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Héritages, concurrence entre les partis et gouvernance de la fonction publique dans la Hongrie postcommuniste
Jan-Hinrik Meyer-Sahling
Lecturer in European Politics au département de sciences politiques et de relations internationales de l’Université de Nottingham. Ses recherches portent actuellement sur les conséquences de l’intégration à l’Union européenne sur la gouvernance de la fonction publique et sur les liens entre les risques de corruption et la qualité de la bureaucratie en Europe centrale et orientale. Il a publié récemment « The Institutionalisation of Political Discretion in Post-Communist Civil Service Systems : The Case of Hungary », Public Administration (84 (3), 2006, p. 693-716) et publiera en 2007 « The Changing Colours of the Post-Communist State : The Politicisation of the Senior Civil Service in Hungary », European Journal of Political Research, ainsi que « The Europeanisation of National Political Systems », Living Reviews in European Governance (avec K. H. Goetz). À partir du mois de septembre 2007, il sera Max Weber Fellow à l’Institut universitaire européen de Florence. j.meyer-sahling@nottingham.ac.uk
1les études qui portent sur la démocratie et la démocratisa tion en Europe centrale et orientale postcommuniste
2L’héritage de « l’administration socialiste réelle »
3Il n’est pas surprenant que dans un tel contexte les études portant sur l’administration publique en Europe centrale et orientale postcommuniste aient prêté une attention toute particulière à l’héritage communiste. Au cours des débats, qu’ils soient universitaires ou non, cet héritage était désigné comme l’obstacle à surmonter après la période de transition vers la démocratie. Les décideurs en matière de politique administrative et les organisations internationales s’inspiraient plus volontiers, pour les réformes, du modèle wébérien rationnel-légal de bureaucratie que des théories du New Public Management (« nouvelle gestion publique »), alors très en vogue en Europe occidentale
4L’héritage communiste était en outre généralement associé à des retards et à des carences dans le processus de réforme administrative de l’Europe post-communiste
5Enfin, il faut également prendre en considération d’autres éléments, plus récents que les héritages évoqués mais qui peuvent être déterminants dans le déroulement du processus de réforme. Ainsi, les recherches qui s’efforcent d’expliquer les variations des trajectoires de la réforme administrative en Europe centrale et orientale ont mis l’accent sur l’importance d’autres facteurs comme l’Union européenne
6Depuis les premières élections démocratiques de 1990, la Hongrie a poursuivi activement et sans relâche une politique de réforme de son administration publique. C’est notamment le cas en ce qui concerne le système de la fonction publique, que nous analyserons ici au niveau du gouvernement central. On ne compte pas moins de cinq réformes dans ce domaine et la suivante est déjà en cours de réalisation. Chacune de ces réformes a été élaborée dans le cadre d’un programme de réforme de l’administration publique plus ou moins complet et chacune a conduit à la modification de la base formellelégale régissant la fonction publique ainsi qu’à la mise en œuvre ultérieure des dispositions légales concernées.
7La Hongrie a adopté et appliqué la première réforme de la fonction publique durant la période 1990/1992. Dès 1990, peu après l’investiture du premier gouvernement démocratique, a été adoptée la loi sur les secrétaires d’État, qui redéfinissait la structure de la plupart des postes à responsabilités au sein du gouvernement et des ministères et cherchait à établir une séparation formelle entre les sphères politique et administrative. En 1992, la Hongrie a adopté la première loi sur la fonction publique visant à supplanter l’arsenal légal hérité de la période communiste, dans lequel les fonctionnaires d’État étaient soumis au Code du travail. Cette loi établissait une frontière entre les fonctionnaires employés dans une administration centrale, régionale et locale, les employés du secteur privé qui restaient soumis au Code du travail (réformé) et les autres fonctionnaires comme le personnel en uniforme et les employés des secteurs de l’éducation et de la santé. Elle instaurait un système de gestion du personnel tout à fait comparable à un système de carrière fermé et décentralisé. Les réformateurs de l’administration ont cherché à mettre en place une infrastructure institutionnelle qui offrirait des possibilités de carrières, instaurerait des critères de mérite et des procédures de recrutement des fonctionnaires, des promotions à l’ancienneté, un système de rémunération transparent et uniforme, et un système prévoyant de limiter le droit des fonctionnaires à s’impliquer dans les domaines de la politique et des affaires. Ces mesures cherchaient à réduire la possibilité d’interférences politiques en matière de gestion du personnel, tout en garantissant l’éthique professionnelle, l’impartialité politique et la neutralité des fonctionnaires
8Les réformes entreprises en 1997,2001,2003 et 2006 ont apporté de nombreux changements, sans pour autant modifier fondamentalement les principes posés en 1992
9La réforme la plus récente, élaborée juste avant les élections législatives de 2006, est quant à elle centrée sur des mesures visant à renforcer l’efficacité de la fonction publique et, notamment, à réduire le nombre des fonctionnaires en supprimant jusqu’à 30% des emplois dans les ministères du gouvernement central. Le discours de réforme met donc aujourd’hui l’accent non plus sur les principes wébériens mais sur un programme de changement fondé sur les principes du New Public Management. Les premières mesures de cette réforme ont été mises en œuvre dès l’automne 2006.
10Au niveau des cadres dirigeants, par exemple, la réforme prévoit la suppression des postes de Secrétaire d’État pour les affaires politiques (faisant partie de la direction politique des ministères), de Secrétaire d’État pour les affaires administratives et de Secrétaire d’État adjoint (en théorie, les deux niveaux les plus élevés de la fonction publique permanente), remplacés par les deux nouveaux postes de Secrétaire d’État principal et de Secrétaire d’État, situés en dessous du niveau de ministre. En outre, le nombre de Secrétaires d’État par ministère a été réduit par la loi mais les deux postes de Secrétaires d’État sont aussi devenus des postes faisant l’objet de nominations politiques dont les bénéficiaires sont liés au gouvernement en place. La séparation formelle entre les sphères politique et administrative s’effectue dès lors au niveau du Chef de service et l’on remarque qu’une situation paradoxale est ainsi créée, puisque la structure formelle au sommet du ministère est plus proche que jamais depuis le premier gouvernement démocratique de 1990 de la situation observée à la fin de la période communiste. On peut toutefois s’attendre à ce que de nouvelles mesures de réforme soient mises en œuvre dans un futur proche, puisqu’une Commission chargée de la réforme de l’État œuvre aujourd’hui à l’élaboration et à la rédaction d’une stratégie complète de réforme du secteur public, qui devrait voir le jour dans les années à venir.
11Pourtant, même si la Hongrie a traditionnellement été un pays pionnier dans la région en matière de réforme de la fonction publique, même si elle promet aujourd’hui d’être à l’avant-garde de l’application de la nouvelle doctrine de New Public Management, et bien que les réformes institutionnelles de 1990-1992 aient constitué une rupture importante avec l’héritage institutionnel de l’époque communiste en matière d’administration du personnel, la mise en œuvre de la réforme de 1992 et de celles qui lui ont succédé s’est heurtée à de nombreuses difficultés. La politisation reste en particulier l’une des principales caractéristiques de la gouvernance de la fonction publique en Hongrie, ce qui laisse à penser que les pratiques communistes de gestion du personnel ont survécu à la disparition des fondements institutionnels.
12La loi sur les secrétaires d’État des ministères comme la loi sur la fonction publique ont cherché à séparer les domaines politique et administratif mais elles comportaient un certain nombre d’éléments discrétionnaires auxquels pouvaient recourir les ministres pour politiser la gestion de la fonction publique
13Le remplacement des hauts fonctionnaires n’est bien évidemment pas une pratique inhabituelle dans les pouvoirs exécutifs des pays occidentaux comme l’Allemagne et la France. Le modèle hongrois reste toutefois singulier puisqu’on peut le classer comme un type de « politisation partisane »
14L’occupation alternée de positions dans la bureaucratie ministérielle, le parti communiste et des secteurs de l’économie et de la société constituait l’une des caractéristiques du système de nomenclature communiste
15Les partisans de cette politique de recrutement soulignent les avantages que représente cet apport de jeunesse dans la bureaucratie ministérielle ainsi que le transfert dans le secteur public des méthodes commerciales du secteur privé pour améliorer l’efficacité de la fonction publique. Pourtant, l’absence de normes et de procédures obligatoires pour le recrutement des hauts fonctionnaires ou la possibilité de modeler les offres de recrutement de telle manière qu’elles réduisent la concurrence conduisent à douter fortement de la capacité du système de la fonction publique à absorber les principales méthodes du secteur privé, et font plutôt craindre que la fonction publique ne devienne perméable à des intérêts privés susceptibles, au bout du compte, de renforcer les pratiques clientélistes entre le gouvernement et le milieu des affaires. Derrière le discours actuel sur le New Public Management se dissimule le maintien de la politisation de la fonction publique hongroise
16Si ce phénomène demeure une question centrale en Hongrie depuis la transition du pays vers la démocratie, tous les secteurs des ministères du gouvernement central ne connaissent pas les mêmes modèles de politisation. Ainsi, les ministères et les unités impliqués dans les négociations en vue de l’adhésion à l’Union européenne et qui, depuis cette adhésion, sont restés au centre du processus de coordination politique de l’UE, tendent à faire preuve d’une stabilité et d’un professionnalisme plus grands, et affichent généralement un niveau de politisation moindre
17En somme, la Hongrie a certainement été un pays précurseur en matière de réforme de la fonction publique dans l’Europe centrale et orientale après la transition vers la démocratie, des réformes institutionnelles très importantes y ont été adoptées et mises en œuvre mais la pratique de politisation a perduré dans de nombreux domaines de l’appareil gouvernemental central. Comme nous le rappelions dans l’introduction, gardons-nous cependant de tirer des conclusions hâtives sur la base de similitudes générales constatées entre le passé communiste et le présent postcommuniste. Attachons-nous au contraire à déterminer dans quelle mesure la notion d’héritage peut contribuer à expliquer le statut actuel de précurseur de la Hongrie dans la région en matière de réformes et à débattre du contenu et des résultats des réformes institutionnelles au regard de la politisation de la fonction publique.
18La réforme de 1990-1992 a indéniablement conduit à des changements institutionnels considérables, mais elle atteste également l’influence des différents héritages du passé et de l’existence de divers mécanismes instaurant un lien entre ces héritages et le résultat de la réforme.
19Premièrement, le discours accompagnant cette première réforme présentait généralement l’héritage communiste comme le principal obstacle à surmonter pour sa mise en œuvre. Les décideurs administratifs et la première génération d’hommes politiques de la période postcommuniste avaient une expérience directe de l’époque communiste et considéraient l’administration politisée à l’extrême de ce temps-là comme l’exemple même de ce qu’il ne fallait pas faire. On estimait d’ailleurs souvent que le mouvement de réformes pouvait plutôt s’inspirer positivement de la période de l’entre-deux-guerres en Hongrie, et ce en dépit de l’écart que l’on peut constater entre la réalité de l’administration à cette époque et le discours politique décrivant une bureaucratie professionnelle et dépolitisée. À cet égard, le premier Premier ministre, Antall, est souvent associé à l’idée d’une fonction publique forte faisant preuve d’une éthique professionnelle et respectueuse de l’État de droit. Né en 1932, Antall n’avait personnellement de l’entre-deux-guerres qu’une expérience limitée, mais il pouvait s’appuyer sur celle que son père, haut fonctionnaire durant cette période, lui avait transmise. La dynamique de path dependency, qui renvoie à la période communiste, est importante pour expliquer le statut de précurseur de la Hongrie dans la région en matière de réformes de la fonction publique
20Durant les années 1980, il y a eu deux tentatives de modernisation du système de gestion du personnel. L’introduction d’une législation de la fonction publique qui établirait une séparation entre le personnel administratif d’État et les autres employés a même été débattue durant cette période. Il a pourtant fallu attendre le dernier gouvernement socialiste, conduit par le Premier ministre Németh entre 1988 et 1990, pour que s’accélèrent les initiatives de réforme de la fonction publique. Németh a nommé aux plus hauts postes des bureaucraties ministérielles plusieurs fonctionnaires favorables à la réforme, notamment des universitaires de l’École nationale d’administration publique, afin de préparer les réformes administratives nécessaires à la transition vers la démocratie et l’économie de marché.
21Lorsqu’une table ronde réunissant les représentants du parti socialiste au pouvoir et des partis de l’opposition démocratique a été organisée en 1989, ces propositions de réforme ont fait l’objet de débats. Après les premières élections démocratiques du printemps 1990, le gouvernement Antall « a invité » nombre d’anciens hauts fonctionnaires à occuper dans le nouveau gouvernement les postes de secrétaire d’État pour les affaires administratives et de secrétaire d’État adjoint, même si ces fonctionnaires avaient déjà été nommés à la fin du régime communiste.
22C’est le premier secrétaire d’État pour les affaires administratives du ministère de l’Intérieur, Imre Verebélyi, qui a pris l’initiative de lancer la réforme de la fonction publique ainsi que d’autres réformes administratives, portant notamment sur le gouvernement local ou régional. Verebélyi et ses collègues étaient passés par l’École nationale d’administration publique et avaient en outre bénéficié d’une certaine ouverture de la part du régime communiste hongrois, ouverture qui leur avait permis d’accéder aux débats et aux échanges en cours dans le monde occidental. Ils pouvaient donc s’appuyer, pour développer des alternatives complètes au modèle communiste d’administration publique, sur une somme de connaissances dans le domaine des réformes administratives peu courante dans l’Europe centrale et orientale d’alors.
23Pourtant, le lancement d’une réforme de la fonction publique peu après le changement de régime n’aurait eu aucune chance d’aboutir en dehors du contexte institutionnel hongrois, où le processus de transition était porté par une alliance réunissant les modérés du régime communiste et l’opposition démocratique
24À un niveau plus général, l’héritage communiste a été à l’origine de nombreux défauts de conception de la première réforme de la fonction publique et de la politisation consécutive des postes élevés de la bureaucratie ministérielle. Si le Premier ministre Antall représentait l’aile modérée des partis de la coalition du centre-droit au pouvoir, d’autres factions existaient, notamment au sein du Forum démocratique hongrois (MDF), le principal parti alors au pouvoir, et s’opposaient à la politique menée par Antall de « prise de contrôle amicale » de la bureaucratie ministérielle. Ces factions étaient porteuses d’idées anticommunistes radicales et exigeaient une épuration en profondeur au sein de la bureaucratie ministérielle de tout ce qui pouvait constituer un lien avec le régime communiste, notamment ses anciens fonctionnaires. Lors des négociations parlementaires, l’héritage communiste a donc contribué à façonner les centres d’intérêt et les idées de factions importantes au sein de la coalition de partis au pouvoir. Ces factions ont finalement été en mesure de favoriser l’incorporation dans la Loi de 1992 d’instruments discrétionnaires pour la nomination et le renvoi de fonctionnaires et sont parvenues à renforcer la mise à l’écart de hauts fonctionnaires du gouvernement Antall qui avaient déjà obtenu un poste avant 1990.
25La réforme de 1990-1992 est donc largement tributaire des événements et de la dynamique entourant la transition démocratique ainsi que des tentatives de modernisation de l’administration communiste des années 1970 et 1980. Des « mécanismes d’assimilation de l’héritage » à la fois cognitifs et fondés sur les interactions ont été à l’œuvre et il est difficile de considérer que l’héritage de la fin de la période communiste ait constitué un « obstacle » à cette première réforme. Le régime communiste hongrois, plus réformiste et plus ouvert, a contribué à la formation d’experts spécialistes de la réforme administrative. La table ronde et la nomination consécutive de ces experts à des postes à responsabilités au sein du ministère de l’Intérieur font figure à cet égard de conditions institutionnelles préalables favorisant la préparation et l’adoption de la première réforme de la fonction publique. Enfin, les héritages des périodes précommuniste et communiste ont déterminé les préférences et l’identité des acteurs politiques clés du processus de réforme de la fonction publique.
26Cette importance considérable du passé n’a rien de surprenant si l’on considère la proximité temporelle entre la période communiste et la première réforme de la fonction publique. De fait, Kitschelt désigne comme « causes superficielles » des éléments déterminants comme la dynamique entourant la période de transition
27D’autres facteurs ont eu en effet une incidence sur la première réforme de la fonction publique. Les réformateurs hongrois ont été influencés par certains pays occidentaux dont ils avaient étudié les systèmes administratifs afin de s’en inspirer pour leurs propres réformes. Nombre de ces réformateurs avaient déjà effectué de telles études, en tant qu’universitaires, dans les années 1970 et 1980. En 1990, Verebélyi, alors secrétaire d’État chargé des affaires administratives, s’était rendu au Royaume-Uni, la fonction publique britannique étant considérée en Hongrie comme un modèle idéal. Il avait également voyagé au Portugal, susceptible, selon lui, de livrer des éléments d’information détaillés sur le contexte de la transition démocratique. La dynamique de transfert et de diffusion des politiques est également à prendre en compte pour les réformes intervenues depuis 1997. À titre d’exemple, la réorganisation du cabinet du Premier ministre en 1998 était inspirée de la chancellerie allemande. En outre, la participation aux activités proposées par l’OCDE-PUMA et par l’Institut européen d’administration publique des décideurs hongrois en matière de politique administrative a constitué un cadre pour l’apprentissage et la diffusion de politiques inspirées par exemple des méthodes de rémunération liées à la performance.
28L’influence internationale s’est également exercée sous la forme de pressions visant à préparer et à coordonner le processus d’adhésion à l’Union européenne. Comparée aux autres pays d’Europe centrale et orientale, la Hongrie a peut-être été moins soumise aux pressions de l’UE dans le domaine du renforcement des capacités administratives, qui comprenait l’obligation de mettre en place des fonctions publiques professionnelles et dépolitisées. Les pays ne disposant pas de loi sur la fonction publique étaient soumis à la logique de conditionnalité applicable après la publication en 1997 de l’Agenda 2000 par la Commission européenne
29En outre, les réformes entreprises depuis 1997 ont été largement dépendantes des problèmes quotidiens survenus lors du processus de transformation : salaires peu attractifs, rareté des mesures attirant les jeunes diplômés vers les carrières de la fonction publique, insuffisance des mesures incitatives destinées aux responsables, politisation du service public, rotation du personnel et ses incidences sur la motivation, niveaux d’expertise et d’expérience dans la fonction publique, cloisonnements interministériels et contraintes liées aux finances publiques. Tous ces problèmes appelaient des solutions qu’il était difficile de trouver dans le passé communiste ou dans l’expérience hongroise de l’entre-deux-guerres. L’héritage précommuniste et communiste est alors passé au second plan dans la recherche de solutions aux problèmes rencontrés. L’intégration, par exemple, de certains éléments discrétionnaires de rémunération dans la première réforme de la fonction publique de 1992 résultait de la pression exercée par les fonctionnaires de haut rang du ministère de l’Économie afin que les salaires puissent atteindre les niveaux de rémunération pratiqués dans le secteur privé émergent et s’expliquait par l’impossibilité d’assurer pour tous les fonctionnaires du gouvernement central un niveau de rémunération comparable au secteur privé. Toutefois, l’application de ces outils discrétionnaires n’est devenue une pratique courante qu’après 1995 et, surtout, après 1998, lorsqu’il s’est avéré que les salaires normaux de la fonction publique étaient notoirement inférieurs à ceux du secteur privé. Les ministres ont eu alors souvent recours à des paiements discrétionnaires afin de couper court à toute velléité de départ des fonctionnaires vers le secteur privé. En d’autres termes, ce qui pouvait ressembler à la survivance dans la gouvernance de la fonction publique d’un élément discrétionnaire hérité du communisme était en fait lié à des problèmes quotidiens nécessitant une adaptation immédiate aux évolutions externes du marché du travail.
30De même, si l’on étudie les résultats des réformes de la fonction publique et, notamment la politisation profondément ancrée qui caractérise celle-ci, on est là encore tenté de voir la trace du passé communiste. L’essentiel de la politisation des hautes fonctions publiques est pourtant déterminé par les familles de partis politiques qui constituent le système de partis hongrois
31Cette bipolarisation amène également les partis des deux blocs à manifester peu d’entrain pour la mise en place d’institutions de la fonction publique qui limiteraient leurs pouvoirs : ils préfèrent conserver un pouvoir politique discrétionnaire sur la nomination et le licenciement des fonctionnaires
32Une partie importante des réformes de la fonction publique et des résultats de ces réformes – notamment la politisation – peut ainsi s’expliquer en référence à des facteurs plus proches dans le temps, comme les partis politiques en présence et les modèles de concurrence entre les partis. Cela ne signifie pas pour autant que l’héritage du passé n’ait en rien influé sur les évolutions qui ont suivi la première réforme de la fonction publique. Il conviendrait plutôt de dire que la structure de la concurrence politique est dans une large mesure le produit de l’héritage du passé. Tout d’abord, la nature même de la « ligne de partage du régime » repose sur les interprétations divergentes du passé, c’est-à-dire de l’héritage communiste, que donnent les deux camps politiques. C’est donc en référence à cet héritage que les centres d’intérêt et les identités des acteurs politiques clés se sont façonnés et ce même héritage a joué un rôle cognitif important pour modeler le point de vue de ces acteurs en matière de gouvernance de la fonction publique.
33En outre, le système électoral et les stratégies partisanes sont autant d’éléments essentiels à prendre en compte lorsque l’on souhaite expliquer la formation des partis et du système de partis en Hongrie
34Notre étude sur la réforme de la fonction publique en Hongrie a donc « testé » la pertinence de la notion d’héritage du passé pour expliquer, en Europe centrale et orientale postcommuniste, les voies empruntées par les réformes administratives et leurs résultats. Nous avons insisté sur la diversité des héritages et sur la nécessité d’identifier précisément les mécanismes de causalité à l’œuvre dans l’influence du passé sur les réformes. Dans le cas hongrois, l’héritage précommuniste, mais surtout celui de la fin du régime communiste, ont largement contribué au statut de précurseur régional de la Hongrie en matière de réforme de la fonction publique. Le caractère relativement libéral du régime communiste et les alliances nouées lors du processus de transition ont favorisé l’ascendant de certains acteurs politiques et administratifs sur la première réforme de 1992 et façonné leurs identités et leurs capacités réformatrices. L’impact de l’héritage de la fin de la période communiste sur la structure de la concurrence entre les partis a également joué un rôle majeur en contribuant (sans la déterminer) à la polarisation entre un camp politique ex-communiste et un camp anticommuniste. Dans le même temps, ce travail suggère que le poids du passé a été moins perceptible dans la survivance des institutions héritées du régime communiste, corroborant ainsi l’idée d’un faible niveau d’institutionnalisation des pouvoirs exécutifs postcommunistes
35Ces conclusions appellent quelques mises en garde et invitent à de nouvelles recherches comparatives si l’on admet que les modes de transition à partir du communisme et les résultats des premières élections démocratiques sont différentes selon les pays d’Europe centrale et orientale et modifient la dynamique de réforme de la fonction publique. Les structures de la concurrence politique entre les partis doivent particulièrement être prises en compte. Par exemple, les ressemblances qui existent dans les lignes de partage entre les forces ex-communistes et anticommunistes en Pologne, en Roumanie et en Bulgarie peuvent laisser penser que des mécanismes similaires d’articulation entre l’héritage du passé et les évolutions des fonctions publiques postcommunistes seront identifiables dans ces pays. Lorsque cette ligne de partage est moins sensible dans des pays comme l’Estonie ou la Lettonie, on peut s’attendre à ce que l’incidence de l’héritage du passé sur les évolutions à long terme de la fonction publique soit moindre ou que d’autres mécanismes d’influence du passé, non étudiés dans ce travail, soient à l’œuvre. Un examen plus attentif de la relation entre l’héritage du passé et les autres éléments déterminants de la gouvernance de la fonction publique, comme l’intégration européenne, s’impose ici. La Hongrie a été le pays le moins soumis au principe de conditionnalité de l’UE en matière de réforme de la fonction publique. Les conditions d’une influence continue du passé, bien qu’indirecte, pourraient ainsi avoir été plus favorables que dans d’autres pays d’Europe centrale et orientale. Le passage du statut de candidat à celui de membre signifie toutefois que l’administration hongroise reste soumise à un impératif permanent d’adaptation.
36De nouvelles recherches sur les transformations des administrations publiques, mêlant le poids du passé et l’influence de l’européanisation, sont donc d’autant plus nécessaires que l’histoire de l’Europe centrale et orientale montre l’importance des influences extérieures sur les évolutions nationales
37Traduit de l’anglais par Denis Sartor
Jan-Hinrik Meyer-Sahling
Lecturer in European Politics au département de sciences politiques et de relations internationales de l’Université de Nottingham. Ses recherches portent actuellement sur les conséquences de l’intégration à l’Union européenne sur la gouvernance de la fonction publique et sur les liens entre les risques de corruption et la qualité de la bureaucratie en Europe centrale et orientale. Il a publié récemment « The Institutionalisation of Political Discretion in Post-Communist Civil Service Systems : The Case of Hungary », Public Administration (84 (3), 2006, p. 693-716) et publiera en 2007 « The Changing Colours of the Post-Communist State : The Politicisation of the Senior Civil Service in Hungary », European Journal of Political Research, ainsi que « The Europeanisation of National Political Systems », Living Reviews in European Governance (avec K. H. Goetz). À partir du mois de septembre 2007, il sera Max Weber Fellow à l’Institut universitaire européen de Florence. j.meyer-sahling@nottingham.ac.uk
[ 1] Par l’expression « Europe centrale et orientale postcommuniste » nous désignons ici les dix pays qui ont récemment rejoint l’Union européenne.
[ 2] Voir Grzegorz Ekiert, Stephen E. Hanson (eds), Capitalism and Democracy in Central and Eastern Europe : Assessing the Legacy of Communist Rule, Cambridge, Cambridge University Press, 2003 ; Juan J. Linz, Alfred Stepan, Problems of Democratic Transition and Consolidation : Southern Europe, South America and Post-Communist Europe, Baltimore/Londres, Johns Hopkins University Press, 1996.
[ 3] Herbert Kitschelt, Zdenka Mansfeldova, Radoslaw Markowski, Gábor Tóka, Post-Communist Party Systems : Competition, Representation, and Inter-Party Cooperation, Cambridge, Cambridge University Press, 1999, p. 12-13.
[ 4] Klaus König, « The Transformation of a “Real Socialist” Administrative System into a Conventional West European System », International Review of Administrative Sciences, 58,1992, p. 147-161.
[ 5] Valerie Bunce, Subversive Institutions : The Design and Destruction of Socialism and the State, Cambridge, Cambridge University Press, 1999.
[ 6] Jan Pakulski, « Bureaucracy and the Soviet System », Studies in Comparative Communism, 19 (1), 1986, p. 3-24.
[ 7] Klaus H. Goetz, Hellmut Wollmann, « Governmentalizing Central Executives in Post-Communist Europe : A Four-Country Comparison », Journal of European Public Policy, 8 (6), 2001, p. 864-887 ; John A. Scherpereel, « Renewing the Socialist Past or Moving towards the European Administrative Space ? Inside Czech and Slovak Ministries », Administration & Society, 36 (5), 2004, p. 553-593.
[ 8] Maria Csanádi, Party States and their Legacies in Post-Communist Transformation, Cheltenham, Edward Elgar, 1997.
[ 9] K. H. Goetz, « Making Sense of Post-Communist Central Administration : Modernisation, Europeanization or Latinization ? », Journal of European Public Policy, 8 (6), 2001, p. 1032-1051 ; Tony Verheijen, David Coombes (eds), Innovations in Public Management : Perspectives from East and West Europe, Cheltenham, Edward Elgar, 1998.
[ 10] Joachim Jens Hesse, « From Transition to Modernisation : Administrative Change in Central and Eastern Europe », Public Administration, 71,1993, p. 219-257.
[ 11] Barbara Nunberg (ed.), « The State After Communism : Administrative Transitions in Central and Eastern Europe », Washington, DC, Banque mondiale, 1999 ; T. Verheijen, Civil Service Systems in Central and Eastern Europe, Cheltenham, Edward Elgar, 1999, et T. Verheijen (ed.), Politico-Administrative Relations : Who Rules ?, Bratislava, NISPAcee, 2001.
[ 12] J. J. Hesse, « Rebuilding the State : Administrative Reform in Central and Eastern Europe », dans SIGMA (ed.), Preparing Public Administration for the European Administrative Space, Paris, SIGMA Papers n˚ 23,1998, p. 168-179.
[ 13] Vesselin Dimitrov, Klaus H. Goetz, Hellmut Wollmann, Governing After Communism, Boulder, Rowman and Littlefield, 2006 ; K. H. Goetz, H. Wollmann, « Governmentalizing Central Executives in Post-Communist Europe : A Four-Country Comparison », art. cité ; Jan-Hinrik Meyer-Sahling, « The Institutionalisation of Political Discretion in Post-Communist Civil Service Systems : The Case of Hungary », Public Administration, 84 (3), 2006, p. 693-716.
[ 14] H. Kitschelt, « Accounting for Post-Communist Regime Diversity : What Counts as a Good Cause ? », dans G. Ekiert, S. E. Hanson (eds), Capitalism and Democracy in Central and Eastern Europe : Assessing the Legacy of Communist Rule, op. cit., p. 49-88.
[ 15] Ibid., p. 62.
[ 16] Ibid..
[ 17] Paul Pierson, Politics in Time : History, Institutions, and Social Analysis, Princeton, NJ, Princeton University Press, 2004.
[ 18] Antoaneta L. Dimitrova, « Europeanization and Civil Service Reform in Central and Eastern Europe », dans Frank Schimmelfennig, Ulrich Sedelmeier (eds), The Europeanization of Central and Eastern Europe, Ithaca, Cornell University Press, 2005, p. 71-90.
[ 19] Anna M. Grzymala-Busse, « Political Competition and the Politicisation of the State in East Central Europe », Comparative Political Studies, 36 (10), 2003, p. 1123-1147 ; J.-H. Meyer-Sahling, « The Rise of the Partisan State ? Parties, Patronage and the Ministerial Bureaucracy in Hungary », Journal of Communist Studies and Transition Politics, 22 (3), 2006, p. 274-294.
[ 20] István. György, « The Civil Service System of Hungary », dans T. Verheijen (ed.), Civil Service Systems in Central and Eastern Europe, op. cit., p. 131-158.
[ 21] La loi sur la fonction publique a également été amendée en 2002 et en 2005. Ces deux amendements s’inscrivent pour une large part dans le contexte de la quatrième réforme, adoptée en 2003.
[ 22] J.-H. Meyer-Sahling, « The Institutionalisation of Political Discretion in Post-Communist Civil Service Systems : The Case of Hungary », art. cité ; László Vass, « Politicians, Bureaucrats and Administrative Reform in Hungary : Who Stops Whom ? », dans B. Guy Peters, Jon Pierre (eds), Politicians, Bureaucrats and Administrative Reform, Londres, Routledge, 2001, p. 83-92.
[ 23] J.-H. Meyer-Sahling, « The Changing Colours of the Post-Communist State : The Politicisation of the Senior Civil Service in Hungary », European Journal of Political Research, 2007, à paraître.
[ 24] Janos Kornai, The Socialist System : The Political Economy of Communism, Princeton, N.J., Princeton University Press/Oxford, Clarendon Press, 1992.
[ 25] Sur ce point, voir également Martin Painter, « Tradition et changement dans l’administration thaïlandaise », dans ce dossier.
[ 26] Attila Ágh, The Reform of State Administration in Hungary : The Capacity of Core Ministries to Manage the Europeanisation, document présenté lors du congrès de l’ECPR à Turin (Italie) en mars 2002.
[ 27] J.-H. Meyer-Sahling, « Getting on Track : Civil Service Reform in Post-Communist Hungary », Journal of European Public Policy, 8 (6), 2001, p. 960-979.
[ 28] István. Balázs, « Creation of the Personal Conditions of the New Machinery of Public Administration », dans M. Tamás Horváth (ed.), Public Administration in Hungary, Budapest, Hungarian Institute of Public Administration, 1993, p. 54-67.
[ 29] J.-H. Meyer-Sahling, « The Bumpy Road to Depoliticization : Civil Service Reform in Post-Communist Europe », West European Politics, 27 (1), 2004, p. 69-101.
[ 30] H. Kitschelt, « Accounting for Post-Communist Regime Diversity : What Counts as a Good Cause ? », cité.
[ 31] A. L. Dimitrova, « Europeanization and Civil Service Reform in Central and Eastern Europe », cité.
[ 32] Lars Johannsen, Ole Nørgaard, Governance in Central and Eastern Europe : A Cross-Sectional Perspective, document présenté lors de la 12e conférence annuelle de la NISPAcee, à Vilnius (Lituanie) en mai 2004.
[ 33] J.-H. Meyer-Sahling, « The Rise of the Partisan State ? Parties, Patronage and the Ministerial Bureaucracy in Hungary », art. cité.
[ 34] Andras Körösenyi, Government and Politics in Hungary, Budapest, Central European University Press, 1999.
[ 35] J.-H. Meyer-Sahling, « The Bumpy Road to Depoliticization : Civil Service Reform in Post-Communist Europe », art. cité.
[ 36] Elisabeth Bakke, Nick Sitter, « Patterns of Stability : Party Competition in Central Europe since 1989 », Party Politics, 11 (2), 2005, p. 243-263.
[ 37] H. Kitschelt, Z. Mansfeldova, R. Markowski, G. Tóka, Post-Communist Party Systems : Competition, Representation, and Inter-Party Cooperation, op. cit..
[ 38] A. M. Grzymala-Busse, Redeeming the Communist Past : The Regeneration of Communist Parties in East Central Europe, Cambridge, Cambridge University Press, 2002.
[ 39] H. Kitschelt, « Accounting for Post-Communist Regime Diversity : What Counts as a Good Cause ? », cité.
[ 40] V. Dimitrov, K. H. Goetz, H. Wollmann, Governing After Communism, op. cit..
[ 41] M. Painter, « Tradition et changement dans l’administration thaïlandaise », art. cité.
[ 42] Andrew C. Janos, East Central Europe in the Modern World : The Politics of the Borderlands from Pre- to Post-Communism, Berkeley, University of California Press, 2000.