Déviance et Société | 33-53

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Le travail du sexe dans les établissements de services érotiques : une forme de travail marginalisé*

Colette Parent**

Département de Criminologie Université d’Ottawa 25 Université Ottawa, Ontario Canada K1N 6N5 coparent@uottawa.ca

Chris Bruckert***

Département de Criminologie Université d’Ottawa 25 Université Ottawa, Ontario Canada K1N 6N5 bruckert@uottawa.ca


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On dit de façon courante que la prostitution est le plus vieux métier du monde mais on ne reconnaît pas pour autant que c’est un métier comme un autre. Au contraire, dans le champ de la criminologie traditionnelle, elle a pris place comme l’image, erronée bien sûr, de la criminalité des femmes (Parent, 1994,393). Le mouvement féministe des années 1960 a contribué à renouveler les termes de référence sur cette question mais n’a pas pour autant ouvert un espace discursif pour aborder la prostitution comme travail du sexe. L’articulation de cette approche, durant les années 1970 et 1980, reposera sur l’initiative des regroupements de travailleuses du sexe et de quelques alliées féministes. Celles-ci proposeront alors, engageant une polémique toujours d’actualité avec nombre de féministes, une réflexion théorique et un engagement pratique visant à donner une légitimité à cette approche.

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En effet, les féministes des années 1960, et les féministes radicales en particulier, ont redéfini la prostitution non pas comme un crime mais comme le symbole par excellence de l’oppression des femmes dans le cadre de nos sociétés patriarcales. Elles prennent à partie les privilèges des hommes qui, comme catégorie de sexe, oppriment les femmes. Elles dénoncent les clients, les souteneurs, les policiers. Elles mettent en évidence le caractère inique des lois qui pénalisent d’abord et avant tout les femmes, les victimes. C’est dans cette perspective et non pour favoriser la légitimation du travail du sexe qu’elles revendiquent la décriminalisation des activités de prostitution. Elles n’en recherchent pas moins la collaboration des travailleuses du sexe dans cette lutte. Mais en aucun cas, pour la majorité des féministes, la prostitution ne saurait être considérée comme un métier; elle constitue la forme exemplaire de l’appropriation de la sexualité des femmes par les hommes. Dans ce type d’analyse qui met l’accent sur la victimation, on fait l’impasse sur la diversité des contextes, des enjeux tout aussi bien que des significations individuelles qui entourent les pratiques de travail du sexe (Parent, 2001,171). Toute forme de service sexuel est associée à l’exploitation du corps des femmes et plus souvent qu’autrement, on pointe du doigt le travail du sexe dans la rue qui expose les travailleuses à plusieurs formes de danger ou encore on évoque la traite des femmes qui soulève d’emblée l’indignation. En somme, on confond conditions de travail ou esclavage au travail et type de travail. Comme nous l’indiquions dans une publication précédente, cette analyse est souvent chargée d’une grande émotivité; celle-ci s’exacerbe lorsqu’on fait appel au témoignage poignant d’une victime dont l’expérience ne peut guère laisser indifférent (Parent, 2001,171). Dans ce contexte, la condamnation globale d’une telle pratique prend vite figure d’évidence.

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La position des groupements1 des travailleuses du sexe remet radicalement en cause cette conception. Ceux-ci affirment que le travail du sexe n’est ni un vice, ni le symbole de l’infériorité sociale et économique des femmes. C’est un travail, un métier volontairement choisi par une majorité de personnes. Pour ces groupements, ni les clients, ni les souteneurs ne posent à la source de problème, c’est l’intervention pénale et la non-reconnaissance du métier qui le rend difficile et dangereux. Dans cette conception, on le voit, la victimation des travailleuses du sexe n’est pas intrinsèque à ces pratiques. Comme dans nombre d’autres formes de travail, elle en constitue un aspect dont l’importance fluctue selon les contextes. Mais dans le débat qui oppose les représentantes des travailleuses du sexe aux féministes, les premières peuvent difficilement évoquer certaines formes de victimation qui ne soient récupérées comme éléments validant le point de vue adverse.

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Peu à peu, des féministes ont commencé à produire des travaux rendant compte du travail du sexe (Parent, 1994,2001; Chapkis, 1997; Brock, 1998; Brewis, Linstead, 2000; Lever, Dolnick, 2000; Coderre, Parent, 2001). Soucieuses de développer d’entrée de jeu les assises de cette approche et de documenter les effets négatifs du contrôle juridique sur les travailleuses, elles ont orienté leurs productions vers des dimensions théoriques de la question et vers le travail du sexe dans la rue. Les recherches sur les différentes pratiques de prostitution comme travail sont encore peu nombreuses2.

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En ce qui concerne plus spécifiquement le travail du sexe dans les salons de massage et les maisons closes, les acquis sont également limités bien qu’on puisse compter sur un certain nombre de recherches réalisées à partir des années 1970. D’abord, dans la foulée des études qui se sont orientées non plus vers les causes de la prostitution mais vers le processus de travail, on retrouve des recherches qui ont mis en évidence certains aspects du métier (Bryant, Palmer, 1975; Velarde, 1975; Rasmussen, Kuhn, 1976; Heyl, 1977; 1979; Farley, Davis, 1978). Mais bien que ces travaux aient pris distance avec la quête des causes et se soient donné pour objectif de mettre l’accent sur l’expérience des acteurs sociaux, la plupart d’entre eux n’en continuent pas moins à s’appuyer en toile de fond sur les paramètres sociaux de la déviance et ne réussissent pas à renverser de façon significative le regard scientifique posé sur ces pratiques.

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Durant les années 1980, des féministes se sont également intéressées aux travailleuses du sexe dans les maisons closes, mais généralement ce n’est pas tant pour analyser cet univers de travail que pour en dénoncer la réglementation. Les féministes radicales en particulier considèrent que la prostitution devrait être éliminée; en accepter le contrôle par l’État serait entériner son rôle de souteneur et miner la quête des femmes vers l’égalité. Par ailleurs, dans certaines recherches menées sur le travail dans des maisons closes de plusieurs pays (Barry, 1979; CCCSF, 1984), les auteurs ont dénoncé les conditions de travail en ces lieux et mis en évidence que les travailleuses n’y jouissaient pas des mêmes droits civils que les autres citoyennes.

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Si les organisations de travailleuses du sexe dénoncent à leur tour les conditions de travail dans des maisons closes, elles n’adoptent pas la même position univoque en ce qui concerne la réglementation du travail du sexe. Pour elles, tant que leur métier ne sera pas considéré comme légitime, les lois et règlements en place tendront comme toujours vers la protection du client et de la communauté mais non des travailleuses (Chapkis, 1997,164). Aussi la réglementation du travail du sexe ne peut être considérée comme étant la solution idéale, quel que soit le contexte social. Par ailleurs, dans leur campagne pour la décriminalisation des activités de prostitution, elles appuient le retrait des lois criminelles contre les maisons closes (Boutellier, 1991). En fin de compte, la question pour elles n’est pas de s’assurer que les femmes puissent travailler dans un lieu ou un autre, mais qu’elles puissent le faire en toute sécurité, à l’abri du harcèlement et à titre de citoyennes à part entière (Tong, 1984,57).

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La littérature scientifique sur les maisons closes comme activité de travail apparaît donc très limitée. C’est ce contexte qui nous a motivées à développer une recherche empirique sur le travail du sexe dans les établissements érotiques à partir des acquis de la socio-logie du travail tels que revisités par les analyses féministes. Nous voulions déplacer le cadre d’analyse traditionnel axé sur le caractère déviant ou sur la stigmatisation de ces activités et mettre l’accent sur ces pratiques comme travail. Ce choix de perspective nous a amenées à développer de nouvelles catégories d’analyse.

Travail du sexe, travail féminin dans le secteur des services

Le contexte économique

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D’entrée de jeu, nous situons le travail du sexe dans l’ensemble de la conjoncture économique, et bien que, compte tenu de son caractère illégal, nous ne puissions en saisir précisément l’évolution à partir de données statistiques officielles, nous pouvons émettre l’hypothèse qu’il a été affecté, comme nombre d’autres emplois dans le domaine des services, par les mouvements de marché. En effet, depuis les changements économiques des années 1980 en Occident marqués par la globalisation des marchés, on a noté un déplacement d’une partie de la main-d’œuvre vers les secteurs des services et de l’information et une hausse des emplois atypiques (temps partiel, court terme, emplois autonomes, dans des agences de services temporaires) (De Sève, 1995; Phillips, 1997; Luxton, Corman, 2001). Les femmes, majoritairement reléguées dans des ghettos d’emplois féminins (secteurs des services, de la vente et du travail de bureau), dont les revenus sont inférieurs aux secteurs à prédominance masculine, ont fortement senti l’impact de cette restructuration. Pour un nombre important d’entre elles, elle s’est soldée par une détérioration de leur position économique. Elles doivent maintenant lutter pour une place sur un marché d’emploi qui se veut flexible, faisant de plus en plus place à des emplois temporaires et/ou à temps partiel3. En outre, les femmes, qui sont plus nombreuses à devoir assumer seules les responsabilités financières et éducatives des enfants compte tenu du pourcentage élevé de séparations et divorces, ne peuvent guère compter sur l’État qui a largement restreint son intervention en matière de programmes sociaux durant la même période (Maroney, Luxton, 1997).

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Le travail du sexe dans les salons de massage et les maisons closes s’inscrit donc comme une option de travail parmi d’autres dans un marché du travail sexué fortement compétitif où les emplois précaires sont en hausse. Au niveau organisationnel, il offre un ensemble de défis et de difficultés spécifiques qui marquent de façon tout à fait originale l’expérience de travail de ces femmes.

Un travail non institutionnalisé

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Une caractéristique exogène à ce travail, mais dont l’impact sur l’organisation, sur le processus de travail et sur les stratégies de défense mises en place ne saurait être ignoré, est la dimension illégale de certains de ses aspects.

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Au Canada, les femmes qui travaillent dans le commerce du sexe font l’objet d’un contrôle pénal en vertu des articles du Code criminel canadien se référant à la communication pour fins de prostitution (article 213 (c)), au proxénétisme (article 212) et aux maisons de débauche (article 210). Les femmes qui œuvrent dans les salons de massage, les maisons closes ou les donjons sont plus souvent accusées en vertu de l’article concernant les maisons de débauche, qui stipule qu’habiter une maison de débauche, ou être trouvé dans une telle maison, constitue une infraction punissable par voie de procédure sommaire. Quant aux travailleuses dans les salons de massage à Toronto, elles sont aussi sujettes au contrôle municipal en vertu du règlement numéro 1-274-200, qui régit les services offerts par les salons de services érotiques (body rub parlors). Selon le règlement, ceux ou celles qui ont pour fonction d’exécuter, d’offrir ou de solliciter des attouchements corporels dans un salon de services érotiques doivent demander et payer les frais d’un permis, renouvelable annuellement. Ces personnes doivent en outre fournir un certificat de santé déclarant qu’elles ne sont pas porteuses de maladies infectieuses, accepter de faire l’objet d’un examen médical plus approfondi si les autorités le jugent nécessaire (article 7.3) et se soumettre à une vérification d’antécédents judiciaires (article 8).

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À cette dimension illégale qui expose d’entrée de jeu les travailleuses du sexe à des sanctions se joint le refus institutionnel de considérer côte à côte sexe et travail. On peut le constater dans les organisations de travail aussi bien que dans la littérature.

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D’abord, pour les organisations en général, la sexualité doit être extirpée des milieux de travail (Hearn, Perkins, 1987; Lobel, 1993). Considérée comme nuisible à l’atmosphère de travail, à la productivité, ou encore comme une expression du pouvoir et du contrôle masculin sur les femmes, elle ne saurait être tolérée. Les recherches sur la sexualité au travail sont d’ailleurs peu nombreuses (Cleveland, Stockdale, Murphy, 2000) et s’appuient sur des conceptions problématiques de la sexualité (Adkins, 1992). Mais les emplois dans le domaine des services n’en sont pas moins sexualisés comme le démontre une recherche menée par Adkins (1992) dans le milieu de l’hôtellerie. L’auteure constate que les employeurs formulent des conditions d’embauche spécifiques pour les femmes qui contribuent à sexualiser leur travail. Même si les tâches des travailleuses de son échantillon étaient similaires à celles de leurs collègues masculins au sein de la même entreprise (serveuses d’un côté, barman de l’autre), les employeurs exigeaient que les travailleuses soient séduisantes (apparence physique et tenue vestimentaire appropriées) et qu’elles acceptent d’entrer dans des échanges sexués avec les clients. Ils n’avaient pas les mêmes attentes envers les employés masculins.

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Dans la littérature, la contribution de Simone de Beauvoir marque bien la distinction qu’on opère entre sexe et travail. Dans Le deuxième sexe, elle présente la prostitution comme un métier… qui n’est pas comme les autres. Pour la « prostituée », ce choix s’explique par des conditions socio-économiques contraignantes. L’option de l’hétaïre, par contre, est jugée sévèrement : elle fait usage non seulement de son corps mais de sa personne tout entière comme un capital à exploiter (Beauvoir, 1949,266). Elle ne peut se réaliser que si, au-delà de sa parade devant les hommes, elle exerce un vrai métier, soit par exemple celui d’actrice, de cantatrice ou de danseuse (Beauvoir, 1949,270).

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En somme, c’est seulement lorsque la sexualité passe en arrière-plan que le travail devient acceptable institutionnellement. On retrouve donc socialement le travail du sexe comme une donnée empirique observable et comme auto-représentation chez les travailleuses mais sans reconnaissance institutionnelle; ou encore on l’identifie institutionnellement comme travail mais alors c’est à partir de ce qui n’est pas du sexe soit le massage, la danse, etc. En conséquence, si l’on peut identifier des données empiriques relatives au travail du sexe, on peut plus difficilement cerner le rôle social du travailleur ou de la travailleuse du sexe puisqu’il n’est pas reconnu comme tel. Pour l’appréhender, il faut s’intéresser au travail du sexe comme forme de travail émergente, aux luttes pour son institutionnalisation.

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L’étude de Dahrendorf (1973), l’Homo sociologicus, peut nous aider à cerner cette question de plus près. Un rôle social implique un cadre d’attentes normatives qui s’imposent aux individus, ou qui tout au moins servent de guide de comportements. Selon Dahrendorf (1973), les rôles sociaux présentent trois caractéristiques : 1) ils sont des ensembles quasi objectifs de prescriptions de comportements, en principe indépendants des individus; 2) le contenu d’un rôle social n’est pas déterminé ou modifié par simple initiative individuelle mais par le système social qui stabilise ou non certaines attentes de comportement; 3) les attentes de comportement intégrées au rôle se présentent à la personne de façon quasi objective et accompagnées d’un degré variable d’obligations. Ces normes sont également associées à différents types de sanctions lorsqu’il y a transgression.

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Comme le travail du sexe n’offre pas encore un cadre normatif stabilisé qui structure les interactions et qui d’entrée de jeu régit les échanges entre les clients et les travailleuses du sexe, on ne peut circonscrire un ensemble d’attentes légitimes réciproques qui se répercutent par effet de retour sur les comportements des différentes parties. Aussi pour les travailleuses, différentes questions demeurent ouvertes, faute de cadre de référence institutionnel reconnu : quels sont les services auxquels s’attend le client ? quelle est la façon appropriée de les présenter ? Sera-t-il un client posant problème sur le plan de la sécurité ? À son tour le client se demandera sur quels services il peut compter, comment les demander, quelles sont les qualifications de la travailleuse, quel est le niveau de proximité à établir avec elle, etc.

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Bien sûr, avec l’expérience, la travailleuse apprend une série de règles internes à l’entreprise, ou encore de façon plus étendue à son secteur d’activités dans un lieu donné. Mais elle ne peut présumer que ces règles sont connues au-delà de son établissement ou encore de son secteur et ne peut appuyer sa démarche de travail sur des normes socialement reconnues comme légitimes.

Un travail qui questionne la définition même de l’intimité

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Un autre problème qui se pose pour les travailleuses du sexe renvoie au lien social établi entre sexe et intimité. L’intimité est l’espace que l’individu se construit pour lui-même et dans lequel il entretient un nombre privilégié de contacts sociaux. Ce concept n’a pas été très bien cerné dans la littérature mais se compose principalement, selon Frank (1998,82) de quatre éléments reliés entre eux : une dimension émotionnelle qui renvoie au sentiment, au souci de l’autre; une dimension spatiale qui est reliée à la proximité et aux interactions physiques; une dimension psychologique qui implique une certaine intersubjectivité; et une dimension sociale qui comprend des échanges verbaux d’informations, de connaissances. Or le sexe est intimement associé à cette intimité et à l’identité individuelle (Parent, 2001). Mais cet espace est constamment menacé par des sollicitations externes, par différents types d’activités sociales et l’on constate que tout travail peut, sous certaines conditions, affecter la vie intime d’un individu. Que l’on pense au stress relié au travail qui peut affecter la vie d’un individu jusque dans ses relations familiales et amicales; que l’on pense aux emplois qui exigent de longues heures ou qui impliquent des déplacements fréquents et/ou prolongés au détriment de toute autre activité. Que l’on songe aussi à l’investissement compulsif dans le travail qui peut alors occulter tout autre aspect de la vie de l’individu. Enfin, certains métiers constituent une menace en exposant les travailleurs à des conditions d’intimité avec des clients ou des collaborateurs : cela peut être le cas pour les médecins, les photographes de mode et surtout pour notre propos, les artistes de théâtre et de cinéma, appelés à jouer des scènes intimes comprenant des contacts sexuels.

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Le film, Ma femme est une actrice, du réalisateur Yvan Attal nous permet d’aborder le thème du contact intime en dehors de la relation de couple dans le cadre d’un rôle social institutionnalisé et doté d’un statut fort apprécié. Charlotte Gainsbourg, comme vedette du film, bénéficie largement de l’admiration et des traitements de faveur de nombre de citoyens admiratifs. Que le scénario comprenne des scènes d’amour explicites, quoi de plus ordinaire aux yeux de tous. On ne songerait pas à s’y opposer par des lois, pas plus que par l’exclusion sociale ou la désapprobation (Dahrendorf, 1973,23).

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Mais dans cette comédie, Yvan Attal nous propose d’examiner les problèmes qui peuvent surgir à ce niveau tant pour les acteurs et actrices que leur entourage. La question est mise en scène à travers une conversation qu’entame Yvan, l’époux, avec Georges, une connaissance rencontrée par hasard. Georges lui demande : Ça ne te fait pas chier de voir ta nana embrasser un mec dans un film, coucher avec lui, surtout qu’y reprennent la scène plusieurs fois ? Et Yvan de chercher à lui démontrer sans succès que C’est pour du faux. C’est pas vrai, c’est du cinéma. Il compare des scènes d’échanges violents avec armes à feu aux scènes d’amour. Mais Georges lui répond que dans le second cas, leur bouche est leur vraie bouche, leur langue leur vraie langue, et que ça ne se compare pas. En somme, on peut jouer toutes sortes de situations mais pas des actes sexuels. Quand on s’y engage, c’est soi-même qu’on engage, c’est son propre corps et donc, son moi intime. Yvan est manifestement troublé au point qu’il assène un bon coup de poing à la figure de Georges pour clore la conversation. Mais la table est mise pour le couple… et pour nous, car la situation de l’actrice renvoie à celle de la travailleuse du sexe, bien que dans un rôle institutionnalisé, valorisé socialement. On est prêt à écouter Charlotte sans réinterpréter ses propos à l’aune de la fausse conscience, de la victimation dans la tendre enfance. Charlotte explique à Yvan que ces scènes comme les autres d’ailleurs, font partie de son métier. Elle ne les tourne pas parce qu’elle est attirée sexuellement ou sentimentalement mais parce que c’est son travail. Elle y tient, d’ailleurs, à son métier, et on comprend. Mais cette position n’exclut pas que, dans un contexte de proximité sexuelle, on puisse parfois se sentir personnellement attirée par son vis-à-vis. Et c’est ce qui se produit pour Charlotte qui cède à une nuit d’aventure…

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Ce lien entre activités sexuelles et moi intime est mis en cause quotidiennement par les travailleuses du sexe. C’est une question qui se pose à répétition tant pour la travailleuse que pour son entourage. Mais c’est aussi un métier, qui contrairement à celui d’actrice, est marqué par le discrédit social. Les travailleuses du sexe, comme nous le verrons, en portent le poids tant au travail qu’en dehors du travail.

Cadre empirique de la recherche4

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C’est à partir de ce cadre de recherche que nous avons planifié des entrevues auprès de travailleuses du sexe dans les salons de massage et les maisons closes. Notre approche s’inscrit dans le cadre (diversifié) des recherches féministes : nous reconnaissons d’entrée de jeu l’importance des rapports sociaux de genre dans tous les domaines de la vie y compris dans le domaine de la production des connaissances.

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Nous avons réalisé des entrevues avec 14 travailleuses du sexe dans les salons de massage ou les établissements érotiques, la première moitié dans la grande région urbaine de Montréal et la seconde dans celle de Toronto. Nous voulions non pas comparer les situations dans les deux régions mais nous assurer d’un échantillon suffisamment diversifié pour nous permettre d’effectuer une analyse qualitative de notre matériel.

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Comme l’accès à ce terrain est difficile et peut aisément se heurter à la résistance des travailleuses soucieuses de protéger leur anonymat pour éviter des ennuis avec la police ou leur employeur, nous avons privilégié un « échantillon par filière » ou par « boule de neige » (Pires, 1997). Parmi les différentes voies que nous avons empruntées, la seule qui ait été vraiment efficace est celles des références des organismes de travailleuses du sexe, soit Stella (Montréal), Maggies (Toronto) et le projet Vénus (Laval).

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Les femmes que nous avons interviewées comptent en général plus d’une année d’expérience dans le métier. Une seule d’entre elles en était à son premier mois de travail; les autres comptent entre quatre mois et huit années d’expérience. Âgées entre 21 et 40 ans, la plupart sont dans la vingtaine. Leur niveau d’éducation s’étend du niveau secondaire au niveau universitaire. Toutes comptent une expérience diversifiée sur le marché du travail. Avant de choisir le travail du sexe, elles ont occupé des emplois comme serveuse de restaurant, vendeuse, gérante dans un commerce, employée dans la fonction publique, masseuse, paysagiste. La moitié d’entre elles ont une expérience de travail dans d’autres domaines du travail du sexe, surtout comme escorte ou danseuse érotique.

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Dans les sections qui suivent, nous présentons nos données sur la nature et l’organisation du travail. Nous identifions également les habiletés et compétences nécessaires pour remplir ces fonctions. Notre recherche inclut les relations de travail tant avec les patrons, les collègues que les clients; elle cible aussi les relations sociales et intimes des travailleuses en dehors du contexte de travail. En nous appuyant sur le cadre théorique présenté ci-dessus, nous cherchons à dégager les dimensions physiques, émotionnelles et sexuelles de l’expérience de travail de ces femmes.

Le travail du sexe dans les établissements érotiques

Les lieux de travail

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Dès le point de départ, l’échantillon des lieux de travail s’est révélé plus diversifié qu’attendu : nous retrouvons des femmes qui travaillent dans des salons de massage; des femmes qui offrent des services sexuels dans des établissements et qu’on désigne comme des escortes in-call en opposition avec les escortes out-call qui se déplacent d’un endroit à l’autre pour offrir leurs services; des femmes qui travaillent dans des donjons et offrent des services de domination ou de soumission; ou encore des femmes qui travaillent dans des établissements qui offrent des spectacles érotiques privés.

Les motivations du choix

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Contrairement aux présupposés courants en regard du travail du sexe, ce n’est ni la contrainte physique ni le désespoir qui a motivé ces femmes mais des raisons similaires à celles qui rendent compte du choix d’autres métiers. On invoque surtout le besoin de rencontrer des gens, de gagner sa vie, de mener une vie sociale agréable et/ou d’explorer la sexualité. Annabelle, par exemple, seule responsable de famille et bénéficiaire de prestations d’aide sociale souffrait d’être confinée à la maison avec son petit garçon; elle justifie son choix par le besoin d’échapper à la solitude et de participer, comme ses autres amies, à la société de consommation. Karen, de son côté, affirme avoir besoin d’épargner pour pouvoir se payer un appartement et reprendre la garde de son enfant. Maud confie avoir toujours été attirée par l’érotisme et le travail du sexe et avoir pris sa décision lorsqu’elle s’est retrouvée coincée dans un milieu de travail hostile.

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Le choix du type ou du domaine spécifique de travail du sexe obéit aux mêmes critères de choix que d’autres métiers sauf lorsque l’interdiction pénale pèse de tout son poids. Pour celles qui œuvrent dans des donjons, ce type de travail se situe tout naturellement dans le prolongement de leur sexualité intime. Les autres travailleuses évoquent plutôt les avantages associés au travail dans les établissements érotiques en regard d’autres formes de travail du sexe. Plusieurs soulignent qu’elles n’ont pas d’affinités pour la performance en public et qu’elles préfèrent le travail dans les salons de massage ou dans les agences in-call plutôt que dans les bars comme danseuses. Certaines ont opté pour cette forme de travail du sexe, parce que, disent-elles, elles ne veulent pas de sexe, ce qui pour la plupart signifie qu’elles ne veulent pas offrir de services sexuels complets. Elles expriment leur choix en comparaison avec le travail d’escorte out-call.

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Les questions légales interfèrent également dans leur choix. Deux d’entre elles ont choisi de travailler dans des établissements érotiques dont les services étaient circonscrits par les limites juridiques. Plusieurs ont évoqué que le travail dans le salon de massage ou les agences in-call leur assurait davantage d’anonymat que d’autres formes de travail du sexe (danseuse érotique ou escorte). Elles notent également qu’elles préfèrent ce type de travail plutôt que celui d’escorte out-call parce qu’elles se sentent davantage protégées des agressions physiques. Ce risque ou encore cette perception du risque découle du moins en partie de la non-reconnaissance légale du travail et des difficultés de se protéger contre la violence ou encore d’exiger une protection des autorités publiques.

L’organisation du travail

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Les entrevues nous permettent de constater qu’il n’y a pas de frontière étanche entre les services sexuels disponibles dans les différents types d’établissements érotiques, que ce soit les salons de massage, les agences in-call, les donjons ou les établissements de spectacles érotiques. Pour plus de clarté, nous avons établi la catégorisation suivante : les salons de massage désignent des établissements dont les services réguliers comprennent des massages avec une masturbation; en ces endroits les services sexuels avec pénétration sont rarement offerts. Les agences d’escortes in-call offrent des services sexuels variés, incluant des services sexuels complets; un client peut toujours demander un massage érotique. Les donjons offrent des services de domination et de soumission. Dans les services de domination, en principe, les services sexuels complets, la masturbation et la fellation sont exclus. Dans les services de soumission, les travailleuses peuvent offrir des services sexuels. Dans les établissements de spectacles érotiques, les travailleuses offrent des spectacles avec nudité et le client a l’option de toucher certaines parties du corps de la danseuse, soit les cuisses, les fesses et les seins, dans le respect des limites de la loi.

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Précisons que les établissements qui font partie de notre échantillon sont de petite taille (deux à cinq travailleuses) ou de taille moyenne (cinq travailleuses et plus). Si d’un établissement à l’autre les services varient, notons qu’ils peuvent également fluctuer quelque peu d’une travailleuse à l’autre au sein du même établissement.

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Outre la prestation de services sexuels pour lesquels les femmes sont embauchées, l’employeur exige certaines tâches d’appoint non rémunérées. D’abord, comme dans de nombreux milieux de travail, elles doivent assumer des tâches d’entretien ménager. Mais dans presque tous les établissements, les femmes doivent aussi assurer des services de réceptionniste durant un quart de travail ou encore en alternance avec les autres travailleuses lorsqu’elles sont sur place. L’apprentissage et l’exécution de cette fonction sont complexes compte tenu de la dimension illégale de certaines activités et du caractère non institutionnalisé du travail. Les travailleuses doivent présenter en code les services disponibles, interpréter à leur tour les demandes des clients pour bien jumeler client et travailleuse, composer avec les clients désagréables sans les indisposer, filtrer les indésirables (les clients agressifs, soûls, les policiers), évincer les faux clients.

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Les quarts de travail sont généralement très longs (de 10 à 12 heures) et dans plusieurs endroits, les travailleuses doivent demeurer sur place entre les clients et ce, sans rémunération. Certaines tuent le temps en regardant la télévision, en lisant, en étudiant, en cuisinant, etc. Cela n’est pas très différent de l’organisation du travail dans d’autres types d’emplois comme celui de coiffeuse, mais comme certaines dimensions de leur travail sont illégales, les femmes ont peu de recours pour négocier leurs conditions de travail, et ne peuvent porter plainte ni à un potentiel syndicat ni à la Commission des normes du travail. La plupart d’entre elles par contre choisissent de travailler trois ou quatre jours par semaine et bénéficient de journées libres qu’elles peuvent occuper à d’autres activités. Dans d’autres endroits, l’organisation du travail est différente, impose d’autres types de conditions. Les femmes travaillent sur appel sept jours par semaine durant des quarts de travail de 12 heures. Lorsqu’elles sont appelées, elles doivent pouvoir se rendre au travail dans l’heure qui suit. Si elles ne sont pas disponibles durant une certaine plage de temps, elles doivent en prévenir l’employeur. Sinon, faute d’avoir pu répondre à un appel, elles risquent l’imposition d’une amende pouvant aller jusqu’à 100 dollars. Pour certaines, cette condition de travail complique l’organisation d’autres aspects de leur vie et est source de stress. Mais en général les travailleuses soulignent que ce type de travail leur permet de gagner suffisamment d’argent et leur laisse du temps libre pour d’autres activités.

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Dans les salons de massage et les établissements de services érotiques, les services sont généralement offerts à la demi-heure et à l’heure; dans les donjons, la durée minimale est d’une heure mais certaines séances peuvent durer jusqu’à six heures. La plupart des rendez-vous sont pris durant les heures d’affaires. Les revenus fluctuent d’un établissement à l’autre, d’une travailleuse à l’autre; ils changent également beaucoup au fil des jours ou des semaines pour la même travailleuse. En moyenne, les femmes gagnent entre 200 et 1200 dollars par semaine.

Relations de travail

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En général, les travailleuses partagent les recettes avec le propriétaire (50% chacun; ou 40% pour elles, 60% pour le patron) et encaissent les suppléments. En principe, les femmes peuvent fixer elles-mêmes les tarifs des suppléments mais elles doivent aussi considérer les prix et services offerts par les femmes du même salon de massage ou encore des salons de massage avoisinants. Selon nombre de femmes, le partage des revenus favorise un peu trop le patron, mais peu pensent à négocier des modifications et certaines recherchent tout simplement un autre emploi lorsqu’elles veulent un meilleur revenu. Dans l’ensemble, par ailleurs, on peut dire que leur relation avec le patron va de bonne à très bonne. Plusieurs réfèrent explicitement à une relation de type professionnel entre les deux. En cela, elles se rapprochent du même cadre spontané de relations entre patrons et employés qui caractérise nombre de petites entreprises de services.

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Les relations avec les collègues de travail sont par ailleurs fort significatives. En premier lieu, la nouvelle arrivée apprend les règlements de la maison et les rouages du métier avec ses consœurs. Dans les donjons, les nouvelles arrivées reçoivent leur formation des anciennes. Dans leur travail quotidien, les femmes peuvent également compter sur le support professionnel de leurs collègues. Maud souligne qu’elles avaient pris l’habitude d’échanger après chaque rendez-vous, de discuter entre elles de tout événement déplaisant ou perturbant. Elles avaient intégré au travail une thérapie maison continue.

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En général, ces relations se limitent surtout au niveau professionnel; peu d’entre elles échangent leur numéro de téléphone personnel. En revanche, leur capacité d’échanger sur le lieu de travail dépend en partie de l’organisation du travail. Lorsque le salon de massage n’offre pas officiellement de services sexuels, les échanges sur cette question doivent demeurer très discrets et risquent d’être donc plus limités. Lorsque les femmes travaillent sur appel, elles ne viennent généralement sur les lieux que pour répondre à leurs rendez-vous et assumer leur quart de travail au téléphone. Ce cadre limite leurs possibilités de contact avec leurs collègues.

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La plupart des travailleuses font référence à la compétition entre les femmes : ce n’est pas tout à fait étonnant car pour pouvoir s’assurer d’un revenu, elles doivent être choisies par le client. Dans ce contexte, la collègue est aussi la compétitrice. Pour assurer un partage équitable du travail, on peut recourir au système de rotation ou encore laisser le choix au nouveau client qui appelle pour prendre rendez-vous en lui offrant une description physique des travailleuses. Par ailleurs, cette seconde voie donne beaucoup de pouvoir à la réceptionniste ou à la travailleuse qui répond au téléphone et cela crée parfois des tensions.

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La majorité des travailleuses aiment bien les clients, les trouvent pour la plupart agréables et respectueux. Comme dans nombre d’autres emplois du domaine des services, elles essaient de se tailler une clientèle régulière. Par ailleurs, ici aussi il y a des exceptions. Jade se distingue de toutes les autres travailleuses en affirmant, et ce à plusieurs reprises, détester les clients. Elle préfère que la prestation de services soit brève et n’implique qu’un minimum d’interaction sociale.

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Mais comme cette forme de travail est non institutionnalisée et comprend des dimensions illégales, les relations des travailleuses et du patron avec les clients s’en trouvent affectées. D’abord, l’entreprise ne peut pas communiquer trop ouvertement les services disponibles. L’employeur se retrouve ainsi devant un choix difficile : ou il tend vers une publicité assez évocatrice au risque d’être dénoncé, ou il opte pour la prudence au risque de perdre des clients. Même les informations offertes au téléphone doivent être formulées dans un langage codé. Ainsi, le nouveau client ne sait pas toujours très bien sur quels services il peut compter avant d’être sur place et d’avoir engagé son argent. La travailleuse du sexe de son côté n’explique les services offerts et ceux qui sont exclus que lorsqu’elle est rassurée sur l’identité du client. On voit comment cette situation multiplie les risques de mésententes et de frustration mutuelle.

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Par ailleurs, dans ce contexte, toutes les travailleuses rapportent avoir à composer avec les tentatives de certains clients de pousser les limites. Certains demandent des services non offerts, par exemple, des services sans préservatif. En l’absence de normes institutionnelles qui guident leurs demandes et servent d’encadrement aux services offerts, certains se donnent l’autorisation de manipuler en boudant, en flattant l’ego des jeunes femmes ou encore en menaçant de chercher les services d’une autre travailleuse sur place ou dans un autre établissement. En somme, ils viennent chercher des services sexuels en s’appuyant d’une part sur l’idée de la conquête (comme dans une relation intime amoureuse) et d’autre part sur l’idée de l’achat d’un service (ils mettent en avant leur capacité de payer plus, de donner des pourboires). En dernier ressort, ils peuvent toujours faire miroiter la possibilité d’adresser une plainte auprès des autorités policières. Les travailleuses se retrouvent donc devant la difficile tâche de maintenir leurs limites tout en évitant de trop indisposer le client. Dans les services de domination, les travailleuses doivent gérer les demandes de clients qui croient à tort être en mesure de recevoir des services de domination sévère. Dans les cas de soumission, il faut éviter les initiatives de certains qui peuvent dépasser l’érotisme et glisser vers la cruauté.

Le spectre des lois au quotidien

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Les activités de prostitution présentent les caractéristiques des infractions à « double face » (Pires, 2002), en ceci qu’elles renvoient essentiellement à des échanges de services consensuels et de bonne foi de sorte qu’aucune des deux parties ne se sent intrinsèquement lésée ou victime de cette transaction et ne la considère comme criminelle. Ces pratiques font d’ailleurs l’objet d’un débat animé actuellement et les savoirs scientifiques ne s’entendent pas sur le bien-fondé de leur criminalisation. L’intervention pénale varie beaucoup au sein du pays et dépend essentiellement des plaintes de citoyens pour nuisance. C’est donc sans étonnement qu’on a pu constater que les travailleuses ne cernent pas très précisément les paramètres illicites de leurs activités.

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Nos données révèlent en effet que les travailleuses ne disposent pas de beaucoup d’informations sur les lois concernant la prostitution. Dans notre échantillon, 12 des 14 femmes travaillent dans des établissements qui offrent des services dont certains éléments contre-viennent aux lois criminelles. En général, elles savent que certaines activités reliées à leur travail sont illégales et sont très discrètes, au téléphone par exemple, mais elles ignorent largement les lois et décisions spécifiques entourant le travail dans les « maisons de débauche ». Elles véhiculent également nombre d’idées erronées sur la valeur de certaines précautions mises en avant dans leurs échanges avec le client. Ainsi, certaines pensent se protéger légalement en demandant au client de se déshabiller en premier, en ne touchant pas à l’argent, en n’offrant pas de services sexuels complets, etc. Qui plus est, des travailleuses croient que le respect de certaines règles, comme l’absence de mineurs ou de consommation de drogues, leur donne l’immunité. Si de fait, ces facteurs risquent de moins attirer l’attention de la police ou encore de suspendre leur zèle, on sait que cette protection demeure tout à fait aléatoire.

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Les dimensions illégales et non institutionnalisées de leur travail sont sources de stress et d’anxiété pour les travailleuses et affectent leurs capacités de négocier avec les clients. Lorsque le ou la propriétaire de l’établissement prétend ignorer la prestation de services sexuels dans son entreprise, les travailleuses se voient privées de la possibilité de discuter ouvertement avec lui ou elle des services sexuels offerts et des difficultés rencontrées; elles ne peuvent donc s’appuyer sur une politique de la maison pour circonscrire leur travail à ce niveau. Il leur est plus difficile de décompresser entre les rendez-vous, voire d’exprimer leurs craintes, leurs préoccupations et de trouver protection face à des clients agressifs. D’ailleurs, lorsque la politique du silence prévaut, l’établissement ne fournit pas de préservatifs; les travailleuses doivent se débrouiller pour en trouver, les entreposer et en disposer discrètement. Cette absence de cadre affecte leurs possibilités de se protéger contre les infections transmises sexuellement.

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Les dimensions illégales du travail limitent également les possibilités de recourir à la police aux fins de protection contre un client agressif, qui harcèle ou menace, ou contre des individus qui perturbent le travail en multipliant les appels téléphoniques obscènes.

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Finalement, l’arrestation cause des traumatismes importants. Annabelle se souvient des traitements auxquels elle a été soumise et combien elle a eu peur lorsque six policiers ont fait irruption dans son local et l’ont soumise à une séance soutenue de prises de photos alors qu’elle était presque nue. L’arrestation peut aussi changer le rapport au travail des femmes qui ont connu cette expérience. Après avoir été arrêtée dans un salon de massage, Maud ne se sentait plus en sécurité de travailler dans cet environnement et s’est réorientée vers le travail d’escorte.

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Dans les établissements qui offrent des services dans le respect des lois en vigueur, la situation est différente. Les travailleuses se doivent d’être vigilantes pour maintenir la prestation des services dans les limites juridiques autorisées. Elles peuvent ainsi s’appuyer sur les lois et sur la politique de l’entreprise pour répondre aux demandes des clients.

Les risques du métier et les mesures de protection

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Le travail dans le domaine des services sexuels expose les femmes à des risques dont le nombre et l’intensité peuvent varier assez substantiellement.

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D’abord, elles peuvent être exposées aux risques d’infections transmises sexuellement (ITS), d’agressions physiques et sexuelles et dans certains cas de vol. En ce qui concerne les risques d’infections, il faut néanmoins noter que l’usage du préservatif apparaît généralisé. Lorsque les propriétaires des lieux ne les fournissent pas, les travailleuses s’organisent pour s’en procurer. Karen s’assure même que le préservatif soit suffisamment lubrifié pour limiter les risques de rupture. Certaines se lavent les mains à l’alcool entre chaque client, portent des gants ou encore utilisent une sorte de laque protectrice pour les mains. Les femmes observent aussi les organes génitaux du client afin d’identifier toute trace visible d’infection. Elles lavent leur équipement avec soin et certaines apportent leur propre équipement (vibrateurs). Par contre, pour les travailleuses qui n’offrent ni pénétration vaginale, ni pénétration anale, les risques associés aux infections transmises sexuellement sont moindres.

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Par rapport aux agressions, rappelons que certaines des travailleuses de notre échantillon ont choisi le travail dans les établissements érotiques parce qu’il leur paraissait offrir plus de sécurité que d’autres formes de travail du sexe. Toutes sont néanmoins conscientes des dangers reliés à leur travail mais le niveau de préoccupation varie d’une travailleuse à l’autre. Certaines sont rassurées par les mesures de protection mises en place. Il y a d’abord un premier filtre servant à éconduire les intrus : la vérification d’identité, par téléphone ou à l’entrée, la présence d’une caméra invisible, d’un système d’alarme, ou encore d’une mesure d’observation du client à distance avant de donner le feu vert. Mais le plus souvent, les femmes comptent sur la présence d’un homme de main, de collègues ou encore de voisins sympathiques qu’on peut alerter rapidement. Une des travailleuses conserve du poivre de Cayenne auprès d’elle et au besoin menace le client d’appeler la police ou un homme de main virtuel. En général, les femmes reconnaissent qu’elles doivent maintenir leur vigilance lorsqu’elles sont en fonction et ne consomment alors ni alcool, ni drogues. Certaines soulignent qu’avec l’expérience, elles ont vite l’intuition, sur la base d’un certain nombre de petits signes donnés par le client, que la situation pourrait devenir difficile voire dangereuse et elles organisent leur prestation de services en conséquence. Lorsque l’établissement annonce des services de domination et de soumission, certaines travailleuses excluent les services de soumission pour éviter d’être à la merci d’un client sadique ou encore des pratiques comme celle du bâillon qui les laissent sans défense.

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Par ailleurs, comme dans d’autres emplois du secteur des services ou du sport professionnel, on note que les travailleuses du sexe doivent accomplir des tâches éprouvantes pour leur corps et elles en sont conscientes. Natasha, par exemple, souligne qu’elle éprouve des crampes aux mains après avoir donné plusieurs massages et a souvent des grippes parce qu’elle entre et sort constamment du bain tourbillon et travaille les cheveux humides toute la journée.

La gestion des émotions et de la vie privée

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Mais comme nombre d’autres emplois dans le domaine des services, le travail du sexe s’accompagne de travail émotionnel c’est-à-dire d’actes par lesquels la travailleuse essaie de changer soit le degré ou encore la qualité d’une émotion ou d’un sentiment (Hochschild, 2002,32). En effet, le travail du sexe exige le contrôle, la suppression ou encore l’évocation d’émotions dans le cadre de certaines tâches ou face à certains clients. Bien sûr, lorsque les rendez-vous sont limités à une demi-heure, les interactions sont plus limitées et les attentes relationnelles plus réduites. Mais lorsque le client désire une heure de service ou plus, les exigences de travail émotionnel s’accroissent. Ils prennent parfois la forme de jeu de rôle, à la demande du client.

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Mais les exigences relatives au contrôle des émotions peuvent se manifester dès le premier contact. En effet, comme ce type d’emploi repose en partie sur l’apparence physique et la jeunesse, les travailleuses doivent composer avec les possibilités de rejet sur cette base. Or ce n’est pas facile compte tenu de la valorisation de l’apparence physique des femmes dans notre société et de l’impact sur l’estime de soi qui en découle. Les travailleuses doivent néanmoins éviter de laisser paraître leurs sentiments lorsqu’elles font l’objet d’un rejet et si possible travailler sur elles-mêmes de manière à ne plus se sentir exclues dans une telle situation.

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Le travail du sexe pose également des défis spécifiques en matière de gestion des émotions compte tenu du caractère illégal de certaines des activités et du défi qu’il pose à la conception dominante de l’intimité. D’abord, certains clients viennent chercher des services sexuels mais n’en manifestent pas moins de la condescendance, du mépris envers les travailleuses comme si cette évaluation défavorable les plaçait du bon côté de la morale ! Les travailleuses doivent gérer au jour le jour les émotions que suscite ce genre d’attitude. Dans certains cas, l’attaque peut être plus sournoise et bousculer la travailleuse dans sa représentation d’elle-même comme professionnelle et comme femme. En effet, il peut arriver qu’un client manipule tellement bien qu’il réussisse à obtenir des services que la travailleuse n’offre pas pour ensuite la couvrir de son mépris. Celle-ci doit alors gérer l’émotion sur place et après le travail. La cicatrisation peut être longue et difficile.

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Mais même lorsque les clients sont respectueux, et c’est la majorité selon nos travailleuses, il faut maintenir au jour le jour une dissociation professionnelle entre sexe et intimité. Ce n’est pas une tâche facile compte tenu du maintien du lien savant et culturel entre identité personnelle et intimité (Parent, 2001). Les travailleuses doivent être attentives à leurs émotions et être prêtes à y travailler. Catherine identifie bien cette exigence : Pour travailler dans un domaine comme ça, oui. Écoute, faut que tu sois quand même forte mentalement, c’est pas tout le monde qui… écoute, tu passes des clients, faut que tu te dissocies de ta vie privée, faut que tu… voies ça comme un travail, faut que tu sois vraiment fort […]. Cela peut s’avérer d’autant plus difficile qu’un client peut lui-même associer sexe et intimité et vouloir développer une relation intime avec la travailleuse du sexe en dehors du contexte de travail.

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Mais il ne faut pas croire que la dimension sexuelle du service pose en elle-même des problèmes pour les travailleuses. Plusieurs, au contraire, témoignent de leur intérêt pour les questions sexuelles et font état de l’impact positif de leur travail sur leur propre sexualité. En effet, certaines affirment se sentir plus confortables, plus confiantes en elles-mêmes à ce niveau et davantage prêtes à l’exploration. Tamara, qui était très timide, se sent maintenant plus à l’aise. De son côté, Crystal a une bonne relation avec les clients et parvient à l’orgasme avec quelques réguliers. Elle partage alors sans problème des moments d’intimité sexuelle avec eux. Quelques travailleuses par contre évoquent des problèmes ou des craintes. Jade se sent tout à fait coincée entre son choix professionnel et sa morale sexuelle. Active sexuellement, elle a choisi le travail du sexe croyant pouvoir s’y réaliser. Mais elle s’est rendue compte qu’elle désapprouve ces pratiques et n’aime pas son travail. Elle déclare sans ambages détester les clients et tout au long de l’entrevue, elle indique certaines situations qui suscitent en elle des mouvements de recul, de dégoût. Elle doit alors exercer un contrôle sur ses émotions. Pour s’assurer de maintenir une distance étanche entre sa vie professionnelle et sa vie personnelle, intime, elle exclut même d’entrée de jeu toute possibilité de fréquenter un client. Si elle en croise un dans un endroit public, elle ne le salue pas. D’autres, comme Angelica et Jacqueline, craignent que leurs activités professionnelles ne viennent contaminer leur vie intime. Angelica, qui compte seulement cinq mois d’expérience de travail, redoute d’éprouver un jour le sentiment de travailler pendant une relation sexuelle intime. Jacqueline qui offre des services de soumission et de domination cherche à protéger les frontières de sa vie intime en excluant de sa palette de services ceux qui s’apparentent de trop près à ses activités sexuelles dans sa vie privée. Annabelle et Angelica constatent par ailleurs qu’après une longue journée de travail, elles ne recherchent pas de relations sexuelles. Cette dimension de leur vie professionnelle, on le constate, influe sur leur vie intime.

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Comme leur travail comprend des dimensions illégales et qu’il met en cause les conceptions dominantes de l’intimité, les travailleuses doivent aussi gérer leur choix en dehors du travail. Les manifestations de rejet, les réprimandes sociales, la stigmatisation sont autant de difficultés auxquelles elles peuvent être quotidiennement confrontées. Annabelle exprime bien cette difficulté :… Mais c’est difficile d’aller à l’encontre de la société là, c’est pas évident là, à l’encontre de la moralité des gens, on fait partie d’une minorité, nous autres là. C’est pas facile de se battre contre une population entière pis contre des idées qui sont tellement ancrées dans la tête du monde.

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L’ensemble des défis posés aux travailleuses du sexe peuvent dans certains cas peser lourd. Crystal, qui est dans le métier depuis cinq ans, note qu’elle s’est endurcie et a de plus en plus de difficultés à ressentir des émotions. Elle éprouve même de la difficulté à faire confiance à son conjoint. Ce métier, comme les autres, a ses propres sources de burn out, et tout particulièrement si l’on s’engage à contrecœur, comme l’a fait Jade.

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Aussi pour se protéger des attaques dans leur vie privée, les travailleuses mettent en œuvre des mesures qui varient selon leur situation personnelle, leurs besoins et les conséquences associées à la divulgation de leur travail.

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Certaines femmes optent pour une séparation entre leur travail et leur vie personnelle et vivent en grande partie une double vie. C’est ainsi qu’Annabelle, qui est mère, a choisi de protéger son enfant et d’éviter tout risque d’en perdre la garde. De cette façon, sa participation à un mode de vie marginalisé est contrebalancée par une insertion sociale comme mère et elle considère que cette division lui permet de rester en vie, de rester sur la bonne ligne. Crystal a opté pour le même type de stratégie. Elle affirme : Oui, oui, oui, c’est comme le travail s’arrête là pis j’ai ma vie, je mélange pas les deux. Je me tiens pas avec les filles, j’essaye pas de m’faire des amies, je vas vraiment là pour travailler pis quand c’est fini, c’est fini, j’m’en vas chez nous, pis c’est tout oublié. Mais si ce choix offre une protection contre le stigmate social, il réduit le soutien potentiellement disponible en dehors du milieu de travail. Qui plus est, il ne représente pas une solution pour tout le monde. Jade a bien tenté de mettre en place la même stratégie qu’Annabelle et Crystal mais comme le travail lui pose problème, elle n’a pu psychologiquement en tirer les mêmes avantages. Quand elle est au travail, elle peut mettre de côté sa vie personnelle, mais lorsqu’elle rentre à la maison, son travail la poursuit. D’autres travailleuses ont choisi au contraire d’intégrer leur vie professionnelle et personnelle. Pour Angelica, par exemple, il est important de pouvoir vivre au quotidien en se présentant comme une travailleuse du sexe. Elle a donc pris soin d’établir des relations extraprofessionnelles avec d’autres travailleuses du sexe et des personnes qui sont capables de l’accueillir non seulement comme personne mais aussi comme travailleuse du sexe. La plupart des femmes de notre échantillon tentent d’intégrer jusqu’à un certain point leur vie professionnelle et personnelle mais toutes choisissent de ne pas divulguer leur travail à certaines personnes qui seraient susceptibles de les désapprouver et/ou de les rejeter.

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Malgré les stratégies mises en place, la conciliation entre le travail et la vie personnelle n’en demeure pas moins généralement un exercice assez délicat. La source première de support des travailleuses est sans aucun doute les collègues de travail. Mais toutes ne travaillent pas en équipe et ne peuvent compter sur un nombre significatif de collèguesamies. Elles peuvent bien sûr solliciter des amies en dehors du travail; mais si celles-ci ne leur font pas de reproches, elles sont généralement incapables de bien les écouter sans exprimer des craintes pour leur santé, leur sécurité, etc. Qui plus est, quel que soit le problème, la solution qu’elles proposent tend à être la même : quitter ce secteur de travail. Quant à la famille, la question apparaît assez complexe. La plupart des travailleuses parlent de leur métier à quelques personnes mais pas à toutes; quelques-unes obtiennent un certain soutien mais aucune n’évoque une acceptation intégrale de leur choix. La marginalisation du métier suscite cette réponse.

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Si on considère la vie intime avec un conjoint ou une conjointe, la situation est également très variable. Quelques-unes vivent seules et ne cherchent pas de relation intime pour le moment. Elles apprécient leur style de vie. D’autres, comme Angelica, Léa et Maud, notent qu’elles réussissent à maintenir un meilleur équilibre personnel lorsqu’elles sont en couple. Mais ici aussi le poids du lien entre sexe et intimité peut se faire sentir. Plusieurs conjoints ou conjointes opèrent sans problème une distinction entre sexe et intimité mais d’autres éprouvent, comme le conjoint dans le film d’Yvan Attal, plus de difficultés. Natasha rapporte que, lorsqu’elle offrait des services sexuels complets, son partenaire exprimait son opposition, avouait se sentir abandonné. Depuis qu’elle travaille dans un établissement qui offre des massages érotiques dans les limites de la loi, leur relation est plus harmonieuse. L’ami de Jacqueline sait qu’elle offre des services de domination mais, craignant sa réaction, elle ne lui a pas confié qu’elle offrait également des services de soumission. Mais de toute façon, le choix de sa compagne le laisse mal à l’aise et quand elle rapporte ce qui s’est passé au travail, il semble ne pas vouloir écouter. Quant à Crystal, qui a un nouvel ami depuis quelques mois, elle avoue ne pas lui avoir révélé son véritable métier.

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Quoi qu’il en soit, l’organisation du travail de la plupart des femmes qui composent notre échantillon leur fournit des conditions qui les aident à concilier travail et vie personnelle et maintenir leur équilibre. En effet, elles peuvent bénéficier de bonnes plages de temps hors travail et sont ainsi en mesure de formuler d’autres projets, de s’engager dans d’autres types d’activités. Il est intéressant de constater que peu des femmes identifient les drogues et/ou l’alcool comme stratégie pour faire face aux difficultés reliées aux conditions et au statut du travail. Plusieurs de celles qui évoquent l’usage de ces substances le font pour souligner l’importance d’en exclure la consommation pendant le travail. Jade, qui semble bien avoir utilisé des drogues et de l’alcool comme mécanisme d’adaptation au travail, a fait état de l’impact négatif que cela avait eu sur sa santé : elle a éprouvé de sérieux problèmes de sommeil et malgré son jeune âge, affirme que son foie était atteint. Devant ces problèmes et l’inquiétude de son conjoint, elle a décidé de ne plus consommer d’alcool au travail et d’en faire un usage limité pendant ses temps libres. Le sommeil demeure néanmoins encore et toujours une de ses stratégies pour composer avec le travail. Crystal a suivi un parcours similaire mais, après avoir perdu beaucoup d’argent, elle s’est reprise en mains et a suivi une cure de désintoxication. D’autres disent consommer en dehors du travail mais modérément et elles n’y voient pas un problème.

Les qualités et compétences requises

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Rappelons d’abord que ce type de travail présente des exigences similaires à d’autres emplois dans le domaine des services. Que vous soyez travailleuse du sexe, serveuse de restaurant, coiffeuse etc., vous devez faire preuve de sociabilité, patience, courtoisie, politesse; vous devez avoir une bonne capacité d’écoute, être capable de composer avec des gens différents et présenter l’image d’une personne confiante, sereine, positive, professionnelle. Pour faire un bon travail comme employée dans les agences in-call, il faut en outre avoir une attitude positive et ouverte face à la sexualité; il faut, nous rappellent les travailleuses du sexe, aimer les hommes. La créativité et l’imagination constituent également des atouts appréciables.

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Les femmes soulignent également certaines qualités et habiletés physiques : il faut présenter une image corporelle agréable et soignée, dégager une aura de sensualité. Les travailleuses qui offrent des services de domination doivent aussi être fortes et en bonne condition physique. Pour celles qui offrent des services de soumission, il faut une certaine tolérance à la douleur.

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Le travail exige aussi le développement de compétences dans le cadre de son exercice. Certaines sont d’ordre technique : connaissance du corps masculin, des techniques de massage, de stimulation sexuelle. Dans les pratiques de domination et de soumission, il faut également apprendre à connaître et à utiliser l’équipement de façon sécuritaire. Cet aspect du travail est complexe, car s’il faut connaître l’équipement et savoir bien s’en servir, il faut aussi bien évaluer les demandes du client et ses réactions spécifiques aux stimuli. Les travailleuses ne peuvent pas se fier principalement aux dires du client qui ne sait pas d’entrée de jeu identifier ses limites, surtout lorsqu’il s’initie aux pratiques de domination. Comme dans nombre d’autres emplois du secteur des services, il faut également développer des habiletés interpersonnelles au travail : il faut évaluer rapidement le client, identifier ses besoins, le mettre à l’aise. Anaïs explique que cette exigence demande du flair, de l’intelligence et que c’est une des conditions pour se bâtir une clientèle régulière.

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Les femmes doivent aussi contrôler les interactions avec le client et, comme travailleuses du sexe, assurer le maintien de la dissociation entre travail et relation personnelle. Cette limite à ne pas franchir vaut tant pour elles que pour les clients. Catherine a rapidement compris cette exigence : j’leur dis carrément, écoute, c’est ma job, toi tu viens ici, bon, o.k., on se fait du fun, on a du plaisir ensemble là, c’est ma job. Moi j’ai des clients, moi je ne peux pas entrer en relation avec des clients, je ne peux pas avoir des relations extérieures avec des clients après. Cette dimension du travail est particulièrement délicate et les travailleuses du sexe doivent donc apprendre à imposer leur autorité professionnelle tout en maintenant une ambiance sensuelle et une bonne relation avec le client.

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On peut constater aussi que, contrairement à d’autres emplois dans le secteur des services, les travailleuses doivent s’initier au jeu de rôle et doivent adapter leur performance aux goûts des clients. Les dominatrices doivent endosser des rôles spécifiques durant toute la durée du service : elles sont des fillettes d’école, des infirmières, etc. Il faut alors vraiment faire preuve de talents d’actrice.

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Les travailleuses développent également des habiletés d’affaires dans le cadre de tâches reliées à l’administration ou à la réception. Elles doivent mettre en œuvre des stratégies pour développer et maintenir une clientèle régulière. Certaines mettent l’accent sur le développement des connaissances sur les services sexuels pour offrir de meilleurs services. Crystal puise des idées dans des films, Anaïs lit sur la domination et la soumission, visionne des films et fréquente les soirées fétichistes.

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Les habiletés requises se développent avec l’expérience et rejaillissent dans la vie personnelle des travailleuses. Certaines ont noté qu’elles sont devenues plus confiantes en elles-mêmes dans leur quotidien, qu’elles ont développé une meilleure capacité à contrôler les situations.

Conclusion

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On peut dire, à titre de conclusion, que trois grands obstacles épistémologiques nous ont empêchées d’observer certaines activités ou échanges sexuels comme une forme de travail.

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Tout d’abord, comme nous l’avons vu, dans les sociétés occidentales, sexe et intimité ont été conçus comme un tout inséparable. Cette association nous a empêchées de distinguer entre sexe et intimité et d’observer le sexe comme pouvant exister de façon acceptable en dehors d’une relation intime. C’est dire que les relations de sexe ont été trop sub-stantialisées par les sciences sociales. En revanche, le travail a été vu comme une activité dissociée de l’intimité. Cela a produit le paradoxe indiqué au début de ce travail : on se réfère à la prostitution comme « le plusvieux métier au monde », mais on ne réussit pas à la voir comme pouvant effectivement se présenter sous la forme d’un véritable métier.

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Le deuxième obstacle contient les différentes formes d’association indépassables entre les concepts d’exploitation et de prostitution. Sous cet angle, la « prostitution » a été observée comme une forme incontournable d’exploitation, soit parce qu’elle serait nécessairement l’exploitation d’un genre par un autre, soit parce qu’elle serait une sorte d’activité nécessairement involontaire et marquée par la misère humaine, soit encore parce qu’on y voit le support d’affaires immorales en toutes circonstances. L’idéal ici est vu comme exigeant l’éradication de ces pratiques et non comme construisant un cadre institutionnel acceptable pour son exercice.

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Enfin, le troisième obstacle tient dans la tendance de la criminologie et de la sociologie de la déviance à observer les services sexuels d’abord et avant tout comme des activités déviantes. Paradoxalement, ce cadre déviance/contrôle a affecté même les études qui s’inscrivaient dans la tradition du « crime comme une forme de travail » dont nous avons fait état auparavant. En effet, l’application des « catégories du travail » au travail du sexe est demeurée superficielle et n’a pas vraiment permis de changer l’axe d’analyse sur ces activités. Les schémas d’observation de la sociologie du travail ont été exclus ou sous-employés. Plus encore : la sociologie du travail elle-même est venue observer la prostitution comme une déviance. Là non plus, on ne peut reconnaître la « prostitution comme travail » comme un véritable métier.

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En dépassant ces obstacles épistémologiques, nous avons pu inscrire le travail du sexe dans l’ensemble des emplois du secteur des services et en dégager les points communs avec d’autres activités de travail de ce secteur. Cette approche, hélas encore trop peu utilisée jusqu’à cette date, nous a permis d’observer, sur le plan empirique, les défis spécifiques auxquels sont confrontées les travailleuses dans ce secteur d’activités sans sombrer dans le raccourci du jugement moral qui accompagne la majorité des études dans ce domaine et sans l’inscrire d’entrée de jeu dans une sociologie de la déviance.

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Ainsi, nous avons pu observer que le travail du sexe n’est pas seul à soulever le problème du lien entre sexe et vie intime. Il partage cette propension avec d’autres formes de travail (acteur, médecin, psychanalyste, masseur, etc.). Cependant, contrairement à celles-ci, la proximité du travail du sexe avec les représentations de la vie intime conduit généralement à concevoir ce lien comme « naturellement » indissociable. On s’appuie alors sur ce schéma d’observation pour refuser de reconnaître ce travail comme un travail.

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Nous avons tenté ici d’ouvrir la voie à l’observation des différentes conceptions de la sexualité que l’on retrouve chez les travailleuses et travailleurs du sexe, aussi bien que chez d’autres groupes de travailleurs qui sont confrontés aux mêmes défis. Ces conceptions aident à mettre en doute le schéma prédominant d’observation. Par conséquent, nous pouvons aussi observer plus finement les mécanismes de défense mis en place par les travailleuses du sexe pour maintenir leur bien-être psychologique en les comparant à ceux que mobilisent d’autres groupes dont le travail met également en cause l’association entre sexe et intimité.

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Plus encore, l’approche proposée permet de distinguer les diverses formes de travail du sexe, tant en ce qui concerne l’organisation que les relations de travail. Elle fait éclater le regard homogène qui plane sur ces activités. En plus, cette approche rend visibles des travailleurs et travailleuses trop souvent amalgamés sous le vocable de victimes, un qualificatif qui ne rend pas compte de la complexité de leurs expériences et qui fait reposer tout changement de leurs conditions de vie sur l’éradication de leur travail. Notre recherche, nous l’espérons, indique une voie pour échapper à ce cul-de-sac.

Colette Parent**

Département de Criminologie Université d’Ottawa 25 Université Ottawa, Ontario Canada K1N 6N5 coparent@uottawa.ca

Chris Bruckert***

Département de Criminologie Université d’Ottawa 25 Université Ottawa, Ontario Canada K1N 6N5 bruckert@uottawa.ca

Notes

[ *] Nous remercions la Commission du Droit du Canada, l’Université d’Ottawa et Condition féminine d’Ottawa qui ont subventionné cette recherche. Nous remercions également Stella, un organisme montréalais par et pour les travailleuses du sexe qui a généreusement apporté son appui à ce projet.

[ **] Professeur agrégée, Université d’Ottawa.

[ ***] Professeur adjointe, Université d’Ottawa.

[ 1] À la fin des années 1970, les travailleuses du sexe de nombreux pays comme le Canada (CORP), les États-Unis (COYOTE), l’Angleterre (PROS) et les Pays-Bas (The Rode Draad), ont commencé à s’organiser, à discourir sur leur travail et à défendre leurs intérêts. Pour une analyse plus détaillée des positions des regroupements des travailleuses du sexe, voir entre autres, Delacoste, Alexander (1987), Jaget (1980), Matthieu (2001), Pheterson (1989).

[ 2] Signalons ici la contribution de Pryen (1999) qui a étudié la prostitution de rue comme métier stigmatisé.

[ 3] Maroney et Luxton (1997,93) notent qu’en 1992 au Canada, 125 000 emplois à temps plein occupés par des femmes étaient supprimés. Cette même année, on affichait 69 000 emplois à temps partiel pour la maind’œuvre féminine.

[ 4] Pour une présentation plus détaillée de notre approche méthodologique et du cadre juridique qui accompagne ces formes de travail du sexe, voir Bruckert, Parent, Robitaille, 2003.

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