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Comment se décide l’intégration scolaire
Hélène Bourgoin-Lambert
1La Commission de circonscription préélémentaire et élémentaire (ccpe), sous-division de la cdes, Commission départementale de l’éducation spéciale, a pour mission de prendre des décisions d’intégration scolaire dans l’enseignement ordinaire, des décisions de maintien d’enfants au-delà des délais réglementaires dans un des cycles de l’enseignement ordinaire ou encore d’orientation en classes spécialisées (
2La ccpe est composée de huit membres nommés par le préfet après désignation, soit par l’inspecteur d’académie, soit par le ddass, soit par les deux. Dans la ccpe de Vernon, les trois psychologues scolaires participent aux travaux de la commission, même si l’une seule est titulaire et une autre suppléante, car ils apportent une analyse compétente dans les discussions de cas ; également une enseignante spécialisée. Le médecin psychiatre, responsable du secteur de psychiatrie infanto-juvénile, est très présente. Sinon, elle se fait représenter par quelqu’un de son service qui connaît les dossiers. Le médecin scolaire est incontournable. Les deux représentants de parents d’élèves, dont l’un d’entre eux représente les parents d’enfants handicapés, apportent leur analyse sensible et sont des partenaires importants dans la régulation du groupe, tout comme la directrice d’établissement spécialisé. Une particularité dans l’Eure est la présence d’un représentant du Service social départemental également désigné par le préfet qui siège à titre consultatif. Sa présence facilite les échanges et les retombées entre les deux services.
3Conformément à la réglementation, tous les dossiers que nous avons à instruire ont fait l’objet d’un accord écrit des familles. Préalablement, le ou la psychologue scolaire a rencontré l’enfant, a travaillé avec l’équipe enseignante. Il s’est entretenu avec la famille.
4En tant qu’inspectrice de l’Éducation nationale, je préside la commission. Ce qui signifie que je distribue la parole, fais expliciter ou confronter les analyses, interroge sur les demandes formulées par les familles et sur les choix d’orientations potentiellement envisageables. La secrétaire de ccpe prend part à la commission, elle effectue le secrétariat de séance.
5En fin de délibération, quand l’ensemble des membres de la commission est parvenu à un accord sur la décision à prendre, je rédige la notification de ccpe – je dirais à la virgule près – car cette notification, destinée principalement à la famille, doit être très claire et traduire dans sa formulation les conclusions auxquelles la commission a abouti. Mais si nous ne sommes pas totalement au fait quant à la décision à prendre, c’est bien qu’il nous faut des éléments complémentaires pour comprendre et parvenir à un accord. La décision de la ccpe est alors reportée à une date prochaine.
6C’est à cette ultime phase de l’étude du dossier que je conduis l’entretien avec la famille lorsqu’elle a souhaité être présente au moment de la décision de la commission.
7Les démarches des personnes chargées de prendre des décisions sont toujours implicitement ou explicitement soutenues par des règles d’éthique. Pour qu’une cohérence entre les acteurs d’une commission puisse se faire, il m’est apparu nécessaire de préciser ici, mais aussi en séance, un certain nombre d’entre elles.
8J’ai coutume, lorsque j’accueille un nouveau membre à l’intérieur de la commission de travail, de m’exprimer en ces mots : « Derrière un dossier présenté en commission se cachent toujours un enfant et une famille qui souffrent. » Cette souffrance, qui est le lieu commun de toutes les ccpe, ne doit jamais être oubliée ou gommée par ses acteurs. Elle sous-entend à la fois la réponse des familles et l’accompagnement que les partenaires institutionnels conduisent autour de l’enfant, depuis la première rencontre de la famille avec l’institution scolaire. Cette rencontre et l’accompagnement sont assurés par l’enseignant(e), le directeur(trice), le (la) psychologue scolaire ou le médecin scolaire, la secrétaire de ccpe ou parfois par l’ien directement et avant tous les autres, et par des canaux qui ne finiront pas d’étonner…
9Selon la façon dont l’accompagnement des familles a pu être mis en place, une alliance en partenariat avec elle peut alors s’établir. Mais ce travail peut parfois mettre des années, tant la famille exprime de désarroi et de résistances diverses (longue histoire personnelle de parents ou d’une famille ayant mal vécu l’école ou l’enseignement spécialisé, informations défavorables vis-à-vis d’une orientation spécialisée ou encore déni du handicap de l’enfant).
10En commission, on peut être conduit à connaître beaucoup de l’histoire d’une famille. La parole doit être libre pour permettre la compréhension d’un dossier. Je l’exprime souvent en ces termes : « C’est pour nous, notre liberté de pouvoir penser l’enfant. » Il faut alors que ce qui se dit reste dans la stricte confidentialité des membres qui siègent en commission. Ainsi personne ne prend des notes, hormis la secrétaire de ccpe qui assure le secrétariat de séance et moi-même. Cette règle de confidentialité est rappelée, systématiquement, lorsqu’une personne – enseignant ou autre – est nouvellement invitée en commission. C’est probablement en raison de notre conscience intime de la confidentialité des situations présentées que fonctionne en nous cet effet très surprenant de l’amnésie des dossiers que l’on a étudiés ; cette amnésie est levée brutalement, et tout revient en mémoire, par un mot ou une phrase de l’un d’entre nous.
11Il est des mots qui risquent de figer une situation de nature pédagogique. Une enseignante qui s’adresse à un enfant étiqueté « psychotique » aura beaucoup de mal à le faire progresser. Si l’on décrit cet enfant comme « ayant besoin du contact corporel avec l’adulte », « ayant du mal à entrer en contact avec les enfants », on aide l’enseignante à se doter des moyens pour aider l’enfant.
12L’exemple de Fleur, cette petite fille qui a appris à lire « dans les temps » avec un parcours tout à fait paradoxal dans l’institution scolaire, grâce à l’intelligence de ses enseignantes, est à ce titre exemplaire pour nous inciter à beaucoup de prudence vis-à-vis des termes psychiatriques qui figent. Pour mémoire, les enseignantes avaient su prendre patience pour aider l’enfant à être moins effrayée de sa rencontre avec l’école maternelle et lui laisser le temps nécessaire pour s’acclimater avant même de pouvoir entrer dans les apprentissages scolaires. En même temps, elles avaient su rassurer la mère face à un étiquetage négatif d’un grand hôpital.
13En ccpe, l’enseignante qui travaille avec l’enfant, rappelons-le, est toujours présente pendant l’analyse du dossier, où elle contribue à apporter des éléments d’information. Le moment de la commission est pour elle, un moment sensible et de stress, compte tenu du temps imparti pour chaque dossier. Elle est fragilisée par l’analyse qu’elle doit faire, ex abrupto, de sa relation avec l’enfant devant tout un public ressenti comme celui de spécialistes, parfois culpabilisée de ne pas réussir, découragée… Tout cela est à prendre en compte, tout comme son sentiment de solitude face à la difficulté.
14Ce moment de rencontre autour du dossier de l’enfant doit permettre à l’enseignante d’être réconfortée quoi qu’il arrive dans une tâche souvent difficile. Il m’appartient, en tant que présidente de la commission et également supérieur hiérarchique de l’enseignante, de lui renvoyer en miroir en quoi les actions qu’elle a conduites sont positives, pour la soutenir, même si les résultats ne sont pas objectivables. Cela permet de l’encourager et éventuellement de la conseiller en faisant alliance avec elle.
15En dépit d’un grand nombre de séances dans l’année et malgré la lourdeur des séances qui durent la journée entière, la qualité première de cette commission réside dans le fait que les membres sont très présents et de façon très régulière, car chacun y a sa place dans un grand respect des compétences et de la spécificité des personnes.
16En séance, l’écoute est très respectueuse de ce qui est exprimé, ce qui permet une pluralité d’éclairages. La parole est libre, on admet la contestation, les débats. S’il n’y a pas d’accord complet des personnes, on reporte la décision en attendant un complément d’éléments. En aucun cas, on ne prend une décision sans être arrivé à l’unanimité du groupe.
17Je tiens beaucoup à cette idée de consensus final. Cela ne veut nullement exprimer qu’il n’y a pas débat, parfois soutenu. L’accord final des membres correspond au cheminement de la pensée de chacun qui converge vers une décision commune. En aucun cas, il n’y a un avis qui l’emporterait sur un autre.
18À ce titre, ma position d’
19Cette volonté de clarification constante, à partir d’une situation de divergence apparue en séance, a pu amener à une véritable prise de conscience, au sens psychanalytique du terme, à l’issue de laquelle la dynamique des membres s’en trouve vivifiée, pour constituer une véritable équipe de collaborateurs. À ce titre, le travail en commission est un véritable travail de formation réciproque pour chacun d’entre nous.
20La description rapide du parcours de l’enfant dans l’institution scolaire – âge, sexe, les classes et les écoles qu’il a fréquentées, sa fratrie et ses conditions de vie – est effectuée généralement par la secrétaire de ccpe. Puis la parole est donnée à l’enseignante, à qui je rappelle, si nécessaire, les règles de confidentialité. Les documents d’accompagnement que sont les dessins libres et dessins du bonhomme datés, les cahiers, circulent librement.
21Il m’arrive parfois de casser un discours trop enfermant dans son propos exclusivement pédagogique par un : « Faites-nous vivre l’enfant, décrivez-le-nous. Comment est-il avec ses camarades, dans la cour d’école, dans sa relation avec les adultes, etc.? » La psychologue intervient en complément, pour apporter l’éclairage sensible de son observation. Le bilan du test du Wisc ou de l’edei (échelle de développement de l’enfant inadapté) est discuté en comparant entre eux les sous-tests. Ensuite, les autres partenaires qui connaissent l’enfant complètent la description qui est faite et nos questions visent à nous permettre de nous représenter l’enfant tel qu’il est, comment il fonctionne avec les autres, avant de décrire son rapport au savoir.
22K. est un enfant de 11 ans dont l’autonomie reste stationnaire depuis trois ans passés en clis. Il a toujours du mal à gérer son cahier, sa trousse et son bureau. Il peut rester une journée entière avec des chaussures non attachées, avec le nez qui coule. L’enseignante exprime le poids d’une attention constante à cet enfant, pour lequel il faut écrire la procédure de A à Z, lui dire de s’habiller, lui rappeler, parce qu’il ne le voit pas, que ses manches sont à l’envers. Mais c’est un enfant qui parle beaucoup en classe. Il fait alliance avec les autres enfants, même s’il est un peu manipulé par eux, et notamment par l’un d’entre eux. Quelqu’un exprime l’idée qu’il fait penser à un enfant que l’on aurait pu qualifier autrefois de « simplet », en milieu populaire. Un exemple concret très suggestif est donné qui renforce cette image de naïveté.
23Pourtant scolairement, il est capable d’efficience. Néanmoins, il présente des problèmes de repères spatiaux, de représentation de son corps dans l’espace. Vient alors la description des résultats scolaires : en lecture, c’est assez bien à condition que la présentation soit la même, sinon il n’y a pas de compréhension. C’est un enfant très attaché aux mots, à l’orthographe des mots. En mathématiques, la numération ne pose pas de problème, il additionne et commence à poser l’opération. Il est peureux en sport, mais capable de se retrouver au milieu d’une mêlée au hockey. En ce sens, il a beaucoup progressé. Il sait dribbler au basket. Selon la psychologue scolaire, c’est un enfant isolé en récréation, mais très sollicité par deux camarades. Selon elle, K. présente des troubles importants.
24La question est posée par rapport à un registre de fonctionnement de type obsessionnel. L’enseignante y souscrit. Selon la psychologue, il s’agit d’un enfant présentant des troubles importants dans un registre archaïque. Elle évoque de la discontinuité, le besoin de relations de proximité avec l’adulte. La figure de Rey, dit-elle, est totalement échouée. C’est un enfant qui présente des troubles très sérieux avec des éléments dépressifs très archaïques au tat (test projectif). Il est suivi en
25À cette étape seulement intervient l’étude proprement dite de l’orientation qui va advenir, la phase des possibles. Une idée est avancée puis discutée qui peut être rejetée au profit d’une autre ou gauchie. On cherche des solutions et l’on analyse les différentes propositions jusqu’à ce qu’on parvienne à un consensus.
26 On a coutume d’exprimer que la commission « prend des décisions ». La notification de ccpe a valeur de décision vis-à-vis des tiers que sont les institutions : institution scolaire, municipalités, autres partenaires institutionnels. Cependant, il faut toujours avoir à l’esprit qu’une décision de ccpe est une proposition faite à la famille. C’est la famille en dernier ressort qui décide. C’est pourquoi tout un travail en amont est nécessairement conduit, principalement par les psychologues scolaires et la secrétaire de
27Un travail de commission bien conduit devrait aboutir à une congruence des deux choix, celui de la famille et celui propre au travail de la commission. Dans le meilleur des cas, la commission suit la famille dans ses choix. La décision de la ccpe peut parfois être celle de la famille, dont on a entendu l’incapacité à évoluer plus utilement pour l’enfant. Il est arrivé plus d’une fois que ce soit l’entretien au cours de la rencontre en séance qui fasse basculer la décision dans un accord et une alliance finale avec la famille.
28Dans des cas extrêmes fort heureusement très rares, en raison de résistances parfois très vives d’une famille qui peut aller jusqu’au déni de la difficulté ou de la souffrance de son enfant, la notification, parce qu’elle est écrite, va confirmer une position différente de la sienne, pour l’obliger à se positionner par rapport à cette réalité qu’elle dénie.
29Ainsi récemment, on a dû établir un projet individuel d’intégration pour une scolarisation à temps partiel en clis pour des raisons liées à la violence clastique d’une enfant dont on entend le mal-être profond et qui rend la situation ingérable à l’école qu’elle a cessé d’investir. On avait conseillé jusque-là à la famille, qui s’en était défendue par une attitude niant les faits de violence et la souffrance de l’enfant, la nécessité d’une prise en charge psychothérapique.
30Dans une décision d’intégration, celle-ci est réfléchie en fonction des personnes susceptibles d’accueillir l’enfant, car on intègre un enfant chez une personne bien définie dont on pressent des qualités particulières. L’intégration est toujours démarrée dans un court moment dans la semaine, puis augmentée dès que l’enseignant se sent apte à accueillir plus longtemps l’enfant. L’intégration se doit d’être « un mariage heureux » entre l’enfant et l’enseignant qui l’accueille.
31Je n’ai jamais été favorable à la comparution des familles en commission. Il me semble qu’il s’agit toujours d’une épreuve souvent très lourde, souvent vécue dans la douleur, le dévoilement, si implicite soit-il, de son histoire familiale et dans la culpabilité face à son impuissance à avoir pu aider son enfant à se réparer ou à se construire. Cette comparution devant une assemblée qui « va décider pour vous », qui « sait tout » de votre histoire, est toujours une blessure narcissique importante, même pour la famille la mieux préparée, face au deuil de l’enfant idéal, de l’enfant « normal » empruntant le circuit ordinaire interdit par les faits à son enfant. Aussi, chaque fois qu’il est possible, l’accompagnement des familles se fait en dehors de la tenue de la commission. Mais des familles souhaitent de plus en plus souvent être reçues en ccpe. Peut-être que la secrétaire de ccpe et les psychologues y sont, aussi, pour quelque chose…
32Les parents sont généralement introduits dans la salle de commission, après que nous avons procédé à l’étude du dossier. C’est généralement moi qui vais les chercher. Ce court temps intermédiaire, où je me présente et où je leur exprime, en substance, que la commission vient d’étudier le dossier de leur enfant et qu’ils vont pouvoir rencontrer les différentes personnes, me semble souhaitable pour les préparer à la rencontre et établir un début de relation de confiance. Lorsque les parents se sont assis, j’invite les membres à se présenter avec leur fonction, même s’ils sont déjà désignés par l’étiquette de leur nom et de leur qualité. Les personnes connues de la famille se rappellent au passage. Cela permet de réduire l’effet de tension avant de parler de leur enfant.
33J’en viens au compte rendu du bilan qui a été fait, en commençant par rapporter quelque chose de positif sur l’enfant à la famille. Je n’ai pas de stratégie dans l’entretien, je m’efforce d’être aux deux bouts de la chaîne : être dans l’accompagnement de la famille. Également tenir l’autre position qui est celle à laquelle la commission vient d’aboutir. Je m’efforce d’être à l’écoute de la façon dont la famille réagit à ce que j’exprime, aux réactions émotionnelles, corporelles, si fugaces soient-elles.
34L’entretien peut être très court si tout le monde est d’accord. En revanche, lorsqu’une famille se défend d’une décision qui serait profitable à son enfant, il s’agit pour moi de comprendre très vite en quoi la famille a peur pour que cette peur puisse être verbalisée en séance. Dans ce moment très particulier, à la fois très court et très dense, d’une rencontre duelle au milieu d’un groupe, où le regard soutient l’échange verbal, je vis la même vulnérabilité que cette famille à qui j’exprime toujours qu’elle a le libre choix en dernier ressort pour son enfant, que la décision de la commission reste une proposition que nous lui faisons dans ce que nous pensons être bon pour leur enfant. « Donnez ce qu’il y a de mieux pour mon enfant ! » disait un père récemment. À partir de ce moment, la parole devient authentique et dense. Un autre père, récemment encore, avait noté toutes les questions auxquelles il souhaitait avoir une réponse.
35Les partenaires de la
36Il n’est pas rare que la famille m’exprime sa reconnaissance au moment où je la raccompagne jusqu’à la porte. C’est là, la traduction d’une alliance qui vient de s’installer.
37La qualité du travail conduit en
38Il va sans dire que c’est la densité des charges de la fonction d’ien qui impose la rencontre avec les familles au moment du passage en commission. Si thérapeutique que puisse être cet entretien pour certains parents, il reste un exercice de style périlleux, qu’éviterait un entretien duel différé.
39Enfin, pourrait-on dire combien une connaissance psychologique approfondie du développement de l’enfant serait indispensable aux inspecteurs qui président des commissions de l’Éducation spéciale ? Leur formation institutionnelle, au moins sous la forme que j’ai connue au moment de ma propre formation, me paraît très insuffisante.
Hélène Bourgoin-Lambert