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L’enfant, sa famille, son histoire : qui sait ?
Jacques Loubet
1Questionnant l’enfant et son origine, il est apparu nécessaire de définir le cadre de travail, l’espace thérapeutique pour pouvoir mettre en lumière ce qu’il en était de la transmission, de la transgression, du secret, de ce qui se communique dans la chair des mots.
2Ce qui ne peut s’inscrire dans le symbolique s’écrit à même la chair dans le réel.
3Par le biais des histoires de vies, je vous parlerai de la répétition, de la transgression, du secret mais aussi de l’écriture et des rapports aux juges et aux magistrats.
4Pour travailler, il faut un cadre institutionnel, que ce soit en internat ou en aemo ; c’est dans la transversalité institutionnelle que l’on peut apporter une réponse aux besoins de l’enfant ou de l’adolescent pris en charge, des questions peuvent surgir créant ainsi un espace thérapeutique. Le travail avec les familles est un possible qui vient s’ouvrir aux champs éducatifs se bornant souvent à une évaluation descriptive, méthodique et quotidienne de l’adolescent.
5Notre efficacité thérapeutique reste très limitée si nous travaillons hors du champ de la famille, car comme le dit Jacques Lacan : « L’enfant [agit] en tant que vérité du symptôme familial. » Est-ce que les travailleurs sociaux ne se doivent pas d’entendre cette vérité ?
6Pourtant, dans la production du lien social, l’apport de l’ethnologie reste incontournable. C’est dans le passage de la nature à la culture qu’intervient le symbolique, permis-interdit, qui fonde les règles du mariage, de la parenté et de la filiation.
7Claude Lévi-Strauss donnait pour objet aux sciences structurales ce qui offre un caractère de système, la modification d’un élément entraînant celle de tous les autres. Cette transformation produit une perpétuelle mouvance. Il s’agit de faire fonctionner un mode qui puisse rendre compte de tous les faits observés. C’est la constitution d’un puzzle, ramener des pratiques particulières à des problèmes particuliers à des problèmes généraux que se pose l’homme en société. Claude Lévi-Strauss considère le groupe humain, les représentations de type collectifs. Les associations se passent par rapport à un groupe constitué.
8Or nous dit Lévi-Strauss, la culture commence avec la règle ; il en déduit que l’interdit de l’inceste marque le passage de la nature à la culture et exprime à la fois l’animalité et l’humanité de l’homme. La prohibition de l’inceste peut ainsi être comprise comme la face négative de l’exogamie qui contraint tout homme à prendre épouse en dehors du groupe. Lévi-Strauss constate ainsi que ce que l’on appelle généralement « système de parenté » recouvre deux ordres très différents de réalité : il y a d’abord des termes par lesquels s’expriment les différents types de relations familiales.
9Cela amène que les divers types de relations sont construits par le langage, celui des lois, des règles, des codes sociaux. C’est bien de cette mise en mots, et non en scène, dont il s’agit dans le dispositif thérapeutique. Lors d’un entretien avec la famille, l’enfant est en position d’expert, d’où une nécessaire alliance thérapeutique entre famille et institution. Il s’agit que l’institution positionne les parents en tant que parents. Le dispositif du binôme éducateur-psychologue y trouve tout son intérêt, l’éducateur étant parfois plus qu’il ne le voudrait du côté de l’enfant. Suite à l’entretien, il doit y avoir un temps de supervision avec une personne extérieure à l’équipe afin de reprendre ce qui a été mis en mots, les errances, les tâtonnements qui mis au travail permettent d’ajuster une réponse plus adéquate.
10Pour l’éducateur qui travaille en internat, il lui faudra restituer aux parents la réalité partagée en présence proche avec l’enfant dans la vie quotidienne. L’éducateur, le psychologue, sont des médiateurs dans la relation famille-enfant. Le dispositif part de la présence-absence pour un placement en internat de semaine, d’où l’intérêt que ces jeunes rentrent chez eux le week-end. Cela va instaurer un travail qui porte essentiellement sur la séparation et les différents changements induits par le placement. Cela permet une articulation logique du travail avec la famille. Ces rencontres ont pour effet de rendre compte du travail réalisé avec le jeune, mais elles permettent aussi de mesurer les déplacements qui s’inscrivent au sein de la famille suite à la prise en charge. Ce travail est primordial, il amène à reconnaître l’enfant dans son origine. Il demande à l’éducateur de réenvisager les places de chacun, ce qui permet de concevoir une parole où chaque acteur se trouve lié à l’enfant dans une position particulière. Ce dispositif rend possible une remise en mots de la situation familiale. Lorsque l’on a affaire à des adolescents, la présence de la mort, du néant, l’émergence de la sexualité repoussée au second plan pendant la période de latence, resurgissent en même temps que le besoin d’être.
11Se pose ici la question du contenant et du contenu. Comment faire pour que le sujet puisse trouver une intégrité psychique ? Puisse tenir debout ?
12L’adolescent lui aussi a une part de responsabilité dans son développement : il faut qu’il reconnaisse des personnes qui font sens pour lui, éducateurs, psychologues ; le travail avec les familles vise également à ce qu’il arrive à trouver sa place dans une lignée : mère, père, fratrie ; tout cela va jouer un rôle important dans les processus identificatoires. Ces jeunes, troublés du comportement, sont souvent dans un sentiment d’opacité, l’autre est aussi le semblable, le frère et l’ennemi, un retour du même qui ne peut lui faire étayer ses questions : qui suis-je ? Qu’est-ce que je fais ? Pourquoi ?
13Il s’ensuit un mélange de quête d’amour jamais assouvie et de brisures, parce que tout est dérisoire par rapport à la demande initiale qui, n’étant pas cernée, ne peut s’exprimer dans le langage. On assiste à la toute-puissance et on travaille avec la famille et avec l’adolescent sur ses passages à l’acte. On tente de les mettre en mots. Maux pour mots.
14La violence, les insultes sont un retour dans l’inconscient du refoulé, ça met à mal le discours courant, je ne peux m’empêcher, de voler, de fuguer…
15Nous voyons avec les parents que l’amour n’est pas suffisant, quand il y manque le principe de séparation ; ces manifestations de violence qui se répètent parfois même dans la réunion avec la famille demandent une élaboration pour que l’adolescent soit face à une question, comprenne qu’il existe d’autres objets que lui-même.
16Ce que Freud appelle la civilisation, c’est un lien social ordonné par le langage. L’être humain est le seul animal capable de remonter et d’anticiper le temps. Remonter le temps pour interroger son origine. Ne plus être à toutes les places, mais se situer dans une lignée : fils de…, petit-fils de…
17Ne plus être à toutes les places, devenir un parmi d’autres. Cette reconstitution est importante dans la mesure où dans l’inconscient, les inscriptions sont intemporelles, sorte de temps hors du temps ; on peut se perdre en une vaste salade russe où en fait, parents, grands-parents s’équivalent ; il faudra arriver à un temps qui s’intègre au beau temps du sujet.
18Il en est de même pour l’éducateur : il doit devenir un sujet qui s’humanise en renonçant à sa toute-puissance et en faisant l’apprentissage douloureux de la castration ; il doit, cela va de pair, être au clair avec sa propre histoire familiale, sinon il ne verra pas les parents comme des êtres en souffrance mais comme des persécuteurs. Il ne peut faire l’économie de ses propres relations parents-enfants et de sa place de père dans sa généalogie.
19Des vies qui font des histoires, des histoires qui fondent des vies. Le secret s’inscrit au cœur même de la langue dans les pratiques sociales. Quelle zone d’opacité, quelle lisibilité je donne à voir et à entendre dans mon travail ? On ne peut qu’inciter les travailleurs sociaux à écrire. Cela veut dire aussi donner à voir une certaine lisibilité dans le travail social. La relation de confiance peut dès lors être ébranlée ou instaurée. La justice de la famille (juge des enfants, juge aux affaires familiales) s’entoure des avis de ceux qui sont des professionnels de l’enfance. Les rapports éducatifs, psychologiques ou médicaux, les enquêtes sociales balisent le parcours des familles en justice.
20Les écrits sont l’écriture de la parole du sujet et, dans les dossiers judiciaires, les seuls documents contenant une mise en mots des actes des familles et des enfants sont écrits par des travailleurs sociaux, ce qui aboutit à une décision de justice, mais également à la transformation par le juge en texte juridique.
21Cette responsabilité amène à ce que de nombreuses mauvaises évaluations (quant à leur rédaction) soient suivies de nombreux mauvais rapports.
22Il faut une description minutieuse détaillée et précise. L’inacceptable, c’est un rapport imprécis et non justifié. Un rapport imprécis, c’est un piège tendu aux familles. S’il y a une méconnaissance du travail social, pouvons-nous prétendre à une reconnaissance de celui-ci ? Ne travaillons-nous pas alors en secret ?
23Il s’agit de séparer la sphère privée de la sphère publique. Tout en s’impliquant, la non-implication ressemble à ces phrases toutes faites : « On pense que, peut-être… », il s’agit pourtant de bien mesurer la portée des mots.
24Cela tient de la dimension de l’éthique qui pose la question du côté du sujet, de sa façon d’être au monde ; le sujet est le produit de la parole. Nul ne peut choisir à la place d’un autre. L’éthique renvoie à l’éducateur de répondre de ses actes, de donner à voir et à lire ce qu’il engage dans la relation éducative. Chaque situation doit être évaluée minutieusement : un père qui, par exemple, a la garde de ses enfants et s’alcoolise le soir, est-il maltraitant ? L’éducateur peut dire qu’il ne met pas ses enfants en danger, qu’il est juste et protecteur. Quel écrit sera à même de rendre compte de la situation ? Le travail social doit se déprendre du jugement moral pour pouvoir être non pas protégé mais référé à l’éthique qui l’engage dans sa parole, son écriture et ses décisions éducatives. Qu’il le veuille ou non, il a du pouvoir, il est aussi un relais de la violence symbolique.
25Lacan formulait que les enfants poursuivent une phrase commencée par leurs parents. Les enfants la reprennent au point de questionnement où les parents l’ont laissée. Parents et enfants sont pris dans une chaîne signifiante, d’où le concept de filiation, primordial dans l’éducation spécialisée.
26S’il y a un désir, c’est parce qu’il y a de l’inconscient, c’est-à-dire du langage qui échappe au sujet dans sa structure et ses effets. Il y a toujours au niveau du langage quelque chose qui est au-delà de la conscience, et c’est là que peut se situer la fonction du désir. Elle est celle du langage, du « parlêtre », du sujet de l’inconscient qui est déterminé par ses propres signifiants mais aussi par ceux de toute la lignée, parents, grands-parents…
27Je me souviens de cet adolescent de 17 ans, Thierry, parfois superbe de chagrin, il me parlait toujours de son voisin, il accrochait, disait-il, avec lui. Un jour, sa mère me dit à la fin d’un entretien : « Le voisin est son père. » J’ai alors dit simplement à la mère : « Il a le droit de savoir, dites-lui ! » Thierry avait un ulcère à l’estomac, un ulcère c’est une plaie, un trou. Sa mère lui dit la vérité ; il eut un jour cette phrase magnifique : « C’est pas l’ulcère qu’il faut soigner, c’est autour. » Si on ne peut broder autour du trou, on inscrit dans le corps, dans le réel, dans l’impossible, c’est notre tribut à payer par le langage : cette trouée de l’être où vient s’immiscer la lettre.
28On sait sans savoir lorsque l’on a vécu quelque chose, cela reste inscrit en soi. L’absence d’un père dans une lignée la gomme tout entière.
29On a souvent constaté qu’il fallait trois générations après une position traumatique pour faire un psychotique, mais cela reste une hypothèse comme la psychose une énigme. Le psychotique semble tomber de son arbre généalogique, il est né à côté. Il se retrouve interdit de place, dans une non-place, on le place, il est déplacé. Il y a arrêt des générations, d’où la présence constante de la mort.
30Je vais vous présenter une adolescente que j’ai suivie pendant quatre ans. Je l’ai appelée Marianne. Dans les premiers temps, Marianne se présente de façon très éclatée, le langage glisse, elle déborde dans tous les sens du terme, elle fugue, suit cet inconnu qui passe, le premier homme. Une conduite érotomaniaque. Elle me raconte des histoires de transfusion sanguine où elle donne son sang à l’autre, ça se barre, ça fuit de partout. Cela pourrait s’écrire ainsi : « Moi-même, l’autre m’aime. »
31Il n’y a pas de métaphore possible pour elle, elle est collée aux mots, aux pieds des mots, le nom du père n’opère pas, il se retrouve forclos. De cette version du père, de la père version, Marianne ne peut, ne veut rien en savoir. Pour elle, le père n’est pas mort, à l’appel du nom du père répond à la place du signifiant un immense trou. Mais quand même, Marianne, une à deux fois par an, pendant ses moments de décompensation, sautait sur tous les hommes qui passaient, elle posait une question. Question défendue, on peut dire qu’elle mettait sur la table ce qu’on tait, la sexualité, mais plus elle le criait, plus sa mère et sûrement nous-mêmes, travailleurs sociaux, mettions sa question au secret. Petit à petit, on s’est apprivoisés, Marianne sa mère et moi, je voyais plus souvent sa mère au moment des crises. Je tentais d’être contenant, car entre sa mère et elle il existait une violence inouïe, une violence pulsionnelle qui faisait que les mots se désarticulaient, se désagrégeaient.
32Un jour, sa mère me parla de lui faire ligaturer les trompes. Je lui rétorquai : « Mais vous n’y pensez pas, il s’agit d’une mutilation. » Ce fut alors un long travail avec la mère, je lui proposais d’entendre Marianne dans sa question, de lui faire prescrire la pilule. Cela venait marquer symboliquement la question qu’elle posait sur la sexualité. Il n’y a pas d’écriture possible du rapport sexuel, nous ne pouvons rien en dire sinon « je ouïs ». Marianne posait à sa façon la question de l’amour. Elle prit la pilule, cette réponse symbolique à sa question marqua un arrêt des délires ; de plus, elle participait à un atelier d’écriture que j’animais : peut-être cette médiation a-t-elle permis de créer un effet de suppléance, une façon de se rassembler ?
33Cet acte criminel inscrit la trace mnésique dans l’inconscient, car c’est le droit maternel et son accord qui signent l’acceptation de ce meurtre du père.
34Freud nous dit : « Il en résulte une restriction tabou, en vertu de laquelle les membres du même clan totémique ne doivent pas contracter mariage entre eux et doivent, en général, s’abstenir de relations nouvelles entre hommes et femmes appartenant au même clan. Mais l’autre tabou, l’interdiction de l’inceste, avait aussi une grande importance pratique. Le besoin sexuel, loin d’unir les hommes, les divise. Si les frères étaient associés tant qu’il s’agissait de supprimer le père, ils devenaient rivaux dès qu’il s’agissait de s’emparer des femmes. Chacun aurait voulu, à l’exemple du père, les avoir toutes à lui et la lutte générale qui en serait résultée aurait amené la ruine de la société. Il n’y avait plus d’homme qui, dépassant tous les autres par sa puissance, aurait pu assumer le rôle du père. Aussi les frères, s’ils voulaient vivre ensemble, n’avaient-ils qu’un seul parti à prendre : après avoir peut-être surmonté de graves discordes, instituer l’interdiction de l’inceste, par laquelle ils renonçaient tous à la possession des femmes convoitées alors que c’était principalement pour s’assurer cette possession qu’ils avaient tué le père
35C’est ce que Lévi-Strauss démontrera comme étant le passage de la nature à la culture.
36L’hypothèse de Freud est que ce meurtre du père serait à l’origine de l’organisation du monde, nous introduisant à la science, à la religion, à la politique, à l’art ou à l’éducation.
37Je vais vous parler d’un cas qui énonce cette transgression.
38Djamila, elle était du soleil sûrement, comme son nom l’indiquait. Placement d’urgence, enfant battue, hématomes, fractures à l’âge de 4 ans. Sa mère, elle cognait fort.
39Djamila, elle avait dû avoir très peur, peur pour sa vie, au point de sentir la pulsion de mort très fort dans son corps. Sa mère lui donnait des coups même plus tard, quand elle ne ramenait rien à la maison, quand elle n’avait rien volé. Vous voyez un peu comme la question de la loi est simple, parce que rien n’est inscrit, pas même la première loi, celle de l’inceste ; on voit des gamines comme elle, à la vague déferlante de la jouissance où l’ado, au début, n’entend pas le Non.
40Djamila, elle, elle est venue me chercher loin, très loin…
41Dans la violence, c’était à un point où il n’y avait que la pulsion, l’autre était confondu, l’ado, l’adulte, aucune distinction. J’ai été obligé parfois de la faire monter dans sa chambre alors qu’elle m’avait donné deux coups de poêle à frire parce qu’elle avait trouvé ça à portée de main. Combat avec les autres filles, cheveux arrachés, ça partait dans tous les sens. Quelque chose commençait à poindre quand même, car plutôt que de regarder la télé, sa violence, elle venait m’en parler, puis elle remontait son histoire. Je faisais le pari que ces adolescents, nous devions sortir avec, aller dans les cafés-concerts, les amener en boîte, quitte à prendre les risques que l’on sait, l’alcool, la drogue… Ne pas rester dans les murs pour pouvoir avoir une évaluation dans le tissu social.
42Djamila ne débordait jamais dans ces sorties. Elle, c’était à l’intérieur des murs de l’établissement. Ainsi, tous les soirs, elle se mettait dans mon lit, j’étais obligé de la sortir, cela a été le point de départ de la loi : Djamila, 17 ans, pourquoi avec un éducateur de 30 ans ce n’est pas possible ! Je disais qu’elle était allée me chercher loin : « Ce n’est pas possible, c’est une des premières lois, cet interdit fonctionne comme l’interdit de l’inceste. »
43C’est à partir de ce non, de cette inscription de la loi qu’elle a pu faire son chemin, Djamila, sortir un peu de la confusion.
44Au début, elle avait testé fort, j’avais trouvé ça très fin : elle avait appelé de l’extérieur en déguisant sa voix, faisant comme s’il s’agissait de sa mère, pour demander si sa fille fumait. Vous voyez un peu.
45J’arrivais au boulot, je trouvais Djamila en culotte, c’était une gueulante : « Si tu ne mets pas une tenue normale, jupe ou pantalon, je te vire du groupe et je t’amène chez le directeur. » Ça commençait toujours par un conflit ; c’est comme ça que, petit à petit, nous nous sommes rendu compte qu’elle respectait de plus en plus les horaires, le boulot, petit à petit elle se repérait, elle s’inscrivait.Djamila, je l’ai revue, mariée, elle poussait un landau avec son fils, elle bossait comme auxiliaire de puériculture.
46« Dis, Jacques, je t’en ai fait baver tout de même ? »
47Penses-tu, ça se saurait.
48En la quittant, je pensais aux enfants qui sont venus sur terre sans rien demander, ils sont du soleil, du soleil.
49Terre ma terre, je lis tes ratures, les ailes du désir sur la terre de feu.
50Ma fille me fait père, je suis né d’elle autant que de mes parents et, dans cette tendresse bleutée, les enjeux, le je m’aime devinrent un je te aime. Oh ! la saveur des nuages et la mémoire des montagnes, cette route enchantée lorsque ma fille est née. Le roi de cœur détrônant la dame de pique, les cartes de ma vie enfin redistribuées. Les merveilleux soleils qui virent ta naissance, la mer immense, nous et notre enfance. Les hirondelles savaient que le désespoir n’a pas d’ailes, elles écrivaient dans le ciel un poème : cette terre des hommes inscrite dans le verbe. Cette phrase roulante parcourue d’idées d’astres. À jamais poursuivie par celui qui l’écrit. Ici où tout se joue près de l’arbre de vie, par ton père et ta mère, tu poursuivras plus loin la phrase qui nous lie. La parole de vie que la langue révèle. Les mots, taillés dans la pierre, virevoltaient tendréssaient, turbulaient, faisaient l’amour. La sphère de l’esprit, l’oméga, le rayon vert de tes yeux,
51Ma fille, Marion, l’enfance de l’or.
Jacques Loubet
[ *] Jacques Loubet, chef du service éducatif, institut de rééducation, hôpital de jour, epcs, La Vergnière, 09000 L’Herm, formateur en travail social.
[ 1] S. Freud, Totem et tabou, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1986.
[ 2] S. Freud, op. cit.