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La grande partie de monopoly balkanique
Jean-Arnault Dérens
historien et journaliste,directeur du site internet Le Courrier des Balkans : http://bok.net/balkans/
1Contrairement à ce que certains avaient peut-être espéré, la chute de Slobodan Milosevic, le 5 octobre 2000 à Belgrade, ne signifie pas que les Balkans vont ipso facto s'engager dans une phase de paix et de (re)construction démocratique. On a souvent souligné combien l'ancien maître de Belgrade a su jouer sur plusieurs registres. Il a incontestablement su utiliser la vague de renouveau nationaliste qu'il avait lui-même en partie, mais en partie seulement, suscitée, quitte à savoir prendre ses distances avec ce nationalisme lorsque le besoin politique s'en faisait sentir. Apparatchik communiste manipulateur, Slobodan Milosevic n'était sûrement pas un nationaliste serbe sincère. En revanche, il a eu besoin de susciter un ennemi pour justifier sa propre politique agressive. Le dirigeant croate Franjo Tudjman fut l'homme de la situation, alors que lui-même professait le nationalisme croate le plus radical et le plus sincère. Les révélations qui se multiplient sur les entretiens secrets entre les deux présidents révèlent que, jusqu'à la fin de sa vie, Franjo Tudjman croyait possible de redéfinir les frontières des Balkans sur des bases strictement nationales. Ainsi, encore à l'été 1999, il envisageait un partage de la Bosnie entre la Serbie et la Croatie, tout comme il ne se montrait pas hostile à un partage du Kosovo entre Serbes et Albanais
2Nul doute que les « droits historiques » ou ethniques des Serbes ou des Croates sur tel ou tel territoire étaient des concepts vides de sens pour Slobodan Milosevic ; seules comptaient à ses yeux ses retorses stratégies de pouvoir. Par contre, la société serbe a été profondément bouleversée par plus de dix années de guerres, de propagande et de sanctions internationales. Les « orphelins de la Grande Serbie »
3Le débat politique serbe a été, de surcroît, entièrement dominé durant des années par la question nationale et, aujourd'hui encore, les thématiques économiques occupent beaucoup moins de place dans ce débat que les questions portant sur la nation elle-même : résolution de la crise dans le sud de la Serbie, statut du Kosovo, relations avec le Monténégro, autonomie de la Voïvodine, éventuelle régionalisation de la Serbie. Exsangue après plus d'une décennie de « milosévicisme », la Serbie est une Nation qui doit se repenser elle-même. Dans la nouvelle majorité serbo-yougoslave, les courants nationalistes, plutôt liés à l'Eglise orthodoxe, regroupés autour de la figure de proue qu'est le président fédéral Vojislav Kostunica, l'emportent largement sur les courants réformateurs conduits par le Premier ministre de Serbie Zoran Djindjic.
4Pour le président, le concept central reste celui du srpstvo, la mythique unité du peuple serbe, que défend traditionnellement l'Eglise orthodoxe serbe
5Vojislav Kostunica entend défendre par le droit et la négociation l'intégrité territoriale de la Serbie, et il se battra jusqu'au bout pour que soit appliquée la résolution 1244 des Nations Unies qui prévoit pour le Kosovo une « large autonomie », mais dans le cadre de son appartenance à la Fédération yougoslave. Ce n'est probablement pas lui non plus qui déclenchera une guerre contre le Monténégro, mais il fera tout pour contrer les velléités séparatistes de la petite république. Une fois disparue l'ère des mensonges populistes de Milosevic, on peut compter sur Vojislav Kostunica pour faire renaître un nationalisme serbe sûr de lui-même et de son bon droit.
6La manipulation de la question du Kosovo par le régime de Belgrade a, par ailleurs, presque abouti à l'irréparable : un Kosovo de facto indépendant et ethniquement « nettoyé « de tout élément non-albanais. Le nationalisme albanais possède une tradition tout aussi radicale et intolérante que le nationalisme serbe mais, en se posant en position de victime, alors que les Serbes étaient perçus comme des agresseurs, les nationalistes albanais ont réussi à obtenir un large soutien international pour réaliser la première partie de leurs objectifs.
7Le développement des guérillas dans le sud de la Serbie et en Macédoine peut cependant entraîner un basculement dans cette perception internationale de la question albanaise, où les guérilleros de l'UCK cesseront d'être vus comme des « combattants de la liberté » par une large partie de l'opinion publique internationale. L'objectif extrême de créer une « Grande Albanie » ou, du moins, un « Grand Kosovo », en réunissant toutes les régions albanaises de l'ex-Yougoslavie est, en tout cas, désormais affirmé au grand jour.
8Les stratèges nationalistes albanais savent bien qu'ils ont peu de chances d'obtenir et l'indépendance du Kosovo et le rattachement, par les armes, des régions de Serbie, de Macédoine et du Monténégro qu'ils convoitent. En revanche, en généralisant les foyers de tension, ils peuvent espérer convaincre la communauté internationale de renoncer au tabou de l'inviolabilité des frontières, amenant à la convocation d'une réunion qui aurait pour but de redéfinir les frontières de la région, une sorte de « super-Dayton albanais ».
9Le sort de la Macédoine constitue bien sûr la principale inconnue. La reprise et la généralisation des combats ont annihilé tous les espoirs de négociation pacifique. Avec une puissance de feu somme toute bien limitée, les guérilleros de l'UCK(M) sont sur le point de réussir à faire basculer l'ensemble du pays dans la guerre civile. Un éventuel éclatement de la Macédoine - ou « semi-éclatement » sous la forme d'une fédéralisation qui permettrait à une région albanaise de Macédoine quasi indépendante de se rapprocher encore plus d'un Kosovo de facto indépendant - amènerait forcément à ouvrir le dossier toujours gelé des frontières étatiques.
10Certains, comme Lord Owen, prêchent ouvertement en ce sens depuis des années déjà. Dans la grande partie de monopoly balkanique qu'ils proposent, le Nord serbe du Kosovo pourrait être échangé contre le secteur albanais de Presevo, au sud de la Serbie. La Serbie elle-même serait dédommagée de la perte de l'essentiel du Kosovo par le rattachement de la Republika Srpska de Bosnie. Dans ce cas, les zones croates de Bosnie obtiendraient aussi le droit au rattachement à la « mère-patrie », etc. Deux Etats actuels seraient a priori condamnés à disparaître ou à survivre sous la forme de fragiles protectorats internationaux, la Bosnie musulmane et la Macédoine macédonienne, cette dernière pouvant d'ailleurs, du coup, être l'objet des concupiscences renouvelées de ses voisins, notamment de la Bulgarie. Une éventuelle indépendance monténégrine serait conditionnée au règlement « ethnique » de la question du Sandjak de Novi Pazar, région majoritairement slave musulmane partagée entre le Monténégro et la Serbie. Lord Owen va même jusqu'à suggérer que la Bouche de Kotor, au Monténégro, puisse être attribuée à la Serbie, pour lui fournir un accès à la mer. Déjà Franjo Tudjman, dans l'entretien cité, avait envisagé la cession à la Republika Srpska de la péninsule de Prevlaka, qui ferme la Bouche, et qui est contestée entre la Croatie et le Monténégro
11Nul ne peut croire en effet qu'il serait possible de partager les territoires balkaniques d'une manière qui satisfasse tous les intéressés. Une telle solution implique donc non seulement de nouveaux déplacements massifs de populations mais aussi, selon toute probabilité, de nouvelles guerres. Que deviendraient les grandes villes qui gardent encore, le plus souvent, un caractère multiethnique, comme, pour ne citer qu'un exemple, la capitale macédonienne Skopje ?
12Cette fausse bonne solution, qui aboutirait probablement à une guerre de cent ans dans les Balkans, achèverait aussi de faire disparaître les dernières traces de l'identité pluri-séculaire de la région, à savoir ce subtil dégradé des sentiments d'appartenance linguistique, nationale et confessionnelle au profit de l'adhésion à l'une des « grandes » Nations gratifiées d'un Etat.
13Même le schéma avancé par les leaders albanais « modérés » de Macédoine, celui d'une transformation fédérale de l'Etat qui ne remettrait toutefois pas en cause les frontières se révèle dangereux. Le modèle avancé est celui d'une « consociation », à l'exemple notamment de la Belgique. Mais, dans ce schéma, entre Albanais et Macédoniens, quelle serait la place des Turcs, des Macédoniens musulmans (Torbesi), des Roms, des Vlachs, des Serbes du pays ? La prime donnée aux « grands » nationalismes - c'est-à-dire à ceux qui disposent d'un Etat ou sont susceptibles d'en former un - se révèle tragique pour les petits peuples qui n'ont pas de prétentions étatiques et ne peuvent survivre que dans un environnement multinational apaisé. Depuis longtemps déjà, les Turcs et les Torbesi de Macédoine se plaignent des pressions en faveur de leur « albanisation » qui se développe notamment par le biais des mosquées contrôlées par un clergé presque toujours albanais. L'exemple du Kosovo rappelle aussi combien ces petits peuples, notamment les Roms, ont été broyés dans le heurt entre les nationalismes serbe et albanais
14Pour autant, après dix années de guerre, le sort des Balkans reste dominé par deux grandes questions nationales irrésolues, la question serbe et la question albanaise. Sans égards au nombre des morts, les Serbes peuvent faire figure de grands perdants des guerres menées au nom de la « Grande Serbie », puisque jamais dans l'histoire l'aire de peuplement serbe n'a été aussi restreinte, toute présence ayant été éliminée ou drastiquement réduite en Krajina et en Slavonie croate, dans de larges secteurs de la Bosnie et au Kosovo. A l'inverse, les nationalistes albanais croient que la victoire qu'ils s'attribuent au Kosovo n'est que le premier pas vers une « juste correction » de l'histoire qui réunirait les territoires albanais des Balkans. Sans partager aucunement les logiques exclusivistes de l'un ou de l'autre de ces deux nationalismes, force est de constater la réalité de l'éclatement de ces deux peuples entre plusieurs Etats, ce qui devient immanquablement source de tension lorsque la tendance lourde est à la création d'Etats ethnico-nationalement homogènes. Les seules solutions viables et les seules alternatives à la guerre impliqueraient pourtant, justement, de renoncer à cette logique de l'Etat-nation et de construire des Balkans démocratiques, ouverts et coopérants, où les frontières étatiques perdraient toute leur importance.
Jean-Arnault Dérens
historien et journaliste,directeur du site internet Le Courrier des Balkans : http://bok.net/balkans/
[ 1] Entretiens avec Jure Radic, révélés par Nacional, 237, 01-06-2000.
[ 2] Lire J.A. Dérens, « Lendemains amers pour les orphelins de la Grande Serbie », in Le Monde Diplomatique, novembre 1997.
[ 3] Lire J.A. Dérens, « L'impossible nation serbe », in Etudes, février 1998.
[ 4] Lire Nacional, op.cit .
[ 5] Le véritable débouché maritime naturel de la Serbie n'est pas au Monténégro : il est constitué par le port grec de Thessalonique, à condition que la liberté de circulation soit pleinement établie.
[ 6] Lire J.A. Dérens, « Débalkanisation des Balkans », in Confluences Méditerranée, n°30, été 1999.