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Économie internationale 2002- 1/2 (n° 89-90)| ISSN 1240-8095 | ISSN numérique : en cours | ISBN : | page 315 à 338 Distribution électronique Cairn pour les éditions La Doc. française. © La Doc. française. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit. |
L’ALENA est-il discriminatoire à l’encontre des exportations européennes au Mexique?
Vincent Aussilloux
Michaël Pajot [1]
RESUME — Une analyse gravitationnelle est conduite afin d’obtenir une évaluation des effets de diversion des exportations européennes au Mexique attribuables à l’ALENA. Diverses spécifications économétriques permettent d’identifier les facteurs à l’origine des évolutions de parts de marché. Si la progression en pourcentage des exportations européennes au Mexique apparaît très nettement en deçà de celle des États-Unis, l’intensification du commerce sous le régime des maquiladoras ainsi que le différentiel de croissance du PIB entre l’Europe et les États-Unis suffisent à expliquer les évolutions constatées depuis 1994. Il reste que l’ALENA semble exercer un effet non négligeable et robuste de l’ordre de 30% de commerce supplémentaire entre pays membres à l’accord.
Classification JEL: F15; F17; C23.
Une analyse gravitationnelle est conduite afin d’obtenir une évaluation des effets de diversion des exportations européennes au Mexique attribuables à l’ALENA. Diverses spécifications économétriques permettent d’identifier les facteurs à l’origine des évolutions de parts de marché. Si la progression en pourcentage des exportations européennes au Mexique apparaît très nettement en deçà de celle des États-Unis, l’intensification du commerce sous le régime des maquiladoras ainsi que le différentiel de croissance du PIB entre l’Europe et les États-Unis suffisent à expliquer les évolutions constatées depuis 1994. Il reste que l’ALENA semble exercer un effet non négligeable et robuste de l’ordre de 30% de commerce supplémentaire entre pays membres à l’accord.
Classification JEL: F15; F17; C23.
Mots-clés : ALENA, intégration commerciale, accord de libre-échange, maquiladoras, part de marché.
ABSTRACT — A gravity model is constructed in order to estimate the consequences on European exports to Mexico of different factors such as NAFTA, maquiladoras, Peso crisis, etc. Several econometric specifications are tested. On that basis, it seems that NAFTA has some robust effects on bilateral trade. It is mostly related to the quick rise of foreign investment flows to Mexico designed for serving US market. However, the divergence of GDP between Europe and the US or the influence of Maquiladaros appear to be sufficient to explained European loss of market shares in the past decade.
JEL Classification: F15; F17; C23.
A gravity model is constructed in order to estimate the consequences on European exports to Mexico of different factors such as NAFTA, maquiladoras, Peso crisis, etc. Several econometric specifications are tested. On that basis, it seems that NAFTA has some robust effects on bilateral trade. It is mostly related to the quick rise of foreign investment flows to Mexico designed for serving US market. However, the divergence of GDP between Europe and the US or the influence of Maquiladaros appear to be sufficient to explained European loss of market shares in the past decade.
JEL Classification: F15; F17; C23.
Keywords : NAFTA, trade integration, free-trade agreement, Maquiladoras, market share.
1Les pertes de parts de marché de l’Union européenne au Mexique, observées alors que dans le même temps les États-Unis accroissent les leurs, conduisent à s’interroger sur le rôle de l’Accord de libre-échange nord américain (ALENA) dans cette dynamique. Lorsqu’on l’analyse à l’aide d’un modèle gravitationnel, il ressort que l’ALENA ne semble pas avoir véritablement infléchi une tendance d’ores et déjà à l’œuvre depuis le milieu des années quatre-vingt. Cette période correspond en effet au début du processus d’ouverture unilatérale du Mexique.
2Le différentiel tarifaire avec les États-Unis induit par l’ALENA n’apparaît pas déterminant, en raison notamment des importantes périodes de transition contenues dans l’accord. En revanche, le régime des maquiladoras joue un rôle non négligeable dans l’avance prise par les États-Unis sur l’Europe en matière d’échanges bilatéraux: 35% des importations mexicaines ont été réalisées sous ce régime en 2000. La crise de change du peso en 1995 a été ainsi plus durement ressentie par les exportateurs européens qui s’adressent encore, avant tout, à la demande intérieure mexicaine. En revanche, les exportateurs des États-Unis ont été moins affectés car, pour une large part, ils alimentent des usines d’assemblage dont les produits finaux retournent ensuite vers leur propre marché.
3Un élément d’explication de l’érosion des parts de marché européenne peut également résider dans l’écart de croissance des États-Unis et de l’Union européenne au cours de la dernière décennie, qui s’est élevé à 10,6% sur la période. En effet, si la croissance des États-Unis a probablement eu un impact positif sur les exportations mexicaines à destination de ce pays, l’augmentation du potentiel d’offre des États-Unis a également très certainement joué un rôle sur leurs exportations à destination du Mexique.
4L’ALENA a par ailleurs eu une influence sur les investissements des États-Unis au Mexique. En raison du lien qu’entretiennent échanges et investissements à l’étranger, la hausse brutale des flux d’investissement dès le début des années quatre-vingt-dix (lorsque la perspective de la signature de l’accord est devenue plus tangible), représente ainsi un élément d’explication potentiel de l’intensification des échanges nord-américains. C’est dans ses conséquences sur les investissements que résident très vraisemblablement les effets de l’ALENA sur les flux d’échanges.
5Cette érosion des parts de marché européennes est cependant à rapprocher des pertes de parts de marché américaines dans la zone “atelier” de l’Union européenne constituée par les principaux pays d’Europe centrale et orientale, la Turquie, la Tunisie et le Maroc. Il est en effet maintenant largement reconnu que la globalisation de l’économie mondiale s’accompagne à la fois d’une intégration commerciale croissante entre les trois pôles de la triade (États-Unis, Union européenne, Japon) mais également d’une intégration commerciale au niveau régional entre un centre industrialisé et une zone périphérique, caractérisée par de faibles coûts de main-d’œuvre.
6Après être revenu sur le constat d’une dégradation des parts de marché européennes au Mexique, cet article envisage les éléments d’explication possibles d’une telle évolution. À travers la construction de plusieurs modèles gravitationnels, il présente ensuite une estimation des effets relatifs des différents facteurs. Puis il met en évidence le rôle de chacun d’entre eux pour montrer que la différence de croissance du PIB ainsi que l’influence des maquiladoras suffisent pour expliquer les évolutions divergentes des parts de marché de l’Union européenne et des États-Unis sur le marché mexicain.
7Du point de vue des exportations de produits manufacturés, la part de marché européenne est passée de 16% en 1980 à 9% en 1999 (tableau 1 et graphique 1) [2]. Cette tendance n’est cependant pas nouvelle puisque la part de marché européenne était de 23,3% en 1970. Parallèlement, la part de marché du Canada et des États-Unis s’est très nettement accrûe, passant de 63,6% en 1970 à 76,2% en 1999. Toutefois, l’ALENA ne peut avoir qu’une responsabilité partagée sur cette tendance de fond.
Tableau 1Mexique: importations et parts de marché
Graphique 1

Importations (mensuelles) du Mexique – le rôle des maquiladoras
Source: Banco do Mexico.
8En effet, en 1999, 45% des exportations américaines à destination du Mexique ont été effectués sous le régime douanier spécifique des maquiladoras. Ce régime consiste en une double exemption des droits de douane pour les consommations intermédiaires en provenance des États-Unis lorsque celles-ci sont destinées à être incorporées à un produit fini exporté lui-même vers les États-Unis à droit zéro. Les maquiladoras sont donc de simples sites d’assemblage de produits destinés in fine au marché américain. Les importations réalisées sous ce régime n’exercent donc pas d’effet d’éviction sur les autres sources d’approvisionnement de la demande finale mexicaine puisqu’elles sont destinées à servir la demande des États-Unis. À l’œuvre depuis 1965, les maquiladoras couvraient en 2000 près de 35% des importations mexicaines.
9Hors maquiladoras, la part de marché européenne est passée de 14,4% à 13,4% entre 1990 et 1999 alors que dans le même temps celle des États-Unis progressait modestement de 63,3% à 64,7%. Il est à noter que malgré cette érosion de la part de marché de l’Union, la valeur des exportations européennes à destination du Mexique a fortement augmenté entre 1990 et 1999 passant de 5,2 milliards de dollars (Md$) à 12,7 Md$.
10Dans une phase d’ouverture croissante du Mexique aux échanges internationaux, la baisse des droits de douane a été plus rapide vis-à-vis des États-Unis, mais ceci ne peut être qu’une cause secondaire du déclin de la part de marché européenne et ceci pour plusieurs raisons.
11Outre une mise en œuvre progressive des baisses de droits de douane à l’égard des États-Unis (cf. annexe 1), l’écart entre la moyenne simple des taux NPF (13,2% en 1997) et les droits de douane préférentiels dont bénéficieront les États-Unis (4,2%) au terme des périodes de transition est à confronter aux variations de change de l’écu puis de l’euro vis-à-vis du dollar sur la période.
12Pour Kowalczyk et Davis (1996), les concessions tarifaires liées à l’ALENA ne sont pas de nature à bousculer la structure du commerce des États-Unis avec le Mexique. En effet, l’accord tarifaire s’est traduit par de longues phases de transition pour les secteurs dont les droits de douane étaient les plus élevés et par une diminution relativement moins importante de leur niveau, dans les secteurs pour lesquels les échanges étaient peu développés.
13Même s’il ne faut pas négliger le poids des baisses des droits de douane entraînées par l’ALENA et ciblées en fonction des intérêts des États-Unis, cette diminution des prix américains sur le marché mexicain est à relativiser au regard des évolutions du taux de change réel du peso: appréciation entre la fin des années quatre-vingt et la fin de 1994, puis dépréciation de 50% à la suite de la crise mexicaine. Face à d’aussi importantes variations de change, les comportements de marge des exportateurs vers le marché mexicain sont nécessairement d’une toute autre ampleur que le différentiel de droits de douane.
14Il reste que, à la suite de la crise monétaire, les autorités mexicaines ont imposé une surtaxe valable pour certains produits (chaussures et certains textiles) sur toutes les importations à l’exception de celles en provenance de l’ALENA. En 1999, cette taxe a été considérablement accrûe et élargie à d’autres produits lorsque la chute des cours du pétrole a réduit les recettes du gouvernement mexicain, ce qui a pu favoriser les pays partenaires au sein de l’ALENA.
15Le contenu non-tarifaire de l’ALENA a également pu favoriser les exportations américaines à destination du Mexique. Outre des accords portant sur les services et l’investissement, la mise en œuvre de règles d’origine incite, par exemple, les producteurs mexicains à privilégier un approvisionnement en consommations intermédiaires en provenance des États-Unis afin de satisfaire aux exigences d’un certain pourcentage nord-américain de la valeur du bien.
16Un élément important des accords de libre-échange régionaux est leur influence généralement positive sur les flux croisés d’investissements. L’ALENA a eu sur ce point une influence favorable dès le début de la décennie quatre-vingt-dix avec la perspective tangible de la signature d’un accord de libre-échange (graphique 2). Les travaux de Fontagné et Pajot (1997) ont démontré un processus d’entraînement de l’investissement à l’étranger sur les flux d’échanges bilatéraux. Ce très vif accroissement des investissements américains au Mexique, alors que dans le même temps les investissements européens progressaient modestement, représente très certainement le véritable facteur déterminant de l’intensification des échanges nord-américains.
Graphique 2

Flux d’investissements directs [3*3] européens et nord-américains au Mexique
*
Comprenant l’investissement en capital, les réinvestissements et les opérations inter-sociétés.
Source: Banco do Mexico.
17Il reste que d’autres pays partenaires, et au premier rang d’entre eux le Japon, ont également investi au Mexique, dans un but de servir l’ensemble du marché nord-américain. Le rôle croissant de plate-forme manufacturière du Mexique a contribué à renforcer les flux d’échanges croisés sur toute la zone [3].
18À partir du 9 novembre 1998, l’Union européenne et le Mexique ont négocié une zone de libre-échange visant les biens et les services, conformément à l’accord de partenariat économique, de coordination politique et de coopération signé le 8 décembre 1997. Depuis le 1er juillet 2000, l’Union européenne et le Mexique ont engagé la libéralisation préférentielle et réciproque du commerce des biens. Elle a été réalisée en deux étapes pour des raisons institutionnelles.
19L’accord de partenariat ne pouvait entrer en vigueur qu’après ratification par le Mexique et tous les États membres de l’Union européenne. Dans l’attente de ces ratifications, un accord intérimaire sur le commerce et les mesures d’accompagnement, signé le même jour, chargeait un Conseil conjoint de décider des modalités et du calendrier de libéralisation du commerce des biens. De la sorte, certaines dispositions ont pu être mises en œuvre de façon anticipée, dès le 1er juillet 2000.
20Le 1er octobre 2000, l’entrée en vigueur de l’accord de partenariat a permis d’entamer la mise en œuvre de la totalité des dispositions conclues le 24 novembre 1999. Lors de sa réunion du 27 février 2001, le Conseil conjoint de l’accord de partenariat a adopté la décision relative aux services et mouvements de capitaux, qui est entrée en vigueur le 1er mars 2001 (voir annexe 1).
21En définitive, l’accord UE-Mexique programme un libre-échange quasi-total à l’horizon 2010, soit la même année que l’ALENA.
22Depuis les enseignements de Viner (1950), on sait qu’un accord commercial régional provoque deux types d’effets sur le commerce: un effet de création de commerce lorsque les biens produits localement dans chaque pays sont remplacés par des biens produits plus efficacement dans le pays partenaire à l’accord, du fait de la diminution des droits de douane intra-zone; un effet de diversion du commerce, lorsque le différentiel de droits de douane intra et extra-zone se traduit par la substitution de biens produits hors-zone par des biens produits localement mais moins efficacement.
23Toute la difficulté pour évaluer les effets spécifiques de la signature de l’ALENA réside dans l’impossibilité de considérer que le prolongement de la situation prévalant avant l’accord décrit fidèlement ce qui serait intervenu en l’absence d’accord régional. Il est au minimum nécessaire de tenir compte des évolutions relatives de la demande dans les pays partenaires à l’accord ainsi que dans les pays non parties prenantes comme l’Union européenne.
24Sur la base d’un modèle gravitationnel, il est possible d’évaluer les flux d’échanges théoriques entre partenaires commerciaux, compte tenu de la distance géographique, du poids de la demande et de l’écart de PIB par tête. En comparant les flux observés aux flux théoriques, on peut alors déceler quels sont les pays qui se sont plutôt mieux comportés sur le marché mexicain après la mise en œuvre de l’ALENA, en corrigeant des évolutions macroéconomiques.
25Comme le rappelle Krueger (1999), il est nécessaire de garder à l’esprit, pour une telle analyse, que certains éléments ont affecté le commerce international durant la période (les accords d’association de l’Union européenne avec les PECO, le mouvement de libéralisation multilatérale suite aux accords de Marrakech, etc.). Le Mexique lui-même a connu des évolutions non négligeables puisqu’il s’est engagé, dès le milieu des années quatre-vingt, dans une dynamique de libéralisation unilatérale de son commerce extérieur (en 1990, la quasi-totalité des restrictions quantitatives étaient supprimées). Par ailleurs, la politique du change et la grave crise financière qui s’en est suivie ont profondément perturbé les structures économiques et les flux de commerce de telle sorte qu’il est difficile d’isoler les effets du seul accord régional nord-américain.
26À travers un modèle gravitationnel, Krueger (1999) rend compte des flux de commerce, entre 1987 et 1997, entre 61 pays, ce qui correspond aux environs de 80% du commerce mondial. Outre les variables classiques de PIB, de PIB par tête, de distance géographique, l’auteur intègre des “variables indicatrices” destinées à mesurer l’effet des accords régionaux. Pour chaque accord régional (l’ALENA, le MERCOSUR, la Communauté andine, l’Union européenne, l’ASEAN, la zone Australie-Nouvelle-Zélande), l’auteur teste les hypothèses que les accords régionaux encouragent le commerce intra-zone et qu’ils ralentissent artificiellement les importations en provenance de pays n’appartenant pas à la zone.
27De manière un peu surprenante, il ressort de l’analyse de Krueger que ni l’Union européenne, ni l’ALENA, ni le Mercosur n’auraient d’effets sur l’intensification du commerce entre pays partenaires. En revanche, l’existence de l’ALENA comme celle de l’Union européenne réduirait l’accès au marché pour les pays extérieurs à la zone: selon l’analyse de Krueger, les exportations d’un pays non membre de l’ALENA vers un pays membre seraient inférieures de 46% à ce qu’elles sont lorsqu’aucun des deux pays n’appartient à cette zone régionale. Dans le cas de l’Union européenne, ce pourcentage serait de 21%.
28Il est nécessaire de rester particulièrement prudent dans l’interprétation de ces chiffres pour plusieurs raisons. D’une part, le fait que seule l’une des deux variables est significative conduit à douter des effets réels des zones régionales sur les flux d’exportations observés. L’effet d’éviction constaté uniquement “en négatif” peut s’expliquer par la configuration géographique des trois pays qui forment l’ALENA, puisque seul le Mexique partage une frontière terrestre avec un pays non membre de l’ALENA. De plus, sur la période d’étude, seul l’ALENA concerne un ou plusieurs pays hautement industrialisés et un pays du sud à faible coût de main-d’œuvre. Comme nous l’avons souligné plus avant, ce type de configuration s’est traduit par un fort courant d’échanges de type “perfectionnement passif” qui est indépendant de l’entrée en vigueur de l’ALENA. En débutant son analyse en 1990, il est probable que Krueger ne remonte pas suffisamment loin dans le temps pour isoler les effets de l’ALENA par rapport aux effets de type “maquiladoras”. Des éléments spécifiques à chaque zone régionale, qu’elle constitue ou non une zone de libre-échange, peuvent ainsi venir perturber les estimations économétriques. Il est nécessaire de disposer de suffisamment de recul dans le temps pour les identifier.
29Nous avons procédé à l’évaluation d’un modèle gravitationnel sur la base des échanges entre vingt-trois pays, sur une période de vingt années (1980-1999). Les estimations de l’impact des facteurs influençant le commerce bilatéral sont réalisées sur les pays de l’échantillon puis sont appliquées à chacune des relations d’échanges entre les vingt-trois pays afin de déterminer une “cible” de commerce international de ces pays avec leurs principaux partenaires commerciaux, compte tenu des caractéristiques de chacun des pays à l’échange.
30L’équation estimée est inspirée du modèle de gravité de Bergstrand (1989). Celui-ci repose sur la logique selon laquelle une moindre distance entre deux pays conduit à une plus grande intensité de leurs échanges commerciaux bilatéraux. Les développements récents de l’analyse gravitationnelle mettent en évidence un certain nombre de facteurs structurels qui influencent le commerce entre deux pays. On peut citer notamment le PIB du pays importateur, qui mesure le potentiel de demande de ce pays, le PIB du pays exportateur correspondant au potentiel d’offre, la distance géographique entre les deux pays, la distance économique mesurée par le différentiel de PIB par tête, l’existence d’une frontière commune ou l’apparte-nance commune à une même zone régionale de libre-échange, qui ont des effets dopants sur les échanges notamment. Les taux de change et leur volatilité peuvent également jouer un rôle dont il faut tenir compte.
31En intégrant les caractéristiques des deux pays à l’échange, on obtient alors une estimation de leur commerce bilatéral potentiel. L’estimation du potentiel de croissance des échanges entre eux se mesure alors comme l’écart entre les flux observés et les flux potentiels.
32Plusieurs spécifications économétriques sont testées. Elles permettent de mettre en évidence l’influence relative des différents facteurs sur le commerce bilatéral [4].
33Dans le premier cas, on envisage une spécification selon la méthode des moindres carrés ordinaires (MCO) dans laquelle les variables explicatives sont les suivantes: PIB du pays exportateur, PIB du pays importateur, la distance géographique, l’existence d’une frontière commune (adjacence, notée ADJ dans les tableaux), les variables relatives aux zones régionales d’échanges (UE, AELE, ALENA), l’indice du taux de change bilatéral du pays exportateur par rapport à la monnaie du pays importateur noté ICHGEIJ, la volatilité des taux de change bilatéraux notée VOLCHGE.
34Nous retenons ici des variables muettes destinées à mettre en évidence les effets des zones régionales sur les échanges bilatéraux. Il aurait été possible d’introduire le niveau des droits de douane dans les équations. Cependant, le choix d’une indicatrice se justifie ici pour plusieurs raisons. La baisse des droits de douane intervient généralement de manière progressive dans le cadre d’un accord de libre-échange, mais c’est bien la rupture de tendance dans l’intensité des échanges que la variable muette permet de mettre en évidence. Par ailleurs, les effets d’un accord douanier valent autant par l’influence qu’il exerce sur l’investissement étranger ou la confiance des milieux d’affaires que par la réalité de l’avantage tarifaire qui résulte de sa mise en œuvre. L’annonce et la signature officielle d’un accord de libre-échange peuvent ainsi exercer de réels effets sur les échanges avant même que les baisses de droits de douane ne soient totalement effectives.
35Dans cette première spécification économétrique, la variable ALENA est fortement significative et son effet net sur les échanges est important (46,6% de commerce en plus). Il est nettement plus marqué que l’appartenance commune de deux pays à l’UE (cf. tableau 2, spécification 1), ce qui conduit à douter quelque peu de la spécification du modèle.
Tableau 2Les différentes spécifications économétriques
36Il est possible que l’existence du régime douanier des maquiladoras vienne perturber l’influence de l’ALENA sur les échanges bilatéraux. Afin de vérifier cette hypothèse, on envisage une estimation économétrique dans laquelle les flux d’échanges bilatéraux entre les États-Unis et le Mexique sont corrigés des flux de commerce correspondant à ce régime douanier dérogatoire (cf. tableau 2, spécification 2). Même si son effet est moindre, la variable ALENA conserve un coefficient important (0,34). Toutefois, la différence de niveau entre l’effet sur le commerce attribué à l’appartenance à l’UE et à l’ALENA conduit, là également, à douter de la qualité de la spécification.
37De manière à vérifier que l’effet capté par la variable ALENA ne résulte pas d’une relation bilatérale spécifique et particulièrement intense entre les États-Unis et le Mexique qui aurait prévalu indépendamment de l’ALENA, une spécification supplémentaire est testée. Ici, des effets fixes attribués à chaque relation bilatérale d’échanges entre tous les pays de l’échantillon sont intégrés. Ils permettent de tenir compte de facteurs structurels qui peuvent expliquer de manière rémanente l’intensité des échanges entre deux pays, comme les relations historiques ou culturelles spécifiques. Dans cette troisième spécification, la variable ALENA conserve son influence, certes amoindrie, (0,28, cf. tableau 2, spécification 3) et son caractère significatif. L’intensité des relations entre les États-Unis et le Mexique ne peut donc être totalement expliquée par une quelconque spécificité des relations bilatérales entre les deux pays. Dans une quatrième spécification corrigée des flux d’échanges réalisés sous le régime des maquiladoras, la variable conserve un niveau conséquent (0,25, cf. Tableau 2, spécification 4). Dans ces deux dernières spécifications, l’influence de l’appartenance à l’UE retrouve un niveau plus en accord avec l’effet attribué à l’ALENA.
38Deux spécifications supplémentaires cherchent à isoler les effets respectifs du commerce entre les États-Unis et le Mexique, d’une part, et entre les États-Unis et le Canada, d’autre part, dans le poids de la variable ALENA pour expliquer les relations bilatérales d’échanges. Ici, comme dans les spécifications précédentes, la variable muette correspondant à l’entrée en vigueur de l’accord de libre-échange vaut 1 depuis 1989 et 0 les années précédentes, dans le cas du commerce entre les États-Unis et le Canada. C’est en effet depuis cette date qu’un tel accord est entré en vigueur entre ces deux pays. Concernant les relations bilatérales entre le Mexique et les États-Unis, la variable muette vaut 1 à partir de 1994. C’est bien la relation entre les États-Unis et le Mexique depuis 1994 qui pèse le plus lourd pour expliquer l’influence de la variable ALENA dans le modèle. Lorsque les échanges entre les États-Unis et le Canada sont retirés de l’échantillon, la variable ALENA présente, en effet, une valeur de 0,44 (cf. tableau 2, spécification 5). Toutefois, le Canada a une part d’influence dans la valeur de cette variable puisque, lorsqu’on retire les échanges entre les États-Unis et le Mexique de l’échantillon, elle conserve son caractère significatif même si son niveau est nettement plus faible (0,18, cf. tableau 2, spécification 6). L’accord de libre-échange semble donc avoir un effet robuste sur les relations bilatérales entre les trois pays, même si cela s’avère moins vrai dans le cas de la relation Mexique – Canada.
39Dans une ultime vérification de l’effet de l’ALENA, on envisage une distance géographique différente entre les États-Unis et le Mexique. En effet, il est possible de tenir compte non plus de la distance de capitale à capitale mais de la distance entre deux centres économiques importants. Dans le cas d’un grand pays comme les États-Unis, il est probable que ce type de correction est d’autant plus justifié, étant donné l’importance en termes de poids économique des États fédérés situés à proximité du Mexique. La ville de Los Angeles représente un candidat naturel pour évaluer la distance entre le Mexique et les États-Unis. Toutefois, la distance entre Mexico et Washington est très proche de la distance entre Mexico et Los Angeles. Par conséquent, les coefficients économétriques ne sont que très peu modifiés dans le cas d’une spécification impliquant la prise en compte de la distance entre Mexico et Los Angeles. De manière ad hoc, nous choisissons la ville de Houston. L’influence de la variable ALENA dans ce cas est profondément amoindrie, elle perd également son caractère significatif (cf. tableau 2, spécification 7 et 8). Toutefois, étant donné l’arbitraire du choix, la valeur et l’influence de la variable ALENA ne peuvent être considérées comme représentatives dans cette spécification.
40En conclusion, les différentes spécifications économétriques ont permis de vérifier la robustesse de l’effet de l’accord de libre-échange sur le commerce bilatéral entre les États-Unis et le Mexique. De manière relativement constante, cet effet explique entre 30% et 45% du commerce entre ces deux pays. Lorsqu’on enlève les échanges réalisés sous le régime spécial des maquiladoras et lorsqu’on tient compte des relations spécifiques entre les États-Unis et le Mexique qui prévalaient dès avant l’entrée en vigueur de l’accord, l’effet de l’ALENA se situe aux environs de 30% de commerce supplémentaire. C’est cette spécification économétrique qui s’avère la plus pertinente [5] et c’est donc ce niveau relatif à la variable ALENA que nous retiendrons pour la suite de l’analyse.
41Il est possible d’utiliser les différentes spécifications économétriques afin de mettre en lumière les facteurs expliquant les performances divergentes des États-Unis et de l’Union européenne au Mexique, depuis 1994.
42Si l’on retient la spécification avec effets fixes comme la spécification la plus pertinente, il ressort que, après une période où les échanges observés de l’Union européenne avec le Mexique étaient inférieurs à leur niveau théorique, cette situation s’est inversée à la fin des années quatre-vingt.
43Dans la première moitié des années quatre-vingt-dix, plus que l’entrée en vigueur de l’ALENA, c’est la crise du peso des années 1994-1995 qui a donné un brusque coup de frein aux exportations européennes. L’année 1996 s’est traduite par un rebond des exportations et un retour vers la tendance de long terme de dépassement par les échanges observés des échanges potentiels, lorsque ceux-ci sont évalués par la méthode avec effets fixes (graphique 3).
Graphique 3

Exportations observées et potentielles de l’Union européenne vers le Mexique
44Il reste que la crise du peso durant l’année 1995 a plus sévèrement affecté les exportations européennes. Il est probable que le rôle des maquiladoras ait été déterminant sur ce point: alors que la demande intérieure s’effondrait en 1995, les flux croisés d’importations et d’exportations réalisés par les maquiladoras pour servir le marché des États-Unis ont été proportionnellement moins affectés. Ainsi, le processus d’intégration avec les États-Unis, à l’œuvre depuis le milieu de la décennie quatre-vingt, se traduit aujourd’hui par un commerce bilatéral total légèrement supérieur au commerce potentiel, lorsque celui-ci est évalué avec le modèle économétrique le plus pertinent (effets fixes, cf. graphique 4) contrairement à une modélisation en moindres carrés ordinaires (graphique 5).
Graphique 4

Exportations observées et potentielles des États-Unis vers le Mexique-modélisation avec effets fixes
Graphique 5

Exportations observées et potentielles des États-Unis vers le Mexique-moindres carrés ordinaires
45Hors régime des maquiladoras, les exportations américaines sont cependant très légèrement inférieures à leur niveau théorique (graphique 6). Faisant face à un potentiel d’échanges avec les États-Unis très nettement supérieur à celui de l’Union européenne, les États-Unis ont accru de manière importante leurs exportations sans pouvoir toutefois rejoindre le niveau des échanges que la proximité géographique justifierait hors maquiladoras.
Graphique 6

Exportations observées et potentielles des États-Unis vers le Mexique-hors Maquiladoras
Source: Banque de données CHELEM-CEPII, calculs des auteurs.
46La progression en pourcentage des exportations européennes apparaît très inférieure à celle des États-Unis sur la période: respectivement + 31,6% contre + 65,6% entre 1994 et 1999 (tableau 3). Corrigée des échanges de perfectionnement passif (maquiladoras), la progression des exportations américaines sur le marché mexicain depuis 1994 apparaît cependant nettement plus proche de la performance européenne: respectivement + 44,0% et + 31,6% entre 1994 et 1999, même si les niveaux absolus d’échanges restent très éloignés l’un de l’autre.
Tableau 3Contribution à l’évolution des parts de marché de l’Union européenne et des États-Unis au Mexique entre 1994 et 1999
47Cet écart de performance peut également être expliqué par l’écart de croissance qu’ont connu l’Union européenne et les États-Unis entre 1994 et 1999. La différence des taux de croissance du PIB en parité de pouvoir d’achat s’est élevée à 10,6% sur la période contribuant à expliquer un écart de 14,0% des taux de croissance des exportations européennes et nord-américaines au Mexique entre 1994 et 1999 [6].
48Par conséquent, ces deux facteurs font plus qu’expliquer l’écart des taux de croissance des exportations européennes et américaines entre 1994 et 1999: sur un écart total de 34,0%, 21,6% peuvent être attribués au renforcement du commerce de perfectionnement passif et 14,0% à l’écart de croissance de l’UE et des États-Unis sur la période. Finalement, compte tenu de ces deux facteurs pénalisants pour l’Union européenne, ses performances à l’exportation sur le marché mexicain se révèlent supérieures aux performances attendues. L’ALENA ne semble donc pas avoir joué de rôle déterminant sur le déclin des parts de marché européennes.
49Exprimé différemment, le recul de la part de marché européenne au Mexique entre 1994 et 1999 (– 1,9%), alors que dans le même temps, les États-Unis passaient de 70,0% à 74,0% (tableau 3), doit être relativisé. Si l’on retranche les effets dus aux maquiladoras, l’écart dans l’évolution des parts de marché se réduit sensiblement: – 0,9% et +1,4% respectivement. Si l’on tient compte du différentiel de croissance, l’écart dans les évolutions des parts de marché devient positif en faveur de l’UE. Naturellement, cette correction est artificielle, mais elle souligne la faible influence de l’ALENA pour expliquer la perte tendancielle de parts de marché de l’UE au Mexique.
50L’évolution comparée des parts de marché des États-Unis et de l’Union européenne dans leur zone “atelier” respective confirme le rôle croissant du commerce de perfectionnement passif entre une région centre hautement industrialisée et une ou plusieurs régions périphériques caractérisées par de faibles coûts de main-d’œuvre (graphiques A3.1 et A3.2, annexe 3). En permettant le développement des pays en rattrapage, une telle architecture des échanges internationaux se traduit par des gains en pouvoir d’achat dans ces pays, qui deviennent autant de marchés naturels pour les produits élaborés dans la région centre.
51Un tel schéma apparaît toutefois plus marqué dans le cas de l’Union européenne et de sa périphérie avec une progression plus frappante des parts de marché européennes dans sa zone atelier (graphique A3.2). La forte progression européenne dans les PECO au tournant des années quatre-vingt-dix est certes atypique: elle s’explique par la transition économique de ces pays, l’effondrement de l’URSS et la réorientation du commerce extérieur qui s’en est suivie.
52La négociation d’accords de libre-échange régionaux ne fait qu’accompagner une telle dynamique. Plus qu’une éviction des autres pays industrialisés pour servir la demande croissante des pays émergents, c’est bien à une concurrence sud-sud pour l’accès aux marchés des pays du nord que l’on assiste. Il est fort probable que l’accord de l’ALENA se soit traduit par une concentration des investissements les plus mobiles destinés à servir le marché nord américain au détriment des pays voisins. En tout état de cause, la perspective de l’accord a contribué à renforcer très fortement les investissements directs des États-Unis au Mexique dès le début de la décennie quatre-vingt-dix, lorsque la perspective de l’accord est devenue plus tangible (graphique 2). Par voie de conséquence, les importants montants d’échanges bilatéraux qui découlent de l’implantation de sites de production de filiales de groupes étrangers [7] se sont très certainement développés entre les États-Unis et le Mexique plutôt qu’avec d’autres pays de la zone.
53L’évolution comparée des parts de marché de l’Union européenne et des États-Unis au Mexique a contribué à motiver les pouvoirs publics européens à s’engager dans un accord de libre-échange avec le Mexique. Sans remettre en cause les effets positifs attendus d’un tel accord qui ne peut que renforcer les relations transatlantiques, il convient de relativiser les effets directs et à court-terme de l’ALENA sur les volumes d’exportations européens et américains à destination du Mexique.
54La dégradation des parts de marché européennes n’est pas un phénomène nouveau. Elle s’inscrit dans une tendance de long-terme initiée avec la mise en œuvre du régime de perfectionnement passif nord-américain en 1965. Le mouvement unilatéral d’ouverture commerciale du Mexique au début des années quatre-vingt a fortement contribué à renforcer cette dynamique. En effet, l’accroissement du degré d’ouverture aux échanges d’un pays se traduit immanquablement par le renforcement de l’intégration économique avec ses voisins les plus proches, notamment grâce au développement du commerce intra-branche.
55Il est par conséquent excessif d’attribuer la dégradation des parts de marché européenne à l’entrée en vigueur de l’ALENA. Il reste que sur la base d’un modèle gravitationnel, l’ALENA semble exercer un effet non négligeable et robuste sur les échanges des pays membres à l’accord. Une fois corrigé de la distance économique ou géographique ainsi que du “poids” des pays en termes de PIB, les pays membres de l’ALENA ont un commerce 30% plus élevé entre eux qu’avec les pays non membres à l’accord. Plus que du différentiel tarifaire, cet effet de l’ALENA résulte vraisemblablement de l’effet d’entraînement de l’intensification des flux d’investissements entrants au Mexique et destinés à servir l’ensemble du marché nord-américain.
56Dans le cas du différentiel d’évolution des parts de marché de l’Union européenne et des États-Unis au Mexique, l’intensification du commerce réalisé sous le régime douanier particulier des maquiladoras ainsi que le différentiel de croissance du PIB entre l’Europe et les États-Unis expliquent cependant la majeure partie des moindres performances européennes.
57V.A. & M.P.
58Date de réception de l’article: 26 novembre 2001
59Date d’acceptation pour publication: 25 juillet 2002
60Sur les tarifs industriels, le Mexique opère une libéralisation progressive qui s’achève au 1er janvier 2007, tandis que l’Union démantèle l’ensemble de ses droits de douane dès le 1er janvier 2003. L’élimination complète des barrières tarifaires sur 47% des importations en provenance de l’Union européenne est effective depuis le 1er juillet 2000. Dès l’entrée en vigueur de l’accord, le Mexique a supprimé les hausses tarifaires appliquées à partir du 1er janvier 1999 ainsi que celles datant de 1995 sur les chaussures et certains textiles. En 2003, aucun produit européen ne supportera de droit supérieur à 5%.
61Pour les produits agricoles, le calendrier de démantèlement des droits de douane est identique pour le Mexique et la Communauté (de 2000 à 2010). Le Conseil conjoint doit se réunir dans un délai de trois ans pour examiner, au cas par cas, la libéralisation des produits sensibles placés en liste d’attente (du côté européen: certains produits laitiers fermentés, certains beurres à tartiner, certaines margarines, le maltose chimique pur, les bonbons et confiseries, le chocolat et toute préparation à base de chocolat, les préparations à base de céréales, de farines, de féculent, de lait, les pâtes alimentaires, certaines préparations à base de fruits ou de légumes, certaines levures, la sauce tomate, la crème glacée, le fromage fondu, certains sirops, certaines eaux minérales, les vinaigres et les substituts de vinaigre notamment). Un accord sur les vins (pratiques œnologiques, appellations géographiques) doit encore être conclu.
62Le Conseil conjoint du 27 février 2002 a décidé de l’entrée en vigueur au 1er mars des dispositions visant les marchés publics. L’accord prévoit immédiatement et sans condition l’application du traitement national et l’absence de discrimination des produits, services et opérateurs étrangers pour les entités ainsi que de biens et services listés en annexe. Un régime transitoire de sept ans est prévu pour les marchés de l’énergie et de la construction.
63L’approche retenue sur les services repose sur un statu quo, qui interdit toute discrimination nouvelle ou accrue et prévoit un délai de trois ans pour le dépôt des premières listes préférentielles. Les services financiers sont le seul secteur où les parties sont convenues d’un dépôt immédiat d’engagements. L’Union européenne obtient à partir de 2004 la suppression de toute réserve pour l’établissement de filiales détenues à 100% par des capitaux européens.
64Il a été prévu une libéralisation progressive des mouvements de capitaux liés aux paiements des investissements avec un statu quo sur les paiements liés aux investissements directs. Elle s’accompagne du renforcement de la coopération en matière d’investissement et d’un engagement, dans un délai de trois ans, de revoir le climat et le cadre juridique des investissements en vue d’une libéralisation progressive.
65L’ALENA signé entre les États-Unis, le Canada [8] et le Mexique, est entré en vigueur le 1er janvier 1994. Ce fut le premier accord de libre-échange à inclure un pays en développement. Il prévoit notamment une élimination progressive des tarifs douaniers et des barrières non tarifaires pour les échanges de marchandises entre les trois pays (quotas et licences d’importation sauf considérations sanitaires ou environnementales), dès l’entrée en vigueur de l’accord pour 50% des produits et selon un calendrier étalé sur 5, 10 et 15 ans pour le reste (soit un libre-échange quasi total à l’horizon 2010). À l’heure actuelle, environ 75% des importations mexicaines en provenance du Mexique sont libres de droits. Les produits agricoles les plus sensibles devant être libéralisés entre 2008 et 2010.
66L’ALENA prévoit également le développement des échanges de services ainsi que la libéralisation du régime des investissements directs (avec des secteurs exclus comme le pétrole et l’audiovisuel notamment).
67Les dispositions en matière de protection de l’investissement entre les partenaires de l’ALENA font classiquement référence au traitement national accordé aux investisseurs originaires de la partie contractante, tant au niveau fédéral que fédéré, ainsi qu’au principe de la nation la plus favorisée. Aucun des États partenaires ne pourra procéder à l’expropriation de l’investissement réalisé par un citoyen d’un État partenaire (sauf pour cause d’utilité publique et sur des bases non-discriminatoires) sans une indemnisation égale à la valeur du marché. Les parties doivent également, conformément aux principes du droit international, accorder un traitement juste et équitable à ces investissements.
68En ce qui concerne la protection de la propriété intellectuelle, le traité fait référence aux principales conventions qui devront être respectées par les trois États.
69Enfin, s’agissant des marchés publics des règles sont prévues afin d’assurer l’accès des entreprises aux appels d’offre émis par les entités fédérales (gouvernement et entreprises publiques) et les entités fédérées. L’Annexe I comporte néanmoins une liste de secteurs que les Etats ne désirent pas libéraliser. Il s’agit notamment pour le Mexique de l’investissement immobilier le long des frontières et des côtes, de la propriété des terrains agricoles, de l’investissement en matière de programmes radiotélévisés et cinématographique, de la distribution, du transport et du stockage du gaz naturel et du pétrole, de l’investissement à hauteur de plus de 49% dans une société prestataire de services éducatifs.
70L’estimation utilisant des données de panels rend compte ici des flux commerciaux bilatéraux entre vingt-trois pays [9] sur une période de vingt années (de 1980 à 1999).
71L’équation estimée est inspirée du modèle de gravité de Bergstrand (1989). Celui-ci repose sur la logique selon laquelle une moindre distance entre deux pays conduit à une plus grande intensité de leurs échanges commerciaux bilatéraux. La variable expliquée correspond à la valeur des exportations bilatérales du pays i vers le pays j (Xij) exprimée en dollars courants et estimée selon différentes équations intégrant les variables suivantes:

72avec eij, t le taux de change annuel bilatéral entre le pays i et le pays j à la période t. Cet indicateur vaut zéro pour toute paire de pays dont le taux de change est totalement fixe; il est constant pour toute paire de pays dont le taux de change fluctue à un taux constant.
73À l’exception des indicatrices, toutes les variables subissent une transformation logarithmique. L’estimation est effectuée à partir de la technique des moindres carrés ordinaires (MCO) et intègre, selon les cas, des effets fixes sur les relations bilatérales d’échanges. De manière à décrire les relations commerciales bilatérales entre pays, le modèle permet de calculer les échanges théoriques d’un pays i avec un pays j en donnant aux variables explicatives les valeurs observées. L’équation estimée donne un aperçu de l’impact “moyen” de chacune des variables explicatives sur les exportations du pays i vers le pays j. En comparant avec les exportations observées, on peut en déduire les performances de chacun des pays sur chacun des marchés des pays partenaires. Des échanges inférieurs à leur potentiel démontrent une sous-performance par rapport aux relations moyennes des 23 pays de l’échantillon, compte tenu des valeurs spécifiques aux deux pays données aux variables explicatives introduites dans les équations économétriques.
74Les produits intérieurs bruts (PIB) en volume PPA (à parité de pouvoir d’achat) sont exprimés en prix internationaux et dollars constants de l’année de base (1990). Il s’agit ici d’une extension de la notion de volume, qui s’applique non seulement dans le temps (année de base), mais aussi dans l’espace (prix internationaux).
75Les différents travaux sur la question de l’introduction des PIB en PPA ou des PIB courants n’est pas tranchée puisque selon les objectifs (estimations ou prévisions), les deux types sont utilisés: en PPA par Baldwin (1994) ou en courant par Bergstrand (1985, 1989), Wang et Winters (1991) ou encore Hamilton et Winters (1992). Nous avons choisi une spécification retenant des niveaux de PIB et des distances économiques en parité de pouvoir d’achat (ppa). Cela se justifie par le fait que le niveau du PIB en ppa décrit mieux le niveau d’activité réelle des pays, déterminant majeur du niveau des échanges. Par ailleurs, si la variable expliquée est en dollars courants, l’une des variables explicatives est également en niveau courant (le taux de change), ce qui introduit dans l’équation un élément de prix. Il serait redondant de prendre deux fois le niveau des prix parmi les variables explicatives. Un tel choix se traduit par une meilleure qualité des estimations: outre le fait de limiter la multicolinéarité (les tests de multicolinéarité sont satisfaisants pour les quatre spécifications testées), le R2 passe de 0,59 à 0,83 avec des PIB en ppa plutôt qu’en courant (la significativité de toutes les variables est conservée dans les deux spécifications).
Graphique A3.1

Évolutions des parts de marché au Mexique
Source: Banque de données CHELEM-CEPII, calculs des auteurs.
Graphique A3.2

Évolutions des parts de marché dans la zone "atelier" européenne (PECO + Turquie + Tunisie + Maroc)
Source: Banque de données CHELEM-CEPII, calculs des auteurs.
• Baldwin, R. 1994. Towards an Integrated Europe, CEPR, Londres.
• Bergstrand, J.H., 1989. The generalized gravity equation, monopolistic competition, and the factor-proportions theory in international trade, Review of Economics and Statistics 71 (1), 143-153.
• Bergstrand, J.H., 1985. The gravity equation in international trade: some microeconomic foundations and empirical evidence, Review of Economics and Statistics 67 (3), 474-480.
• Erkel-Rousse, H., 2000. Commerce international et différenciation des produits: modélisation théorique et applications empiriques, Thèse de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne.
• Fontagné, L., Pajot, M., 1997. How foreign direct investment affects international trade and competitiveness – an empirical assessment, CEPII, Document de travail 97-17.
• Hamilton, C.B., Winter, L.A., 1992. Opening up international trade with Eastern Europe, Economic Policy 14, 77-116.
• Hubert, F., Pain, N., 2000. Les entrées d’investissements directs étrangers en France et l’efficacité des incitations à l’investissement, rapport pour la direction de la Prévision, ministère de l’Économie, des Finances et de l’Industrie, Paris.
• Kowalczyk, C., Davis, D., 1996. Tariff phase-out: theory and evidence from GATT and NAFTA, NBER Working Paper 5421.
• Krueger, A.O., 1999. Trade creation and trade diversion under NAFTA, NBER Working Paper 7429.
• Viner, J., 1950. The Custom Unions Issues. Carnegie Endowment for International Peace, New York.
• Wang, Z.K. and Winters, L.A., 1991. The trading potential of Eastern Europe, CEPR, Discussion Paper 610.
[1]
Auteur correspondant: Vincent Aussilloux, économiste au Bureau Echanges et Investissements de la Direction des Relations Economiques Extérieures, ministère de l’Économie, des Finances et de l’Industrie-Minefi, (vincent. aus-silloux@ dree. org).
Michaël PAJOT, économiste au Bureau des Echanges Extérieurs de la Direction de la Prévision, Minefi.
Les opinions exprimées ici n’engagent que leurs auteurs. Elles ne sauraient refléter un quelconque point de vue des administrations auxquelles ils appartiennent.
Cet article est issu d’un programme de recherche financé par le Commissariat Général du Plan, convention n° 5-2000.
[2]
Ces chiffres divergent quelque peu avec ceux présentés dans le tableau 3 en raison de sources statistiques différentes. La banque de données CHELEM du CEPII rend cohérents les flux miroirs entre deux pays, ce qui peut conduire à des différences avec les données déclarées par les États. Sur ces problèmes, voir Erkel-Rousse (2001), annexe III-3.
[3]
Pour cette raison et contrairement à certains modèles gravitationnels, l’analyse développée infra n’intègre pas de variables d’IDE. En effet, le rôle de plate-forme manufacturière du Mexique conduit à ce que les flux bilatéraux d’investissements du Japon au Mexique déterminent au moins autant les échanges du Mexique avec les États-Unis que ceux du Japon avec le Mexique.
[4]
Voir en annexe 2 les caractéristiques de l’analyse économétrique. On peut noter que le variable de change ICHGEIJ est de signe positif dans toutes les spécifications économétriques testées. Cela s’explique simplement par le fait que la variable expliquée est mesurée en dollars courants: une augmentation du taux de change du pays exportateur se traduit par une augmentation des exportations en valeur du fait de l’effet-prix, même si les exportations en volume peuvent diminuer.
[5]
Notamment, car la présence d’effets fixes permet de tenir compte des relations spécifiques nouées entre chaque paire de pays mais également, car les tests économétriques soulignent la meilleure qualité des estimations avec ce modèle par rapport aux MCO.
[6]
La variable exportation présente une élasticité au PIB du pays exportateur de 1,32.
[7]
Sur le lien entre les investissements directs à l’étranger et les exportations voir Fontagné et Pajot (1997).
[8]
Les États-Unis et le Canada étant déjà liés par un Accord de Libre-Échange (ALE) dès 1989.
[9]
Allemagne, Australie, Autriche, Canada, Corée du sud, Danemark, Espagne, États-Unis, Finlande, France, Grèce, Irlande, Italie, Japon, Mexique, Norvège, Nouvelle-Zélande, Pays-Bas, Portugal, Royaume-Uni, Suède, Suisse, UEBL (Belgique-Luxembourg).