![]() |
Dialogue | 107-114 Distribution électronique Cairn pour les éditions érès. © érès. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit. |
Caroline Kruse
thérapeute de couple, intervenante au Point-Rencontre de l’APCE 75- AFCCC, Paris
1Conçus à l’origine comme des lieux « non spécialisés » accueillant un éventail très large de situations pourvu qu’elles concernent la prise ou la reprise de la relation d’un enfant avec son autre parent, les Espaces-Ren-contre voient de plus en plus souvent les juges et les services sociaux leur adresser des parents porteurs d’une pathologie lourde
2Le travail en Espace-Rencontre se situe actuellement à l’articulation de plusieurs dimensions :
l’Espace-Rencontre est un lieu où se déploie et se réorganise un enchevêtrement complexe de problématiques psychiques, mais son objectif n’est ni de soigner ni de rééduquer ;
3Bien entendu, c’est cependant le statut de parent, de père ou de mère, qui prime dans la représentation qui est donnée et que se donnent d’eux-mêmes les usagers des lieux. Il n’est pas sans intérêt de le rappeler : ces usagers, la désignation même en témoigne, ne sont jamais là en tant que « patients », encore moins en tant que « délinquants » – même si nombre d’entre eux vivent l’ordonnance du juge comme une « condamnation » et le lieu comme une « prison ».
4Or c’est l’équilibre fragile et précieux de toutes ces dimensions que l’arrivée massive de parents à problématique psychotique vient menacer. On examinera cette question à travers trois situations.
5Monsieur N vient rencontrer ses deux enfants un garçon, Jean, âgé de 5 ans, et Isabelle, une fillette d’une dizaine d’années, qui « protège » continûment et très efficacement son frère contre toute tentative de rapprochement avec leur père. Tous deux, parfaitement « bien élevés », sont excessivement polis avec nous et ouvertement grossiers avec leur père, à qui ils n’adressent la parole que pour l’injurier. Cet écart est suffisamment théâtralisé pour ne pas apparaître comme délibéré.
6Le père, lui, est presque en permanence délirant, oscillant entre la dénonciation paranoïaque permanente du complot qui le prive de ses enfants qu’il aime (il le leur répète sans relâche, ce qui leur fait répondre : « Si tu nous aimes vraiment, disparais de notre vie ») et la certitude elle aussi sans cesse affirmée triomphalement que, très vite, la justice va le restituer dans ses droits et lui confier l’hébergement. Théorie que les enfants accueillent avec des ricanements méprisants : « Il est fou. Il devrait se faire soigner. » L’attitude de monsieur N est tantôt très agressive vis-à-vis d’eux, et surtout de sa fille (le petit, dit-il, il arrivera à le sauver, mais elle, elle est perdue), tantôt, au contraire, fusionnelle (il pleure, cherche à serrer convulsivement Jean dans ses bras, accable ses enfants de caresses autant que de reproches, les unes et les autres étant accueillis de la même manière, excédée).
7Cela dure des mois sans que la situation ne bouge. Les enfants viennent, amenés par une mère aimable et mutique. Le père vient aussi. Parfois abattu, parfois quérulent, souvent violent. Les entretiens que les intervenants tentent d’avoir avec les enfants tournent court. Oui, c’est leur père, ils sont assez polis pour le leur concéder. C’est tout. Leur langage, surtout celui d’Isabelle, est hyper-contrôlé, froid, adultifié. Il est rare qu’ils arrivent même à exprimer la souffrance qu’ils éprouvent à venir au Point-Rencontre, ce qui offrirait au moins un début de travail possible. De son côté, le père est sourd à toute tentative de lui faire nouer avec ses enfants d’autres modes relationnels, il ne parvient pas à s’intéresser vraiment à eux, il ne peut pas jouer, ou peu de temps, et se décourage très vite pour repartir dans les pleurs ou les cris : vous voyez bien, ils ne veulent pas. Il est souvent inquiétant, pas vraiment dangereux, mais très débordé et débordant : de ce fait, il suscite parfois des réactions d’hostilité de la part des autres parents, notamment quand il se montre violent en paroles à l’égard de ses enfants.
8En outre, comme monsieur N s’identifie aux malheurs de tous les pères du Point-Rencontre, il cherche souvent à intervenir pour « arranger les choses ». Ce fut le cas dans une situation tendue entre un père et ses deux filles, ce qui lui valut de se faire dire par le père en question : « Casse-toi, sinon je t’en colle une. »
9Finalement, au bout de deux ans et demi, l’équipe, après en avoir longuement discuté, prend la décision de « mettre un terme au Point-Rencontre » et d’envoyer parents et enfants ailleurs. Cette décision est préparée par des entretiens avec monsieur N, et avec la mère, et avec les enfants eux-mêmes. Une lettre est adressée à chacun des parents, la même : « Nous pensons que le cadre du dispositif Point-Rencontre a atteint ses limites… Nous vous demandons de prendre contact avec un lieu médiatisé. » Sous cette décision, qui est en fait un constat d’échec, se lit l’impuissance des intervenants : s’il n’est pas possible de faire évoluer cette situation, comment faire cesser cette non-rencontre ? La solution qui consiste à les adresser à un autre lieu qui pratique autrement (une famille/un intervenant) arrange tout le monde : les enfants, qui auront un tiers en permanence (ils seront « protégés ») ; le père, qui ne peut pas s’en passer (il demandait notre aide en permanence et lui aussi, disait-il, avait besoin d’être protégé de ses enfants); les autres parents, gênés du comportement erratique de cet homme qui leur renvoyait une image pas très flatteuse d’eux-mêmes et des possibilités d’évolution dans le lieu ; l’équipe, enfin, qui ne trouvait aucune solution pour cette situation dans la mesure où le rôle de tiers de l’Espace-Rencontre, du moins tel qu’il est conçu au sein de cette structure, ne peut être pensé que comme « tiers équipe », « tiers lieu », et non comme restreint à une personne faisant en permanence tampon, écran.
10D’où cette première question : est-ce que la structure collective des lieux est adaptée à ce type de pathologie ? Il est permis de se la poser, notamment parce qu’une des fonctions d’un tel Espace-Rencontre à structure collective est de permettre, par le jeu des identifications positives, aux intervenants, mais aussi (surtout ?) aux autres parents, de se voir confirmés, reconfirmés ou même instaurés en tant que parents (pas si mauvais que ça).
11Monsieur J rencontre son fils au Point-Rencontre depuis environ un an.
12C’est un homme aux compétences intellectuelles limitées (il se présente souvent lui-même comme « handicapé »), d’ordinaire plutôt doux, cherchant le contact avec les intervenants, un père affectueux dont le comportement avec son fils de deux ans est largement inapproprié (il le traite comme un tout petit bébé) mais pas du tout nocif.
13Depuis le début des visites, il lui est arrivé de se « fâcher » de manière inexplicable avec un intervenant qui l’aurait « mal traité » ou « persécuté », mais sans que cette attitude persiste longtemps : à la visite suivante, tout semblait oublié. De même, au début ou à la fin de la rencontre, il se montre parfois agressif, violent en paroles avec la mère de son enfant, à laquelle manifestement il refuse de renoncer. Mais ces manifestations d’agressivité, du moins à l’intérieur du cadre Point-Rencontre, ont été jusqu’à présent limitées. Un jour, pourtant, la violence latente de monsieur J explose. Le « prétexte » qui le conduit à décompenser ainsi est le suivant. Plusieurs semaines auparavant, le Point-Rencontre n’avait pu ouvrir : à la suite d’un concours de circonstances absurde, aucun des intervenants travaillant ce jour-là n’avait la clé du local. Les quatre personnes présentes se débrouillent comme elles peuvent pour expliquer la situation aux parents. Comme monsieur J est particulièrement sensible à tout « décadrage », l’une d’entre elles lui laisse plus ou moins entendre qu’un « rattrapage » de la visite manquée pourra peut-être avoir lieu les fois suivantes par tranches d’une demi-heure. En fait, l’équipe décide que, puisqu’un samedi devait de toutes manières être supprimé pour causes de restrictions budgétaires, il s’agira du samedi « manqué », ainsi personne ne sera lésé. Cette question fait, par la suite, l’objet de réclamations multiples de monsieur J qui réclame son « dû » et ne se satisfait pas de la solution proposée.
14Or, un jour qu’il se heurte de nouveau aux mêmes explications et donc au même refus, monsieur J entre dans une colère incontrôlable et s’en prend personnellement à un intervenant (homme), qu’il menace verbalement, mais aussi, et de manière très inquiétante, physiquement. Il expliquera plus tard au téléphone que cette personne lui en veut manifestement depuis longtemps, qu’il ira porter plainte pour harcèlement moral, pour racisme, puis il finira par s’excuser en attribuant à son « handicap » l’excès de sa colère. Il va cependant de soi qu’absolument rien ne peut garantir qu’une scène de ce genre ne se reproduira pas.
15Cet épisode très violent souligne le fonctionnement-dysfonctionnement en miroir du lieu et des usagers et pose une nouvelle question dans la mesure où il remet cause en le statut de l’intervenant, sa fonction.
16Si le travail à l’Espace-Rencontre se situe à l’articulation de plusieurs dimensions, l’intervenant, lui, se situe à la croisée de plusieurs « identités ». C’est un psychologue (pas un psychiatre), un travailleur social, et il arrive aussi qu’il soit perçu par le juge et surtout par les parents comme un auxiliaire de justice. Sur ce dernier point, son pouvoir est limité (il ne rapporte pas au juge ce qui se passe dans les lieux), mais pas totalement inexistant (il remet des attestations de non-représentation d’enfant dont les parents peuvent se prévaloir auprès du juge). Pourtant, aucune de ces « identités » ne le définit vraiment. En effet, quelle que soit sa profession d’origine, il ne travaille pas ici « en tant que « psychologue » ou « travailleur social », mais trouve son statut dans la mission d’origine des lieux (mettre en relation). C’est un « intervenant ».
17Or, dans une situation de ce type, c’est-à-dire face à un parent en pleine décompensation psychotique, qui dit : « Je vais vous casser la gueule, un point c’est tout ! » et commence à le faire, l’intervenant se retrouve brusquement isolé et sa compétence explose.
18Dans une institution psychiatrique ou relevant du champ social, les fonctions sont en principe clairement délimitées et l’institution étaye le professionnel, qui, à son tour, s’adosse à elle. Ici, aucune institution (psychiatrique, sociale ou judiciaire) ne protège l’intervenant : l’Espace-Rencontre n’est pas un lieu thérapeutique, le parent pas un patient et l’intervenant par définition pas un « soignant » ; il n’est pas censé avoir une formation en psychiatrie et, de toutes façons, il n’a à sa disposition aucun outil de soin approprié.
19Du coup, la violence vient le chercher là où il ne s’y attend pas, sur un terrain qui « déborde » son professionnalisme, et plusieurs disent avoir eu, dans ces moments-là, le sentiment d’une bascule possible : de ne plus avoir de barrières professionnelles suffisamment protectrices et, face à un individu « hors contrôle » qui menace, de ne pas pouvoir à leur tour se contrôler.
20Des scènes de ce genre induisent en outre de multiples dérégulations. Il est fréquent que, face à des parents qui décompensent, l’équipe tout entière, débordée, perde ses repères et se laisse entraîner à des dérogations en chaîne concernant un cadre qu’elle ne tient plus. Par ailleurs, ces situations ne sont pas sans incidence sur les autres usagers. Outre le fait qu’un comportement déviant, violent, délirant, vient casser la dynamique des identifications positives, il a un autre effet plus immédiat et plus dangereux. Le nombre de patients à risques étant en augmentation dans les lieux, un épisode de décompensation peut avoir pour effet (pas toujours et pas tout de suite : l’effet immédiat est parfois de sidération, mais la violence viendra plus tard) de faire flamber les autres situations accueillies. Le seul recours possible étant alors la police, avec d’autres effets en cascade facilement imaginables.
21Troisième question – fondamentale – que pose par l’arrivée massive de problématiques psychotiques dans les lieux : faut-il, dans le cas d’interactions non violentes, non physiquement maltraitantes, mais manifestement toxiques, maintenir à tout prix les rencontres, au détriment peut-être de l’équilibre psychique de l’enfant ? Et, si oui, comment le faire ?
22Ces interrogations ne sont pas nouvelles
23Or ce travail long et difficile avec l’enfant, si on peut le mettre en place et le poursuivre durablement dans le cas d’enfants placés en famille d’accueil ou en institution, ne sera dans le meilleur des cas qu’amorcé dans le cadre d’un Espace-Rencontre. Surtout si celui-ci, comme c’est le cas à Paris par exemple, accueille entre trente et cinquante familles par après-midi pour quatre intervenants.
24À titre d’exemple, on évoquera une brève séquence de l’histoire de Nadia.
25Cette petite fille vient en compagnie de sa sœur voir leur mère, femme extrêmement fragile, sans doute schizophrène, souvent agressive y compris à l’égard de ses enfants, très peu contenante. Dès la première visite, les intervenants constatent qu’elle remporte systématiquement tous les cadeaux (y compris petits bijoux et vêtements) qu’elle offre à ses filles. Elle les sort, les montre un peu, puis les remet dans son sac. Elle leur fait également, surtout à Nadia, le reproche récurrent de lui voler des objets, notamment ses clés. Un jour, la petite fille montre à sa mère une poésie qu’elle a écrite à l’occasion de la fête des mères et qui figure sur une carte dans son cahier d’école. À la fin de la visite, la carte a disparu. C’est manifestement la mère qui l’a prise (elle finira par la sortir de son sac en reprochant amèrement à Nadia de ne jamais vouloir rien lui donner) et Nadia s’effondre alors, saisie d’une angoisse incontrôlable, d’une véritable panique, comme si c’était elle que sa mère avait voulu emporter, voler, entraîner en miroir dans sa folie.
26Il s’agit là d’une situation différente des deux précédentes, dans lesquelles les enfants, même si la « rencontre » était difficile, ne donnaient pas de signes d’un malaise psychique intolérable. C’est évidemment le cas ici. Or, jusqu’à présent, il semble que, dans ces situations où pourtant la souffrance de l’enfant est manifeste, l’équipe, même si elle se pose la question à intervalles réguliers, hésite à rompre les contacts entre l’enfant et le parent pathogène. Elle choisit plutôt de laisser le moins possible l’enfant seul avec ce parent et de soutenir, d’accompagner tant bien que mal la rencontre – pratiquement pendant toute sa durée. Ce qui n’est pas toujours évident, car ces parents très fragiles refusent souvent la présence de l’intervenant ou même, comme la mère de Nadia, s’en défendent comme d’une intrusion intolérable. Outre que, si de tels cas qui nécessitent un accompagnement quasi permanent se multipliaient, il faudrait augmenter considérablement le nombre des intervenants, on doit s’interroger sur les raisons qui incitent les intervenants à agir de la sorte. Au-delà de l’adhésion de chacun à la visée générale qui est de permettre à l’enfant de s’inscrire dans sa filiation et d’avoir accès à ses deux parents, dans quelle mesure peut-on déceler là ce que Maurice Berger a pointé comme une « identification à la souffrance des parents […] et non à celle de l’enfant soumis à des parents terrifiants
27Je n’ai fait ici qu’amorcer quelques pistes de réflexion pour un dossier beaucoup plus large sur l’accueil des pathologies lourdes dans un lieu à la fois aussi peu « spécialisé » et aussi « perméable » qu’un Espace-Rencontre. Cette question est actuellement au centre de nombreuses discussions, à l’échelle nationale (elle a été posée récemment à l’occasion de la rencontre organisée par le Point-Rencontre Nord à Lille en octobre 2003), mais aussi européenne. En effet, ces pathologies peuvent remettre en cause, on l’a vu, à la fois la fonction du lieu, son cadre, l’identité professionnelle de l’intervenant et la nature de l’intervention. Il semble donc urgent d’y réfléchir entre praticiens des lieux d’accueil, éventuellement en liaison avec les magistrats, pour savoir s’il est possible ou non d’accueillir ces situations et, si oui, pour élaborer ensemble une manière de les travailler qui ne reproduise pas en miroir la désorganisation psychique dont elles sont porteuses.
Caroline Kruse
thérapeute de couple, intervenante au Point-Rencontre de l’APCE 75- AFCCC, Paris
[ 1] L’appellation « Espace-Rencontre » est celle, générale, adoptée en 2003 par la Fédération française des Espaces-Rencontre pour le maintien des relations enfants-parents. Le terme « Point-Rencontre » renvoie au nom particulier du lieu d’accueil évoqué ici, qui est par ailleurs adhérent de la Défération.
[ 2] Cet article doit beaucoup aux discussions qui ont eu lieu lors des réunions de synthèse du Point Rencontre APCE 75/ AFCCC de Paris.
[ 3] Voir par exemple : Dialogue, n° 119, L’enfant séparé de ses parents. Quels liens poursuivre ?
[ 4] Maurice Berger, Les séparations à but thérapeutique, Paris, Dunod, 1992.
[ 5] Benoit Bastard et Jean Grechez Des lieux d’accueil pour le maintien des relations parents enfants. Propositions pour la reconnaissance des Espaces-Rencontre. Rapport remis à Ségolène Royal, ministre déléguée à la Famille et à l’Enfance, avril 2002.
[ 6] Alain Bouregba, « La parentalité avec les parents borderline ». Communication au
[ 7] Maurice Berger, Les séparations à but thérapeutique, Paris, Dunod, 1992.
[ 8] Maurice Berger, L’enfant et la souffrance de la séparation : divorce, adoption, placement, Paris, Dunod, 1997.