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L’inconscient politique
Jacques Broda
1Comment émerge un concept à la conscience, au savoir ? Comment émerge une notion ? Un mot, ou comme ici un agencement de mots surprenants ? De quelle naissance, à l’être du savoir sommes-nous redevables ? Quels sont les forceps de la connaissance ? Je vous invite à suivre le chemin d’une découverte, celle de l’inconscient politique, comme instance de la subjectivité et de la militance. C’est à partir d’une pratique, d’une pratique théorique que la notion a émergé, elle s’est construite par analogie avec la notion d’inconscient poétique, elle entretient avec cette dernière une affinité sémantique plus que théorique. La question de l’engagement politique est posée ici à sa racine, classe et conscience de classe, théorie du reflet, sur-détermination des forces productives et des rapports sociaux, idéologie dominante et classes dominées, nous semblent trop courts pour expliquer la force de l’engagement et surtout sa fidélité. L’inconscient politique nous permet de mieux nous approcher de la racine subjective d’un engagement que le concret des rapports questionnera, enrichira, déstabilisera, reconfigurera. Un inconscient politique, fait d’un rapport insu au monde des signifiants qui partage le juste de l’injuste, plus tard, le légitime de l’illégitime. Venons-en maintenant à la matière d’une démarche inédite, matérialiste.
2Il s’agit d’un groupe de paroles et d’un atelier d’écritures, d’un espace-temps où nous nous réunissons à la cadence d’une fois par mois, depuis douze mois, dans la salle mauve de la fédération du parti communiste, à Marseille, rue de Lyon, quinzième arrondissement). Nous, désigne ici huit camarades du parti, et le sociologue que je suis
3Communauté d’esprit, esprit du commun, mise en partage de paroles, d’écrits, de réflexions, critiques, tout est passé au peigne fin de l’analyse. Il a d’abord fallu que le groupe existe, devienne collectif, bloc d’amitié. Travail sur le temps et la fidélité qui ont été les nôtres tout au long de ces douze mois, pour qu’au final émerge la notion d’inconscient politique.
4Je restitue ici sa première énonciation, en juillet 2003 : « Nous fondons le parlécrit, comme Lacan le parlêtre, l’être s’écrit. Le parlécrit creuse une militance où se rencontrent des sujets de paroles, d’actes, écrits. Cette totalité est inédite, elle se dit là. Ou plutôt se balbutie. C’est dans le bégaiement de nos réunions, ici évoquées que se profile un nouveau langage, une langue de verre. La transparence est illusion, l’apparence défaite. S’il existe, nous allons à la rencontre d’un inconscient politique. Il serait fait de traces mnésiques, traumatiques, éthiques, et poétiques. L’inconscient politique, nous fait agir et penser à notre insu, le savoir nous motive. »
5Télescopage, percussions, rencontres inédites entre la poésie, la politique et la psychanalyse. Henri Meschonnic nous a beaucoup aidé, qui milite à l’intersection de l’éthique, du poétique et du politique
6L’atelier, quant à lui, est traversé de part en part par la multiplicité des chants d’expériences, ceux où chacun écrit le récit de sa vie, sa pratique, son engagement. Parole militante, parole créatrice de valeurs. À travers ces paroles, ces dires, ces essais d’écritures, je voyais se profiler, un savoir insu, un savoir non-dit, un être sensible à l’être-commun ; enfoui, profond, indicible parce qu’inaccessible au chant du savoir et de la pratique, une chose qui nous pousse à être-ensemble, à êtres de justices, sans que nous le sachions, ni pourquoi. On pourrait reprendre la notion de grâce, dont parle Alain Juranville
7De fait, c’est la lecture de Pierre-Jean Jouve, qui a déclenché la mise en relation des champs entre eux. Pierre-Jean Jouve parle d’inconscient poétique : « Par-delà, les structures instinctuelles définies, en elles et en dehors d’elles, on devrait pouvoir supposer une zone d’images, que j’appellerai inconscient poétique, zone génératrice et lieu d’inspiration selon les deux grands schémas fondamentaux : éros et mort
8Une zone d’images, bribes de rêves. L’inconscient politique est structuré comme une image. Cette image, nous envisage. Bien évidemment, cela n’exclut en rien le langage, mais nous voulons insister sur cette zone d’ombres, d’impressions fugaces, fugitives, auditives aussi, qui font très tôt, le bain, le lien du politique. Paraphrasant Pierre-Jean Jouve, nous disons : « Le diseur de mots est celui qui dans l’extrême veille, harponne un équivalent du rêve…
9Il y a une quête, un désir, un souhait, une envie, un arrachement à l’être-là. Une volonté de savoir, de vouloir et de pouvoir. Une force qui pousse, au-delà les limites du sens. À la recherche du temps impatient. L’inconscient poétique nous ouvre à la métaphore et à sa mélodie, il rend possible la subversion de la parole, il est le lieu d’une invention sublime. L’inconscient politique nous ouvre à l’autre comme juste, il rend possible la pensée subversive, dont il épingle l’éthique. Bien au-delà, encore, il saute par-dessus le temps : pose un défi à la mort, à sa propre mort ; en son ouverture post-chronique, il tente d’arracher à l’inacceptable une transcendance de l’action transmise !
10L’inconscient poétique d’un côté, notion pré-existante à notre expérience-démarche, le vécu intense de l’atelier d’écritures, déplacement et condensation, fondent cette proposition d’inconscient politique comme télescopage entre mon savoir de l’inconscient, mon écoute du groupe, la notion du poète. De la fusion de ces trois chants, émerge dans la pensée l’inconscient politique : le fil rouge de nos engagements, il en est le ressort, le sens profond, caché, pulsionnel ou plutôt désirant.
11Savoir, écoute-collectif, concept, si je parle des trois chants, pour dire aussi les champs épistémologiques, c’est à dessein, à vouloir insister sur la chant de la parole, de la voix, de la mélodie. Le champ des savoirs est aussi le chant du savoir.
12Dans l’atelier, Jacques Baudoux nous parle des années Viet-Nam, en termes bouleversants : pendant la guerre d’Indochine, le père de Jacques a été sauvé par son futur beau-père, guérisseur par les plantes d’une blessure au pied. Il nous parle, il écrit de sa naissance et du voile qui sépare son berceau de la salle commune. Il entend parler viet-namien, cette langue qu’il ne parlera pas, mais que sa mère parlera clandestinement dès son arrivée à Marseille. À l’adolescence, Jacques qui a perdu sa mère, rencontrera des communistes qui l’adopteront. Jacques va très loin dans la remontée des souvenirs, il les écrit-décrit ; pour la première fois de sa vie, s’annoncent et s’énoncent simultanément ce rapport aux politiques de la cité en guerre. Jacques écrit un livre, recueil de textes au titre délicat : Garance de soi.
13J’interrogeais également, les bases adolescentes, de mon engagement politique : les brigadistes espagnols réfugiés à Toulouse, les travailleurs immigrés et la guerre d’Algérie, ne berçaient pas mon enfance. Ce sentiment étrange que la guerre n’était pas finie. Comment pourrait-elle l’être dans notre souvenir, sans avenir ? Sans avenir, donc sans espoir, c’est précisément ce à quoi je m’accroche, reprenant, le chant des partisans de Vilno : Ne dis jamais que tu suis ton dernier chemin. Ici encore, la guerre, les guerres comme autant d’injures faites aux idéaux qu’enfant je chérissais. Et la volonté de réparer, certes, mais aussi de m’associer, d’être avec, ensemble, portés par cette pulsion commune, qui est à la racine du mot communiste.
14On l’aura compris, c’est à partir de l’idée communiste que j’étaye le trépied : pulsion commune, inconscient politique et parole militante. Au centre, mon engagement personnel, et la question de la crise du lien social, du lien politique, dont je fais l’hypothèse qu’elle est d’ordre anthropologique et non idéologique. Ces crises ne seraient en fait que l’expression phénoménale de nouvelles subjectivités en œuvre de ruptures, celles où précisément l’inconscient politique, deviendrait autre, par absence de transmissions, d’élaborations, d’inscriptions signifiantes : cet autre nous le nommons barbarie.
15Je forge et force ici l’hypothèse, d’une infrastructure de personnalité construite à partir d’une totalité où les idéaux nourrissent et se nourrissent des réels incorporés, des événements, des faits et lieux, paroles, jusqu’aux odeurs. Tout ça m’a été transmis par mon père. La faucille et le marteau. C’était déjà là. C’est déjà là, telle est la définition des rapports sociaux que donne Marx. « L’essence de l’homme, n’est pas une abstraction inhérente à l’individu isolé. Dans sa réalité elle est l’ensemble des rapports sociaux
16Quelle est l’inscription subjective des rapports sociaux ? Par quelles diffractions, effets de sens et d’émotions, poinçonnent-ils en le sujet le désir de justice ? La question demeure posée. Ici, nous faisons l’hypothèse d’une pulsion commune : elle vise à lier les choses et les êtres, au-delà de la seule dimension altéritaire, liée à éros elle vise à rassembler, à aimer les similitudes, quitte à les créer, les recréer. La pulsion commune, on l’a compris, serait à la base ontologique de l’idée communiste, non pas comme un donné, un instinct, tout au contraire comme un dépôt archaique, ancestral, une archéologie du vouloir ouvert à la multitude
17Engagement de chacun pour tous. Ce tous n’est pas anonyme et chacun n’est pas solitaire. Tous, c’est tout un chacun, c’est la multitude des êtres vivants, des sujets de la terre asservis, dominés, exploités, persécutés. Tous ceux qui sont là, à l’instant à venir aussi au monde et à l’histoire. Il y a un universel à être communiste, à vouloir le juste pour tous et à être conscient d’être un être pour la multitude. Un être singulier. Un être à être ensemble dans la même symbolique des valeurs et des concernements. Être concerné par tout un chacun, persécuté. Et chacun pour tous. Être concerné à être pour la vie, à lutter contre les forces de la mort. Une mise en partage, en commun, d’un espoir fou, à créer une nouvelle pulsion qui résoudrait la contradiction hystérique entre pulsion de vie et pulsion de mort. C’est la pulsion commune.
18Elle participe de la conscience de classe et de sa prise. Elle est à la base de la conscience de classe. C’est à partir d’elle que transite l’inconscient politique. Elle lie les hommes entre eux à partir de la prise de conscience simultanée de l’inconscient, de l’exploitation-dominations et de la route piégée qui conduit à l’émancipation. Elle rattrape la pulsion de mort avant qu’elle frappe, fut-ce contre soi-même, elle ramène la pulsion de vie au réel, à sa résistance. Et oblige à inventer avec l’autre juste, le tiers symbolique. La pyramide symbolique.
19Il s’agit ici d’une expérience, d’un vécu, d’une traversée, d’un éprouvé, paraphrasant Emmanuel Lévinas, « Une pensée philosophique, repose sur des expériences préphilosophiques
20Il nous faut chercher les chemins, les filets du maillage des représentations, des symboles, du désir des parents, qui jalonnent cette expérience singulière, et en même temps commune. De ce qui à moment donné, donne un sens supérieur au sens idéologique. Un sens personnel, un sens éthique, un sens politique. Un être au monde du bébé accueilli dans le monde. Accueillis pour certains, déportés pour d’autres. Déportés hors du champ des registres symboliques qui fondent le politique, le religieux ou l’éthique, l’inconscient politique s’autorise du presque rien, du peu, du dérisoire. Très tôt tu captes, tu raptes, une force. Une photo. Un chant. Une photo dans un cadre. Le cadre est là, donné, posé à même la télé. Le regard rieur, d’un grand-père, italien, le foulard rouge serré autour du cou. Enfant tu regardes une image qui te regarde. Tu deviens l’image de l’image. Tu es sage.
21À ton insu, dans cette douleur-joie qui est faite au temps, tu deviens toi-même, tu te politises, mais tu ne le sais pas. Tu le sais, sans le savoir. Tu le sens. À cet instant se forge ta sensibilité politique. Du sens mis sur le signe, né le signifiant.
22L’inconscient politique est structuré comme une image. Celle de l’humiliation et de sa riposte. Celle du regard que le père posait sur la mère, et le monde. Ce regard pour lui conscient, ou presque imprime ton inconscient. Une trace indélébile, elle t’appartient plus que te ne lui appartiens, et détermine de quel côté tu te situes. Poétiser c’est mettre des rapports en images, politiser c’est mettre des images en rapports
23Cette image n’est pas un fantasme, tout au contraire c’est une construction réelle de la réalité pour ce qu’elle est de rupture avec la mort et l’inceste. Cette image, te poursuit, t’appartient, ce n’est qu’après-coup qu’elle fera sens, effet de vérité de l’unicité de ton être, elle te raccroche à l’universelle métaphore. Nous avons osé écrire : seule la parole militante n’est pas incestueuse, parce qu’elle rompt le rythme du même au même, et inscrit la rupture dans l’écriture. La pulsion commune nous arrache du fantasme incestueux, communautaire, fraternel, pour raccrocher tous les fragments possibles de tous les possibles comme universaux. Brise l’Un, totalité totalitaire, au fil de l’unicité identitaire.
24La crise du lien politique s’origine ici dans l’impossible décollage, du même au même, et par la fascination qu’exerce l’hypnose sociale, quant à inverser les registres du symbolique et de l’imaginaire. Cette chute, cette perte, ce gouffre, interrogent en son essence le fond de transmission qui défaille, mais aussi la capacité à inventer de nouvelles rhétoriques qui rassembleraient en un front commun les sujets forts du savoir d’eux-mêmes, forts du savoir des luttes, forces de vie plus que forces de travail.
25L’inconscient politique refoule du défoulé, du déroulé socio-politique, qui ne fait pas forcément effraction dans la vie psychique, mais y infiltre dans les gestes du quotidien, la caresse, l’ambiance, le signe et le symbole sur lequel enfant je raccroche le désir et la loi. Ce peut être une conversation, une scène, une émotion, un geste ineffable qui se présente à toi, tu es perméable et aussi vulnérable, éponge, tu absorbes inconsciemment le sens de ta révolte. A-t-on jamais pensé la perméabilité du nourrisson, de l’enfant aux signifiants du politique ? A-t-on jamais réfléchi au bain de langage qui l’entoure, des réunions de cellule à la maison, du tract tiré, distribué, du porte à porte qu’il accompagne, de la manif qu’il conduit ? A-t-on jamais pensé à l’impact de cet imaginaire, déroulé du social, dans les sphères conscientes, préconscientes et inconscientes de la psyché. Il faut reconstituer ces perméabilités signifiantes pour les nourrissons-enfants-adolescents en quête de valeurs transcendentales aux conflits œdipiens. L’inconscient politique c’est la rencontre originale et originelle d’un désir, d’un signifiant, d’une valeur.
26Il lie le sens des rapports sociaux entre eux, en donne la configuration subjective ; sens commun et sens partagé s’originent du sens personnel. Sens personnel qui n’existe que de la pré-existence du sens commun. Les rapports sociaux sont un donné, l’inconscient politique un construit. Un diaphragme subjectif de réalité sociale, devenue réel humain. Il n’est pas un reflet mais un nouage subjectif, fait de bouts de signifiants eux-mêmes issus-produits des rapports sociaux et de leurs écritures. Il transnomme la violence en faïence, le fiasco en credo utopique : le monde à venir, qu’aucun œil n’a vu.
27Avoir une culture politique c’est plus qu’en détenir un savoir et une expérience, c’est en transmettre le goût, la saveur, le désir, et ouvrir l’avenir. L’inconscient politique c’est le rapport inconscient à la politique. On parle de sensibilité politique, mots apparemment antinomiques, voire antagoniques, et pourtant ce qui sous-tend mon désir est aussi du registre du monde sensible, infra-conscient. D’un monde déjà là, qui m’accueille et que j’invente à partir de là, de lui, d’elles. La Commune a fait Rimbaud. Shoah Celan.
28L’essence in-humaine n’est pas une abstraction inhérente à l’individu isolé (pris à part). Dans sa réalité, c’est l’ensemble des rapports a-sociaux. ln-humanité, rapports a-sociaux, Marx l’a très peu pensé et pourtant le social est traversé de part en part par cette réalité, et son anthropologie. La violence sociale, économique, familiale, conjugale, empêche de penser, d’aimer, désirer-se projeter.
29La violence met les corps et la mort en partage. Le partage en tant qu’essence est anéantisé. Penser le politique et son inconscient à partir de là, avec ceux-là, voire contre eux, est un pari. Ne pas le penser c’est la dérive populiste, le penser c’est interroger encore plus profondément, la destruction des valeurs, des langages, des identités, des cultures dans le capitalisme triomphant et leurs ravages subjectifs que l’absence de projet précipite : La mort, c’est l’absence de projet.
30Nous sommes allés à cette rencontre dévastatrice, et voyons naître sous nos pieds des fleurs empoisonnées. Que s’est-il passé en l’espace de trente ans ? Que se passe-t-il aujourd’hui, qui nous alerte d’une déshumanisation rampante, d’une in-humanité récurrente, que rien ni personne ne semble vouloir contenir.
31La perte du travail, la précarisation généralisée des emplois, l’insécurité sociale, les violences domestiques, la toxicomanie, frappent de plein fouet la classe ouvrière et ses enfants. Il aura fallu une génération 1974-2004, pour anéantir l’essence des idéaux et des acquis, laissant venir au monde des enfants morts-nés aux cultures de luttes.
32Il y a. Il y a eu. Il y aura. Il y aura une rencontre, une injustice dont nous serions témoins ou victimes, plus tard – peut-être – bourreaux. Un être là, blessé(e), et répare dans la quête d’une symbolique politique qui donne sens à l’insensé, et bloque l’effondrement psychotique. Il ne s’agit pas du Nom du Père, mais du Nom-de-tous-les-Pères. La politique c’est : Le-Nom-de tous-les-Pères-associés à maintenir l’être vivant debout. C’est autour de leurs sacrifices, de leurs luttes, de leurs joies, drapeaux déployés que l’inconscient politique forge les images archaïques de l’engagement.
33L’infra-structure de la personnalité est touchée à ce point précis où l’idée de l’homme coexiste à celle de tous les hommes, et où la reconnaissance de l’unicité de chacun passe par la connaissance de la solidarité de tous.
34Aucun tract, aucun discours, aucune déclaration d’intention ne peut greffer ce qui est absent définitivement, fait trou, fait creux. La forclusion du Nom-de-tous-les-Pères.
35Et l’autre a pu s’auto-baptiser le petit père des peuples, il n’en de-meure pas que la roue de l’Histoire, nous a rendus presque tous fous, presque fous. La forclusion du Nom du Père, signe de la psychose, celle du Nom de tous les Pères la barbarie. Les deux la sauvagerie.
36Cette forclusion, n’est pas sans rapport avec l’attaque révisionniste et/ou négationniste. Là où meurt la mémoire, meurt aussi l’espérance, et l’être de mémoire que je suis ne peut être que dans un rapport réel à la mémoire réelle, jusqu’à l’immémorial d’une essence incertaine, traumatique.
37L’entame plus profonde, elle touche à l’essence des valeurs-solidaires-de-justice qui fondent le sujet, sa division et les signifiants qui l’inscrivent. L’association, n’est pas un concept propre à la psychanalyse, l’ait (Association internationale des travailleurs) fondée par Marx, le montre, les hommes s’associent entre eux pour transformer les rapports sociaux. Ils le font en conscience et inconscience de classe. Ne laissent pas leur inconscient dans le vestiaire de la lutte des classes. Inconscient de l’inconscient ils vont défaillir quant à la transmission laissant sur le carreau de l’insu, du non-dit, du non-transmis, des pans entiers de leurs histoires singulières et collectives. Elles deviendront forcloses. Rejetées à l’extérieur du champ de la conscience et de l’inconscience.
38Le passé tel qu’il a existé n’existe pas. Il est forclos. Dans ce passé, il s’agit, d’en référer, à tous les a-nonymes, les sans-noms, les sans-voix, no vox, les voix, et les noms qui ont fait l’histoire, qui n’existent pas, qui n’existent plus dans l’histoire révisée.
39Que faire ?
40Résister et construire : telle est la fonction paternelle, telle est la fonction militante. Les militants sont les pères de l’histoire. Il leur incombe de creuser, d’inventer le champ des possibles dans les champs du réel. Dans les champs de mines. Les militants sont des inventeurs, inconscients de leurs rôles, de leurs fonctions, bien souvent ils avancent dans la nuit de leurs convictions, certitudes, posent un pied devant l’autre, un tract après l’autre, émerge la frêle parole de lutte, gouttes de rosée sur la cité. Le rouge s’écarlate.
41Les militants sont les pères de l’histoire. Et, si j’insiste sur la forclusion du nom-de-tous-les pères-associés, c’est parce qu’elle nous laisse orphelin, nous qui avons du mal, beaucoup de mal, à maintenir dans l’histoire ce qui nous maintient dans l’histoire.
42« L’inconscient, c’est la politique », énonce Jacques Lacan, le 10 mai 1957, dans le séminaire : La logique du fantasme.
43Nous avons interrogé les formes de résistance communes, les partages et les désirs communs, avons rencontré la pulsion commune, l’inconscient politique et la parole militante. Contrepieds, contre-poids, à la forclusion du nom-de-tous-les-pères-associés, nous mesurons l’ampleur du désastre, des lacunes, qu’aucune voix ne vient réparer. Elle ne le saurait d’ailleurs. Qu’à la construire nous-mêmes.
44Entre faïences et défaillances, l’inconscient politique – concept et réalité – interroge la transfiguration des fonds d’(in)-humanités, par ce texte décrit.
Jacques Broda
[ **] Jacques Broda, professeur de sociologie, université de la Méditerranée, Marseille 2004.
[ *] Cet article a également été publié dans la revue Passages, octobre-novembre 2004, n° 138/139.
[ 1] Il s’agit de : Leïla Arif, Jacques Baudoux, Michel Carrière, Suzanne Catelin, Sophie Celton, Jean-Marc Coppola, Geneviève Droin, Christine Mendelshon, et Jacques Broda.
[ 2] H. Meschonnic, Politique du rythme, Éd. Verdier, Lagrasse.
[ 3] A. Juranville, « Lacan et la politique », Cités, 16, 2003.
[ 4] E. Lévinas, De Dieu qui vient à l’idée, Éd. Vrin, Paris, 1986.
[ 5] P.-J. Jouve, En miroir, Paris, Mercure de France, 1954.
[ 6] P.-J. Jouve, op. cit.
[ 7] K. Marx, L’idéologie allemande, Paris, Éditions Sociales, 1968.
[ 8] Le communiste, désigne ici, le comme-un de tous, il ne rabat pas le signifiant sur le signifié-parti. Tout au contraire, il ouvre sur la sensibilité, la posture, la position d’écoute, de parole et d’action. Le commun de chaque-un, ouvre l’autre comme autrui, en se décalant du discours du Maître, se risque au discours du Prolétaire, à construire. Il y a une infrastructure inconsciente, intrinsèque au sujet divisé ; elle contient pulsion et représentations, nous la nommons inconscient politique.
[ 9] F. Poirié, Emmanuel Lévinas. Qui êtes-vous ?, Éditions La Manufacture, Paris, 1987.
[ 10] Quand l’ensemble devient Nous, se pose la question du sujet, du désir commun, de la pulsion commune, jusqu’à la pointe d’une rime qui fond poétique en politique. Écoutons le dialogue entre Jean Bollack et Paul Celan : « Comme je m’interrogeais (J.B.) dans une conversation sur la valeur du Nous, dans le poème Cologne, Am Hof, mon interlocuteur (P.C.) me dit : “Ce sont les hommes, l’humanité” dans Bollack, J., L’écrit, une poétique dans l’œuvre de Paul Celan, puf, Paris, 2003. Je souligne ce trait majeur de la poésie de Paul Celan, engagée, au bout, d’un texte dédié à Paul Éluard, qui se clôture par un Nous, terrible. “(A), celui qui lui disait tu / rêve avec lui : Nous.” » Ce nous convoque plus qu’un vague tous ensemble, il fonde la cofraternité militante à la pointe extrême du désir de l’être politique, de sa filiation, êtres d’idées et d’actions envisagées.
[ 11] Logiques individuelles et logiques politiques n’ont pas les mêmes ressorts ni les mêmes dynamiques, la transversalité des concepts est toujours hasardeuse. Nous prenons ici le risque de l’analogie, et du transport conceptuel : il nous incombe de mettre en partage, les prémisses d’une connaissance militante, qui tatonne dans la pratique et dans la théorie ; le plus souvent ignorante des ressorts qui agencent son désir, elle se heurte ou se fracasse à des parts de réels, qui résistent à toutes les résistances (organisées).
[ 12] S. Rabinovich, La forclusion, enfermés dehors, Éditions érès, Toulouse, 2000.
[ 13] Y.C. Zarka, Point sensible de la psychanalyse, Cités, 16, 2003.
[ 14] Nous saisissons les limites d’une proposition qui positive volontaristement l’inconscient politique. La pulsion commune (C), n’existe pas sans son contraire (-C), cette pulsion nous la nommerons : pulsion d’effacement, celle qui vise à gommer, dénier, refouler, évincer les formes symboliques et les traces mémoriales des savoirs de luttes, en deçà des savoirs de justice. À l’externe, c’est la pulsion révisionniste, celle qui tronque l’histoire, annule la lutte des classes. À l’interne, la pulsion d’effacement inscrit le sujet dans un fantasme persécutif. Elle efface l’amour, l’amour donné, l’amour reçu, l’amour réel, le réel de l’amour. C’est contre elle que lutte notre écriture.
[ 15] P. Celan, Part de Neige, Poésie, n° 21, 1978.
[ 16] Cité par Jean Bollack, L’écrit, une poétique dans l’œuvre de Celan, puf, Paris, 2003.
[ 17] E. Lévinas, Du sacré au saint, Paris, Éditions de Minuit, 1977.