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Notes de lecture

Donner et après…, La procréation par don de spermatozoïdes avec ou sans anonymat ?, Sous la coordination de Pierre Jouannet et Roger Mieusset, Springer-Verlag France, 2010


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Sur le thème de l'aide médicale à la procréation, versant stérilité masculine, cet ouvrage a d'emblée le mérite de donner la parole aussi bien à des professionnels de cette spécialité, en France ou à l'étranger, qu'aux populations concernées et aux associations d'action et d'opinion différentes sur la question. Les témoignages directs des principaux intéressés par la procréation par don de sperme permettent d'approcher par le tissage des sentiments et les enjeux identitaires au plus intime de leur vie, et de prendre en compte leur souffrance dans la réflexion sur ce sujet.

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Les coordonnateurs de ce livre, Pierre Jouannet et Roger Mieusset, travaillent depuis plusieurs décennies avec des couples dont l'homme est stérile, dans un cadre strictement défini par les cecos (Centre d'études et de conservation des œufs et du sperme humains) et par la loi. En réunissant ici une diversité de recherches étayant des positions parfois opposées sur les questions actuellement sensibles de l'anonymat, du don, du secret des origines dans le domaine de la filiation, ils se situent au-dessus des débats partisans. Ils montrent ainsi, par la large ouverture donnée aux différentes interventions, leur souci d'une réflexion non dogmatique et l'engagement éthique qui soutient l'exercice de leur pratique professionnelle.

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Trop nombreux pour être cités nommément, la pluridisciplinarité des trente-neuf auteurs et leur origine sociopolitique (différentes régions de France, Belgique, Israël, Royaume-Uni, Suisse) permettent un large éventail de points de vue, de même que la cinquantaine de témoins. Ainsi, cet ouvrage offre une traversée éclairante de la situation actuelle de l'iad (Insémination avec sperme de donneur) dans ses aspects sociaux, juridiques et psychologiques, et permet de repérer des constantes, en France comme à l'étranger : il apparaît que l'importance donnée au secret sur les origines et à l'anonymat des donneurs constitue l'axe autour duquel s'organise cette pratique en même temps qu'elle se diversifie en fonction de la culture et de la religion des différents pays.

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En France, on peut constater au long des décennies la variation des liens de filiation sur un plan juridique. Au début du xixe siècle, le mariage garantissait la paix des familles et la transmission des biens, sous l'autorité du père, en excluant l'enfant « naturel » ou « bâtard » de toute légitimité, jusqu'à ce qu'il y a un siècle, la recherche en paternité soit reconnue par la justice. Depuis, la cellule familiale a beaucoup changé. Avec les progrès de la technique médicale, le recours à la preuve biologique est matériellement et légalement possible pour établir une filiation. Il ne s'agit plus prioritairement d'identifier socialement les personnes. L'établissement de la filiation est reconnu comme jouant un rôle essentiel dans la construction identitaire du sujet.

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Cela étant, la loi authentifie des paradoxes en acceptant des preuves biologiques pour établir une filiation tout en permettant l'accouchement sous X, par exemple. Un des articles développe particulièrement cet aspect et apporte des informations sur le droit européen qui prescrit « le droit pour chacun d'établir les détails de son identité d'être humain ».

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Mais, dans la construction de l'identité, il est important de différencier le rôle de l'anonymat de celui du secret. Attendre une réponse à la quête des origines en levant l'anonymat des donneurs de gamètes ferait courir le risque « de fétichiser le biologique » au lieu de fonder une parentalité sur un lien symbolique. C'est le secret, et non l'anonymat, qui ampute une partie essentielle de l'histoire de l'enfant, histoire du désir d'enfant de ses parents d'où il s'origine comme tous les enfants.

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Cependant, d'autres articles nous montrent combien sont déterminantes dans ce mode de procréation les logiques culturelles, religieuses et éthiques et les pratiques que cela entraîne.

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En France, l'iad n'est autorisée qu'à des couples hétérosexuels légalement authentifiés, dont l'homme est stérile, ou pouvant transmettre une grave maladie génétique. L'anonymat est garanti par les banques de sperme et la gratuité est de règle, tant pour donner que pour recevoir. Et ne peuvent donner leurs gamètes que ceux qui sont déjà parents.

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En Belgique, l'iad bénéficie largement aux femmes célibataires ou homosexuelles et il s'avère qu'elles ne sont pas spécialement attachées à l'anonymat. Entre le cadre légal défini et la pratique, on peut être amené à des écarts : en contradiction avec la règle éthique de la gratuité du don de sperme, certaines banques de gamètes sont contraintes d'acheter du sperme dans les pays scandinaves pour compenser la moindre qualité de sperme recueilli dans certaines régions industrielles.

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En Israël, même si la situation est plus complexe du fait de l'importance de la religion, le recours à l'iad se pratique tout autant, mais avec d'autres contraintes. Les banques de sperme assurent un secret absolu, même envers les hôpitaux et les cliniques d'accouchement. L'anonymat est préservé mais les couples ont accès à des éléments non identifiants, même à la connaissance des loisirs du donneur. Les femmes célibataires bénéficient de l'iad sans forcément souhaiter l'anonymat, de façon à ce que leur enfant puisse un jour connaître son « père biologique ». L'État assure totalement la prise en charge financière des techniques de procréation. Les dons sont rémunérés, ce qui aide de jeunes étudiants dans le financement de leurs études. Pour eux, l'anonymat est impératif, pour qu'ils puissent plus tard fonder leur famille sans avoir enfreint de règles religieuses. Dans les communautés religieuses orthodoxes, la filiation biologique est indispensable. Quand le recours à l'iad est inévitable, tout est fait pour éviter tout risque de rupture dans la filiation et être en accord avec les règles religieuses : insémination conjointe du sperme du donneur et du sperme du mari (non examiné), utilisation de sperme de donneurs non juifs américains. Le risque d'inceste (de fait statistiquement limité) est alors écarté.

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En dehors de tout aspect religieux, la question du risque d'inceste sous-tend pour certains la demande de levée de l'anonymat. Dans les témoignages recueillis, l'intérêt des enfants nés d'un don pour le lien biologique concerne le patrimoine héréditaire, mais pas forcément avec l'idée de considérer les donneurs comme des parents.

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Voilà ici un ouvrage essentiel par la diversité et la richesse des sujets abordés. Il permet de réfléchir à ce qui fonde la parentalité et comment chaque société s'arrange avec ses valeurs. Il en ressort qu'il ne peut y avoir une seule réponse à la question en débat sur la levée de l'anonymat et qu'il y a surtout une pluralité d'arguments. Certains ont des convictions pour la levée de l'anonymat au nom du droit de l'enfant à connaître ses origines en faisant parfois l'amalgame avec l'adoption, d'autres sont convaincus du contraire, d'autres encore font le constat d'une évolution en cours et de changements à prévoir… un au-delà à ce qui avait été prévu par les concepteurs de l'iad.

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Dans l'ombilic de tous ces débats, le droit des enfants devient opposable au droit des parents.

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« Donner et après… » ? Histoire à suivre !…

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Huguette Jordana

Indignez-vous !, Stéphane Hessel, Montpellier, Indigène éditions, 2010

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Il est difficile de rendre compte de cet opuscule alors qu'il a déchaîné en décembre 2010 et janvier 2011 une fronde ironique et accusatrice d'une partie de l'intelligentsia parisienne…

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Tenons-nous en donc d'abord à la lettre du texte et à son esprit. C'est un texte qui apparaît comme le « testament spirituel » d'un vieil homme de 93 ans, membre éminent du mouvement de la Résistance contre le nazisme, rescapé du camp de concentration de Buchenwald et membre participant de la Commission d'élaboration de ce qui est devenu en 1948 la « Déclaration universelle des droits de l'homme ». Ce « testament » s'adresse tout particulièrement aux jeunes (p. 16), « à ceux et celles qui feront le xxie siècle » (p. 22). Il est un appel pour que les jeunes générations en particulier aient à cœur de « faire vivre [et] transmettre l'héritage de la Résistance et ses idéaux » (p. 11).

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Le livre met au premier plan les valeurs essentielles du Conseil national de la Résistance (cnr) : primat de l'intérêt général sur l'intérêt particulier ; pas de démocratie politique et économique sans démocratie sociale (« plan complet de Sécurité sociale » et « éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l'économie », p. 10) ; pas de démocratie sans presse indépendante, c'est-à-dire « libre des puissances de l'argent1 » ; une instruction publique développée sans discrimination. Et cette valeur transversale : « Le juste partage des richesses créées par le monde du travail [doit] primer sur le pouvoir de l'argent. »

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« On ose nous dire que l'État ne peut plus assurer les coûts de ces mesures citoyennes. Mais comment peut-il manquer aujourd'hui de l'argent pour maintenir et prolonger ces conquêtes alors que la production de richesses a considérablement augmenté depuis la Libération où l'Europe était ruinée ? » (p. 11). Il n'est pas étonnant que le quotidien Le Figaro, dont l'industriel et avionneur Serge Dassault est propriétaire, présente ce programme du cnr comme un « programme éculé » !

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Sous-jacente à ces valeurs et socle de la Résistance : l'indignation en tant que refus d'être indigne et appel à l'engagement pour relever les défis de notre temps en commençant par les comprendre. Ce cri, « Indignez-vous », est une protestation contre l'indifférence, le cynisme, la soumission et l'humiliation : « La pire des attitudes est l'indifférence, dire “je n'y peux rien, je me débrouille”. En vous comportant ainsi, vous perdez l'une des composantes qui fait l'humain… la faculté d'indignation et l'engagement qui en est la conséquence » (p. 14). Une façon de dire qu'il s'agit de mettre dans notre espoir « l'arrivée de l'improbable » (Edgar Morin) : ne jamais croire que tout est perdu, ne pas partir battu… Stéphane Hessel nous offre un exemple de son indignation actuelle : la situation de la Palestine. Lui, l'ancien déporté qui a soutenu la création de l'État d'Israël, n'hésite pas à aller à Gaza, à témoigner des conditions intenables des Palestiniens et à réclamer que l'État d'Israël respecte les traités internationaux.

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Enfin, Stéphane Hessel appelle à situer ces valeurs et les engagements qu'elles suscitent dans une perspective non violente. Dans la ligne de Gandhi, Martin Luther King et Mandela, « c'est un message d'espoir dans la capacité des sociétés modernes à dépasser les conflits par une compréhension mutuelle et une patience vigilante. Pour y parvenir, il faut se fonder sur les droits » (p. 20).

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Bien sûr, on ne trouvera pas dans cet opuscule des analyses approfondies : il est fait de quelques heures d'entretiens avec la cofondatrice des éditions Indigène qui le publient. Mais ces vingt-cinq pages forment un opus d'une « profonde élégance » (selon l'expression de l'historien Nicolas Offenstadt). Comme l'a dit Régis Debray : c'est « juste un cri poussé au bon moment ». Le printemps arabe qui a surgi à la fin de 2010 paraît lui faire écho…

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La force de ce « testament » lui vient du rappel des valeurs rectrices qui ont fait leur preuve pour l'amélioration de l'existence humaine au cours de notre histoire. À ce titre, critiquer son « simplisme », son « manichéisme », voire son « conservatisme » renvoie à une lecture de ces « faux experts en réalisme » qui ressassent combien les situations sont compliquées et combien il faut être raisonnable… « On peut penser ce que l'on veut du texte […] Mais l'écho qu'il rencontre prouve que les idéaux de démocratie et de justice sociale du programme du Conseil national de la Résistance font bel et bien partie de l'identité française », dit Raymond Aubrac2 dans une interview de janvier 2011. Pour toutes celles et tous ceux qui n'ont aucune prétention à ces fausses compétences excluant le politique au profit du seul technique, et qui se soucient de la « liberté incontrôlée du renard dans le poulailler3 », ce petit ouvrage peut constituer une source tonique d'encouragement et une boussole pour soutenir, orienter ou réorienter l'existence.

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Marcel Drulhe, lisst-cers, université de Toulouse 2

Le quai de Ouistreham, Florence Aubenas, éditions de l'Olivier, 2010

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« La précarité, c'est tous… la France normale, c'est nous », c'est ce que disent ces femmes qui font le ménage sur les ferries du quai de Ouistreham à Caen, et dont Florence Aubenas, journaliste, a partagé la vie au travail pendant six mois.

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Au moment où défilent dans les villes de France d'interminables cortèges dénonçant (et annonçant) des avenirs de vies précaires, il est encore temps de s'offrir cette lecture revigorante qui raconte la précarité avec intelligence et empathie.

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Un exercice qui s'inscrit dans une longue lignée d'expériences journalistiques où l'enquête se fait « par immersion » ; on peut citer les plus connus : Tête de Turc de Gunther Walraff, L'Amérique pauvre : comment ne pas survivre en travaillant, de Barbara Erenreich, ou, plus classiques, les écrits de George Orwell, Dans la dèche à Paris et à Londres, ainsi que Le quai de Wigan.

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Florence Aubenas revendique : « je suis désespérément journaliste », et n'a pas craint d'affronter les polémiques qu'ont suscitées son livre et sa démarche. La démarche : la journaliste a déposé un congé sabbatique au Nouvel Observateur, où elle travaille, elle est partie en train à Caen, y a loué un meublé, et est partie à la recherche d'un emploi avec un CV très court : « Bac, 48 ans, jamais travaillé, en couple et récemment plaquée. » Au bout d'un mois et demi, elle additionne quelques heures de ménage et de multiples employeurs, et finit au bout de six mois par obtenir de haute lutte un cdi de deux heures 30 par semaine comme « agent d'entretien ». Dès ce moment, Florence Aubenas rompt le contrat et se met à écrire.

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Son projet : dresser le portrait des invisibles, précisément, respectueusement, sans emphase, en évitant la compassion. En s'imposant des règles éthiques : « Non, je ne me suis pas infiltrée, j'observe des règles : ne pas pénétrer la vie privée de mes collègues, ne rien raconter de ce qui sort de mon champ d'investigation. »

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Dans l'attente du contrat de travail, c'est l'expérience du Pôle Emploi et des agences d'intérim, avec les représentations de l'état de chômeur qui, par la violence du regard, font que « l'humain y dégringole à l'état de créature indigne. “Ici, tout le monde accepte tout”, dit cet agent d'intérim, “mais vous, vous êtes plutôt…” Je le vois chercher un mot qui, sans être blessant, serait tout de même réaliste ; il a trouvé et fait un grand sourire : “Vous êtes plutôt le fond de la casserole, Madame” ».

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La ville de Caen : 125 000 habitants, 7 grandes entreprises des années 1960 (dont Moulinex, fermé en 2001), moins de 4 000 ouvriers en 2009 : une élite. « Être ouvrier, c'est dur, j'y arriverai pas », déclare un jeune à Florence Aubenas. Restent les « entreprises externalisées » qui offrent ces emplois fragmentés (deux heures par jour) pour lesquels des critères d'accessibilité sont impératifs : avoir une voiture, avoir un téléphone portable, et avoir Internet. Pas de convention collective, pas de respect du smig (9,06 euros de l'heure, Florence Aubenas et ses collègues, elles, sont payées 8,71 euros de l'heure, avec l'accord tacite du Pôle emploi), pas de syndicat : « Les armes de la révolte ne sont pas possibles. » Être invisible, c'est s'entendre dire dans un bureau où est « passée » la femme de ménage : « Elle est super ! On l'a pas vue… »

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« Il y a en général trois ferries par jour, à 6 h 00, à 14 h 00, à 21 h 30, on fait le ménage pendant l'escale, entre le moment où le bateau arrive et celui où il repart. Pour commencer vous serez embauchée sur l'horaire du soir, six jours par semaine, congé le mercredi… Si vous venez de Caen, il vous faut une voiture : il n'y a pas de bus correspondant à vos horaires de travail. Je vous conseille de vous grouper pour partager les frais d'essence, sinon vous mangerez toute la paye en carburant : vous toucherez un peu plus de 250 euros par mois, avec des primes les jours fériés et les dimanches. » Embauchée au ferry pour six mois, c'est Byzance ! C'est là que Florence Aubenas va dresser les plus heureux portraits de ses collègues : « Mimi nous domine de deux têtes au moins et tout chez elle accroche l'œil, son interminable silhouette, ses cheveux qui changent de couleur chaque jour, son air de comtesse en ses terres quand elle promène ses chiffons dans les coursives et penche dignement son profil d'une élégance classique vers la cuvette des sanis. »

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Florence Aubenas raconte ce qui fait tenir. Les rêves, bien sûr : « Tout à coup, sa voix devient un murmure. Dans longtemps, dans très longtemps, quand elle aura mis des sous de côté, Marilou dit qu'elle aura une maison à elle… et puis elle passera un diplôme pour devenir assistante maternelle agréée. » C'est aussi et surtout la convivialité, la solidarité, l'amitié, la dignité : « Le pire qui puisse nous arriver serait de vivre des aides », et une certaine joie de vivre : « En six mois, je n'ai jamais entendu quelqu'un se plaindre, si l'on ne comprend pas que dans un travail, même pénible, on peut y voir son identité et sa dignité, alors il nous manque quelque chose », dit Florence Aubenas.

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Contre les accusations d'« exploitation de la misère », venues d'ici ou là, la journaliste rétorque : « Je comprends, c'est normal qu'il y ait un débat sur la sémantique, je ne suis pas devenue une précaire… j'avais une vie de rechange. J'ai vécu leurs conditions de travail, point. J'ai voulu dénoncer une situation, point. Quand à devenir riche, ce serait simple : faire un livre sur l'Irak… si le quai de Ouistreham permettait – déjà – de faire entrer les précaires dans le débat public, alors je serais heureuse. Si certains employeurs commençaient par demander aux femmes de ménage de ne plus venir à sept heures du matin ou neuf heures le soir, alors ce serait un progrès. »

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Certains employeurs, eux, ont fait parvenir à Florence Aubenas des menaces de procès.

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Et les « collègues », qu'ont-ils dit quand elle leur a révélé qu'elle venait d'écrire ce livre ? Bien qu'ils aient appris la nouvelle alors que le texte était encore modifiable, aucun n'a demandé à ne pas apparaître. « J'ai de l'admiration, dit l'une, ce n'est pas son milieu et elle a vraiment mouillé sa liquette. Elle n'a jamais essayé d'en faire moins. On ne s'investit pas comme ça si on n'a pas une grande qualité d'âme. Vous savez, c'était un très bon élément, ils ont regretté son départ au ferry. »

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« En attendant le ferry, nous avions l'impression d'être coupés du monde, retranchés sur un morceau de quai clos, hors de tout… Cet après-midi, des filles du ferry sont allées ramasser des coquillages dans les rochers, elles les mangeront tout à l'heure, en rentrant… À l'entrée du port, le phare rose et blanc paraît en sucre. Et si on louait un mobil home pour la saison, 110 euros la semaine, un peu plus loin vers les dunes ? Ça ferait comme des vacances. Et si on partait travailler ailleurs, loin des sanis ? Je voudrais quelque chose avec des enfants, dit Héloïse, Ou avec des personnes âgées. Ou alors dans une cantine. Ce sont toujours les mêmes bouts de rêve qui s'effilochent dans les conversations. Deux des hommes viennent de démissionner, l'un a monté une librairie de bandes dessinées, l'autre distribue des prospectus. Certains jouent au football, en uniforme de l'entreprise. C'est l'été sur le quai. »

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Martine Pagès, formatrice

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Institut Saint-Simon

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m.pages.institutstsimon@arseaa.org

Vous êtes sale… Je peux tout vous dire, Itinéraire d'une psychanalyste, Cécile Sales, Éditions du félin, 2010

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Les psychanalystes comptent parmi eux beaucoup de Trissotins qui nous accablent d'ouvrages à l'ésotérisme prétentieux, nous expliquant avec force jargon le pourquoi du comment de tel ou tel cas. Si, pour le patient, le psychanalyste est « le sujet supposé savoir » (Lacan), le travail analytique consiste à le déloger de cette place phantasmatique pour prendre conscience que lui seul sait pour lui-même.

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« Je ne sais pas, moi. Il n'y a que vous qui pouvez savoir », nous lançait la psychanalyste qui animait un travail de groupe auquel je participais au début de mon parcours analytique. Cela me choquait alors, mais m'a, par la suite, aidé à comprendre la réalité de l'ignorance du psychanalyste et la nécessité où il est d'accepter celle-ci pour que le patient trouve sa voie. Cette nécessité de se reconnaître démuni, de ne comprendre que lorsque le patient nous donne la clé, me paraît, si j'en juge par leurs ouvrages, peu reconnue par beaucoup de psychanalystes.

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Ce n'est vraiment pas le cas de C. Sales qui, dans son autobiographie, a la simplicité et le courage de raconter sans fard l'histoire de sa vie. D'abord son enfance et sa jeunesse, dans une famille exerçant sur elle de lourdes pressions destructrices, puis sa marche vers la psychanalyse et enfin l'exercice de celle-ci.

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« Je suis dans la crainte irraisonnée d'une dette à payer pour un bonheur auquel je n'ai pas droit, qui est immérité » (p. 79). À partir de là, elle va prendre rendez-vous et commencer une analyse dont elle nous raconte les méandres du chemin. « Ces rendez-vous réguliers, deux à trois fois par semaine, à heure fixe, ont rythmé ma vie pendant des années. Pourtant je n'en ai pas éprouvé la durée. Le plus difficile avait été de m'octroyer du temps et de l'argent. Cette seule décision était déjà inouïe comme le fait de garder secret ce qui se passait en séance, qui ne concernait que moi. Je constituais peu à peu mon territoire. Les modifications étaient imperceptibles mais continues » (p. 84).

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C. Sales analyse avec finesse et précision ce qui se passe en elle tout au long de ce processus à propos duquel elle dit : « l'expérience analytique reste incommunicable » (p. 87). Et puis, se sentant prête, elle accueille son premier patient. « Restituer la pratique du métier de psychanalyste se heurte aux mêmes difficultés que transmettre l'expérience de son analyse personnelle » (p. 93). Sans doute, et pourtant C. Sales réussit à nous faire vivre en quelque sorte de l'intérieur de son travail de psychanalyste.

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Je ne résumerai pas, il faut lire dans le détail. Seulement ceci :

Le voyage analytique
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« La parole, le silence, l'écoute, le transfert et le contre-transfert constituent à la fois les outils et les provisions, “le viatique” – comme on disait jadis – de ce voyage analytique dont nous ignorons, l'analysant et moi-même, le contenu la durée et la destination exacte. Si je cite, par souci de clarté, les “outils” de ce voyage, ils ne correspondent pas pour autant à des périodes déterminées. À tout instant, ils se mêlent, ils se nouent dans une configuration toute nouvelle. On ne peut évoquer le silence sans la parole, la parole sans l'écoute, etc. » (p. 100).

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Un dernier chapitre raconte « quatre histoires de séparation » pour mettre en évidence « le travail de discrimination et de séparation psychique auquel tout individu est confronté dès lors qu'il entend devenir sujet de lui-même » (p. 127).

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Et, en un dernier chapitre de conclusion : « Celui qui, aujourd'hui, tient la barre, hier encore cherchait humblement, lentement, douloureusement l'accès à lui-même et dans son accompagnement, il ne peut oublier d'où il vient, pas plus qu'il ne peut mettre de côté l'écho, la résonance qu'ont sur lui les paroles qu'il entend » (p. 165).

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« Notre métier est un artisanat, nous sommes des passeurs et notre savoir-faire, notre savoir être s'inspirent de la pratique tout autant que des livres » (p. 165).

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Dans ce livre C. Sales nous parle humblement, dans l'authenticité, d'elle-même, avec finesse, précisions, nuances, sans rien cacher des difficultés, des contradictions. Elle réussit à nous faire connaître la psychanalyse de l'intérieur, elle la débarrasse de son fatras d'oripeaux pédants sous lesquels beaucoup la travestissent rendant inaudible sa parole libératrice.

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Je souhaite à chacun d'entendre et de se laisser troubler par cette parole qui peut dynamiser leur vie.

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Ce livre de C. Sales m'éclaire sur mon cheminement. Je la remercie de l'avoir courageusement écrit.

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Pierre Teil, agrégé de philosophie, psychanalyste

Notes

[ 1] C’est nous qui soulignons.

[ 2] Ancien résistant de 96 ans, toujours actif pour témoigner de ce passé tissé de moments très difficiles.

[ 3] À cette métaphore fait écho ce propos de Lacordaire : « Quand le fort contraint le faible, c’est le droit qui protège et la liberté qui opprime. »

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