CONFLUENCES Méditerranée | 13-26

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Géopolitique du pétrole depuis la guerre d’Irak

Walid KHADDURI

Journaliste économique au journal Al Hayat

Depuis sa découverte en Pennsylvanie, il y a un siècle et demi, le pétrole et la politique demeurent étroitement liés. Pendant toute cette période, l’offre et la demande ont toujours été plus ou moins équilibrées. Ce qui a changé, ce sont les sources de l’offre, l’apparition de nouveaux marchés, les prix affichés et les prix réels, et les bouleversements politiques. Cela est devenu particulièrement sensible après le 11 septembre 2001, la lutte de Washington contre le terrorisme et l’invasion de l’Irak en mars 2003.
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Il était généralement admis, en 2003, que le prix du baril allait chuter après l’occupation de l’Irak. Plusieurs études publiées par des chercheurs américains prédisaient que le pétrole irakien, en inondant les marchés, entraînerait une baisse des prix après la fin du régime de Saddam Hussein. D’après les informations dont ils disposaient sur l’offre et la demande mondiales, l’Agence internationale pour l’énergie (IEA), l’Administration de l’information pour l’énergie (EIA), le Département américain de l’énergie et le secrétariat de l’OPEP annoncèrent aussi que les prix allaient baisser au deuxième trimestre 2004.

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Ce n’est pas ce qui s’est passé depuis mars 2003. Le prix du brut est monté en 2003 et a atteint des niveaux records en 2004. L’explication réside dans l’interaction de nombreux facteurs qui déterminent aussi bien le prix, le niveau de l’offre et de la demande, que la politique du pétrole.

2004, l’interaction de nombreuses données

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En matière d’énergie, le facteur déterminant de 2004 est l’arrivée de la Chine sur la scène mondiale. En moins de dix ans, ce pays est passé du statut d’exportateur à celui d’importateur. Plus fondamentalement, il est aujourd’hui le pays qui a la plus grande consommation après les Etats-Unis et devant le Japon. Ce phénomène n’aurait pas dû surprendre les experts de l’énergie puisque la Chine a reçu, année après année pendant plus de dix ans, 10 milliards de dollars de l’IED (Investissement étranger direct).

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L’accroissement de la demande chinoise n’a pas été un phénomène isolé. Des développements similaires sont apparus dans d’autres pays émergents comme l’Inde et le Brésil, s’ajoutant à la croissance économique soutenue des Etats-Unis. Ces développements simultanés ont conduit à une augmentation jamais vue de la demande d’énergie en 2004. Conséquence de cette croissance phénoménale de la demande, les réserves disponibles dans les pays membres de l’OPEP ont commencé à descendre à des niveaux inquiétants pour les raffineurs et les négociants. Les spéculateurs ont profité de la pénurie pour réaliser d’immenses profits et, comme les marchés d’actions et obligations n’offraient pas des perspectives aussi intéressantes, la spéculation sur le marché du pétrole a explosé.

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Au cours de l’année 2004, il y avait sans aucun doute assez de réserves pour satisfaire la demande mondiale. Toutefois, le stock de sécurité diminua et descendit pendant le 4è trimestre à environ 1-1,5 million de barils/jour, prélevés sur la réserve de brut disponible en Arabie saoudite, alors que la production mondiale pendant cette période était de 81 millions barils/jour. Le reste des pays de l’OPEP produisait à pleine capacité depuis le début 2004, tandis que les pays hors-OPEP ont toujours produit à pleine capacité, avec peu ou pas de marge pour alimenter les marchés pendant les périodes critiques.

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Les pays producteurs travaillant à pleine capacité ou presque, cela signifiait que toute interruption de livraison influençait le marché et conduisait à une hausse des prix, ou au moins à leur maintien à un haut niveau. En fait, 2004 compta plus que sa part d’interruptions de livraison de pétrole pour cause de décisions politiques (Irak et Nigeria), grèves (Norvège), problèmes de société (Russie) et catastrophes naturelles (golfe du Mexique).

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L’insuffisance de capacité de production n’était qu’une partie du problème. Ce qui tenait aussi les marchés tendus en 2004, c’était le manque de capacité de raffinage pour traiter le type de brut disponible alors. Le centre d’études pour l’énergie mondiale (CGES) rapporta, le 20 septembre, que « la capacité globale de raffinage est déjà entièrement utilisée. Ce qui signifie un écart entre ce que les raffineurs peuvent produire et ce que les consommateurs attendent. Sans réserves de production, les raffineurs ont besoin de davantage de brut léger pour fabriquer suffisamment de distillats moyens à faible teneur en soufre afin de satisfaire la demande de fuel destiné au chauffage pour l’hiver. La plupart des réserves de production est du brut lourd, ce qui réduit les raffineurs à se battre pour liquider un excédent de fuel et de soufre. La disparité entre la qualité du brut, les produits issus du raffinage et le type de baril demandé est déjà manifeste sur le marché ». Ce problème particulier était particulièrement sensible aux USA où les raffineries produisaient presque à pleine capacité tout au long de l’année et où la demande était plus importante pour le brut léger alors que les stocks supplémentaires de l’OPEP étaient de types moyen et lourd.

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Ce qui a aussi aggravé les choses en 2004 a été le bas niveau des stocks dans les pays de l’OCDE, notamment aux Etats-Unis. Bien que le niveau des stocks de brut et de produits pétroliers fût bien inférieur à la moyenne de 5 ou 10 ans que les analystes et les négociants recommandent, cela ne signifie pas que la sécurité nationale d’un seul des pays industriels occidentaux fût menacée.

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Les sources dont on disposait alors venaient de l’Institut américain du pétrole (API) et de l’EIA qui publiaient chaque semaine (le mercredi) des chiffres de production. Comme c’étaient les données en ligne les plus transparentes sur le marché, elles ont pris d’autant plus d’importance… et causé aussi beaucoup de remous.

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Ce qui a entraîné la hausse des prix en 2004, c’est la combinaison de tous ces facteurs (un accroissement sans précédent de la demande mondiale, une très basse capacité de réserve, une insuffisance dans les dispositifs de transport, des interruptions répétées de l’offre et des stocks toujours bas) et la peur qui en est résultée et qui a dominé les marchés en raison de l’insécurité au Moyen-Orient.

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Par ailleurs, la hausse du prix du pétrole a été tempérée par la baisse du dollar qui a perdu quelque 30% par rapport à l’euro pendant les trois dernières années. En conséquence, l’impact de l’augmentation du prix du pétrole a été tempérée dans les pays utilisant une autre devise que le dollar. De plus, les principales économies mondiales n’ont pas été affectées par le prix du pétrole comme cela avait été le cas précédemment pour deux raisons. D’abord le rôle du pétrole dans les économies industrielles est beaucoup moins significatif aujourd’hui que dans les années 70. Ensuite, pour les économies industrielles du Tiers-Monde, la hausse de la demande due à l’accroissement des exportations a absorbé l’impact de la hausse du pétrole.

L’OPEP en première ligne

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L’OPEP a toujours été mise en cause dans les maux de l’économie mondiale et on lui a reproché un comportement monopolistique irresponsable. Cette critique contre une des rares organisations du Tiers-Monde qui avait réussi atteignit un degré sans précédent. La fin de l’OPEP avait déjà été annoncée à de nombreuses reprises. Les principaux politiciens et leaders d’opinion occidentaux, notamment aux USA, faisaient régulièrement savoir que leur objectif était l’indépendance en matière d’énergie, en dehors de l’OPEP et des pays du Golfe.

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On aurait pu penser qu’avec le niveau record des prix en 2004 les attaques contre l’OPEP allaient dépasser toutes les limites. Mais il y eut peu, sinon pas de critiques quand les prix atteignirent 30 dollars le baril. Et quand ils montèrent jusqu’à 55 dollars, il y eut des critiques non contre l’OPEP, mais contre l’impact négatif que les prix élevés auraient à terme sur la croissance économique mondiale.

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En fait, le rôle que l’OPEP a joué durant les deux dernières années a changé sa relation avec les pays consommateurs. Il reste à savoir si son image publique, longtemps ternie par l’attitude négative des médias, aura bénéficié de cette nouvelle relation.

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Comment le rôle de l’OPEP a-t-il changé ? Quelles sont les causes de cette évolution des relations entre les producteurs et les consommateurs ?

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En réalité, l’OPEP a assumé en 2003 et 2004 le rôle de première ligne de défense en garantissant la sécurité de l’approvisionnement des marchés mondiaux. Cela s’est confirmé sans cesse durant ces deux années critiques.

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Le premier défi se présenta quand une grève générale au Venezuela fit tomber la production de pétrole de trois millions de barils/jour à environ 200 000 à la mi-décembre 2002 pour remonter quelques mois plus tard à environ 2,6 millions, avec pour conséquence une perturbation de l’approvisionnement en brut de l’important marché américain. Les membres de l’OPEP ont immédiatement entrepris de combler ce manque momentané jusqu’à ce que le Venezuela puisse reprendre un rythme normal. Mais cela a été aussitôt suivi, au premier trimestre 2003, par de sérieuses ruptures dues aux conflits tribaux et ethniques au Nigeria. Pour couronner le tout, la guerre d’Irak, en mars, a pratiquement stoppé la production de ce pays pendant près de six mois.

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Cela provoqua à plusieurs reprises, au premier semestre 2003, une rupture d’approvisionnement d’environ 1,5 à 3 millions de barils/jour. Toutefois, les pays membres de l’OPEP, principalement ceux du Golfe, comblèrent la différence, ce qui fit que les marchés mondiaux du pétrole ne subirent pas de rupture. Plus important, l’Agence internationale de l’énergie n’a pas eu à recourir à une quelconque mesure d’urgence pour puiser dans ses réserves stratégiques. La solidité de l’OPEP a été testée une fois de plus en 2004. D’une part, la demande supplémentaire s’est élevée à 2 millions de barils/jour. D’autre part, les exportations de l’Irak ont été interrompues régulièrement à cause de nombreux sabotages des pipelines, tandis que des menaces naturelles (l’ouragan Eve) et industrielles (l’affaire Yukos et les grèves en Norvège) déréglaient de plus en plus les approvisionnements. L’OPEP, qui se comportait selon les prévisions annoncées par l’IEA et l’EIA au début de l’année, décida de façon informelle d’augmenter la production à partir du 2è trimestre. En fait, la plupart des pays produisirent à pleine capacité plus tôt dans l’année. Les plus gros producteurs du Golfe, qui possédaient les réserves suffisantes, comblèrent le déficit. A la fin de l’année, seule l’Arabie saoudite gardait une réserve d’environ 1 à 1,5 million de barils/jour.

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Deux principes guidèrent la politique de l’OPEP à ce stade. D’abord, les pays membres acceptèrent d’alimenter le marché selon ses besoins. En fait les ministres de l’OPEP confirmèrent qu’ils honoreraient les demandes qui leur seraient faites par les compagnies pétrolières internationales. Ensuite, l’OPEP prit l’initiative d’approvisionner le marché, en laissant l’IEA dans la position confortable de ne pas avoir à recourir à des mesures d’urgence jusqu’à ce que l’OPEP ait épuisé toutes les réserves à sa disposition. Ces deux décisions furent prises collectivement par les membres de l’OPEP, sous la houlette du plus important producteur, l’Arabie saoudite, mais sans publicité. Il y eut également des consultations informelles avec les pays consommateurs pendant toute cette période.

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Mais le fait que les prix atteignirent des records et que l’OPEP ne fût pas en mesure de stopper ce phénomène a montré que cela dépassait les pouvoirs de l’organisation. La plupart sinon toutes les matières premières et matières brutes virent leur prix monter rapidement en 2004, à la suite une fois de plus de l’importante demande provenant de la Chine et d’autres pays industriels. Ce qui importe durant cette année cruciale et qui est considéré comme un tournant dans les relations entre l’OPEP et l’IEA est le fait que l’OPEP a recouru à tous les moyens à sa disposition pour assurer la sécurité des approvisionnements et pour stabiliser les marchés, en respectant ses propres intérêts (afin que le pétrole reste une importante source d’énergie) et ceux des consommateurs (pour qu’ils puissent considérer le pétrole comme une matière première disponible et stable).

La polarisation des questions liées au pétrole

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Les nouvelles bonnes relations entre l’OPEP et les Etats industriels dissimulaient trois problèmes qui sous-tendent les relations entre producteurs et consommateurs. Bien que ces questions ne soient pas nouvelles, elles sont devenues récemment plus aiguës et plus importantes.

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Le premier est la rengaine selon laquelle il faut dans les nouveaux marchés donner la priorité au pétrole hors-OPEP, réduire la dépendance vis-à-vis du pétrole en général et du pétrole arabe en particulier, valoriser les sources alternatives d’énergie comme si elles allaient être introduites demain sur une grande échelle commerciale et enfin l’image stéréotypée de producteurs assimilés à une bande d’Arabes avides et agressifs.

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Cette campagne récurrente a conduit quelques producteurs à réfléchir à deux fois aux lourds investissements qu’ils ont à faire dans de nouveaux projets. Les ministres du pétrole des pays producteurs doivent disputer une partie du budget annuel avec d’autres (leurs collègues). Et si l’on répète constamment que l’on n’a plus besoin du pétrole arabe ou de l’OPEP, et que les sources d’énergies alternatives vont faire irruption et dominer le marché très rapidement – ce qui s’est révélé faux au cours des trente dernières années-, alors il devient plus difficile que jamais de se convaincre, et de convaincre les autres, que cela vaille la peine d’investir dans des projets redondants.

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Le deuxième problème est la campagne pour l’indépendance énergétique menée aux Etats-Unis par quelques groupes politiques contre le pétrole arabe. Tandis que les racines de cette campagne remontent à la fin des années 70, elle a connu un regain récemment, en particulier depuis le 11 septembre 2001. Ce thème a été souligné par le candidat démocrate à la présidentielle, John Kerry, et a été repris vigoureusement par la droite religieuse et le lobby pro-israélien.

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L’argument mis en avant par ces groupes est tout à fait irrationnel et ne tient pas devant les faits.

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La consommation de pétrole est estimée à une moyenne de plus de 20 millions de barils/jour avec plus de 12 millions de barils/jour soit environ 60% d’importations de brut et de produits du pétrole. Cela signifie que les ressources en pétrole des Etats-Unis ne sont pas suffisantes pour satisfaire la demande croissante liée à une économie prospère et à des niveaux de vie en hausse. De plus, les contraintes environnementales et réglementaires pesant sur la prospection et le développement ont stoppé une production en forte croissance– en présumant que la plupart des nouveaux champs soient situés dans la partie la plus exploitée d’Amérique du Nord, ce qui est contesté. Les Etats-Unis importent du pétrole et des produits de plusieurs pays en fonction d’une stratégie tacite de n’être dépendants d’aucun pays, ce qui est tout à fait compréhensible.

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C’est ainsi que 60% des importations de brut des USA viennent de quatre pays : Canada, Mexique, Venezuela, Arabie saoudite. Le total exact change chaque année mais en moyenne chaque pays fournit environ 15% du total de ces importations. Pour ce qui concerne le pétrole arabe, il n’excède pas 2,5 millions de barils/jour avec environ1,5 million de barils/jour d’Arabie saoudite et le reste d’Irak, du Koweit et d’Algérie.

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C’est pourquoi le mythe propagé aux Etats-Unis de la dépendance énergétique vis-à-vis du pétrole arabe n’a pas de sens. Les raisons ne sont pas difficiles à imaginer. Les USA ne possèdent pas suffisamment de ressources énergétiques pour faire face à la consommation croissante d’essence et de fuel de chauffage, dans le cas évidemment où les Américains veulent maintenir les hauts niveaux de vie dont ils jouissent actuellement. De plus, cette soi-disant dépendance n’excède pas 10 à 15% de la consommation ou 25% des importations totales. Le fait qu’il y ait une collaboration et une coordination étroites entre les petits et les grands producteurs de pétrole et de gaz arabes, et les Etats-Unis, et que ces pays aient tenu leurs engagements pendant la durée de pénurie et de crise, ces dernières années, est passé inaperçu et est en fait totalement ignoré des hommes politiques américains et des médias. Enfin, il n’est pas raisonnable que les USA appellent d’un côté à développer des marchés libres et à intensifier le commerce international et qu’ils soutiennent par ailleurs les appels à élever un rideau de fer contre le brut du Moyen-Orient, sans pouvoir expliquer rationnellement pourquoi cette matière première issue de ces pays-là devrait être écartée des marchés américains – si cela est possible ou souhaitable.

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Le troisième problème, ce sont les perspectives et intérêts divergents entre les compagnies pétrolières nationales (CPN) et les compagnies pétrolières internationales (CPI). Ce problème récurrent depuis la vague de nationalisations, il y a trente ans, a récemment été remis à l’ordre du jour pour l’ensemble de l’industrie pétrolière mondiale avec les consignes de libéralisation et de dérégulation, les difficultés économiques de nombreux d’Etats producteurs, l’aggravation des sanctions et le besoin urgent des compagnies pétrolières internationales de trouver et de s’assurer davantage de réserves.

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Le ministre saoudien du pétrole, Ali Naïmi, a évoqué cette question en septembre 2004 en montrant que l’attaque contre les compagnies nationales a été largement fondée sur des généralisations et sur une mauvaise appréciation de leur rôle. M. Naïmi a déclaré lors d’une conférence de l’OPEP que la confusion créée émanait d’une comparaison inappropriée des CPN avec les CPI. Tandis que le mandat de ces dernières est de créer des plus-values pour leurs actionnaires, le mandat des CPN est généralement plus large. En plus de gérer et de développer les ressources en hydrocarbure de leur pays pour mener à bien les objectifs de développement, elles ont en charge l’application des politiques énergétiques de leur gouvernement et la contribution à la formation technique et au développement des technologies dans ce secteur. Indépendantes, efficaces, responsables et bien managées, les CPN sont indispensables pour atteindre ces objectifs.

Les problèmes en présence

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Une fois de plus, les problèmes sont variés et interdépendants. Il y a pour commencer la relation entre le CPN et son propriétaire, l’Etat. Les choses étaient claires tant que le secteur public dominait l’économie des Etats producteurs. Mais depuis quelques années les choses ont changé. Les étapes vers la libéralisation et la dérégulation de l’économie ont été franchies. Beaucoup de sociétés du secteur public ont été vendues en tout ou partie au privé. On hésite encore à faire de même avec le cœur de l’industrie du pétrole, la prospection et la production, et cela pour des raisons évidentes. Tous les pays producteurs continuent de dépendre largement des revenus du pétrole pour générer des rentrées budgétaires et des réserves de devises.

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Cet état de transition a créé une situation bizarre. Les gouvernements des pays producteurs continuent souvent à influencer le processus de décision des CPN, en ne leur permettant pas d’assumer dans certaines instances le rôle commercial qui leur revient. Dans le même temps, ces gouvernements ouvrent l’économie nationale à la compétition internationale et invitent les CPI à investir dans le pays, tout en refusant aux CPN la flexibilité nécessaire pour concurrencer les grandes compagnies internationales. Cette anomalie est une source d’incompréhension importante entre les sociétés nationales et internationales et conduit à perdre des marchés.

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Ce qui exacerbe encore la situation est le fait que les CPI trouvent plus difficile et plus coûteux de trouver de nouvelles sources de pétrole et de s’assurer des ressources qui viendraient renforcer leur position financière sur le marché boursier, d’où leur acharnement à signer des contrats avec des producteurs importants afin d’avoir accès à de nouvelles ressources à des coûts inférieurs à ceux qu’elles trouveraient dans les zones frontalières ou en haute mer. Cela leur est nécessaire pour améliorer leur taux de retour sur investissement.

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D’autre part, les compagnies nationales, tout en étant reconnues pour avoir, au cours des dernières années, assuré la production et maintenu la sécurité d’approvisionnement, ont pris du retard dans l’introduction des nouvelles technologies, le management nécessaire pour mener à bien des projets difficiles et complexes et l’accès aux fonds indispensables pour investir dans les zones d’exploitation difficiles et plus petites.

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Selon M. Naïmi, le niveau 2003 du top 50 des compagnies pétrolières révèle que les CPI possèdent une capacité de raffinerie d’environ 32 millions de barils/jour et de production de brut de 22 millions. Pour les CPN, la capacité de raffinerie est de 20 millions de barils/jour et la production de brut atteint 37 millions. « Ce décalage entre la production de brut et la capacité de raffinage pourrait être comblé par des alliances entre les deux groupes, selon différentes formes et modalités. La libéralisation du marché pouvait aussi offrir aux CPN des possibilités d’investir dans l’acheminement, notamment vers les marchés en forte croissance de l’Asie ».

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Ce sont à la fois ces intérêts, divergents, et les guerres et conflits dans plusieurs pays producteurs qui ont restreint la production des pays de l’OPEP à environ 30 millions de barils/jour depuis les années 70.

Irak : des attentes prématurées1

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L’objectif principal des autorités US, pendant la période allant de mai 2003 à juin 2004 fut de restaurer la capacité de production irakienne à son niveau d’avant la guerre de 2,8 millions barils/jour, pour assurer l’approvisionnement des marchés intérieurs alors en rupture de stocks à la suite des sabotages, de la détérioration des raffineries et de la levée des restrictions sur l’importation d’automobiles. Toutefois, il n’y eut, à ce stade de l’occupation, aucune tentative de diriger l’industrie pétrolière ou d’introduire de nouvelles lois ou réglementations sur les hydrocarbures, comme ce fut le cas dans d’autres secteurs économiques.

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Il y avait une bonne raison de se tenir en marge. En effet, il y a eu, et il y a toujours, une critique tous azimuts de la supposée ambition des USA de contrôler le pétrole irakien. Il a donc été décidé de ne pas nourrir davantage la critique. Plus important peut-être, le pétrole constitue un point stratégique de la politique intérieure irakienne et le contrôle des ressources naturelles par l’Etat est un principe fondamental de l’éthique du pays. Toute interférence de la part de l’autorité d’occupation aurait été utilisée comme point de ralliement par l’opposition et aurait ouvert un nouveau front contre l’administration déjà controversée des Américains à Bagdad.

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Cette ligne claire ne signifie pas que la confusion n’a pas pesé sur la politique américaine en ce qui concerne le secteur pétrolier en Irak. Les différentes opinions, déclarations et rapports circulant à Washington au début de la guerre, au printemps 2003, n’ont pas fait beaucoup avancer les choses. Les groupes de réflexion conservateurs proposèrent plusieurs solutions qui étaient loin du compte en matière d’expérience irakienne. Certains préconisèrent la privatisation complète et l’ouverture aussi large que possible aux compagnies pétrolières internationales.

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D’autres recommandèrent d’adopter les modèles en cours en Alaska et dans l’Alberta : distribuer une partie du revenu pétrolier au public sous forme de chèques envoyés par courrier. Le projet soutenu par le département d’Etat pour l’« avenir de l’Irak » arriva lui aussi à la conclusion que la privatisation était la seule façon de sauver l’industrie pétrolière du pays. On alla même au-delà en mettant les difficultés de l’industrie sur le compte de la nationalisation et du secteur public, et en ignorant complètement l’impact des guerres et des sanctions économiques. Plus mesurée, l’étude, co réalisée par le Conseil de New York pour les relations étrangères et l’Institut Baker, reconnaissait les problèmes en amont et proposait des solutions plus pragmatiques.

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Ces rapports, qu’ils fussent commandés officiellement ou non, renforcèrent, dans les opinions publiques américaine, irakienne et mondiale, la croyance que l’objet de la guerre était le pétrole. Cette impression était renforcée par certaines déclarations publiques faites à propos du pétrole irakien avant la guerre, bien que la plupart des prévisions émanant des experts américains se fussent révélées inexactes.

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Parmi les idées en cours, il y avait l’hypothèse selon laquelle le revenu du pétrole irakien serait plus que suffisant pour couvrir le coût de la reconstruction du pays après la guerre. C’était ignorer à la fois l’état de dévastation de l’économie après 25 ans de guerre et de sanctions, et la dette estimée à 200 milliards de dollars US. Il a également été déclaré que, dès que les USA auraient gagné la guerre, le pétrole irakien coulerait à flots sur les marchés du monde entier faisant ainsi baisser les prix ou bien que les réserves de pétrole irakiennes remplaceraient les saoudiennes mettant ainsi fin à la dépendance américaine vis-à-vis de l’Arabie saoudite. Enfin, il y eut la campagne, de juin 2003 à avril 2004, qui promit des contrats lucratifs à des sociétés américaines. En fait, à part des récompenses distribuées à des sociétés comme Halliburton et quelques autres, la majorité des fonds alloués à la reconstruction de l’Irak n’ont pas été déboursés pour cause de manque de sécurité dans le pays.

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Malgré ces mythes qui bénéficièrent d’une importante publicité et furent communément admis en raison de la victoire rapide, les autorités américaines ne changèrent pas de politique pétrolière. La CPA (Autorité provisoire de la coalition) se concentra sur la restauration de l’industrie pour la ramener au niveau de la production d’avant-guerre de 2,8 millions de barils/jour pour le premier anniversaire du début de la guerre, en avril 2004. Ce programme a été repoussé et ses objectifs n’étaient pas atteints à la fin de l’année 2004.

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Pour finir, la détérioration de la sécurité depuis le début 2004 a fermé la porte à tout engagement significatif des CPI à moyen terme. Les grandes sociétés pétrolières, sans exception, ont déclaré publiquement que, bien qu’elles souhaitassent jouer un rôle et participer à l’industrie pétrolière du pays, cela ne leur était pas possible tant qu’il n’y avait pas un gouvernement souverain, légitime et reconnu. Pendant ce temps, les contacts continuaient entre les majors et les responsables irakiens lors de comités et de réunions qui se tenaient hors du pays. Ce type de travaux incluait des études techniques, la mise à jour de données et des formations, le tout effectué gratuitement. Plusieurs petites sociétés ont fait une offre pour la poignée de contrats d’engineering que la Compagnie d’Etat pour le projet pétrolier (SCOP) a récemment soumissionnés. Bien davantage de travaux de restauration devraient être réalisés en 2005, avec le fonds d’investissement sans précédent de 3 milliards de dollars US, attribués au ministère du Pétrole.

Conclusion

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Les conflits du Moyen-Orient font les gros titres des médias depuis des décennies. Depuis le 11 septembre 2001 et la guerre d’Irak de 2003, ils dominent l’actualité. Toutefois, ces développements politiques n’ont pas menacé la sécurité de l’approvisionnement, et le monde n’a pas subi de pénurie pendant cette période.

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En fait, les membres de l’OPEP ont démontré pendant les deux dernières années leur réactivité pour aller de l’avant et assurer l’approvisionnement en cas d’urgence garantissant ainsi l’équilibre des marchés en dépit des pénuries liées aux conflits armés, catastrophes naturelles et crises industrielles. Une part de cette coopération peut être attribuée à la politique actuelle et à l’hégémonie américaine dans la région. Une autre part peut être attribuée à l’intérêt qu’ont les producteurs de garantir l’approvisionnement en pétrole et la crédibilité de leurs politiques selon lesquelles ils promettent d’approvisionner le marché et par là même de conserver le brut comme source principale d’énergie disponible.

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Le grand défi qui reste à relever dans les semaines qui viennent concerne la relation entre compagnies nationales (CPN) et internationales (CPI) et le rôle de chaque groupe dans la prospection et le développement des nouvelles réserves, notamment dans les grands pays producteurs. En dépit de la présence des CPI dans la plupart des pays producteurs, il reste encore de nombreuses divergences entre les deux organisations qui reflètent des intérêts et perspectives parfois conflictuels. A un moment donné, on a cru que la libéralisation de l’économie russe et le renversement du régime de Saddam Hussein viendraient changer le paysage et offrir de nouvelles alternatives à la dépendance aux ressources du Golfe. Les événements de Russie et d’Irak, en 2004, ont modifié les réalités sur le terrain, ce qui a obligé les planificateurs à réviser leur copie pour imaginer de nouveaux scenarios.

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Une fois de plus, l’avenir dépendra beaucoup de la stabilité politique au Moyen-Orient. La différence cette fois-ci, contrairement à ce qui se passait quand le problème principal était le conflit israélo-palestinien, c’est que le champ de bataille se situe aujourd’hui dans les grands pays producteurs de pétrole, d’où l’inquiétude et la sensibilité des marchés à chaque événement sérieux survenant dans la région et l’impact de cette peur sur les prix.

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Texte traduit de l’anglais par Bénédicte Muller.

Walid KHADDURI

Journaliste économique au journal Al Hayat

Notes

[ 1] Cette partie de l’article est issue d’une communication de l’auteur au Collège St Antony, Oxford University, publiée dans Middle East Economic Survey, 29 novembre 2004.

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