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Cahiers de psychologie clinique | 193-194 Distribution électronique Cairn pour les éditions De Boeck Université. © De Boeck Université. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit. |
Du jeu et des délinquants. Jouer pour pouvoir penser
François Krauss
Psychologue-Psychanalyste, 57 rue Général Diou F-57070 Saint Julien lès Metz
1Autant l’adolescent fascine notre société qui ne craint plus de verser dans le voyeurisme et le fantasme inversé de « la chambre des parents », comme en témoigne « Loft story ». Autant elle reste démunie face aux manifestations bruyantes de cette période de la vie comme violence, drogue, délinquance, face auxquelles les spécialistes, psychistes et éducateurs restent démunis, car ils constatent que devant les manifestations paroxystiques de certains qui ont franchi le pas de la délinquance, les modes d’approche habituels, se référant à la psychanalyse ou à l’analyse systémique, sont inefficaces.
2Voici au contraire un livre optimiste et stimulant, élogieusement préfacé par Cl. Balier. Il est l’œuvre de trois praticiens de terrain, un psychanalyste et deux éducateurs, qui savent de quoi ils parlent puisqu’il s’agit d’une élaboration, fruit de longues années de pratique dans le cadre de la Protection Judiciaire de la Jeunesse.
3Au premier abord le choix du titre, « Des jeux et des délinquants », peut surprendre quand on sait à quel point le propre du délinquant est de ne pas être dans le « faire comme si » fondant le jeu. Et puis d’un psychanalyste comme J.P. Vidit on s’attendrait en toute logique voir au moins mentionnée « la formule magique » Psychothérapie, puisque c’est avec une arrière pensée de soins psychiques que le juge a confié ces jeunes à ce centre fermé de la P.J.J. Eh bien non, les auteurs s’en défendent presque et c’est une des grandes forces de ce livre de montrer qu’il est des contextes où être un authentique psychothérapeute consiste à ne pas faire de psychothérapie au sens commun, mais de rechercher un mode d’approche permettant de remettre en marche ou de développer la fonction de l’imaginaire de cette population particulière et de fournir une éventuelle propédeutique à quelques uns qui souhaiteraient une approche ultérieure plus conventionnelle.
4Ils ont opté pour le Sociodrame et ils en fournissent les raisons. Á partir de là leur démarche va être un incessant va et vient entre le contenu des séances et une élaboration théorique qui ne va pas chercher à faire entrer les faits dans un appareil conceptuel « ready made ». Ils vont ainsi s’interroger sur le statut de l’agir dans cette population, dont il montrent qu’il n’est pas uniquement une manifestation indésirable, dont l’inhibition serait un préalable à toute forme de prise en charge, mais le mode d’expression qui subsiste, lorsque les capacités de symbolisation n’ont pu se développer au cours de la psychogenèse. Se référant à la théorie psychanalytique des points de fixation de la libido, ils ré envisagent la question de l’intolérance à la frustration pour dire que cette intolérance procède à la fois d’une image très abîmée d’eux-mêmes et des carences dans l’organisation des expériences émotionnelles de l’enfance dues, aux avatars des premières relations d’objet. N’ayant pu constituer un espace intérieur pour contenir et développer une élaboration mentale de ses émotions, l’adolescent difficile ne peut que les évacuer dans l’agir tout comme l’infans.
5Ce fonctionnement psychique nécessite donc un mode d’approche autre que verbal, où le corps va trouver une place et où l’impact de leur mode relationnel, presque toujours dans l’opposition, ne va plus être un obstacle rédhibitoire, où enfin l’interprétation, dont les effets répulsifs sont bien connus chez ces sujets, ne va plus avoir une place prépondérante.
6D’où le recours au sociodrame, c’est-à-dire la construction et la mise en jeu scénique d’un scénario apporté par les adolescents. Toute liberté est laissée dans le choix des thèmes, l’on verra que le premier était particulièrement antisocial, les règles ne concernant que le bon déroulement du jeu scénique, comme l’interdiction de critiquer, ou les actes de violence. Ceci n’est bien sûr pas sans rappeler l’attention portée au cadre et la prévalence du contenant sur le contenu.
7Ce qui est également très agréable dans la démarche des auteurs c’est de voir émerger progressivement une élaboration théorique fort originale à partir du matériel recueilli en particulier sur la genèse des premières représentations, c’est-à-dire comment peut se mettre en place une fonction réflexive à travers la restitution d’abord orale, puis par la vidéo de chacune des séances. Cette restitution apporte d’ailleurs un apaisement caractéristique dès les premières séances.
8Un chapitre est également consacré à la spécificité du jeu sociodramatique et aux possibilités de transposition qu’il offre grâce à la mobilisation de l’imaginaire. Cette technique, au plus près des jeux d’imagination de l’enfant, se révèle apte à mobiliser chez ces jeunes les modes symboliques d’échange.
9Au-delà de son intérêt pour tout praticien intervenant en zones dites sensibles, ce livre fournit un éclairage sur le fonctionnement psychique des adolescents difficiles dont peuvent bénéficier les Psychiatres, Psychologues, Pédagogues et Éducateurs qui cherchent un renouvellement de leur pratique.
François Krauss
Psychologue-Psychanalyste, 57 rue Général Diou F-57070 Saint Julien lès Metz