les accents français. Cet accent, on peut essayer de le décrire (par exemple, un Québécois prononcera brun là où un Parisien dira plus volontiers brin). On peut aussi en parler avec insistance, aimablement ou pas ; si l’existence d’un « racisme de l’accent »
8Est-ce à dire qu’un voyageur débarquant aujourd’hui au Québec y retrouvera à l’identique le français de l’Hexagone ? Non, bien évidemment. Il pourra être étonné par le vocabulaire et sa répartition. Il entendra des prononciations qui ne lui sont pas familières. Il constatera que le français de Montréal n’est pas exactement celui des autres villes ni de toutes les régions du Québec. Il sera frappé par la reprise des mêmes mots à la mode ici que chez lui (relocalisation,synergie, les préfixes mélioratifs à la hyper-, etc.), mais aussi par la présence de mots du jour différents (défusion,virage ambulatoire,full, etc.), souvent venus de la langue de l’administration ou de celle des jeunes, ou encore de l’anglais. Il aura à respecter des lois linguistiques, au premier chef la Charte de la langue française, la loi 101 promulguée en 1977, maintes fois revue depuis, surtout en ce qui concerne ses dispositions sur l’enseignement et l’affichage public. Il notera qu’un fort sentiment d’infériorité et d’insécurité linguistiques caractérise les Québécois ; un grand quotidien comme La Presse (Montréal) a lancé en 2004 une chronique destinée à corriger les erreurs de langue les plus fréquentes au Québec, renouant par là avec une longue tradition d’hypercorrection et, donc, de discours punitif
9Cela étant, la mondialisation n’est pas moins forte en matière de langue qu’en matière d’économie ou de culture. L’intercompréhension au sein de la francophonie, loin de s’amenuiser, se développe : accroissement des communications, développement d’institutions communes, notamment médiatiques, circulation des personnes, efficacité des industries de la langue – ceci explique cela. Est-ce là le signe d’une uniformité condamnable ? Non : plutôt la reconnaissance que les particularismes ont d’autant plus droit de cité qu’ils ne sont pas des freins à l’échange. Qu’on en juge par le court exercice de lexicographie qui suit.
Benoît Melançon
Professeur titulaire au Département d’études françaises de l’Université de Montréal et directeur scientifique des Presses de la même université. Outre de nombreux travaux sur la littérature française du XVIIIe siècle (Diderot épistolier, Fides, 1996), il a publié récemment un Dictionnaire québécois instantané (Fides, 2004) et coédité le volume collectif Des mots et des muscles ! Représentations des pratiques sportives (Nota bene, 2004).
[ 1] Journal d’un voyage fait par ordre du roi dans l’Amérique septentrionale, édition critique de Pierre Berthiaume, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1994, t. 1, p. 234.
[ 2] William Chapman, « Notre langue » (1904), repris dans Gilles Pellerin, Récits d’une passion. Florilège du français au Québec, Québec, L’Instant même, 1997, p. 28.
[ 3] « Pour un unilinguisme antinationaliste », repris dans Surprendre les voix, Montréal, Boréal, 1986, p. 115-123. Dans ce texte, on peut lire, entre autres déclarations chocs : « Nous n’avons pas besoin de parler français, nous avons besoin du français pour parler » (p. 119).
[ 4] Octave Crémazie, lettre reprise dans Laurent Mailhot, avec la collab. de Benoît Melançon, Essais québécois, 1837-1983. Anthologie littéraire, Montréal, Hurtubise HMH, 1984, p. 57.
[ 5] Jean-Claude Boulanger (dir.), Dictionnaire québécois d’aujourd’hui : langue française, histoire, géographie, culture générale, Saint-Laurent, Dicorobert, 1992 ; Claude Poirier (dir.), Dictionnaire historique du français québécois, Québec, Presses de l’Université Laval, 1998.
[ 6] Léandre Bergeron, Dictionnaire de la langue québécoise, Montréal, VLB, 1980.
[ 7] Marie-Éva de Villers, Multidictionnaire de la langue française, Montréal, Québec-Amérique, 4e éd., 2003.
[ 8] Par exemple, Pierre Martel et Hélène Cajolet-Laganière, Le français québécois. Usages, standard et aménagement, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1996.
[ 9] Orlando de Rudder, Le français qui se cause. Splendeurs et misères de la langue française, Paris, Balland, 1986.
[ 10] Chantal Bouchard en a fait l’histoire dans La langue et le nombril. Une histoire sociolinguistique du Québec, Montréal, Fides, 2002 [1998].
[ 11] La langue et le citoyen. Pour une autre politique de la langue française, Paris, PUF, 2001.