Cités 2008- 1 (n° 33)| ISSN 1299-5495 | ISSN numérique : en cours | ISBN : 9782130566946 | page 181 à 183

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Ritournelles de la vie ordinaire ou : comment penser la précarité de la vie ?


Judith BUTLER, Vie précaire, Paris, Éd. Amsterdam, 2005, Le récit de soi, Paris, PUF, « Pratiques théoriques », 2007. / Guillaume LE BLANC, Vies ordinaires, vies précaires, Paris, Le Seuil, « La Couleur des idées », 2007 ; Les maladies de l’homme normal, Bègles, Éd. du Passant, 2004 ; éd. augm., Paris, Vrin, « Matières étrangères », 2007.

« Le style, c’est ainsi la ritournelle de vies ordinaires tremblantes. » G. Le Blanc, Les maladies de l’homme normal, p. 167.
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Analyser la fragilité humaine, selon Joan Tronto [1], principale théoricienne de l’éthique du care, permet de comprendre, sur le plan existentiel et moral, l’ensemble de l’action humaine, afin de soutenir le monde et d’y vivre le mieux que possible. Prendre appui sur l’exception, propose de son côté Judith Butler [2], c’est penser la règle non comme inversion, mais comme modèle d’invention de nouvelles formations du sujet : « C’est l’exception, écrit la philosophe en 1990, qui nous donne la clé pour comprendre comment est constitué le monde ordinaire, que nous prenons comme allant de soi. »

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S’il importe de dénoncer la souffrance réelle de ceux dont la domination de la norme renvoie l’existence dans l’inhumanité et l’irréalité, il ne s’agit pas de rejeter l’homme ordinaire, mais de se demander comment il fonctionne, ce qu’il exclut et ce qu’il révèle. Se dessine une phénoménologie de la figure de l’ « homme précaire », à travers son invisibilité et son inexistence dans le concert démocratique. Le développement des Subaltern Studies, sous l’impulsion théorique de la philosophe Gayatri Spivak [3], rappelle le contexte de la critique postcoloniale de la modernité : on se souvient de Deleuze [4] évoquant la minorité pauvre des habitants des Pouilles (dont Carmelo Bene fit entendre la folle émeute de Campi Salentina), Deleuze qui signale la poursuite de l’informe et de l’informulé chez les damnés de Beckett, pour qui les voix sont les flux qui pilotent des corpuscules linguistiques... On se souvient de Bourdieu [5] arpentant la rue des Jonquilles dans la Lorraine abandonnée par les maîtres des forges, de misère de position plus que de condition, expérience douloureuse du monde social pour ceux qui, comme le contrebassiste de Patrick Süskind, occupent une position fragile à l’intérieur d’un univers prestigieux, Bourdieu qui lance la formule décisive : « La précarité est aujourd’hui partout... » On se souvient de Foucault [6] qui dit le choc mêlé de beauté et d’effroi à la lecture de vies devenues cendres et croisées dans un registre d’internement du XVIIIe siècle, Foucault qui reconnaît à travers les analyses des modes de subjectivation – la vie vécue et pensée comme une épreuve – la constitution du sujet moderne.

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Comment dire la vulnérabilité ? Comment tenir un discours critique et anthropologique sur la précarité [7] ? Comment dessiner les visages, les contours, les signes de la défaite ?... La précarisation, écrit Guillaume Le Blanc, est une « défaite sociale du soi ». Pour Judith Butler, la performativité est d’abord interpellation sociale. La dépossession, qui culmine dans la privation de voix et de visage, ces vies étouffées comme on étouffe un feu ou un cri, l’effacement de ceux qui n’ont pas même une gueule noire ou une gueule cassée à objecter au monde, ce silence strident des exclus, des chômeurs, comment le faire entendre ?

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Si l’homme occidental s’est construit dans le souci de soi, comment la philosophie contemporaine peut-elle aller à l’encontre de cet effondrement ?

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La vulnérabilité des précaires commence dans la fragilisation sociale et s’achève en désaveu de soi. Résolution défaillante : à l’horizon de ces blessures s’éprouve l’absolue étrangeté de la vie. Chacun à sa manière, Judith Butler et Guillaume Le Blanc rencontrent cette opacité qu’engendre la précarité comme une interrogation éthique. Il s’agit de redonner au précaire voix et visage en accompagnant cette déroute, cet acharnement du murmure des bas-côtés, pour entendre ce qu’il nous dit de nous-mêmes, de la langue, du terrain social. Qu’est-ce que la vie errante découvre à propos des situations établies ? Qu’est-ce que le balbutiement nous enseigne à l’égard de la norme ? Qu’est-ce que la vie fragilisée nous dit de la fragilité de l’être [8] ?

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Politique de la langue volée. La norme est trouée, bousculée, évadée d’elle-même à travers cette parole pauvre et stridente. Dès lors, se mettre en scène dans une narration partielle de soi (J. Butler), éprouver l’usure de la vie ordinaire pour y déployer un style, un tremblé de l’existence (G. Le Blanc), c’est rendre la création à ces figurations minuscules qui déplacent la norme, qui effacent les cadres de « la normalité ». « Il est temps de réhabiliter les déplacements imperceptibles de la vie ordinaire », écrit G. Le Blanc.

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Si la démocratie se vérifie dans la circulation libre des paroles, encore faut-il que la conversation ne se limite pas à la conservation des structures élémentaires de l’ordre social, mais qu’elle s’ouvre elle-même à la discordance des voix. Contre la mélancolie monocorde du refrain, seule la ritournelle lacunaire de l’infortune, variation inédite à plusieurs voix, peut faire résonner aujourd’hui la puissance du quotidien (Le Blanc). Seule la défaite des formes narratives identitaires [9], comme autant de fixations narcissiques, peut transformer le récit – le souci – de soi en compréhension de la vulnérabilité des autres (Butler). Nouvelles allures de vie, configurations d’une blessure, approches de la précarité : avec Le Blanc et Butler, c’est une nouvelle narration de la vie qui se fait jour. Dans ce sens, la dernière partie de Vies ordinaires, vies précaires constitue un plaidoyer pour l’invention d’une clinique de la précarité. L’institutionnalisation du soutien social contribue à restaurer la voix des précaires et à leur redonner la possibilité d’un agir créateur en rouvrant le chemin de la reconnaissance.

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Aliocha Wald Lasowski

Notes

[1]

Joan Tronto, Moral Boundaries : A Political Argument for an Ethic of Care, New York, Routledge, 1993.

[2]

Judith Butler, Gender Trouble. Feminism and the Politics of Subversion, New York, Routledge, 1990.

[3]

Gayatri Spivak, « Can the subaltern speak ? », in Cary Nelson et Larry Grossberg (dir.), Marxism and the Interpretation of Culture, Chicago University Press, 1988, p. 217-313.

[4]

Gilles Deleuze, « Un manifeste de moins », in Superpositions, en collaboration avec Carmelo Bene, Paris, Minuit, 1979, et « L’Épuisé », in Samuel Beckett, Quad et autres pièces pour la télévision, Paris, Minuit, 1992.

[5]

Pierre Bourdieu, La misère du monde, Paris, Le Seuil, 1993, et Contre-feux, Paris, Raisons d’agir, 1998.

[6]

Michel Foucault, « La vie des hommes infâmes », Les Cahiers du Chemin, no 29, 15 janvier 1977, et L’herméneutique du sujet. Cours au Collège de France, 1981-1982, Paris, Le Seuil - Gallimard, « Hautes études », 2003.

[7]

Parmi les publications sociologiques récentes, voir trois ouvrages sur la précarité : Stéphane Beaud, Joseph Confavreux et Jade Lindgaard (dir.), La France invisible, Paris, La Découverte, 2006 ; Hugues Lagrange (dir.), L’épreuve des inégalités, Paris, PUF, 2006, et Serge Paugam (dir.), Repenser la solidarité, Paris, PUF, 2007.

[8]

Sur l’épreuve de la vulnérabilité et sur la maladie comme précarité, se reporter à G. Le Blanc, « La vie psychique de la maladie », Esprit, janvier 2006, p. 121. Sur l’éthique de la sollicitude et du soin, voir Sandra Laugier et Patricia Paperman (dir.), Le souci des autres, Paris, Éd. de l’EHESS, « Raisons pratiques », 2006.

[9]

Sur l’idée que la conception de l’humain doit être sujette à réinterprétation, déliée de tout support identitaire et ouverte à une articulation future, voir Judith Butler : « Faire et défaire le genre », Le Passant ordinaire, no 50, 2004 ; « Vivre hors de soi », Comprendre, no 6, 2005 ; et « Vivre sa vie », Contretemps, no 18, 2007.