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Acteurs et territoires psychotropiques : ethnographie des drogues dans une périphérie urbaine
L. Fernandes
Faculté de Psychologie et des Sciences de l’Éducation Université de Porto Rua do Campo Alegre, 1055 4196-004 Porto
1Les pratiques d’utilisation et de transaction commerciale des drogues illégales en contexte urbain sont au cœur de cet article. Nous résumerons les principaux résultats d’une recherche qui a pour stratégie la méthode ethnographique et comme principal contexte les lieux dits de drogués. Puisque le phénomène drogue a certaines spécificités propres dans chaque pays, nous commencerons par une brève description de son évolution dans la société portugaise.
2Au Portugal, la visibilité sociale de la drogue débute au milieu des années 1970 par la consommation du cannabis par des adolescents, particulièrement à l’intérieur de certaines cultures juvéniles. Avec la musique rock et certains looks, le phénomène drogue est devenu un élément expressif important d’un style juvénile opposé à l’adulte qui ne se drogue pas (Fernandes, 1990). Il connaît ensuite une expansion rapide vers d’autres couches sociales où il perd une partie de sa signification culturelle initiale. Cette rapidité va de pair avec le fort processus de changement qui s’opérait dans la société portugaise, durant la période post-révolutionnaire qui a rendu la démocratie au Portugal. La consommation des drogues s’est banalisée et apparaît associée à des médicaments psychotropes, fréquemment obtenus lors de cambriolages de pharmacies dans lesquelles des produits opiacés, des barbituriques et des amphétamines se trouvaient à portée de main. La pharmacie était, en effet, la métaphore parfaite de l’immobilisme dans lequel le pays s’était retrouvé pendant un demi-siècle. La vague de cambriolages, qui, à la fin des années 1970, balaie les pharmacies des grands centres urbains était, à l’époque, un élément important dans la construction sociale du drogué-délinquant.
3Les premières polytoxicodépendances ont surgi en quelque sorte comme une prophétie auto-accomplie. En effet, les premiers fumeurs de cannabis avaient été déjà décrits, par les médias, comme des toxicomanes. À partir du début des années 1980, un profond changement s’opéra quant au type de produits, leur distribution et leur utilisation :l’émergence d’un marché de l’héroïne bien implanté, qui s’est progressivement installé dans des zones dites d’exclusion sociale, et d’un style junkie de consommation allaient modifier le paysage psychotropique.
4Le discours scientifique analyse, généralement, cette évolution à partir des dispositifs sanitaires, juridiques et pénaux. Il s’agit de caractériser l’objet d’étude à travers la perception permise par le dispositif et donc, prédéfinie à travers des grilles médico-psychologiques, épidémiologiques ou juridiques.
5Au long de cet article, nous décrivons une alternative naturaliste à ce qui a été une vision hégémonique du problème de la drogue, ou un regard sur le phénomène dont le centre d’irradiation est, non pas un dispositif de contrôle qui le limite, mais les territoires dans lesquels il émerge et se répand. Nous rapporterons ici le parcours de notre travail d’ethnographie urbaine autour des drogues.
6Nous avons initié le travail ethnographique en 1986. Notre recherche regroupait l’ensemble des travaux en cours au Centre des Sciences du Comportement Déviant. Ce centre a approché la drogue en tant que phénomène biologique, psychologique et social, en utilisant, d’une part, des approches psychophysiologiques en laboratoire et, d’autre part, des approches éco-sociales mises en œuvre dans la rue.
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Whyte (1995)
8Nous emprunterons la voix d’un classique de l’ethnographie urbaine pour justifier notre difficulté à raconter, en peu de pages, comment nous sommes parvenus à délimiter un objet et une méthode de travail. L’objet est, évidemment, la drogue. Mais prononcé de cette façon, le mot drogue n’évoque que des fragments dispersés de notre expérience du social. Il était nécessaire de lui donner une matérialité, afin de fixer un point pour le regard – regard de l’observation naturaliste.
9Nous prenons comme point de départ le présupposé épistémologique qui règle le choix de la méthode par rapport aux caractéristiques de l’objet. La méthode doit donc être accommodatrice : un ensemble de procédures qui met en œuvre l’étude de l’objet, plutôt que le limiter à l’apport d’une seule technique donnée. Quelle matérialité concrète démontre alors le phénomène drogue ?Il nous paraît possible de dégager trois dimensions de sa matérialité à partir de la synthèse théorique et empirique de tout ce qui se dit :
• matérialité factuelle et discursive: la consommation de drogues dans la société occidentale actuelle est dotée de nouveauté en tant que fait et en tant que fait de discours.
10En tant que fait : elle rompt avec les usages psychoactifs propres des sociétés traditionnelles, dans lesquelles les drogues avaient des fonctions et des rituels d’usage socialement intégrés et intégrateurs. Aujourd’hui, la consommation est, dans la plupart des cas, socialement déviante; elle a connu une démocratisation au niveau des groupes sociaux qu’elle atteint, d’une certaine façon elle s’est massifiée et banalisée. Elle est considérée négativement, et elle a pour principaux protagonistes les jeunes.
11En tant que fait de discours : depuis le XIXe siècle elle s’est installée dans le système d’ob-jet-énigme de la science actuelle, en traversant la pharmacologie, la biochimie et les neurosciences, les savoirs cliniques et la psychologie, la sociologie, l’anthropologie et les savoirs juridico-pénaux. La dernière décennie s’est caractérisée par une grande production discursive à propos des drogues, venant des divers horizons scientifiques, tout comme des différentes instances de contrôle social ou du système technico-thérapeutique sur le problème de la drogue. Selon certains auteurs, il commencerait à exister des conditions de délimitation d’un nouveau domaine, à caractère interdisciplinaire, qui serait consolidée dans les sciences du comportement addictif (Agra, 1995).
12• matérialité écologique: la drogue est surtout un fait urbain. Ici, l’espace est moins géographique qu’écologique. Ceci ne signifie pourtant pas que nous la situions uniquement dans l’espace urbain – qui est en tout cas son espace prédominant –, mais plutôt, que nous la plaçions au sein d’une catégorie de comportements urbanisés, c’est-à-dire, dans une structure d’action du champ social nettement différente de celle qui caractérise les espaces non-urbains.
13Aujourd’hui, le terrain privilégié de l’expansion des drogues dures est celui des quartiers de la périphérie urbaine, celui des ceintures, là où les signes de la crise de la ville de type industriel sont les plus nets. Le monde de la drogue est l’élément nouveau par lequel se réactualise le thème de la crise urbaine. Définir le phénomène de la drogue impose, ainsi, d’être attentif à ses significations qui sont en rapport avec cette matrice écologique. La drogue est, en dernier ressort, un analyseur de l’urbanité. Cependant, la matérialité écologique n’est pas facilement perceptible. Au contraire, elle a un caractère peu visible, qui dépend d’un plan de matérialité socio-historique.
14• matérialité historique et sociale: la drogue est aujourd’hui placée sous le signe de la transgression et du crime. Elle se manifeste ainsi avec discrétion, en se gardant du regard public.
15Ce qui entraîne des conséquences profondes pour l’étude du phénomène : sa visibilité est freinée par un contexte, au niveau des manifestations quotidiennes, difficile à cerner sur un plan micro-sociologique. La drogue se manifeste dans les interstices de la ville, elle est quotidienne mais clandestine et ces dernières années, elle a atteint des couches sociales et des territoires urbains marginalisés du centre-ville, situés dans ses arrière-plans, cachés des regards des citoyens. Elle a proliféré surtout dans ce que les analystes sociaux désignent comme des populations reléguées (Delarue, 1991) et avec peu de visibilité sociale – zones de coulisses dans le langage de la dramaturgie de Goffman, qui abritent les hidden populations(Adler, 1990). Pour comprendre l’état actuel du problème de la drogueil nous faudrait focaliser notre attention sur le processus qui en a fait une entité déviante – celui de sa criminalisation et de celle de ses utilisateurs. Ce processus montrerait aussi comment se construit, à partir de substances chimiques, une pléthore d’effets mythiques et symboliques qui font du drogué une figure idéal-typique des malaises de la société, et qui font du problème de la droguele bouc émissaire légitime de tous les jugements. À ce propos, nous citerons Jean Baudrillard (1987):
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17Dans notre travail ethnographique, nous nous intéressons surtout à la matérialité écologique des contextes qui, depuis le début des années 1980, ont surgi dans le discours social comme les grandes figures menaçantes de la vie urbaine : les hypermarchés de la drogue. Mais l’hypermarché est une figure dont la construction révèle un rapport d’extériorité : la ville normale le construit à travers la distance prudente du discours médiatique. Il devenait nécessaire pour nous de construire un autre type de rapport capable de dégager l’essentiel de cette figure. Il nous est apparu évident qu’il y avait plus à cacher qu’à montrer, dans l’expérience du consommateur de drogues. Le contact avec les institutions ne dévoile que trop partiellement le contexte réel de beaucoup de consommateurs : un monde de groupes qui s’exposent peu, qui se cachent, de par le caractère illicite de leur comportement; monde des coins de rue et des contacts brefs, réalisés dans les interstices de l’espace et du temps de la ville – son côté clandestin.
18Modifier alors la perception pour pouvoir saisir cette clandestinité d’existences quotidiennes, adopter des stratégies afin d’approcher ce qui ne se laisse pas voir habituellement. En dernière analyse, faire du scénario dans lequel les drogues sont protagonistes – notre atelier de travail – une ethnographie urbaine des drogues, un travail de terrain dans les territoires et avec les acteurs de la drogue.
19Première condition : où et quand pouvons-nous voir le phénomène drogue ? Dans quels contextes fait-il son apparition de manière à se laisser étudier ? Nous avons dit supra, nous être volontairement écarté de ces endroits (les institutions thérapeutiques comme pénales) où la présence de ce phénomène n’est pas spontanée. Lorsqu’un individu rentre dans une institution thérapeutique, il est déjà considéré comme un malade, un toxicomane, une énigme clinique. Lorsque l’individu rentre dans une institution pénale, il est jugé comme délinquant, trafiquant, quelqu’un de socialement problématique. Nous souhaitions nous déplacer sur le terrain de l’utilisateur de drogues – avant qu’il ne soit désigné par les spécialistes – non pas de manière artificielle, ni pour une raison clinique ou pénale, mais de façon spontanée :les lieux de rencontre, de consommation, d’achat et vente – les endroits où l’on parle de drogue sans être écouté par une tierce personne. À la rigueur, la tierce personne, ce serait nous, mais en tant qu’acteur social du même contexte.
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Agra (1991)
21Notre but était celui de remplacer la relation d’extériorité par un rapport transactionnel : interagir avec les lieux et les acteurs, passer de l’image abstraite de l’hypermarché de la drogue aux espaces concrets de son existence quotidienne, les territoires psychotropiques. Il faut préciser que nous avons choisi des endroits relativement visibles quant au trafic de drogue parce qu’il a lieu dans la rue, dans les recoins ou dans certains quartiers.
22En effet, il existe des endroits moins visibles : les clubs nocturnes à entrée contrôlée, les appartements, les réunions privées. Bien que la drogue soit disséminée dans différents contextes et statuts sociaux, certains d’entre eux peuvent être plus exposés ou plus opaques, plus vulnérables ou plus protégés. Disons qu’il existe des territoires publics, quasi-publics et privés. Nous avons choisi les territoires publics, ceux dont les médias parlent le plus fréquemment, mais nous ne voulons pas transmettre l’idée qu’ils seraient les seuls territoires de drogues.
23Cela dit, nous ajouterons que l’ethnographie et les techniques d’observation participantes ont souvent été considérées comme des formes de recherche particulièrement adaptées à l’étude du phénomène de la drogue. En révisant les théories et les méthodes utilisées, R. Ingold affirme que la majorité des études est réalisée auprès de toxicomanes hospitalisés, en traitement ou incarcérés, et que ces études négligent le facteur social ainsi que l’influence de l’assistance sur le comportement dépendant. Il propose une réponse rencontrée sur le terrain dans la trace des ethnographes (Ingold, 1987) qui soit capable de donner une description depuis l’intérieur, à partir du milieu naturel des toxicomanes. Il privilégie la dépendance en tant que processus et non en tant qu’état. Cette idée était déjà soutenue par C. Olivenstein :
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25Dans une révision d’un grand nombre de recherches dans ce domaine, Domingo Comas (1981) propose la systématisation des méthodes de recherche utilisées en quatre catégories :
En effet, ils peuvent nous aider à comprendre le phénomène de la toxicomanie. À cause du coût personnel, des difficultés et du peu de considération institutionnelle, peu d’études ont été réalisées, mais elles devraient être une lecture obligatoire pour tous les techniciens (ibid, 1981).
26À leur tour, de nombreux auteurs soulignent le caractère fermé des groupes d’individus qui ont des conduites représentant une cible pour la société. Comas (1981) fait référence au contexte prohibitionniste comme étant à la base de la formation de défenses qui se traduisent par l’occultation d’informations; l’utilisation du mensonge, du secret, et la réponse donnée conformément à ce qui est attendu lors des entretiens. Ferrarotti (1981) parle, à son tour, de la difficulté d’atteindre des couches sociales et des structures de comportement qui, par leur caractère de marginalité et d’exclusion sociale, échappent immédiatement aux données élaborées et acquises formellement et propose les approches qualitatives, en particulier les histoires de vie, comme étant les plus capables de s’approcher de l’objectif. Walker et Lidz (1977) soulignent l’importance d’une bonne utilisation d’observateurs indigènes (l’informateur privilégié de l’anthropologie) pour aider l’investigateur : dans un système fermé et hostile comme la sous-culture d’utilisation de drogues, le succès de l’ethnographe dépend de sa capacité à y entrer avec un minimum de friction. Romani (1997) affirme que le champ des drogues est une de ces zones de la vie sociale qui sont stigmatisées, à travers la construction sociale du « problème de la drogue » (...), l’investigateur étant face à un groupe de « populations occultes » créé par les processus de stigmatisation, qui résistent à la pénétration par les méthodes classiques de questionnaire épidémiologique ou sociologique. Patricia Adler (1990) emploie une expression similaire : les hidden populations, et souligne que les marginaux sont plus difficiles à localiser, à contacter et à étudier que d’autres populations. Avoir un comportement franc et sociable (friendly) n’est pas suffisant pour réussir à entrer. Des stratégies plus calculées sont nécessaires envers ces groupes méfiants. (...). L’illégalité de leur occupation rend les dealers de drogues méfiants et paranoïaques; (...) ils construisent de fausses façades, mentent et faussent les informations. Elle conclut en disant que le seul chemin que nous avons trouvé pour arriver suffisamment près de ces individus a été d’adopter le rôle de convive (a membership role) à leur contexte.
27Tout comme Adler, Philippe Bourgois (1996) a étudié les dealers dans le quartier de East Harlem à New York, à travers l’observation participante. L’auteur ressent, à plusieurs reprises, la grande difficulté technique d’accéder à ces cultures de rue. Il considère la méthode ethnographique comme le type de recherche le plus adéquat : les techniques ethnographiques de l’observation participante, développées principalement par les anthropologues culturels depuis les années 1920, sont plus indiquées que les méthodologies exclusivement quantitatives pour rendre compte des vies des personnes qui vivent aux marges d’une société qui leur est hostile.
28En conclusion, l’aspect crucial à retenir dans l’argumentation de ces différents auteurs est le besoin d’utiliser des approches qualitatives, soit le simple contact étroit avec le contexte des consommateurs de drogue, soit une recherche ethnographique systématique. Ce besoin a été identifié à partir :
29Dans un de ses rapports d’évaluation des différentes méthodologies d’étude de l’utilisation des drogues et de ses problèmes, l’OMS affirmait qu’au lieu du ratio dépenses/bénéfices, perçu comme une des meilleures informations, la priorité devrait être donnée aux méthodologies d’étude selon cette hiérarchisation :
30L’ethnographie donne une cohérence à l’ensemble des techniques qu’elle articule, les orientant vers un même style de rentrée empirique. Elle donne accès à un éventail de facettes de sources de données qui à leur tour exigent la diversification de la rentrée. On ne privilégie pas un seul type de travail. On utilise plutôt différents recours qui dans l’ensemble donneront l’impression d’une méthodologie composée. Sous leur variété, où se trouve ce qui les organise ? Qu’ont-ils de commun ?
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32Les techniques que nous avons utilisées vont du recueil documentaire à l’établissement d’histoires de vie. Mais la stratégie principale est l’observation directe sans interaction verbale, participative conformément au moment, au contexte et aux acteurs en jeu. L’élaboration d’un cahier de terrain apparaît comme centrale dans le recueil de données – c’est, à notre avis, ce qui confère une identité méthodologique à l’ethnographe. On peut diviser la forme de l’organisation dans le contenu et le type de discours :
33Le regard ethnographique doit permettre de rendre naturel un lieu habituellement vu comme exceptionnel, de rendre ce lieu à une logique du social d’où l’ont fait sortir les discours des dispositifs officiels. Puis, nous ferons une brève synthèse des deux principales enquêtes de terrain que nous avons conduites. La première a été réalisée dans un quartier du centre historique et la seconde dans des quartiers périphériques. Ce passage d’un territoire léger vers des territoires durs est bien un signe de l’évolution que le phénomène a connu dans sa relation avec la ville – et il convient à l’ethnographe de suivre cette évolution.
34Nous nous sommes penchés, entre 1986 et 1990, sur les pratiques des drogues légères, dont la diffusion chez les jeunes ne s’est faite qu’après la révolution démocratique du Portugal en 1974. Nous avons alors décrit la figure du freak qui avait un sous-type soft, le fumeur contemplatif de cannabis et un sous-type hard, l’utilisateur d’hallucinogènes. Son territoire à l’époque, à Porto, était un quartier qui venait d’être rénové, le Ribeira-Barredo, centre historique de la ville. Dans cette première ethnographie, nous avons cherché à démontrer comment l’écologie de ce quartier – endroit polychromatique, multisensoriel et qui interrompait, par ses caractéristiques de zone piétonnière, la logique de la ville industrielle – était en harmonie avec l’expérience psychotropique du freak.
35On caractérisait le quartier comme un espace chaud (expression de la proxémique de E. Hall): dense d’interactions, où la rue retrouvait des fonctions qui se sont progressivement clivées dans la ville industrielle (commerciale, conviviale, socialisatrice), lui rendant le rôle d’espace de vie polyfonctionnel. Le vécu du temps est ici distendu, le rythme défini par la rencontre et la conversation de rue. Or, c’est dans cette écologie spécifique du quartier que s’encadre l’expérience psychotropique du freak. Celle-ci entraîne une amplification des expériences sensorielles, la dimension conviviale et la manipulation du temps, promouvant son extension subjective. Ce temps cool favorise la posture contemplative et la jouissance d’un loisir qui n’a pas le rythme stressant du quotidien.
36L’évolution du phénomène drogue au Portugal a conduit, à partir des années 1980, à l’établissement d’un marché de drogues dures dans les zones de périphérie urbaine. Le psychotropisme se déplace vers des acteurs et des territoires autres que ceux que nous avions étudiés. Nous devions donc suivre la trajectoire naturelle du phénomène, en établissant notre projet ethnographique dans ce que nous appellerons, d’une manière métaphorique, les territoires durs. Cette nouvelle phase est caractérisée par un nouveau produit (l’héroïne), de nouveaux acteurs (junkies et dealers) et un nouveau marché situé dans les quartiers et les zones socialement défavorisés.
37Depuis 1990, notre recherche a été réalisée dans ce nouveau contexte. Même si l’objet d’étude restait la drogue, le regard ethnographique requerrait également de faire de l’unité d’étude un centre d’attention.
38Les quartiers de périphéries urbaines sont, en général, vus comme une entité unique et homogène, avec des problématiques liées à la marginalité et à l’exclusion sociale. Première constatation ethnographique : les quartiers ne sont pas tous identiques. Première conséquence : il est nécessaire de problématiser la dichotomie réductrice ville déviante/ville normative. Les quartiers ne sont pas nécessairement les grands agents de la ville déviante. Aussi bien le rapport au lieu d’habitat que le statut attribué par les habitants à leur quartier sont très variables selon la visibilité des activités déviantes qui s’y déroulent. Quand la visibilité concerne le marché de rue des drogues, il arrive que le quartier soit la cible de l’attention des médias, ce qui provoque une construction intense de stéréotypes sociaux et spatiaux autour du thème du danger.
39Cette construction de stéréotypes fonctionne par des mécanismes de divulgation de rumeurs insécurisantes et elle est maintenue par le fait que le citoyen moyen oppose rarement les images qui lui sont fournies à la connaissance directe de ces espaces. C’est ce que l’on appelle une réduction cognitive :les populations d’une même zone sont ainsi homogénéisées par une étiquette négative (les populations criminelles, les cités dangereuses, les communautés qui se droguent). L’autoestime de la communauté est mise en cause, renforçant d’éventuelles situations de relégation.
40Déplaçons-nous de nouveau du stéréotype médiatique vers les données ethnographiques. Différents auteurs comparent les quartiers périphériques à des villages incrustés au sein de la grande ville. En effet, ces villages interrompent l’expérience de l’urbain, tant au niveau environnemental, qu’à celui des pratiques de sociabilité. Au niveau de l’environnement, se créent des sortes d’événements sonores qui interrompent le bruit machiniste de la ville et qui restaurent des sonorités semblables à celles des villages. Au niveau des pratiques de sociabilité, on soulignera deux dimensions : l’événement piétonnier et les réseaux de voisinage. Ce sont d’abord des zones fréquemment parcourues à pied par les habitants, favorisant l’interconnaissance et l’interaction. Ensuite, les liens de voisinage sont étroits, avec une tension constante entre solidarité et conflit. Ils interrompent, eux aussi, la dichotomie normal/déviant. Le dealer, par exemple, partage les réseaux de sociabilité; ce qui serait ailleurs un statut criminel, se dilue ici parmi les différents rôles sociaux. L’activité du deal, exercée fréquemment dans la zone contiguë à l’habitation ou encore dans un carrefour de l’espace public, n’est pas séparée du flux ordinaire de la vie quotidienne.
41Les relations entre les espaces public et privé ont également des caractéristiques propres. Elles se structurent comme deux sphères aux frontières peu claires, montrant une série de transitions entre elles. L’intimité du chez-soi s’étend fréquemment vers l’espace public. Mais l’inverse se passe aussi – précisément dû au grand contact entre voisins. Ceux-ci ramènent la rue chez eux ou bien emmènent leur chez-soi sur la place publique.
42Les drogues qui devraient être cachées parce qu’interdites, profitent de cette relation spécifique entre le public et le privé pour occuper la rue. On peut considérer cela comme une appropriation semi-privée de l’espace public. Étant donné que tout le marché illicite doit avoir une zone d’exposition qui permette au client de détecter le produit offert, il nous semble que cette relation entre le public et le privé constitue un facteur déterminant pour l’installation du commerce dans ce type de zones. Autrement dit, le succès dans certains sites du marché souterrain des drogues est dû à des raisons économiques et sociales; nous l’avons dit auparavant, ces quartiers ressemblent à des villages, mais en sont très différents sur un point : ils tolèrent la marginalité et la transgression.
43C’est la visibilité des phénomènes stéréotypés dans les quartiers qui fait d’eux les zones qui menaceraient l’équilibre de la ville. Ce sont, cependant, eux aussi des territoires menacés, si on les regarde à la lumière des acteurs de la marginalité : une cible d’actions policières fréquentes, l’inquisition de techniciens psychosociaux qui travaillent pour la justice, ou encore des programmes d’intervention axés sur différents groupes à risques. Territoires ciblés, ils sont symboliquement constitués à travers l’étiquetage.
44Le phénomène de la drogue a un caractère dynamique : bien que le mot drogué soit une étiquette homogène, il a peu de choses en commun entre le freak que nous avons déjà caractérisé et le junkiedont nous allons parler ensuite. Cependant, le régime d’utilisation des drogues dures qui les a, en quelque sorte, banalisées, s’assurant un marché de vente en zones urbaines disqualifiées, a déjà acquis une constance qui nous autorise à le considérer comme quelque chose de plus qu’une mode. Le style junkiedémontre une grande stabilité dans le temps. On pourrait l’interroger de différentes manières, par exemple en le reliant à l’inefficacité des mécanismes de contrôle social qu’elle a provoquée. On cherche à le comprendre en suivant une autre voie, celle de l’explication de son adaptation écologique aux conditions actuelles de son existence.
45Nous appellerons territoire psychotropique ce que le discours dominant appelle les hypermarchés des drogues – et nous résumerons ainsi, brièvement, la quantité et les détails descriptifs de nos notes de terrain. Un territoire psychotropique attire les individus liés à la drogue. Il est possible d’éclairer empiriquement l’étendue de ce pouvoir d’attraction : la qualité du produit, la sécurité de la transaction (par rapport à la police ou à des contacts indésirables avec d’autres acteurs des drogues), en passant par le propre marketing involontaire que les médias réalisent...
46Les individus y participent selon un programme comportemental orienté vers les aspects instrumentaux essentiels à un style de vie qui a pour dimension centrale les drogues. On peut le conceptualiser en tant que scénario de conduite, comme un système social de petite échelle, qui définit un programme comportemental et où les individus sont des équipotentiels (si on remplace les uns par les autres, le programme comportemental se maintient). C’est la raison pour laquelle tout territoire psychotropique permet à n’importe quel junkie qui ne le connaît pas de réaliser les comportements essentiels de son way of life
47Un territoire psychotropique est aussi un endroit de sociabilité. Autrement dit, le style junkie ne se limite pas à la relation avec une substance, c’est aussi une organisation existentielle
48La mobilité qui caractérise le territoire psychotropique, fruit de la réponse aux menaces externes dont il est l’objet, le configure comme un territoire interactif ou portable (Brown, 1987): il vise à protéger un système d’interactions plutôt qu’un espace géographique.
49Enfin, il est le dernier maillon de la chaîne de distribution des drogues, celui qui lui donne une réelle visibilité; c’est l’ensemble des territoires psychotropiques qui matérialise cette entité abstraite du monde de la drogue, et qui lui fournit, outre la figure individuelle du toxicomane, les éléments qui composent le stéréotype.
50Si le territoire psychotropique est le lieu d’une activité déviante qui révèle une grande persistance aux mesures répressives dont il est l’objet, c’est parce qu’il s’est bien adapté au jeu des coexistences entre la norme et l’écart. À quoi s’adapte-t-il ?
51Un des éléments centraux d’une périphérie sociale est sa précarité économique et sa position marginale dans la structure du travail de la ville dominante. La littérature sociologique a fréquemment souligné la position subalterne de ces populations, vulnérables à la pauvreté ou en situation de pauvreté effective.
52Le territoire psychotropique, en tant que promoteur d’un marché de détail, fait rejaillir une économie d’interstices de grande valeur instrumentale dans une zone qui est, justement, un espace interstitiel. Ce versant économique ne doit pas être réduit à l’aspect financier; il a des fonctions au niveau de l’occupation, de l’organisation des activités locales et de la création d’attaches sociales. Son acteur principal est le dealer. Sa fonction n’est pas simplement commerciale. C’est un style de vie, une occupation plus ou moins quotidienne qui profite de l’inactivité de celui qui l’exerce. Vendre des drogues dans un coin, c’est être par-ci, par-là – dimension relationnelle du deal. C’est le personnage central d’une micro-économie de quartier qui occupe une grande importance dans les contextes de précarité. D’où l’impossibilité pratique de diviser ces contextes entre le monde du trafic et le reste du quartier. Le réseau et les liens sont plus complexes et les mondes sociaux ne peuvent jamais être délimités comme s’il s’agissait de matières physiques.
53La périphérisation économique dans ces endroits, est plus favorable que d’autres zones de la ville aux activités du commerce de rue des drogues. Mais pourquoi ne pas se fixer alors dans quelque endroit pauvre ou vulnérable ? Parce que l’espace doit remplir certaines conditions, il doit être favorable à une adaptation écologique.
54Acceptons pour un moment d’utiliser la métaphore belliqueuse de war on drugs: les drogues illégales, éléments envahisseurs de notre système social et culturel depuis l’extérieur (Asie, Andes...), exigent une réponse. Elles sont criminalisées et leur utilisation se situe dans une zone marginale et stigmatisée. Elles doivent s’adapter à un environnement hostile qui tente de les éliminer. Ce qui est réprimé essaie de construire un mode d’existence qui résiste à la pression externe. Ces stratégies de combat contre la drogue ont donc provoqué le recul de l’ennemi vers des zones beaucoup plus difficiles à attaquer. La difficulté est, avant tout due à sa localisation dans des zones déjà résistantes à la normalisation des dispositifs éducatifs (famille, école), médicaux et sanitaires ou concernant le monde du travail – en synthèse, le thème de la périphérie sociale, réactive à la logique dominante.
55Cette localisation est aussi périphérique du point de vue physique : le quartier des drogues est en discontinuité morphotypologique avec son entourage urbain, et il devient plus apte à la constitution d’espaces interstitiels, où les appropriations marginales peuvent construire des territoires et les surveiller efficacement. Le territoire psychotropique, en recherchant des zones interstitielles de l’espace urbain pour se fixer, révèle l’adaptation écologique du statut de transgression qu’ont aujourd’hui les drogues. De cette façon, le contrôle social externe se trouve affaibli.
56La vie sociale parallèle (Fischer, 1994) qui s’organise dans ce territoire produit de curieux phénomènes : renversant, comme nous l’avons vu, les sphères publique et privée, elle permet d’utiliser des espaces publics à des fins conventionnellement privées (injecter de l’héroïne, fumer des joints à l’entrée du HLM) et des espaces privés à des fins conventionnellement publiques (des appartements porte ouverte pour le commerce de psychotropes). La possibilité d’exercer ce type de fonction et de contrôles de l’espace fait des territoires psychotropiques des zones de polarisation sur le plan écologique de la sous-culture junkie de rue.
57Dans son ouvrage classique The Ghetto, Louis Wirth (1928) affirme magistralement :
Le ghetto n’est pas seulement un espace physique mais aussi un état d’esprit.
58L’état de l’héroïne a précisément pour élément fondamental un certain état d’esprit (bien qu’il ne doive pas se réduire à cela). Nous parlons d’état de l’héroïne par analogie avec l’état de la marijuana, à travers lequel H. Becker (1963) désignait l’individu au stade le plus avancé de la carrière de fumeur de marijuana. Dans l’état de l’héroïne, la vie telle que nous la connaissons – sans altération psychotropique de la conscience – est un intervalle indésirable qui se veut court et passager. L’état de l’héroïne est la jouissance de la narcose opiacée
59Il y a dans ce genre d’addiction, une recherche d’anesthésie qui, dans un endroit que la ville a éloigné (étymologiquement, ghetto veut dire divorce) permet de s’en maintenir aussi éloigné. Dans l’héroïne, on remet toujours tout au lendemain, par une puissante action sur le temps intérieur. Dans l’état de l’héroïne, la réalité qui pèse ne pèse pas – le lourd se fait léger et le temps, suspendu, ne torture pas
60Il y a, chez le junkie, une volonté d’agir sur ses circonstances. C. da Agra (1991) en propose une lecture qui l’interprète comme un jeu tragique :
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62Enfin, l’état de l’héroïne est l’une des modalités de l’économie psychologique de la ghettoïsation, une tentative d’adaptation à l’écologie du ghetto.
63Le quartier de périphérie n’est pas seulement une entité sociale et morphologique. C’est un effet rhétorique dans la narration de l’urbain, qui convoque le thème de l’insécurité, de la dissociabilité, de l’exclusion sociale. Voici ce que la lecture proximale permet de questionner :cet effet rhétorique provient surtout de visions dichotomiques de la vie collective dont la fonction est de maintenir éloignées les populations dangereuses. La centralité qui leur est attribuée dans le discours vise à les maintenir en marge.
64Le quartier périphérique est aussi l’endroit privilégié de la sous-culture junkie. Le phénomène de la drogue se manifeste ici par dissémination infime; son omniprésence est interstitielle, elle se révèle discrètement.
65La fonction de la sous-culture junkie est de procéder à cette interstitialité, en maintenant la drogue dans une zone voilée au non-initié. L’interstice d’espace réalise la dissémination infime, amenant avec elle un paradoxe : en maintenant les drogues cachées, elles les rend omniprésentes. Appartenir à la sous-culture junkie, c’est connaître la toponymie psychotropique; c’est savoir lire la dissémination infime des produits psychoactifs dans les interstices de la ville.
66Il y a dans la drogue une spatialité oblique, une sorte de dimension dont la clé n’est détenue que par les policiers et les drogués. Il y a aussi un temps oblique : le vécu d’une profonde tension qui tente de coordonner le rythme temporel de la culture dominante avec celui de la sous-culture junkie. L’oblique surgit ici par opposition aux plans lisses de la ville : l’interstice, comme le nom l’indique, est une fente, il interrompt ce qui est plat.
67Comment intègre-t-on pleinement cette sous-culture ? Il ne nous semble pas nécessaire d’aller très loin pour trouver la réponse : elle se fait à travers les mécanismes d’apprentissage qui assurent l’intégration dans une quelconque dynamique culturelle. La recherche ethnographique nous a permis de constater l’exposition systématique de l’habitant de ces zones au monde matériel et symbolique des drogues. Lorsque cette exposition est constatée chez les enfants et les adolescents, elle nous renvoie au thème de la socialisation. Nous confirmons, ici, les théories classiques de l’association différentielle de Sutherland et de l’apprentissage social de Bandura. Nous prendrons le risque d’affirmer que, si les facteurs biopsychologiques sont nécessaires pour expliquer les addictions plus ou moins graves, les facteurs d’ordre social suffiraient pour expliquer l’initiation aux drogues, l’exposition à la poudre étant l’élément central, et l’apprentissage social, le mécanisme.
68Mais les enfants sont aussi exposés à la communication locale qui se présente à l’observateur externe comme chargée d’agressivité – ce qui peut être une caractéristique adaptative de la vie locale, fondée dans une interaction agonistique et particulièrement visible dans la besogne du deal. C’est comme si, dans les territoires durs, le langage aussi était dur – ce qui serait un des éléments de l’habitus de la périphérie urbaine.
69De la phénoménologie du junkie, nous soulignerons la dimension économique. C’est la dimension de sa dépendance qui le lie au délit, et non pas un quelconque effet résultant des sub-stances qu’il ingère.
70Il développe un style de survie qui lui est propre consistant à trouver à tout prix un moyen de se faire de l’argent. Il multiplie les stratégies qui ont en commun le frauduleux. Nous pourrions bien désigner l’ensemble, parfois créatif, de ces stratégies, d’imagination psychotropique...
71En 1923, dans une des premières études ethnographiques appuyées sur l’observation participante en milieu urbain, Nels Anderson donnait déjà une grande importance aux fondements écologiques du comportement déviant. Il a étudié le rôle joué par les zones de concentration et de cohabitation du hobo. Le hobo était un mélange de travailleur itinérant, de vagabond et de homeless man, avec un statut semblable, dans la galerie des figures populaires des États-Unis, à celui du cowboy de l’Ouest. Pendant les longues heures où il ne travaillait pas, ou lorsqu’il se déplaçait d’un travail à l’autre, il se reposait dans sa « zone naturelle », la jungle.
72Anderson décrit plusieurs types de jungles et leur fonctionnement : elle devient partie intégrante dans sa vie quotidienne (...) et a toujours une vie mouvementée et c’est ici que le hobo se sent chez lui (Anderson, 1923). Il décrit aussi le type d’interactions : on échange des informations (sur des opportunités de travail, sur la police...), on raconte des histoires sur la vie de hobos, sur les aventures des plus connus, on accueille un nouveau hobo. Anderson décrit les « lois de la jungle», que chaque hobo, en principe, connaît en arrivant dans chaque jungle, étant donné que toutes les jungles ont des lois en commun, elles ne sont pas écrites, mais elles sont coercitives et leur rupture entraîne l’expulsion ou la punition physique (par exemple :voler quelqu’un, la nuit, pendant qu’il dort). Les plus vieux imposent la discipline et l’exclusivité de la jungle.
73Nous faisons référence à cet ouvrage classique de la sociologie de la déviance pour souligner plusieurs aspects qui nous semblent encore actuels. Les jungles urbaines – soit les anciennes jungles de l’hobo ou les jungles actuelles de junkies et dealers – sont perçues par la culture dominante comme des endroits homogènes (ils seraient tous semblables) dangereux et déréglés et, comme l’avait déjà remarqué Anderson, des attitudes de suspicion et d’hostilité se développent envers ces endroits et leurs acteurs. Cependant, une vision proximale rendue possible par l’approche naturaliste nous amène à souligner la nature réductrice de ces perceptions. En effet, tous les mondes déviants (expression que nous empruntons aussi à Anderson) s’appuient sur une base écologique qui assure leur fonctionnement. Chaque acteur des marges a sa zone naturelle (toujours en utilisant l’expression d’Anderson), la jungle ou le territoire psycho-tropique. Elle accomplit une sorte de maintien d’un style de vie qui, en dehors, rencontre une résistance importante. Elle fonctionne comme base écologique justement parce qu’elle permet des contacts instrumentaux qui rendent viable ce qui, de l’extérieur, paraît un mode de vie déstructuré ou destructif, assurant sa transmission micro-culturelle.
74À l’entrée d’un des quartiers que nous avons étudiés, il y avait un curieux graffiti : Welcome to the jungle. Ce message donne lieu à plusieurs interprétations. Il semble, en tous les cas, signaler la conscience d’un territoire propre qui convoque la peur et l’éloignement, ou, au contraire une attraction et une participation dans la vie locale. Chaque élément nouveau qui arrive et qui se reconnaît dans les règles, les activités ou les acteurs d’une zone naturelle y a, en principe, libre accès. La base écologique est, ainsi, un élément fondateur de l’association différentielle.
75Sutherland a élaboré l’hypothèse de l’association différentielle dans les années 1930 comme alternative aux théories étiologiques de la délinquance appuyées sur la pauvreté et dans des conditions psychologiques perturbées, en suggérant simplement des mécanismes d’apprentissage. Les comportements délinquants s’apprennent en association directe ou indirecte avec ceux qui les pratiquent déjà (...). Le fait pour quelqu’un de devenir ou non un délinquant est en grande partie déterminé par le degré de fréquence et d’intensité de ses contacts avec ces genres de comportements (...). Ceux qui apprennent ces comportements délinquants cessent d’avoir des contacts fréquents et intimes avec ceux qui se comportent comme la loi le veut (Sutherland, s.d.). Ce processus de ségrégation groupale avait lieu dans la jungle (Anderson l’a décrit, en l’absence de l’hypothèse de Sutherland), mais aussi dans les territoires psychotropiques – on le dit maintenant alors qu’une telle hypothèse, aujourd’hui appelée théorie, est déjà une référence obligatoire dans les manuels et semble ne pas être à la mode...
76Voilà, comment, au début de l’an 2000, nous avons retrouvé, lors de notre étude ethnographique, de vieilles thèses sur le comportement déviant. Dans la jungle d’Anderson, nous reconnaissons le principe de la ségrégation spatiale des cultures déviantes, mécanisme qui leur assure la viabilité à travers la fixation et la transmission de règles, de styles interactifs et de savoirs vitaux pour un certain style de vie; dans l’association différentielle de Sutherland nous avons retrouvé le principe de l’apprentissage des comportements, que dans notre recherche nous traduisons par exposition à la poudre. Ségrégation et association différentielle sont des dynamiques complémentaires et ont, toutes les deux, comme condition nécessaire une base écologique – précisément ce qui permet d’accueillir l’étranger avec l’expression Welcome to the jungle.
L. Fernandes
Faculté de Psychologie et des Sciences de l’Éducation Université de Porto Rua do Campo Alegre, 1055 4196-004 Porto
[ *] Faculté de Psychologie et des Sciences de l’Éducation de l’Université de Porto.
[ 1] Pour l’approfondissement du concept de scénario de conduite, que nous n’appliquons ici qu’à l’expression territoriale du phénomène drogue, voir Wicker (1987); pour son application aux espaces du comportement déviant et la peur du crime, voir Nasar, Fischer (1993).
[ 2] Cette constatation est déjà ancienne : un travail ethnographique classique sur l’héroïne dans la rue, Taking care of business de Preble, Casey (1969) affirmait que l’addiction ne serait pas tant au produit psychoactif qu’au style de vie junkie, et que la consommation ne doit pas être considérée comme une simple fuite de la réalité, mais plutôt comme une série d’activités qui apparentent le junkie à un quelconque homme d’affaires.
[ 3] La communication junkie n’est pas moins élaborée que celle des cliniciens des drogues, du moins dans la mystification qu’elle produit auprès du profane...
[ 4] La littérature, qui dispose de la liberté discursive et n’a pas besoin de valider ce qu’elle dit, est arrivée bien plus près de ces expériences corporelles et mentales que la science. Nous nous dispensons, ici, de faire référence aux classiques et évoquons le récent Trainspotting de Irvine Welsh.
[ 5] La littérature a déjà exploré en profondeur ce qui est lourd et ce qui est léger dans l’existence humaine. Dans L’insoutenable légèreté de l’être, Kundera nous indique que la légèreté est la sensation qui envahit la relation cachée des amants, ou la relation libre de ceux qui se rencontrent pour se donner du plaisir. L’héroïne est souvent représentée comme une maîtresse, aussi bien dans la musique et la littérature que dans le discours des junkies.