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Clin d’œil. Les chroniques muxiennes, trente ans après
présentées par
Christophe Midler
Christophe Midler est directeur de recherche au CNRS et directeur du Centre de recherche en gestion (École Polytechnique-CNRS). Ses travaux portent sur les mutations des grandes entreprises industrielles dans le domaine de la stratégie d’innovation, de l’organisation des projets et de la conception des produits nouveaux. Ouvrage récent : Working on Innovation, Londres, Routledge, 2010 (en codirection avec Guy Minguet et Monique Vervaeke).
1Il y a trente ans paraissait aux Éditions Entente, dans la collection « Vivre demain », l’ouvrage Chroniques muxiennes. La télématique au quotidien. Il était issu d’une recherche sur la prospective des usages de la télématique, engagée à EDF en 1979 par Vincent Dégot, Jacques Girin et moi
2Le questionnement formulé par des acteurs de l’entreprise – Marie-Josèphe Carrieu-Costa et Jean-François Millat – était original et ouvert. En l’occurrence, la recherche articulait des champs d’interrogation majeurs en 1978-1979. D’un côté, l’impact social et organisationnel de la télématique était un domaine d’interrogation et d’effervescence intellectuelle. De l’autre, l’expérimentation de démarches participatives sur les usages de la technologie mobilisait, à l’époque, la communauté des sciences humaines et sociales, comme en témoignent des programmes comme RESACT, puis le PIRTTEM
3Ces questionnements rencontraient les curiosités théoriques des trois chercheurs. Jacques Girin, qui travaillait déjà depuis plusieurs années sur les questions de communication, notamment avec EDF, a immédiatement vu comment il pouvait, selon un exercice qu’il adorait et dans lequel il excellait, refonder théoriquement une notion usuelle et passe-partout comme la « sensibilisation ». Vincent Dégot, qui menait depuis plusieurs années des recherches sur le travail des cadres, et à qui cette recherche procurait un terrain pour explorer les transformations futures du travail de bureau et du couple qui l’habite : le cadre et la secrétaire. Et moi, jeune ingénieur qui terminais ma thèse sur l’organisation des ateliers de montage chez Renault et qui voyais dans cette recherche sur la télématique à EDF une opportunité pour poursuivre mon étude des interactions technologie-travail sur un autre espace que celui des usines : l’univers du bureau et des services.
4Les responsables d’EDF à l’origine de cette recherche avaient construit, en interne dans leur entreprise, une légitimité nécessaire pour porter le déploiement d’une démarche coopérative de recherche au-delà de leur propre engagement. Ils appartenaient à une cellule fonctionnelle de la direction générale, chargée de l’information et des relations publiques. Cette situation n’est nullement exceptionnelle ; nous avons rencontré de nombreuses entreprises où des cellules non techniques (en charge de la communication, de l’organisation, etc.) cherchent à développer une réflexion sur la bureautique, poussée par une intuition de l’impact possible de ces techniques sur leur domaine de responsabilité. Mais de telles instances paraissent souvent peu légitimes institutionnellement et culturellement pour revendiquer la maîtrise de la réflexion sur un problème qui se présente essentiellement, au départ, dans sa dimension technique. Ces cellules fonctionnelles ne sont, d’autre part, pas en situation d’imposer une telle démarche à des structures opérationnelles par les voies de l’autorité hiérarchique.
5Ce qui aurait pu n’être qu’une étude sociotechnique alimentaire sur un thème émergent, donc rentable, à l’époque, a été transmué en une expérimentation de portée fondamentale sur les conditions et les méthodes de la réflexion prospective sur les usages des technologies dans les organisations. Cet exemple reste pour moi aujourd’hui un guide, malgré un contexte de financement de la recherche qui a bien changé.
6Ce qui me revient d’abord en mémoire, des séances de travail qui suivaient les réunions passées à interagir ou à interviewer des cadres d’EDF, est ma propre surprise devant la lecture que mes collègues faisaient des événements que nous avions vécus ensemble. Ces décalages révélaient l’effet de contraste que créait la mobilisation de notions théoriques qui m’étaient généralement étrangères sur une même réalité empirique : la saillance de certains faits, réactions ou dialogues, provenait du cadre théorique qui les éclairait, les mettait en relief dans la masse de matériau empirique que ramenaient les recherches-interventions, au fil des journées passées sur le terrain. La surprise passée, force était pour moi de constater que, généralement, ces lectures si partielles et partiales étaient précisément bien vues, c’est-à-dire pertinentes par rapport au projet que nous avions en commun et aux réponses que nous pouvions construire, face aux problèmes rencontrés dans le déroulement de la recherche. On en revient au point précédent, sur l’importance de la constitution de l’opportunité de recherche interactive. On pourrait y voir aussi le trait d’une culture d’ingénieur, selon laquelle la théorie ne vaut pas tant pour elle-même que pour la capacité d’action qu’elle procure.
7Le résultat de cette recherche a été l’écriture d’une utopie, située dans un pays imaginaire, la Muxie, où opère l’entreprise EDM, et construite sous forme de scénarios suivis de commentaires. Dans l’un d’eux j’écrivais :
L’utopie apparaît alors comme un dispositif de communication efficace pour permettre l’expression dans les organisations de tels contenus. En situant la réflexion dans un pays de nulle part, le discours utopique signale clairement qu’il ne revendique aucun réalisme, et qu’il n’a aucune intention de normativité. Discours à l’écart des enjeux de l’action, l’utopie permet d’assumer les risques d’erreurs et d’hérésies. […] Les Chroniques ne sont pas, bien entendu, uniquement définies par leur statut de réflexion utopique signalée par la Muxie, elles sont aussi caractérisées par une forme particulière dont nous relèverons trois traits :
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9Depuis trente ans, au travers des questions de management des projets d’innovation et d’organisation de la R&D, je n’ai jamais vraiment quitté la thématique des relations entre les technologies et les nouveaux usages qui leur sont associés. En relisant les commentaires méthodologiques que nous avions adjoints à la fin des Chroniques muxiennes, je reste frappé par leur actualité.
10Le premier enseignement de cette recherche, c’est la difficulté extrême de l’exercice. La prospective des usages ne se décrète pas. Au-delà de la dénonciation du pouvoir des technocrates, au-delà des bonnes volontés politiques pour une participation des « utilisateurs » – qu’ils soient citoyens, consommateurs ou employés – l’exercice demande une intelligence méthodologique profonde pour ne pas tomber rapidement dans la banalité, les généralités peu opératoires et les frustrations de ceux qui ont été déçus, après avoir cru pouvoir peser sur leur avenir. Comprendre les blocages rencontrés par de telles démarches, identifier ce qui permet de les dépasser, par-delà les conventions méthodologiques et l’apparence de sérieux des dispositifs, analyser sans complaisance l’expérimentation, ce qui conduit souvent à montrer que les effets surprenants et non désirés résultent de la même logique que celle qui fonde l’efficacité créative recherchée… autant d’enseignements qui font des Chroniques muxiennes une lecture précieuse pour ceux qui, aujourd’hui comme hier, sont confrontés à la question de la prospective des usages.
11Le second, c’est le besoin persistant pour les entreprises de construire des modes opératoires pertinents pour anticiper des ruptures et de le faire en coopération avec des chercheurs et des clients. Le questionnement d’EDF apparaissait, à l’époque, original. Il est aujourd’hui commun au grand nombre des entreprises qui vivent des univers de produits en perpétuelle redéfinition et qui, pour éclairer leurs trajectoires, ont compris les limites des approches traditionnelles du marketing, qui demandent aux clients ce qu’ils veulent, ou qui les font réagir sur les produits existants. Les travaux actuels sur l’utilisation de « démonstrateurs », le développement spectaculaire des démarches de « scénarisation » dans les phases exploratoires de la conception, ou l’utilisation de mondes virtuels sur le Web procèdent, à mon sens, des mêmes principes que ceux que j’ai décrits dans ce commentaire, notamment dans ce que j’appelais alors leur caractère figuratif.
12Le texte qui suit, écrit par Jacques Girin en 1980, est l’un des scénarios composant les Chroniques muxiennes. Il fut, à l’époque, particulièrement remarqué par les journalistes et donna lieu à de nombreux commentaires. Il trouve ici sa place, non seulement comme document permettant de mieux saisir la nature de l’opération de recherche en question, mais aussi pour ses qualités narratives et humoristiques, ainsi que pour son actualité.
13Soirée électrique
14Pierre Martin venait de repousser la porte de son appartement lorsqu’un « bip-bip » familier se fit entendre ; son télécran l’avertissait que des messages avaient été enregistrés pour lui pendant son absence. Le temps de déposer son pardessus et sa serviette, il s’empressa de solliciter le bouton « RM » (pour « restitution de messages »), espérant vaguement que Judith se serait enfin décidée à l’appeler. Un premier message apparut en lettres fluides et brillantes comme le mercure :
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16Non, cela n’était pas nécessaire. Il se souvenait des opérations exigées pour faire apparaître sur son écran la lettre recommandée : introduire sa carte magnétique personnelle ; indiquer son numéro d’identification confidentiel ; appuyer sur « LR »… Il disposerait alors de cinq secondes pour actionner la touche « NR » (« non reçu »), au cas où le message n’apparaîtrait pas immédiatement, ou serait illisible pour une raison quelconque. Il se dit à nouveau qu’il devrait faire reprogrammer son télécran
17La touche « RM » continuait à clignoter, ce qui signifiait que d’autres messages étaient en attente. Il la pressa une nouvelle fois :
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19Pierre Martin sourit en songeant à l’histoire de son arrière-grand-père, qui passait toujours un coup de téléphone pour avertir qu’il avait écrit une lettre. EDM se mettrait-elle aussi à radoter ?
20Le voyant s’était éteint ; pas d’autres messages à espérer. Il décida qu’EDM pourrait attendre un peu, et entreprit de vaquer à ses occupations vespérales habituelles. Whisky, radio en sourdine, « préparer le repas », c’est-à-dire mettre au four le plat tout prêt, commandé le matin même, qu’il avait trouvé devant sa porte en rentrant. Dîner rapide, suivi d’une tasse de café.
21Puis il s’installa confortablement au fond de son vieux fauteuil de cuir fauve, et entreprit de lire son téléjournal personnalisé en fonction de ses goûts, de sa formation, et de ses préférences politiques. Il était à nouveau question de la « crise énergétique ». Décidément, les choses avaient bien changé en Muxie, depuis l’euphorie des premières découvertes pétrolières ! Depuis qu’on savait les ressources réelles bien inférieures aux estimations de départ, on commençait à recenser les gaspillages engendrés par le rythme frénétique d’industrialisation du pays, et à rechercher dans tous les domaines les économies possibles. D’autant que l’on avait cru pouvoir miser sur une augmentation régulière du rythme d’exploitation du pétrole pour faire face aux échéances des énormes emprunts contractés à l’étranger : la colossale dette extérieure imposait maintenant de réserver presque toute la production pour l’exportation.
22En prenant connaissance des commentaires de « son » journal sur ce sujet, il éprouva le sentiment de malaise qui le saisissait depuis quelques temps au bout de quelques minutes seulement de lecture. Ce qu’il avait tout d’abord considéré comme un excellent organe d’information lui semblait maintenant un miroir trop précis de ses propres pensées et, qui sait, une menace de manipulation.
23Il chassa de son esprit ces pensées peu réjouissantes en consultant au télécran les programmes de télévision de la soirée. Comme il ne voulait pas voir défiler les titres de la bonne centaine d’émissions disponibles chaque soir grâce aux satellites, il prit la précaution de demander une présélection consistant à exclure toutes celles qui ne seraient pas réalisées dans l’une des trois langues qu’il pratiquait, à moins qu’il ne s’agisse d’un concert ou d’un match de tennis. Il choisit un film français des années cinquante.
24Le générique finissait à peine de se dérouler lorsque la lumière s’éteignit, suivie immédiatement par l’écran de télévision, qui prolongea seulement son agonie par quelques ridicules zébrures lumineuses. Seule l’horloge incorporée continuait à clignoter bêtement les secondes : il était huit heures vingt-huit. Pierre Martin dut s’extraire d’une certaine torpeur télévisuelle déjà installée par la grâce de l’habitude, avant de remarquer que les lumières de l’immeuble d’en face étaient restées allumées ! Un appel à ses voisins du dessus (qui étaient aussi des amis) acheva de le convaincre qu’il était le seul concerné par cette panne inopinée. Saisir sa lampe de poche – enterrée au fond du tiroir de la commode – ne lui coûta que quelques contusions, une chaise renversée, et un verre cassé. Il se dirigea vers le tableau électrique. Examen des fusibles, manipulations rageuses du disjoncteur, rien n’y fit… En désespoir de cause, il eut l’idée d’essayer les réclamations EDM, sans bien voir, au fond, en quoi l’entreprise nationale pouvait être rendue responsable de sa mésaventure : une panne aurait dû toucher aussi ses voisins. Une coupure ? Mais quelles raisons, puisqu’il avait opté pour le prélèvement direct sur son compte en banque, et que celui-ci était régulièrement approvisionné ? Et puis, en admettant qu’EDM ait envoyé quelqu’un à une heure aussi tardive pour lui couper le courant, on aurait probablement frappé à sa porte pour l’avertir. Peut-être, se disait-il, pourront-ils au moins me suggérer une solution, m’apporter des éléments d’explication rationnelle…
25Encore fallait-il, avant d’accéder à un interlocuteur capable de saisir la nature extraordinaire de son problème, franchir le barrage de la réclamation automatisée, à laquelle on avait affaire en priorité. Il lui faudrait parcourir avec l’ordinateur le labyrinthe des questions-réponses codifiées
26Il composa sur son télécran les simples mots EDM Réclamations, laissant le soin à l’appareil de faire quelque chose qu’il imaginait analogue à la composition d’un numéro de téléphone, mais qui relevait peut-être d’une toute autre logique. En tout cas, il ne fut pas surpris d’obtenir rapidement une réponse :
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Quel est votre problème ?
01 Facturation.
02 Fourniture de courant.
03 Travaux ou modifications.
04 Autres problèmes.
28Tentation de répondre « 04 », dans l’espoir d’échapper plus rapidement au processus automatique. Désespérément sincère, et aussi un peu curieux de savoir si le cas où il se trouvait avait été prévu, il répondit « 02 » :
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30Pierre Martin se contenta d’appuyer sur une touche affectée spécialement à cet usage. S’il avait appelé depuis un autre poste que le sien, il aurait dû effectivement taper laborieusement la succession des lettres et des chiffres composant son nom et son adresse (il n’avait jamais pu satisfaire ses velléités d’apprendre à manipuler tous ces claviers avec l’aisance d’une dactylo professionnelle
31La question suivante se fit attendre, comme si l’ordinateur réfléchissait. Finalement, ce ne fut pas une question :
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33(Cette manie qu’avaient les ordinateurs de vous appeler par votre nom ! « Personnalisation », disaient ceux qui les programmaient…)
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35« Eux ? » Probablement un autre ordinateur ! Avant même d’être indigné, Pierre Martin fut surtout stupéfait. D’abord, que signifiait cette « coupure par télédisjonction » ? Il lui revint que, quelques années auparavant, une campagne d’information d’EDM (il n’était plus question de publicité depuis la nouvelle crise énergétique) avait pris pour thème la « télédisjonction ». « Avec la télédisjonction, changez d’appartement sans problème »… Ce nouveau système, auquel il n’avait guère prêté attention sur le moment, permettait d’interrompre et de rétablir à distance la fourniture d’électricité, sur simple demande de l’abonné : cela évitait effectivement des délais souvent irritants lors d’un déménagement, quand il fallait attendre l’intervention d’un agent.
36« Ils » avaient ensuite commencé à utiliser le procédé pour sanctionner automatiquement ceux qui attendaient trop longtemps pour payer leurs factures, et fortement conseillé aux distraits (et aux autres) d’opter pour le débit automatique. Ce que fit Pierre Martin, pour ne pas avoir d’ennuis. Voilà qu’ils se mettaient maintenant à s’en servir pour obliger les gens à lire leur prose !
37Mais l’explication qu’on venait de lui donner aussi obligeamment supposait surtout qu’ils avaient été avertis de l’heure à laquelle il était rentré chez lui. Comment avaient-ils pu le savoir ? Avaient-ils des espions dans l’immeuble ? Des micros clandestins ? On ne pouvait surveiller ainsi les gens aussi tranquilles et inoffensifs que lui !
38Une hypothèse commençait à émerger confusément dans son esprit. Mais ce fut le télécran qui formula la réponse clairement et sans détours :
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Or par application des décisions prises ce matin en Conseil des ministres, nous sommes tenus de mettre en place dès maintenant les nouvelles mesures prévues pour faire face a la pénurie, et nous sommes dans l’obligation de nous assurer que chaque consommateur en a bien pris connaissance au préalable.
Votre alimentation électrique sera rétablie dès que vous aurez pris connaissance de cette lettre. Veuillez agréer, cher Monsieur Martin, etc.
40La « télémesure »
41« Payez exactement ce que vous consommez, au moment où vous le consommez » ; grâce à la télémesure, les tarifs avaient pu être différenciés peu à peu en tranches de plus en plus fines : heures creuses ou de pointe, jour ou nuit, jour ouvrable ou férié, saison, etc. Les ménagères économes de leurs deniers pouvaient consulter le détail du tarif pour savoir quel jour et à quelle heure elles avaient intérêt à faire leur lessive. Les calculateurs et les maniaques trouvèrent là l’occasion d’exercer leurs talents pour adapter leur existence et celle de leurs proches aux nécessités de l’épargne : l’un d’eux alla jusqu’à se lever une heure plus tôt pour utiliser sa brosse à dents électrique avant le tarif de pointe, et imposait à sa famille d’attendre neuf heures du soir (c’était généralement le milieu d’une émission) pour brancher la télévision. L’attrait de ce petit jeu était soutenu par le fait que les tarifs changeaient de plus en plus souvent, pour tenir compte des nouveaux comportements des consommateurs. Quant à Pierre Martin, il avait toujours négligé de se soucier de ces problèmes, et continuait à consommer au hasard de ses besoins, c’est-à-dire aux moments les plus défavorables. Il eut d’ailleurs la surprise de constater que son comportement, sans doute irrationnel aux yeux des techniciens, avait eu des conséquences curieuses sur son « profil EDM » personnel.
42Depuis longtemps – mais on ne le savait guère – l’entreprise nationale attribuait à ses clients deux notes (de zéro à neuf), indiquant s’ils étaient de bons ou de mauvais clients, et de bons ou de mauvais payeurs. Informée par un journal satirique, l’opinion s’émut que les consommateurs puissent être tenus dans l’ignorance de ce que n’importe quel agent EDM pouvait connaître sur leur propre compte, et l’on décida finalement de rendre publiques ces notations
43Pour l’heure, son problème était plus grave, car il n’avait toujours pas d’électricité, et sa lampe de poche commençait à donner d’inquiétants signes de faiblesse. Il dut se résoudre à passer par les fourches caudines de son interlocuteur anonyme, et entama la procédure pour prendre connaissance de cette maudite lettre recommandée. Introduire sa carte magnétique personnelle ; taper sur le clavier les six numéros de son code confidentiel (pour ne pas l’oublier, car ce code servait aussi pour toutes ses opérations bancaires et pour bien d’autres encore, il se l’était fait tatouer sur l’avant-bras gauche ; un coiffeur de la rive gauche avait fait fortune en lançant récemment cette nouvelle mode). La lettre apparut enfin et, au bout des cinq secondes fatidiques pendant lesquelles il pouvait encore prétendre ne pas l’avoir reçue en appuyant sur le bouton « NR », la lumière revint, en même temps que le son de la télévision.
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45(la formule était plus solennelle et – pour une fois – l’ordinateur renonçait à l’appeler par son nom).
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47Nous nous permettons d’insister sur le fait que ces dispositions prennent effet dès maintenant, etc.
Pierre Martin avait renoncé à regarder le film. Il éteignit la télévision. Un peu angoissé, il décida de jeter un coup d’œil à la situation de son compte bancaire, qu’il fit apparaître sur le télécran. Rien d’anormal ne semblait se passer. Il se dirigea vers la cuisine pour mettre en marche son four électrique, et revint se placer devant son télécran : les chiffres des centimes s’étaient mis à défiler à un rythme relativement lent, mais implacable.
Il était neuf heures un quart. Pierre Martin comprit qu’il ne lui restait plus qu’à aller se coucher. Lorsqu’il éteignit la dernière lumière, son télécran de chevet se mit à bourdonner. Il lut le message :
Le service des relations publiques d’EDM vous souhaite une bonne nuit…
[ 1] On trouvera une présentation et une discussion plus complètes de cette expérience dans D. Bayard, A. Borzeix et H. Dumez (dir.), Langage et organisation. Sur les traces de Jacques Girin, Palaiseau, Éditions de l’École Polytechnique, 2010.
[ 2] RESACT : « Recherche scientifique et amélioration des conditions de travail », action concertée lancée vers 1975 par la Délégation générale à la recherche scientifique et technique (DGRST, instance rattachée au Premier ministre), qui sera relayée par le PIRTTEM : « Programme interdisciplinaire recherche, travail, emploi et mode de vie ».
[ 3] LE TÉLÉCRAN. Les matériels qui correspondent aujourd’hui au « télécran » du scénario sont en cours d’expérimentation : TÉLÉTEL, TÉLÉTEX. Les caractéristiques importantes de ces systèmes sont de permettre, par l’intermédiaire d’un écran et d’un clavier, à la fois la communication, l’accès à des fichiers ou à des banques de données, et la réalisation à distance de certaines opérations (par exemple de passer des commandes à un magasin de vente par correspondance ou de réserver une place d’avion). On a imaginé, dans le scénario, que la gamme des opérations possibles pouvait être plus étendue, ce qui suppose (en particulier pour des opérations bancaires, et pour des « lettres recommandées ») un système d’identification ou d’accusé de réception (voir également le scénario « La revanche de Mademoiselle Vanos »).
[ 4] LE LABYRINTHE DES QUESTIONS-RÉPONSES CODIFIÉES. Une des difficultés qui apparaissent dans la mise en place de systèmes de communication par « écran-clavier » est le choix des algorithmes de dialogue avec la machine, étant entendu qu’ils ne doivent pas être trop laborieux, car ils seraient alors tout-à-fait dissuasifs. Le problème se pose déjà dans le cas des systèmes de documentation informatisée, par exemple.
[ 5] L’AISANCE D’UNE DACTYLO PROFESSIONNELLE. Dans aucun des scénarios, on n’est allé jusqu’à imaginer que l’on pourrait un jour supprimer le clavier pour ne garder qu’un écran sur lequel on pourrait écrire à la main. Le problème de la lecture par un ordinateur de textes manuscrits paraît en effet encore bien loin d’être résolu, alors que celui de l’apprentissage par tous les citoyens de l’écriture à la machine pourrait se poser un jour dans les écoles, maintenant que l’on propose des « initiations à l’informatique » accompagnées de travaux pratiques. La situation est exactement inverse de celle qui prévaut pour le « calcul mental », qui apparaît aujourd’hui bien désuet lorsqu’une calculette de poche est à la portée de n’importe quel écolier…
[ 6] LA TÉLÉMESURE. Le procédé existerait (information à vérifier) aux États-Unis. Le véritable viol de la vie privée que constituerait la situation décrite dans le scénario est heureusement une utopie, et poserait sans doute quelques problèmes techniques, s’il fallait discriminer les sautes de consommation induites par l’arrivée de quelqu’un chez soi, de celles qui résultent de la mise en marche d’appareils programmés, ou tout simplement asservis à un automatisme (un réfrigérateur, par exemple). Mais il semble difficile que l’on puisse se protéger de tels abus (à supposer que la volonté de les commettre existe à un certain moment) par simple référence à des textes de loi. Par exemple, la loi « informatique et liberté » pourrait-elle être opposée à des pratiques de ce genre ?
[ 7] LA NOTATION DES CLIENTS. Pour ce qui est des fichiers sur les personnes en général, la tendance actuellement visible dans nos sociétés est de juger de moins en moins admissible de ne pas pouvoir connaître le contenu des éventuelles fiches détenues par exemple par les administrations ou par la police. On voudrait pouvoir éventuellement les contester. Le problème des données que certaines entreprises peuvent mettre en fiches à propos de leurs relations avec leurs clients ne semble pas encore être vraiment posé, surtout s’il s’agit de données que l’entreprise tire exclusivement de ces relations, et non pas d’investigations plus ou moins occultes. Il n’est pas inimaginable que la revendication à la transparence s’étende un jour à ce domaine.
[ 8] TÉLÉDÉBIT EN TEMPS RÉEL. Rien d’analogue à ce qui est décrit dans ce scénario n’existe actuellement. Cependant, on a déjà expérimenté des systèmes où le paiement à la caisse d’un magasin se traduit par un débit en temps réel sur le compte du client, la caisse étant directement reliée à l’ordinateur de la banque : il faut cependant, d’un point de vue légal, qu’un circuit de documents écrits existe en parallèle (signature d’un bordereau par le client). L’extrapolation du débit en temps réel dans le cas des consommations électriques, si l’on dispose de la « télémesure » (et l’on a vu que celle-ci existait déjà) ne poserait peut-être pas de problèmes techniques insurmontables, mais se heurterait sans doute à de difficiles problèmes juridiques.