Cités 2008- 1 (n° 33)| ISSN 1299-5495 | ISSN numérique : en cours | ISBN : 9782130566946 | page 3 à 6

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Éditorial
L’odyssée interminable de soi à soi

Yves Charles Zarka


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Si je devais dire simplement en quelques mots en quoi l’œuvre de Paul Ricœur marque la philosophie contemporaine, je soulignerais que la question susceptible d’unifier cette œuvre et d’en illustrer la puissance de synthèse, à travers les multiples champs qu’elle traverse, les innombrables lectures auxquelles elle donne lieu et la diversité des interrogations qu’elle éveille, est celle du sujet. On trouve en effet chez Ricœur un parcours récurrent quel que soit le phénomène qu’il décrit ou le texte qu’il interprète : celui qui va de la destitution du sujet comme ego, conçu comme vérité première et fondatrice, à sa restitution comme ipse, toujours déjà-là, mais à distance de soi et à la recherche de lui-même, de sa propre vérité comme indispensable à son existence même. Mais cet accès à soi, à la vérité de soi est toujours différé, jamais atteint. Il est source d’une inquiétude constitutive de son être, « jusqu’à la mort ». Ce parcours récurrent, qui est un itinéraire interminable de soi à soi, est la trace de la finitude de l’homme et de ses capacités. Il se retrouve dans la phénoménologie de la volonté, de l’action, de la parole, du récit, de la mémoire, de la promesse, du pardon, etc.

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Dans son dernier livre Parcours de la reconnaissance [1], ce parcours devient celui des figures à travers lesquelles le soi se perd et se retrouve, pour se perdre à nouveau et finalement ne jamais pouvoir se replier sur lui-même, ni sur le mode d’une certitude première, ni sur celui d’un savoir absolu terminal. Ni Descartes ni Hegel. Or, pour illustrer le déploiement de ces figures du soi, Ricœur revient sans cesse sur l’Odyssée d’Homère, comme si le chemin de retour d’Ulysse à Ithaque pouvait les représenter sous la forme du récit des travaux. Avec une réserve très importante cependant sur la reconnaissance finale : « Et comment ne pas se rappeler que la reconnaissance finale entre Ulysse et Pénélope, qui met fin aux travaux de celui que le poète appelle l’ “homme aux mille tours”, a pour prix une affreuse tuerie, celle des prétendants rivaux ? “Vengeance”, tel est le titre ordinairement donné par les éditeurs, et sans doute par le public, voire par l’aède lui-même aux derniers livres de l’Odyssée. Quelle pire altérité, jointe à la reconnaissance de la responsabilité de l’action, que le massacre de tous les rivaux du héros. » [2] Mais cette fin sanglante n’est possible que parce que l’Odyssée est le récit de l’autochtone, celui qui a le privilège de revenir chez lui et de s’y faire reconnaître. Or le soi est toujours à distance de lui-même, jamais chez soi, toujours en quelque manière étranger à soi, c’est pourquoi la question de l’altérité est centrale et que la reconnaissance de l’altérité doit trouver une alternative à la violence : ce que Ricœur appelle la mutualité.

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Cette odyssée interminable du soi se découvre et se déploie à travers deux concepts essentiels : l’interprétation et la reconnaissance.

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L’interprétation, tout d’abord. C’est à travers ce concept que Ricœur s’est donné pour tâche de renouveler la phénoménologie. Qu’est-ce que l’interprétation ? Voici la définition qu’il en donne : « l’interprétation, dirons-nous, est le travail de la pensée qui consiste à déchiffrer le sens caché dans le sens apparent, à déployer les niveaux de signification impliqués dans la signification littérale. » [3] Dans le même article de 1965 où se trouve cette définition, la nouvelle voie qu’il entend ouvrir consiste dans « la greffe du problème herméneutique sur la méthode phénoménologique » [4]. Or, si cette perspective suppose une prise de distance par rapport à la phénoménologie de Husserl, en particulier sur la question de l’univocité du sens, elle se sépare également de l’ontologie heideggérienne. L’idée d’une ontologie de la compréhension n’est réalisée par Heidegger qu’au prix très lourd de la perte de toutes les questions traditionnelles qui appartiennent au champ de l’interprétation : l’exégèse, la connaissance historique, l’examen des interprétations rivales. L’ontologisation de l’herméneutique n’a pas en effet pour fonction de les résoudre, mais de les dissoudre. C’est pourquoi, à la voie heideggérienne vers l’ontologie, Ricœur oppose une autre voie, celle qui traverse les disciplines qui engagent une pratique de l’interprétation. La question de l’existence ne sera ainsi abordée qu’au terme d’une démarche qui passe d’abord par la sémantique (aussi bien dans l’exégèse que dans la psychanalyse) et par la réflexion ensuite. Celle-ci ayant pour fonction de rapporter la compréhension du symbole et des signes à la compréhension de soi. La contribution de l’herméneutique à la philosophie réside en effet dans ce retour à soi : « toute herméneutique est ainsi, explicitement ou implicitement, compréhension de soi-même par le détour de la compréhension de l’autre. » [5]

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Cette interprétation de soi fait éclater l’identité du sujet et de la conscience, en même temps que la posture d’un ego certain de lui-même et fondateur. D’abord parce qu’elle suppose une réflexion sur une part obscure de nous-même, notre désir d’être, toujours déjà donné et préalable. Ensuite, parce qu’elle révèle que le moi est sans doute une place vide ou plutôt le lieu d’illusions que l’usage de l’interprétation en psychanalyse révèle dans ce qui est énoncé par un sujet. On comprend donc que l’interprétation de soi pose la question de l’identité. En renonçant à une ontologie unifiée, en émettant l’idée d’une « ontologie brisée » du soi, c’est l’espace autrement plus significatif des types d’identité qui définissent le soi qui est ouvert en direction de l’éthique, du droit et de la politique. Cette problématique de l’identité du soi est au cœur du texte inédit que nous publions intégralement dans ce numéro sous le titre, donné par son éditeur, Jeffrey Andrew Barash, de « L’interprétation de soi ».

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Ce texte qui a été prononcé en 1990 et coïncide donc avec la publication de Soi-même comme un autre [6], articule de manière très synthétique les aspects de l’identité du soi. Il s’agit tout d’abord de montrer la possibilité de récupérer par la réflexivité de l’ipséité l’ensemble des actes d’un sujet comme « sujet parlant, agissant, racontant, se tenant pour responsable ». Ensuite, il est montré que l’identité à soi ne saurait être pensée en termes de l’identité d’une chose ou de la permanence d’une substance. À l’identité-mêmeté d’une permanence est opposée une identité réflexive qui se maintient malgré le changement. Se trouvent ouvertes ici les questions du corps propre, de l’identité dans le temps et de l’identité narrative. Enfin, l’ipséité ne saurait être pensée sans son rapport à l’altérité, ce sont alors les questions de la responsabilité, de la communauté, du pardon, etc., qui se trouvent posées. Ce sont toutes les figures de la vie du soi qui sont récupérées sous le titre de l’interprétation de soi.

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Mais ce qui est pensé en termes d’interprétation va pouvoir l’être également en termes de reconnaissance. L’ensemble des champs que nous avons traversés vont être traduits dans Parcours de la reconnaissance en termes de reconnaissance : reconnaissance-identification, reconnaissance de soi, reconnaissance de l’autre sur le mode de la mutualité. Pour penser une des formes de cette mutualité, Ricœur passe [7] par l’examen de L’autre voie de la subjectivité [8] que j’avais tenté de mettre en évidence à travers l’histoire de la constitution de la notion de sujet de droit. Le passage de la méconnaissance comme unilatéralité à la reconnaissance comme mutualité doit en effet avoir une composante juridique essentielle.

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Pour résumer le rapport entre interprétation et reconnaissance, je dirai que, si le mouvement de l’interprétation est celui par lequel le soi s’éloigne de lui-même, se perd et se disperse en quelque sorte, celui de la reconnaissance lui permet de revenir à lui-même, de se retrouver, mais jamais de manière définitive, dans l’inachevé et l’inachevable.

Notes

[1]

Paris, Stock, 2004 ; nous nous référons à l’édition « Folio », 2005.

[2]

Ibid., p. 386-387.

[3]

Paul Ricœur, « Existence et herméneutique », in Le conflit des interprétations, Paris, Le Seuil, 1969, p. 16.

[4]

Ibid., p. 7.

[5]

Ibid., p. 20.

[6]

Paris, Le Seuil, 1990.

[7]

Paul Ricœur, Parcours de la reconnaissance, op. cit., p. 257-270.

[8]

Yves Charles Zarka, L’autre voie de la subjectivité, Paris, Beauchesne, 2000.