EMPAN | 87-93

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Les conduites à risque des jeunes comme résistance

David Le Breton*

« Il faut avoir beaucoup erré, s’être engagé sur bien des chemins pour s’apercevoir, en fin de compte, qu’à aucun moment on n’a quitté le sien. »Edmond Jabès, Du désert au livre.

L’adolescence en souffrance


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L’adolescence est en soi une expérience de dépouillement, d’arrachement à l’enfance et simultanément de reconstruction de soi, d’investissements de nouveaux objets. Le deuil de l’enfance appelle à la nécessité de tenir le coup, de traverser indemne le passage, en devenant un autre, mais en maintenant ou en acquérant le goût de vivre. L’adolescence ébranle les catégories de pensée, les valeurs qui avaient cours auparavant, elle prive des anciens repères aux parents, à la mère notamment. Le corps lui-même, comme ultime refuge de l’en-soi, paraît menacé de l’intérieur par les métamorphoses dont il est l’objet. Le corps, en tant qu’il est la chair du rapport au monde, relève simultanément du monde interne et du monde externe. Il est à la fois soi et non soi, marqué d’ambivalence par ses changements, par la sexuation qui le traverse, le sentiment qu’il est propriété des parents. Le corps incarne l’entre-deux, un soi déjà ailleurs dans le monde et un monde déjà en soi. L’adolescent ne l’a pas encore fait sien. Le compromis d’existence n’est pas encore élaboré.

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La souffrance adolescente, qui naît de la différenciation, est rarement nommable, à moins qu’elle vienne d’un événement traumatique qui a brisé l’existence en un avant et un après (inceste, viol, accident, séparation conflictuelle des parents…) ; souvent le jeune ne sait pas ce qu’il affronte, ce qu’il cherche, même s’il déplace parfois son malaise dans la société en dénonçant ses injustices, ses inégalités, son hypocrisie. Ce n’est finalement pas tant elle qu’il réprouve que ce à quoi il ne cesse de se heurter sans le comprendre. La souffrance est une redéfinition négative de l’existence à la suite d’une série d’événements ou d’un rapport au monde particulier, elle est toujours un affrontement symbolique à la mort en ce qu’elle disloque le sentiment d’identité et soulève un enjeu d’existence. Le jeune est en état de siège, il affronte une situation et/ou des affects qui restreignent sa marge de manœuvre sur le monde, et altèrent en profondeur son goût de vivre. Il se sent menacé dans son intégrité et sa continuité personnelles.

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Les matrices de résistance sont innombrables ; elles visent à réduire l’impact et à reprendre le contrôle, à établir un compromis pour pouvoir continuer à vivre, elles se croisent en conjuguant leurs avantages et en empêchant parfois le jeune de tenter le pire : elles sont de type psychologique comme celles décrites par la psychanalyse sous le nom de mécanismes de défense (clivage, déni, intellectualisation, etc.1). Elles relèvent aussi des ressources personnelles issues de qualités propres – estime de soi, humour, ténacité et courage à relever les défis et à se battre contre l’adversité, recours à l’imaginaire, etc. – ou de pratiques culturelles fortement investies : musique, danse, écriture, théâtre, sport ; ou encore d’une conviction religieuse, d’une adhésion à une cause politique, d’un investissement de l’école, d’une formation professionnelle, du recours aux marques corporelles ou à des ritualités contemporaines, etc. Le jeune puise également sa force de résistance auprès de ses proches : présence de personnes solides et chaleureuses dans l’entourage familial ou le voisinage, attention d’un enseignant, d’un éducateur, d’un juge compréhensif qui fait confiance au lieu de punir, rencontre amoureuse, parole juste ou main tendue au bon moment, etc. Ce sont là autant de ressources pour tenir le coup et ne pas rompre sous les assauts de la souffrance2.

Les conduites à risque ou les scarifications comme résistance

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Les modalités de défense sont parfois coûteuses pour l’économie psychique, et donc l’existence du sujet. La plupart des conduites à risque et des attaques au corps des jeunes relèvent de la résistance contre une souffrance en amont. Ce sont des défenses en dernière ligne, quand les autres modalités d’ajustement au réel ont échoué. L’ordalie est la dernière chance de ceux qui ont le sentiment d’avoir perdu la chance. Traqué dans ses ressources ultimes, le jeune ne peut plus s’en sortir qu’en acceptant d’en payer le prix. Le compromis devient une nécessité pour ne pas mourir. Les conduites à risque ou les scarifications ne sont pas des formes maladroites de suicide, mais des détours symboliques pour s’assurer de la valeur de son existence, se « réparer », se protéger d’une souffrance plus aiguë, rejeter au plus loin la peur de son insignifiance personnelle. Tentatives d’exister plutôt que de mourir. Rites intimes de fabrication du sens qui ne trouvent souvent leur signification que dans l’après-coup de l’événement, ce sont des formes paradoxales de résilience qu’il faut analyser en tant que telles. En manipulant l’hypothèse de sa mort, le jeune aiguise le sentiment de sa liberté, il brave la peur en allant au devant d’elle, en se convainquant qu’il possède à tout moment une porte de sortie si l’insoutenable s’imposait à lui. La mort entre ainsi dans le domaine de sa puissance propre et cesse d’être une force de destruction qui le dépasse.

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Les épreuves que les jeunes s’infligent avec une lucidité inégale sont des ritualisations sauvages d’un passage douloureux, ce sont des moments « transitionnels », ou plutôt leur corps lui-même est un objet transitionnel projeté parfois durement dans le monde pour continuer un cheminement lourd de désarroi. Au moment de l’adolescence, quand les assises du sentiment de soi sont encore à vif, fragiles, vulnérables, le corps est le champ de bataille de l’identité. Racine identitaire, il effraie simultanément par ses changements, les responsabilités qu’il implique envers les autres, la sexualisation, etc. Attache au monde, il est l’unique moyen de reprendre possession de son existence. L’ambivalence envers lui en fait un objet transitionnel destiné à amortir le heurt d’une entrée problématique dans l’âge d’homme. Le jeune le couve et l’écorche, le soigne et le maltraite, il l’aime et le hait avec une intensité variable liée à son histoire personnelle et à la capacité de son entourage à faire office ou non de contenant.

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Quand les limites manquent, le jeune les cherche à la surface de son corps, il se jette symboliquement (et non moins réellement) contre le monde pour établir sa souveraineté personnelle, trancher entre le dehors et le dedans, établir une zone propice entre intérieur et extérieur. Le corps est une matière d’identité qui permet de trouver sa place dans le tissu du monde, mais parfois non sans l’avoir malmené. Pour faire enfin corps avec soi, prendre chair dans le monde, il faut éprouver ses limites physiques, les mettre en jeu pour les sentir et les apprivoiser afin qu’elles puissent contenir le sentiment d’identité. L’engouement pour les marques corporelles (tatouages, piercings, etc.) peut être analysé comme une volonté de chercher ses « marques » avec le monde, au plus proche de soi, avec son corps3. Pour sauver sa peau, on fait peau neuve.

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Les conduites à risque sont des manières ambivalentes de lancer un appel à ceux qui comptent. Elles forment une manière ultime de fabriquer du sens et de la valeur, elles témoignent de la résistance active du jeune et de ses tentatives de se remettre au monde. Sans doute, pour nombre d’adolescents, les circonstances qui produisent la mise en danger de soi sont la reviviscence de la « crainte d’un effondrement qui a déjà été éprouvé4 ». Le soulagement n’est que provisoire et il convient de reproduire l’acte pour repousser encore la détresse sous une forme éventuelle d’addiction qui permet malgré tout de tenir le coup. En dépit des souffrances qu’elles entraînent, les conduites à risque possèdent un versant positif : elles favorisent la prise d’autonomie du jeune, la recherche de ses marques dans un tâtonnement malaisé, elles sont un moyen de se construire une identité.

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Elles n’en sont pas moins douloureuses et ambivalentes dans leurs conséquences à travers les dépendances, les blessures, les altérations de santé, d’estime de soi ou les morts qu’elles entraînent. Elles peuvent miner les possibilités de l’individu. Mais la souffrance est en amont, perpétuée par une conjonction complexe entre une société, une structure familiale, une histoire de vie. Les conduites à risque sont une manière radicale de s’en extraire, de forcer le passage pour accéder à un autre sentiment de soi. Les turbulences provoquées illustrent une volonté de se défaire de la souffrance, de se débattre pour exister enfin. Les tentatives de se dépouiller de la mort qui colle à la peau en l’affrontant symboliquement sont une forme de résistance à la souffrance, et non un abandon. Certes, le jeune est emporté dans le tourbillon, il paraît ne plus avoir prise sur la situation, mais en fait il se bat, il cherche à s’extirper de la souffrance avec des moyens qui ne sont sans doute pas les meilleurs aux yeux des autres, épargnés, eux, par les circonstances et ne comprenant pas la logique mise en œuvre. Ces conduites sur le fil du rasoir sont une tentative paradoxale de reprendre le contrôle de son existence, de décider enfin de soi quel qu’en soit le prix. Il s’agit de porter un coup d’arrêt à la souffrance. Se faire mal pour avoir moins mal dans son existence.

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« La résilience n’a rien à voir avec l’invulnérabilité », dit B. Cyrulnik5. Elle n’est pas davantage le fait de rester debout et ferme face aux assauts de la souffrance, elle implique parfois de se laisser emporter par le courant car il n’est plus possible de résister à sa puissance dévastatrice ; mais l’intention n’est pas de mourir, elle est de se ressaisir pour reprendre pied, même si ce savoir n’est pas conscient. Elle tient à l’aptitude à ne pas donner prise à la mort tout en la côtoyant, jouer avec elle sans se laisser dévorer par elle. Telle est par exemple la logique de la scarification. Le jeune en souffrance pourrait se plonger la lame dans la gorge ou s’entailler le visage, se couper une artère. Il semble aveugle dans ses attaques corporelles, et pourtant, justement, il ne brise pas les ponts, il joue avec le meurtre de soi, il ne meurt pas. Les scarifications protègent, même s’il faut en payer le prix. Les attaques corporelles traduisent une manière de se plier et de se redresser devant l’affect ou la situation sans se briser, de manifester une forme d’esquive efficace qui évite de se rompre. Elles permettent de faire face, ce sont des formes de coping, des comportements d’ajustement à une situation personnelle douloureuse6.

Des anthropologiques, non des pathologies

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Dans leur immense majorité, les conduites à risque ou les scarifications touchent des adolescent(e)s « ordinaires » qui ne souffrent d’aucune pathologie, au sens psychiatrique du terme, mais de meurtrissures réelles ou imaginaires de leur existence. Elles sont un recours anthropologique pour s’opposer à cette souffrance et se préserver. Elles sont une aire transitionnelle où s’enchevêtrent l’expérience émotionnelle et le processus de symbolisation. Il est malaisé d’identifier comme « pathologiques » les conduites à risque des jeunes sinon au sens étymologique du pathos, c’est-à-dire de la souffrance qui les imprègne. Les circonstances ne leur laissent pas le choix des moyens pour s’en sortir. Mais surtout, ces conduites constituent dans le même mouvement une résistance contre une violence plus sourde qui se situe en amont dans une configuration relationnelle ou sociale. Une économie psychique s’élabore dans la perspective de protéger de la mort ou d’une souffrance plus intolérable encore. Le comportement se dresse contre l’affect douloureux en lui opposant son cran d’arrêt. Plutôt que de le réduire à une nosographie éventuelle venant trancher entre le normal et le pathologique comme catégories immuables, dans l’indifférence à sa singularité propre et aux épreuves personnelles traversées par le sujet, il importe d’en interroger la signification et de comprendre en quoi les conduites à risque, même si elles mettent en danger l’existence, à un autre niveau plus essentiel, la protègent aussi.

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L’énonciation du pathologique, surtout en ce qu’elle implique de mesures administratives ou institutionnelles7, est un jugement de valeur redoutable qui transforme en essence ce qui est sans doute un moment provisoire, destiné à disparaître si l’on n’y prête pas une attention trop sévère. Ce qui n’était qu’une parade devient alors parfois une pathologie. « Nous ne savons pas très bien, écrit O. Mannoni, s’il y a des crises d’adolescence qui sont déjà le début d’une maladie mentale, et d’autres qui ne deviennent maladie mentale que parce qu’on les a contrariées8. » Les modes de défense d’un adolescent n’ont pas la gravité de ceux d’un adulte. La fixation nosographique peut être lourde de conséquences. Contrairement en cela à des hommes ou des femmes plus âgés, les adolescent(e)s sont dans un passage qui reste plein de virtualités, avec un sentiment d’identité encore labile. Le recours à des formes de résistance qui paraissent radicales n’est pas nécessairement une promesse de pathologie, mais une forme d’ajustement personnel dans une situation de menace. « La symptomatologie de l’adolescent est trompeuse, parce que nous pouvons avoir des symptômes apparemment très graves, qui traduisent ce triple tableau où nous percevons les trois éléments de répudiation du corps, de dépression et d’idéalisation et qui, cependant, cèdent avec une remarquable facilité à l’occasion d’une rencontre soit avec un thérapeute, soit avec quelqu’un qui ne l’est pas », dit E. Kestemberg9. Dans l’immense majorité des cas, les conduites à risque ou les attaques au corps ne durent qu’un moment, elles sont abandonnées au fil du temps. Le temps est le premier remède des souffrances de l’adolescence, pensait autrefois Winnicott.

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Les souffrances adolescentes relèvent moins du pathologique que d’un écart provisoire lors d’une douloureuse naissance à soi-même. Pour les combattre, le jeune recourt à des figures anthropologiques comme le sacrifice et l’ordalie. L’accouchement ne va pas toujours de soi, il implique le corps à corps avec le monde. Ce sont des moments de turbulence, de crise personnelle, mais dont en principe il se défait au fil du temps en instituant une relation avec le monde l’autorisant à vivre avec le sentiment que l’existence en vaut la peine. Cette phase est une confrontation au principe de réalité, une acquisition des limites symboliques qui le situent en acteur créatif au sein du lien social. Les souffrances adolescentes participent de manière courante à la nécessité de l’accommodement au monde dans un remaniement radical des investissements antérieurs, elles se guérissent par l’écoulement du temps et les expériences successives du jeune qui prend peu à peu ses marques.

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L’individu tente de se frayer une issue lui permettant d’être enfin soi. Le passage à l’acte de l’entame corporelle ou de la conduite à risque conjure une catastrophe du sens, il en absorbe les effets destructeurs en la fixant sur la peau et en essayant de la reprendre en main. Les blessures corporelles délibérées ne sont pas plus des indices de folie que la plupart des tentatives de suicide, des fugues, des troubles alimentaires ou d’autres formes de conduites à risque des jeunes générations. Martine, qui s’est longtemps coupé autour de ses vingt ans, le dit avec force : « Les coupures, c’était la seule manière de supporter cette souffrance. C’est la seule manière que j’ai trouvé à ce moment là pour ne pas vouloir mourir10. » Signaler le caractère anthropologique de ces conduites en insistant sur leur qualité provisoire ne signifie nullement qu’il faut laisser l’adolescent se meurtrir. Si les conduites à risque sont des appels à vivre, elles sont aussi des appels à l’aide. Elles sollicitent une reconnaissance, un accompagnement du jeune en souffrance, une compréhension de ce que les conduites à risque ou les scarifications ne sont que les signes d’une souffrance intense en amont. Prenant l’exemple de la tentative de suicide, M. Perret-Catipovic note qu’elle « est aussi ouverture d’un système qui, jusque-là, pouvait être intangible, inébranlable. Il faut absolument profiter de ce moment d’ouverture pour engager un dialogue, le plus vite possible11 ». L’acte de passage (et non le passage à l’acte) que sont la plupart du temps la conduite à risque ou les scarifications est un levier thérapeutique, une accroche pour une reprise de parole ou un accompagnement.

L’ordalie et le sacrifice comme ultime recours

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Le sacrifice d’une part de soi dans l’attente inavouée, inconsciente d’une réponse, c’est-à-dire le retour à une existence propice, est une tentative de solliciter un Autre, au-delà du social. En reprenant le contrôle, en devenant un acteur plus ou moins lucide de sa souffrance par l’immersion consentie dans la douleur, le danger ou le retournement contre le corps propre, il s’agit de provoquer un échange symbolique avec la mort, ou plutôt avec un signifiant au-delà du social infiniment plus puissant. Sollicitation d’une instance métaphysique pour retrouver la légitimité d’exister mais qui passe par le risque de se perdre. Il s’agit de fabriquer de l’identité avec la douleur ou la mort, en prenant l’initiative sous la forme d’un défi ou d’un passage à l’acte. Échange symbolique car il faut accepter de perdre ou de se perdre, de mourir même, pour pouvoir vivre mais surtout pour gagner une sensation propice de soi, se cabrer face à un manque à être et s’en délivrer, en éprouvant le sentiment que finalement la vie vaut la peine qu’on s’y attache. En faisant le sacrifice d’une part de soi, ou en s’offrant au risque non négligeable de mourir, l’individu est en quête d’une modification de soi.

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À l’insu de celui qui la met en jeu, la conduite à risque est un pari pour exister, un jeu symbolique avec la mort qui se révèle l’ultime moyen de maintenir le contact. Telle est la structure de l’ordalie, une figure radicale du sacrifice : jouer le tout pour le tout, au risque de se perdre, mais avec l’éventualité de gagner une légitimité à son existence. Pour le jeune, la société a implicitement émis un jugement négatif à son encontre. Il ne se reconnaît pas ou mal dans ce qu’il en perçoit. Quant aux personnes affectivement importantes à ses yeux, elles ne le rassurent pas davantage sur la valeur de son existence. Puisque la société est disqualifiée, il interroge une autre instance : s’il réussit à échapper à la mort après avoir été un instant à son contact, une réponse lui est donnée, positive cette fois, celle de sa valeur personnelle. L’ordalie est un rite oraculaire, une interrogation sur le temps. Elle énonce une prédiction sur l’avenir en disant si l’existence mérite qu’on aille à son terme. Ces conduites sont une manière de jouer son existence contre la mort pour donner sens et valeur à sa vie12.

Tenir le coup

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Si la résilience est une résistance au choc, les conduites à risque qui accompagnent la zone de turbulence de l’adolescent lui permettent de plier sans se rompre, elles lui procurent une élasticité qui le protège contre l’adversité. Le succès de ces formes paradoxales de résistance est à évaluer au regard de l’histoire et de la situation vécues par l’individu davantage qu’à leurs incidences sur le monde extérieur. L’efficacité d’une résistance se mesure dans l’après-coup, quand l’individu est en mesure de se retourner sur le passage délicat qu’il vient de franchir et qu’il est désormais l’acteur de son existence. Plongé dans la détresse, le jeune est seul à savoir comment s’en sortir, même si cette connaissance dépasse sa conscience. Toute défense est dangereuse, posait déjà Anna Freud, en ce qu’elle met l’individu en porte-à-faux et menace de restreindre sa marge de manœuvre sur le monde. Mais les épreuves qu’il s’inflige tentent de remédier aux souffrances éprouvées et elles se résolvent la plupart du temps sans séquelles pour l’existence ultérieure. À l’inverse, elles ont parfois la vertu de conférer une lucidité plus grande sur le monde, d’avoir eu tant de difficulté à le rejoindre. Dans la traversée de sa souffrance, le jeune a senti la précarité de sa condition et de sa personne, désormais il vit en sachant ce qu’il aurait pu perdre13. D’où la dimension parfois « initiatique » de ces épreuves, leur valeur de rites de passage, non pas au sens traditionnel du terme, mais à un niveau strictement personnel qui exige de redéfinir anthropologiquement la notion. Il s’agit de rites personnels de passage, c’est-à-dire de rites de contrebande, allant à contre-courant de la société qui cherche à les prévenir14.

David Le Breton*

Notes

[ *] David Le Breton, professeur de sociologie, 9, rue du Fondeur, 67300 Schiztigheim.

[ 1] Voir par exemple S. Ionescu, M. M. Jacquet, C. Lhote, Les mécanismes de défense. Théorie et clinique, Paris, Nathan, 2001 ; A. Freud, Le moi et les mécanismes de défense, Paris, puf, 1993.

[ 2] Sur la résilience, voir par exemple B. Cyrulnik, Un merveilleux malheur, Paris, Odile Jacob, 1999 ; B. Cyrulnik (sous la direction de), Ces enfants qui tiennent le coup, Paris, Hommes et perspectives, 2000 ; M. Manciaux (sous la dir. de), La résilience. Résister et se construire, Genève, Cahiers médico-sociaux, médecine et hygiène, 2001 ; G. E. Vaillant, The Wisdom of the Ego, Cambridge, Harvard University Press, 1993 ; S. Tomkiewicz, L’adolescence volée, Paris, Pluriel, 1999.

[ 3] D. Le Breton, Signes d’identité. Tatouages, piercings et autres marques corporelles, Paris, Métailié, 2002.

[ 4] D. Winnicott, « La crainte de l’effondrement », Nouvelle revue de psychanalyse, n° 11, 1975, p. 38-39.

[ 5] B. Cyrulnik, Un merveilleux malheur, Paris, Odile Jacob, 1999, p. 74.

[ 6] D. Le Breton, La peau et la trace. Sur les blessures de soi, Paris, Métailié, 2003.

[ 7] Je ne remets nullement en cause ici les mesures d’éloignement de la famille qui s’imposent parfois pour protéger le jeune de la violence subie dans sa famille, mais plutôt les mesures qui oublient qu’il n’est que le symptôme d’un groupe familial et qu’il essaie à sa manière de s’en sortir.

[ 8] O. Mannoni, « L’adolescence est-elle “analysable” ? », dans A. Deluze, B. Gibell, J. Hebrard, O. Mannoni (sous la direction de), La crise d’adolescence, Paris, Denoël, 1984, p. 30.

[ 9] E. Kestemberg, L’adolescence à vif, Paris, puf, 1999, p. 215.

[ 10] Sur les scarifications, cf. D. Le Breton, La peau et la trace, op. cit.

[ 11] Perret-Catipovic, « Pendant la tourmente, tumultes et silences », dans P. Huerre et L. Renard, Parents et adolescents. Des interactions au fil du temps, Toulouse, érès, 2001, p. 137.

[ 12] Sur l’ordalie, cf. D. Le Breton, Passions du risque, Paris, Métailié, 2000 ; Conduites à risque. Des jeux de mort au jeu de vivre, Paris, puf, 2003.

[ 13] Un exemple parmi bien d’autres dans un ancien volume d’Empan (n° 30, 1998), le témoignage d’Edwige, aujourd’hui « rescapée » de ces conduites à risque : « Je peux affirmer désormais qu’il s’agissait d’une étape de ma vie, aussi difficile fût-elle. Mais à cette époque, je n’aurais jamais cru arriver à tant de bonheur : j’apprécie chaque instant de joie que je rencontre […] Une chose est sûre pour moi : le monde peut être pourri, mais la vie que je construis est belle » (p. 21). Voir aussi dans le même volume, l’article de Bruno Ranchin : « Les conduites à risques : rites initiatiques ou visites ordaliques. »

[ 14] Voir par exemple D. le Breton, Conduites à risque, op. cit.

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